DE BIÈVRE EN GRAFFS, LA VOILÀ LA BOMBE ACRYLIQUE


A Gentilly, le grand, comme le petit annexé par Paris en 1860, les murs n’ont pas rien à se mettre. Voici quelques aperçus de leurs garde-robes, shootées pour la dernière fois en novembre 2017 lors de repérage pour l'association Enlarge Your Paris. Comment seront-ils (re)vêtus quand vous les croiserez ?  

Le paysage typique de la Bièvre, c’était ces séchoirs perchés sur des tanneries, ci-dessous en 1890, au-delà de l’autre extrémité de notre parcours, du côté de Croulebarbe, tandis qu’on démarre aujourd’hui de Gentilly et, plus précisément, de la Maison de la Photographie Robert Doisneau. La commune a dédié en 1996 sa plus ancienne demeure, antérieure à 1750, (1 rue de la Division-Leclerc), au natif du 39 rue Raspail, Robert Doisneau qui, au lendemain de la guerre, photographiait du bas de la pente si raide qu’on l’appelait le « cratère », derrière les HBM du 162 de la rue désormais Gabriel Péri, les Vingt ans de Josette, joyeuse farandole de garçons et de filles, ou encore le Cyclo-cross, qui se courait sur cette même pente.
aquarelle de Vincent Blatter



Les premiers graffs, du genre photographique, ou réaliste-socialiste, comme on ne disait déjà plus à l’époque, ont été posés là en 2006, entre la Maison de la Photographie R.D. et l’av. Jean-Jaurès, par l’assoce Ligne 2 Mire, soit CREYone, né en 1973 à Champigny-sur-Marne, l’un de ses fondateurs en 1998, rejoint deux ans plus tard par Max, né en 1976 lui aussi à Champigny, après qu’ils eurent collaboré au Groupe 132.

Les trompe-l’œil de Ligne 2 Mire...

...sous les dalles, au 1er plan, la Bièvre
On emprunte ensuite le Jardin de la Paix, d’Alexandre Chemetoff (1990), matérialisation à sec du lit de la rivière, par l’allée René Cassin. On passe ensuite derrière l’église Saint-Saturnin, bâtie sur les vestiges d'une abbaye du 7e siècle, due à Saint-Eloi, celui qui disait « Oh, mon roi… », sur le domaine que lui avait donné le bon roi Dagobert (celui qui avait mis sa culotte pour la rime). L'église actuelle, du 13e siècle, a été remaniée au 16ème après l'effondrement de la nef, et le portail néo-gothique ajouté à sa façade ouest au 19ème.

Sur l’emplacement du parking adjacent, la famille Foucher villégiaturait, au printemps de 1822, dans un ancien château du XIIIe siècle remanié en presbytère, séparé de l’église par le cours de la Bièvre. Victor Hugo, le fiancé d’Adèle Foucher, s’était vu attribuer une chambre dans une tourelle, dernier vestige de la demeure seigneuriale, percée d’une fenêtre sur chacune de ses quatre faces. Un « vrai nid d’oiseau ou de poète » : des peupliers hauts et touffus, un jardin que venaient arroser et sarcler des « fous de Bicêtre » descendus de l’hospice du plateau, un moulin à blé au bout d’un bief, les tonneaux des blanchisseuses le long de la rivière et le linge séchant sur les prés…
Il avait été un moment question de classer monument historique ce que l’on désignait comme le « château de Victor Hugo », qui fut finalement vendu à MM. Dagousset, vinaigriers, qui firent de ses trois étages un immeuble de rapport loué à des familles ouvrières, tandis qu’ils adaptaient le moulin à blé à la mouture de la moutarde. En 1926, ils avaient à dessein si peu entretenu le « château de Victor Hugo » que son premier étage s’écroulait, leur permettant d’abattre l’ensemble et de construire à la place leur nouvelle et moderne usine, 19 à 23 rue Frileuse devenue Charles Frérot. Ici naquit la marque qui aurait pour figure le Père Pikarome : « Sa moutarde vaut son vinaigre… et son vinaigre est rudement bon. » L’entreprise passa dans le giron du groupe Amora-Maille vers 1960, avant la société marocaine Unimer en 1992.

Il y eut un temps où, quand les jeunes de banlieue (communiste) affrontaient la police, c’était à l’appel des sirènes municipales : le maire de Gentilly, Charles Frérot, les mobilisait par ce moyen pour qu’ils filent soutenir, dans le XIIIe arrondissement, les grévistes de la Snecma que la police était en train de chasser de leur usine.
A sa mort, en 1962, le nom de Charles Frérot est donné à cette rue Frileuse où Victor Hugo courtisait Adèle.

Il n’y a que quelque pas d’ici à l’ancien Gaîté Palace, cinéma de quartier de 1932 à 1972, devenu aujourd’hui centre d’art et de création sous le nom de Générateur.

Passé le périph, on pénètre la première peau de l’oignon parisien. En 1840, sous la monarchie de Juillet, la limite de Paris est encore au « mur des Fermiers généraux », un mur de l’argent au sens propre puisque c’est celui de la perception des taxes sur la circulation des marchandises, dont nous ont été conservées les portes monumentales de la place Denfert-Rochereau, de celle de la Nation, ou la rotonde de Stalingrad. La destruction de ce mur (6 m de haut et 50 cm d’épaisseur) et des routes qui le longent à l’intérieur comme à l’extérieur fournira l’espace (70 m en largeur, 7 rangs d’arbres) qui permettra en 1906 aux lignes 2 et 6 du métro d’être aériennes. Gentilly, puisque c’est le sujet qui nous occupe, commence ou bien, – ça dépend du point de vue -, s’étend jusqu’à l’actuel boulevard Blanqui.
Dans ces années 1840, on débat de la défense de Paris. L’armée, le gouvernement veulent des forts avancés ; l’opposition républicaine ne veut pas laisser le sort de la capitale aux mains des seuls militaires : elle réclame un rempart à l’ancienne, permettant au peuple en armes de monter aux créneaux, et ne protégeant que de l’ennemi extérieur, tandis que l’on sait bien que l’artillerie d’un fort peut se retourner contre la ville qu’elle est censée défendre. En guise de compromis on aura les deux : le trait continu d’une enceinte bastionnée, assez au large, ces « fortifications » ou « fortifs », encore dans les mémoires aujourd’hui, et le pointillé d’une quinzaine de forts sur les trois quarts du pourtour de Paris, depuis Saint-Denis jusqu’à Issy-les-Moulineaux, tandis que la Seine fournira une ligne de défense naturelle à l’ouest, seulement renforcée par le fort du Mont-Valérien.
Devant les fortifications, il faut que la vue soit dégagée, pour le guet et pour le tir, on déclare donc inconstructible une zone de 250 m, mais on ferme les yeux sur d’insignifiantes cabanes, cahutes et potagers dont la prolifération, domaine des chiffonniers, aboutira à la Zône majuscule, que le documentaire de Georges Lacombe montre dans l’état qui est encore le sien en 1928.


Mais n’anticipons pas. Pendant pas loin de vingt ans encore, Gentilly s’étend toujours jusqu’au bd Blanqui, si l’on peut dire, simplement coupée en deux par ce gros mur, ses escarpes et contrescarpes et sa Zone. L’annexion s’est faite par étapes et notre trajet remonte le temps : en avril 1930, Paris s’empare de la Zone (mais il avait pris la rue de la Poterne des Peupliers dès 1926)
1-5 rue de la Poterne des Peupliers, 34 logements sociaux, toiture entièrement végétalisée, architecte Laurent Niget, 2012.
2-6, en face, et entre des rues dédiées aux Caffiéri et à Pierre Gouthière, élégants sculpteurs-ciseleurs et bronziers « du roi », dont on ne comprend pas très bien ce qu’ils font là, des logements de l’AP-HP et, derrière, un centre Paris Anim’.

Passés la Zône et le bd Kellerman, c’est-à-dire les anciennes fortifs, on entre dans une seconde peau, celle d’entre les deux ex enceintes, ici le Petit Gentilly, qui fut annexé comme tout cet anneau-là en 1860.

On abandonne la Bièvre qui, sous nos pieds, monte le long du côté droit de la rue des Peupliers, en deux bras parallèles, qui vont tourner à gauche au niveau de la place aujourd’hui de l’abbé Hénocque, pour longer sur leurs flancs nord, la rue de la Colonie puis la rue de la Fontaine à Mulard. Dans ce coude se trouvaient le Moulin-des-Prés, moulin à eau sur la Bièvre, à l’intersection des tracés anciens de la rue du Moulin-des-Prés et de celle de la Fontaine-à-Mulard, et le Moulin (à vent) de la Pointe de Gentilly à l’endroit où la rue du Moulin de la Pointe rejoignait l’avenue d’Italie.
La Bièvre canalisée après 1912 à son entrée dans Paris. Au fond, la Petite ceinture.


Franchi par en-dessous le boulevard Kellerman, on prend à droite ; sur le mur d’échiffre : hommage à Desty Corleone, rappeur, taggé au 1er anniversaire de sa mort, le 2 novembre 2014, par V13 crew. 

On rentre sur la promenade de ce qui fut la petite ceinture durant soixante ans de bons et loyaux services voyageurs et marchandises, d’avant la guerre de 1870 aux années 1930. Ici, un tronçon d’1km a été loué par la RATP de 1994 à 1998 pour tester le système de conduite automatique intégrale qui serait utilisé sur la ligne 14. Avec un bout de plus, il a été ouvert en promenade en janvier 2016 dans le flambant neuf éco-quartier de la gare de Rungis.
Que sera, quand vous y serez, la fresque au fond du tunnel ferroviaire, à droite ?
De la promenade, on surplombe les fresques du mur d’échiffre qui fait pendant au précédent : (l’hindouisant là depuis 2014), les deux drapeaux palestinien et israélien noués ensemble sur la guérite en saillie, qui étaient là depuis l’été 2014, ont été remplacés en février 2016 par une peinture en rapport avec les attentats du Vendredi 13 novembre 2015.


Au coin de la récente rue Madeleine Brès, on est entre deux mondes : à gauche la caserne abritant des gardes républicains et leurs familles, 4 000 personnes au total, dont la musique de la Garde, construite en 1975 sur d’anciens bâtiments industriels de la Snecma. L’école maternelle, à ses pieds est le bureau de vote du 13ème donnant le plus fort pourcentage au FN. A droite, « la Brillat », une cité populaire des années 1920, longtemps jugée dangereuse, et « dé-densifiée » à la fin des années 1990 par la destruction des deux bâtiments centraux et sa séparation par une grille mitoyenne. Entre les deux mondes, les voies de la gare de Rungis et un mur fermant les emprises de la SNCF, qui allait tomber en 2014 pour laisser naître l’éco-quartier.
A sa destruction, on y voyait encore des graffs datés du printemps 1999, que l’on peut retrouver dans cette chronique d’un piéton. Il avait été, plus tôt encore, l’un des premiers murs peints du quartier où s’étaient exprimés les élèves de l’école Küss. Depuis 1933, les élèves de cette belle école de style paquebot (Roger-Henri Expert) y vivent, une génération après l'autre, au milieu de fresques.
Le préau de la Maternelle, par l'association La Fresque, 1933


« La Brillat » traversée, on a, rue de la Fontaine-à-Mulard, d’un côté l’ARBP, si importante depuis 1997 pour le quartier, de l’autre, dans l’espace Bièvre, l’association Courant d’art frais. Les 8, 9 et 10 avril 2016, l’association Rungis-Brillat-Peupliers (ARBP), - pas des bobos de la Butte, donc -, posait à une trentaine d'habitants, répartis sur l'ensemble du quartier, la question de l'endroit le plus agréable du quartier, du plus marquant au niveau symbolique ou esthétique, le tout corrélé aux déplacements à pied ou à vélo depuis le domicile. « Ce sont les nouveaux parcs et aménagements paysagers ainsi que les fresques urbaines qui marquent les habitants. Très peu citent les bâtiments ou espaces institutionnels comme lieux agréables ou lieux symboliques.
Cet engouement pour les espaces verts est sans doute d'autant plus plébiscité qu’ils faisaient défaut il y a quelques années. »
Des étoiles pour les "fresques le long des voies" et la "fresque de la rue Bobillot


Les marionnettes géantes de Courant d'art frais (bandeau de la page twitter de l'assoce) au parc Charles Trénet
On descend la rue de la Fontaine à Mulard, comme le font souterrainement les deux bras parallèles de la Bièvre, jusqu’à la place de Rungis d'où ils remontent vers le nord en longeant l’ouest de la Butte-aux-Cailles, l’un par la rue Brillat-Savarin (ex rue du Pot-au-Lait), l’autre par la rue Boussaingault. A l’emplacement de la pimpante cité des fleurs, s'étendait un étang, et ces prés submersibles de la Bièvre, que l’on pouvait inonder au moyen de vannes, pour patiner l'hiver sur l'un, prélever sur les autres les blocs dont la Société des Glacières réunies, située rue de l’Amiral Mouchez, avait l'exclusivité du recueil et de la commercialisation.
Aujourd'hui, la place de Rungis est à 40 m d'altitude et la place de la Commune de Paris 23 mètres plus haut seulement, mais le niveau des prés submersibles était à vingt mètres sous nos pieds. Ce territoire a été remblayé d'autant vers 1877, après la construction de la rue de Tolbiac que l'on voit sur les photos d'époque le franchir haut sur un talus. La Butte-aux-Cailles, dominant de 43 m la Bièvre, portait alors bien son nom.

Un médaillon, au sol, nous rappelle le bras mort de la Bièvre. Le studio d'animation de Paul Grimault était dans la cour du n°92 de cette rue Bobillot à compter de 1951. Jacques Demy y vint l’année suivante, au sortir de son service militaire, se faire engager comme stagiaire sur des films de pub. Il y reviendra trente-cinq ans plus tard co-réaliser avec son ancien patron La Table tournante, un pot-pourri des courts métrages de Grimault, avec au générique Jean Aurenche et Jacques Prévert, Anouk Aimée, L'Épouvantail (1942), Le Voleur de Paratonnerres (1944), Le Petit Soldat (1947)…


On passe devant le magasin peint Au coin de la rue de la Colonie, cette épicerie fut la première du quartier à mettre à disposition sont rideau de fer dans les années 1990. Plus haut, sur le mur arrière de la cour de l’école de la rue de la Providence, la fresque signalée par les sondés de l’ARBP : c’est d’abord, en août 2013,
Seth, de son vrai nom Julien Malland, né en 1972, diplômé de l’École Nationale Supérieure des Arts Décoratifs (ENSAD), désormais autant en galeries qu’exposé aux intempéries,
et Babs pour les mots graffés, un enfant de la banlieue, qui peint tout ce qui bouge et tout ce qui ne bouge pas, du train au mur. Le 17 mars 2015, ils sont recouverts ici par une fille,
KASHINK, née en 1981, dotée d’une fausse moustache qui la fait ressembler à Frida Kahlo.  
On prend la rue de la Providence (on est maintenant à 50 m d’altitude) et l’on passe devant la belle école à la fresque postérieure. Traversée la rue de Tolbiac devant La Lanterne, squat ouvert début mars 2017 par le groupe des chattes sauvages, de ce collectif Stendhal dont le lieu emblématique, le Clos sauvage, à Aubervilliers, va bientôt fermer ses portes, le 19 juin 2018.

On suit Martin Bernard, du nom du dirigeant, aux côtés de Blanqui et Barbès, de cette Société des Saisons qui tenta, avec l’aide des immigrés allemands de la Ligue des Justes dont Friedrich Engels, délégué du faubourg Saint-Antoine, ferait la Ligue des Communistes huit ans plus tard, le dernier coup d’État contre Louis Philippe avant la révolution de 1848. 

Avec la rue Buot, on arrive à la Butte. Pas d’intercession miraculeuse de Sainte-Anne, à laquelle elle s’adosse, dans la préservation de ses maisons basses : la butte est une coquille quelque peu creuse, de son sous-sol on a beaucoup extrait la roche, plus épaisse de cinq centimètres que le cliquart de la voisine Montrouge, au grain plus gros, aux coquillages moins nombreux ; rien ici qui pût supporter des étages nombreux.
A l’angle de la rue Buot, on arrive à un premier flyer mural, si on peut dire, du festival annuel Les Lézarts de la Bièvre, celui de 2016, sous la bombe de Poes et JoBer, nés en 1983 l’un et l’autre, et aux graffitis à la Défense, passés du train aux galeries (d’art, pas aux tunnels) en partageant aussi une résidence d’artiste au Jardin Rouge de Marrakech en 2014. Dès la fin du premier gros immeuble récent de la rue, on croise un oiseau de Mateus Bailon, puis au retour d’un second immeuble, en retrait sur l'alignement comme le précédent, du Jace en 2014, du Bebar, franco-espagnol né en 1993, en 2017. Sur la porte de garage du n° 4 est depuis 2008 une espèce de Klimt d’Artiste ouvrier [de son vrai nom Pierre-Benoît Dumont, né vers 1975 et qui a pris son nom de graffeur en 2000.]

   
Sur cette butte, au dix-neuvième siècle, des chiffonniers, hotte d’osier sur le dos, crochet à la main, fouillaient non plus le sous-sol mais sa surface. Les débris et déchets, ils les écoulaient chez des fabricants de carton et papier, des entreprises qui en tiraient du sel ammoniac ou, dans le meilleur des cas, chez les revendeuses du marché du Temple. En 1847, avec Le Chiffonnier de Paris, qu’incarne puissamment Frédérick Lemaître au théâtre de la Porte-Saint-Martin, Félix Pyat, futur quarante-huitard, membre de l’Internationale et communard, fait du pauvre farfouilleur le symbole même du prolétaire. Louis Blanc accueille la pièce d’un « Enfin, nous avons le drame socialiste !», tandis qu’un article l’inscrit dans la lignée des pièces de sape : « Tartuffe contre l’autel, Figaro contre le trône et le Chiffonnier contre le coffre ». Elle précède les Misérables comme les Mystères de Paris. Viennent quarante années d’interdiction, trente ans de prison et d’exil pour son auteur, qui reprendra sa pièce en roman en 1892. Et la butte est encore, au début du 20e siècle, un « fief de la misère ».
Au pan coupé rue de l’Espérance / rue de la Butte aux Cailles, les gosses de Seth de 2013, 
assis dans l’eau, ont été plongés dans le béton l’année suivante par Jace. Né au Havre en 1973, il a grandi sur l’île de La Réunion. A 19 ans, il a créé le personnage du Gouzou, qu’il a mis ensuite à toutes les sauces graphiques possibles. Ici, il a épongé l’eau par des gratte-ciels et tendu entre les bras des enfants le fil d’un gouzou funambule.
En 2017, on a vu sur ce mur Mohammed Ali boxant un samouraï, collage de Combo, parisien né en 1987 qui, depuis 2014, diffuse aussi le symbole CoeXisT créé par l’artiste polonais Piotr Mlodozeniec en 2001 pour le musée d’art socio-politique contemporain de Jérusalem.
En novembre 2017, Seth s’était réapproprié le mur avec une variation sur son thème initial.
Rue de l’Espérance, l’espèce d’atlante supportant tout le poids de l’espoir que l’on voit encore (en amorce, à gauche), sur la photo de 2013, œuvre de Jef Aérosol, de son vrai nom Jean-François Perroy, né en 1957 à Nantes, pochoiriste dès 1982 sur les murs de Tours, a été remplacé par Rachid Omick Bulbien, « Lézarts de la Bièvre » 2017, c’est à dire baliseur artistique des itinéraires menant aux portes ouvertes annuelles des ateliers des 5e et 1 3e arrondissements. Il s’était décollé des murs de Lyon en 1997, était passé par Athènes, on le retrouvait sur la Butte.


Il y avait sur la butte un gigantesque Moulin Noir, qui datait de Henri IV, d’où l’on jouissait d’un des plus jolis panoramas des environs de Paris ; il fut démoli fin 1866. Moins de cinq ans plus tard, le légendaire 101e dirigé par Jean-Baptiste Sérizier, ouvrier corroyeur, “Tous enfants du 13e et du quartier Mouffetard [la rue Mouffetard allait jusqu’à la place d’Italie], indisciplinés, indisciplinables, farouches, rauques, habits et drapeaux déchirés, n’écoutant qu’un ordre, celui de marcher en avant”, comme les décrira Lissagaray, affronte Versailles. La 3e armée, celle de la rive gauche, est sous la direction du Polonais Jaroslaw Wroblewski ; son chef d’état-major est Émile Moreau. Une balle lui traverse les testicules sur la Butte-aux-Cailles, malgré quoi il réussit à gagner la Suisse. Il s’y vantera d’avoir fait fusiller les dominicains d’Arcueil, ce pour quoi Sérizier a été jugé coupable et exécuté. On dénombrera au moins 400 communards morts derrière les barricades.
  
A l’entrée de la rue des 5 Diamants, Zabou, née en 1991, à Londres en 2011, dans les rues de partout dès l'année suivante et bien implantée sur le mur initial depuis 2015, a vu recouvrir son jet de peinture de 2016
par le brésilien Mateus Bailon, pour l’oiseau de feu, Lalasaïdko, pour le bubble gum, et Bebar, « espagnol » de Vitry, pour le reste :
D'un geste rageur, elle a effacé tout ça l’année suivante :

Rue des 5 Diamants, on verra, si on n’en a pas croisé avant, du Miss.Tic, qu’on ne présente plus, elle qui fait du pochoir sur les murs de Paris depuis 1985, et qui inaugura les Lézarts en 2001; du Speedy Graphito [Olivier Rizzo, né en 1961, diplômé de l’École Estienne en 1983, pocheur puis peintre sous ce pseudo aussitôt], le gosse au doigt dans le nez de Zabou, etc.
Au bout de la rue, on prend Jonas, à droite, puis la rue Jean-Marie Jégo. Dans le renfoncement, des collages de Noar-Noarnito, né en 1973, arts appliqués à l’École Olivier-de-Serres, installé à La Rochelle. On arrive au square et à la place Paul Verlaine.

Le marquis d’Arlandes et Pilâtre de Rozier, eux, arrivent au-dessus de la Butte le 24 novembre 1783, ils passent « l’étang qui fait aller les machines de la manufacture de toiles peintes de MM. Brenier et Cie », et se posent entre le moulin des Merveilles et le Moulin-Vieux. Pilâtre a ôté sa redingote avant la descente, elle est restée dans la nacelle dont ils s’extraient. Le marquis fait le récit de l’atterrissage : « le peuple accourt, se saisit de la redingote de M. Pilâtre et se la partage. La garde survient : avec son aide, en dix minutes, notre machine fut en sûreté et une heure après elle était chez M. Réveillon où M. Mongolfier l’avait fait construire. » C’est dire si le quartier était pauvre, et s’il était irrespectueux !
Les Brenier cités avaient ouvert une seconde manufacture à Saint-Denis l’année précédente, on a plus de renseignements sur cette dernière que sur celle survolée par la montgolfière : en 1805, J.P. Brenier père y emploiera 140 ouvriers qui imprimeront 5 000 pièces ; sa présence est attestée encore en 1810. Louis Henri Brenier fils s’installera à son compte en 1804 avec une trentaine d’ouvriers ; on perd sa trace après 1808.
Rue Vandrezanne, on retrouve Kashink sur le mur de l’école maternelle. Un tweet municipal annonça le début des travaux.  

Par le passage Vandrezzane et la rue du Moulin des Prés, qui jusqu’en 1926 passait encore en tunnel sous la rue de Tolbiac, on regagne la place Paul Verlaine.
Les travaux du puits artésien avaient commencé ici à la fin de 1866. Après vingt ans d’interruption (de 1872 à 1892) puis encore plus de dix de travaux, parvenus à 582,40 m de profondeur, l’eau jaillit le 19 novembre 1903 et l’inauguration suivit le 7 avril 1904, à 14h. Il y avait là le préfet de police Lépine, l’ingénieur en chef du métro Bienvenüe, que du beau monde. Dès 1912, le puits alimentait 50 cabines de douches à raison de 72m3/h d’une eau à 28°, quelque peu sulfureuse. Le nombre de douches doubla bientôt avant qu’elles ne soient englobées dans la piscine de Louis Bonnier, inaugurée le 5 mai 1924. Mais jamais le puis ne fut utilisée pour la peinture à l’eau, bien plus facile et bien moins belle que…

LES SEJOURS DE MARX ET D'ENGELS A PARIS

A l'occasion d'un sujet que tourne la télévision centrale chinoise CCTV, je republie cet article quelque peu augmenté.
Hormis la militance d'Engels au fbg St-Antoine, presque tout se passe dans ce périmètre très restreint


Quand, après la censure de la Gazette rhénane, Arnold Ruge et Karl Marx cherchent un endroit d’où lancer une nouvelle publication, le premier écrit au second, en substance : concernant les conditions de liberté de la presse, Bruxelles serait un meilleur choix, mais à Paris il y a 85 000 Allemands ! [Ruge voit grand : dans ce Paris d'un million d'habitants, on estime les étrangers à 136 000 dont environ 50 000 Allemands.] C’est pour cette bonne raison que Paris sera choisi par l’aîné (il a seize ans de plus que Marx), parce que, à part ça, les progressistes français pressentis lui ont tous refusé leur participation aux futures Annales.
Ruge a commencé tôt sa prospection, guidé par Moses Hess, parce que son français est assez loin du parler, comme d'ailleurs celui de Marx qui ne l'a étudié qu'au lycée. Il s'est rendu au moins deux fois aux réunions de Flora Tristan, au 89 rue du Bac, dès le mois d'août 1843. Celle qui sera la grand-mère du peintre Paul Gauguin, a déjà publié ses Promenades dans Londres, étude qui n'a rien de touristique et fait une large place au chartisme, et son Union ouvrière, appel à l'unité du prolétariat international, qu'elle a envoyé à toutes les sociétés de compagnonnage, sans compter qu'un prospectus qui le résume a été distribué à 3 000 exemplaires dans les grands ateliers de Paris.
Ruge écrira : « Nous avons trouvé une grande dame habillée de noir, brune d’aspect, qui a mené la conversation avec brio et a parlé de politique et des questions de société (c'est-à-dire de la réforme des classes inférieures) avec une raison admirable. » Il a été tellement impressionné qu'il l'a vue grande alors qu'elle est menue. German Mäurer, qui l'accompagne, s'est exclamé :  « Quelle femme ! Elle prendra le drapeau et ira de l’avant ! Maintenant seulement je comprends les Français ! »


Idéologiquement, à Paris, ce qui compte chez les ouvriers, c’est, pour les Français le communisme enseigné par Cabet ou Dézamy et, pour les tailleurs, cordonniers, menuisiers du bâtiment ou ébénistes allemands, celui qu’incarne Weitling. Le Marx qui arrive à Paris en octobre 1843, - on l’indique ici d’emblée, il n’est pas qu’idées, il a 25 ans, il est marié du 19 juin, sa femme est enceinte de trois mois -, n’a d’affinités avec aucun de ces communismes-là. Comme il l’a écrit à Ruge en avril, en évoquant leur projet commun : « Chacun de nous devra bientôt s’avouer à lui-même qu’il n’a aucune idée exacte de ce que demain devra être. Au demeurant c’est là précisément le mérite de la nouvelle orientation : à savoir que nous n’anticipons pas sur le monde de demain par la pensée dogmatique, mais qu’au contraire nous ne voulons trouver le monde nouveau qu’au terme de la critique de l’ancien. (…) C’est pourquoi je ne suis pas d’avis que nous arborions un emblème dogmatique. Au contraire, nous devons nous efforcer d’aider les dogmatiques à voir clair dans leurs propres thèses. C’est ainsi en particulier que le communisme est une abstraction dogmatique. Et je n’entends pas par là je ne sais quel communisme imaginaire ou simplement possible, mais le communisme réellement existant tel que Cabet, Dézamy, Weitling, etc., l’enseignent. »

Les Allemands de Paris se sont organisés en une Ligue des Bannis dès 1834, à laquelle a succédé en 1836 la Ligue des Justes. « Le garçon tailleur Weitling », fils naturel d’une cuisinière de Magdebourg et d’un officier français, a travaillé à Paris en 1835 et en 1837 et s’y est familiarisé en autodidacte avec les idées de Saint-Simon et de Fourrier. Il a adhéré à la Ligue des Justes, s’est retrouvé assez vite à son comité central et s’est vu demander en 1839 la rédaction de son manifeste : « L’humanité telle qu’elle est et telle qu’elle devrait être ».
Après l’échec de l’insurrection, en mai 1839, de la Société des Saisons (Barbès, Blanqui, Martin Bernard), avec laquelle la Ligue des Justes était en contact, Weitling s’est réfugié en Suisse romande ; la direction de la Ligue a été transférée à Londres ; à Paris, ce qui reste d’adhérents de la société secrète s’est regroupé autour d’un médecin, de deux ans plus jeune que Marx, Hermann Ewerbeck, et d’un professeur et écrivain de sept ans plus âgé, German Mäurer.

Octobre 1843 : arrivée de Marx à Paris

Les Marx, jeunes mariés donc (il a 25 ans, Jenny 29), arrivent à Paris à l'automne 1843. Ils descendent d'abord, le 11 octobre, dans le meublé du 26 rue St-Thomas-du-Louvre où habitent Georg et Emma Herwegh, tandis que dans le voisinage immédiat sont Arnold Ruge, Moses Hess et Julien Fröbel. Ils passent de là, trois ou quatre jours plus tard, à l'hôtel Vaneau du 11 de la rue éponyme [démoli], où ils séjourneront jusqu'à la fin du mois. Ils se déplacent ensuite d'une vingtaine de numéros pour gagner le 31 (où habite le peintre Louis-Henri de Rudder, illustrateur de l'édition de 1844 du Notre Dame de Paris de Victor Hugo) ; ils y restent environ trois mois. Enfin, après un bref nouveau séjour à l'hôtel Vaneau, ils s'installent au 38 rue Vaneau [l'immeuble est celui que connut Marx], dans un  3 pièces du 2e étage, où ils resteront jusqu'à leur expulsion de France. Peut-être ont-ils auparavant partagé "deux semaines de communisme" au 23 [l'immeuble actuel est postérieur] de cette rue Vaneau où loge  German Mäurer avec femme et enfants, en compagnie du couple Ruge et de celui que forment le poète Herwegh et sa femme. Mais l'appartement n'a peut-être été qu'une adresse postale pour Marx comme pour Ruge ; toujours est-il que les Herwegh vont déménager pour le 4 rue Barbet de Jouy, tandis que Ruge s'installe au 38 avec les Marx, à l'étage du dessous. Ruge a quarante ans, Marx et lui ne sont pas de la même génération.
Jenny von Westphalen, épouse Marx, vers 1835

A la fin de l'année, Ruge, qui a dû retourner un temps en Allemagne, écrit à Marx : : « Je pense que vous avez écrit à Prou­dhon (...) Autre­ment nous devrons nous pas­ser des Fran­çais, en fin de compte. Ou nous devrions aler­ter les femmes, la Sand et la Tris­tan. Elles sont plus radi­cales que Louis Blanc et Lamar­tine. »
En tous cas, dans le n° du 25 février 1844 de la Revue indépendante, que George Sand dirige avec Pierre Leroux et Louis Viardot, un entretien du rédacteur-en-chef, Pascal Duprat, avec Arnold Ruge permet une longue présentation des futures Annales, sous ce titre : L’École de Hegel à Paris. 
Le bureau (un appartement de 2 - 3 pièces, qui peut recevoir des hôtes de passage) de ces “Annales franco-allemandes”, que les directeurs-éditeurs Arnold Ruge et Karl Marx sont venus créer à Paris, est à quelques numéros du 38, au 22 [l'immeuble actuel est postérieur] de cette même rue Vaneau. La rue Vaneau, qui porte le nom d'un étudiant tué lors de l'assaut de la caserne de Babylone en juillet 1830, est alors moitié plus courte qu'aujourd'hui, se limitant au tronçon compris entre les rues de Varenne et de Babylone. Elle est pavée, déserte à la nuit, dépourvue de  becs de gaz et donc "dangereuse" selon Ruge, témoin de sa fenêtre d'une rixe au couteau.
Marx, comme de coutume, s'est enfoui sous une montagne de livres, dont Socialisme et communisme dans la France actuelle, avec lequel Lorenz von Stein a conclu un séjour de deux ans à Paris,  De la misère des classes laborieuses en Angleterre et en France, d'Eugène Buret, les écrits de Flora Tristan, ce qui n'empêche pas un contact plus concret avec les ouvriers de l'émigration allemande par l'intermédiaire de leurs dirigeants. Toujours est-il que dans le numéro double des Annales, qui paraît le 29 février 1844, et plus exactement à la page 15 de l'Introduction à sa Contribution à la critique de la philosophie du droit de Hegel, le mot prolétariat apparaît pour la première fois sous la plume de Marx, avant onze occurrences supplémentaires en une seule page!  
Les Annales, auxquelles auront collaboré Henri Heine et le poète Herwegh, n'auront pas d'autre numéro, mais qu'importe, à Paris, Marx vient de claquer la porte de l’École de Hegel : "La philosophie ne peut être réalisée sans la suppression du prolétariat, et le prolétariat ne peut être supprimé sans la réalisation de la philosophie. Quand toutes les conditions intérieures auront été remplies, le jour de la résurrection allemande sera annoncé par le chant éclatant du coq gaulois."

Le 23 mars 1844, se tient un banquet démocratique international auquel participent Marx avec Ruge et Bernays ; Louis Blanc, Félix Pyat, Victor Schölcher, Pierre Leroux ; et encore Bakounine, de passage à Paris et qui, séduit par la capitale, viendra s’y fixer en juillet (rue de Bourgogne, chez le musicien Adolf Reichel).

On date d’avril 44 les premiers contacts de Marx avec les réunions de la Ligue des Justes. La société secrète, qui compte 2/3 de tailleurs pour 1/3 de menuisiers, a pour lieux de rencontres le Café Scherger, 20 rue des Bons-Enfants et le café Gaissier, 46 rue de l’Arbre-Sec, plutôt fréquentés par les tailleurs, qui habitent le centre de Paris et ont eu leur comité de grève en 1833 comme en 1840 à mi-chemin des deux, rue Grenelle Saint-Honoré (auj. reu J.J. Rousseau); enfin le café Schiever, petite rue Saint-Pierre-Amelot, plus près du faubourg Saint-Antoine. Là, des journaux démocratiques sont lus à haute voix, pour tout le monde, par ceux qui savent lire.

Jenny, comme sa mère, mais qu’ils appelleront plutôt par le diminutif de “Jennychen”, la première fille des Marx, naît au 38 rue Vaneau, le 1er mai 1844, pratiquement pour le 26ème anniversaire de son père né le 5 mai 1818. En se rendant, à pied, au Vorwärts, Marx passe chaque jour devant le plus beau bâtiment de la rue Vaneau, le no 14, tout récent, construit en 1835 dans le style néo-renaissance, ou troubadour, alors à la mode.  Dans une lettre à Feuerbach du 15 mai 1844, Ruge décrit ainsi le nouveau papa : « Il lit beaucoup, travaille avec une intensité peu commune (…) mais n’apporte jamais rien à sa fin, laisse tout à mi-chemin pour s’enfouir chaque fois dans une mer de livres », il continue « jusqu’à se sentir mal, sans aller au lit pour trois ou quatre nuits d’affilée ».

Un théâtre est le fleuron du passage Choiseul, construit autour de 1825 entre Palais-Royal et Grands Boulevards, l’ancien et le nouveau centre de la vie parisienne. « Quand la pluie, en hiver, s’épanche en cataracte, / Le passage Choiseul sert d’abri, dans l’entracte : / C’est notre vestibule, ou notre corridor, / Ouvert toute la nuit, brillant de gaz et d’or, / Tiède et vitré », écrira, trente ans plus tard, le poète et librettiste d’Offenbach, Joseph Méry.
C’est donc assez naturellement, outre le fait que l'Association d'entraide allemande soit dans le même bâtiment), que les frères Börnstein et le compositeur Meyerbeer ont installé à l’angle des 32 (aujourd’hui 14), rue des Moulins et 49, rue Neuve-des-Petits-Champs (aujourd’hui des Petits-Champs) [le bâtiment est resté celui que connurent les protagonistes], au début de 1844, leur Vorwärts, bi-hebdomadaire, c’est son long sous-titre, de « nouvelles de Paris concernant les arts, les sciences, le théâtre, la musique et la vie sociale ». A compter du numéro du 3 juillet 1844, son nouveau directeur, Karl Ludwig Bernays, abrège tout ça en « revue allemande de Paris ». Bernays (qui habitait 20, rue Saint-Claude) était un joyeux drille qui, sur un papier orné d’une fausse couronne vaguement grand-ducale, inondait les journalistes prussiens d’actualités fantaisistes concernant la prospérité nouvelle de la pêche hauturière qu’encourageait son Altesse, dans un prétendu port de mer qui était en réalité un village de haute montagne, ou encore sur la remise, toujours par son Altesse elle-même, de la plus importante des décorations à tel général mort en réalité depuis deux bons siècles. Le filigrane pseudo-noble suffisait à ce que la presse répercutât ces informations rocambolesques sans prendre la peine d’une vérification. C’est Bernays qui va, dans le Vorwärts, faire une large place à l’opposition radicale des Annales franco-allemandes de Marx et Ruge. Plusieurs fois par semaine, dans un appartement du premier étage saturé de fumée, les réunions de rédaction regroupent, une douzaine de personnes dans des discussions passionnées qui s’éloignent de plus en plus des questions artistiques. Bakounine loge sur place, dans une chambre meublée d’un lit de camp, d’une malle et d’un gobelet en étain, où les débats se prolongent.
« Outre Bernays et moi-même, qui étions les rédacteurs, raconte Heinrich Börnstein dans ses mémoires, écrivaient pour le journal Arnold Ruge, Karl Marx, Heinrich Heine, Georg Herwegh, Bakounine, Georg Weerth, G. Weber, Friedrich Engels, le Dr Hermann Ewerbeck [qui demeure 8, rue de Fleurus], et Heinrich Bürgers ». Et il en oublie quelques-uns, dont German Mäurer, soit une douzaine de personnes, pour ne rien dire des discussions qui sont menées par ailleurs avec Proudhon, Louis Blanc, le typographe Pierre Leroux (avec lequel George Sand avait créé la Revue indépendante trois ans plus tôt), ou Victor Considérant, le disciple de Fourier.
Marx étudiant, vers 1840, déjà surnommé Le Maure

L’ambassade de Prusse allume aussitôt un contrefeu avec la parution du “Pilote germanique”, Der deutsche Steuermann, au 87 puis 51 rue Saint-Antoine

Le Vorwärts du 10 juillet donne en Une le poème de Heine écrit en réaction à la révolte des ouvriers tisserands de Silésie :
Dans leurs yeux sombres, pas une larme, / Assis à leurs métiers, ils montrent les dents  : / "Vieille Allemagne, nous tissons ton linceul, / Nous y tissons la triple malédiction ! / Nous tissons ! Nous tissons ! 
Maudit soit le Dieu aveugle et sourd / vers qui nous avons prié avec une foi filiale, / Nous avons en vain espéré, attendu, / Il nous a raillés, bernés, bafoués. / Nous tissons ! Nous tissons !
Maudit soit le Roi, le Roi des Riches, / Que notre misère n'a pu fléchir, / Qui nous a soutiré le dernier sou, / Et nous fait abattre comme des chiens ! / Nous tissons ! Nous tissons !
Maudite soit la prétendue patrie, / Où seuls prospèrent le mensonge et l'infamie / Où règnent putréfaction et odeur de mort.  - / Vieille Allemagne, nous tissons ton linceul, / Nous y tissons la triple malédiction ! / Nous tissons ! Nous tissons ! [On donne ici la traduction littérale de René Merle sur son blog où l'on trouvera aussi l'original :http://merlerene.canalblog.com/archives/2014/08/26/31952079.html]

Le 1er article signé de Marx dans ce nouveau Vorwärts, est du 7 août, pour se démarquer de l'article de Ruge sur la révolte des tisserands qui accompagnait le poème de Heine ; c'est l'expression d'une rupture qui sera définitive entre les deux co-fondateurs des Annales. Le 10 août, Marx vante dans le Vorwärts les Garanties de l’harmonie et de la liberté, publié par « le garçon tailleur Weitling » en 1842 : « Pour ce qui est de la culture des ouvriers allemands ou généralement de leur capacité à se cultiver, je rappellerai l’œuvre géniale de Weitling, qui dépasse souvent Proudhon lui-même au point de vue théorique ». « Où trouve-t-on dans la bourgeoisie, y compris chez ses théoriciens et ses scribes, un ouvrage comparable à celui de Weitling ? Si l’on compare la pâle médiocrité de la littérature politique allemande avec cette œuvre immense et brillante qui marque les débuts littéraires de l’ouvrier allemand, si l’on compare ces bottes de géant d’un prolétariat encore dans l’enfance avec les minuscules souliers éculés de la bourgeoisie, on peut légitimement prédire à ce fils oublié de l’Allemagne une stature d’athlète. » « Il faut reconnaître que le prolétariat allemand est le théoricien du prolétariat européen, écrira-t-il ailleurs, de même que le prolétariat anglais en est l’économiste et le prolétariat français le politique. »

Début juillet, Marx a entamé le premier cahier de ce que l'on appellera ses “Manuscrits de 1844”. Le 11 août 1844, il écrit à Feuerbach, lui joint deux articles du Vorwärts, lui raconte que « les artisans allemands d’ici, c’est-à-dire ceux d’entre eux qui sont communistes – quelques centaines – ont eu cet été des conférences bihebdomadaires sur votre Essence du Christianisme, présentées par leurs dirigeants secrets, et se sont montrés étonnamment réceptifs », et  que le livre est également en traduction à Paris. Il se réjouit de ce que “l’irréligiosité a pénétré dans le prolétariat français”. “Il aurait fallu, ajoute-t-il, que vous ayez pu assister à une des réunions des ouvriers français pour pouvoir croire à la fraîcheur primesautière, à la noblesse qui émane de ces hommes harassés de travail. Le prolétariat anglais fait également des progrès énormes mais il lui manque toujours le caractère cultivé des Français.”

Août 1844 : arrivée d’Engels à Paris
Ce portrait d'Engels est parfois daté des années 1840, parfois de 20 ans plus tard

En ce même mois d’août 1844, Engels passe par Paris sur son trajet retour de Manchester à Barmen (aujourd’hui Wuppertal), c’est-à-dire de la manufacture cotonnière anglaise dont son père est actionnaire à celle de la Ruhr dont il est propriétaire. Marx a déjà croisé le lascar sur son trajet aller, en novembre 1842, à la Gazette rhénane de Cologne, sans conserver de lui un souvenir inoubliable. Il le retrouve en cette fin d’août, lesté d’une connaissance aussi précise que concrète de la situation de la classe laborieuse anglaise, dans un café de la rue St-Honoré, peut-être dans celui où Diderot et Rousseau avaient été présentés l'un à l'autre un siècle plus tôt, le café de la Régence, situé alors au débouché de la rue Saint-Thomas-du-Louvre sur la rue St-Honoré. Durant près de deux ans, Engels a connu les ouvriers d’en haut – il était le fondé de pouvoir de son père à la filature Ermen & Engels -, et d’en bas : il a rencontré et aimé, dès 1843, Mary Burns, une fille d’immigrés irlandais venus de Tipperary, un père teinturier, une mère morte à ses 12 ans, qui a été ouvrière, domestique ou prostituée, on ne sait, et qui lui a fait connaître « la Petite Irlande » de Manchester, ce quartier de taudis dont, seul, il avait peu de chances de sortir vivant ou, en tout cas, autrement qu’à poil, et qui l'a introduit par ailleurs dans le mouvement chartiste. Jenny est alors chez sa mère, à Trèves, avec Jennychen, qui n’a pas 4 mois ; Marx est donc « célibataire », Engels s'installe chez lui, 38 rue Vaneau, du 23 ou 24 août au 1er ou 2 septembre. Les deux jeunes gens – Engels a environ 2 ans et demi de moins que Marx -, vont passer pratiquement dix jours à débattre dans une atmosphère de joyeuse exaltation, au café Lahaye du 1, quai Voltaire et au café situé au rez-de-chaussée de l'hôtel du 17-19, dont Engels évoquera la bande qu'ils y fréquentaient tous les soirs, et qui comprenait ces jeunes presque du même âge: Bakounine, (né en 1814) Ewerbeck (né en 1816) et un ami médecin français, le docteur Guerrier, Bernays (né en 1815) et des "loustics" ("Bengels", au sens d'apprentis?) pas autrement identifiés. « Je n’ai jamais été d’aussi bonne humeur ni avec des sentiments aussi humains que pendant les dix jours passés près de toi », écrira ensuite Friedrich à Karl. Ils tombent d’accord sur ce que « ce n’est généralement pas l’État qui conditionne et règle la société civile, mais la société civile qui conditionne et règle l'État, qu'il faut donc expliquer la politique et l'histoire par les conditions économiques et leur évolution, et non inversement. » 
Ils dressent le canevas de ce qui deviendra la Sainte Famille et Engels écrit aussitôt les chapitres qui lui échoient, dont celui dans lequel il prend la défense de Flora Tristan. Marx sera beaucoup plus lent, amplifiant considérablement ce qui ne devait être d’abord qu’une courte brochure. C’est que, comme s’en désole Ruge dans une lettre à Max Duncker, cette fois, le 29 août 1844 : « Il veut toujours écrire sur les choses qu’il a à peine fini de lire, mais après, il recommence à lire et prend des notes. Néanmoins je pense que, maintenant ou plus tard, il réussira à porter à son terme une œuvre très longue et difficile, dans laquelle il reversera tout le matériel qu’il a accumulé ».  
La rencontre dans le film de Raoul Peck


11 janvier 1845 : expulsion de Marx vers la Belgique

En janvier 1845, un arrêté d’expulsion, demandé par le comte Von Arnim à Guizot, vise au premier chef Börnstein, Bernays, Marx et Mäurer, plus cinq autres personnes dont, pour le couvrir, von Bornstedt, le premier rédac-chef du Vorwärts avant Bernays, qui est un agent du gouvernement prussien. Seuls Marx et von Bornstedt seront finalement expulsés, Ruge déniant toute relation avec les gens du Vorwärts, Börstein, quant à lui, semblant avoir promis sa collaboration à la police. Marx quitte Paris pour Bruxelles le 2 février ; Jenny et Jennychen quelques jours plus tard. A Bruxelles, Jenny verra arriver une servante de sa mère, que celle-ci lui envoie, la jeune Hélène  Demuth  (Lenchen), 25 ans, qui restera toute sa vie auprès du couple Marx.

Engels écrit à Marx, en ce mois de janvier qui voit son expulsion : « Ce qui est particulièrement affreux, c’est d’être non seulement un bourgeois, mais un fabricant : un bourgeois qui intervient activement contre le prolétariat. Quelques jours passés à la fabrique de mon paternel ont suffi pour me remettre devant les yeux cette horreur (...) faire de la propagande communiste en grand et en même temps du commerce et de l’industrie, ça ne va pas. J’en ai assez ; à Pâques, je m’en vais. A cela s’ajoute cette existence débilitante au sein d’une famille strictement prusso-chrétienne. »
Dans une autre lettre, du 17 mars 1845, il commente sa vie quotidienne en famille à Barmen où son père lui fait « une figure de carême à vous rendre fou ». « Si ce n’était pas à cause de ma mère qui a un beau fond humain (...) et que j’aime vraiment, il ne me viendrait pas un seul instant à l’idée de faire la plus minime concession à ce despote fanatique qu’est mon vieux. »

Effectivement, en avril, Engels rejoint Marx à Bruxelles. En juillet-août, les deux compères partent pour l’Angleterre (Manchester et Londres), où ils rencontrent les représentants de la « Ligue des Justes » (en pleine crise) et la gauche du mouvement chartiste. Marx y découvre aussi cette Mary Burns, - il la dira « agréable et pleine d’esprit » -, avec laquelle Engels a vécu sa double vie anglaise, tenant son rang dans le milieu de l’associé de son père d’un côté et, de l’autre, louant sous de faux noms et de fausses professions, tantôt comptable, tantôt voyageur de commerce, des appartements où passer du temps avec elle. C’est au retour de ce voyage que Marx et Engels décident de rédiger L’Idéologie allemande. Engels revient à Bruxelles avec Mary qui y restera, sans doute pas de façon continue, jusqu’en 1848. Mais alors que les deux couples s’aperçoivent à un meeting ouvrier, Marx fait signe à Engels, d’un geste sans équivoque et d’un sourire désolé, qu’il n’est pas question qu’il leur présente sa compagne ; pour sa Jenny, le concubinage est rédhibitoire.

Au début de 1846, Marx et Engels fondent à Bruxelles un Comité de correspondance communiste, embryon de coordination des personnes sinon des groupes. Les Anglais acceptent, comme les Allemands de la diaspora en France, mais ni Cabet ni Proudhon ni aucun autre Français n’y participeront.

30 mars 1846 : rupture avec Weitling au cours d’une séance du Comité de correspondance communiste à Bruxelles. Récit de Pavel Annenkov : Le tailleur et agitateur Weitling était un beau jeune homme blond [Il a 10 ans de plus que Marx]. Avec sa redingote de coupe élégante, sa barbiche coquette, il ressemblait plutôt à un commis-voyageur qu'à l'ouvrier bourru et aigri que je m'attendais à voir. Après nous être présentés l'un à l'autre, avec une nuance de politesse raffinée chez Weitling, nous prîmes place à une petite table verte au bout de laquelle vint s'asseoir Marx, un crayon à la main, sa tête léonine penchée sur une feuille de papier, tandis qu'Engels, son inséparable compagnon et associé à la propagande, grand, droit, d'une gravité et d'un flegme tout britanniques, ouvrait la séance en prononçant une allocution. (…) Engels avait à peine terminé que Marx, relevant la tête, demanda à brûle-pourpoint : « Dites-nous, Weitling, vous dont la propagande a fait tant de bruit en Allemagne, quels sont les principes par lesquels vous justifiez votre activité et les bases que vous envisagez de lui donner à l'avenir ? » Je me rappelle très bien la forme brutale de la question (…) Weitling aurait sans doute parlé longtemps encore si Marx, les sourcils froncés ne l'avait interrompu et n'avait commencé à élever des objections. Son discours sarcastique se ramenait à ceci, qu'exciter la population sans donner pour base à son action des principes solides et réfléchis, c'est tout simplement la tromper. Faire naître les espoirs fantaisistes dont il venait d'être question, poursuivit Marx, conduisait à la perte et non au salut de ceux qui souffrent. En Allemagne surtout, s'adresser à l'ouvrier sans idées rigoureusement scientifiques et sans doctrine positive, c'est jouer à la propagande, jeu aussi futile que malhonnête, qui suppose, d'une part, un prophète inspiré, et de l'autre, des ânes l'écoutant bouche bée. »

Le 05 mai 1846, Marx écrit à Proudhon pour dénoncer Karl Grün (saint-simonien puis fouriériste, devenu le porte-parole de l’humanisme feuerbachien auprès de Proudhon dont il s’est proposé de traduire l’œuvre en allemand) comme un personnage « dangereux », en même temps qu’il lui demande de participer aux échanges du Comité de correspondance. Proudhon se déclare revenu de l’idée de révolution : « nous n’avons pas besoin de cela pour réussir. » Il se propose de « faire entrer dans la société, par une combinaison économique, les richesses qui sont sorties par une autre combinaison économique » Au passage, Proudhon prend la défense de Karl Grün.

15 août 1846, retour de Friedrich Engels à Paris
Engels, Stefan Konarske, en 2017

Engels, Andreï Mironov, en 1966
A la suite de la réponse de Proudhon, Engels est envoyé « en mission » à Paris, le 15 août 1846, pour contrecarrer l’influence de Karl Grün (et donc de l’humanisme feuerbachien) dans les milieux de l’immigration allemande. Il s’applique dès le début à s’assurer du soutien d’Ewerbeck (par ailleurs en rivalité avec Grün pour la traduction allemande des œuvres de Proudhon) qu’il parvient à tourner contre Grün.
Engels est venu habiter au 11 de la rue de l’Arbre-Sec ; deux peintres habitent là : l'un du midi,  Jean-Marius Fouque, né à Arles, l'autre flamand, Alexis Bafcop, né à Cassel dans l'arrondissement de Dunkerque. Si ce dernier a 42 ans, l'autre est presque l'exact contemporain d'Engels (il y a une incertitude sur sa naissance : le 2 juillet 1819 ou 1822 ; Engels est du 28 novembre 1820). Il y a donc des chances qu'ils se soient fréquentés et que Jean-Marius ait introduit Friedrich dans ces bals - on sait que les peintres y trouvent leurs modèles - qui lui serviront plus tard à déjouer la surveillance policière. 
Engels s’est rapproché, comme il l'écrit, des “ours du faubourg”, “des chefs des ouvriers menuisiers”. Un mois plus tard, le 16 septembre 1846, il envoie son premier compte-rendu à Marx : « J’ai été plusieurs fois en contact avec les ouvriers d’ici, c’est-à-dire avec les dirigeants des menuisiers du Faubourg Saint-Antoine. Ces gens-là ont une organisation particulière. A part leur histoire d’association - devenue très confuse à cause d’une importante dissension avec les tailleurs adeptes de Weitling – ces gars, c’est-à-dire environ 12 à 20 d’entre eux – se réunissent chaque semaine pour – jusqu’à présent – discuter. (...) Ewerbeck a été obligé de leur faire des conférences sur l’histoire allemande depuis les origines et sur une économie politique des plus confuse – en somme des Annales franco-allemandes à la sauce humanitaire. (…) Ce qu’ils opposent au communisme des tailleurs, n’est rien d’autre que des phrases creuses et humanitaires à la Grün et du Proudhon arrangé par Grün, qui leur ont été inculquées à grand-peine par Monsieur Grün soi-même, en partie par un vieux maître menuisier très suffisant et valet de Grün, le père Eisermann et aussi par l’ami Ewerbeck. (...) Mais il faut avoir de la patience avec ces types - : d’abord il faut se débarrasser de Grün qui a vraiment exercé directement et indirectement une influence épouvantablement amollissante et ensuite, quand on leur aura sorti ces grandes phrases de la tête, j’espère arriver à quelque chose avec eux, car ils ont une grande soif de savoir en matière d’économie. Comme j’ai dans la poche Ewerbeck qui, en dépit d’une confusion bien connue -qui en ce moment atteint son paroxysme – possède la meilleure volonté du monde et que (l’ébéniste Adolph) Junge est également tout à fait de mon côté, nous arriverons bientôt à quelque chose. (...) Mais tant qu’on n’aura pas insufflé à nouveau de l’énergie à ces gens en anéantissant l’influence personnelle de Grün en extirpant ses phrases creuses il n’y aura rien à faire, compte tenu de grands obstacles matériels (en particulier ils sont pris chaque soir ou presque). »

Lettre du 23 octobre : mission accomplie, après cinq jours, ou soirs, de discussion ! « Les différents points litigieux que j’avais à régler avec les camarades sont désormais résolus : le principal partisan et disciple de Grün, le père Eisermann, a été flanqué à la porte, les autres ont perdu toute influence sur la masse et j’ai fait passer à l’unanimité une résolution qui les condamne. (...) On a discuté pendant trois jours le projet d’association de Proudhon. Au début, j’avais contre moi presque toute la bande, et à la fin il ne restait plus qu’Eisermann et les trois autres partisans de Grün. Il s’agissait avant tout de démontrer la nécessité de la révolution violente et de réfuter le socialisme de Grün, qui a retrouvé une nouvelle vitalité dans la panacée proudhonienne, en montrant qu’il est anti-prolétarien, petit-bourgeois et qu’il s’inspire des utopies des Straubinger [les compagnons du tour d’Allemagne]. A la fin, à force d’entendre éternellement répéter par mes adversaires les mêmes arguments, je devins furieux et j’attaquai de front les Straubinger, ce qui provoqua l’indignation des partisans de Grün, mais me permit d’arracher au noble Eisermann une attaque directe contre le communisme. Et là-dessus, je lui rivai son clou de si belle manière qu’il n’y revint plus. (...) Je déclarai alors qu’avant d’accepter de poursuivre la discussion, on devait voter pour savoir si nous nous réunissions, oui ou non, en tant que communistes. Dans le premier cas, il faudrait veiller à ce que des attaques contre le communisme (comme celle d’Eisermann) ne se reproduisent pas. Dans le second cas, s’ils n’étaient que des individus quelconques discutant de sujets quelconques, je ne voulais plus en entendre parler et je ne reviendrais plus. Ce qui provoqua une frayeur intense chez les partisans de Grün qui se récrièrent qu’ils s’étaient réunis pour « le bien de l’humanité », pour s’informer, qu’ils étaient des hommes de progrès et non sectaires, ennemis de tout système exclusif, etc. ; il n’était vraiment pas possible de traiter d’ « individus quelconques » des braves gens comme eux. Du reste, il leur fallait d’abord savoir ce que c’est réellement que le communisme. (…) Je donnai donc des intentions des communistes, la définition suivante : 1. Faire prévaloir les intérêts des prolétaires contre ceux des bourgeois. 2. Atteindre ce but en supprimant la propriété privée et en la remplaçant par la communauté des biens. 3. Pour réaliser ces objectifs, ne pas admettre d’autres moyens que la révolution violente et démocratique. Nous avons discuté là-dessus pendant deux soirées. Le deuxième soir, le meilleur des trois partisans de Grün, se rendant compte de l’état d’esprit de la majorité, passa complètement de mon côté.
Les deux autres ne cessaient de se contredire entre eux, sans s’en rendre compte. Plusieurs types qui n’avaient encore jamais pris la parole, l’ouvrirent tout d’un coup et se déclarèrent résolument pour moi. (...) Bref, lorsqu’on passa au vote, la réunion se déclara communiste au sens de la définition donnée plus haut, par treize voix contre les deux voix des deux partisans restés fidèles à Grün – encore l’un d’eux a-t-il déclaré par la suite qu’il avait le plus grand désir de se convertir. Ainsi avons-nous finalement réussi à faire tabula rasa une bonne fois et nous pouvons commencer à faire, dans la mesure du possible, quelque chose de ces gars. »
Engels et Marx dans le film de Raoul Peck (capture d'écran)

En ce même mois d’octobre 1846, point culminant d’émeutes de subsistance “comme on n’en a pas connu depuis 1789” selon la Réforme, de nombreux ouvriers allemands sont arrêtés, qui seront finalement expulsés. Certains ont dû être trop bavards et Engels, qui a déménagé au 23, rue de Lille, fait état en novembre, dans ses lettres à Marx, d’une surveillance policière. A cette adresse, on trouve aussi bien le libraire éditeur Victor Durand que la comtesse de Beaufort ou le peintre Gabriel Lefébure, à peine plus vieux qu'Engels. Si l'on en croit le compte-rendu que le saint-simonnien Peter Hawke donnera au Représentant du peuple, Journal des travailleurs, à l'occasion du premier Salon d'après la révolution de Février 1848, Lefébure ferait partie, comme "Delacroix, Millet, Jeanron, Coignard, Courbet ou Johannot" de ces peintres non bourgeois qu'attendaient les travailleurs.  
Dès la fin de l’année, sans cesse pris en filature, Engels quitte cet appartement et adopte comme adresse postale celle d’A. F. Körner, artiste-peintre, 29 rue Neuve-Bréda (aujourd’hui rue Clauzel, dans le 9e).
Pour égarer les mouchards, il court les bals, passant du bal Valentino (251, rue St-Honoré), à celui du Prado (1, bd du Palais), sans oublier le Montesquieu (au 6, de la rue du même nom), et les bras des grisettes comme si ce devait être ses dernières nuits à Paris. « Si je disposais de 5 000 Fr de rentes, écrit-il à Marx, je ne ferais que travailler et m’amuser avec les femmes, jusqu’à ce que je sois lessivé. Si les Françaises n’existaient pas, la vie ne vaudrait même pas la peine d’être vécue. Mais tant qu’il y a des grisettes, va ! Cela n’empêche pas (en français dans le texte) que l’on ait envie de temps à autre de parler d’un sujet sérieux. » Il réussit d’ailleurs à maintenir des contacts avec Cabet, Louis Blanc, Ferdinand Flocon. Durant le second semestre de 1847, Engels apportera d'ailleurs des contributions à La Réforme de Flocon et Ledru-Rollin, [le journal, (2 000 abonnés), est 3 rue Jean-Jacques Rousseau, à l'hôtel de Bullion, qui sera détruit dans le percement de la rue du Louvre].
Ailleurs, évoquant Moses Hess, Engels écrit « passage Vivienne, je l’ai planté là bouche bée pour embarquer avec le peintre Körner deux filles que celui-ci avait levées. » Ailleurs encore : « Ici à Paris, j’ai adopté un ton très cynique, c’est le métier qui veut cette esbroufe et ça réussit souvent auprès des dames. »

On sait que le 20 mars 1847, Engels déjeune avec ce Georg Weerth qu'il qualifiera plus tard de "premier et plus grand poète du prolétariat allemand". Celui-ci écrira à sa mère le 18 avril :  "déjeuné avec mon ami Engels rue de Rivoli. Nous avons grandement apprécié le Chablis de 1846 et le monde nous a semblé être un endroit aimable".
En ce même mois de mars 1847, la police intervient à l’encontre d’une réunion de 150 à 200 personnes, ouvriers allemands avec leurs femmes et leurs enfants, qui se rassemblent à la barrière des Amandiers-Popincourt (auj. place Auguste Métivier), le dimanche depuis quatre ans. Il s’agit d’une de ces réunions publiques de barrières, destinées aux sympathisants de la Ligue des justes, sur les dangers desquelles, du fait des mouchards et des policiers, Engels a fait un rapport l’automne précédent. L’ébéniste Adolph Junge y est arrêté ; il sera expulsé ensuite vers la Belgique où il arrivera en avril 47.

Le mois suivant, Engels réussit, non sans mal, à se faire élire délégué de la section parisienne de la Ligue des Justes pour représenter celle-ci à son congrès de réorganisation, le 1er juin 1847, à Londres. Les dirigeants londoniens avaient dépêché dès janvier l’horloger Joseph Moll à Bruxelles puis à Paris pour demander à Marx et Engels d’adhérer formellement à la Ligue. Ceux-ci avaient posé comme condition que la Ligue cesse d’être une société conspiratrice pour agir ouvertement dans la société, et adopte une ligne de pensée conforme aux acquis du matérialisme historique. Le congrès de réorganisation devait avoir ce but.
[Dans son ouvrage de Souvenirs, le typographe Stephan Born écrit : « Je me rendis compte qu’il allait être très difficile de faire nommer Engels, en dépit de tous ses espoirs. Sa candidature rencontrait une forte opposition. Je ne parvins à assurer son élection qu’en demandant - au mépris des règles - que lèvent la main ceux qui étaient contre et non pas pour, le candidat. Aujourd’hui j’ai honte quand je repense à cette ruse abjecte. « Bien joué », me dit Engels en rentrant de la réunion ».]
La Ligue des Justes se rebaptise à ce congrès en Ligue des Communistes. "Le but de la Ligue, c'est le renversement de la bourgeoisie, le règne du prolétariat, la suppression de la vieille société bourgeoise fondée sur les antagonismes de classes et la fondation d'une nouvelle société sans classes et sans propriété privée."

Misère de la philosophie, la réponse que Marx a faite directement en français à la Philosophie de la misère de Proudhon, est publiée par Albert Franck, un médecin prussien qui a racheté en 1844 la librairie internationale du 69 rue Richelieu. Le Constitutionnel en fait la publicité dans ses numéros des 24 et 30 juillet 1847. 
De juillet 1847 à la mi-octobre, Engels réside à Bruxelles. En août 1847, Marx a créé à Bruxelles une section de la Ligue et en a été désigné président ; Adolph Junge participe au bureau.

Engels est de retour à Paris à la fin du mois d’octobre 1847. Stephan Born qui, lui, fréquente exclusivement la Comédie française, ne comprend pas qu'Engels soit assidu aux "pires bouffonneries" du théâtre du Palais Royal. La vedette de la salle est alors le comédien Levassor. Alexandre Herzen écrira de lui, dans ses Lettres de France et d’Italie 1847-52 : « Dans le même Palais Royal où au théâtre français Rachel émeut le cœur, Levassor au théâtre du Palais Royal secoue votre poitrine par un rire sans fin, un rire jusqu’aux larmes, jusqu’à l’hystérie ? Levassor est la plus complète expression de la gaieté française, du sans souci, de l’insolence naïve, de l’esprit caustique, de la plaisanterie, de la gaminerie. Quelle rapidité impossible à atteindre, quelle richesse de moyens ! Levassor appartient autant, est tout aussi indispensable à Paris que Schelling ou Hegel à Berlin. »  
Le 14 novembre se réunit le district de Paris de la Ligue. Engels y est élu comme délégué au congrès de Londres qui doit entériner les changements esquissés en juin. Engels à Marx : « Hier soir on a procédé à l’élection des délégués. Après une réunion particulièrement confuse, je fus élu avec les 2/3 des voix. Cette fois je n’avais pas du tout intrigué n’en ayant d’ailleurs guère l’occasion. »
A la fin de novembre 1847, Marx et Engels [ce dernier arrive à Londres le 29 nov., comme il l'écrit dans l'article (non signé) de la Réforme daté du 5 déc.] participent au 2e congrès de la Ligue des Communistes et sont chargés d’en rédiger le nouveau programme : ce sera le Manifeste
[De Bruxelles, de Paris ou de Londres, Engels écrit dans les numéros de la Réforme des 6 août Sur la situation de l'Allemagne, 27 août Sur l'opinion publique en Allemagne, 1er novembre Sur le programme agraire du chartisme, 5 décembre (voir ci-dessus), et 9 déc. Sur la crise économique de 1847 en Angleterre.]
Andreï Mironov (Engels) et Igor Kvacha (Marx) dans le film de Grigori Rochal, Une année comme une vie (God kak zhizn), 1966. Sur la table, une pile du Manifeste. L'année dense comme une vie est 1848.

Après dix jours de Congrès, de retour à Paris, Engels s’en voit expulsé le 29 janvier 48. Il n’est même pas sûr que cela soit lié à son activité politique. Si l’on en croit Stephan Born, son ami le peintre Ritter l’ayant informé qu’un aristocrate avait congédié sa maîtresse sans assurer à celle-ci les dédommagements nécessaires, Engels avait menacé de rendre la chose publique et le comte avait saisi la police. C'est possible. Le 6 février, le Constitutionnel écrit : "Un jeune Allemand réfugié à Paris, M. Engels, auteur d'un ouvrage sur le paupérisme de l'Angleterre, a reçu de la police, on ne sait pourquoi, l'ordre de quitter Paris dans les 24 heures et la France dans trois jours, sous peine d'être remis par les gendarmes français à la police prussienne." Le même quotidien ajoute deux jours plus tard, citant "un journal" : "M. Engels, qui ne séjournait à Paris que depuis peu de temps a été enlevé de son domicile nuitamment, et, à ce qu'on assure, sans aucun motif plausible. En même temps, plusieurs ouvriers allemands, accusés à tort ou à raison de communisme, ont été arrêtés et déposés à la Conciergerie."  Ce à quoi le Moniteur parisien, journal officieux de la monarchie, répond le 14 : "Plusieurs journaux ont parlé, ces jours derniers, d'arrestations mystérieuses (...) et citent parmi les victimes de ces prétendus actes arbitraires, M. Engels, fils d'un riche manufacturier allemand, et un artiste peintre de Cologne. Les détails donnés à cette occasion par les journaux sont entièrement controuvés. Deux seuls étrangers, M. Engels, Allemand, et un de ses compatriotes, ont été récemment expulsés de France, mais les causes qui ont motivé cette mesure de la part de l'autorité sont complètement étrangères à la politique."

5 mars 1848, retour de Marx à Paris

A peine le gouvernement provisoire de la révolution de 1848 a-t-il été constitué, le 24 février, que, le 1er mars, Ferdinand Flocon lève la mesure d’expulsion prise trois ans plus tôt et invite le “brave et vaillant” citoyen Karl Marx à retrouver Paris. Telle est du moins la présentation avantageuse que l’historiographie marxiste donne de l’événement. En fait, « l’invitation » est datée du 10 mars et Grandjonc montre bien que Marx, expulsé de Belgique au début du mois et arrivant à Paris le 5 au petit matin avec pour tout papier son arrêté d’expulsion belge ainsi que celui, français, daté de février 1845, va voir le tout frais membre du nouvel exécutif pour régularisation. Sur papier à en-tête du Gouvernement provisoire, Flocon invite alors tout agent de la force publique à porter aide et assistance au citoyen Marx. La première pensée de la Révolution n’a donc pas été de rappeler Marx à Paris, c’est un détail.

Marx, Jenny et leurs maintenant trois enfants : Jennychen, Laura et le petit Edgar âgé à peine d’un an, sont descendus, le 5 mars, à l’hôtel Manchester, rue Grammont, non loin de la Bastille, avant de s’installer au 10 rue Neuve-de-Ménilmontant (aujourd’hui rue Commines). Ils ont dans leurs bagages un millier d’exemplaires du Manifeste du parti communiste, rédigé entre décembre et janvier, en allemand, et qui n’a été imprimé, à Londres, que dans la deuxième quinzaine de février.

Dès le lendemain, Marx participe à une importante assemblée de « démocrates allemands » dans une salle Valentino (où Engels avait si souvent dansé) comble, sous la présidence du poète Georg Herwegh. On y débat d’une Adresse au Gouvernement provisoire mais on y entend surtout, de la part d’Herwegh et de Heinrich Börnstein, l’un des fondateurs du défunt Vorwärts, on s’en souvient, des discours radicaux appelant à une intervention armée en Allemagne. Karl Schapper lui-même se laisse emporter par l’ambiance et apporte son soutien à ceux qui réclament qu’on aille porter la liberté en Allemagne les armes à la main.

Herwegh et Adalbert von Bornstedt, cet agent prussien, on s’en souvient aussi, que le gouvernement français avait expulsé, pour le couvrir, en même temps que Marx, mettent sur pied une Deutsche Demokratische Gesellschaft (Société démocratique allemande) qui placarde dans Paris une affiche appelant à soutenir financièrement une « légion allemande » : « DES ARMES ! » « Les démocrates allemands de Paris se sont formés en légion pour aller proclamer ensemble la RÉPUBLIQUE ALLEMANDE. Il leur faut des armes, des munitions, de l'argent, des objets d'habillement. Prêtez-leur votre assistance ; vos dons seront reçus avec gratitude. Ils serviront à délivrer l'Allemagne et en même temps la Pologne. »
« Importer, écrira Engels, au beau milieu de l'effervescence allemande du moment une invasion qui devait y introduire de vive force, et en partant de l'étranger, la révolution, c'était donner un croc-en-jambe à la révolution en Allemagne même, consolider les gouvernements, et - Lamartine en était le sûr garant - livrer sans défense les légionnaires aux troupes allemandes. »

Pour combattre ce risque,  Marx, dès  la première réunion, le 8 mars 1848, du comité central de la Ligue des Communistes, propose de mettre dans les pattes de la Société  démocratique allemande un Club des travailleurs allemands. La Réforme en annonce la création le 10, tandis que Marx et Engels préviennent par exemple le citoyen Cabet, pour qu’il en fasse état dans son Populaire, que “la soi-disant Société démocratique allemande de Paris est essentiellement anticommuniste, en tant qu’elle déclare ne pas reconnaître l’antagonisme et la lutte entre la classe prolétaire et la classe bourgeoise”. Le 11, Marx est élu président du nouveau C.C. de la Ligue des Communistes, qui compte trois membres de l’ancienne Ligue des Justes (Schapper, J. Moll et H. Bauer) et trois membres de l’ancien Comité de correspondance bruxellois : Marx, Engels, Wolff ; en présence des anglais Ernest Charles Jones et George Julian Harney venus à Paris pour l’occasion.

Le 13 mars, le prince Metternich est renversé et doit s’enfuir de Vienne.

Le 18 mars, alors que les combats commencent à Berlin et que Frédéric Guillaume IV va devoir accepter un ministère libéral et une convocation de la Diète pour le 22 mai, 6 000 Allemands se réunissent sur les Champs-Élysées. Herwegh en retire 2 000 hommes et quatre bataillons pour sa Légion démocratique allemande.

Engels a rejoint Paris le 21 mars 1848 ; avec Marx, le projet de lancer un nouveau journal en Allemagne, de reprendre la Gazette rhénane, est aussitôt échafaudé.

Vers  le  27  mars,  Marx  et  Engels  font adopter  par  le  Comité central de la Ligue un texte  programmatique de  « Revendications  du Parti  communiste  en  Allemagne ».  Le  texte, sous  forme  de  tract,  en  même temps que le Manifeste, sera emporté  par  ceux  qui rentrent  en  Allemagne avec le Club des Travailleurs allemands. Outre l’exigence d’une Allemagne constituée en « République une et indivisible » et celle de  « l’armement général  du  peuple »,  l’essentiel  des  revendications porte sur le suffrage universel (masculin), la nationalisation des domaines princiers et féodaux, des banques  privées,  des  moyens  de  transport, l’instauration   de   « forts   impôts   progressifs », la séparation de l’Église et de l’État et « l’instruction  générale  et  gratuite  du  peuple ».

Les 24 et 30 mars, trois détachements de la Légion démocratique allemande, de 500 hommes chacun, drapeaux rouge, noir et or déployés mais sans armes, partent en ordre, sous les acclamations de nombreux Polonais, Belges, Italiens, et aussi Français. Herwegh, Börnstein et Bornstedt doivent suivre le dernier bataillon. Le gouvernement français, - c’est l’allusion à Lamartine dans le texte d’Engels cité plus haut -, a fourni quelque soutien, au moins financier, à leur légion.

Le 30 mars, le préfet de police Caussidière délivre à Marx un passeport d’un an, mais en Allemagne, les choses se précipitent et Marx-Engels quittent Paris le 6 avril 1848, pour, après un détour par Mayence qui leur est imposé par l’interdiction de traverser la Belgique, arriver le 10 à Cologne, « la partie la plus avancée de l’Allemagne », selon les mots d’Engels.

A Cologne, Marx et Engels vont retrouver la ligne politique qu’ils ont combattue en la personne de Weitling puis de Grün, incarnée cette fois par Andreas Gottschalk, le « médecin des pauvres », membre de la Ligue des communistes depuis 1847, président de l’Union ouvrière de Cologne et naturellement influent dans la presse de celle-ci, le Zeitung des Arbeitervereins. Mais la révolution de 1848 en Allemagne n’est pas notre sujet. On trouvera dans les fascicules 17 et 18, Révolution et contre-révolution en Allemagne (1) et (2), de Marx, à mesure (http://www.acjj.be/publications/marx-a-mesure/), textes, notes et chronologie.

Aux heures sombres de juin 1848, Friedrich Engels, reporter de la Neue Rheinische Zeitung, décrit, sur une barricade de la rue de Cléry, sept ouvriers et deux grisettes rejouant le tableau célèbre de Delacroix. « Un des sept monte sur la barricade, le drapeau à la main. Les autres commencent le feu. La garde nationale riposte, le porte-drapeau tombe. Alors, une des grisettes, une grande et belle jeune fille, vêtue avec goût, les bras nus, saisit le drapeau, franchit la barricade et marche sur la garde nationale. Le feu continue et les bourgeois de la garde nationale abattent la jeune fille comme elle arrivait près de leurs baïonnettes. Aussitôt, l’autre grisette bondit en avant, saisit le drapeau… » 
Finalement, le 16 mai 49, le gouvernement prussien interdit de fait la Nouvelle Gazette Rhénane en donnant à Marx l’ordre de quitter le territoire dans les 24 heures, et en lançant un mandat d’arrestation contre Engels le lendemain.
A la Nouvelle Gazette Rhénane, E. Capiro, 1895


3 juin 1849 : second retour de Marx à Paris

« Peu après [le 1er juin 49], explique Engels, nous quittâmes Bingen et Marx se rendit à Paris porteur d’un mandat du Comité central démocratique [du Palatinat] ; un événement décisif était imminent et Marx devait représenter le parti révolutionnaire allemand auprès des social-démocrates français ».
Marx arrive ainsi à Paris le 7 juin, dans un hôtel du 45 rue de Lille, sous le faux nom de Ramboz [Le propriétaire de l'établissement avait, dans La Presse du 14 mai 1848, publié cette annonce : « Joli hôtel garni près de l’Assemblée, avis à MM les représentants » du peuple. Après la révolution, neuf cents députés allaient en effet arriver à Paris et le journal invitait les hôteliers à profiter de l'aubaine. Sous l'enseigne d'Hôtel des Ambassadeurs et sous la Troisième République, la maison sera l'adresse de très nombreux sénateurs jusqu'à la première guerre mondiale.]. “Paris est morne. À quoi s’ajoute le choléra, qui sévit dans toute sa virulence. Malgré cela, jamais une éruption colossale du volcan révolutionnaire ne fut plus proche à Paris qu’à présent. J’ai des contacts avec tout le parti révolutionnaire…”
Cette éruption, doit-elle éclater avec la manifestation organisée pour protester contre l’expédition militaire française qui a rétabli le pouvoir temporel du Pape contre la République romaine ? Le 13 juin 1849, vers midi, un cortège relativement modeste d’environ 6 000 personnes, dont 600 gardes nationaux ayant à leur tête Etienne Arago, chef de bataillon de la 3e légion, se forme au Château-d’Eau, sur le boulevard du Temple, et marche en direction de l’Assemblée nationale « afin de lui rappeler le respect dû à la constitution », aux cris de : « Vive la Constitution ! ».
Une heure plus tard, le général Changarnier, commandant de l’armée de Paris et des gardes nationaux de la Seine, à la tête de dragons, gendarmes mobiles et chasseurs à pied, arrivant par la rue de la Paix, disperse les manifestants qui se répandent dans les rues voisines.
Ledru-Rollin et une trentaine de députés, réunis au 6 rue du Hasard (aujourd’hui rue Thérèse, partie comprise entre les rues Sainte-Anne et Richelieu), sous les fenêtres desquels retentissent les « Aux Armes ! » que crient les manifestants pourchassés, décident de gagner l’état-major de l’artillerie de la garde nationale, au Palais-Royal, pour s’assurer le concours de Guinard, colonel de l’artillerie de la garde nationale, et de ses 400 hommes.
Ils avancent, écrira Marx plus tard, « au cri de “Vive la Constitution !” poussé avec mauvaise conscience, de façon mécanique, glaciale, par les membres du cortège eux-mêmes, et renvoyé ironiquement par l’écho du peuple massé sur les trottoirs, au lieu de s’enfler tel le tonnerre ». Les députés ceints de leur écharpe vont vers le Conservatoire national des arts et métiers. Vers 14 h 30, Ledru-Rollin parvient à se faire ouvrir les portes de l’établissement et une proclamation constituant un gouvernement provisoire y est signée.
On ressort des Arts-et-Métiers pour aller “au-devant de l’armée pour l’encourager à se joindre à nous”, se souviendra Martin Nadaud. Trois pauvres barricades sont improvisées rue Saint-Martin pour gêner la cavalerie, et la troupe arrête les députés sans que la foule réagisse plus que ça. Ils sont conduits au poste de la garde nationale, dont Martin Nadeau s’échappe, avec deux autres camarades, en enjambant la fenêtre qui donne sur la rue Saint-Martin. Il va se réfugier, à la barrière de l’Étoile, chez madame Cabet. Ledru-Rollin parviendra à gagner Londres pour un exil de plus de vingt ans.

« L’éruption colossale » prévue aura été la dernière journée révolutionnaire de la Deuxième République quand Jenny rejoint Marx à Paris avec les trois enfants et Lenchen, le 7 juillet ;  ils s'entasseront à six dans deux chambres minuscules. Jenny est enceinte pour la quatrième fois et la grossesse ne se passe pas bien. Marx est arrivé sans le sou, il l’est toujours. Dès le 13 juillet, il lance des appels au secours, explique que les derniers bijoux de sa femme sont déjà au mont-de-piété, qu’il pourrait peut-être tirer, dans un délai raisonnable, 3 000 ou 4 000 francs d’une deuxième édition de sa brochure contre Proudhon, (Misère de la philosophie), qui “commence à prendre ici”, mais qu’il faudrait pour cela racheter d’abord les exemplaires de la première encore disponible à Bruxelles et à Paris. Il écrit aussi à Ferdinand Lassalle, qui lancera une collecte publique, sans aucune discrétion, à la grande colère de Marx : « Je préfère la plus grande gêne à la mendicité publique. » Et rien n’est réglé quand, le 19 juillet, Marx reçoit du préfet de police une assignation à résidence dans le Morbihan. Sa réclamation auprès du ministre de l’Intérieur est refusée le 16 août.
Le 13 août, l’armée hongroise a capitulé. Après la reddition de Venise, le 22 août 49, il n’existe plus dans l’empire d’Autriche un seul gouvernement insurrectionnel.
Le 23 août 1849, un officier de police se présente rue de Lille pour signifier aux Marx qu’ils doivent s’exécuter dans les vingt-quatre heures. Marx écrit alors à Engels que son exil dans “les marais Pontins de Bretagne”, qu’il considère comme une tentative de meurtre camouflée, lui fait juger préférable de quitter la France, et qu’il a pour perspective de fonder un journal allemand à Londres, où il lui donne rendez-vous. Marx quitte Paris le 24 août, Jenny et les enfants ont reçu l’autorisation d’y rester jusqu’au 15 septembre.
On a des photos des Marx à compter de 1865
    
Les derniers séjours parisiens

Si la vie des Marx est désormais anglaise, ses deux filles aînées ayant convolé avec des Français, on reverra Marx à Paris, et dans sa banlieue. Laura, née le 26 septembre 1845 à Bruxelles, épousera la première, à l’âge de 23 ans et après deux années de fiançailles, un Français, Paul Lafargue, le 2 avril 1868. Jenny en épousera un autre, Charles Longuet, ciseleur sur bronze ; « Le dernier proudhonien et le dernier bakouniniste, que le diable les emporte ! », comme pestera papa Marx dans une lettre à Engels. Le dernier bakouniniste, c’est évidemment Paul Lafargue, Longuet, lui, ayant eu le bon goût de voter l’exclusion de Bakounine de la 1ère Internationale (le 7 septembre 1872) entre ses fiançailles, en mars, et son mariage, le 2 octobre... ce qui en fait le dernier proudhonien.
Jennychen, future Mme Longuet, et Laura déjà Mme Lafargue en 1869

Les Lafargue sont partis en voyage de noces en France le jour même de leur mariage, puis s’y sont installés le 15 octobre, 25 rue des Saints Pères. Ils ont déménagé au 47 rue du Cherche-Midi juste avant la naissance de leur premier enfant, Charles-Etienne, le 1er janvier 1869. Marx vient leur rendre visite du 6 au 12 juillet, en descendant dans un hôtel de la rue Saint-Placide sous la fausse identité de M. Williams. Il est préoccupé par la santé fragile de Laura, tente de persuader son gendre d’achever ses études de médecine, et est venu discuter aussi d’une traduction française du Capital. Pour ce qui est de celle du Manifeste par Laura, revue par Paul, elle vient d’être ramenée à Londres par Jenny quand celle-ci, à la suite de Jennychen et d’Eleanor est venue voir le bébé, à Paris.
Puis vient la Commune, et l’exil qui ramène les filles Marx auprès de leurs parents. Les Longuet regagnent la France après l’amnistie de 1880. A l’été de l’année suivante, Marx et Jenny, déjà malade, accompagnés de Lenchen, visitent les Longuet et découvrent le petit Marcel, né trois mois plus tôt au 11 bd Thiers (auj. Karl Marx) à Argenteuil, alors que ses aînés avaient déjà 4, 2 et 1 an quand leurs parents ont quitté l’Angleterre. Mais Marx rentre précipitamment à Londres à l’annonce de la dépression nerveuse d’Eleanor.
Après la mort de Jenny, au début de décembre, Marx, qui en est tombé malade, passe à nouveau par Argenteuil, en février 1882, sur le chemin de Marseille où il doit embarquer pour l’Algérie et son soleil guérisseur. À son retour, le 7 juin, sans barbe et sans crinière de prophète, sacrifiées à la chaleur algéroise,
Dernière photo (1882) avant le rasage pour ses filles qui l'aiment en père Noël
il se voit conseiller les eaux d’Enghien où il suivra une cure en juillet. Les Lafargue s’installent au 66 bd de Port Royal au début d’août et Marx séjourne à leur nouveau domicile avant de rentrer à Londres fin septembre. C’est donc retour de chez ses gendres qu’il les qualifie, dans une lettre à Engels du 11 novembre, de dernier des bakouninistes et de dernier des proudhoniens.
Le 12 janvier 1883 lui parvient la nouvelle de la mort de Jennychen et il envoie Eleanor à Argenteuil aider à garder les enfants de sa sœur. "Le Maure", comme on l’appelle depuis sa jeunesse, meurt le 14 mars.

Le 1er mai 1890, Engels est au rassemblement de la place de la Concorde où l’on revendique la réduction du temps de travail. “Que Marx n’est-il à côté de moi, pour voir cela de ses propres yeux” écrit Engels, qui rappelle que cette revendication de la journée légale de travail à 8 heures avait été “proclamée dès 1866 par le congrès de l’Internationale à Genève”.

Si l'on compte, sur les bâtiments qu'habitat Marx une plaque commémorative à Bruxelles et 4 à Londres, il n'y en a aucune à Paris.