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ANDRE CITROËN VS VINGT MILLE OUVRIERS



Pour le 100ème article de ce blog, le texte d’une conf donnée dans le cadre d’une soirée André Citroën à la mairie du 9ème arrondissement.


Celle-ci commençait par la projection du film de Léon Poirier, Autopolis. Sur le dépliant publicitaire qui en faisait « le film du Salon de l’auto » de 1934, ce « reportage » était présenté comme « La plus passionnante des féeries du monde moderne », qui devait satisfaire aussi « notre cœur de Français », c’est dire s’il était loin du reportage et proche du conte de fées patriotique. D’autant qu’il était l’œuvre de Léon Poirier, le réalisateur maison d’André Citroën, auquel le « seigneur de Javel » avait donné à remonter le film d’André Sauvage consacré à la Croisière jaune qui avait eu l’heur de lui déplaire. Ce que Poirier avait fait, si j’en crois la NRF, en « falsifiant, interpolant sans le moindre scrupule » pour aboutir à une « oeuvre de propagande franco-citroïque ». Les deux fruits du même Poirier seraient diffusés, Autopolis en 1ère partie de la Croisière jaune, à l’Olympia du bd des Capucines, et au cinéma des Champs-Élysées.


La voix off du film nous dit de sa cité de l’auto : « 90 ha, 25 000 habitants, 16 000 machines ». A condition d’agglutiner les sites de Javel, Grenelle et Gutenberg dans le 15ème, et ceux de Levallois, Clichy, St-Ouen-gare et St-Ouen-Épinettes en aval de la Seine. Pour le roi de l’organisation scientifique du travail, de la rationalisation, tout ça est bien morcelé ; l’expression Autopolis conviendrait bien mieux au caractère compact de Renault Billancourt.
La doctrine Citroën, rabâchée à l’envie, c’était “à l’ouverture des portes, le matin, il ne doit pas rester en stock une seule pièce fabriquée la veille ; le soir, le service commercial doit avoir fait disparaître toutes les voitures construites dans la journée.“ Ca ne devait pas être simple le flux tendu de St-Ouen à Javel en passant par Clichy et Levallois !
C’est que ce caractère éclaté de l’entreprise était destiné à éviter de trop grosses concentrations ouvrières, et l’esprit revendicatif qui va avec. Et de ce point de vue-là, c’était réussi. Lors de la grève de 1924, la Révolution Prolétarienne de Pierre Monatte estimait le nombre de syndiqués pour 11 000 ouvriers de Citroën à “300 au grand maximum“. Lors de celle du printemps 1927, A. Mahouy écrit : « Clichy, 20 syndiqués dans la boîte, beaucoup de coloniaux, pas mauvais salaires, ne bouge pas. Levallois, une quarantaine de syndiqués ; St-Ouen : environ 80 syndiqués, la section reprenait vie depuis 5 ou 6 mois [après sa décapitation suite à la grève de mai 1926]. Aucune organisation inter-usines, pourtant si indispensable pour mener un travail à bien. Pas de contact, aucun rapport entre les syndiqués. A St-Ouen on ne sait pas ce qui se passe à Levallois, ni à Javel et réciproquement. »

La vidéo faisant entendre la voix de Jacques Prévert (voir notre précédent article) venait en contrepoint. Son texte date du 21 avril 1933, à l’occasion du 30ème anniversaire (par anticipation) de l’Humanité, salle Bullier, et en pleine grève Citroën. Il s’agit en fait d’Actualités, forme de chœur parlé dont le groupe Octobre, comme les autres groupes de la Fédération du Théâtre Ouvrier de France, est coutumier. Ce 21 avril 1933, c’est Marcel Jean, un peintre récemment arrivé aux surréalistes et plus récemment encore à Octobre, qui traverse la scène, une lampe de poche à la main et, sous son faisceau, déplie une feuille de papier. Il lit : “À la porte des maisons closes, / C’est une petite lueur qui luit. / C’est la lanterne du Bordel capitaliste. / Avec le nom du tôlier qui brille dans la nuit. / Citroën… Citroën…” Avant que le texte ne finisse, le reste du groupe Octobre l’a rejoint, dans l’ombre, puis la lumière se rallume et tous scandent en chœur : “Vive la grève !“

Tout commence dans le 9ème arrondissement, dans le triangle des rues Laffitte – Châteaudun – La Fayette. Le père d’André Citroën est un diamantaire juif néerlandais qui a émigré à Paris, où son fils nait en février 1878, au 44 rue Laffite. On déménage ensuite rue de Châteaudun, et le père s’y défenestre, alors que son fils n'a encore que 6 ans (1884). Après le suicide paternel, la famille s’installe au 62 rue Lafayette. L’enfance et l’adolescence d’André Citroën se passe là, et, à l’autre bout du 9ème, au lycée Condorcet. André entre au « petit lycée » de la rue d’Amsterdam, tout neuf, (il a ouvert quatre ans plus tôt), le 1er octobre 1885, en 9E C. Le petit lycée, c’est l’école primaire des bourgeois : mitoyenne du lycée (ou presque dans le cas de Condorcet), payante, avec en plus de l’enseignement ordinaire, une langue vivante et le latin. On y reste de la 11ème à la 7ème, avant de passer au lycée tout court.
André Citroën passe en 6ème au « grand Condor » l’année ou Marcel Proust y est en terminale, et avec lui les deux frères Halévy (et fils du librettiste d’Offenbach), Léon Brunschvicg (qui fondera avec l’aîné des Halévy la Revue de métaphysique et de morale); les trois frères Reinach y ont été dix ans plus tôt.

La sortie du lycée Condorcet, par Jean Béraud, 1903.
Les lycées de la rive gauche sont intellectuels, ceux de la rive droite bourgeois, Condorcet tient des deux, de par la présence, en particulier, d’“un grand nombre d’élèves protestants et israélites, le lycée [jouant] un rôle éminent dans l’émergence du « franco-judaïsme », dans la constitution du réseau dreyfusard, dans l’histoire de la Ligue des droits de l’homme.
Théodore Reinach notera plus tard, dans un discours de distribution des prix du 13 juillet 1924, que « ce qui donne à Condorcet sa physionomie à part, c’est ce mélange bien parisien de sérieux précoce et de grâce légère, de discipline indulgente et de fronde inoffensive, d’ardeur pour l’étude et de goût pour le plaisir ».
C’est d’une certaine façon un portrait d’André Citroën, l’industriel qui va être « un des rois de Paris, un des rois de la terre. » Reportons-nous à la nécrologie du Monde Illustré, en juillet 1935, qui lui attribue cette double couronne : « Il a pour secrétaires le fils du président Millerand [sans doute Jacques, qui sera gendre d’un Lazard de la banque, puis associé à cette dernière] et le fils du général Weygand. Au moment le plus critique, par une espèce de défi au destin, il n'hésite pas à changer tous ses modèles pour construire sa supertraction, à démolir et à faire rebâtir son usine, à remplacer son matériel et pour consacrer ces transformations, il reçoit dans un banquet de 6.000 couverts. »
Il a pour secrétaires le fils d’un président de la République et le fils du major général des armées alliées dans la Grande Guerre ! Et vous aurez noté les mots de Prévert : « Il a des colonels sous ses ordres ». Pas des juteux, des adjudants-chefs, des colonels ! Ce n’est pas une image. Les chefs du personnel d’André Citroën seront successivement puis simultanément, le colonel Lanty, dès 1922, qui a été du cabinet d’Albert Thomas, ministre de l’Armement, puis et avec lui le colonel Fontana, attaché à la maison militaire du président de la République, Alexandre Millerand, après la fin du mandat de celui-ci en 1924.
D’ailleurs dans la grève de 1933, antérieure au texte de Prévert, une chanson créée par l’un des ouvriers de l’usine affirmait : « Nous n’rentrerons en chaîne / Qu’après complète satisfaction ; On matera votre haine / A toi et tes fameux colons… »

D’André Citroën le magnifique, on connaît aussi la passion du jeu. Dans une lettre à sa fille Cécile (une vraie lettre, personnelle, expédiée de Nice après le carnaval), Paul Éluard discutant avec elle de l'injustice, de l'opression, finit ainsi: "Je m'excuse de t'envoyer le petit problème trop simple ci-joint. Mais fais-le et j'espère qu'il te fera saisir la monstrueuse inégalité qui règne dans la société actuelle. En U.R.S.S., ton pays [Cécile est la fille d'Hélène Dmitrovnie Diakonova Gala], cela n'existe plus." Le problème est le suivant : “Monsieur Citroën est un fort joueur de baccara. Il lui est arrivé, la saison dernière, à Deauville, de perdre trois millions en une nuit. Un manœuvre, travaillant à la chaîne, c’est-à-dire en répétant toujours le même travail des années entières, 8 heures par jour, gagnant aux usines Citroën 4 francs de l’heure, combien de manœuvres devront-ils travailler pendant toute leur vie – un homme peut travailler en moyenne pendant quarante ans – pour payer le plaisir d’une seule nuit de Monsieur Citroën ?”

Dans le texte de Prévert, vous aurez entendu : « il a son nom sur la Tour », et vous aurez vu, sur celle-ci, son nom, celui de sa firme, en lettres de vingt mètres de haut, composées de deux cent cinquante mille ampoules de six couleurs, visibles de quarante kilomètres à la ronde. Tout cela avait commencé le 4 juillet 1925 et ne s’éteindrait qu’avec la faillite de l’entreprise près d’une dizaine d’années plus tard.
Et vous aurez noté qu’il n’y a pas que son nom mais aussi celui de ses modèles, actualisé, et par exemple, après leur sortie en 1928, la “C 4“, la “C 6“. André Citroën ne fait pas seulement sur la Tour Eiffel de la communication qu’on dirait aujourd’hui institutionnelle, il l’a transformée en un panneau publicitaire du type le plus banal !


Il faut mesurer à sa juste proportion cet accaparement privé de l’espace public, et qui plus est du monument symbolique de Paris. Sous la Troisième République, c’est Paris la Mecque du capital. Paris, qui a trouvé bon d’honorer, pour son centenaire, non la Révolution mais la révolution industrielle, Paris seule ville du monde qui ait après cela pour emblème le produit de démonstration d’une entreprise, au nom de son constructeur, la Tour Eiffel (là où les USA ont la statue de la Liberté ou l’obélisque à George Washington) ; la seule qui ait osé louer son monument totémique à un annonceur (imagine-t-on la publicité de Ford sur la statue de la Liberté ?)
La (courte) vie d’André Citroën se confond exactement avec cet apogée du capitalisme : il est en 6ème quand finit de s’élever la tour de M. Eiffel, pour laquelle il se passionne, en même temps qu’il dévore Jules Verne ; il meurt le 3 juillet 1935, le jour où le Parti radical décide de rejoindre le Front populaire.

A 20 ans, en pleine affaire Dreyfus, André Citroën est entré à Polytechnique. Ensuite, il a créé une petite société d’engrenages à Grenelle. En 1908, il a pris la direction de l’usine Mors, (48 rue du Théâtre), et fait passer la production de 125 à 1 200 voitures par an. Pendant la guerre, il devient le premier producteur d’obus.
D’emblée, il met en scène sa grandeur : l’usine de Javel datait de juillet 1915, son extension, en 1917, est inaugurée par le ministre de l’Armement, Albert Thomas. Elle est dotée d’une garderie d’enfants de 150 places, d’une pouponnière de 60 berceaux – n’oublions pas qu’en ces années de guerre, la main d’œuvre est devenue essentiellement féminine – d’un cabinet dentaire, d’une infirmerie, de bains-douches. La cantine de 2 700 couverts, (on y dispose de 45 minutes pour prendre son repas), est transformée tous les samedis soirs en cinéma où sont diffusés des films industriels : toutes les opérations de la fabrication sont filmées et montrées en détail avec explications au personnel chargé de les exécuter.
Le 12 juillet 1917, Albert Thomas, ministre de l'Armement, inaugure la cantine du personnel. Gallica

Le Club, salle de billard et de distractions, est destiné à resserrer les relations amicales entre chefs de services. L’usine dispose d’un magasin coopératif rue de la Convention. Une Amicale des Employés Citroën (AEC) permet de s’adonner à la musique, à la comédie et au chant.
Mais la Revue philanthropique de novembre 1920, s’attriste de ce que « la luxueuse chambre d'allaitement dont M. André Citroën a répandu les photographies dans le monde entier a été fermée ». Renault a également fermé la sienne (mais il s’était moins répandu à son sujet) ; la main d’œuvre féminine n’est plus majoritaire.
45 minutes pour le repas ? Pour qui donc ? En 1933 encore, les ouvriers de Citroën ne disposent que d’un quart d’heure et font grève pour porter ce temps à une demi-heure, ce qui leur sera refusé !
Autopolis fait pire. Il nous fait entendre la sirène de midi, et voir chacun quitter son poste, puis celle de 13h30 en nous annonçant que “le travail reprend“. 1 h 30 de pause ? Pour la seule maîtrise ? Pour ceux que l’on voit se rendre au luxueux d’entreprise, tandis que les ouvriers soit passent le portail en courant (sans doute ceux qui vont manger leur casse-croûte dehors), soit achetent leur litre dans un réfectoire aussi sinistre qu’un bistrot de banlieue, et repêchent leur gamelle dans le bain-marie. ¼ d’heure pour réchauffer la gamelle et l’avaler ? Parce que, rappelons-le, c’est d’1/4 qu’ils disposent dans la vraie vie.
Au premier semestre de 1932, on pourra lire dans la presse que « Les ouvriers de M. André Citroën ont bien de la chance : un patron moderne les a nantis de radio-réfectoires. » Un studio a été installé à Javel (inauguré naturellement par pas moins qu’1 ministre et 2 secrétaires d’État). Il est relié aux autres usines. Il diffusera pendant le repas de midi, concerts ou émissions tournées sur place, causeries sur les sujets les plus variés : œuvres sociales, enseignement technique, organisation des ateliers et du travail, conseils d’hygiène, d’éducation physique.
Un ¼ d’h pour bouffer et il faudrait en plus se taire pour écouter des sermons patronaux ?! Mais bien sûr, quand la presse dit « ouvriers », ce n’est pas d’eux qu’il s’agit mais du personnel qui fréquente le restaurant.

Dans Autopolis, on voit un Africain, qui nous est désigné comme « un Noir mélancolique » ; aux forges et fonderies de Clichy, « les plus modernes d’Europe », les travailleurs coloniaux et étrangers forment la majorité du personnel, et ce dangereux travail est considéré comme un travail de manœuvre, payé comme tel.
On voit que la main d’œuvre féminine est nombreuse, au caoutchouc, à la tapisserie, au lustrage, à la sellerie, aux équipements électriques ; et elles aussi sont le plus souvent manœuvres.
Femme-bagues, le photographe associe. 1927. Gallica

On voit que presque tout se fait à main nues : la coulée de l’aluminium (pensez, il suffit pour sa fonte de 650 degrés), le déplacement des carters, des vilebrequins au sortir du feu, l’ébarbage, l’emboutissage, une équipe le flanc de Traction d’un côté, une autre la retirant du côté opposé, sans qu’aucune grille de protection ne vienne s’abaisser entre la machine et ses servants.
 Ils sont 44% de « manœuvres spécialisés » chez Citroën, souvent d’anciens ouvriers qualifiés dans un autre métier. La corporation de la serrurerie, par exemple, a été littéralement vidée de ses compagnons par l’industrie automobile, offrant des salaires supérieurs. Ces manœuvres sont dit spécialisés parce qu’ils sont asservis à la machine, à une tâche unique. Et puis il y a encore le manœuvre tout court : déchargeur, etc., homme à toute main.

En 1923, Citroën rachète à la Somua l’ancienne usine Farcot de l’avenue de la Gare, à Saint-Ouen, et en construit une seconde au plus près de Paris, rue Émile Zola, dans le quartier des Épinettes. L’adoption de la carrosserie tout acier fait équiper St-Ouen-Épinettes de 250 presses, dont des Toledo de 1 400 tonnes de la hauteur d’une maison de trois étages. Toute la tôlerie découpée ou emboutie des châssis sortira des Épinettes.
Le salaire est partout divisé en deux parties, explique A. Mahouy, chaudronnier à St-Ouen, dans la Révolution prolétarienne : d'une part le taux d'affûtage qui varie suivant la catégorie (d’ouvriers), d'autre part le boni. Chez Citroën les pièces n'ont pas de prix ; elles sont payées « au temps minute » (c’est-à-dire qu’un prix est affecté à la minute de la durée allouée par le chronométrage à chaque pièce). Au mois d'août 1926, pour le calcul du boni, le “temps minute“ était de 2 centimes, ce qui donnait pour l'heure un boni de 2 cents x 60 = 1 fr. 20.
Le démonstrateur vient faire le travail devant vous en présence du chronométreur, puis on vous donne au mieux 3 jours pour vous y mettre. Chacun comprendra que ce n’est pas la même chose de travailler 1 heure à plein rendement et 8 heures sur le même rythme.
« Si un ouvrier n’arrive pas à faire son opération dans le temps qui lui est dévolu, on le met à la porte. La vitesse de la chaîne est réglée par la direction, sans aucune intervention de la part des ouvriers ; certaines chaînes ont même plusieurs vitesses, si ce n'est toutes, et dans les cas de presse on accélère sans demander l'avis des principaux intéressés qui n'en peuvent mais, se demandant ce qui leur arrive. »
Malgré quoi, l’ouvrier – s’il n’a pas été éliminé - trouvera toujours des combines pour grappiller un peu de temps, pour souffler ; c’est alors qu’intervient le mouchardage, omniprésent chez Citroën.
1927, un convoyeur passe. Gallica

 En 1926, avec le temps minute à 2 centimes, latitude était donnée aux ouvriers habiles d'atteindre 1 fr. 75 de l’heure. En 1927, le temps minute est porté à 2,5 centimes, il doit même être porté à 3 centimes, et pourtant, à la paye, les ouvriers constatent qu’ils ont touché moins. C'est qu'on a fait donner les chronométreurs pour rogner le nombre de minutes qu'il faut théoriquement pour une pièce. On augmentait le prix mais on diminuait le temps.
Et puis, en mars 1927, quand a commencé l'organisation d'usinage de la nouvelle voiture, la B. 14, est entrée en application la méthode du travail en équipe, dite travail à la commandite, remplaçant le travail et le boni individuels : c'est-à-dire que le boni rapporté par exemple, par trois cents voitures sorties dans une journée devait être réparti, à la fin de la quinzaine, entre tous les ouvriers, qu'ils travaillent à Javel, à Clichy, à Levallois ou à St-Ouen.
Lorsque Citroën a voulu porter sa production journalière à 500 voitures, on sait qu'il a embauché une certaine quantité d'ouvriers qui n'étaient forcément pas au courant du travail. Le boni collectif des équipes, du coup, a diminué dans certains cas jusqu'à 50 cts de l'heure, malgré que le temps minute ait été porté à 2,5 cts.

Au 4ème congrès de la Fédération unitaire de la métallurgie, en décembre, Mahouy, délégué de la Seine pour la minorité anarcho-syndicaliste, expliquera : « Boni individuel et boni collectif n'ont rien à voir au fond avec la rationalisation. La véritable lutte est celle de la limitation de la production, c'est-à-dire de la limitation de l'effort demandé. Et ce n'est qu'en intervenant dans la fixation du temps alloué pour faire tel travail, ce n'est qu'en intervenant dans la fixation de la vitesse à donner à la chaîne, ce n'est qu'en contrôlant le chronométrage et la démonstration qu'on luttera vraiment contre la rationalisation. En dehors de cela, toute lutte est stérile. »
 En 33, à Javel, on comptera 17 chaînes de 112 m de long chacune aux ateliers de montage, de décapage et de peinture.

Mais laissons la parole à Georges Navel, ajusteur-outilleur aux Épinettes au tournant des années 20 et 30, qui raconte dans Travaux son expérience de la boîte (pp 99 à 108 de l’édition Folio).
« C’est avec effroi que j’entrai pour la première fois dans le hall de l’usine Citroën de Saint-Ouen. En pénétrant dans le boucan formidable, je me disais : « Mon vieux, tu vas souffrir. Est-ce que tu vas pouvoir tenir dans ce vacarme ? »
Je voyais les autres, d’abord les traceurs dont le travail exige calme, concentration. Debout devant de vastes marbres, ils poussaient le trusquin, un trait, s’arrêtaient pour lire, sur de grandes feuilles bleues, les dessins, une nouvelle cote à reporter. Je voyais ça comme un tour de force, en m’étonnant aussi qu’un hall si bruyant, si agité, puisse être un atelier d’outillage. Comment faisaient-ils, les fraiseurs, les tourneurs, les rectifieurs, pour ne pas perdre le nord ?
Les autres devaient être bâtis d’une matière spéciale, nécessaire à l’industrie J’essayerais d’être fait comme eux.
Tout l’espace, du sol à la toiture du hall, était haché, occupé, sillonné par le mouvement des machines. Des ponts roulants couraient au-dessus des établis. Au sol, dans d’étroites travées, des chariots électriques gênaient pour circuler. Des presses colossales, dans le fond du hall, découpaient des longerons, des capots, des ailes, avec un bruit pareil à des explosions. Entre-temps, la mitraillade des marteaux-revolvers de la chaudronnerie reprenait le dessus sur le vacarme des machines. (…) Dans le travail, les équipes devenaient rivales, les compagnons se disputaient l’aide des ponts roulants, l’usage des petites meules pneumatiques. (…) Il n’y avait pas assez de machines à percer, le petit outillage manquait. Les matrices dont nous faisions l'assemblage pesaient souvent plus d'une tonne. (...) Les presses monumentales en avaient besoin pour entretenir leur mouvement de mâchoires. Si elles s'arrêtaient, c'était la paralysie dans divers secteurs de l'usine. Les voitures d’un modèle nouveau ne sortiraient pas à la date prévue. C’était aussi une grosse perte d’argent pour Citroën. Pressants, flatteurs, excités, les chefs en blouse blanche talonnaient les chefs d'équipe, nous tenaient en haleine, nous éperonnaient, toujours cordiaux. En se dépêchant il semblait qu'on leur rendait un service personnel. Jamais de menaces, leur insistance cordiale suffisait pour nous maintenir sous pression, rapides, fébriles, avançant la tâche autant que nous le pouvions. Pour ressaisir une meule pneumatique que l'équipe voisine nous avait chipée la veille, on se faisait plat, jovial, caressant, dans un échange hâtifs de mots décisifs et de sourires, pour revenir avec victorieusement. On parvenait à une vitesse de gestes étonnante. Ouvrir un tiroir, l'explorer, en retirer un outil, repousser un tiroir, ne prenait qu'un instant. On était déjà occupé à une perceuse. On agissait comme dans les films fous où les images se suivent à une vitesse extrême. On gagnait du temps. On le perdait, à attendre la meule, la perceuse, le pont roulant. Ces trous dans l’organisation d’une usine qui passait pour fonctionner à l’américaine, c’était de la fatigue pour nous.
Plus encore que l’insistance des chefs, l’énorme tamtam des machines accélérait nos gestes, tendait nos gestes, tendait notre volonté d’être rapides. Le cœur essayait de s'accorder à la vitesse de claquement des courroies. Dehors, l’usine me suivait. Elle m’était entrée dedans. Dans mes rêves, j’étais machine. Toute la terre n’était qu’une immense usine. Je tournais avec un engrenage. »




Chez Citroën, la circulation est encore plus intégrée que la fabrication. Le magnat de Javel a eu très tôt une société de crédits pour favoriser la vente de ses voitures ; une société de Taxis, dès 1924, avec près de 2 500 voitures marron à bande orange, répartis en dix dépôts ; une société de transports, et l’on pouvait lire, dans le Populaire d’août 1932, sous ce surtitre « Vers le plus grand Paris », que « De luxueux autobus (allaient) relier la Capitale à la Grande Banlieue ». Il s’agissait de faire partir de place de la Concorde, des autobus assurant des liaisons rapides avec Fontainebleau, Étampes, Melun, Meaux, Coulommiers, Pontoise, Senlis, Mantes, Rambouillet, Creil, qui, pour ne pas concurrencer les transports publics de la Société des T. C. R. P., n’auraient leurs premiers arrêts qu’une fois franchies les limites du département de la Seine. Cette même année 1932, André Citroën lançait encore une société d’assurance automobile (et s’attirait du même coup les foudres des 300 000 courtiers et agents français).
Citroën est partout et il est Citroën le magnifique. A l’occasion du Salon de l’auto de 1928, il ouvre en sus de celui du 42, Champs-Élysées, un nouveau magasin place de l’Opéra (au r-d-c de l’immeuble de 1908, entre le bd des Capucines et la rue de la Paix ; auj. Commerzbank et Benetton), qu’il qualifie simplement de « plus beau du monde ». Et quatre ans plus tard commence la construction du somptueux garage de Lyon, le plus imposant de la vingtaine de garages de province, dû à l'architecte Maurice-Jacques Ravazé, aujourd’hui classé monument historique et en rénovation.
Lyon en rénovation SUD Architectes Asylum
Ses usines elles-mêmes sont faites pour la montre ; comme on le voit dans Autopolis, tout ou presque y est étiqueté pour le visiteur. Et pas seulement l’invité de marque ; pendant le Salon, chacun peut faire la demande d’une visite, par écrit, en l’accompagnant d’un mandat de 20 francs par personne, somme « destinée à la caisse de secours des ouvriers de l’usine » : Citroën vous fait de surcroît philanthrope.
1931 est son apothéose : les hommes d’affaires américains, pour leur 8ème « Congrès des industries majeures », organisé à l’université de Columbia, l’ont choisi pour exposer « l’état présent de l’industrie automobile », aux côtés de Fritz Thyssen qui fera le point sur l’industrie métallurgique, de Carl S. von Siemens pour un bilan des industries électriques, du Dr Wilhelm Cuno, ancien chancelier de l’Empire allemand et DG de la compagnie de transport maritime Hamburg-American Line, ou HAPAG, pour l’état de la marine marchande, et de deux secrétaires d’État américains qui consacreront respectivement leurs exposés à l’agriculture et au commerce.
André Citroën s’y livre à un vibrant plaidoyer pour la propagande en faveur de la voiture, qui doit viser en particulier les enfants, - « Je vends chaque année en France 200 000 jouets automobiles » [modèles réduits, ainsi que des Citroënnettes, voitures à palonnier que Paulin Ratier, fournisseur pour l’aviation, lui fabrique à Montrouge] ; « dans toutes les écoles », « il faut développer les connaissances (automobiles) des instituteurs et des élèves » ; « quant aux bébés, il faut que les trois premiers mots qu’ils apprennent à prononcer soient “maman, papa, auto“ ». Phrase qu’il transformera, en un banquet de fin de Salon pour ses concessionnaires en “Papa, Maman... et Citroën !”.

Citroën achète chaque premier du mois une page dans tous les grands quotidiens, diffusant ainsi à 15 millions d’exemplaires Le Citroën, « page des propriétaires et futurs propriétaires de voitures Citroën ». Citroën est, on le sait, sur la tour Eiffel, sur les Grands Boulevards par des panneaux lumineux, dans le ciel en lettres de fumée que tracent des avions. Des caravanes de ses automobiles apportent leur réalité à toucher dans le pays profond.
La devise de la maison est : « Citroën en tête, de loin ». Dans un message de 1929 à ses concessionnaires et agents, André Citroën se fait emphatique : « Je vous ai promis que les voitures Citroën seraient partout et toujours les meilleures ». En contrepartie, « faites régner parmi votre personnel un esprit de collaboration, l’esprit de la ruche ».
 Pour le réseau, il a créé un Dictionnaire des réparations, un Catalogue des pièces détachées, proposé les échanges “Standart“, ouvert une école de réparations où les contremaîtres de ses concessionnaires viennent se perfectionner. Il a mis sur pied, dès 1928, un corps d'inspecteurs de l'exportation destiné à étudier sur place les marchés et les conditions d'une bonne organisation des ventes pour chacun d'entre eux.
Mais ne croyez pas qu’il s’agisse seulement de vendre des voitures. Citroën est le bras automobile (à chenilles) de l’expansion française, le géomètre-arpenteur de la France des 5 continents. Quand le 17 décembre 1922, sa caravane quitte Taggourt (Algérie) pour rallier Tombouctou, qu’elle atteindra le 7 janvier, il s’agit de « tracer la voie intérieure de l’empire français d’Afrique ».
Aussi, lors de l’Exposition coloniale de 1931, le Pavillon Citroën est-il situé à l'entrée de l'Exposition, à droite de la porte d'Honneur, inauguré par le Maréchal Lyautey quatre jours avant l'inauguration officielle de l'Exposition, tandis que Le Citroën explique – sous ce titre : “La pénétration coloniale par l'automobile“ – « Il convenait qu'un des pavillons de l'Exposition Coloniale de 1931 fixât dans la pensée des Français et des visiteurs étrangers le souvenir des grands raids organisés par M. André Citroën à travers le Sahara », etc.


A la sortie de chaque nouveau modèle, Le Citroën explique que les voitures « sont construites avec un matériel à peu près entièrement neuf, bénéficiant des tout derniers perfectionnements techniques. » Quand l’entreprise connaîtra des difficultés, en 1934, la revue Esprit racontera : « A peine survient-il une modification technique dans l’industrie automobile qu’André Citroën met tout son matériel aux ferrailles et outille ses usines entièrement à neuf. Pour une modification sur le coffre arrière de la traction avant, difficile d’accès de l’avis de nombreux agents, on fait à André Citroën, dans ses services, un devis d’outillage de 3 millions. André Michelin, présent, n’en revient pas, fait étudier le même problème chez lui, où l’on aboutit à 80 000 francs, parce qu’on modifie des machines existantes, au lieu de les jeter à la ferraille comme d’usage à Javel. »
Toujours à en croire Esprit, la banque Lazard aurait posé comme condition, pour venir en aide à la société au chevron, la réduction des appointements d’André Citroën, qui touchait 18 millions au titre d’administrateur-délégué, indépendamment de ce qu’il percevait en tantièmes comme administrateur, et en bénéfices comme principal actionnaire.

Mais pour son personnel, Citroën le magnifique se transforme en Citroën le parcimonieux : à la moindre grève, il répond par le lock-out, et souvent à la grève partielle par le lock-out général. C’est le cas en 1924 où, pour une grève de la section carrosserie-tôlerie, (900 ouvriers), causée par la réduction de moitié du temps de fabrication des carrosseries alloué, il ferme Javel à ses 7 500 ouvriers et, malgré 5 semaines de lutte, ne cèdera rien.
Au début de 1927, il fait augmenter la production de 15% à salaire identique, puis supprime les 30 centimes horaires de vie chère à tout le personnel au prétexte que chacun doit prendre sa part d’une diminution des prix de vente destinée à favoriser les exportations. Et, pour les ouvriers, la réduction du salaire horaire lui semble compensée par une augmentation de la durée hebdomadaire de travail de 44 à 48 heures ! Quand la grève démarre, le 20 avril, à l’usine de moteurs de Gutenberg, Citroën licencie une équipe entière.
Des grèves Citroën, on a les photos de Willy Ronis, de 1938...
Le 7 mars 1933, Saint-Ouen-Gare constatant des diminutions de vingt à quarante-cinq centimes sur le « boni », débraye. Les grévistes s’accordent sur : le refus des diminutions de salaire et de toute accélération de la cadence ; l’affichage du boni trois jours avant la paye et celui du prix des pièces ; des délégués à la sécurité et à l’hygiène élus et révocables par l’ensemble des ouvriers ; l’application intégrale de la journée de 8 heures sans dérogations. Le mouvement s’étend à Grenelle et Javel quand il devient évident que Citroën envisage une réduction générale des salaires de 10% – celle-ci, pour certains postes et ateliers, pourra atteindre 25 et même 30%. Le 29 mars, à 16 heures, après un nouveau débrayage dans un certain nombre d’ateliers, Citroën licencie tous ses ouvriers (20 000 personnes), et annonce par voie d’affiches : « Toutes les usines sont fermées jusqu’à nouvel ordre. Une nouvelle affiche fera connaître les dates et conditions nouvelles d’embauche. »
Le 1er avril 1933, « Les techniciens et employés des usines Citroën protestent unanimement contre ces mesures d'aggravation de leurs conditions d'existence déjà très précaires, mesures que la maison Citroën ne saurait du reste justifier ni par la baisse du prix de la vie, ni par la diminution de ses bénéfices qui sont au contraire en hausse d'année en année. Les techniciens et employés des usines Citroën décident de réagir immédiatement. Ils se solidarisent entièrement avec les ouvriers et remercient leurs délégués d'être venus à eux. Ils chargent leur organisation syndicale, l’U.S.T.E.I. [Union syndicale des techniciens et employés de l’industrie, syndicat indépendant créé en 1919] de demander à la direction des usines Citroën, immédiatement et en présence des délégués des ouvriers, une explication claire et officielle des mesures qu'elle entend prendre à leur égard et de lui porter leur protestation collective et motivée. »
La réouverture des portes est finalement fixée au 5 avril. Le Populaire (organe de la SFIO) du lendemain raconte : « Le magnat de l'automobile escomptait une rentrée massive des ouvriers, or la grande majorité d’entre eux a refusé de reprendre le travail à des conditions avilissantes (15 à 20% de réduction). De dépit, M. Citroën prononce un 2e lock-out. Les pouvoirs publics doivent intervenir. M. Citroën, qui risque avec désinvolture, pour servir sa réclame personnelle, des millions sur les tables de jeu de Deauville : qui, à Saint-Maurice joue au nabab, et donne des festins pour épater l’aristocratie qui se prélasse sur la Côte d’Azur, peut jeter sans aucun scrupules 20 000 ouvriers sur le pavé. »
... André Citroën n'y est pour rien. Les 3: Centre Pompidou.
Et « le seigneur de Javel », comme dit la presse de gauche, part vraiment sur la Côte d’Azur, faisant savoir au ministère du travail qu’il ne rentrerait à Paris que sur la demande expresse du ministre. Le 15, la délégation ouvrière apporte au ministère ses contre-propositions : une diminution moyenne de 20 centimes de l’heure qui doit faire faire à l’entreprise une économie de 400 000 francs par mois. André Citroën les repousse.
Une semaine plus tard, le comité central de grève fait un effort supplémentaire, équivalant pour les ouvriers à une perte de salaire d’un million par mois : 1° Aucune diminution sur les salaires égaux ou au-dessous de 5 fr. 50 ; diminution de 3,5 à 4 %, selon les catégories sur les salaires globaux supérieurs sur à 5 fr. 50. 2° Signature d'un contrat collectif d'une durée de six mois garantissant ces nouveaux salaires. 3° aucun licenciement pour faits de grève ; 4° reconnaissance de délégués ouvriers élus par leurs camarades de travail. En vain, une fois encore.
Citroën annonce le rembauchage, à ses conditions, pour le 24, avec l’appui de la police pour assurer « la liberté du travail ». Le gouvernement Daladier (soutenu par le parti socialiste) lui apporte son entier concours. On commence à refuser, dans les mairies, les allocations de chômage aux licenciés et lock-outés sous prétexte que la maison Citroën a rouvert ses portes. Le jeudi 27, de violentes charges de la police font de nombreux blessés. Puis, « les voyous à Chiappe » pénètrent à l'intérieur de l'usine, revolver au poing. Deux cents grévistes et syndicalistes sont arrêtés, une vingtaine écopent de quinze jours à trois mois de prison. Le mercredi 3 mai, le comité de grève donne finalement la consigne de rentrer en bloc l’après-midi, et que la lutte continuera sous d’autres formes atelier par atelier.
 
Ici, la syndicaliste Rose Zehner, 37 ans, à la sellerie de Javel.
Durant les deux mois de cette intransigeance, est tombée de surcroît cette information : « M. André Citroën se procure des facilités de trésorerie au détriment des assurés. Commettant un véritable abus, il n'avait versé à la caisse des assurances sociales les millions prélevés sur les salaires ouvriers, qu’avec 1 an de retard. L'attitude de M. André Citroën à l'égard de la loi des assurances sociales devrait bien inspirer plus de mesure, plus de discrétion, aux quotidiens et autres publications qui se font les habituels truchements du capitalisme. M. André Citroën, après un petit calcul, a résolu de se procurer des fonds de trésorerie pour accroître ses facilités (…) Du coup, des assurés n’ont pas été indemnisés, les versements n’étant pas portés à leurs comptes ; pour l’assurance vieillesse, les versements ne sont comptabilisés qu’à partir de la date où ils sont enregistrés et donc... » Le 9 avril, on lit ces titres : « M. André Citroën convaincu d'abus de confiance. M. Dalimier, ancien ministre du Travail, établit irréfutablement que cet industriel a utilisé, pour les besoins de ses affaires privées, les millions versés par ses ouvriers au titre des Assurances sociales. M. Fontana, l'homme de confiance du constructeur, a dû en faire l'aveu. M. Dalimier a souligné le caractère délictueux des agissements dont s’est rendu coupable le grand capitaliste.
Deux ans plus tard, Louis-Emile Galeÿ, le cofondateur de la revue du personnalisme chrétien, Esprit, dresse ce portrait d’André Citroën : « il payait mal ses impôts, il ne payait pas davantage ses assurances sociales. Mais il retenait sur le salaire de ses 20 000 ouvriers le montant de leurs timbres. Il y avait seulement un « oubli de transmission » de ce qu’avaient versé ses ouvriers, et de ce qu’il aurait dû verser lui-même. (…) Nous nous expliquons mal que les articles 405 et 408 du code n’aient pas joué contre lui sous le chef d’abus de confiance. »
« Quand M. Citroën se faisait livrer une marchandise, la règle officielle de paiement était la “traite à 90 jours fin de mois“. - Normal, direz-vous. - Oui, mais voici comment les choses se passaient. Les marchandises livrées en février, n'étaient réceptionnées qu'en mars. Le règlement se faisait ainsi à trois mois à dater de fin mars, soit fin juin. En fait le fournisseur recevait seulement vers le 20 juillet un chèque daté du 30 juin. Ce qui donnait à M. Citroën près de six mois pour effectuer ses paiements, et pour spéculer sur la masse de manœuvres frauduleusement gardée par devers lui.
Quand M. Citroën livrait des voitures, il opérait en sens inverse. D'abord le concessionnaire, à la sortie d'un nouveau modèle, devait s'engager à prendre un nombre donné de voitures. De plus, il devait payer à la commande un acompte, sur les voitures à livrer, en espèces ou en effets de commerce que Citroën escomptait. Lorsque la voiture sortait de l'usine, le concessionnaire devait payer comptant le reliquat. C'est ainsi que cette double méthode de retard à payer, et d'avance à être payé, a créé la situation sans issue de la fin de l'an dernier. Non seulement, le bilan ne révèle aucune rentrée à venir, mais encore un grand nombre de voitures sont partiellement payées qui n'ont pas encore quitté l'usine. Pour des gens de moindre importance sociale, cette pratique s’appelle du “carambouillage“. »
 « En juin 34, il distribue 30 millions de dividendes, en décembre de la même année, le passif de son entreprise s’élève à près de 1 milliard ! (…) 20 000 ouvriers en chômage (qu’on rembauche au compte-gouttes), à l’usine même. 80 000 autres sur le pavé par suite du licenciement partiel des industries fournisseurs de Citroën. Si l’on ajoute à ce tableau tous les façonniers et commerçants de toutes sortes qui gravitent autour d’une telle affaire, c’est 150 ou 200 000 hommes qui sont touchés par le désastre. »   

Cet après-midi-là Aragon fut rue de Bretagne; Jules Vallès allait à la Corderie


L'occasion de ce parcours est une emmenée promener autour de la librairie Publico, 145 rue Amelot dans le 11ème.

1925. Meurisse. Gallica
- Théâtre du Château d’Eau (plus tard Alhambra), 50 rue de Malte. Y est donné, en mars 1871, un vaudeville, Le Procès des francs-fileurs, d’après le qualificatif inventé par le Tintamarre pour ceux qui, lors du siège de Paris, avaient prudemment fui en province ou à l’étranger.
- Alhambra (puis "Alhambra Maurice Chevalier"), 50 rue de Malte (démoli en 1967; l'actuel parking souterrain y porte encore ce nom d'Alhambra). En 1936, Gilles et Julien y chantent « La Belle France : il était question de bleuets et de coquelicots, on aurait dit du Déroulède » ironise Simone de Beauvoir, mais ils ont aussi à leur répertoire La chanson des 40 heures.

Des bâtiments contemporains de Marie Dorval au soir d'Antony, le 3 mai 1831 :
- 21, rue Meslay, PLU: maison de la première moitié du XIXe  siècle, dernier étage en retrait desservi par un balcon filant. Balcon central de deux travées au second étage soutenu par de puissantes consoles. Persiennes.
- 22, rue Meslay, (en face du 21) PLU: accès cocher d'une grande cour pavée très régulière (formant un rectangle) de l'immeuble de rapport de style néo-classique, fin 18ème, du 15 bd St-Martin.
- Au n°19, maison du début du XIXe siècle. La façade est encadrée de deux chaînes. Le décor du rez-dechaussée simule un faux appareil. Porte cochère.
- 18, rue Meslay, PLU: 1ère moitié du 19ème, arrière du 11 boulevard Saint-Martin, donnant sur la large cour pavée comportant deux anciennes fontaines en fonte.
- n°17, PLU: remarquable grande maison Louis-Philippe présentant un riche décor de moulures inspiré de la Renaissance française et un grand balcon en pierre sculpté desservant les trois travées centrales de l'étage noble. Oeuvre non attestée de Ballu (construit sur un terrain propriété de Ballu père).

- Appartement de Marie Dorval, 15 rue Meslay. Là qu’on raccompagne l'actrice le soir d’Antony. Voir la balade Hugo en anarcho-autonome dans le ravin du bd Saint-Martin.
 (Elle quittera l'adresse pour le 44, rue Saint-Lazare, en 1833, avec Alfred de Vigny, sa nouvelle liaison. Puis, en octobre 1835, Marie Dorval, la Kitty Bell de Chatterton, drame en prose que Vigny a écrit pour elle, emménagera au 1er étage du 40, rue Blanche, parce qu’il y là pavillon d’écurie et remise où la voiture et les chevaux qu’elle possède désormais pourront trouver place).
George Sand la connaît après Indiana, en 1832 ; elle lui écrit, Marie Dorval accourt (elle a 34 ans, Sand six de moins), long portrait dans Histoire de ma vie : « Elle était mieux que jolie, elle était charmante ; et cependant elle était jolie, mais si charmante que cela était inutile. Ce n'était pas une figure, c'était une physionomie, une âme. » C'était une époque où « se manifestait un paroxysme de passion peu voilé », où l'on aimait les poitrinaires parce que leur amour était plus brûlant, où l'on ouvrait les tombes pour revoir l’aimé. On connaît des lettres enflammées de Sand, de Vigny à Marie Dorval, datées de 1833-34, et de l'une, de Vigny, Léon Séché écrira qu'elle est « l’acte d’un malade et d’un fou » : « Il fallait vraiment que Vigny eut perdu la raison pour avoir écrit la lettre qui commence par « Pour lire au lit » ». Cette lettre a été détruite en 1913.
D'autres maisons contemporaines de ce temps de feu :
- 14, rue Meslay (en face du 9), arrière du 3 boulevard Saint-Martin, PLU: Immeuble de rapport de la fin du XVIIIe siècle.
- 11, rue Meslay, PLU: Grande maison à loyer vers 1800 présentant une façade néo-classique très bien conservée. La façade est bornée par deux chaînes d'angle. Le rez-de-chaussée est orné de refends. Trait de refends dans l'enduit sur le reste de la façade. Garde-corps à motif de losanges. Persiennes ajoutées ultérieurement. Hiérarchisation de la taille des baies en fonction des étages. Porte cochère surmontée d'un fronton triangulaire inspirée par Ledoux et ouvrant sur une cour pavée. Escalier à barreaux ronds sur limon conservé.

- Fédération de la Seine du Parti Socialiste S.F.I.O., 7 bis rue Meslay. C’est du même coup l’adresse de la Librairie fédérale, et aussi le siège d’une coopérative de production et de distribution de films, l’Equipe, créée vers février 1937.
Le 16 mars 1937, une militante du 18e arrondissement de la Gauche révolutionnaire, la tendance de Marceau Pivert, sera parmi les six victimes de la police de Marx Dormoy, à Clichy. « Les forces de police tirant sur les ouvriers antifascistes, et sous un gouvernement du Front populaire à direction socialiste, est-ce la rançon de la politique de confiance exigée par les banques ? » demande sur les murs de Paris une affiche de la Gauche révolutionnaire, qu’en réponse la police va lacérer, tandis que le PS aura interdit la tendance dès la fin d’avril. Désormais sans nom, les amis de Pivert n’en auront pas moins conquis la direction de la Fédération de la Seine neuf mois plus tard. C’est alors sa Fédération de la Seine toute entière que la direction du PS dissout, le 11 avril 1938. Les dissous s’entêtent et se maintiennent de force dans les locaux de la rue Meslay : « Ils veulent la dissolution pour mieux trahir, nous répondons, la Fédération continue », affirme Juin 36, leur hebdomadaire. Mais ils s’inclineront devant le congrès qui, en juin, confirme la dissolution. Marceau Pivert y annonce alors la création du Parti Socialiste Ouvrier et Paysan (PSOP).
Dans cette même rue, les Gerhardt, réfugiés antinazis, ouvrent en 1933 une librairie qui sera un lieu de rencontre d’immigrés politiques allemands.

- les Editions Sociales, 168, rue du Temple, dans les années 1970 encore. S’y trouve aussi La Pensée, revue du rationalisme moderne.
On descend la rue Turbigo pour passer devant la rue du Vertbois:

- table d’hôte de la mère Caviole, rue du Vertbois. C’est la cantine du noyau de la Révolution prolétarienne, alors rue du Château d’eau : Monatte, Robert Louzon quand il passe à Paris, le Dr Louis Bercher, médecin de la marine marchande qui signe J. Péra, Daniel Guérin.

Puis par le passage Ste-Elisabeth, le long d'une église que l'on doit au maître-maçon Michel Villedo, dédiée à sainte Élisabeth de Hongrie et à Notre-Dame de Pitié, consacrée en 1646 par Jean-François Paul de Gondi, futur cardinal de Retz, alors coadjuteur de l'archevêque de Paris (MH), on rejoint la :

Rue Dupetit-Thouars. Atget. Gallica
- salle du 10 rue Dupetit-Thouars. (Et 22, rue de la Corderie), PLU: Maison d'angle vers le milieu du XIXe  présentant une façade bien proportionnée composée de sept travées sur la rue Dupetit Thouars et de deux travées principales sur la rue de la Corderie et de trois étages carrés sur rez-de-chaussée. Des bandeaux séparent les étages. Persiennes en bois.
C'est dans cette salle que juste après l’armistice de 1918, la Muse Rouge vient se produire. (Voir pour ce groupe la balade Hugo en anarcho-autonome dans le ravin du bd Saint-Martin). La Muse Rouge y sera de retour une douzaine d’années plus tard, quand déclarée par le PC « en dehors du mouvement culturel de lutte de classe », elle aura été chassée de la Maison Commune, devenue communiste, du 3e arrondissement.
La Muse Rouge aura son siège entretemps à l’Union des coopératives, (voir plus bas).

- 16, rue de la Corderie, siège du Parti Socialiste (SFIO) en 1910. PLU : Maison ancienne présentant une façade composée de quatre travées principales et d'un étage carré sur rez-de-chaussée. Persiennes. Lucarnes en "chiens assis". Passage cocher ouvrant sur une cour.

Le 2, rue de la Corderie. Atget. Gallica
- L’Assommoir, 6 place de la Corderie-du-Temple (auj. 14, rue de la Corderie), au rez-de-chaussée. Le cabaret était connu dans tout l’arrondissement sous ce nom, même s’il n’en portait aucun ; il inspirera Zola, dont le roman éponyme, publié en feuilleton en 1876 dans le Bien public, propriété d’Emile Menier, le célèbre chocolatier, sera immédiatement accusé « d’insulter la classe ouvrière », et sa publication interrompue pour ne se poursuivre qu’avec des coupures, un mois plus tard, dans la République des lettres dirigée par Théodore de Banville.

- Bal Montier, 6 place de la Corderie-du-Temple, au 1er étage. S’y réunissaient jusque vers 1858, trois sociétés chantantes, les mardi, jeudi et samedi, au public exclusivement composé d’ouvriers. Dans celle dite Les Enfants du Temple, le jeudi, sous la présidence de Dalès aîné, se retrouvaient les chansonniers Auguste Alais, horloger, Eugène Baillet, ouvrier bijoutier, Charles Colmance, graveur sur bois pour impression sur étoffes, qui y chanta l’anticolonialiste Chant de l’Arabe vers 1850, Charles Gilles, coupeur de corsets, Gustave Leroy, brossier, Victor Rabineau, sculpteur marbrier.

- Chambre Fédérale des sociétés ouvrières, 6 place de la Corderie-du-Temple. Formée entre mars et décembre 1869, elle réunit les principales sociétés ouvrières de la capitale ; tous ses animateurs, dont Varlin, sont des Internationaux. Elle siège à la « Corderie ».
Il a fallu une décennie, après la répression des années 1850, pour que des grèves éclatent à Paris, les plus retentissantes étant, de 1862 à 1864, celles des typographes. Elles ont été sanctionnées de peines sévères mais l’empereur a ensuite accordé sa grâce, et demandé au Corps Législatif de voter une loi abolissant le délit de coalition (de grève), ce qui sera fait au printemps 1864. Les bronziers se mettent en grève dès l’année suivante sur la durée du travail. Si le droit de coalition a été acquis, le droit d’association (de se syndiquer) n’existe toujours pas, et les délégations ouvrières à l’Exposition de 1867 revendiqueront le droit de constituer des chambres syndicales. L’Empire, sur sa fin, laisse à peu près faire, tandis qu’il impulse une Caisse des Invalides du Travail - où siège le coupeur de chaussures Jacques Durand, futur membre de la Commune -, et que préfectures et municipalités développent des Sociétés de Secours Mutuels qui vont intégrer 15 à 20% de l’effectif ouvrier. De nombreuses grèves visent à obtenir un droit de contrôle, voire de gestion, des caisses de secours qu’alimentent les amendes dont les ouvriers sont frappés. La Chambre des cordonniers, sans doute la première en ce domaine, a dès 1866 des statuts prévoyant, en leur article 2, que les ouvrières seront consultées, et qu’elles exerceront le même ordre de contrôle que les hommes. La tolérance est quasi officialisée en août 1868, et les grèves de 1868-1869 vont multiplier les chambres corporatives.
Une Fédération des sections parisiennes regroupe, le 3 mars 1870, des sections qui se sont constituées par quartier à côté de la fédération de métiers. Le 4 septembre 1870, les délégués des chambres syndicales ouvrières, les membres de l’Internationale et les socialistes les plus connus comme orateurs des réunions publiques se réunissent place de la Corderie. Ils adoptent une adresse au peuple allemand, à la fois aux autorités pour les prendre au mot de leurs déclarations de non ingérence, et aux ouvriers allemands pour les conjurer de cesser de prendre part à cette lutte fratricide. Mais comment la diffuser largement à l’armée allemande ? La réunion nomme aussi une délégation pour aller à l’Hôtel de Ville assurer la Défense nationale de son concours, sous réserve d’un certains nombre de conditions, dont la deuxième est « la suppression de la préfecture de police et la restitution aux municipalités parisiennes de la plupart des services centralisés à cette préfecture ». La délégation sera reçue à 1 heure du matin par Gambetta pour l’entendre multiplier des promesses vagues.
Dans l’intervalle, l’assemblée a également décidé de susciter 20 comités d’arrondissement, ou comités républicains de vigilance, élus dans les réunions populaires de leur arrondissement et qui, par l’envoi de quatre délégués chacun, constitueraient un Comité Central. Celui-ci sera sur pieds dès le 11 septembre et s'installera à la Corderie. Trois jours plus tard, il fait placarder un avis, - « Le Comité central républicain des 20 arrondissements aux Citoyens de Paris », signé Cluseret, Napoléon Gaillard, Charles Longuet, Benoît Malon, Edouard Vaillant, Jules Vallès, entre autres -, qui reprend les conditions portées par la délégation, dont le premier est maintenant « Supprimer la police telle qu’elle était constituée sous tous les gouvernements monarchiques pour asservir les citoyens et non pour les défendre ».

- section parisienne de l’Internationale, 6 place de la Corderie-du-Temple, 3e étage. Elle s’installe ici après la rue des Gravilliers : « Connaissez-vous, entre le Temple et le Château-d’Eau, pas loin de l’Hôtel de Ville, une place encaissée, tout humide, entre quelques rangées de maisons ? Elles sont habitées, au rez-de- chaussée, par de petits commerçants, dont les enfants jouent sur les trottoirs. Il ne passe pas de voitures. Les mansardes sont pleines de pauvres !
On appelle ce triangle vide la Place de la Corderie.
C’est désert et triste, comme la rue de Versailles où le tiers état trottait sous la pluie ; mais de cette place, comme jadis de la rue qu’enfila Mirabeau, peut partir le signal, s’élancer le mot d’ordre que vont écouter les foules.
Regardez bien cette maison qui tourne le dos à la Caserne et
jette un œil sur le Marché. Elle est calme entre toutes. – Montez !
Au troisième étage, une porte qu’un coup d’épaule ferait sauter, et par laquelle on entre dans une salle grande et nue comme une classe de collège.
Saluez ! Voici le nouveau parlement !
C’est la Révolution qui est assise sur ces bancs, debout contre ces murs, accoudée à cette tribune : la Révolution en habit d’ouvrier ! C’est ici que l’Association internationale des travailleurs tient ses séances, et que la Fédération des corporations ouvrières donne ses rendez-vous. » Ainsi la décrivait Jules Vallès, dans le Cri du Peuple du 27 février 1871, repris dans L’Insurgé.
Le 21 mars 1871, le Comité central républicain, réuni à la Corderie, entend Camelinat, Malon, et Vaillant faire le point de la situation, qui conduit, deux jours plus tard à un appel, « Aux urnes, citoyens ! », signé aussi par Eugène Pottier et Vallès.
Le cortège funèbre de Paul et Laura Lafargue, née Marx, à la fin de novembre 1911, derrière des corbillards chargés d’immortelles rouges, est parti de la Corderie. Par la rue des Fontaines, et la rue du Temple, il monte vers le père Lachaise. Jean Longuet, leur neveu, le fils de Jenny Marx (deux des filles de Karl ayant épousé des internationalistes parisiens: « Le dernier proudhonien et le dernier bakouniniste, que le diable les emporte ! », bougonnait le papa), marche en tête de 15 000 personnes ; Alexandra Kollontaï y représente le bureau étranger du parti socialiste russe, Lénine le Parti Ouvrier Social-Démocrate de Russie. Lui qui ne parle jamais français en public fera pour ces funérailles sa seule exception.
Les 3 et 5 rue Béranger vus de la rue Charlot. 1898. Atget. Gallica. Remarquez sur le mur pignon la trace des fenêtres qui avaient donné sur la basse-cour de l'hôtel Bergeret de Frouville

- 3 rue Béranger, restes de l'Hôtel Bergeret de Frouville, 1720, qui semble aujourd'hui ne former qu'un seul ensemble architectural avec l'immeuble voisin dit hôtel de la Haye, du fait de leur acquisition à la fin du 19e siècle par la Ville de Paris. La symétrie dans la composition des deux hôtels semble avoir été voulue dès l'origine. Au 18e siècle, une basse-cour entourée de bâtiments s'étendait au sud, à l'emplacement de l'actuelle rue de la Franche-Comté. On voit aujourd'hui à cet endroit un vaste mur pignon où l'on devine encore les anciens percements de la façade sur la basse cour de l'hôtel. A noter, à l'intérieur, le bel escalier à rampe en fer forgé inscrit à l'Inventaire supplémentaire des Monuments historiques en 1925 ainsi que de fort belles caves voûtées assez semblables à celles de l'hôtel de la Haye au 5 rue Béranger.
- 5, rue Béranger, donnant sur 2 rue de la Corderie. Hôtel de 1720. Son état actuel est fort semblable à la description qui en est faite en 1776. L'entrée de l'hôtel se fait par une très belle porte monumentale, inscrite sur l'Inventaire supplémentaire des Monuments historiques en 1926. A l'intérieur de l'hôtel subsistent un très bel escalier déjà inscrit en 1926, ainsi que de très belles caves voûtées transformées en réfectoire. Du très beau décor intérieur, il subsiste un ensemble de boiseries fin 18e siècle, dans une pièce du premier étage dans l'aile de droite. Ce serait dans cette pièce que Béranger serait mort, après y avoir vécu 3 ans, le 16 juillet 1857. Il était né rue Montorgueil, « Dans ce Paris plein d’or et de misère, / En l’an du Christ mil sept cent quatre-vingt, / Chez un tailleur, mon pauvre et vieux grand-père ». Il avait été admis, en 1813, comme membre du Caveau Moderne, ou Rocher de Cancale, qui se réunissait chez le marchand d’huîtres de la rue ; il avait été, sous la Restauration, « un poète libéral, le seul vrai », dirait Sainte-Beuve. Béranger avait sous-titré sa Conspiration des chansons d’un Instructions ajoutées à la circulaire de M. le Préfet de Police concernant les réunions chantantes appelées goguettes. Au moment où il meurt, d’autres chansonniers, dont Louis-Charles Colmance, se réunissent dans une goguette de la rue, dite Les Épicuriens. Et au n° 10 habite Frédérick Lemaître.
On remarque également dans certaines pièces des vestiges de corniches à rinceaux et rubans, ainsi qu'à l'entrée de la cave un très beau bas-relief représentant un jeune Bacchus (inscrit à l'Inventaire supplémentaire des Monuments historiques en 1926).

1901. Atget. Gallica
- fontaine Boucherat : MH : Édifiée en 1697 par l’architecte parisien Jean Beausire, elle porte le nom du chancelier Louis Boucherat.

- Union des coopératives, immeuble situé 29-31 bd du Temple et 85 rue Charlot (auj. annexe de la Bourse du Travail). Acquise au début de 1919, grâce au concours financier du Magasin de Gros, de la Verrerie ouvrière d’Albi et de la Bellevilloise, cette Maison de la Coopération remplace le siège installé auparavant au 13, rue de l’Entrepôt, dans le 10e. Suivant les résolutions du congrès coopératif de 1912, qui préconisaient la fusion, l’opération s’est faite avec La Prolétarienne du 5e, l’Avenir social du 2e, et la Bercy-Picpus, tandis qu’est en cours un rapprochement avec l’Economie parisienne du 3e, La Lutèce sociale, et l’Union des coopérateurs parisiens. L’Union des Coopératives compte maintenant 39 168 sociétaires, emploie 1 398 personnes et possède 230 établissements à Paris, en banlieue et dans l’Oise, y compris trois colonies de vacances et trois entrepôts. Rien qu’au cours de l’année écoulée, ont été ouverts à Paris, quatre restaurants, sept épiceries et trois boucheries. Une blanchisserie est désormais commune à l’Union des coopératives, à la Bellevilloise, à l’Union des coopérateurs parisiens et aux restaurants ouvriers de Puteaux.
L’assemblée générale de 1919 vote une subvention de 500 F en faveur de la Fédération sportive du Travail (FST), et la création d’un challenge de 3 000 F ; et une autre subvention à l’Ecole coopérative. Elle entérine la création en faveur des sociétaires, de cartes de réduction pour le Théâtre Antoine et pour le Cirque d’hiver. Elle se préoccupe de l’organisation d’une bibliothèque centrale à la Maison de la Coopération, que doublerait une bibliothèque circulante. Un restaurant et une brasserie y sont déjà installés, là où étaient Bonvalet et le café Turc son voisin. Elle vérifie le fonctionnement du bulletin de l’Union des coopératives, tiré à 28 000 exemplaires. Clamamus, député-maire de Bobigny, est membre de sa Commission de surveillance.
La Muse Rouge y a son siège dans les années 1920, après qu’elle a quitté la salle Jules. La société chantante organise toujours des fêtes pour les organisations d’avant-garde ; elle édite aussi, sous un titre éponyme, une « revue de propagande révolutionnaire par les arts ». Le 21 février 1931, son assemblée générale se prononce, à la majorité des membres, contre l’adhésion à la FTOF qui lui a été proposée. La sanction ne se fait pas attendre : un mois plus tard, l’Humanité demande à toutes les organisations que le parti influence de ne plus faire appel au groupe qui, par son refus, s’est placé « en dehors du mouvement culturel de lutte de classe ».

1928. agence Meurisse. Gallica
On revient sur nos pas, en descendant vers le carreau du Temple. L’enclos du Temple, avec son église, son couvent, son cloître, ses vastes cours meublées d’hôtels particuliers et de maisons d’artisans, était une ville à part dans Paris, presque un État, jouissant de privilèges spéciaux, d’une justice, d’une police, d’une voirie particulières. C’est de ces atouts qu’entendit profiter la spéculation qui y construisit « La Rotonde » en 1788, galerie ovale de quarante-quatre arcades s’ouvrant devant des boutiques dont le logement était à l’entresol, tandis que les étages supérieurs étaient faits de petits appartements.
Le donjon du Temple a été abattu dans le même temps et quatre hangars construits devant la rotonde, faisant de l’ensemble un colossal marché aux puces : on les désignait des sobriquets pittoresques de Palais-Royal pour la mode, Pavillon de Flore pour le meuble, Pou-Volant pour la ferraille, et Forêt-Noire pour la chaussure. On n’y parlait à peu près que l’argot, et « être à court d’argent » s’y disait, au choix, « nib de braise » ou « nisco braisicoto ». En 1863, des halles type Baltard les remplacent, qui ne conservent qu'un vestige 8, rue Perrée.

1898. Atget. Gallica
- Le marché des Enfants-Rouges, Petit Marché du Marais en 1628, tira son nom ensuite de la proximité de l'Hospice des Enfants-Rouges créé par Marguerite de Navarre pour des orphelins dont l'uniforme était rouge. Il a été rénové à la fin des années 1990. MH.

- siège de la Fédération de Paris du parti socialiste, 49 rue de Bretagne. Au premier étage, une salle toute en longueur dotée d’une petite scène. Lénine y avait donné, le 21 mai 1909, à 20h30, sous l’égide du Club du Proletari, une conférence consacrée au « parti ouvrier et la religion ». Le dimanche 2 janvier 1910, il écrivait à sa sœur : « aujourd’hui même, je compte aller dans un cabaret pour une goguette révolutionnaire avec des chansonniers » (en français dans le texte), reprenant ainsi les termes mêmes d’un programme de la Muse Rouge, ce qui a fait penser à Robert Brécy que c’est elle qu’il allait voir, et ici. La salle Jules étant devenue trop petite, la Muse Rouge se produisait en effet rue de Bretagne depuis 1910, si son siège était resté boulevard Magenta.
André Breton, alors correcteur d’épreuves à la NRF, puis conseiller artistique du couturier Jacques Doucet, aux appointements de 800 francs par mois, nouveau « salarié » donc (il vient d’abandonner médecine à l’hôtel des Grands Hommes), s’en va, en compagnie d’Aragon, adhérer au Parti socialiste, comme l’on dit encore dans l’immédiat après-congrès de Tours : « Voilà, nous sommes à votre disposition, nous ne sommes pas des communistes, mais nous ferons ce que nous pourrons pour le devenir... » Mis en vers ensuite par Aragon dans les Yeux et la mémoire, ça aura beaucoup d’allure : « Il m’eût fallu une âme bien mesquine / Pour ne pas me sentir cet hiver-là saisi / Quant au Congrès de Tours parut Clara Zetkin / D’un frisson que je crus être la poésie (...) Cet après-midi-là je fus rue de Bretagne (...) Le ciel gris de Paris au sortir du local / J’errais Il y avait par là dans ce quartier / Le siège de la Première Internationale / On vient de loin disait Paul Vaillant-Couturier ». Sauf que ce jour de janvier 1921, d’y voir un « gros homme » nommé Georges Pioch, et son « espèce de fausse bonhomie » suffit à leur faire faire demi-tour.
Le restaurant de la Maison commune à midi

Quelque temps plus tard, c’est Hô Chi Minh qui vient profiter ici des goguettes de chaque premier dimanche des mois d’octobre à mai, où il retrouve ses amis Voltaire et Renan, vrais prénoms d’état civil des fils du gérant des lieux.
La Fédération Nationale des Cercles de Coopératives Révolutionnaires, qui s’est constituée en avril 1925 pour « le redressement et l’assainissement de la Coopération française au moyen de la Coopération révolutionnaire, lutte de classes, par opposition avec le Coopératisme dit de neutralité politique, imposé aux Coopératives de consommation » comme l’écrit Georges Marrane dans sa brochure, a fait triompher la ligne du parti au 49 rue de Bretagne. Quand, le 26 mars, l’Humanité publie une « Mise en garde contre le groupe la Muse Rouge », la Muse Rouge n’a plus qu’à quitter les lieux.

En face, au 46: Mairie du 3e arrondissement édifiée sous le Second-Empire. De style néo-Renaissance, la façade s'inspire des châteaux des XVIe et XVIIe siècles français et italiens. La partie la plus spectaculaire est l'escalier d'honneur se développant dans le hall d'entrée.
Ayant accédé au péristyle, le visiteur découvre un plafond concave décoré de bas-reliefs de Jean Lagrange. Dans les angles, les symboles des arts et des métiers; dans les caissons octogonaux, les différentes étapes de la vie du citoyen, et c'est pour les anars que l'on fait le détour : après La Naissance et Le Mariage, Le Vote y précède La Mort. Ils furent achevés en 1866.

- 90, rue des Archives, MH : Vestiges de l'ancienne chapelle Saint-Julien-des-Enfants-Rouges, de 1533.

78, rue des Archives. Atget. Gallica
- 78, rue des Archives (et 12 rue Pastourelle), MH : Ancien hôtel Amelot de Chaillou, ou hôtel de Tallard du 18ème siècle, de Pierre Bullet.

- 76, rue des Archives (et 19-21 rue Pastourelle), MH : Hôtel Le Pelletier de Souzy, de 1642.

70, rue des Archives. Atget. Gallica
- 70, rue des Archives, MH : Hôtel de Michel Simon ou de Montescot, de 1728.

- rédaction de la Scène Ouvrière, 68, rue des Archives, durant l’année 1931. L'ex hôtel Pomponne de Refuge, puis de Vougny à compter de 1728, fut le premier siège de la Fédération du Théâtre Ouvrier de France (permanence tous les samedis de 14 à 17h), dont le congrès constitutif avait eu lieu le 25 janvier 1931.
La création de la FTOF a mis à l’ordre du jour la transformation des troupes de théâtre amateur en groupes d’agit-prop, et instauré le sectarisme : le numéro 3 de la Scène Ouvrière, en mars 1931, lance à son tour l’anathème sur La Muse Rouge. Mais la revue a surtout pour rôle de fournir un répertoire : son numéro suivant propose une saynète, « A bas le sport bourgeois », qui a pour épilogue : « Travailleurs, le sport bourgeois est pourri, le sport bourgeois c’est le militarisme. Adhérez à votre organisation sportive de classe, à la FST. Formez des comités de spartakiade pour envoyer des délégués à Berlin en juillet. »  On y trouve encore un appel « Aux métallos ! », chœur parlé pour 12 à 20 personnes s’adressant à ceux de chez Citroën, Renault et Peugeot, qui scanderont « Vive le front unique des travailleurs ! A bas les chefs traîtres réformistes ! A bas la guerre contre l’URSS ! Vive l’unité syndicale de classe CGTU ! » Dedans, un portrait de M. Citroën, « qui perd 12 millions par nuit », deux ans avant les « actualités » que Prévert fournira sur le même thème. Enfin un autre chœur parlé, pour une douzaine de participants, proteste contre l’enlèvement du militant communiste N’Guyen van Tao par la police de Chiappe.

- en tournant rue Pastourelle, on marche entre les flancs de l'hôtel Amelot de Chaillou, ou de Tallard à gauche, et l'hôtel Le Pelletier de Souzy à droite, puis:

- 6, rue Pastourelle, MH : Immeuble dit hôtel Beautru de la Vieuville ou Bertin de Blagny, du 18ème siècle.

- 29, rue de Poitou (et 15, rue de Saintonge), MH : boulangerie de 1900. Le décor est d'une grande qualité ; il provient du célèbre atelier de décoration Benoist et Fils spécialisé dans le décor des magasins d'alimentation (1885-1936) ; l'installateur est Ripoche. La façade de la boutique se compose d'un coffrage de bois très simple, mouluré et décoré par quatre toiles peintes fixées sous verre : une inscription, un paysage (moulin), une semeuse et un moissonneur (ce panneau a été refait). L'intérieur est entièrement décoré dans ses parties hautes de toiles peintes fixées sous verre. Le plafond se compose d'un grand ciel délimité par un feston ; il rappelle un plafond de Watteau. Ce thème est très fréquent dans l'atelier Benoist ; aux angles, les quatre saisons sont représentées par des paysages... Deux autres fixés représentent la moisson et les semailles. Les corniches sont ornées de guirlandes de fleurs : anémones - roses - lilas. L'ensemble de ce décor est très caractéristique de l'atelier de Benoist. Le mobilier ancien subsiste : une caisse et deux dessertes de marbre.

- domicile de Karl Marx, 10 rue Neuve-de-Ménilmontant (auj. Commines). Marx y arrive en mars 1848 et y restera un gros mois ; il apporte avec lui le Manifeste communiste, qu’Ewerbeck veut se charger de faire traduire, à Paris, en italien ("Uno spettro s'aggira per l'Europa - lo spettro del comunismo.") et en espagnol ("Un espectro se cierne sobre Europa: el espectro del comunismo."), et il attend des fonds pour ce faire.

Les bâtiments contemporains de Marx:
- 14 rue Commines, PLU : Remarquable immeuble Louis-Philippe. Façade ornée au premier étage d'une serlienne à colonnes corinthiennes que surmonte un fronton. Garde-corps en fonte à motifs de palmette. La porte cochère avec ses vantaux en bois sculptés et une belle imposte en fonte, est encadrée de pilastres doriques laurés. Le passage-vestibule, voûté d'arêtes, a conservé une torchère dans une niche. L'aile de droite renferme un grand escalier dont les barreaux sont parfaits en leurs extrémités d'un motif végétal qui s'enroule sous la main courante. Remarquable revers de la façade sur rue avec un balcon au premier au-dessus de l'entresol. La cour, aujourd'hui parasitée, se terminait par un mur en hémicycle avec une fontaine.
-16 rue Commines, PLU : Immeuble de la première moitié du XIXe siècle présentant une façade en avant-corps bornée de refends composée de quatre travées et de trois étages carrés sur rez-de-chaussée. Le rezde-chaussée simule un faux appareil de pierre. Décor de pilastres au troisième étage. Dais sur consoles au-dessus des fenêtres du premier étage. Chambranles moulurés. Persiennes. Porte piétonne et fenêtre du rez-de-chaussée en plein cintre. Corniche à modillons à la retombée du toit.
- 19 rue Commines, PLU : Immeuble de rapport Louis-Philippe construit par l'architecte Villemsens en 1847 et présentant une façade en pierre de taille composée de cinq travées et de quatre étages carrés sur rez-de-chaussée. Elle est percée de baies aux embrasures biaises peu courantes.

- le café Schiever, passage Saint-Pierre-Amelot. Un lieu de réunion de la Ligue des justes, le café Schiever, était juste de l’autre côté du boulevard des Filles-du-Calvaire, passage Saint-Pierre-Amelot dans le 11e arrondissement.

- bistrot et goguette, rue de la Folie-Méricourt, face à la cité Popincourt. A la fin de 1933, Lazare Fuchsman, l’un des membres du groupe Octobre, y vit arriver Jacques Prévert vêtu d’une soutane, et se mettre à tenter de ramener à Dieu tous les enragés communistes présents. Après quoi, naturellement, tout finit par des chansons.