Croisez vos chemins


Réimpression en librairie le 7 juin

1. L’axe Est-Ouest

Le faubourg Saint-Antoine est la porte d’entrée de toutes les nations du monde : le protocole y fait faire aux ambassadeurs étrangers antichambre. Au 17ème siècle, ceux des puissances catholiques attendent, dans une salle du couvent de Picpus dite, pour cela, « des Ambassadeurs », d’avoir reçu les compliments des princes et princesses du sang pour pénétrer en ville ; les ambassadeurs des nations pas catholiques séjournent à l'hôtel des Quatre-Pavillons, chez les Rambouillet protestants, où, au jour de leur présentation, viennent les prendre les carrosses de la cour.
Au 18ème, l’hôtel des Rambouillet (rue de Charenton, la ‘rue de Rambouillet’ le rappelle encore) a été morcelé, il est devenu la « maison du diable », du nom d’un fermier général, Raymond, surnommé le diable à cause de son avarice. C’est donc dans la maison du diable, rue de Charenton, que descend Mehmed efendi le 8 mars 1721. Il avait traversé la Marne au pont de Charenton. Le 16 mars, Mehmed efendi fait son entrée solennelle à Paris. Le carrosse du roi (vide de son propriétaire), en argent doré, le carrosse du régent (tout aussi vide), en argent, le précèdent. Le cortège franchit la Porte Saint-Antoine, emprunte la rue Royale (auj. de Birague) ; le roi Louis XV (onze ans) est incognito à un balcon chez le marquis de Boufflers, le Régent à un autre, chez la grande duchesse de Toscane. Le cortège quitte la place Royale (auj. des Vosges) par la rue de l’Echarpe (des Franc-Bourgeois), passe par la place Baudoyer et le cimetière Saint-Jean, la rue de la Monnaie, le pont Neuf, la rue Dauphine, la rue de Condé, la rue de Vaugirard de sorte de passer devant le palais du Luxembourg, avant de redescendre la rue de Tournon pour rejoindre l’hôtel des Ambassadeurs extraordinaires, ancien hôtel de Concini, maréchal d’Ancre et favori de Marie de Médicis, que Louis XIII avait offert ensuite au duc de Luynes pour l’avoir aidé à se débarrasser dudit Concini (auj. caserne de la Garde Républicaine).
Saïd Mehmet Pacha à Paris. C-A Coypel

Le 21 mars 1721, Mehmed efendi est reçu aux Tuileries, où, arrivé par la porte Saint-Honoré, il entre dans les jardins par la place du pont Tournant (auj. de la Concorde), « par le derrière de la maison, parce que la véritable entrée n’était pas assez belle pour un Louvre. » Il s’en retourne « par le quai des Tuileries [puis le pont Royal] et par celui des Théatins, qui sont les endroits où Paris paraît le mieux » selon Saint-Simon, qui ajoute : « Que serait-ce si on dépouillait le Pont-Neuf de ses misérables échoppes, et tous les autres ponts de maisons, et les quais de celles qui sont du côté de la rivière ? » En effet, à Paris, on ne voit pas l’eau. Il n’est que de lire Hugo, sa Notre-Dame de Paris : « Le bord de la Seine [rive gauche] était tantôt une grève nue, comme au-delà des Bernardins, tantôt un entassement de maisons qui avaient le pied dans l’eau, comme entre les deux ponts ». Et les ponts resteront bordés de maisons, sauf éventuel incendie comme celui du Petit Pont de 1718, jusqu’en 1786.
Enfin on a du mal à deviner le Louvre, engoncé dans des constructions de toute sorte, hormis la grande galerie.
De Paris, comme ‘touriste’, Mehmed efendi verra le jardin du roi, les Gobelins, la manufacture de glaces de Reuilly, l’Observatoire, la bibliothèque du roi, les Invalides, l’Opéra, la salle des machines des Tuileries. Il sera allé à Saint-Cloud (où est la mère du Régent), à Versailles par Meudon, à Marly. Quand il prendra congé, il entrera cette fois au palais des Tuileries par la cour.

20 ans plus tard, installé d’abord dans la maison de M. Titon avec son fils de 12-13 ans et les 180 personnes de sa suite, Saïd Mehmet Pacha fera son entrée solennelle à Paris le 7 janvier 1742, en parcourant, entre 11 heures et 15 heures, le parcours protocolaire menant du faubourg Saint-Antoine à l’hôtel des Ambassadeurs extraordinaires de la rue de Tournon, par un froid qui a étréci le cortège sur la seule partie de la chaussée où fumier et sable ont été répandus pour recouvrir la neige gelée. Installé rue de Tournon, ses parades et ses défilés se déploieront presque quotidiennement au jardin du Luxembourg.

La route d’entrée de la porte Saint-Antoine, route de l’Est, est de ce fait la route de Genève, la ville et le symbole : celle, austère et souvent douloureuse, des réformés vers le temple de Charenton. L’édit de Nantes de 1598 a repoussé l’exercice de leur culte à cinq lieues, Henri IV leur accorde néanmoins Charenton, qui n’est qu’à deux lieues. Dès 1607, un temple y est construit par Jacques II Androuet du Cerceau, l’architecte, avec Louis Métezeau, du nouveau Louvre du roi. Il est flanqué d’un cimetière, et passent aussi sur cette route les morts que l’on porte en terre comme y oblige ce même édit : de nuit, sans cortège et sous la surveillance d’un archer du guet.
Il suffit pourtant que le duc de Mayenne, qui a succédé à son frère le duc de Guise à la tête de la Ligue, ait été tué au siège de Montauban, pour que des huguenots revenant de Charenton soient attaqués au faubourg, le 26 septembre 1621. Le lendemain, leurs agresseurs, pour faire bon poids, partent en nombre vers leur temple et y mettent le feu. Il sera reconstruit, agrandi, par Salomon de Brosse. Les voyageurs hollandais De Villers qui, le 28 janvier 1657, vont y entendre prêcher Jean d’Aillé, y trouvent « autant de monde qu’à notre Cloosterkerck à La Haye. La plupart des gens de condition de notre religion, venant à Paris ou pour affaires ou pour faire leur Cour, en augmente le nombre ». Ce flot ne tarira pas jusqu’à ce qu’en 1685 l’édit de Nantes soit révoqué, et le temple aussitôt détruit pierre à pierre.
En attendant, Carnaval ramène nos voyageurs hollandais au même faubourg quelques jours plus tard, car c’est entre l’arcade Saint-Jean-de-Grève et la barrière de Picpus que la mascarade bat son plein. « Nous fûmes avec l’abbé de Sautereau au cours de la Porte Saint-Antoine, où nous vîmes quantité de masques tant à pied qu’à cheval et plus de trois mille carrosses. En cette grande foule d’hommes et de chevaux il ne se peut qu’il ne se forme un grand embarras, et la pluie qui survint le rendit extrême parce que tout le monde voulait rentrer à la fois dans la ville, et cette confusion fit qu’à neuf heures du soir, il y en avait encore hors de la porte. » Carnaval ne bougera pas de là avant 1812.

Atget, 1899. Gallica
La route des protestants bifurque vers le sud à la Croix-du-Trahoir, carrefour en T de la rue de l’Arbre-Sec et de la rue Saint-Honoré, l’épicentre de Paris depuis le 17e siècle. On y est à l’intersection des routes des « entrées solennelles » arrivant de l’est – de Vincennes et de la Reims des sacres – par les rues Saint-Antoine et Saint-Honoré, et arrivant du nord – de Saint-Denis – par la rue éponyme, celles de la Ferronnerie et Saint-Honoré. La Croix-du-Trahoir est entre la Ville (les Halles) et le Roi (le Louvre). Elle est enfin, pendant quatre-vingts ans, sur la route dominicale des protestants, entre leur temple de Charenton, bientôt capable d’accueillir cinq mille fidèles, et « la Petite Genève » de la rive gauche, la rue de l’Arbre-Sec étant la voie d’accès au Pont-Neuf. Les frères de Villers et leurs compagnons de voyage, qui ont touché Paris à la fin de décembre 1656, se sont installés tout naturellement l’un rue de Seine, A la Ville-de-Brissac, les autres Au Prince-d’Orange, rue des Boucheries (auj. boulevard Saint-Germain entre Odéon et Mabillon). Ils n’y étaient pas plutôt descendus qu’y entrait leur cousin, revenant du temple de Charenton.
Ici, hors les murs, les règlements des corporations n’imposant pas que l’on soit catholique pour accéder à la maîtrise, les artisans réformés s’étaient installés nombreux, ainsi que des officiers royaux de la finance – la banque était presque entièrement protestante – et y vivaient aussi les pasteurs du temple de Charenton.
Dans la Petite Genève, chez Mme Bertrand, officie le pasteur La Cerisaie. Au n° 4 de la rue des Marais-Saint-Germain (auj. Visconti), le premier baptême réformé a été célébré à l’Auberge du Vicomte en 1555. Le synode national constitutif des Églises réformées en France s’y est assemblé du 25 au 29 mai 1559. Un an plus tôt, le 13 mai 1558, de trois à sept mille protestants ont rempli le Grand-Pré-aux-Clercs et chanté les psaumes de Marot face au Louvre. Ils ont renouvelé leur démonstration les jours suivants ; le 19, on a noté, dans l’assemblée, la présence du roi de Navarre.
À la Saint-Barthélemy, le 24 août 1572, la porte de Buci et ses voisines, dûment cadenassées, retinrent dans la nasse, sous le poignard et sous le mousquet, les huguenots qui espéraient trouver refuge dans « la petite Genève », de l’autre côté du mur. Les vestiges du rempart qui les a livrés à la mort sont encore nombreux rue Mazarine, rue Guénégaud et cour de Rouen (Rohan).
À quelques pas du nouveau palais abbatial des abbés de Saint-Germain, flambant neuf, Bernard Palissy, dont le cours d’histoire naturelle et de physique avait Ambroise Paré et de nombreux chirurgiens comme auditeurs, a été arrêté par la Ligue, en 1589, et enfermé à la Bastille, où il mourra sans avoir abjuré. Le siège mis autour de Paris par Henri IV, les protestants se sont emparés de l’abbaye. Du haut d’un clocher de Saint-Germain-des-Prés – l’église en compte trois, dont deux flanquent le nouveau chœur –, le roi fixe le Louvre, son but, et englobe du regard la capitale qu’il veut reconquérir.
Mais le jeudi 18 octobre 1685 au soir, les vingt à trente mille protestants qui habitent la Petite Genève, autour de l’église luthérienne de l’ambassade de Suède de la rue Jacob et de leur cimetière de la rue des Saints-Pères, apprennent que le roi a signé la révocation de l’édit de Nantes, à Fontainebleau, dans le salon de Mme de Maintenon.
 Il faudra dorénavant se réunir clandestinement à l’ambassade de Hollande, à l’angle de la rue des Saints-Pères et de la rue Saint-Dominique (auj. boulevard Saint-Germain), ou à l’ambassade du Brandebourg de la rue de Grenelle ; puis viendront les abjurations, les mariages mixtes et les exils.
Dessin de Hubert Clerget, 1848. Gallica

Diderot avait quitté la rue Mouffetard pour échapper à la surveillance du curé de Saint-Médard, il était allé habiter chez un tapissier de la rue de l’Estrapade. Le 24 juillet 1749, son domicile est perquisitionné : sa Promenade du sceptique, un manuscrit inédit, y est saisie, une lettre de cachet l’envoie à Vincennes. « On a arrêté aussi M. Diderot, homme d’esprit et de belles-lettres » : c’est la première fois qu’il est question de lui dans la Chronique de la Régence et du règne de Louis XV (1718-1763) de Barbier ; il a changé de statut.
Vincennes est la prison idéale pour un encyclopédiste, pourrait-on dire : dix ans plus tôt, une manufacture de porcelaine, bientôt royale, s’est installée dans la tour du Diable du château ; François Boucher vient donner à cette porcelaine ses motifs d’enfants potelés quand Diderot arrive au donjon. Mais l’Encyclopédie réclame sa présence à Paris, et les libraires s’entremettent ; le 21 août, il est élargi, reste seulement prisonnier sur parole « dans un parc qui n'est pas même fermé de murs ». Barbier poursuit, dans son Journal : « Pour le sieur Diderot, il est à Vincennes et a même à présent la liberté du parc de Vincennes pour se promener avec qui il veut. Il restera peut-être encore quelques temps. Les libraires pour qui il travaille pour le Dictionnaire de l’Encyclopédie, ont beaucoup parlé pour lui à M. le chancelier et aux ministres. »
Rousseau est alors à Fontenay-sous-Bois, à l’invitation du baron de Thun, gouverneur du jeune prince héréditaire de Saxe-Gotha, qu’il a rencontrés l’un et l’autre chez Mme Dupin ; il fait en cette compagnie la connaissance de Grimm avec qui il se liera d’amitié. Retour à Paris, à l’hôtel du Saint-Esprit, rue Plâtrière (auj. JJ Rousseau), il apprend l’amélioration des conditions de détention de Diderot. « Tous les deux jours au plus tard, malgré des occupations très exigeantes, j'allais, soit seul, soit avec sa femme, passer avec lui les après-midi, racontent les Confessions. » Diderot avait confié à Rousseau près de quatre cents articles musicaux, à rendre dans un délai record, et alors que Jean-Jacques devait réunir aussi du matériau pour les Dupin, lancés dans une réfutation de l’Esprit des lois. Les Confessions ne font pas état pour autant de séances de travail à Vincennes.
« Les Libraires intéressés à l'édition de l'Encyclopédie », écrivent bientôt ces derniers au comte d’Argenson, « pénétrés des bontés de Votre Grandeur, la remercient très humblement de l'adoucissement qu'elle a bien voulu apporter à leurs peines en rendant au Sr. Diderot, leur éditeur, une partie de sa liberté. Ils sentent le prix de cette grâce, mais si, comme ils croient pouvoir s'en flatter, l'intention de Votre Grandeur, touchée de leur situation, a été de mettre le Sr. Diderot en état de travailler à l'Encyclopédie, ils prennent la liberté de lui représenter très respectueusement que c'est une chose absolument impraticable ».
A part Rousseau, en effet, et d’Alembert que Jean-Jacques trouve à Vincennes en arrivant, aucun des collaborateurs de l’Encyclopédie n’a fait le voyage : « Quand le Sr. Diderot a été arrêté, poursuivent les libraires, il avait laissé de l'ouvrage entre les mains de plusieurs ouvriers sur les verreries, les glaces, les brasseries ; il les a mandés depuis peu de jours qu'il jouit de quelque liberté, mais il n'y en a eu qu'un qui se soit rendu à Vincennes, encore a-ce été pour être payé du travail qu'il avait fait sur l'art et les figures du chiner des étoffes. Les autres ont répondu qu'ils n'avaient pas le temps d'aller si loin et que cela les dérangeait. »
« Cette année 1749, l’été fut d’une chaleur excessive, raconte Jean-Jacques. On compte deux lieues de Paris à Vincennes. Peu en état de payer des fiacres, à deux heures après-midi j’allais à pied quand j’étais seul, et j’allais vite pour arriver plus tôt. Les arbres de la route toujours élagués à la mode du pays, ne donnaient presque aucune ombre, et souvent, rendu de chaleur et de fatigue, je m’étendais par terre n’en pouvant plus. Je m'avisai, pour modérer mon pas, de prendre quelque livre. Je pris un jour le Mercure de France ; et tout en marchant et le parcourant, je tombai sur cette question proposée par l'Académie de Dijon pour le prix de l'année suivante, Si le progrès des sciences et des arts a contribué à corrompre ou à épurer les mœurs. À l’instant de cette lecture je vis un autre univers et je devins un autre homme. (…) En arrivant à Vincennes j’étais dans une agitation qui tenait du délire. Diderot l’aperçut : je lui en dis la cause, et je lui lus la prosopopée de Fabricius, écrite en crayon sous un chêne. Il m’exhorta de donner l’essor à mes idées, et de concourir au prix. Je le fis, et dès cet instant je fus perdu. Tout le reste de ma vie et de mes malheurs fut l’effet inévitable de cet instant d’égarement. »

2. L’axe Nord-Sud

La Chapelle était un village-rue, ou plutôt rues ; celle, utilitaire, des poissonniers, et celle des processions royales entre Paris et Saint-Denis. Autour de ces deux voies, une colonie de laboureurs et de vignerons établie par les moines de Saint-Denis, qui connut son heure de gloire au XVe siècle : dans la petite chapelle où, déjà, sainte Geneviève faisait halte, Jeanne d’Arc et ses compagnons d’armes, Alençon, Dunois, La Hire, Xaintrailles vinrent prier, dans la nuit du 7 au 8 septembre 1429, avant de lever finalement le siège de Paris. Gilles de Rais, le fidèle, et futur « ogre », était-il avec eux agenouillé devant l’autel ?
Surtout, au rond-point de la Chapelle, se tint jusqu’en 1444 la foire du Landit, l’une des plus fameuses du Moyen Âge. Elle durait quinze jours, de la Saint-Barnabé à la Saint-Jean, attirait des marchands de Lombardie, d’Espagne, de Provence, et même des Arméniens qui, en 1400, y avaient apporté ces animaux inconnus : des chats angoras d’Asie. L’Université, avec bannières et flonflons, y arrivait en cortège, les écoliers s’égaillant autour des bonimenteurs, jongleurs et ménétriers, et des tables à boire, tandis que le recteur, dont c’était la prérogative, percevait des droits sur tout le parchemin mis en vente, avant de réserver les quantités nécessaires aux différents collèges. Au milieu du champ de foire, l’abbé de Saint-Denis arbitrait les litiges entre marchands.
le 6 mars 1571. Gallica
Le 16 mars 1562, rouge encore du sang des protestants qu’il a massacrés à Vassy, le duc de Guise entre à Paris, « triomphalement, comme un roi. Le prévôt et les échevins viennent au devant du duc, en corps, jusqu’à la porte Saint-Denis. Paris l’étourdit et le berce de ses acclamations enthousiastes ».
Entre Chapelle et porte Saint-Denis, l’enclos Saint-Lazare, le plus vaste de Paris, sur lequel seront construits et la gare du Nord et l’hôpital Lariboisière, sans compter la gare de l’Est sur le clos Saint-Laurent, qui n’est qu’une dépendance de Saint Lazare, et aura aussi sa foire Saint-Laurent.
Quand on est reçu comme un roi, c’est à la porte Saint-Denis. Quand on est le roi, le protocole commence plus tôt, dès l’enclos Saint-Lazare. La paix momentanément signée avec les protestants, à Saint-Germain, Charles IX fait son entrée à Paris, le 6 mars 1571. Dès 10 heures du matin, le roi arrive « au prieuré Saint-Ladre [Lazare], assis aux faubourgs Saint-Denis ». On lui a dressé une estrade « couverte de riches tapisseries ; et, au milieu, un haut dais de trois marches, couvert de tapisserie de Turquie, et dessus un dais tendu de riche valeur, sous lequel était posée la chaise pour recevoir Sa Majesté, couverte d’un riche tapis de velours pers, tout semé de fleurs de lis tissées d’or ».
Défilent devant le roi les quatre ordres mendiants, l’Université, puis le Corps de Ville, précédé de mille huit cents représentants des métiers, les menus officiers de la Ville « au nombre de 150, portant robes mi-parties de rouge et bleu, les chausses de même, chacun tenant un bâton blanc en sa main », les cent arquebusiers de la Ville, les cent archers, les cent arbalétriers, la cavalcade des enfants des plus riches bourgeois de la Ville, qui sont cent à cent vingt, accompagnés de leurs pages, enfin le prévôt, précédé des maîtres des œuvres, du capitaine de l’artillerie et des huit sergents de la Ville, le navire d’argent sur l’épaule, vêtu magnifiquement et montant une mule harnachée de même.
À côté du prévôt marchent plusieurs valets, « dont l’un portait les clefs de la Ville attachées à un gros cordon d’argent et de soie des couleurs du Roi, pendant à un bâton couvert de velours cramoisi, canetillé d’argent », et les quatre échevins. Le prévôt fait sa harangue un genou en terre, baise les clefs, les présente à Sa Majesté, qui les prend et demande au duc d’Anjou, son frère, le futur Henri III, de les confier à une garde écossaise, « qui les rapportera plus tard au Bureau en déclarant que le Roi les renvoie à la Ville, se confiant à eux comme en très bons, très loyaux et fidèles sujets ».
Un dais a été tendu entre les maisons du pont Notre-Dame. Gallica
Puis la maison du roi se met en cortège, enfin le roi lui-même monte à cheval et se dirige vers la porte Saint-Denis. Là, les échevins présentent à Sa Majesté le ciel de velours, semé de fleurs de lis d’or, et le tiennent au-dessus d’elle jusqu’à l’église de la Trinité. À cet endroit, les gardes des marchandises les remplacent pour porter le dais, en continuant vers Notre-Dame. Un conflit de préséance avait éclaté préalablement pour savoir qui, des marchands grossiers, épiciers et apothicaires ou des grossiers en draps de soie, joaillerie et mercerie, prenait le premier relais.

Le 29 mai 1934, tard dans la nuit, André Breton sort d’un café de Montmartre avec une inconnue : « Qui m’accompagne à cette heure dans Paris sans me conduire et que, d’ailleurs, moi non plus, je ne conduis pas ? ». Ils marchent au hasard, elle lui donne son bras, le lui retire aux Halles où la circulation est trop dense. « J’étais de nouveau près de vous, ma belle vagabonde, et vous me montriez en passant la Tour Saint-Jacques sous son voile pâle d’échafaudages »…
L’alchimiste Nicolas Flamel – « surréaliste dans la nuit de l’or », comme le dit la recension des précurseurs du Second Manifeste –, aurait fait couvrir de figures emblématiques et hiéroglyphiques le petit portail de la tour en 1389.
« À Paris la Tour Saint-Jacques chancelante / Pareille à un tournesol », avait écrit Breton assez obscurément pour lui-même, et voilà qu’il réalise la double analogie avec la fleur unique au bout de sa longue tige, et avec le papier réactif qui change de couleur au contact de l’acide, comme on rêve de changer le plomb en or dans l’alchimie qu’évoque une tour liée à Nicolas Flamel. Le papier de tournesol passe de surcroît du bleu au rouge, « les couleurs distinctives de Paris, dont, au reste, ce quartier de la Cité est le berceau, de Paris qu’exprime ici d’une façon tout particulièrement organique, essentielle, son Hôtel de Ville que nous laissons sur notre gauche en nous dirigeant vers le Quartier Latin ».
19e siècle. Gallica
L’inconnue, c’est Jacqueline Lamba. Breton l’épouse le 14 août, il a pour témoins Éluard et Giacometti.

Au nœud des deux axes perpendiculaires, une fontaine, au beau milieu d’un carrefour qui n’est pas plus vaste alors qu’il ne l’est aujourd’hui, offerte par François Ier à la ville qui manque cruellement, et manquera si longtemps, d’eau. La fontaine est, comme le carrefour, à un confluent, celui de deux adductions : les eaux de source du Pré-Saint-Gervais qui, avec celles de Belleville, alimentent la rive droite, et les eaux que Marie de Médicis fait venir par l’aqueduc d’Arcueil en son Luxembourg, qui poursuivront jusqu’à la Croix-du-Trahoir en passant dans le tablier du Pont-Neuf. Pour le reste, voir, sur ce site : Découvrons le nombril de Paris.

1er Mai: pour une vraie réduction du temps de travail



En 1848, une association de mécaniciens de la Seine demande à travailler 9 heures :

« Non, ce n’est pas la paresse qui nous a porté à demander une diminution des heures de travail, c’est le désir tout fraternel d’étendre à un plus grand nombre de nos camarades le moyen de vivre. Le seul moyen pour cela, puisque nous n’avions pas de travaux, [on est alors dans une situation de chômage massif] c’était de diminuer le nombre d’heures, car, pour que les travaux fussent livrés en temps utile, il fallait de toute nécessité, la durée du travail diminuant, augmenter le nombre des bras produisant.

Il y a plus : sur les barricades nous avons conquis un droit, celui de citoyen. De là, pour nous, la nécessité d’avoir du temps à consacrer à la culture de notre esprit.
Tout citoyen se doit à la patrie ; il faut donc que nous sachions quels sont nos devoirs envers elle, et ce n’est pas en restant toujours renfermés dans nos ateliers que nous l’apprendrons : l’esclave ne travaille que de corps, le citoyen doit travailler de cœur et d’intelligence.

Nous dira-t-on qu’en travaillant dix heures, nous aurons encore assez de temps pour nous instruire ? Il ne faut pas oublier que les grands ateliers de la mécanique sont pour la plupart situés aux extrémités de Paris, quand ils ne le sont pas au-dehors [l’extrémité, c’est alors le mur des fermiers généraux, sur le tracé des actuelles lignes 2 et 6 du métro ; de l’autre côté sont les faubourgs, qui ne seront annexés qu’en 1860] ; de sorte que, bien souvent, il nous faut faire une heure de marche avant de rentrer dans nos ateliers, et une heure le soir pour nous en retourner, ce qui fait deux heures à ajouter au travail de l’atelier, plus une heure pour chaque repas, voilà donc déjà 14 heures de la journée ; pour peu que l’on prenne (et ce n’est pas être trop exigeant) une heure pour faire son repas du soir en famille, cela fait 15 heures ; croyez-vous qu’il nous reste beaucoup de temps à donner à notre instruction ?

Nous demandera-t-on pourquoi nous ne demeurons pas dans le voisinage de nos ateliers ? [Les ouvriers habitent encore le cœur de Paris, comme Drevet, 5, rue Godot de Mauroy, qui travaille chez Cavé, 216, rue du fbg Saint-Denis]. Nous le pourrions, sans doute, si dans ces ateliers nous étions certains d’avoir continuellement de l’ouvrage. Mais nous nous mettons à notre tâche le matin, et souvent, le soir, nous ne savons pas où nous travaillerons le lendemain. Avec un pareil système, il faudrait avoir des maisons roulantes ; et lorsqu’on a une femme ou des enfants qui travaillent dans un atelier ou qui ont un petit commerce, le moyen de les quitter pour se rapprocher du lieu où l’on travaille ! »


Le manifeste est signé par Derosne et Cail, constructeurs mécaniciens, et par des délégués des ouvriers dont Drevet.

- Jean-François Cail est entré, en 1824, comme ouvrier chez Derosne, 7 rue des Batailles (auj. av. d’Iéna), qui avait le quasi monopole du matériel de raffinerie ; il y est passé contremaître, a été intéressé à l’affaire, puis en est devenu l’associé en 1836, sous la raison sociale : Ch. Derosne et Cail, quai de Billy (auj. av. de New-York). De 45 à 50 ouvriers alors, l’entreprise passait à 6 ou 700 dix ans plus tard, quand, en 1848, un fort conflit éclata entre ses patrons et ses ouvriers, qu’arbitrèrent Louis Blanc et la Commission du Luxembourg ; l’entreprise fut alors transformée en association ouvrière.
C’est en 1850 qu’elle sera constituée en J.F. Cail et Cie. Elle compte alors 1 200 ou 1 500 ouvriers avec la succursale de Grenelle. L’atelier de montage de Chaillot est équipé pour monter 25 locomotives à la fois : en 1862, l’usine produit chaque année 100 locomotives et tenders (si l’on y ajoute Gouin, c’est près du quart de la production française de locomotives qui se faisait à Paris), et 500 appareils de force ; elle sera la proie d’un incendie en 1864 et abandonnera définitivement cette rive-là de la Seine.
- J.-F. Cail et Cie, 15 quai de Grenelle et rue de Chabrol (auj. du Dr Finlay). L’atelier du quai abrite les chaudronneries de cuivre et de fer, les forges, les fonderies de cuivre et de fer, le magasin général. L’atelier de la rue de Chabrol, dit « des ponts en fer », séparé du précédent par la rue, a pour spécialité les ponts et viaducs et réalisera ceux des chemins de fer russes, mais aussi, à Paris, celui du Cours de Vincennes, à hauteur du n°101, pour la petite ceinture, en 1888. L’entreprise a fourni la machine à vapeur de la rue des Immeubles Industriels. Elle quittera Paris pour la province, et s’établira à Douai, avant la fin du siècle.
Dès novembre 1861, la future société anonyme « Compagnie de Fives-Lille pour constructions mécaniques et entreprises » avait formé avec la maison Cail une « participation », qui avait donné lieu à la construction de nombreux ouvrages en collaboration : locomotives, ponts, viaducs, charpentes métalliques, hors la construction de matériel de sucrerie, secteur qui avait été réservé à Cail. En 1958, elle fusionnera avec la société Cail pour donner naissance à la « Société Fives-Lille-Cail ». La nouvelle entité absorbera Applevage en 1963, Bréguet et Bréguet-Sauter-Harlé en 1966. Elle fusionnera enfin avec la société Babcock-Atlantique en 1973, d'où sortira la société Fives-Cail-Babcock.
En 1870, les ouvriers de Cail constituaient le 82e bataillon qui, avec le 105e, formé par le quartier du Gros-Caillou (7e arr.), feraient preuve de la plus grande bravoure à Buzenval, la dernière tentative des assiégés pour désenclaver la capitale de l’étau prussien, le 19 janvier 1871. Cavalier, dit pipe-en-bois, nommé directeur des promenades et plantations, ou des voies publiques, par la Commune était ingénieur à l’usine Cail.

- Les ateliers de François Cavé, 216, rue du fbg Saint-Denis. Depuis 1840, 600 ouvriers et 100 chevaux de force motrice y fabriquent des machines à vapeur, et des coques de bateaux en fer (dont le bateau avec lequel Philippe Suchard, des chocolateries éponymes, sillonne le lac de Neufchâtel).
En juin 1848, c’est dans ces ateliers qu’est prise une pompe à incendie dont, parait-il, les insurgés voulaient se servir, en la remplissant d’essence ou d’acide sulfurique, contre les maisons d’où tirait la troupe. Après 1860, Cavé s’installera à Clichy.

Le Congrès de Genève de la 1ère Internationale, en 1866, a déjà demandé les 8 heures comme limite légale de la journée de travail.

La salle de la Redoute, 35 rue JJ Rousseau. Atget
Cette année 1886, au 1er mai, de puissantes manifestations s’étaient déroulées dans tous les Etats-Unis pour imposer le principe des huit heures. Le 20 août, 8 syndicalistes de Chicago avaient été condamnés à mort. La conférence corporative internationale de Paris, le 23 août 1886 (salle de la Redoute, 35 rue Jean-Jacques Rousseau), avait discuté essentiellement de la lutte pour la journée de huit heures dans le monde. En octobre s’était créée la Fédération des syndicats et groupes corporatifs de France. Bureaux, salles de réunions et centres de documentation, les Bourses du travail étaient mises par les municipalités à la disposition des chambres syndicales à partir de 1887.

Après sa journée inaugurale, 24 rue Pétrelle, le congrès socialiste international de Paris se prolongea au théâtre des Folies-Rochechouart, 42 rue Rochechouart, du 15 au 20 juillet 1889. Il devait consacrer la fondation de la 2e Internationale. Une résolution adoptée à l’unanimité par les délégués de 21 pays, parmi lesquels Wilhelm Liebknecht et August Bebel pour le Parti ouvrier social-démocrate allemand, Victor Adler pour le Parti social-démocrate autrichien, le roumain Many, le russe G.V. Plékhanov, recommandait « une grande manifestation internationale à date fixe », « dans tous les centres ouvriers d’Europe et d’Amérique en faveur de la fixation de la journée à huit heures de travail », et adoptait la date du 1er mai de l’année suivante : 1890.
Le 14 juillet 1889, s’était tenu salle Lancry, 10 rue de Lancry, en même temps que l’autre congrès des salles Pétrelle et des Folies-Rochechouart, celui de la Fédération des Travailleurs socialistes de France (FTSF), les « possibilistes » de Paul Brousse. Le président de l’A.F.L. américaine, Samuel Gompers, a envoyé un message et, en retour, le congrès lui présente ses vœux de réussite pour sa campagne en faveur des huit heures. La résolution adoptée se borne à souhaiter la «journée maximale de huit heures de travail fixée par une loi internationale» sans se fixer aucun moyen d’y parvenir : la FTSF ne participera pas à l’organisation en France de la grève du 1er mai 1890.
Paul et Laura Lafargue, née Marx, traductrice quatre ans plus tôt, dans le Socialiste, du Manifeste communiste, qui n’aura ainsi atteint la France qu’au second semestre de 1885, y décèlent la perspective avantageuse, si ce 1er mai est un succès à Paris - et c’en sera un -, d’un affaiblissement des possibilistes.

Place de la Concorde, 1er mai 1890 : onze régiments d’infanterie, un régiment de cuirassiers, et trois régiments de dragons ont été mobilisés, et le préfet Poubelle a fait répandre du sable sur la place pour que les chevaux de la cavalerie ne risquent pas de glisser durant les charges. On a perquisitionné préventivement aux locaux du Révolté, et la presse d’imprimerie y a été saisie. «Il sera organisé une grande manifestation internationale à date fixe, avait décidé le congrès ouvrier de Paris en 1889, de manière que, dans tous les pays et dans toutes les villes à la fois, le même jour convenu, les travailleurs mettent les pouvoirs publics en demeure de réduire légalement à huit heures la journée de travail, et d'appliquer les autres résolutions du Congrès de Paris.» Le jour convenu, c’est aujourd’hui 1er mai 1890, et le lieu convenu pour Paris, cette place de la Concorde. « Que Marx n’est-il à côté de moi, pour voir cela de ses propres yeux » écrit Engels, qui rappelle que cette revendication de la journée légale de travail à 8 heures avait été « proclamée dès 1866 par le congrès de l’Internationale à Genève ». Elisée, Paul et Elie Reclus sont là également.
1er mai 1907, arrestation d'un tout jeune ouvrier. Rol Gallica

Comme les Lafargue l’avaient espéré, l’organisation parisienne de la FTSF, influencée par Jean Allemane et Jean-Baptiste Clément, se détachera de Brousse et, au congrès de Châtellerault des 9-15 octobre 1890, jettera les bases du Parti Ouvrier Socialiste Révolutionnaire, qui tiendra son premier congrès national, à Paris, les 21-29 juin 1891.
1er mai 1907, arrestation d'une ouvrière. Rol Gallica
A peine Président du Conseil et ministre de l’Intérieur, Charles Dupuy fait fermer la Bourse du Travail (livrée un an plus tôt), le 1er mai 1893, afin qu’elle ne serve pas de point d’appui à la journée de grève internationale. Le 7 juillet, il la fera occuper.

Le congrès de la CGT, à l’automne 1904, décide d’une vaste campagne pour les 8 heures, qui débuterait à la grève du 1er mai 1906. Un amendement, que fait adopter Pouget, transforme cette perspective simplement propagandiste en un engagement « qu’au 1er mai 1906, aucun ouvrier ne consente à travailler plus de huit heures par jour ». La CGT groupe alors 53 fédérations ou syndicats nationaux et 110 Bourses du Travail, le tout rassemblant près de 200 000 adhérents dans 1 800 syndicats. Une commission spéciale, dirigée par Paul Delesalle, est mise sur pied ; le 1er Mai 1905 est vécu comme un entraînement à celui de l’année suivante. On attend ce 1er mai 1906 avec une ferveur quasi religieuse, écrit Michèle Perrot : « certains ont cru à une possible révolution ».
Salle Jules, 6 bd Gambetta, s’écrit une Chanson des 8 heures, dans la perspective du 1er mai 1906 : « Nos Huit Heures.../ Le Premier Mai 1906, / Il faudra qu’on nous les accorde ! »
Coll. Cedias Musée social

Quand la banderole est tendue sur toute la façade de la Bourse du Travail : « A partir du 1er mai 1906 nous ne travaillerons que 8 heures par jour », les leaders du mouvement sont en prison ; place de la République, un cordon d’infanterie, épaule contre épaule, cerne entièrement les terre-pleins, tandis que des rangs de cavaliers, échelonnés de dix mètres en dix mètres, tournent tout autour de la place comme les ailes d’un moulin.
La grève du 1er mai, bien qu’étendue, n’est pas un succès : seuls 10 177 ouvriers sur 202 507 grévistes obtiennent une réduction de leur temps de travail. Le gouvernement, lui, n’accorde, à compter du 13 juillet, qu’un jour de repos hebdomadaire.
1er mai 1911, arrestation d'un ouvrier à la Concorde. Rol Gallica

Pendant la guerre, le bureau d’Alphonse Merrheim, à la Grange-aux-Belles est le lieu de rassemblement de tous les minoritaires qui passent ; Merrheim fait reparaître l’Union des métaux pour le 1er mai 1915 : un numéro anti-guerre, dont il écrit les articles avec Alfred Rosmer. Ensemble, ils s’occupent de son impression et organisent la distribution de 15 000 exemplaires. Merrheim est exclu en janvier 1917 du Comité pour la reprise des relations internationales, qu’il a contribué à fonder, pour avoir approuvé Wilson. Il refusera d’accéder à la demande de Raymond Péricat, du bâtiment, d’organiser un arrêt de travail le 1er mai 1917

1er mai 1919, grande journée de revendication marquée par un arrêt presque complet du travail, - le jeune Charles Lorne, 18 ans, mécanicien dans un garage, y est tué près de la place de l’Opéra ; Alexandre Auger, 48 ans, employé de banque, mourra le lendemain de la suite des blessures reçues près de la gare de l’Est. Marcel Cachin a été blessé dans les mêmes parages. 100 000 personnes suivront les obsèques de Charles Lorne, auquel Marcel Martinet, en 1938, dédiera ce poème :
« O petit compagnon, un peuple, un peuple entier,
Et des hommes et des femmes qui, par les rues qui montent,
Sombres et sombres flots de la journée de mai,
Montent dans le sillage des drapeaux rouges en fleurs,
Ton peuple te salue, ô petit mort du peuple,
Ton peuple réveillé, ton peuple qui va vivre
Et sent en lui battre ton sang, premier des morts ! »

« devant la mairie du 10e, Faubourg Saint-Martin, une bagarre éclate entre la police et trois douzaines de chômeurs. En face, au 59, une fenêtre s'ouvre. Un homme maigre vocifère. L'homme s'appelle Montéhus. Avant d'ouvrir sa fenêtre il a vérifié dans une glace piquée de points noirs le mouvement de sa cravate et de sa chevelure. La voix de Libertad s'est tue à jamais, mais le chansonnier Montéhus crie "Assassins" aux agents. » Jules Romains, Les hommes de bonne volonté, t. 5.
La presse bourgeoise commence à promouvoir le muguet.

C’est à Japy, du 22 au 24 avril 1920, que se tient le 3ème congrès de la Fédération nationale des travailleurs des chemins de fer, où la majorité va basculer au sein des 374 000 syndiqués, rendant possible l’appel à la grève générale illimitée au soir du 1er mai 1920 pour imposer la nationalisation des chemins de fer.
1er mai 1929, métro Richelieu-Drouot. Meurisse Gallica
1er mai 1929, départ de la place du Combat (auj. du Col. Fabien). Meurisse Gallica


Le 1er mai 1929, alors que plus de 500 arrestations préventives ont été opérées par la police, que les dépôts de tramway sont gardés par la police comme les bureaux de poste, et que seuls le bâtiment et les taxis chômeront à peu près totalement, les deux meetings principaux qui se tiennent à Paris, à 10h30 du matin, sont ceux du cinéma des Bosquets, 60 rue de Domrémy, dans le 13e, et de la Bellevilloise. Ce jour-là, on ne vend pas l’Huma mais Premier Mai, les « gardes rouges » ont des églantines au revers de leur veston.
N° spécial de la VO, les journaux, sauf celui-ci, ne paraissant pas le 1er Mai. Gallica

Les églantines, on les achète au Cotillon du Prolétariat, d’Henri Audouin, 81 rue Beaubourg. La boutique, fait ainsi sa publicité dans L'Humanité, en 1910 : « Spécialité de drapeaux rouges, bannières, brassards, cordons, draps mortuaires, insignes pour sociétés. Grand choix d'épingles de cravate artistiques représentant les Grands Hommes de la Révolution, Jean Jaurès, la Confédération Générale du Travail, Prolétaires de tous les Pays, unissez-vous... » Dans les années 1930, l’Humanité vend « la pochette ouvrière » : sur un carré de soie rouge, faucille et marteau aux quatre angles et, au centre, portrait de Lénine, en noir.
Ou à la librairie populaire du Parti socialiste, 6 rue Victor Massé. Grand choix de bustes de plâtre (patine bronze) de Jaurès, Guesde, Marx ; insignes, églantines (le cent : 13 francs), coquelicots (le cent : 9 francs), drapeaux rouges, oriflammes pour vélos, bonnets phrygiens, brassards rouges ; en plus des tracts, affiches, brochures... et livres.
1er mai 1931, devant le Brébant et des affiches pour l'Expo coloniale. Meurisse Gallica

Le 1er mai 1931 est interdit comme ses prédécesseurs ; le PC et la CGT ont appelé les grévistes à se rassembler au Cirque d’Hiver. Un millier d’interpellations, à ses abords, empêcheront la réunion.
Le 1er mai 1931, les « charges de flics à la cité Jeanne d’Arc » (13e arr., construite en 1908 par la ville de Paris) ont déjà été suffisamment spectaculaires pour figurer en bonne place dans le film consacré aux manifestations du 1er Mai qui sera projeté en ouverture du 6e Congrès de la CGTU, le 8 novembre.
1er mai 1934. Bois de Vincennes. Gallica

Mais le 1er mai 1934, après la dispersion du rassemblement central organisé par la Confédération unitaire dans la clairière de Reuilly, des interpellations ont lieu, qui vont faire se dresser des barricades dans les HBM d’Alfortville, et cité Jeanne d’Arc. Lucien Monjauvis, le député de la circonscription figure parmi les arrêtés. Quand le cortège revient de Vincennes, la cité s’énerve ; aux interventions de la police, répondent, jetés du haut des bâtiments, des débris des étages supérieurs insalubres, alors en démolition, et du mobilier abandonné par les expulsés et les évacués. La police fait le siège de la cité toute la nuit, tirant « en l’air » à l’en croire, « dans les fenêtres » selon le PC, et quelques coups de feu de riposte ont lieu...

Le 1er mai 1935, le Parti communiste, rallié à la défense nationale, y manifeste pour la première fois de son histoire de la Bastille à la Nation en mêlant drapeaux tricolores et Marseillaise aux drapeaux rouges et à l’Internationale.

Le 1er mai 1936 sera le dernier premier mai de grève, le dernier chômé illégalement par les ouvriers. Il était de tradition, ce jour-là, d’aller faire pointer sa carte syndicale dans une quarantaine de permanences à Paris et une cinquantaine en banlieue, pour revendiquer son geste, et d’aller en délégation déposer des cahiers de revendications dans les mairies des communes de banlieue ou à la préfecture de la Seine. C’était l’époque où l’on arborait encore l’églantine, pas le muguet. Le 1er mai 1936 tombant en plein milieu d’élections législatives, allait rester prudemment cantonné, pour Paris, au vélodrome Buffalo de Montrouge : « aucun appel n’a été fait pour un mouvement généralisé d’abandon du travail et encore moins pour une manifestation sur la voie publique », notait la police.

Le 1er mai 1942, l’Humanité clandestine écrivait : « Ne laissez pas vos enfants mourir de faim, allez toutes ensemble prendre de quoi leur donner à manger là où il y en a ». Le 31 mai, on y alla, saisir chez Félix Potin et ECO, au magasin du 77 rue de Seine, « actifs dans le commerce avec l’occupant », des marchandises...

Sous Pétain, il n’est plus question d’églantines ; place au muguet. Je ne reviens pas sur le vrai travail…

Le Mouvement pour le triomphe des libertés démocratiques (MTLD), parti nationaliste algérien, a tenu son 1er congrès, en 1947. On le voit dans la rue pour la première fois le 1er mai 1950 : avec 7 à 8 000 personnes dans le défilé syndical parisien, il forme le quart du cortège, ce MTLD, « qui pour une première sortie nous a fâcheusement révélé sa puissance », écrit le préfet de police qui, trois jours plus tard, saisira le ministre de l’Intérieur du péril.
Le 1er mai 1951, pour le traditionnel défilé syndical, la police dénombre 25 000 manifestants, dont 4 500 Algériens, malgré les 1 600 arrestations préventives qu’elle a opéré aux portes de Paris. Deux drapeaux du MTLD se déploient, sur lesquels les groupes d’intervention de la préfecture de police se précipitent immédiatement pour les détruire, subissant une centaine de blessés dans leurs rangs, dont un commissaire divisionnaire et le commissaire d’arrondissement.

Une émeute de saison


L’église Saint-Merri est en vue. Ce dimanche 12 mai 1839 au début de l’après-midi, un certain nombre d’ouvriers ont dans leur poche un petit carré de papier, avec trois lignes qu’il savent par cœur : « marchand de vins / 10 rue Saint-Martin / 2 heures ½ ». La monarchie du juste milieu est sans gouvernement depuis plus de deux mois, la formation d'un nouveau ministère ne parvient toujours pas à aboutir. Deux mois que la coalition tourne en rond, que la tête de poire la regarde valser et encourage les danseurs jusqu’à l’épuisement. On n’est quand même pas convoqués de nouveau pour être passés en revue ?
Voilà des sectionnaires qui sortent déjà du café : le chauffeur de la pompe, un débourreur et le contremaître de chez Lafleur, la filature de coton du 19 rue des Amandiers, un tourneur et un menuisier-mécanicien de chez Pihet, la boîte du 3 avenue Parmentier, aux 500 ouvriers, qui fait des machines à filer, des lits en fer, des chaudières à vapeur, des armes de guerre. Seul un mouchard, un roussin, sait leurs noms : aux Saisons, on ne connaît que son dimanche, le chef direct de la semaine à laquelle on appartient. Le sociétaire a vu quelquefois un juillet, quand la lecture d’un ordre du jour réunissait un mois complet chez un marchand de vin, c’est à peu près tout, et on n’utilise dans l’organisation que des noms de guerre.
Les chefs des Saisons n’ont pas choisi ce dimanche au hasard, ils ont étudié l’histoire de 1789 : le jour de la prise de la Bastille, le gouvernement royal, la police, les troupes, tout le monde était à Longchamp pour la revue. Aujourd’hui, les bourgeois et les patrons qui sont aussi les officiers de la Garde Nationale sont au Champs-de-Mars : ce dimanche y clôt les trois jours de courses de l’Ascension. Les princes et les infants d’Espagne y assistent, prix d’Orléans oblige. Sans compter que cette semaine de mai est pour l’armée de ligne celle des changements de garnison : laborieux chassé-croisé des régiments entre les casernes de Paris et de la province. L’ordre et la discipline dans la manœuvre, l’unité de commandement des troupes, tout cela ne sera rétabli que dans quelques jours.

On rattrape les sectionnaires rue Quincampoix, massés devant une porte. Entre les têtes, on voit qu'une lourde malle descend l'escalier raide. On recule un peu. Le chef, en redingote et chapeau au milieu des blouses, et plus grand que tous les autres (il doit faire son mètre 80), en bascule le couvercle : la malle est pleine de cartouches maison, enveloppées de papier couleur dragées. La distribution commence.

Dans le bas de la rue du Bourg l’Abbé (à ne pas confondre avec celle qui nous est restée sous ce nom : elle tire alors sa ligne nord-sud, de la rue Greneta à la rue aux Ours ; elle a été écrasée depuis par le rouleau compresseur du boulevard de Sébastopol) on s’agite devant une autre malle du même genre. L’homme à la jambe de bois, est le seul parmi eux qu’on connaisse par son vrai nom. C’est un héros des Trois Glorieuses, l’intrépide couvreur qui, le 27 juillet 1830, a escaladé les tours de Notre-Dame pour y planter le drapeau tricolore. A l’époque, évidemment, Jean Fournier était valide, depuis il est tombé d’un toit.

Jean Fournier. Gallica
A la porte de l’armurerie des frères Lepage, au n°22, on distingue les cheveux noirs, frisés comme des copeaux de métal, de Lucien Delahodde, un journaliste du Charivari, la feuille de caricatures qui fait à Louis Philippe sa belle grosse tête de poire. Delahodde est avec des impatients qui pressent un chef de questions :
- Alors, le conseil ? Le conseil ?
On leur a dit à tous qu’il y aurait un conseil suprême pour diriger la révolution ; il se déclarerait au dernier moment. Le chef les coupe :
- Il n’y a pas de conseil ; le conseil, c’est nous !
Des visages se ferment. A certains, il n'en faut pas plus pour tourner les talons. A croire qu'ils n'attendaient que ça ! Ils espéraient trouver qui à leur tête ? Le général La Fayette ? Il est mort ! D’anciens ministres, deux ou trois députés connus ? L’escamotage de la révolution de 1830 ne leur a pas suffi ? La porte résiste toujours. Heureusement, un jeunot, un agile est en train de passer par le dernier carreau de la fenêtre, au-dessus d’un volet qui ne monte pas jusqu’au trumeau « Articles de chasse et tout ce qui concerne l’équipement de la Garde Nationale ».
Le gamin ouvre de l’intérieur, et c’est la ruée pour aller se servir. Sans doute la peur de se retrouver, au bout du compte, avec un petit pistolet de dame. Ca se comprend, remarque : les autres, en face, ils ont des armes de guerre, on veut au moins le fusil de chasse à deux coups. « - Les capsules. Où sont les capsules ? » 
Le plomb, la poudre noire, on peut faire ça dans sa chambre, on en a fabriqué deux pleines malles, mais la petite goutte de fulminate de mercure, ça s’invente pas, c’est comme l’arme, faut la leur prendre.
Un chef se noue une écharpe rouge, on se bouscule derrière lui dans le passage Saucède, alors d’autres descendent vers la rue aux Ours. « Vive la République ! Aux armes ! » Les cris roulent d’une gorge à l’autre.

Place du Châtelet, les municipaux se sont retranchés dans le poste. Ceux-là on tire d’abord, quand ils n’ont pas tiré les premiers. Toutes les Saisons font feu à la fois. Le géant barbu secoue vainement la main pour les faire arrêter. On se rend compte trop tard qu’il a raison : maintenant, on est tous à recharger à la fois. En face, ils ont le temps de viser. Un marmiton en blouse blanche tombe, une tache de sang s’étale sur sa poitrine, quelqu’un soulève la tête du camarade. – Jubelin, murmure le cuistot, je suis du Café de Foy. En 1789, tu sais, c’est là-bas que tout a commencé. Mort au tyran !
On pouvait se croire nombreux, tout à l’heure, devant chez Lepage ; sur la grande place du Châtelet, on est perdu.

D’autres ont suivi Fournier, - Il a beau n'avoir qu'une jambe, il court plus vite que beaucoup ! En fait, il court jusqu'à un autre armurier, quai de la Mégisserie. Ca ne traîne pas, 45 fusils et 27 paires de pistolets changent de camp. Sur le quai d’en face, ça commence à pétarader. Le groupe qui arrive du Châtelet affronte le poste du Palais de Justice.
– On va prendre la Rousse à revers, par la place Dauphine. Au Pont Neuf !

Armand Barbès. Gallica
Le peloton du 21ème de ligne ne s'est pas retranché. « - Vos armes ou la mort ! » crie le barbu en redingote (- C'est Barbès ! son nom s'est répandu parmi les sectionnaires). Le lieutenant n'a pas l'air de vouloir collaborer, les assaillants tirent sans attendre, l'officier tombe devant ses hommes qui n'essayent plus de résister. C'est armé de fusils de guerre, maintenant, que le groupe de Barbès court par la rue de Jérusalem sur la Préfecture de Police.

Avec la Rousse, chacun a un compte à régler, et ça se lit sur les visages. Tous les ouvriers connaissent par force le 4ème Bureau, celui du livret, leur étiquette d'esclaves. Les heures d'attente, et la pose pour le signalement, l'employé qui vous dévisage sans vergogne, les mots qui blessent. L’un n'a pas digéré son « nez en patate », sous prétexte qu'un coup mal porté dans une salle de chausson le lui a aplati. Un autre a les cheveux longs et bouclés mais pourquoi « de femme » ?!
Les mouches, il y en a autant dehors que dans l’essaim. Du lundi au dimanche, elles vous suivent partout, chez le marchand de vin, aux barrières. Elles sont là à écouter, à lorgner par dessus votre épaule, à vous compter puisque dans ce pays on n'a pas le droit d'être plus de 21 citoyens ensemble.

On éprouve la même rage dans le groupe de Barbès et dans celui de Fournier, et pourtant on s'arrête, on comprend plus. Il y a partout des bourgeois le fusil militaire à la main. Des nôtres ? Si peu de blouses au milieu des redingotes, des fracs et des vestes ? D'habitude, on se fait fort de repérer le roussin quel que soit son déguisement mais, aujourd'hui, on a appelé le peuple aux armes ; c'est le peuple ?  I vaudrait mieux pas se tromper. Entre les sergents de ville et la garde municipale derrière les fenêtres et les grilles, et ces drôles de républicains dehors, qui font pas francs du collier...

source: Gallica
Place Royale [des Vosges], la maison Hugo est en émoi : « Ma petite fille vient d’ouvrir ma porte tout effarée et m’a dit : « Papa, sais-tu ce qui se passe ? On se bat au pont Saint-Michel. » Je n’en veux rien croire. Nouveaux détails. Un cuisinier de la maison et le marchand de vin voisin ont vu la chose. Je fais monter le cuisinier. En effet, en passant sur le quai des Orfèvres, il a vu un groupe de jeunes gens tirer des coups de fusil sur la préfecture de police. Une balle a frappé le parapet près de lui. De là, les assaillants ont couru place du Châtelet et à l’Hôtel de Ville, tiraillant toujours. Ils sont partis de la Morgue [depuis 1804, elle est à l’extrémité nord-est du pont Saint-Michel, sur la rive droite du petit bras de la Seine], que le brave homme appelle la Morne. Pauvres jeunes fous ! Avant vingt-quatre heures, bon nombre de ceux qui sont partis de là seront revenus là. On entend la fusillade. La maison est en rumeur. Les portes et les croisées s’ouvrent et se ferment avec bruit. Les servantes causent et rient aux fenêtres. On dit que l’insurrection a gagné la Porte-Saint-Martin. Je sors, je suis les boulevards. Il fait beau. La foule se promène dans ses habits du dimanche. On bat le rappel. (…) A l’entrée de la rue des Filles-du-Calvaire, des groupes regardent dans la même direction. Quelques ouvriers en blouse passent près de moi. J’entends l’un d’eux dire : « Qu’est-ce que cela me fait ? » Je n’ai ni femme, ni enfant, ni maîtresse. », écrira-t-il dans Choses vues.

Barbès a senti la même chose que ses troupes ; brusquement : « - A l’Hôtel de Ville ! » Ca se décante du même coup : les révolutionnaires de la vingt-cinquième heure ne suivent pas.
Au bout du pont Notre-Dame, Fournier décide qu’il faut une arrière-garde. Pour les plus jeunes, c’est rageant : rater l’Hôtel de Ville aujourd’hui, merde. Déjà en 1830. Ils étaient trop petits ! Mais si Fournier croit que c’est ici, rue Planche-Mibray, qu’il faut une barricade. Déjà Fournier dresse les bras, prolongés par ses béquilles, en un V géant devant le cheval d'une citadine, qui se cabre. On aide à dételer, à renverser la voiture, d’autant plus vite qu’on entend des coups de feu.
L'Hôtel de Ville en 1840. Gallica

A la vue de l'Hôtel de Ville, les cris redoublent, « La République! Nous voulons la République! » et on tire en l'air. Avec les travaux d’agrandissement de l’Hôtel de Ville, il y aurait le nécessaire pour des barricades : une terrasse en hémicycle est en train de chausser le pied de l’aile neuve, côté Seine. Mais ici, c'est la Garde Nationale qui est de faction, pas la troupe. Le poste se laisse désarmer sans faire d'histoires. Delahodde ôte sa pipe de sa bouche pour faire taire : - Barbès va parler !
Il n'y a que deux marches devant la porte centrale de l’Hôtel de Ville, mais Barbès fait 5 pieds 5 pouces. On le voit bien mais on le comprend mal parce qu'il garde la tête penchée sur sa feuille :
- « Aux armes, citoyens ! L’heure fatale a sonné pour les oppresseurs. Le lâche tyran des Tuileries se rit de la faim qui déchire les entrailles du peuple ; mais la mesure de ses crimes est comble. Ils vont enfin recevoir leur châtiment. La France trahie, le sang de nos frères égorgés, crie vers vous et demande vengeance ; qu’elle soit terrible, car elle a trop tardé. Périsse enfin l’exploitation et que l’égalité s’asseye triomphante sur les débris confondus de la royauté et de l’aristocratie. Le gouvernement provisoire a choisi des chefs militaires pour diriger le combat ; ces chefs sortent de vos rangs, suivez-les ! Ils vous mènent à la victoire. Sont nommés : Auguste Blanqui, commandant en chef. Barbès, Martin-Bernard, Louis Quignot, Georges Meillard, Jean Netré, commandants des divisions de l’armée républicaine… »
Auguste Blanqui. Gallica

Si la place était pleine, des répétiteurs reprendraient ses phrases au fur et à mesure, on n'est pas assez nombreux pour ça mais trop nombreux pour bien piger.
- Peuple, lève-toi ! et tes ennemis disparaîtront comme la poussière devant l’ouragan. Frappe, extermine sans pitié les vils satellites, complices volontaires de la tyrannie ; mais tends la main à ces soldats sortis de ton sein, et qui ne tourneront point contre toi des armes parricides. En avant ! Vive la République ! Les membres du gouvernement provisoire : Barbès, Voyer d’Argenson, Blanqui, Lamennais, Martin-Bernard, Prosper-Richard Dubosc, Albert Laponneraye. »

- L’abbé de Lamennais est avec nous ? demande quelqu’un au frisé à la pipe qui tout à l’heure a réclamé le silence. Sur mon chantier de la rue de Seine, chaque fois qu’il grimpe à l’échelle, le maître maçon, Martin Nadaud, nous récite les Paroles d’un croyant. A force, je les connais par cœur : « Fils de l’homme, monte sur les hauteurs, et annonce ce que tu vois. (Il imite l’emphase du maçon :) – Les rois hurleront sur leurs trônes : ils chercheront à retenir avec leurs deux mains leurs couronnes emportées par les vents, et ils seront balayés avec elles. » Il va venir ? On va le voir ?
– Pas maintenant, pas ici, répond Delahodde, Barbès s’en va déjà.

La cavalcade est repartie sans souffler. A l’arrière de l’hôtel de Ville, un bâtiment en construction reliera les deux ailes neuves bâties au nord et au sud de l’ancienne mairie. On vient de débaptiser les rues : celle de Long Pont est devenue Jacques de Brosse ; celle de l’Orme Saint-Gervais a pris le nom de François Miron. C’est pour dérouter l’émeute ?  Passée l’église Saint-Gervais, on est déjà en vue du marché Saint-Jean, au bas de la rue du Bourg Tibourg. Au bruit, le sergent qui commande le peloton du 28ème de ligne a fait croiser la baïonnette à ses hommes, devant le poste.
– Rendez-vous, citoyens, ou la mort !
Le sergent s’est avancé pour répondre crânement: - Jamais ! D'un mouvement rapide, un insurgé lui arrache son arme, d'autres, avant que les baïonnettes n'arrivent à la rescousse, ont tiré. Sept soldats tombent, on prend leurs armes, les quatre survivants sont terrorisés. Un imprimeur se penche sur un blessé : - J'te d'mande pardon... Mais pourquoi t'es de leur côté ?
Delahodde, la pipe entre les dents, pousse les rescapés vers la première porte venue :
- Rentrez là-dedans, personne ne vous y poursuivra.
Un sectionnaire part chercher un docteur aux soldats blessés. Le groupe s'éloigne par la rue des Singes. C’est le sobriquet dont les gars des presses accablent les typos, et c’est à l’estaminet, là, au coin du passage, qu’une réunion secrète vient de jeter les bases de leur société de résistance.

Qui est le chef qui marche devant ? C'est toujours Barbès ? Ou un autre qu'on a vu devant l’Hôtel de ville, qui lui ressemble beaucoup, taille, barbe et redingote mais qui a un accent italien ? Une journée pareille, on voudrait bien pouvoir la raconter un jour à ses enfants sans se tromper!
Rue des Franc-Bourgeois, à la mairie du 7ème, on fait face à la Garde Nationale, sans armes. Le chef de poste prétend qu'ils n'en ont pas ; on les déniche dans les toilettes ! C'est déjà bien qu'ils soient pas plus hostiles que ça, mais on aimerait mieux qu'ils viennent avec nous !

Les gamins du quartier, eux, veulent en découdre. Tout en marchant, on leur montre comment charger le fusil. Y en a un qui tire sans le vouloir et qui en tombe sur le derrière. Les rires s'arrêtent au passage de deux tambours, morts, qu'on emporte avec leurs instruments sous le porche de l'Imprimerie royale.

Quand on a entendu donner comme l’objectif suivant la mairie du 6ème, certains se sont étonnés. On revient au point de départ ? Depuis la mise à sac de Lepage, la troupe a eu le temps de se déployer : il n’y a pas 300 mètres entre l'armurier et la mairie du 6ème, sise dans l’ancien prieuré de Saint-Martin-des-champs. Il n'y en a pas plus de 500 entre la mairie et la caserne Saint-Martin de la garde municipale. On se jette dans la gueule du loup ! 
Une grêle de plomb les accueille rue Royale, entre les églises Saint-Martin et Saint-Nicolas, qui donne accès à l’entrée latérale, et c'est pas mieux à la porte principale de la Mairie, rue Saint-Martin. On a tout juste le temps de se mettre à l’abri derrière l'angle de la rue Greneta.
Le marchand de vins se dépêche de fermer boutique mais sa porte cochère cède sous les coups de crosse, on vide la cour de tout ce qui s'y trouve, tables, planches, barriques. - Voilà une barricade étymologique, s’amuse quelqu’un.

Delahodde réalise que ça fait un moment qu'il n'a pas aperçu Blanqui. Aurait-il été blessé ? Delahodde questionne : - le commandant en chef ? Personne ne sait rien. Delahodde va jusqu’à la barricade qui se construit un peu en arrière, à l’endroit où la rue du Bourg l’Abbé rejoint la rue Greneta ; on n’en sait pas plus. Il y a encore un autre empilement de bric-à-brac à l’autre bout, sur la rue aux Ours, et encore un entre les deux, à l’angle de la rue du Grand-Hurleur. La course folle commencée au début de l'après-midi s'est arrêtée, on se retranche. Pour fixer les soldats ? Pendant ce temps Blanqui donne l'assaut décisif au repaire du tyran ?
Quand Delahodde débouche à nouveau sur la rue Saint-Martin, au terme d’un grand E dont tous les nœuds sont barricadés, quelqu’un lui a dit avoir entendu une discussion très vive entre Barbès et Blanqui : - Ils ne semblaient pas du tout d’accord ; ce n'est pas sûr que l'occupation du quartier obéisse au plan prévu...

Le feu, ça se mange autant que ça se crache, pour charger, on déchire la cartouche avec les dents, on a la bouche noire de poudre ; la détonation vous asperge la joue. On a le nez, les yeux pleins de fumée, le bruit vous remplit les oreilles. La barricade de la rue Greneta vient d'essuyer trente-cinq minutes d’un tir nourri. Le barbu en redingote qu’on prend si facilement pour Barbès est blessé. Deux camarades le portent jusqu’à un troisième étage de la rue de la Chanvrerie [auj. Rambuteau entre Saint-Denis et Mondétour]. Le docteur François Robertet demande des ciseaux pour couper le vêtement, dégager la plaie, le blessé proteste de son accent chantant. Le sectionnaire qui l’a monté le rassure : - T’inquiète pas, je suis tailleur, je te le recoudrai. Le blessé voulait juste dire que ce n’est pas la peine... il sait qu’il n’en a plus pour longtemps... mais il est heureux de mourir pour la cause. Il leur révèle son nom : Benoît Ferrari, chapelier...
Le camarade dévale les marches, retourner au feu, tout de suite, sinon qui sait. Rue Aubry-le-Boucher, la barricade c'est juste les éventaires du marché d'en face qu'ont traversé la rue : les charrettes à bras, les plateaux avec la bouffe encore étalée. Il éclate de rire : une pyramide d’œufs frais, ça c’est un rempart !
Et deux pas plus loin, à la hauteur de la rue Saint-Magloire, des planches de chêne, ferrées comme les portes d’une forteresse : le dessous du camion d'un sieur « Solin », ou « Rolin », - un bras sous le canon d'un fusil masque la première lettre -, « aubergiste ». Peint sur le flanc d’un deuxième camion : « Bourget commissionnaire en roulage ». Quel contraste avec les œufs !

Quand Fournier est tombé rue Planche-Mibray, quelques-uns, voyant la cavalerie de la Garde Municipale arriver de l’Hôtel-de-Ville qu’on croyait défendre, ont remonté la rue Saint-Martin puis, celle-ci sous le feu, tourné dans la rue de Venise. On s’est retrouvé sous les arcades de la Cour Batave. Le Mercure, là-haut, sur le campanile, a sans doute une bonne vision du champ de bataille mais au ras du pavé, c'est moins facile. On choisit au hasard la sortie côté Saint-Denis. On est bien tombé ! Rue Saint Magloire, c’est plus une barricade, c'est un vrai camp retranché. Il y a une banderole sur la devanture d’une pharmacie : AMBULANCE. On entend des chevaux piaffer à l’écurie, l’air a des odeurs de barrique et des fusils dépassent du moindre trou.

Une balle siffle, ce n’était que la première goutte, la grêle de plomb est tout de suite très drue. Ensuite, on ne comprend pas comment elle réussit à redoubler encore ; c’est pourtant le cas. A 7 heures et demie, alors que la nuit tombe, on attend toujours une accalmie.
- On dirait qu'on a toute la garnison de Paris sur le dos. S’il y avait des barricades ailleurs, les troupiers seraient pas tous là ; on est les derniers ?
On lève la tête vers le ciel : - Avec la nouvelle lune, on a des chances par les toits…

            Dans la nuit, Delahodde croise Victor Hugo, qu’il reconnaît, bien qu’il fasse noir comme un four dans la Vieille rue du Temple dont toutes les lanternes sont brisées. Les bivouacs des régiments de ligne ponctuent les boulevards jusqu’à la Madeleine. Place Royale, quatre grands feux encadrent la mairie d'où sort au galop un escadron de hussards. Les pelisses et les dolmans rougeoient devant les flammes.
            « 2 h du matin. Je rentre chez moi, écrit Hugo. Je remarque de loin que le grand feu de bivouac allumé ce soir au coin de la rue Saint-Louis et de la rue de l'Écharpe a disparu. En approchant, je vois un homme accroupi devant la fontaine qui fait tomber l'eau du robinet sur quelque chose. Je regarde. L'homme paraît inquiet. Je reconnais qu'il éteint à la fontaine des bûches à demi consumées puis il les charge sur ses épaules et s'en va. Ce sont les derniers tisons que les troupes ont laissé sur le pavé en quittant leurs bivouacs. En effet il n'y a plus maintenant que quelques tas de cendre rouge. Les soldats sont rentrés dans leurs casernes. L'émeute est finie. Elle aura du moins servi à chauffer un pauvre diable en hiver. »

            Le mardi matin, Delessert fait le point avec Malleval : une trentaine de tués dans la ligne et le double de blessés. Les insurgés comptent 70 morts, une cinquantaine de blessés, dont Barbès (à la tête et à la main). On en a arrêté 700 mais Blanqui comme Martin-Bernard ont échappé au filet.

La boulangerie de Briol est à gauche de la fontaine. Atget. Gallica
            Le premier jour de l’été, rue du Petit-Pont, un fort détachement de cavalerie déboule à grand train : la garde municipale, précédée d’un trompette, entoure un panier à salade : Martin-Bernard a été arrêté au lever du soleil. « Il se cachait depuis six semaine, écrit la presse, chez le boulanger Briol, rue Mouffetard, 26. On savait qu’il était gardé par une compagnie de la Société des Saisons, dont les membres occupaient les alentours de sa maison, prêts à lui donner l’alarme en cas de danger, et à protéger sa fuite, la maison ayant, dit-on, neuf issues différentes… »
            « Martin-Bernard est un homme de haute taille, mince et nerveux ; il a l’air très ferme et très résolu. Il a adressé, dit-on, une lettre à Me Emmanuel Arago, déjà chargé, comme on sait, de la défense de Barbès devant la Cour des pairs. Un supplément d’instruction étant désormais nécessaire, l’ouverture du procès est reportée au 27 juin. » Une cinquantaine de personnes viennent encore d’être arrêtées. Le seul nom que citent les journaux est celui du marchand de vins Jean Charles, à l’angle des rues du Pélican et de Grenelle Saint-Honoré.

  A 12h15, le samedi 29 juin, dans la salle des séances du Luxembourg datant du Directoire [la nouvelle, en construction depuis 1’automne 1836 n’est pas terminée], débute l'interrogatoire de Barbès. Il est le premier, assis à gauche et au premier rang, de la trentaine d'accusés : taille imposante, belle et grave figure, extrême pâleur due sans doute à ses blessures récentes, à la barbe châtain foncé et aux habits noirs. Un mélange d'assurance et de mélancolie...
Aperçu depuis le côté gauche de la tribune du public, il semble encadré par les drapeaux d'Ulm et d'Austerlitz, coiffé par le marbre de la lettre impériale : Sénateurs, Je vous envoie quarante drapeaux conquis par mon armée, etc.
Le président l'interpelle, Barbès se déplie, croise les bras sur sa poitrine :
- « Je ne me lève pas pour répondre à votre interrogatoire ; je ne suis disposé à répondre à aucune de vos questions. Si d'autres que moi n'étaient pas intéressés dans l'affaire ; je ne prendrais pas la parole...  »
La salle des séances, ici en 1820, mais elle était la même en 1839. Gallica

Mais concernant les nombreux prisonniers du 12 mai, explique l'accusé, les citoyens qui avaient été convoqués ce dimanche-là à 3 heures ignoraient tout et croyaient venir assister à une revue. Au lieu de quoi ils se sont vu donner des armes et des ordres; ils ont été entraînés, forcés par une violence morale, à les exécuter.
Sans doute faudrait-il expliquer au président pour le convaincre, ce qu'est une revue des Saisons, il ne doit pas s'en faire une idée bien nette. Le sectionnaire doit toujours être prêt à répondre à l'appel. Pour s'en assurer, les chefs lancent irrégulièrement, à échéance très brève, une convocation générale : au jour dit, dans chaque rue latérale d'une voie longue comme la rue Saint-Honoré, ou le boulevard depuis la Chaussée d'Antin jusqu'à la Bastille, le Dimanche attend à la tête de sa Semaine. Son Juillet vient relever auprès de lui l'état des troupes, et le Printemps auprès des Juillets. L'agent révolutionnaire, enfin, remonte la rue ; à chaque croisement, on lui rend compte. Il peut ainsi se faire une idée de l'effectif réellement et rapidement mobilisable.

            - « Selon moi, continue Barbès, ils sont innocents. Je pense que cette déclaration doit avoir quelque valeur auprès de vous ; car pour mon compte, je ne prétends pas en bénéficier. Je déclare que j'étais l'un des chefs de l'association, je déclare que c'est moi qui ai préparé le combat, qui ai préparé tous les moyens d'exécution ; je déclare que j’y ai pris part, que je me suis battu contre vos troupes... »
Barbès, qui a tout pris sur lui, tient néanmoins à se défendre de l'assassinat du lieutenant Drouineau que l'accusation lui impute comme « commis avec préméditation et guet-apens » :
- « Je le dis pour que mon pays, pour que la France l'entende. C'est là un acte dont je ne suis ni coupable ni capable. Si j'avais tué ce militaire, je l'aurais fait dans un combat à armes égales, avec les chances égales autant que cela se peut dans le combat de la rue, avec un partage égal de champ et de soleil. Je n'ai point assassiné, c'est une calomnie dont on veut flétrir un soldat de la cause du peuple. »

Sur la banquette de serge verte, le compositeur d'imprimerie Martin Bernard, à la gauche de Barbès, presque aussi grand mais blond autant que l’autre est foncé, est maintenant désigné par le président comme un autre chef des Saisons. L'accusé, lui, ne revendique aucun titre, il se borne à dire qu'il ne répondra à aucune question, et il s’y tient effectivement.
Un greffier donne alors lecture de pièces saisies sur lui quand on l'a arrêté, huit jours plus tôt, dans une boulangerie de la rue Mouffetard, en face de la caserne des gardes municipaux, où il avait réussi à se cacher pendant près de six semaines. Martin Bernard y a beaucoup écrit, de nouvelles moutures, semble-t-il, du questionnaire d'adhésion aux Saisons, qui tiennent compte de l'insurrection ratée :
- « Peut-être sommes-nous destinés à succomber encore une fois, et à rejoindre dans la tombe ou dans les cachots de Philippe les martyrs du 12 mai. La mort et la prison ne t'effraient-elles point ? Consulte tes forces. Tu n'hésites pas ? »

Mais surtout, il a introduit dans le cérémonial un véritable manifeste de la société.
« - Question. Dans quel but viens-tu près de nous ? - Réponse. Pour me faire recevoir dans une association dont le but est de renverser par les armes la royauté, et d'y substituer la république.
Question. Dis-nous ce que tu penses de la royauté, et ce que tu entends par la république ? - Réponse. (Comme le récipiendaire ne fait pas toujours une réponse complète à ces deux questions, le citoyen chargé de le recevoir ajoute :) Nous allons en peu de mots, sur ces deux questions, compléter ta pensée et te développer la nôtre :
Le but de l'association est de renverser par les armes la royauté, et d'y substituer la république. C'est le riche qui est tout dans cette société : c'est lui qui fait les lois, qui règle, sans contrôle et sans discussion, les conditions du travail, qui fixe le salaire de l'ouvrier. Et si ce dernier, de guerre lasse, sort parfois de son apathie pour réclamer son droit, pour faire entendre la voix de la justice, on l'emprisonne comme un vil scélérat, on l'appelle populace, canaille, séditieux.
Sur les débris fumants de la royauté et de l'aristocratie, nous voulons établir la république et le règne de l'égalité. Nous voulons renverser tous les privilèges attachés au hasard de la naissance. Nous voulons que tous les hommes aient le droit de manger, c'est-à-dire le droit de travailler, que leur existence, enfin, ne soit pas livrée aux caprices et aux agiotages de quelques monopoleurs industriels qui font à leur gré la hausse et la baisse. Nous voulons substituer l'esprit d'association à l'esprit d'individualisme et d'isolement que les oppresseurs du peuple ont organisé dans la société pour l'exploiter en toute sécurité. L'état devra assurer à tous, sans exception, une éducation commune et gratuite ; car l'instruction est à l'âme ce que le pain est au corps. Sous le gouvernement républicain, tout homme âgé de 21 ans, et qui n'a pas forfait à l'honneur, devra être électeur. Enfin, nous voulons une refonte de fond en comble de l'ordre social. »

Le président est revenu à Barbès qui, devant son insistance, lâche ces mots :
            - « Quant à me défendre devant vous, je vous ai déjà dit que cela ne me convenait pas... Quand l’Indien est vaincu, quand le sort de la guerre l’a fait tomber au pouvoir de son ennemi, il ne songe point à se défendre, il n’a pas recours à de vaines et inutiles paroles : il se résigne et donne sa tête à scalper. Je fais comme l'Indien, moi... je vous livre ma tête. »

            Le 12 juillet, Barbès est condamné à mort. Le lendemain, une marche de plus de 1000 étudiants et ouvriers, en direction du Luxembourg, doit être dispersée par la police. Le même jour, Me Dupont est allé avertir le garde des sceaux qu’un jeune homme ressemblant à Barbès lui a avoué être responsable du meurtre de Drouineau. Mme Augusta Carle, la sœur de Barbès, s’est jetée aux pieds du Roi. Victor Hugo a fait parvenir au souverain cette supplique :
« Par votre ange envolée ainsi qu'une colombe ! 
Par ce royal enfant, doux et frêle roseau ! 
Grâce encore une fois ! grâce au nom de la tombe ! 
Grâce au nom du berceau ! »
source: Gallica
[Il y est fait allusion au décès de Marie d'Orléans, seconde fille de Louis Philippe, sculptrice, élève d'Ary Scheffer, le 6 juin 1839, et à la naissance du fils du dauphin, le 24 août de l'année précédente.] Le roi décide, contre l’avis du conseil des ministres, de commuer la peine en travaux forcés à perpétuité. Le dimanche 14 juillet à 16 heures, Barbès, dans une camisole de force depuis deux jours, comme c’est la règle pour les condamnés à mort, apprend par sa famille la commutation. A 3 heures du matin son fourgon cellulaire part pour le Mont Saint-Michel.

            Le 14 octobre, Blanqui est arrêté à 6 heures et demie du matin alors qu’à l’hôtel Daumont, rue de l’Hôtel de Ville,  il vient de monter sur l’impériale de la voiture publique de la Bourgogne, le dernier, en retard, l’appel étant déjà fait. Quatre agents en civil, assis dans la voiture comme de simples voyageurs, font stopper le postillon et se saisissent de lui. Blanqui tente d’avaler quelque chose mais en est empêché. Cinq membres des Saisons, qui l’avaient accompagné jusque dans la cour des diligences, sont arrêtés : Honoré Breton, imprimeur ; Théodore Winturon, lithographe ; Aristide Bouvet, médecin ; Alexis Dubois, rentier ; Auguste Costis, graveur. Le plan de Blanqui était de gagner Châlons-sur-Saône et d’y prendre le bateau pour Lyon afin de rejoindre la Suisse. La police savait que telle était la destination finale et tous les moyens de transport étaient couverts, aussi bien les bateaux à vapeur vers la Haute Seine que les relais hors des barrières des voitures nombreuses partant vers la Bourgogne.

            A la révolution de février 1848, Lucien Delahodde était démasqué comme un indicateur de police, immatriculé rue de Jérusalem, sous le pseudonyme de ‘Pierre’, depuis 1838.