PARIS IIIème. 11 LE MARAIS


 Après la célébration du Front Populaire, reprise de nos Traversées de Paris avec :

Le Marais de Mme de Sévigné
Hôtel Carnavalet, les 4 Saisons exécutées sous la direction de Jean Goujon vers 1550 (photo vers 1880). BAVP
Les Tournelles étaient magnifiques, elles ne suffisaient pourtant pas à fixer alentour les grands seigneurs, la cour des Valois restant essentiellement itinérante. De surcroît, le palais avait été détruit et la reine veuve était allée à l’autre bout de Paris se faire bâtir les Tuileries. Henri IV aurait eu tous motifs de parcourir le chemin inverse : la Saint-Barthélemy l’avait rencogné au Louvre, en très mauvaise posture, pendant que le sang de ses coreligionnaires, pour lesquels son mariage avait servi d’appât, ruisselait jusque dans la chambre de la nouvelle épousée.
Devenu roi, il n’avait pas pour autant négligé le Louvre, mais il avait voulu, à l’est de Paris, la place Royale et la place de France. Son assassin avait tué cette dernière dans l’œuf, l’autre allait faire lever le Marais. Le cocasse, c’est que si le vieux Sully y entretenait le culte – « Tous les jours quand il habitait rue Saint-Antoine, écrit Tallemant, on pouvait le rencontrer sous les arcades de la place Royale, vêtu à la mode du temps d’Henri IV, paré de chaînes d’or et d’enseignes en diamant. Souvent il s’arrêtait, prenant de ses mains tremblantes une large médaille d’or qui pendait à son cou, frappée de l’effigie de son ancien maître, et la baisait dévotement » -, la préciosité ambiante était l’exacte antithèse des manières à la fois bonhommes et frustes qui étaient celles de sa cour.
La carte, non pas du Tendre, mais de la Pierre dessine au Marais les figures d’un maçon de la Creuse, Michel Villedo, troquant un canal contre des droits à bâtir ; de Nicolas Fouquet, le fastueux surintendant dont la chute redistribuera les titres de propriété de quelques-uns des plus beaux hôtels ; de Mme de Sévigné, incarnation même du Marais, née sur la Place, qui aima Fouquet, mais sut l’obliger à n’être qu’un ami ; de Scarron, le poète burlesque, infirme sans aigreur, pensionné de Fouquet ; de Montdory et de sa troupe, bien plus talentueux que les Comédiens du roi.
Au mois d’octobre 1627, le jeune Paul Scarron, gai comme on l’est à dix-sept ans, ingambe, se cherche un déguisement dans le petit logis que son camarade Armand de Pierrefuges occupe rue Beautreillis. Le bal masqué a un thème antique, mais les ressources de l’appartement lui font choisir le diable : il s’enduit de miel, se roule dans le duvet d’une couette, se passe le visage à la suie, ajoute au tout cornes et queue de carton, attrape un crochet qui servira de fourche et, dans cet équipage, arrive chez la baronne de Soubise, rue des Tournelles. Il y fait de l’effet, excite assez la verve de Vénus et de ses nymphes pour qu’elles se mettent à le plumer. La plaisanterie prend mauvaise tournure, il s’enfuit, est traqué par la valetaille, il est pieds nus, dans un assez simple appareil, il fait froid, le miel lui bouche les pores de la peau, il étouffe et grelotte à la fois, caché sous un appentis des heures durant. Paul Lacroix, dit le bibliophile Jacob, raconte ainsi les événements. La biographie succincte indique qu’il lui fallut entrer dans les ordres, et suivre au Mans son évêque.
« Adieu beau quartier des Marets
C’est avecque mille regrets
Qu’aujourd’hui de vous je m’éloigne (…)
Vous me verrez revenir,
Car longtemps ne me veux tenir
Si loin de la Place Royale (…)
Adieu beau quartier favori,
Des honnêtes gens tant chéri,
Adieu l’église des Minimes
Où l’on commet autant de crimes
Contre Dame Religion
Qu’en la Morisque Région »…
Le couvent des Minimes, grâce au père Mersenne, est l’un des premiers laboratoires de physique quantitative de son temps ; c’est sans doute là le « crime contre la religion » que désigne Scarron ironiquement. On n’est sans doute pas aussi savant au palais épiscopal où, huit ans durant, il devra ronger son frein. Pendant ce temps, la troupe de Montdory s’installe au jeu de paume du Marais, rue Vieille-du-Temple, au revers de l’hôtel Salé. Paris ne compte alors que deux salles de théâtre et deux troupes permanentes : les Comédiens du roi, de Bellerose, installés à l’Hôtel de Bourgogne[1], et le Théâtre du Marais. Bellerose, à en croire Tallemant, « était un comédien fardé, qui regardait où il jetterait son chapeau, de peur de gâter ses plumes. Ce n’est pas qu’il ne fît bien certains récits et certaines choses tendres, mais il n’entendait point ce qu’il disait ». Montdory est, selon l’abbé d’Aubignac, « le premier acteur de [son] temps » ; il sait donner à l’interprétation de la comédie le ton « d’honnêteté », et à la tragédie classique celui de grandeur et de noblesse qu’attend alors l’élite de « la Cour et de la Ville ».
Corneille lui confie son Illusion comique à l’hiver de 1635-1636, et le Cid, en janvier 1637 ; Montdory y interprète Rodrigue. La France est en guerre avec l’Espagne, le public en entend des résonances dans la pièce, le succès est inouï. Le Cid « est si beau », écrit Montdory dès le 18 janvier à Guez de Balzac, « qu’il a donné de l’amour aux dames les plus continentes, dont la passion a même plusieurs fois éclaté au théâtre public. On a vu seoir en corps aux bancs de ses loges ceux qu’on ne voit d’ordinaire que dans la chambre dorée et sur le siège des fleurs de lys. La foule a été si grande à nos portes et notre lieu s’est trouvé si petit, que les recoins du théâtre qui servaient les autres fois comme de niche aux pages ont été des places de faveur pour les cordons bleus [de l’ordre du Saint-Esprit] et la scène a été d’ordinaire parée de croix de chevaliers de l’Ordre ».

La cité des douze portes
Malheureusement, Montdory, acteur passionné, est atteint sur scène en septembre d’une « apoplexie à la langue », dit Tallemant, sans doute d’une hémiplégie qui l’oblige à renoncer à la scène. Cette même année 1637, Michel Villedo, « maçon de la Creuse », mais de bonne bourgeoisie rurale, pas exactement un pauvre hère, signe avec le bureau des finances le « traité » qui lui confie les travaux d’un canal de dérivation destiné à réguler les crues de la Seine. Il a déjà à son actif l’église de la Visitation-Sainte-Marie de François Mansart, mais son grand projet, auquel il a réussi à intéresser le Père Joseph, l’éminence grise, et par conséquent le rouge cardinal de Richelieu lui-même, c’est la reviviscence du bras mort de la Seine par le creusement et l’élargissement du ruisseau de Ménilmontant, qui en est un vestige, depuis l’Arsenal jusqu’à l’extrémité du Cours-la-Reine, au large de l’enceinte des « fossés jaunes » dont la construction vient de s’achever.
Le 52-54, rue de Turenne. Atget. Gallica
La surintendance des finances se dédit et Villedo est nommé, à titre de compensation, « général des œuvres de maçonneries et ouvrages de Sa Majesté ». Il mène à son terme la construction de l’église Sainte-Élisabeth de la rue du Temple, entamée par le maître maçon Louis Noblet, devenu son gendre, et achève l’hôtel d’Aumont en respectant l’ordonnance primitive de François Mansart. Dans le lotissement que réalise Le Jay, président au parlement de Paris, des terrains cultivés, cultures ou coutures des hospitalières de Saint-Gervais, Villedo construit avec le charpentier Claude Dublet, bâtisseur des maisons du pont Marie, tout le côté des numéros pairs de la rue Neuve-Saint-Louis (aujourd’hui de Turenne) entre les rues Saint-Gilles et Saint-Claude.
L'hôtel du Grand Veneur. Atget. INHA
Il est ainsi l’entrepreneur des 52 et 54, où la bibliothèque des Amis de l’instruction, organisée par des artisans et des ouvriers sous le Second Empire, occupe un local depuis 1884 ; du 56, où l’on retrouvera Scarron ; du 60, un hôtel qui sera plus tard celui du « Grand Veneur », et qui a retrouvé un état proche de sa réfection de 1735 ; de l’hôtel de Hesse au n° 62, et, au n° 64, de l’hôtel Méliand, construit pour François Petit, maître d’hôtel ordinaire du roi ; au 66-68, de celui de Pierre Boulin, trésorier du Marc d’or (un droit qui se lève sur tous les offices de France à chaque changement de titulaire) ; du 68 bis, enfin, où Turenne vécut une quinzaine d’années, que l’église Saint-Denys-du-Saint-Sacrement a remplacé.
Il faut y ajouter, rue Saint-Claude, la maison du n° 16, vendue à Étienne Papot, maître du Pavé du roi et, hors du lotissement, une maison rue du Pont-aux-Choux, sans compter, au bas de la rue de Turenne, au n° 35, l’immeuble qu’il s’était réservé et qui a été remanié après sa mort. Mais le plus saisissant, c’est, dans la partie orientée est-ouest de l’actuelle rue Villehardouin, les douze maisons de rapport uniformes, hautes de deux étages et d’un comble, larges de quatre travées, s’élevant sur des parcelles identiques de cent quarante-quatre mètres carrés, qui lui donnaient alors le nom de rue des Douze-Portes.
Paul Scarron a été atteint, en 1638, d’un rhumatisme tuberculeux, conséquence lointaine, à suivre Paul Lacroix, de sa folle nuit d’octobre 1627. Il est revenu du Mans paralysé des jambes, la nuque raidie, déformé, condamné à la chaise, « avec la douleur que donne [un] derrière pointu qui n’a plus d’embonpoint ». Mais pas plus sinistre pour autant :
Revenez mes fesses perdues,
Revenez me donner un cul,
En vous perdant j’ai tout perdu.
Hélas ! qu’êtes-vous devenues ?
Appui de mes membres perclus,
Cul que j’eus et que je n’ai plus...
En 1652, il arrache à la misère, en l’épousant, une jeune orpheline très belle, Françoise d’Aubigné, qui sera un jour Mme de Maintenon. À l’angle de la rue Neuve-Saint-Louis et de la rue des Douze-Portes, Scarron accueille les hommes les plus en vue de l’intervalle heureux qui sépare la dictature de Richelieu de l’absolutisme de Louis XIV, des libertins comme d’Elbène ou le maréchal d’Albret.
Désormais, quand il s’éloigne, toujours à regret, du Marais, c’est que s’impose une cure. Ninon, pendant ce temps-là, prête sa « chambre jaune » à Mme Scarron et à Villarceaux.                   
   
  Adieu région courtisée
  De tous Messieurs les Fainéants,
  Les Madame est-elle céans ?
  Qui vont frappant de porte en porte
  Étendus à la chèvre morte,
  Dans les carrosses de velours
  Qui font tant de poussière au cours…

Au grand hôtel de la Bastille
Le cours, c’est encore la rue Saint-Antoine dans son extrémité large, celle des carrousels et des tournois, mais déjà pointe le Nouveau Cours : depuis 1646, le roi a cédé à la Ville le front bastionné qui s’étend de la porte Saint-Antoine à la poterne Saint-Louis, au débouché de la rue du Pont-aux-Choux, soit, en gros le futur boulevard Beaumarchais. Dès les premiers mois de 1670, il sera aménagé, planté d’arbres ; la forte pente des rues Saint-Gilles et Saint-Claude rappelle qu’il est construit sur l’escarpe.
Scarron meurt quand commence le pouvoir personnel de Louis XIV, non sans faire des mots. Il rédige son épitaphe :
Celui qui ci maintenant dort
Fit plus de pitié que d’envie
Et souffrit mille fois la mort
Avant que de perdre la vie.
Passant, ne fais ici de bruit !
Garde que ton pas ne l’éveille
Car voici la première nuit
Que le pauvre Scarron sommeille

pendant que ses amis libertins retardent, autant qu’ils le peuvent, l’administration des derniers sacrements. Il dirait encore, sur son lit de mort : « Je vais enfin aller mieux ! ».
Son patron, Nicolas Fouquet, était fastueux à faire pâlir le Roi-Soleil ; cela ne pouvait durer. Quand il est arrêté, on retrouve dans ses cassettes des lettres de Mme de Sévigné, en mauvaise place, mêlées à celles de maîtresses et d’espionnes. Les amis, Ménage, Mlle de Scudéry, Sapho en préciosité, viennent à la rescousse pour la défendre des rumeurs malveillantes qui circulent.
Ils sont quelques-uns, dans le sillage du surintendant, à loger maintenant à la Bastille pendant que leurs biens sont saisis. C’est le cas de Claude Boislève, pour lequel François Mansart a refait l’hôtel Carnavalet, l’un des premiers du Marais, construit à la jonction des règnes de François Ier et d’Henri II, sans doute par Pierre Lescot et avec le concours de Jean Goujon. C’est le cas du gabelou Aubert de Fontenay, dont « l’hôtel salé » est confisqué ; celui de Claude de Guénégaud qui, malgré l’appui de Turenne, son voisin, devra se défaire de l’hôtel que nous connaissons comme celui du Grand Veneur. 
L'hôtel Salé, dessin vers 1860. Gallica
Quant à Louis Bruant, le premier commis de Fouquet, il s’est enfui, a été condamné à mort par contumace. Il réussira pourtant à rentrer en grâce, et retrouvera un hôtel rue de la Perle, dans le dernier fief privé loti en 1683-1685 par son frère, l’architecte des Invalides, Libéral Bruant. Mais toute la rive nord de la rue sera abattue dans les premières années 1930 sous prétexte de « rue Étienne-Marcel prolongée »[2]. Reste sur l’autre rive le n° 1, par exemple, destiné à son usage personnel par Libéral Bruant, et qui sera l’hôtel de Perronet pendant que l’ingénieur construira le pont de la place Louis-XV (aujourd’hui de la Concorde).
Après trois ans d’instruction, s’ouvre devant une chambre ad hoc, installée à l’Arsenal, le procès de Fouquet que Mme de Sévigné suit avec anxiété du 14 novembre, où il commence, jusqu’au verdict, qui tombe le 20 décembre1664. Un jour, enfin, elle réussit à l’apercevoir, sur le trajet de la Bastille, sans doute depuis l’hôtel Fieubet. « Imaginez-vous que des dames m’ont proposé d’aller dans une maison qui regarde droit dans l’Arsenal, pour voir revenir notre pauvre ami. J’étais masquée, je l’ai vu venir d’assez loin. M. d’Artagnan était auprès de lui ; cinquante mousquetaires derrière, à trente ou quarante pas. Il paraissait assez rêveur. Pour moi, quand je l’ai aperçu, les jambes m’ont tremblé, et le cœur m’a battu si fort, que je n’en pouvais plus. En s’approchant de nous pour rentrer dans son trou, M. d’Artagnan l’a poussé, et lui a fait remarquer que nous étions là. Il nous a donc saluées, et a pris cette mine riante que vous connaissez. Je ne crois pas qu’il m’ait reconnue. »
l'hôtel de Lusignan, 8 rue Elzévir. Atget. Gallica
Bouleversée, elle s’en retourne rue Sainte-Avoye (aujourd’hui du Temple), où elle est venue loger, veuve à 25 ans, à la fin de sa période de deuil. À la mort de Turenne, le 30 juillet 1675, elle habite rue des Trois-Pavillons (aujourd’hui 14, rue Elzévir). « Tout le monde se cherche pour parler de M. de Turenne ; on s’attroupe ; tout était hier en pleurs dans les rues, le commerce de toute autre chose était suspendu... Jamais un homme n’a été regretté aussi sincèrement ; tout ce quartier où il a logé, et tout Paris, et tout le peuple étaient dans le trouble et dans l’émotion. »
Enfin, le 7 octobre 1677, elle écrit à sa fille : « Vous m’attendrissez pour la petite (…) Ne pourriez-vous point l’amener ? Vous auriez de quoi la loger au moins ; car, Dieu merci, nous avons l’hôtel de Carnavalet. C’est une affaire admirable : nous y tiendrons tous, et nous aurons le bel air ; comme on ne peut pas tout avoir, il faut se passer des parquets et des petites cheminées à la mode ; mais nous aurons du moins une belle cour, un beau jardin, un beau quartier, et de bonnes petites filles bleues[3], qui sont fort commodes, et nous serons ensemble, et vous m’aimez, ma chère enfant ».
L'hôtel Carnavalet. Atget, 1898. Gallica

Place aux pensions
Pour le siècle des Lumières, le Marais, c’est Louis XIII, autant dire le Moyen Âge, le gouvernement des cardinaux, un foyer d’obscurantisme. Mercier assure qu’on « y appelle les philosophes des “gens à brûler” », et brosse le portrait d’une terrible bigote : « Peu à peu elle s’échauffe, parle de l’horrible dépravation des autres quartiers, de l’irréligion qui marche le front levé dans le faubourg Saint-Germain, et de la damnation éternelle, qui attend tous ceux qui n’entendent pas la messe aux capucins du marais ». De très conservateurs capucins ont donc pris le pas sur des minimes à la pointe de la science. Mercier concède pourtant que « de jolies maisons s’élèvent vers la chaussée d’Antin, et vers la porte Saint-Antoine, que l’on a abattue. Il était question de renverser l’infernale Bastille ; mais ce monument odieux en tout sens choque encore nos regards ».
Au XIXe siècle, le Marais est devenu une espèce de pensionnat, parcouru de potaches en rangs que leurs « gâcheux » conduisent à Charlemagne, ou dont ils les ramènent devant le répétiteur qui fait repasser les leçons. Charlemagne, comme Bonaparte (aujourd’hui Condorcet), est dépourvu d’internat ; les provinciaux sont condamnés aux « institutions », sans compter les Parisiens que leurs parents veulent bien encadrés. Les grands hôtels du Marais sont devenus des maisons d’éducation plus que toute autre chose. On trouvera bien la fabrique à l’hôtel d’Alméras, cet écho des pavillons de la place des Vosges, ou le commerce à l’hôtel de Donon, d’époque Henri III, mais s’il y eut un bronzier à l’hôtel Salé, c’est l’École centrale des Arts et Manufactures qui marqua le plus les lieux, tandis que celle des Ponts et Chaussées passait de l’hôtel Libéral Bruant, domicile de Perronet, son fondateur, à l’hôtel Carnavalet.
Puis Carnavalet n’abritera pas moins de deux pensions, comme aura la sienne l’hôtel de Marle, presque son contemporain, au toit en carène de bateau caractéristique de Philibert Delorme, l’architecte des Tuileries. Baudelaire n’aura pas le temps, en un trimestre, d’y user ses fonds de culotte. Dans l’hôtel des Saint-Fargeau, de 1686, que la famille du conventionnel avait occupé jusqu’à la fin de l’Empire, l’institution Jauffret accueillait les fils Hugo, le romancier Edmond About, Louis Ulbach, le futur directeur de la Revue de Paris. Durant la Deuxième République, Pierre Larousse y était répétiteur de français et de latin pour les classes élémentaires. Sous la Troisième, Émile Durkheim y rencontrait Jean Jaurès préparant comme lui le concours d’admission à l’École normale supérieure. L’un sera le plus connu des sociologues français ; l’autre, le grand leader du mouvement socialiste.
La fontaine Joyeuse vers 1910. Rol, Gallica
Au 41, rue de Turenne, accolée à l’une des « quinze nouvelles fontaines de la ville et des faubourgs de Paris » de l’arrêt royal de 1671 – remplacée environ deux siècles plus tard par celle dont le décor aquatique évoque les eaux de l’Ourcq –, « La pension [Lepître] était installée à l’ancien hôtel Joyeuse, où, comme dans toutes les anciennes demeures seigneuriales, il se trouvait une loge de suisse. Pendant la récréation qui précédait l’heure où le gâcheux nous conduisait au lycée Charlemagne, les camarades opulents allaient déjeuner chez notre portier, nommé Doisy », raconte Balzac. « Déjeuner avec une tasse de café au lait était un goût aristocratique expliqué par le prix excessif auquel montèrent les denrées coloniales sous Napoléon. (…) Vers la fin de la deuxième année, mon père et ma mère vinrent à Paris. (…) J’avais à déclarer cent francs de dettes contractées chez le sieur Doisy, qui me menaçait de demander lui-même son argent à mes parents. (…) Mon père pencha vers l’indulgence. Mais ma mère fut impitoyable, son œil bleu foncé me pétrifia, elle fulmina de terribles prophéties. (…) Après avoir subi le choc de ce torrent qui charria mille terreurs en mon âme, mon frère me reconduisit à ma pension, je perdis le dîner aux Frères Provençaux et fus privé de voir Talma dans Britannicus. Telle fut mon entrevue avec ma mère après une séparation de douze ans. »
L’une des principales antichambres de Charlemagne, l’institution Massin légua au lycée, quand elle ferma, le bronze de Silène et Dionysos qui s’y trouve toujours, au chevet de l’église Saint-Paul-Saint-Louis. Dans l’ancienne infirmerie du couvent des minimes, placée dans le pavillon ouest du portail dessiné par François Mansart en 1678, seul vestige qui nous soit resté après la démolition du cloître au profit de l’agrandissement de la caserne, en 1925, quatre cents élèves ont connu, à en croire Ernest Lavisse dont les souvenirs ont le sérieux de l’historien professionnel, le régime du bain de pieds collectif et mensuel ! Cela a-t-il fait d’Auguste Blanqui, qui y fut élève dès ses 13 ans, un révolutionnaire ? Ce n’était pourtant pas le genre de la maison, ni du quartier, quoique…
 « Vainement on chercherait dans Paris une rue plus paisible que la rue Saint-Gilles, au Marais,
Coin des rues St-Gilles et Villehardouin, dessin de J.A. Chauvet, 1891. Gallica
à deux pas de la place Royale. Là, pas de voitures, jamais de foule. À peine le silence y est rompu par les sonneries réglementaires de la caserne des Minimes, par les cloches de l’église Saint-Louis ou par les clameurs joyeuses des élèves de l’institution Massin à l’heure des récréations. Le soir, bien avant dix heures, et quand le boulevard Beaumarchais est encore plein de vie, de mouvement et de bruit, tout se ferme », raconte Émile Gaboriau dans L’Argent des autres en 1872.
Ajoutons au tableau de la classe le lycée Victor-Hugo, créé à la fin du siècle pour les jeunes filles, et l’École centrale rabbinique, transférée en 1860 de Metz à l’hôtel de Vigny. Rue du Parc-Royal, les uniformes noirs portant un palmier violet brodé au col de l’habit ou de la redingote renforcent les effectifs studieux du quartier.
C’est dans cet hôtel de Vigny que le Marais eut, exactement un siècle plus tard, son (auto) révélation : une propriété nationale, tranquillement promise à la démolition, recélait sous l’enduit d’admirables plafonds peints. Le mouvement d’opinion qui s’ensuivit déboucha sur la loi concernant les secteurs sauvegardés, qui replaçait conservation et restauration dans un cadre plus ample, André Malraux rappelant « qu’en architecture, un chef-d’œuvre isolé risque d’être un chef-d’œuvre mort ». Le Marais de Mme de Sévigné devenait le Marais de tous. 

[1] Voir chapitre 8, le Sentier, posté en février 2016.
[2] Voir chapitre 9, les Arts-et-Métiers, posté en mars 2016.
[3] Celles du couvent contigu des Annonciades célestes.

LE FRONT POPULAIRE DU 11ème. BALADE


Il se trouve que le 11ème, qui n’a pas sur son territoire de grosses entreprises, de bastions de la classe ouvrière, a été le lieu de passage ou de formation des grands rassemblements emblématiques du Front populaire : le défilé du 14 juillet 1935, rue du Fbg-St-Antoine, la montée au mur des Fédérés du 24 mai 1936, bd de Charonne, le 14 juillet de cette même année 36, le cortège funèbre de Tahar Acherchour du 29 novembre 1936, empruntant l’avenue Parmentier et l’avenue Ledru-Rollin dans sa marche vers la gare de Bercy et, au-delà, l’Algérie natale de la victime du fascisme patronal.
Avant ces ponctuations, le Front populaire naît dans la riposte du 12 février 1934 à la tentative fasciste du 6, qui voit se retrouver CGT et CGTU, PC et SFIO, passe par les victoires aux municipales de mai 35, se concrétise avec le programme du Rassemblement populaire à l’été,  peut arriver au gouvernement après les législatives de mai 1936 :
- Au 1er tour des municipales, le 5 mai 1935, le PC fait 100 000 voix à Paris, est en tête de la gauche dans les 4 circonscriptions du 11ème. Pourtant, malgré les désistements de la SFIO et du PUP, à peu près respectés, seul Léon Frot est élu dans la circonscription Roquette 2. Mais dès le 8 juin, l’élection du réactionnaire Dr Hatton, à Ste-Marguerite, se voit annulée : par voix d’affiche, celui-ci s’était abusivement réclamé du soutien d’Edouard Herriot, avait affirmé que Gayman, candidat du PC, était allemand, etc. Vital Gayman sera élu à la partielle des 1er et 8 décembre 35, ce qui provoquera des rassemblements de Front populaire pour fêter cette victoire devant chacune des permanences des 3 partis et devant la mairie. Le PC comptera ainsi finalement 9 élus à Paris, la SFIO 5, le PUP 4.
Dès août 36, Vital Gayman sera envoyé en observateur militaire en Espagne (décoré en 14-18, il est lieutenant de réserve) ; il y repartira en sept 36 et sera jusqu’au début d’août 37, à l’État-Major d’Albacete des Brigades internationales, le « commandant Vidal », c’est à dire le commandant militaire, flanqué d’André Marty comme commissaire politique. Gayman quittera le PC après le pacte germano-soviétique.
- aux législatives du 3 mai 1936, les 3 sièges du 11ème sont enlevés par le PC : Florimond Bonte, Georges Cogniot, et Henri Lozeray. Celui-ci sera ensuite vice-président de la Commission des Colonies de la Chambre, poste dont on ne peut pas dire qu’il profitera pour tenter de sortir la politique coloniale du Front populaire de son immobilisme.

partie nord

- 10 av Parmentier, A. Laurent et Cie, fonte, tôle, boulons. L’Humanité du 6 juin annonce, pour le 11ème arrondissement, 90 à 100 entreprises représentant 10 à 12 000 ouvriers en grève, et 6 premières victoires. L’entreprise Laurent en fait partie

- 51 rue Saint-Maur, Union centrale des locataires, Fédération des locataires indépendants (les associations de locataires ont scissionné, comme toutes les organisations du mouvement ouvrier, postérieurement au congrès de Tours ; pour les locataires, en 1925). Le CA de la Fédération décide, le 17 juillet 36, de souscrire pour 100 000 francs à l’émission des Bons du Trésor lancée par le gouvernement du Front populaire. Cette décision figure à la Une du Populaire. Secrétaire fédéral : Lucien Aubel. Il est au meeting de Japy, le 15 octobre 1936, où 6 000 locataires protestent contre la location de la colonne montante, dont les « colonnards » comme on les appelle, compagnies d’électricité ou propriétaires, réclament éternellement le paiement aux locataires quand bien même la pose en est amortie depuis longtemps. Le meeting réclame le vote du projet de loi déposé par Langumier, député PC du XXe, pour mettre fin à cette location. Au conseil municipal de Paris, Marcel Paul et Léon Mauvais ont émis un vœu, adopté à l’unanimité, appelant le gouvernement de Front Populaire à faire voter cette loi. Le 1er novembre 36, ce sont 100 000 locataires de la région parisienne qui font la grève du paiement de la location de la colonne montante, tandis que les compagnies, s’appuyant sur les décrets-lois Laval du 30 octobre 35, multiplient les coupures de courant dans les immeubles.
Les colonnes montantes seront incorporées aux réseaux de distribution publique en 1946.

- 16 rue de la Folie-Méricourt, Fermetures S.A.S., fermetures à glissières ; l’entreprise est du lot des six premières victoires enregistrées au 5 juin.

- 22 rue de la Folie-Méricourt, Burel Fils, fabrique de robinets. L’Humanité du 9 juin annonce en Une 8 nouvelles victoires dans le 11ème arrondissement, dont celle de Burel, ses 12 ouvriers obtenant 30% d’augmentation.

- av Parmentier, av Ledru-Rollin, le 29 novembre 1936, cortège funèbre d’Acherchour entre la maison des Syndicats rue Mathurin Moreau à la gare de Bercy, d'où le corps regagnera sa terre natale.
Dans le Figaro du 12 novembre, on pouvait lire ce chapeau : « Les Nord-Africains, troupes de choc du communisme, ne sont plus surveillés par la police parisienne. L'agitateur Messali se montre ouvertement à Paris. » Et, en dessous : « Chiappe signale au préfet de Police, par une lettre publique, que les usines de la Société Fulmen ont été occupées par une partie de ses ouvriers en grève. Les occupants sont pour la plupart nord-africains. Il en a été de même à l’usine Lebaudy [dans le 19e arrondissement]. (…) “Des dizaines de milliers d’ouvriers algériens ou tunisiens tendent de plus en plus à devenir la troupe de choc éventuelle des révolutionnaires. C’est à eux, dans les usines occupées, que les ouvriers en grève ont confié, en maintes circonstances que je pourrais vous spécifier, la garde des directeurs et des ingénieurs séquestrés dans leurs bureaux.“ »
Au moment où paraît cet article, les Bougies de Clichy sont occupées depuis une semaine – depuis le renvoi de trois ouvrières pour un petit fait personnel s’étant déroulé en dehors de l’usine, le directeur refusant de se rendre à ce sujet devant la commission des conflits. Le 23 novembre, le fils du patron, Paul Cusinberche, trésorier d’une section Croix-de-feu, tente de reprendre « son » usine à la tête d’une bande armée. Tahar Acherchour, gréviste algérien de 28 ans, syndiqué CGT, a le foie et l’intestin traversés par une balle. Transporté à Beaujon, il y meurt le lendemain. Sept autres grévistes ont été blessés.
Le 29 novembre, plus de 200 000 manifestants suivent le corps d'Acherchour de la maison des Syndicats de la rue Mathurin Moreau à la gare de Bercy. En tête, 25 000 Nord Africains tenant les drapeaux de leur organisation, frappés de l'étoile et du croissant, le Comité du Rassemblement indochinois en France et l'Union des travailleurs nègres. Le Parti communiste est représenté par Marcel Cachin et Paul Vaillant-Couturier.
Sur le large terre-plein au fond duquel stationne le wagon mortuaire, un délégué de l’Etoile Nord-Africaine a ces mots : « Le sang de Tahar scellera encore plus l'union des peuples de l'Afrique du Nord avec le peuple de France ! Ensemble, ils se libéreront de leurs ennemis communs ! » Henry Raynaud, secrétaire général de l'Union des syndicats de la région parisienne lui succède : « L'Union des syndicats, en défendant particulièrement les revendications de tous les travailleurs sans distinction de race, lutte énergiquement pour briser les chaînes qui pèsent sur les peuples nord-africains. Elle lutte pour la suppression du code de l'indigénat, le bénéfice des allocations familiales et des congés payés pour les Nord-Africains au même titre que pour les ouvriers ! »
Marcel Cachin, dont le discours n’était pas prévu, prend la parole : « Je voudrais que jusqu'au plus profond de l'Afrique du Nord, jusqu'au plus modeste gourbi, jusqu'au plus lointain village perdu  là-bas, l'on apprenne qu'aujourd'hui, à Paris, plus de 200.000 travailleurs ont accompagné à sa dernière demeure leur frère de travail et de souffrance. Que tout le peuple nord-africain sache que nous sommes avec lui de tout cœur et que nous travaillons plus énergiquement que jamais à assurer sa libération et celle du peuple de notre pays par le communisme. » En un mot, libération conjointe, dans et par le communiste, et à cette échéance-là, alors que Messali Hadj vient de déclarer, propos que ne rapporte pas l’Humanité : « la politique d’assimilation ne peut se faire, elle est condamnée par la raison, par la justice et par l’histoire. La seule solution du problème est l’émancipation totale de l’Afrique du Nord et nous disons franchement que nous désirons et nous souhaitons voir se réaliser cette émancipation par l’aide effective de la France, en considération des intérêts communs. »
Gaston Monmousseau, Vandenbosch et Ernoult des industries chimiques accompagneront le corps de Tahar Acherchour en Algérie jusqu’au cimetière de Sidi-Aïch.
Le plan Blum-Viollette — élaboré par Léon Blum avec l’ancien gouverneur d’Algérie Maurice Viollette —, qui vise à permettre à vingt-deux mille Algériens d’acquérir la citoyenneté sans renoncer à leur statut personnel musulman, ne sera jamais présenté au Parlement. L’Étoile nord-africaine sera dissoute le 26 janvier 1937 par un décret émanant du Front populaire.

- 10 cité d’Angoulême : le Comité des chômeurs du 11ème, qui compte 5 000 membres, y ouvre le 6 février 1936 un restaurant populaire.

- impasse de la Baleine, est inaugurée le 2 mai 1937, comme annexe de la Maison des Métallos, l’école de rééducation et de formation professionnelle pour les chômeurs (70 étaux, 20 machines). Les chômeurs continuent d’y toucher leur indemnité de chômage mais sont dispensés de pointage. En 18 mois, 400 élèves sont rééduqué et placés. Cette expérience contribuera à la création de l’AFPA (Association pour la Formation Professionnelle des Adultes).

- 94 rue Jean-Pierre Timbaud, Maison des Métallos. Ex manufacture d'instruments de musique de 1881 à 1936 : la lyre du portail (1882) est le seul élément explicite qui en rappelle l'histoire. « Couesnon & Cie » fabriquait dans la grande halle métallique des cuivres réputés dans le monde entier des fanfares et du jazz. Le Hall de l'hôtel industriel est son magasin, vitrine internationale de ses instruments qui sont testés dans la salle de l'Harmonie ; un Cercle Lamartine, société justement « lyrique » a été hébergée dans ces lieux par un négociant en vin à l'origine de la salle de l'Harmonie. Au début de la 3e République, six cents ouvriers fabriquent des instruments à vent dans « la manufacture la plus importante du monde ». Elle devient propriété de la CGT métaux en 1936 par l'achat de l'usine par l'Union Fraternelle des Métallurgistes, association dépendant de la CGT. A cette époque, c’est Rol-Tanguy, métallo de Talbot Paris puis de Renault, militant de la première cellule d’entreprise créée dans l’usine au début 1924, qui est le secrétaire du syndicat des métallos de la région parisienne. A partir des années 1930, c’était toujours le syndicat des métaux qui était le premier du cortège syndical au Mur des Fédérés, et à la tête des métallos, on voyait Jean-Pierre Timbaud, ouvrier dans une fonderie d’art, trapu, « image d’Épinal avec ses couleurs chantantes et crues », comme le décrit Philippe Robrieux. C’est dans le Grenelle des usines Citroën qu’il avait mené la campagne électorale du Parti communiste, en 1932, contre Marceau Pivert. C'est sous ce fer forgé des métallos que furent accueillis les volontaires des Brigades internationales à leur retour en 1938,

- 90 rue du Fbg du Temple, adresse de Jack Darcourt, acteur et chanteur, directeur du “Théâtre Montéhus“, nom de la troupe de ce dernier, et organisateur des tournées de celle-ci dans le cadre de la « propagande par le théâtre ». Montéhus, qu’aimait bien Lénine dans les années 1910, s’est inscrit, à 64 ans, à la SFIO. Il chante, à Luna Park, le dimanche 12 juillet 1936, où la fédération de la Seine du parti socialiste organise, de 14 h 30 à minuit, une grande fête de la victoire. Toutes les attractions y fonctionnent comme d’habitude, mais un chapiteau de huit mille places permet aussi d’y entendre un discours de Salengro à 16 heures et celui de Paul Faure à 22 heures. Entre les deux, une pléiade d’attractions dont Yvette Guilbert, la dame aux gants noirs, toujours en voix, et lui qui entonne Messieurs le décor va changer ! « Tout ça parce que dans une boite On a su j'ter un p'tit bulletin C'qui fait qu'au lieu d'aller à droite On marche à gauche, quel bon chemin ». Il leur chante aussi Vas-y Léon ! « Vas-y sans peur, tente ton expérience Nous sommes là pour faire taire les coquins… »
On lit, selon les numéros du Populaire, si l’on désire accueillir la tournée de la troupe, soit « écrivez au camarade Jack Darcourt » soit à Jack Darcourt tout court. La pièce qui tourne principalement pendant le Front Populaire s’intitule Le Fou de Paris.

travail d'élève de l'école de J.F. du 123 rue de Patay (13e) à l'automne 1940. Musée national de l'éducation
- 25, rue du Fbg du Temple (10e) l’un des magasins des Etablts Loiseau-Rousseau, maison parmi les grands de l’alimentation, à l’instar de Félix Potin, Julien Damoy ou Goulet Turpin. Fondée en 1917, sous la devise de « maison contre la vie chère », elle compte 73 dépôts à Paris en 1936, dont celui du 25, rue du Fbg du Temple. La maison Loiseau-Rousseau, qui a son siège social et son magasin principal 96 bd de Sébastopol, dans le 3ème arrdt, a été rachetée en 1933 par une SA, et son fondateur, E. Loiseau-Rousseau, se suicide à son domicile du 109 bd Sébastopol début août 37. Pendant le Front populaire, on peut lire dans ses publicités qu’  « une économie de tous les jours équivaut à une augmentation de salaire. Pour la réaliser, un seul endroit : les Etablts Loiseau-Rousseau »

- 50, rue de Malte, à l’Alhambra (aujourd’hui démoli), Gilles et Julien y chantaient, pendant le Front populaire, « La Belle France : il était question de bleuets et de coquelicots, on aurait dit du Déroulède », ironise Simone de Beauvoir dans La Force de l’âge, mais le duo chantait aussi La Chanson des 40 heures.

- 5 av de la République. Radio-Liberté. FNCC :
La Maison de la Coopération a d’abord été installée au 13, rue de l’Entrepôt, dans le 10e. L’Union des coopératives, qui lui succède, acquiert au début de 1919, grâce au concours financier du Magasin de Gros, de la Verrerie ouvrière d’Albi et de la Bellevilloise, l’immeuble situé 29-31 bd du Temple et 85 rue Charlot (auj. annexe de la Bourse du Travail), après la fusion avec La Prolétarienne du 5e, l’Avenir social du 2e, et la Bercy-Picpus, tandis qu’est en cours un rapprochement avec l’Économie parisienne du 3e, La Lutèce sociale, et l’Union des coopérateurs parisiens. L’Union des Coopératives compte alors 39 168 sociétaires, emploie 1 398 personnes et possède 230 établissements à Paris, en banlieue et dans l’Oise, y compris trois colonies de vacances et trois entrepôts. Rien qu’au cours de l’année 1919, sont ouverts à Paris, quatre restaurants, sept épiceries et trois boucheries. Une blanchisserie est désormais commune à l’Union des coopératives, à la Bellevilloise, à l’Union des coopérateurs parisiens et aux restaurants ouvriers de Puteaux.
Au début de 1930, la FNCC (Fédération nationale des coopératives de consommation) quitte le 29 bd du Temple pour le 5 av de la République, y remplaçant une sous-station électrique. Là se regroupent l’École technique pour le personnel coopératif, la Fédération de la RP, l’Enfance coopérative, le Comité national des loisirs, etc.
L’immeuble abrite aussi la Fédération des sociétés juives de France, 77 sociétés, toutes fondées par des immigrés, sociétés de secours mutuel, de charité, la Fédé ayant en charge 20 000 familles en 1931.
Le local est aussi celui des permanences syndicales de l’habillement, le soir entre 18h et 20h.
Le rez-de-chaussée est occupé par un hall d’information de Paris-Midi Paris-Soir, le bureau de voyages et un cinéma de ces quotidiens. On peut lire dans leurs colonnes, le 30 juin 36, que « les nouvelles conditions de travail de la production cinématographique obligent nos trois cinés Paris-Soir à changer leurs programmes jusqu’à nouvel ordre le jeudi, à 10h du matin. » Les films sortaient jusqu’alors le vendredi ; c’est le samedi chômé, suite aux Accords Matignon du 7 juin, qui fait avancer leur sortie d’un jour. Un an plus tard, l’industrie optera finalement pour le mercredi.
L’association Radio-Liberté siège elle aussi au 5 avenue de la République. Fondée le 1er mars 36, elle assure, dès le 23 mai, regrouper 22 000 adhérents, et se désigne comme « le Front populaire de la radio ». Depuis 1933, des « élections radiophoniques » permettent de désigner des représentants des assujettis à la redevance pour à peu près un tiers des sièges des Conseils de gérance des régions radiophoniques. Radio-Liberté sera, dans ces élections, l’association de gauche face à Radio Familles, qui remportera néanmoins les troisièmes élections, en 1937.
Radio-Liberté, Revue hebdomadaire de TSF, publie son 1er n° le 23 octobre 1936 et paraîtra tous les vendredis jusqu’au 1er septembre 39. Dans ce premier numéro, outre bien sûr les programmes de toutes les stations de radio, un message de Romain Rolland, de Paul Langevin ; un article “musique“ consacré à « 2 chants français : la Marseillaise et l’Internationale », etc.
Pierre Brossolette, adhérent de la SFIO depuis 1929, rédacteur de politique étrangère au Populaire, membre du cabinet du ministre des Colonies, est évincé de l’Agence radio et de Radio PTT à la fin de 1938 après qu’il s’est élevé contre les accords de Munich. Le n° du 10 février 1939 de Radio-Liberté fait sa couverture sur Pierre Brossolette auquel il consacre une grande interview, et mènera une grande campagne en faveur des radiés de la radio et pour le retour de P.B. au micro.
La collection est sur Gallica


- 62 bd Richard-Lenoir et rue Moufle, Fédération des locataires de la RP de l’Union confédérale (c’est l’association mère, fondée en 1916, d’où est sortie, en 1925, l’association socialiste mentionnée rue Saint-Maur). Dès janvier 34, les retrouvailles ont lieu et se fait « l’Unité d’action contre l’offensive de la propriété bâtie ». L’Union confédérale est bien sûr à la pointe de la lutte contre les « colonnards ».
C’est le seul groupement du 11ème (assoce, parti, syndicat, entreprise…) qui n’ait pas bougé depuis le Front populaire et occupe aujourd’hui encore (sous le nom de CNL) ses locaux historiques.

- 126, bd Voltaire, l’un des 12 magasins parisiens des chaussures Pillot, (dont les ateliers principaux étaient120 à 130 av Ledru-Rollin, voir plus loin), le plus gros employeur du 11ème à l’époque du Front populaire, et dont les ouvriers étaient sortis victorieux de leur grève dès le 5 juin.

partie sud

- Le 12 rue de Belfort était le siège, dans les années 1920, de la 11e section du PC à laquelle avait été affecté Messali Hadj, future incarnation de l’Etoile Nord-Africaine. Daniel Guérin «…Je fais la connaissance de Messali à l’occasion de l’émeute fasciste du 6 février 1934, au siège de la fédération socialiste de la Seine, rue Feydeau, dont les secrétaires sont mes amis : Jean Zyromski et Marceau Pivert. Messali est alors un homme encore jeune, élancé, un peu osseux, vêtu à l’européenne et portant un soupçon de moustache noire, marié au surplus à une Française. Il emprunte son allure aux communistes français avec lesquels il a fait un bout de chemin. […] Messali s’est rendu chez les socialistes, au lendemain de l’émeute factieuse, pour leur proposer d’empêcher le recrutement des travailleurs nord-africains par les «ligues» d’extrême droite. Pressentant l’évènement, il a tenu, à l’avant-veille, un meeting au 48 de la rue Duhesme, dans le 18e arrondissement de Paris. Il y a recommandé à ses frères de repousser toutes les sollicitations réactionnaires, de rester aux côtés de la démocratie laborieuse française et, si besoin était, de descendre avec elle dans la rue. De fait, l’Etoile nord-africaine sera présente à toutes les manifestations antifascistes, à la place de la Nation, le 12 février 1934, au mur des Fédérés en mai 1934 et 1935, à celle du 14 juillet 1935 qui donne naissance au Rassemblement populaire, en février 1936 au défilé de protestation consécutif à l’attentat perpétré contre Léon Blum, et encore mieux à l’immense cortège du 14 juillet 1936, où plus de 35 000 ouvriers algériens marchent en rangs serrés, aux acclamations d’une mer humaine qui ne connaît pas ou a oublié le racisme.»

- 1 rue Gerbier et 15 rue de la Folie-Regnault, Neuhaus, vis cylindriques de toutes sortes, décolletage de précision, 47 ouvriers, 15 à 30% d’augmentation obtenus dès le 8 juin comme l’annonce l’Humanité du lendemain, célébrant en Une « huit nouvelles victoires dans le 11ème. »

- 102 rue de Charonne, Budy (G.) et fils, dite aussi Etablts Libma (également éditeur de quelques ouvrages dont on trouve mention entre 1912 et 1938), clichés et impression “Libma“, 20 ouvriers, 100% d’augmentation obtenus dès le 8 juin.

- 146 rue de Charonne, société Les Aigles, agence automobile, agence directe des grandes marques, dont Peugeot ; transports, 50 ouvriers, 15 à 20% d’augmentation obtenus le 8 juin.
Pendant la guerre, la société « transformera les véhicules utilitaires pour l’emploi des carburants nationaux ».

- 71 à 77 av Philippe Auguste, ateliers Henri Esders, construits autour de 1920 par les frères Perret, un peu avant le bâtiment du 124 rue de Rivoli, pareillement en béton armé et comptant sur un rez-de-chaussée de 5,30 m sous plafond, 5 étages de magasins et 2 étages d’appartements destinés au personnel. Le hangar industriel de l’avenue Philippe Auguste sera démoli en 1960. La maison de confection, à la fin du 19e s., comptait 4 magasin qui avaient pour noms à St-Joseph, à la Grande Fabrique, au Pont-Neuf, à la Tour-St-Jacques. Le patron, Henri Esders, était de ces patrons paternalistes inspirés par Frédéric Le Play qui, aux côtés de personnalités catholiques et protestantes, fondaient en septembre 1889 la Ligue populaire pour le repos du dimanche. Henri Esders, joignant l’acte à la propagande, annonçait ensuite,  dans le courant de mars 1906, qu’à compter du 1er avril ses magasins seraient fermés le dimanche et resteraient ouverts en revanche la veille jusqu’à 9h du soir. Il devançait ainsi la loi sur le repos hebdomadaire de l’été 1906 qui, les dérogations se comptant par milliers, ne sera véritablement générale qu’après la Grande guerre.

« La semaine des deux dimanches », le samedi chômé, sera une conquête du Front populaire (7 juin 36)… et le samedi bien vite supprimé par le gouvernement Daladier, dès 1938.
Henri Esders, mort en 1923, a été remplacé par son fils Armand, c’est ce dernier qui fait construire les deux bâtiments prestigieux conçus par les frères Perret. Armand Esders possède une des dix plus belles villas de Deauville, un des dix plus beaux avions de France et un des dix plus beaux yachts d'Europe (65 mètres de long), et conduit aussi, parmi plus de 20 automobiles, la plus belle voiture de 60 chevaux alors construite en France et tirée à quelques exemplaires seulement. Le fils, s’il a conservé la marque au nom de son père, Henri Esders, est à l’initiative, dans tous les sports de prestige, d’innombrables coupes Armand Esders, alors que la clientèle de la maison de confection est plutôt populaire et à ce titre un gros annonceur des journaux ouvriers.  C’est avec sa 60 CV qu’en mars 36, à Rueil-Malmaison, il écrase deux jeunes filles qui rentraient du bal et en tue une avant de prendre la fuite.
En 1936, l’entreprise compte 6 magasins à Paris : outre celui des 124-126 rue de Rivoli, un second dans la même rue au n° 68 ; un au 115 rue Montmartre ; au 50 rue de Turbigo ; au 18 bd St-Denis ; des succursales à Lyon, Marseille. Esders est le second plus gros employeur du 11ème avec un demi-millier d’employés. Ceux-ci obtiennent, suite à leur grève, 10% d’augmentation le 5 juin.
En 1937, malgré la création d’un syndicat maison, tous les délégués élus seront de la CGT.
Armand Esders meurt en 40 ; le contenu de son appartement, 48 rue de Villejust (auj. Paul Valéry, au coin de l’av Foch), donne lieu à 4 ventes à Drouot de boiseries, cheminées de marbres, meubles et objets, tous du 18e siècle.


- 83 et 85 bd de Charonne, Brenot frères, cuivrerie pour l’éclairage, la ferblanterie et l’électricité, 36 ouvriers, 30 à 40% d’augmentation obtenus le 8 juin.

- 75 et 77 bd de Charonne, fonderie Mazelier Frères et Fils, fonderie de zinc et commerce de métaux, Sarl qui compte 75 ouvriers à Paris, 40 à Lille et 10 à Valenciennes; fait 1 000 tonnes de zinc/mois pour la galvanisation, 250 t/mois pour alliages et laiton ; réalise également brasure du cuivre, soudure d’étain, laiton, bronze et alu en lingots, etc. Dans l’Humanité du 9 juin : « après une 1/2h de grève, 15 à 20% d’augmentation ! »
Pour l’anecdote, c’est chez Mazelier que le petit-fils de Frédéric Le Play retrouvera après la guerre un moulage de la statue de son gd-père enlevée du Luxembourg comme bien d’autre par les Allemands en 41. Mazelier faisait donc probablement à cette date de la fonte d’art et avait pris un moulage pour une éventuelle fonte ultérieure. (La statue, finalement cachée par l’entreprise chargée de son enlèvement, sera remise à sa place en 1946).

- bd de Charonne, rassemblements pour la montée au Mur, depuis le cours de Vincennes jusqu’aux abords du Père-Lachaise. L’Humanité du dimanche 24 mai 1936, que l’on lit pendant cette attente qui sera interminable (les derniers défileront à 10 heure et demie du soir), titre : « Elle aura sa revanche ! » surtitre : Au Mur, à partir de 13 heures, pour fêter la victoire !
“Pour le pain, pour la paix, pour la liberté !“, c’est l’édito encadré de Paul Vaillant-Couturier qui se termine par « la foule immense qui défilera au Mur du Père-Lachaise, avec, devant elle, le programme du Rassemblement populaire à réaliser, et au-delà, le magnifique espoir de la revanche totale de la Commune, la République française des conseils du peuple, les Soviets partout ! » Le slogan est repris en ligne de pied : « Les Soviets partout ! »
Cette édition de l’Humanité contient, en page 5, rubrique « Sur le Front du Travail », un papier de Pierre Delon, surtitre : « Pour la revalorisation des salaires », titre : « Une belle série de victoires dans les usines d’aviation ». L’article, sur 2 colonnes, est illustré par « un tourneur au travail dans une usine de mécanique » : « Depuis des années, écrasés par la crise et les attaques patronales contre leurs conditions d’existence, ils se sentent forts maintenant de leur unité syndicale réalisée, ils ont puissamment affirmé leur volonté lors des élections législatives, et ils réclament les améliorations à leur sort auxquelles ils ont droit. Pendant ces dernières semaines, de nombreuses grèves ont eu lieu et se sont terminées par des victoires ouvrières. Un des exemples les plus significatifs est celui de l’aviation. » Ce sont les premières des grèves avec occupation qui vont maintenant s’étendre comme une traînée de poudre.
Dans l’Humanité du lendemain, qui titre « 600 000 au mur », parmi les 5 photos de la page, l’une montre « Les Bloch victorieux / Pour un contrat collectif dans l’aviation » [Bloch deviendra Dassault], mais le cortège des Bloch n’est pas décrit dans l’article, et aucun mot d’ordre revendicatif n’y est cité, à part celui des midinettes. Les mots d’ordre retenus sont exclusivement politiques : « Vive le Front populaire », « A bas le fascisme », « Les Soviets partout ».
Ce 24 mai 1936, dans le cortège qui monte au mur des fédérés, il y a aussi dix mille maghrébins. Ces “travailleurs coloniaux“ se regroupent selon que l’on lit le Populaire ou l’Humanité, soit derrière le 13e groupe (celui de la banlieue sud), soit derrière le 14e groupe, celui de la banlieue nord, c’est à dire au niveau des 62 ou 52 bd de Charonne. Pour le Populaire, ils scanderont « Limogez Peyrouton » (celui-ci est le résident général au Maroc après l’avoir été en Tunisie), « Démission de Martel » (le comte Damien de Martel est le Haut Commissaire au Levant). L’Humanité ne rapporte pas leurs slogans. Selon l’Etoile Nord-Africaine, ils viennent commémorer la Commune de Paris, en même temps que l’insurrection algérienne de 1871 menée par Mohammed el-Mokrani et le Cheikh el-Haddad de la confrérie soufie Rahmaniya. Par ce geste, les militants nationalistes montrent que pour eux la question sociale et la question nationale sont intimement liées dans leur combat pour la libération du Maghreb.
Une semaine plus tôt, au cours d’une réunion au Cercle du Progrès d’Alger, le 17 mai, il a été décidé de la création d’un comité « chargé de faire auprès des masses populaires une utile propagande pour la réunion d’un Congrès Musulman algérien, qui se tiendrait dans le courant de juin et aura pour mission d’arrêter un programme de réforme. » Ce Congrès Musulman, composé d’élus, de notables, d’oulémas et de partisans du Front populaire, à l’exclusion de l’Etoile Nord-Africaine, se réunira effectivement le 7 juin 1936 à Alger, au cinéma Majestic, et adoptera deux revendications principales : l’égalité c’est-à-dire la fin de l’exception, le droit commun et le rattachement de l’Algérie à la France avec la suppression de tous les rouages spéciaux ; la représentation parlementaire des musulmans algériens. A la fin de ce mois de juin, le PCF et le PCA appuieront la « charte revendicative du peuple algérien musulman », approuvée par le Congrès musulman d’Alger, y compris « le rattachement pur et simple de l’Algérie à la France ».

- 48 rue des Boulets (auj. Léon Frot) et 197 bd Voltaire, E. Chambournier, isolants, mica fibre, 150 ouvriers, le 3ème employeur en nombre d’ouvriers des entreprises du 11ème citées par la presse ouvrière durant le Front populaire ; également présent à Lyon. L’une des  8 nouvelles victoires du 9 juin.

- 2, rue Saint-Bernard, section CGT du 11e, Fédération du bois. Le 29 mai 1936, à 20 h 45, dans la salle du 2e étage, est constitué le Centre de propagande syndicale du 11e qui va réunir tous les syndiqués tous les dimanches matin de 10 à 12h.

- rue du Fbg St-Antoine, statue de Baudin ; la banderole du serment de Buffalo est posée à ses pieds et y demeure, devant laquelle passera un cortège de 500 000 personnes. En tête, sur deux voitures, un immense drapeau rouge sur lequel est inscrit Comité du Rassemblement, et un tout aussi immense drapeau tricolore, les deux ayant été associé le matin au vélodrome Buffalo (Montrouge).

Là-bas, Victor Basch, président de la Ligue des Droits de l'Homme avait ouvert la rencontre à laquelle participait l'ensemble des organisations de gauche : les dirigeants communistes, socialistes et radicaux ; les représentants des deux CGT (qui ne se réuniront qu’en mars 1936) ; la fédération sportive et gymnique du travail (FSGT) récemment réunifiée ; le comité de vigilance des intellectuels antifascistes. La banderole rappelle dans le cortège de l’après-midi ce qu’on s’est juré le matin : « Nous faisons le serment solennel de rester unis pour désarmer et dissoudre les ligues factieuses, pour défendre et développer les libertés démocratiques et pour assurer la paix humaine. »
Perchés sur un taxi, Daladier, Thorez et Pierre Cot lèvent le poing en chœur, des manifestants crient « Daladier au pouvoir ! » Dans le cortège du 14e arrondissement (son siège est 19 rue Daguerre), sont présents quelque 7 000 membres ou sympathisants de l’Etoile Nord-Africaine de Messali Hadj. Ce dernier a été libéré le 1er mai après six mois à la Santé pour « infraction à la loi sur les associations ».

Si fin février 1935, le PC réclamait encore « l’indépendance totale de l’Algérie et de l’Afrique du Nord », en mai 35, il y a eu la signature du pacte franco-soviétique et, l’antifascisme primant désormais sur tout, le PC va passer au réformisme colonial et à l’assimilation réformiste.
Le 14 juillet 1936, à l’occasion du défilé parisien, six mille Maghrébins défilent derrière des mots d’ordre spécifiques : « Libérez l’Afrique du Nord, Libérez la Syrie, Libérez le monde arabe ! » Le 18 juillet, la délégation du Congrès musulman arrive à Paris. Elle rencontre Blum, quantité de représentants de tous les partis de gauche… Elle fera un compte-rendu de sa mission le 2 août au stade municipal d’Alger, auquel Messali s’invite : « nous n’accepterons jamais que notre pays soit rattaché à un autre pays contre sa volonté ; nous ne voulons sous aucun prétexte hypothéquer l’avenir, l’espoir de la liberté nationale du peuple algérien » ; nous voulons « la création d’un Parlement algérien, élu au suffrage universel, sans distinction de race ni de religion. » Il conclut son discours en se baissant et en ramassant une poignée de terre algérienne : « Cette terre est à nous, nous ne la vendrons à personne ! »
El Ouma écrira « L’Etoile nord-africaine est une organisation ouvrière adhérant au Rassemblement populaire dès le jour de sa création. Elle a participé à toutes les manifestations, à tous les meetings aux côtés du peuple français pour le pain, la paix et la liberté et, notamment, le peuple de France a remarqué avec joie, aux deux grands défilés des 14 juillet 1935 et 1936, le cortège de l’Etoile nord-africaine groupant plus de 30 000 Nord-Africains et manifestant en criant : la terre aux fellahs ! du pain aux travailleurs et la liberté aux peuples ! » Mais aussi : « Non le Front populaire n’est plus le Front populaire du 14 juillet 1935. Il a à son tour coiffé le casque colonial et a sévi durement contre les organisations algériennes, marocaines, tunisiennes, africaines et asiatiques. »
Le 26 janvier 1937, c’est l’interdiction de l’ENA par le gouvernement de Front populaire. Le 27 août, Messali Hadj est arrêté et condamné à 2 ans. L’Humanité applaudit. Voir, plus bas, le bilan que tire Simone Weil de la politique coloniale du Front populaire.

- 120 à 130 av Ledru-Rollin, chaussures Pillot.  Société créée en sept 1932, une usine à la Plaine St-Denis, une à Paray-Vieille-Poste près d’Orly (qui entre en fonction en août 1935), un atelier 2, rue Charles Friedel dans le 20e qui fait les talons de bois ; en tout 2 700 salariés, dont 50% de femmes, pour 1 à 1,5 millions de paires: « Les premières chaussures françaises fabriquées en grande série », aux marques : Guéritou, pour pieds sensibles, Kisuzpa, etc. Le passage de la coupe à Orly a fait tomber le nombre d'ouvriers parisiens de 1 000 à environ 500, qui obtiennent satisfaction dès le 5 juin. L'entreprise compte seulement 12 magasins à Paris, dont 90 av Ledru-Rollin, 126 bd Voltaire, 109 Fbg St-Antoine, et 16 place de la Répu (10e) mais, début 1936, elle a signé des contrats d’exclusivité avec environ 100 détaillants de province, pour 10 ans, avec l’objectif d’en signer 300.

-les Etablts Loiseau-Rousseau sont, sur notre parcours, au 25, rue du Fbg du Temple (10e), au 20, av Philippe Auguste, enfin, ici, au 88 rue du Fbg St-Antoine (12e).
travail d'élève de l'école de jeunes filles du 123 rue de Patay (13e) à l'automne 1940. Musée national de l'éducation


- 10 place de la Bastille, salle du Tambour. S’y réunit le comité local d’action syndicale du 11: tous les délégués d’entreprise de l’arrondissement.

- 10 bd Beaumarchais, Chansonnia, l’un des derniers music-hall parisien avec la Gaieté Montparnasse, les Folies Belleville, et la Fauvette (13e). Connu comme Grand Concert de l’Époque, sous la direction de Bruant en 1899, il a été repris par Ernest Pacra et baptisé Chansonia en 1925. La veuve lui ajoutera son sous-titre de Concert Pacra. Fin 1935, la troupe de Montéhus y donne De l’or… du sang !!!
Le 4 juillet 1936, 800 commerçants du 11ème y forment un groupe populaire de défense des intérêts des petits commerçants, artisans et petits industriels, en présence d’orateurs PS, des conseillers municipaux et députés du PC. On y signe une pétition pour protester contre l’augmentation de la patente.
Dans les Bonnes Femmes, de Claude Chabrol, sorti en 1960, Ginette (Stéphane Audran), vendeuse dans un magasin d’appareils électroménagers situé au 72 du même boulevard et sur le même trottoir, y chante le soir en cachette de ses collègues. La salle est circulaire, la scène au milieu, les sièges en bois ; l’entrée secondaire 3 rue Amelot. Le Chansonnia est démoli en 1972.

Simone Weil écrit dans la livraison du 25 mars 1937 des Feuilles libres, c’est-à-dire après la dissolution de l’Etoile Nord-Africaine, qui a eu lieu fin janvier, et après la grève à la mine de phosphates de Metlaoui, en Tunisie, où la gendarmerie, le 4 mars, a fusillé à bout portant 19 grévistes indigènes : « Il faut bien reconnaître que l’œuvre coloniale du gouvernement se réduit à peu près jusqu’ici à la dissolution de l’Etoile Nord-Africaine. On dira que le programme du Rassemblement Populaire ne prévoit pas de réformes coloniales. La dissolution non motivée de la courageuse Etoile Nord-Africaine n’y était pas prévue non plus. Les morts de Tunisie non plus, d’ailleurs. Ce sont des morts hors programme.
Quand je songe à une guerre éventuelle, il se mêle, je l’avoue, à la crainte et à l’horreur qu’inspire une pareille image, une pensée quelque peu réconfortante. C’est qu’une guerre européenne pourrait peut-être bien servir de signal à la grande revanche des peuples coloniaux pour punir notre insouciance, notre inintelligence et notre cruauté.
Ce n’est pas une perspective riante, mais le besoin de justice immanente y trouve une certaine satisfaction. »