Affichage des articles dont le libellé est Pierre Leroux. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est Pierre Leroux. Afficher tous les articles

TOUT, TOUT, TOUT SUR LE CHARLES MARCHE DE KARL MARX

 

Une barricade de février 1848 par Eugène Hagnauer, lithographe et peintre montmartrois né en Suisse le 20/9/1814. Refusé aux Salons de 1845 et 46, il y est enfin admis en 1848 quand l'entrée en devient libre.

« Un ouvrier, Marche, dicta le décret où le Gouvernement provisoire, à peine formé, s'engageait à assurer l'existence des travailleurs par le travail, à fournir du travail à tous les citoyens, etc. » C’est presque la phrase inaugurale des Luttes de classes en France (1848-1850), de Karl Marx.

« Marche, après cette unique apparition, retourne d’où il vient, dans l’oubli », écrivait en 1933 Donald Cope Mc Kay[1], ce que ne dément pas, quatre-vingts ans plus tard, Mark Traugott qui ajoute : « on ignore presque tout de Marche – à commencer par son prénom. »[2]

 

Marche, le jeune ouvrier mécanicien qui, le 25 février 1848 vers midi et demi, le « visage noirci par la fumée de la poudre », force à la tête d’une délégation les portes de l’Hôtel de Ville et du gouvernement provisoire, Lamartine, mauvais physionomiste en plus du reste, lui donne « 20 ou 25 ans ». Il doit être d’allure très juvénile car en fait il en a 29 : Charles Michel Marche est né le 16 janvier 1819 à Nonancourt, dans l’Eure.

A lire Lamartine, le « Spartacus de cette armée de prolétaires intelligents » — il ne lui donne pas d’autre nom — réclame du gouvernement « le programme de l’impossible » : « le renversement de toute sociabilité connue, l’extermination de la propriété, des capitalistes, la spoliation, l’installation immédiate du prolétaire dans la communauté des biens, la proscription des banquiers, des riches, des fabricants, des bourgeois de toute condition supérieure aux salariés (…) enfin l’acceptation sans réplique et sans délai du drapeau rouge ».

Selon Garnier-Pagès, « Ouvrier, [Marche] parle pour les ouvriers ; il invoque leurs souffrances et leur vie précaire. Enfants, un travail prématuré les étiole ; hommes, un travail exagéré les épuise ; vieillards, un travail disputé les abandonne. Ils n'ont pas le pain quotidien. Le salaire ne suffit pas à leur existence. La concurrence les tue lentement. Ils meurent de privations au milieu des richesses qu'ils produisent. Que réclament-ils ? Du travail ! un travail limité, organisé. Le travail est le droit sacré du pauvre. Le Gouvernement refusera-t-il, repoussera-t-il des vœux aussi justes ? Non ! Il ne le peut ! il ne le peut ! »

 

Charles Michel Marche sait de quoi il parle : son père est mort à 52 ans, lui venait d’en avoir 13. La famille n’était sans doute pas des plus pauvres : le père, à son mariage puis aux déclarations de ses quatre enfants, est successivement enregistré comme tisserand à Évreux, contremaître à la Grande Filature de Brionne, contremaître de manufacture quelque part au faubourg parisien de Saint-Marcel, contremaître à la manufacture de M. Josse, à Nonancourt, enfin commis à la fabrique de bas de laine de Ville Lebrun, hameau de Sainte-Mesme (Seine & Oise) à son décès. Comment la mère, à priori sans profession, s’était-elle alors débrouillée ? Quelle instruction le petit dernier avait-il eue ? Aux registres d’état-civil, ses deux parents, son grand-père paternel, un oncle du même côté, huissier, signent avec facilité, tandis que ce 25 février 1848, on va entendre Charles Michel répondre à Louis Blanc qu’il ne sait pas écrire.

 

Lamartine, obsédé par le drapeau rouge, n’a vu que cette couleur aux mains de son Spartacus : « Il roulait dans sa main gauche un lambeau de ruban ou d’étoffe rouge ; il tenait de la main droite le canon d’une carabine dont il faisait à chaque mot résonner la crosse sur le parquet. » Le poète ignore totalement l’écrit dont Marche est pourtant porteur :

A Messieurs les Membres du Gouvernement provisoire,

Le soussigné Aug. B. de Lancy, rédacteur de la Démocratie pacifique, chargé par une députation d'ouvriers. Ils demandent :

1° L'organisation du travail, le droit au travail garanti ;

2° Le minimum assuré pour l'ouvrier et sa famille en cas de maladie ; le travailleur sauvé de la misère, lorsqu'il est incapable de travailler, et, pour ce, les moyens qui seront choisis par la nation souveraine.

Ce 25 février, deuxième jour de la République.

Signé : Aug. B. de Lancy, Moreau, Blanchet, Marche jeune.“

 

Si Charles Michel signe « Marche jeune » c’est qu’il a un frère de dix ans son aîné, et aussi deux sœurs encore plus âgées : il est le benjamin d’une fratrie de quatre.

Concernant le rédacteur de la pétition, Jean-Marcel Jeanneney faisait observer, dès 1933, qu’on ne trouve pas Aug. B. de Lancy dans les récapitulations d’auteurs donnés chaque semestre par La Démocratie pacifique, et qu’il n’est question de la pétition dans aucun numéro du journal. En revanche, le numéro du dimanche 27 février de la Démocratie pacifique porte pour la première fois en frontispice : « La République de 1792 a détruit l’ordre ancien. / La République de 1848 doit constituer l’ordre nouveau. / La réforme sociale est le but, la République est le moyen. / Tous les socialistes sont républicains. / Tous les républicains sont socialistes. » Ce qui pourrait constituer l’indice d’une origine fouriériste de la pétition et placer Marche dans cette mouvance.

 

Ce n’est qu’après avoir obtenu la transcription de sa pétition en un décret rédigé par Louis Blanc, accompagnée d’un appendice sur « le million » rajouté par Ledru-Rollin, ou par Arago, selon que l’on se fie aux souvenirs de Louis Blanc ou de Garnier-Pagès ­—  “Le gouvernement provisoire de la République française s’engage à garantir l’existence de l’ouvrier par le travail ; il s’engage à garantir du travail à tous les citoyens ; il reconnaît que les ouvriers doivent s’associer entre eux pour jouir du bénéfice de leur travail ; le gouvernement provisoire rend aux ouvriers, auxquels il appartient, le million qui va échoir de la liste civile.“ — que le jeune ouvrier aurait prononcé cette phrase qui sera mille fois répétée : « Nous mettons trois mois de misère au service de la République. »

 

Des quatre ou cinq protagonistes ou témoins qui ont laissé des mémoires, seul Louis Blanc l’a entendue, cette phrase, et c’est rétrospectivement, bien sûr, qu’il nous l’a restituée. Si Marche l’avait prononcée, il aurait eu bien du mérite : il n’est pas un jeune célibataire n’engageant que lui, il est marié de trois ans plus tôt et il a déjà deux enfants : son fils n’a qu’un peu plus de 2 ans, sa dernière-née a 2 mois.

En réalité, la première occurrence publique et contemporaine de l’expression n’apparaît pas, en réalité, dans la bouche de Marche mais dans une brève du Peuple constituant (le quotidien de Lamennais), du 10 mars 1848 : « On parlait avec animation dans un groupe d’ouvriers, avant-hier, [soit le 8 mars] des discussions sur l’organisation du travail dont M. Louis Blanc porte le poids au Luxembourg. Quelques-uns disaient : “Il faut que ça en finisse, les maîtres ont eu leur tour, à nous à présent !“ D’autres répétaient : “C’est cela, il faut que nous vivions bien ! — Pas si vite, les autres, répliqua un homme déguenillé ; et, arrêtant un élève de l’École polytechnique qui passait : Tu peux dire au gouvernement provisoire que nous avons encore trois mois de misère au service de la République, pourvu qu’on s’occupe de nous ! ».

L’expression fait florès, à tel point que dans une fête républicaine du 11 avril, à Basse-Terre, Guadeloupe, banquet d’union de soixante-et-onze couverts que rapporte la Démocratie pacifique du 8 mai, le dixième toast, de M. de Bausire, président de la cour d’appel, — pas vraiment un rouge, il conservera son poste sous le Second empire — est porté « Aux Ouvriers ! à cette classe laborieuse et si abnégatrice (sic) de notre société actuelle, dont la vie jusqu’ici n’a été environnée que de privations et de souffrances. À ces hommes qui, au jour du triomphe, n’ont trouvé à faire entendre que des paroles d’ordre, de travail et de confraternité. Puisse le gouvernement, réalisant bientôt ses promesses, acquitter une dette ancienne, trop longtemps oubliée et accrue de toute la grandeur de ce nouveau sacrifice si noblement exprimé. Nous saurons attendre ; nous avons encore trois mois de misère au service de la République ! »

 

On retrouve Marche mécanicien-tourneur à l’atelier central du chemin de fer du Nord, à la Chapelle, juste de l’autre côté de l’enceinte des fermiers-généraux. Ce dimanche 16 avril, les ouvriers sont appelés au Champ-de-Mars pour choisir parmi eux quatorze officiers de la Garde nationale dans une élection complémentaire, après que celle du 5 avril les a vus évincés de tout poste d’état-major. Accompagné d’un porte-drapeau, Marche arrive chez Cavé, dont les ateliers sont un peu plus bas que le sien, dans les derniers numéros de la rue du Faubourg-Saint-Denis, et entraîne avec lui une soixantaine d’ouvriers. Il est armé, ce qu’à priori un simple rassemblement électoral ne justifierait pas. Les témoins ne donneront pas d’autre détail à la commission d’enquête de l’Assemblée nationale, diront l’avoir perdu de vue sur les Champs-Élysées. Le rassemblement du Champ de Mars gagna ensuite l’Hôtel-de-Ville pour protester de ce que l’organisation du travail se faisait attendre, et demander le report des élections à l’Assemblée Constituante. Ledru-Rollin le fit recevoir par les baïonnettes croisées des bataillons bourgeois de la Garde nationale.

Marche ne figure pas sur la liste des candidats aux élections à l’Assemblée nationale constituante du 23 avril soutenue par le Populaire de Cabet, liste qui pour le département de la Seine compte une moitié d’ouvriers (17 sur 34), délégués des corporations et candidats du Luxembourg, parmi lesquels Adam, cambreur, Drevet, mécanicien, Gautier (ou Gauthier) dessinateur et rédacteur du Père Duchêne, Mallarmé (ou Malarmet), monteur en bronze, Savary, cordonnier, etc. Pas un de ces « ouvriers du Luxembourg » ne sera élu.

 

Aux 30 avril et 2 mai, Marche est à l’école mutuelle du 17 rue des Vinaigriers pour la fondation de la « Société générale politique et philanthropique des mécaniciens et serruriers et de toutes leurs subdivisions », qui élit à sa tête Drevet et Colin. Le témoin Cavé, devant la même commission de l’Assemblée nationale, dira que sous cette apparence de société de secours mutuels, il devinait une société secrète.

 

La présence de Marche à l’envahissement de l’Assemblée constituante, le 15 mai, est attestée par le journal non publié d’Hippolyte Carnot, alors ministre de l’Instruction publique : « Un ouvrier vint se placer devant mon banc. C'était précisément celui qui, le lendemain ou le surlendemain de la révolution, entra dans le cabinet du Gouvernement provisoire pour porter la parole au nom de ses camarades. Je l'ai reconnu et j'ai essayé d'entamer la conversation avec lui en rappelant cette circonstance. Il est resté froid, impassible et laconique, comme à l'Hôtel de Ville. »

Le lendemain, Marche participe au déclenchement de la grève aux chemins de fer du Nord, où il travaille, pour obtenir l’augmentation d’1 franc par jour qu’ont décrochée la veille les ouvriers, (charpentiers exceptés), du chemin de fer d’Orléans et du Centre. La gare d’Ivry avait entamé la lutte dès le début mars et, la ligne étant essentielle à l’approvisionnement de Paris, la société avait été rapidement mise sous séquestre, prélude semblait-il à une nationalisation des chemins de fer qui n’est pas venue. Au moins ont-ils eu les 1 franc par jour.

On a des échos du conflit de la Chapelle par le Messager du 22 mai, publication de l’agence de presse “la Correspondance de Paris“, de Pauchet, Paya et Pellagot, et de ce fait très repris par les journaux de Paris — le Représentant du Peuple du 24 mai, par exemple — comme de province : « Parmi les individus arrêtés dans la journée d'avant-hier se trouve le citoyen Marche, cet intrépide et audacieux ouvrier qui, dans la journée du 25 février dernier, est parvenu, par son énergique langage, à arracher, séance tenante, le fameux décret relatif à l'organisation du travail, et qui, employé au chemin de fer du Nord, a organisé la grève qui dure encore maintenant. »

Ce à quoi Marche répond dans la Réforme et dans la Vraie République du 26 mai — (par une lettre dictée ? on ne dispose pas des originaux de l’état-civil de Paris, détruits en 1871, on ne sait donc même pas s’il savait signer) — : « Citoyen rédacteur, J’ai lu dans plusieurs journaux “que cet audacieux et intrépide ouvrier qui, par son langage énergique, était parvenu à arracher le décret relatif à l’organisation du travail, le citoyen Marche, était arrêté.“ Quel motif pourrait donc avoir le gouvernement de la République de me faire incarcérer ? Ouvrier obscur, je me suis lancé avec autant d’ardeur que de loyauté dans la voie que suivent les hommes qui ont, depuis le 24 février, proclamé et gouverné la République. J’ai, au nom de tous les travailleurs mes frères, exposé à l’hôtel de ville les besoins et la nécessité d’organisation dans le travail, et le 25 février j’ai obtenu du gouvernement provisoire le décret relatif à cette organisation. Ce décret, rendu après mûre délibération, est fort loin d’être un décret arraché, les besoins de l’époque le disent assez hautement. Ce que j’ai réclamé dès le principe, j’en ai demandé plus tard l’exécution, et je saisirai toutes les occasions favorables pour le réclamer, parce que je suis logique, parce que je suis l’interprète du désir des travailleurs, parce que loin d’être un homme politique, je ne suis qu’un ouvrier désireux de voir réaliser enfin les améliorations si solennellement promises.

Quant à l’organisation de la grève du chemin de fer du Nord, les ouvriers ont assez de discernement et de probité pour agir d’après leur conscience et non d’après de sottes instigations. Je n’ai fait que proclamer, au nom de tous mes camarades, l’acte de justice qui avait été accordé la veille, pour ainsi dire, aux ouvriers du chemin de fer d’Orléans.

Que mes amis se rassurent, je suis libre encore.

Marche jeune, ouvrier mécanicien, rue du Faubourg-Saint-Denis, 62. »

 

Cette adresse était déjà la sienne le 30 décembre 1847, à la naissance de sa fille, Félicité Louise. Quand il avait épousé Virginie Louise Vincent, fleuriste, le 1er février 1845, il habitait beaucoup plus au centre, 31 rue du Grenier Saint-Lazare ; c’était devenu le domicile du couple et leur premier enfant, Charles Victor Eugène Antoine, y était né le 24 novembre 1845.

 

Les élections du 23 avril, sans obligation de résidence pour les candidats, laissaient la possibilité d’être élu dans plusieurs circonscriptions. Après que les représentants pluri élus eurent fait leur choix, les nécessaires élections complémentaires ont été fixées aux 4 et 5 juin, avec 11 sièges à pourvoir à Paris. Le Représentant du Peuple de Proudhon et la plupart des journaux démocrates publient alors la même liste de 11 candidats, censément adoptée par les clubs réunis, les corporations d’ouvriers, les ateliers nationaux, la garde mobile et la garde républicaine ; elle ne compte plus que trois ouvriers : Louis Adam, cambreur, Jules Malarmet, monteur en bronze, et André Savary, ex-ouvrier cordonnier. La candidature de Marche est patronnée en revanche par le Père Duchêne : outre deux de ses rédacteurs, Gauthier et Jean-Claude Colfavru, sa liste propose Caussidière, Blanqui, Raspail, Cabet, Proudhon, Pierre Leroux, Kersausie, Huber, ouvrier corroyeur, Marche, ouvrier.

 

« La classe bourgeoise ayant le privilège de l’instruction, de la fortune, de la lecture devait apporter dans les opérations du scrutin une tactique et un savoir-faire dont la classe ouvrière ne se doute pas. (…) le suffrage universel consacre plus que jamais la tyrannie du petit nombre, la tyrannie du fort sur le faible, du riche sur le pauvre, du maître sur l’ouvrier », écrit Alphonse Esquiros dans l’Accusateur public qui devient à partir du 11 juin l’organe du Club du Peuple, d’inspiration blanquiste, qui va se réunir dans la salle des Spectacles-Concerts du boulevard Bonne-Nouvelle. Les très réactionnaires Alphonse Lucas et Charles Liadières donnent Marche comme l’un des membres fondateurs de ce club que président Esquiros et Paul de Flotte ; ils sont, nous semble-t-il, les deux seuls à en attester.

 

Si Marche a été sur les barricades de Juin, on l’imagine sur celle, “formidable“, qui s’élève dans son fief devant les ateliers de Cavé, à 200 pas de la barrière de la Chapelle, et ses arrières protégés par le mur d’octroi de 6 m de haut et 50 cm d’épaisseur. Elle est si puissante que c’est au canon que le 7e de ligne l’affronte, dès le samedi 24. Une autre pièce sera mise en œuvre rue de Rochechouart, tandis que le dimanche, les troupes, la mobile, les gardes nationaux d’Amiens et de Rouen, arrivant par la banlieue, la prendront à revers en réussissant une brèche à la barrière Poissonnière, et en escaladant le mur de celle de Rochechouart. La bataille se poursuivra encore une partie de la journée de lundi.

La brochure anonyme de 32 pages intitulée Sanglante insurrection des 23, 24, 25, 26 juin 1848 ou narration exacte et authentique de tous les évènements qui viennent de s’accomplir, etc., qui n’est certes pas du côté des insurgés mais qui, à cet endroit, se veut équitable, écrit que « les insurgés ont désarmé beaucoup de mobiles, de gardes nationaux et de soldats du 23e léger qu’ils ont renvoyés sains et saufs, tandis que quelques-uns des vainqueurs fusillaient au fur et à mesure beaucoup d’insurgés pris dans les maisons situées à gauche du faubourg Saint-Denis, entre la barricade Cavé et la barrière. »

 

Dans l’article cité en commençant, Mark Traugott écrivait encore, à propos de Marche : « à supposer qu’il ait survécu aux affrontements… »

 

On savait pourtant qu’il avait survécu. François Cavé, qui déposait le 1er juillet 1848 devant la commission d’enquête de l’Assemblée nationale[3], y déclarait : « C’est un nommé Marche, ami intime de M. Caussidière, qui a tout mis en train. Il n’a pas été arrêté. Depuis les évènements, il se promène vêtu avec recherche. Cependant, il y a quelque temps, les ouvriers, les sachant, lui, sa femme et ses enfants fort malheureux, avaient fait une souscription à leur profit ; mais ce n’est pas cette souscription qui peut le mettre en état de vivre comme il le fait, car il ne travaille plus ».

Le couplet sur cette soudaine opulence est bien sûr la part que prend Cavé à la calomnie que l’on retrouve partout dans la presse bourgeoise sur des insurgés tous stipendiés par l’or monarchiste : à preuve ces liasses retrouvées dans les poches des cadavres, ces femmes arrêtées tandis qu’elles distribuaient de l’argent aux barricadiers, etc. Mais on peut accorder foi au reste : Marche n’a été ni tué ni blessé sur les barricades, et pas non plus arrêté.

 

Des années suivantes, on ne connaît que le décès de sa mère, sans profession, le 10 mars 1849 au 31 rue Ste-Apolline (au bas de la porte St-Denis) ; la naissance d’un second fils, Philippe Eugène, le 28 octobre 1849 à l’adresse ancienne de la rue du Faubourg-Saint-Denis, puis d’une seconde fille, Gracie — un prénom anglais, indice de ce qui se prépare ? — Pauline, le 27 avril 1852 au 2 passage du Désir, un peu plus haut dans le faubourg. Charles Michel se déclare toujours mécanicien. Les deux enfants sont baptisés à l’église Saint-Laurent.

 

On retrouve trace des Marche sur la liste des immigrants qui débarquent à New York, le 14 juin 1853, de l’Ocean Queen, un grand voilier à trois mâts de la compagnie américaine Griswold, Morgan & Co. Ils viennent de vivre environ un mois, durée moyenne du trajet, sur ce bateau presque neuf mais dans les conditions de l’entrepont, avec leurs quatre enfants âgés de 1, 3, 5 et 8 ans. Trois cents Allemands, cent-cinquante Anglais, une cinquantaine de Français et dix-sept Hongrois les partagent avec eux, soit un total de cinq cent dix-sept passagers, dont vingt-huit enfants. Trois enfants et un adulte sont morts pendant la traversée.

 

La tête de liste, avec les Américains qui rentrent chez eux et voyagent en cabine. Les Marche sont quelques pages plus loin avec tous ceux de l'entrepont.

Trois ans plus tard, le 10 juin 1857, Charles Michel Marche acquiert du domaine public américain des terres de colonisation : 120 acres, soit environ 48,5 hectares, au beau milieu du Missouri, dans le comté d’Osage, canton de Crawford, à une trentaine de kilomètres de Jefferson City et cent-cinquante kilomètres de Saint-Louis. Le Missouri est encore un État frontière de l’ouest, un État dont ne sont natifs que 40 % de ses résidents et où les 13 % d’étrangers sont majoritairement des Allemands, pour un gros quart des Irlandais, les Français n’y comptant que pour 3 % avec 5 283 personnes au recensement de 1860.

Le prix d’achat de cette terre, nous ne le connaissons pas — l’état du Missouri ne les archive pas — mais il peut aller de 1,25 $ l’acre (4 046,86 m2) pour les nouvelles mises en vente, à 12,5 cents l’acre pour les parcelles qui sont sur le marché sans avoir trouvé preneur depuis trente ans, soit entre 15 et 150 dollars pour ces 120 acres. Et nous savons que Marche les paye cash, l’achat à tempérament ayant été supprimé au 1er juillet 1820.

 
L'acte de propriété de Marche, sous James Buchanan, 15ème président des Etats-Unis

La révolution dont Marche a été l’un des protagonistes a aboli l’esclavage, or le Missouri a été, en 1821, le seul État accepté dans l’Union malgré cette pratique, qui frappe ici 10 % de la population. Un recensement spécifique liste, en 1860, les propriétaires d’esclaves dans le canton de Crawford : ils y sont vingt-deux, possesseurs de quatre-vingts esclaves au total ; Charles Marche n’en fait pas partie. Le recensement agricole de cette même année indique qu’il exploite dix acres sur sa ferme, et en laisse soixante-dix en jachère — il a donc déjà revendu quarante acres des cent-vingt achetés trois ans plus tôt  — qu’il possède un âne ou une mule, une vache laitière, six bœufs de trait et un bovin à viande ; qu’il élève quinze porcs et qu’il a récolté dans la saison qui s’achève au 1er juin, dix-huit boisseaux (soit 460 kg) de blé et deux-cent-cinquante boisseaux (soit 6,35 tonnes) de maïs. L’administration chiffre la valeur de sa ferme à 500 $, plus 50 $ pour le matériel et 230 $ pour le bétail.  

S’il est officiellement neutre durant la guerre de Sécession, le Missouri fournit en réalité des soldats aux deux camps : majoritairement à l’Union mais pour plus du tiers tout de même aux confédérés. Et les immigrés de l’État sont aussi divisés : plus de trente mille Allemands s’engagent dans les régiments unionistes tandis que la forte minorité irlandaise de Saint-Louis soutient massivement les confédérés. De 1861 à 1865, la guerre, au Missouri, ne connaîtra aucune pause : mille deux cents batailles et engagements y auront lieu, vingt-sept mille personnes, plus de 2 % de la population y trouveront la mort.

     


Le 14 juin 1861, Charles Marche s’engagea, à Linn, dans la compagnie D (capitaine Josias McKnight, 77 hommes) du bataillon de gardes territoriaux unionistes qui se formait dans le comté d’Osage. Ce bataillon aurait pour mission de surveiller la ligne de chemin de fer du Pacifique et le télégraphe, de patrouiller le long du Mississippi, de détruire les embarcations des rebelles et d’empêcher ces derniers de traverser pour rejoindre le général confédéré Sterling Price ; enfin, de monter la garde à Jefferson City pendant la session de la Convention.

Du petit groupe de Français qui ont acheté comme lui leur terre dans le comté d’Osage le 10 juin 1857, et sont désormais ses voisins, Charles Marche a été le premier à s’engager : Antoine Combe* le rejoignit à la compagnie D le 21 juin, Pascal Decroix* le 29 juin. Ils sont tous démobilisés le 5 octobre 1861.

      

A peine un mois plus tard, le 1er novembre, Charles Marche se rendait à Pacific, comté de Saint-Louis, pour s’engager comme deuxième classe et pour trois ans dans le 26e régiment d’infanterie de volontaires, et plus précisément dans sa compagnie F, montée par un ancien dentiste, Benjamin Devor Dean, qui s’en fait du coup le capitaine. Sur 972 hommes du régiment, ils ne sont que 25 Français ; les Irlandais sont 66, les Prussiens 35 et les Allemands d’autres provenance 122. Marche s’est enrôlé comme « charretier auxiliaire ».
Alors qu’il va avoir 43 ans, — dans un régiment d’une moyenne d’âge de 26 — l’armée américaine, plus précise que Lamartine ou Louis Blanc, nous décrit Marche ainsi : 1,72 m, teint clair, yeux noisette, cheveux châtains ; mécanicien dans le civil.

Le 26ème régiment reste engagé d’abord dans le Missouri, avant de longer le Mississippi vers le sud, l’année 1862, et d’y multiplier les combats, à Iuka, où son capitaine est blessé à trois reprises, ou à Corinth, pour ne citer que ceux-là, avant d’atteindre Memphis, Tennessee le 17 janvier 1863. Là, détaché de sa compagnie et affecté comme cuistot à l’hôpital de la 3ème brigade, 7ème division, 17ème corps d’armée, il demande une permission d’une journée le 1er mars et on ne le revoit plus. Il n’est arrêté à Saint Louis, comme déserteur, que le 22 janvier 1864, ramené en février au 26ème régiment, alors occupé à la garde de la voie ferrée de Géorgie et d’Atlanta. Il passe en cour martiale à Huntsville, Alabama, le 30 mars. Il y plaide non coupable : « J’attendais une permission à l’hôpital, ma compagnie a fait mouvement pendant ce temps-là, je n’ai pas réussi à la rejoindre. (…) J’ai été blessé en 1839 dans l’armée française et, à cause de cette blessure, exempté ensuite de la conscription. C’est du fait de cette blessure que je ne me suis engagé que comme charretier. » La cour martiale le déclare coupable et le condamne à trois mois de travaux forcés dans une prison militaire, en l’occurrence celle de Nashville, Tennessee.

Egalement présent 2e classe Charles Marche, Cie "F", 26ème Missouri Volontaires Infanterie, l'accusé











 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

      Marche en est sorti quand le 26ème régiment se joint à la « Marche vers la mer » du général Sherman qui, d’Atlanta, pousse soixante mille soldats sur 460 kilomètres avant d’assiéger Savannah du 10 au 20 décembre 1864. C’est là que Marche est démobilisé, à Millers Station exactement, le 19 décembre 1864. Son régiment a vu 12 % de ses hommes tués ou mortellement blessés au combat et, en y ajoutant les morts de maladie ou accidentelles, a eu 30 % de pertes.

      Le 25 août 1868, Marche obtenait la nationalité américaine à titre militaire, pourrait-on dire : le certificat mentionne son "enrôlement dans l'armée" et sa "démobilisation honorable" (à laquelle sa désertion n'a donc pas porté atteinte). Il a déposé une même demande de naturalisation pour son fils aîné, Charles Victor Eugène. Antoine Combe en fera autant le 9 décembre. C’était une continuation de leur combat politique, l’acte de de naturalisation stipulant que l’impétrant « refuse à jamais la moindre allégeance ou fidélité à quelque autre pouvoir, prince, état ou souverain que ce soit et, dans le cas présent, à l’empereur de France dont il est aujourd’hui le sujet. »

      Après la Guerre civile et plus de trois ans pour le père loin de ses champs, les Marche ont quitté, au recensement de 1870, le comté agricole d’Osage et sont retournés en ville, dans la plus grosse de l’État, Saint-Louis (311 000 habitants). Leur foyer s’est enrichi d’un nouvel enfant, Marie, née au second semestre de 1865 ou au premier de 1866 (elle a 4 ans au recensement, établi en juin 1870) ; le père est mécanicien, la mère et ses deux aînés font des fleurs artificielles — Louise était fleuriste à son mariage avec Marche, on se le rappelle —, le fils cadet est chapelier. D’agriculture ou de propriété terrienne, il n’est plus question.

 

Coquille sur l'âge de Charles père : 52 ans et non 32. Dans la 4ème col, le W est pour White (Blanc).

      Ce sont sans doute des renseignements périmés qu’obtient le Dr Lacambre quand, peut-être à la demande de Blanqui récemment libéré et qu’il héberge depuis le mois de juin 1879, il tente de rassembler des informations sur les vieux camarades dispersés. Le 19 août, lui parvient une lettre de Louis Meyer, qui fut pion en même temps que lui à la pension Chataing et comme lui membre de la Société des Saisons dès la fin des années 1830, quarante ans plus tôt ! Une lettre que Maurice Dommanget résume ainsi : « Pour échapper à la répression, il [Marche] émigra en Amérique. Là-bas, non perdu de vue par les blanquistes, il était encore en 1879 à la tête d’un établissement agricole. »

En réalité, au recensement de 1880, Charles Michel Marche, mécanicien, habite toujours la 13ème rue à Saint-Louis. Sa femme est décédée durant la décennie écoulée et il vit maintenant avec une veuve Irlandaise de 52 ans. Seule la petite Marie, 14 ans, écolière, vit encore au foyer.

    En octobre 1889, Charles Marsh, comme on trouve depuis longtemps son nom orthographié, quitte Saint Louis pour le Foyer national des combattants volontaires invalides de Leavenworth, sur la rive gauche du fleuve Missouri qui fait ici frontière avec le Kansas. Il y meurt de vieillesse le 23 mars 1893. Il est enterré au cimetière militaire de la ville. 
La tombe de Charles Michel Marche, 1819 Nonancourt - 1893 Leavenworth. (GBern.O, Find a Grave)




[1] The National Workshops : A Study in the French Revolution of 1848, Cambridge, Harvard University Press, 1933.

[2] Dans « Les limites du protagonisme : une anthropologie politique de 1848 », traduit de l’anglais par Hélène Boisson, dans Politix 2015/4 (n° 112).

[3] Rapport de la Commission d’Enquête sur l’insurrection du 23 juin et les évènements du 15 mai, déposition de Cavé, vol. I, pp. 258-59.

[4] Maurice Dommanget, La Révolution de 1848 et le drapeau rouge (éd. Spartacus, mars 1948)

LES SEJOURS DE MARX ET D'ENGELS A PARIS

A l'occasion d'un sujet que tourne la télévision centrale chinoise CCTV, je republie cet article quelque peu augmenté.
Hormis la militance d'Engels au fbg St-Antoine, presque tout se passe dans ce périmètre très restreint


Quand, après la censure de la Gazette rhénane, Arnold Ruge et Karl Marx cherchent un endroit d’où lancer une nouvelle publication, le premier écrit au second, en substance : concernant les conditions de liberté de la presse, Bruxelles serait un meilleur choix, mais à Paris il y a 85 000 Allemands ! [Ruge voit grand : dans ce Paris d'un million d'habitants, on estime les étrangers à 136 000 dont environ 50 000 Allemands.] C’est pour cette bonne raison que Paris sera choisi par l’aîné (il a seize ans de plus que Marx), parce que, à part ça, les progressistes français pressentis lui ont tous refusé leur participation aux futures Annales.
Ruge a commencé tôt sa prospection, guidé par Moses Hess, parce que son français est assez loin du parler, comme d'ailleurs celui de Marx qui ne l'a étudié qu'au lycée. Il s'est rendu au moins deux fois aux réunions de Flora Tristan, au 89 rue du Bac, dès le mois d'août 1843. Celle qui sera la grand-mère du peintre Paul Gauguin, a déjà publié ses Promenades dans Londres, étude qui n'a rien de touristique et fait une large place au chartisme, et son Union ouvrière, appel à l'unité du prolétariat international, qu'elle a envoyé à toutes les sociétés de compagnonnage, sans compter qu'un prospectus qui le résume a été distribué à 3 000 exemplaires dans les grands ateliers de Paris.
Ruge écrira : « Nous avons trouvé une grande dame habillée de noir, brune d’aspect, qui a mené la conversation avec brio et a parlé de politique et des questions de société (c'est-à-dire de la réforme des classes inférieures) avec une raison admirable. » Il a été tellement impressionné qu'il l'a vue grande alors qu'elle est menue. German Mäurer, qui l'accompagne, s'est exclamé :  « Quelle femme ! Elle prendra le drapeau et ira de l’avant ! Maintenant seulement je comprends les Français ! »


Idéologiquement, à Paris, ce qui compte chez les ouvriers, c’est, pour les Français le communisme enseigné par Cabet ou Dézamy et, pour les tailleurs, cordonniers, menuisiers du bâtiment ou ébénistes allemands, celui qu’incarne Weitling. Le Marx qui arrive à Paris en octobre 1843, - on l’indique ici d’emblée, il n’est pas qu’idées, il a 25 ans, il est marié du 19 juin, sa femme est enceinte de trois mois -, n’a d’affinités avec aucun de ces communismes-là. Comme il l’a écrit à Ruge en avril, en évoquant leur projet commun : « Chacun de nous devra bientôt s’avouer à lui-même qu’il n’a aucune idée exacte de ce que demain devra être. Au demeurant c’est là précisément le mérite de la nouvelle orientation : à savoir que nous n’anticipons pas sur le monde de demain par la pensée dogmatique, mais qu’au contraire nous ne voulons trouver le monde nouveau qu’au terme de la critique de l’ancien. (…) C’est pourquoi je ne suis pas d’avis que nous arborions un emblème dogmatique. Au contraire, nous devons nous efforcer d’aider les dogmatiques à voir clair dans leurs propres thèses. C’est ainsi en particulier que le communisme est une abstraction dogmatique. Et je n’entends pas par là je ne sais quel communisme imaginaire ou simplement possible, mais le communisme réellement existant tel que Cabet, Dézamy, Weitling, etc., l’enseignent. »

Les Allemands de Paris se sont organisés en une Ligue des Bannis dès 1834, à laquelle a succédé en 1836 la Ligue des Justes. « Le garçon tailleur Weitling », fils naturel d’une cuisinière de Magdebourg et d’un officier français, a travaillé à Paris en 1835 et en 1837 et s’y est familiarisé en autodidacte avec les idées de Saint-Simon et de Fourrier. Il a adhéré à la Ligue des Justes, s’est retrouvé assez vite à son comité central et s’est vu demander en 1839 la rédaction de son manifeste : « L’humanité telle qu’elle est et telle qu’elle devrait être ».
Après l’échec de l’insurrection, en mai 1839, de la Société des Saisons (Barbès, Blanqui, Martin Bernard), avec laquelle la Ligue des Justes était en contact, Weitling s’est réfugié en Suisse romande ; la direction de la Ligue a été transférée à Londres ; à Paris, ce qui reste d’adhérents de la société secrète s’est regroupé autour d’un médecin, de deux ans plus jeune que Marx, Hermann Ewerbeck, et d’un professeur et écrivain de sept ans plus âgé, German Mäurer.

Octobre 1843 : arrivée de Marx à Paris

Les Marx, jeunes mariés donc (il a 25 ans, Jenny 29), arrivent à Paris à l'automne 1843. Ils descendent d'abord, le 11 octobre, dans le meublé du 26 rue St-Thomas-du-Louvre où habitent Georg et Emma Herwegh, tandis que dans le voisinage immédiat sont Arnold Ruge, Moses Hess et Julien Fröbel. Ils passent de là, trois ou quatre jours plus tard, à l'hôtel Vaneau du 11 de la rue éponyme [démoli], où ils séjourneront jusqu'à la fin du mois. Ils se déplacent ensuite d'une vingtaine de numéros pour gagner le 31 (où habite le peintre Louis-Henri de Rudder, illustrateur de l'édition de 1844 du Notre Dame de Paris de Victor Hugo) ; ils y restent environ trois mois. Enfin, après un bref nouveau séjour à l'hôtel Vaneau, ils s'installent au 38 rue Vaneau [l'immeuble est celui que connut Marx], dans un  3 pièces du 2e étage, où ils resteront jusqu'à leur expulsion de France. Peut-être ont-ils auparavant partagé "deux semaines de communisme" au 23 [l'immeuble actuel est postérieur] de cette rue Vaneau où loge  German Mäurer avec femme et enfants, en compagnie du couple Ruge et de celui que forment le poète Herwegh et sa femme. Mais l'appartement n'a peut-être été qu'une adresse postale pour Marx comme pour Ruge ; toujours est-il que les Herwegh vont déménager pour le 4 rue Barbet de Jouy, tandis que Ruge s'installe au 38 avec les Marx, à l'étage du dessous. Ruge a quarante ans, Marx et lui ne sont pas de la même génération.
Jenny von Westphalen, épouse Marx, vers 1835

A la fin de l'année, Ruge, qui a dû retourner un temps en Allemagne, écrit à Marx : : « Je pense que vous avez écrit à Prou­dhon (...) Autre­ment nous devrons nous pas­ser des Fran­çais, en fin de compte. Ou nous devrions aler­ter les femmes, la Sand et la Tris­tan. Elles sont plus radi­cales que Louis Blanc et Lamar­tine. »
En tous cas, dans le n° du 25 février 1844 de la Revue indépendante, que George Sand dirige avec Pierre Leroux et Louis Viardot, un entretien du rédacteur-en-chef, Pascal Duprat, avec Arnold Ruge permet une longue présentation des futures Annales, sous ce titre : L’École de Hegel à Paris. 
Le bureau (un appartement de 2 - 3 pièces, qui peut recevoir des hôtes de passage) de ces “Annales franco-allemandes”, que les directeurs-éditeurs Arnold Ruge et Karl Marx sont venus créer à Paris, est à quelques numéros du 38, au 22 [l'immeuble actuel est postérieur] de cette même rue Vaneau. La rue Vaneau, qui porte le nom d'un étudiant tué lors de l'assaut de la caserne de Babylone en juillet 1830, est alors moitié plus courte qu'aujourd'hui, se limitant au tronçon compris entre les rues de Varenne et de Babylone. Elle est pavée, déserte à la nuit, dépourvue de  becs de gaz et donc "dangereuse" selon Ruge, témoin de sa fenêtre d'une rixe au couteau.
Marx, comme de coutume, s'est enfoui sous une montagne de livres, dont Socialisme et communisme dans la France actuelle, avec lequel Lorenz von Stein a conclu un séjour de deux ans à Paris,  De la misère des classes laborieuses en Angleterre et en France, d'Eugène Buret, les écrits de Flora Tristan, ce qui n'empêche pas un contact plus concret avec les ouvriers de l'émigration allemande par l'intermédiaire de leurs dirigeants. Toujours est-il que dans le numéro double des Annales, qui paraît le 29 février 1844, et plus exactement à la page 15 de l'Introduction à sa Contribution à la critique de la philosophie du droit de Hegel, le mot prolétariat apparaît pour la première fois sous la plume de Marx, avant onze occurrences supplémentaires en une seule page!  
Les Annales, auxquelles auront collaboré Henri Heine et le poète Herwegh, n'auront pas d'autre numéro, mais qu'importe, à Paris, Marx vient de claquer la porte de l’École de Hegel : "La philosophie ne peut être réalisée sans la suppression du prolétariat, et le prolétariat ne peut être supprimé sans la réalisation de la philosophie. Quand toutes les conditions intérieures auront été remplies, le jour de la résurrection allemande sera annoncé par le chant éclatant du coq gaulois."

Le 23 mars 1844, se tient un banquet démocratique international auquel participent Marx avec Ruge et Bernays ; Louis Blanc, Félix Pyat, Victor Schölcher, Pierre Leroux ; et encore Bakounine, de passage à Paris et qui, séduit par la capitale, viendra s’y fixer en juillet (rue de Bourgogne, chez le musicien Adolf Reichel).

On date d’avril 44 les premiers contacts de Marx avec les réunions de la Ligue des Justes. La société secrète, qui compte 2/3 de tailleurs pour 1/3 de menuisiers, a pour lieux de rencontres le Café Scherger, 20 rue des Bons-Enfants et le café Gaissier, 46 rue de l’Arbre-Sec, plutôt fréquentés par les tailleurs, qui habitent le centre de Paris et ont eu leur comité de grève en 1833 comme en 1840 à mi-chemin des deux, rue Grenelle Saint-Honoré (auj. reu J.J. Rousseau); enfin le café Schiever, petite rue Saint-Pierre-Amelot, plus près du faubourg Saint-Antoine. Là, des journaux démocratiques sont lus à haute voix, pour tout le monde, par ceux qui savent lire.

Jenny, comme sa mère, mais qu’ils appelleront plutôt par le diminutif de “Jennychen”, la première fille des Marx, naît au 38 rue Vaneau, le 1er mai 1844, pratiquement pour le 26ème anniversaire de son père né le 5 mai 1818. En se rendant, à pied, au Vorwärts, Marx passe chaque jour devant le plus beau bâtiment de la rue Vaneau, le no 14, tout récent, construit en 1835 dans le style néo-renaissance, ou troubadour, alors à la mode.  Dans une lettre à Feuerbach du 15 mai 1844, Ruge décrit ainsi le nouveau papa : « Il lit beaucoup, travaille avec une intensité peu commune (…) mais n’apporte jamais rien à sa fin, laisse tout à mi-chemin pour s’enfouir chaque fois dans une mer de livres », il continue « jusqu’à se sentir mal, sans aller au lit pour trois ou quatre nuits d’affilée ».

Un théâtre est le fleuron du passage Choiseul, construit autour de 1825 entre Palais-Royal et Grands Boulevards, l’ancien et le nouveau centre de la vie parisienne. « Quand la pluie, en hiver, s’épanche en cataracte, / Le passage Choiseul sert d’abri, dans l’entracte : / C’est notre vestibule, ou notre corridor, / Ouvert toute la nuit, brillant de gaz et d’or, / Tiède et vitré », écrira, trente ans plus tard, le poète et librettiste d’Offenbach, Joseph Méry.
C’est donc assez naturellement, outre le fait que l'Association d'entraide allemande soit dans le même bâtiment), que les frères Börnstein et le compositeur Meyerbeer ont installé à l’angle des 32 (aujourd’hui 14), rue des Moulins et 49, rue Neuve-des-Petits-Champs (aujourd’hui des Petits-Champs) [le bâtiment est resté celui que connurent les protagonistes], au début de 1844, leur Vorwärts, bi-hebdomadaire, c’est son long sous-titre, de « nouvelles de Paris concernant les arts, les sciences, le théâtre, la musique et la vie sociale ». A compter du numéro du 3 juillet 1844, son nouveau directeur, Karl Ludwig Bernays, abrège tout ça en « revue allemande de Paris ». Bernays (qui habitait 20, rue Saint-Claude) était un joyeux drille qui, sur un papier orné d’une fausse couronne vaguement grand-ducale, inondait les journalistes prussiens d’actualités fantaisistes concernant la prospérité nouvelle de la pêche hauturière qu’encourageait son Altesse, dans un prétendu port de mer qui était en réalité un village de haute montagne, ou encore sur la remise, toujours par son Altesse elle-même, de la plus importante des décorations à tel général mort en réalité depuis deux bons siècles. Le filigrane pseudo-noble suffisait à ce que la presse répercutât ces informations rocambolesques sans prendre la peine d’une vérification. C’est Bernays qui va, dans le Vorwärts, faire une large place à l’opposition radicale des Annales franco-allemandes de Marx et Ruge. Plusieurs fois par semaine, dans un appartement du premier étage saturé de fumée, les réunions de rédaction regroupent, une douzaine de personnes dans des discussions passionnées qui s’éloignent de plus en plus des questions artistiques. Bakounine loge sur place, dans une chambre meublée d’un lit de camp, d’une malle et d’un gobelet en étain, où les débats se prolongent.
« Outre Bernays et moi-même, qui étions les rédacteurs, raconte Heinrich Börnstein dans ses mémoires, écrivaient pour le journal Arnold Ruge, Karl Marx, Heinrich Heine, Georg Herwegh, Bakounine, Georg Weerth, G. Weber, Friedrich Engels, le Dr Hermann Ewerbeck [qui demeure 8, rue de Fleurus], et Heinrich Bürgers ». Et il en oublie quelques-uns, dont German Mäurer, soit une douzaine de personnes, pour ne rien dire des discussions qui sont menées par ailleurs avec Proudhon, Louis Blanc, le typographe Pierre Leroux (avec lequel George Sand avait créé la Revue indépendante trois ans plus tôt), ou Victor Considérant, le disciple de Fourier.
Marx étudiant, vers 1840, déjà surnommé Le Maure

L’ambassade de Prusse allume aussitôt un contrefeu avec la parution du “Pilote germanique”, Der deutsche Steuermann, au 87 puis 51 rue Saint-Antoine

Le Vorwärts du 10 juillet donne en Une le poème de Heine écrit en réaction à la révolte des ouvriers tisserands de Silésie :
Dans leurs yeux sombres, pas une larme, / Assis à leurs métiers, ils montrent les dents  : / "Vieille Allemagne, nous tissons ton linceul, / Nous y tissons la triple malédiction ! / Nous tissons ! Nous tissons ! 
Maudit soit le Dieu aveugle et sourd / vers qui nous avons prié avec une foi filiale, / Nous avons en vain espéré, attendu, / Il nous a raillés, bernés, bafoués. / Nous tissons ! Nous tissons !
Maudit soit le Roi, le Roi des Riches, / Que notre misère n'a pu fléchir, / Qui nous a soutiré le dernier sou, / Et nous fait abattre comme des chiens ! / Nous tissons ! Nous tissons !
Maudite soit la prétendue patrie, / Où seuls prospèrent le mensonge et l'infamie / Où règnent putréfaction et odeur de mort.  - / Vieille Allemagne, nous tissons ton linceul, / Nous y tissons la triple malédiction ! / Nous tissons ! Nous tissons ! [On donne ici la traduction littérale de René Merle sur son blog où l'on trouvera aussi l'original :http://merlerene.canalblog.com/archives/2014/08/26/31952079.html]

Le 1er article signé de Marx dans ce nouveau Vorwärts, est du 7 août, pour se démarquer de l'article de Ruge sur la révolte des tisserands qui accompagnait le poème de Heine ; c'est l'expression d'une rupture qui sera définitive entre les deux co-fondateurs des Annales. Le 10 août, Marx vante dans le Vorwärts les Garanties de l’harmonie et de la liberté, publié par « le garçon tailleur Weitling » en 1842 : « Pour ce qui est de la culture des ouvriers allemands ou généralement de leur capacité à se cultiver, je rappellerai l’œuvre géniale de Weitling, qui dépasse souvent Proudhon lui-même au point de vue théorique ». « Où trouve-t-on dans la bourgeoisie, y compris chez ses théoriciens et ses scribes, un ouvrage comparable à celui de Weitling ? Si l’on compare la pâle médiocrité de la littérature politique allemande avec cette œuvre immense et brillante qui marque les débuts littéraires de l’ouvrier allemand, si l’on compare ces bottes de géant d’un prolétariat encore dans l’enfance avec les minuscules souliers éculés de la bourgeoisie, on peut légitimement prédire à ce fils oublié de l’Allemagne une stature d’athlète. » « Il faut reconnaître que le prolétariat allemand est le théoricien du prolétariat européen, écrira-t-il ailleurs, de même que le prolétariat anglais en est l’économiste et le prolétariat français le politique. »

Début juillet, Marx a entamé le premier cahier de ce que l'on appellera ses “Manuscrits de 1844”. Le 11 août 1844, il écrit à Feuerbach, lui joint deux articles du Vorwärts, lui raconte que « les artisans allemands d’ici, c’est-à-dire ceux d’entre eux qui sont communistes – quelques centaines – ont eu cet été des conférences bihebdomadaires sur votre Essence du Christianisme, présentées par leurs dirigeants secrets, et se sont montrés étonnamment réceptifs », et  que le livre est également en traduction à Paris. Il se réjouit de ce que “l’irréligiosité a pénétré dans le prolétariat français”. “Il aurait fallu, ajoute-t-il, que vous ayez pu assister à une des réunions des ouvriers français pour pouvoir croire à la fraîcheur primesautière, à la noblesse qui émane de ces hommes harassés de travail. Le prolétariat anglais fait également des progrès énormes mais il lui manque toujours le caractère cultivé des Français.”

Août 1844 : arrivée d’Engels à Paris
Ce portrait d'Engels est parfois daté des années 1840, parfois de 20 ans plus tard

En ce même mois d’août 1844, Engels passe par Paris sur son trajet retour de Manchester à Barmen (aujourd’hui Wuppertal), c’est-à-dire de la manufacture cotonnière anglaise dont son père est actionnaire à celle de la Ruhr dont il est propriétaire. Marx a déjà croisé le lascar sur son trajet aller, en novembre 1842, à la Gazette rhénane de Cologne, sans conserver de lui un souvenir inoubliable. Il le retrouve en cette fin d’août, lesté d’une connaissance aussi précise que concrète de la situation de la classe laborieuse anglaise, dans un café de la rue St-Honoré, peut-être dans celui où Diderot et Rousseau avaient été présentés l'un à l'autre un siècle plus tôt, le café de la Régence, situé alors au débouché de la rue Saint-Thomas-du-Louvre sur la rue St-Honoré. Durant près de deux ans, Engels a connu les ouvriers d’en haut – il était le fondé de pouvoir de son père à la filature Ermen & Engels -, et d’en bas : il a rencontré et aimé, dès 1843, Mary Burns, une fille d’immigrés irlandais venus de Tipperary, un père teinturier, une mère morte à ses 12 ans, qui a été ouvrière, domestique ou prostituée, on ne sait, et qui lui a fait connaître « la Petite Irlande » de Manchester, ce quartier de taudis dont, seul, il avait peu de chances de sortir vivant ou, en tout cas, autrement qu’à poil, et qui l'a introduit par ailleurs dans le mouvement chartiste. Jenny est alors chez sa mère, à Trèves, avec Jennychen, qui n’a pas 4 mois ; Marx est donc « célibataire », Engels s'installe chez lui, 38 rue Vaneau, du 23 ou 24 août au 1er ou 2 septembre. Les deux jeunes gens – Engels a environ 2 ans et demi de moins que Marx -, vont passer pratiquement dix jours à débattre dans une atmosphère de joyeuse exaltation, au café Lahaye du 1, quai Voltaire et au café situé au rez-de-chaussée de l'hôtel du 17-19, dont Engels évoquera la bande qu'ils y fréquentaient tous les soirs, et qui comprenait ces jeunes presque du même âge: Bakounine, (né en 1814) Ewerbeck (né en 1816) et un ami médecin français, le docteur Guerrier, Bernays (né en 1815) et des "loustics" ("Bengels", au sens d'apprentis?) pas autrement identifiés. « Je n’ai jamais été d’aussi bonne humeur ni avec des sentiments aussi humains que pendant les dix jours passés près de toi », écrira ensuite Friedrich à Karl. Ils tombent d’accord sur ce que « ce n’est généralement pas l’État qui conditionne et règle la société civile, mais la société civile qui conditionne et règle l'État, qu'il faut donc expliquer la politique et l'histoire par les conditions économiques et leur évolution, et non inversement. » 
Ils dressent le canevas de ce qui deviendra la Sainte Famille et Engels écrit aussitôt les chapitres qui lui échoient, dont celui dans lequel il prend la défense de Flora Tristan. Marx sera beaucoup plus lent, amplifiant considérablement ce qui ne devait être d’abord qu’une courte brochure. C’est que, comme s’en désole Ruge dans une lettre à Max Duncker, cette fois, le 29 août 1844 : « Il veut toujours écrire sur les choses qu’il a à peine fini de lire, mais après, il recommence à lire et prend des notes. Néanmoins je pense que, maintenant ou plus tard, il réussira à porter à son terme une œuvre très longue et difficile, dans laquelle il reversera tout le matériel qu’il a accumulé ».  
La rencontre dans le film de Raoul Peck


11 janvier 1845 : expulsion de Marx vers la Belgique

En janvier 1845, un arrêté d’expulsion, demandé par le comte Von Arnim à Guizot, vise au premier chef Börnstein, Bernays, Marx et Mäurer, plus cinq autres personnes dont, pour le couvrir, von Bornstedt, le premier rédac-chef du Vorwärts avant Bernays, qui est un agent du gouvernement prussien. Seuls Marx et von Bornstedt seront finalement expulsés, Ruge déniant toute relation avec les gens du Vorwärts, Börstein, quant à lui, semblant avoir promis sa collaboration à la police. Marx quitte Paris pour Bruxelles le 2 février ; Jenny et Jennychen quelques jours plus tard. A Bruxelles, Jenny verra arriver une servante de sa mère, que celle-ci lui envoie, la jeune Hélène  Demuth  (Lenchen), 25 ans, qui restera toute sa vie auprès du couple Marx.

Engels écrit à Marx, en ce mois de janvier qui voit son expulsion : « Ce qui est particulièrement affreux, c’est d’être non seulement un bourgeois, mais un fabricant : un bourgeois qui intervient activement contre le prolétariat. Quelques jours passés à la fabrique de mon paternel ont suffi pour me remettre devant les yeux cette horreur (...) faire de la propagande communiste en grand et en même temps du commerce et de l’industrie, ça ne va pas. J’en ai assez ; à Pâques, je m’en vais. A cela s’ajoute cette existence débilitante au sein d’une famille strictement prusso-chrétienne. »
Dans une autre lettre, du 17 mars 1845, il commente sa vie quotidienne en famille à Barmen où son père lui fait « une figure de carême à vous rendre fou ». « Si ce n’était pas à cause de ma mère qui a un beau fond humain (...) et que j’aime vraiment, il ne me viendrait pas un seul instant à l’idée de faire la plus minime concession à ce despote fanatique qu’est mon vieux. »

Effectivement, en avril, Engels rejoint Marx à Bruxelles. En juillet-août, les deux compères partent pour l’Angleterre (Manchester et Londres), où ils rencontrent les représentants de la « Ligue des Justes » (en pleine crise) et la gauche du mouvement chartiste. Marx y découvre aussi cette Mary Burns, - il la dira « agréable et pleine d’esprit » -, avec laquelle Engels a vécu sa double vie anglaise, tenant son rang dans le milieu de l’associé de son père d’un côté et, de l’autre, louant sous de faux noms et de fausses professions, tantôt comptable, tantôt voyageur de commerce, des appartements où passer du temps avec elle. C’est au retour de ce voyage que Marx et Engels décident de rédiger L’Idéologie allemande. Engels revient à Bruxelles avec Mary qui y restera, sans doute pas de façon continue, jusqu’en 1848. Mais alors que les deux couples s’aperçoivent à un meeting ouvrier, Marx fait signe à Engels, d’un geste sans équivoque et d’un sourire désolé, qu’il n’est pas question qu’il leur présente sa compagne ; pour sa Jenny, le concubinage est rédhibitoire.

Au début de 1846, Marx et Engels fondent à Bruxelles un Comité de correspondance communiste, embryon de coordination des personnes sinon des groupes. Les Anglais acceptent, comme les Allemands de la diaspora en France, mais ni Cabet ni Proudhon ni aucun autre Français n’y participeront.

30 mars 1846 : rupture avec Weitling au cours d’une séance du Comité de correspondance communiste à Bruxelles. Récit de Pavel Annenkov : Le tailleur et agitateur Weitling était un beau jeune homme blond [Il a 10 ans de plus que Marx]. Avec sa redingote de coupe élégante, sa barbiche coquette, il ressemblait plutôt à un commis-voyageur qu'à l'ouvrier bourru et aigri que je m'attendais à voir. Après nous être présentés l'un à l'autre, avec une nuance de politesse raffinée chez Weitling, nous prîmes place à une petite table verte au bout de laquelle vint s'asseoir Marx, un crayon à la main, sa tête léonine penchée sur une feuille de papier, tandis qu'Engels, son inséparable compagnon et associé à la propagande, grand, droit, d'une gravité et d'un flegme tout britanniques, ouvrait la séance en prononçant une allocution. (…) Engels avait à peine terminé que Marx, relevant la tête, demanda à brûle-pourpoint : « Dites-nous, Weitling, vous dont la propagande a fait tant de bruit en Allemagne, quels sont les principes par lesquels vous justifiez votre activité et les bases que vous envisagez de lui donner à l'avenir ? » Je me rappelle très bien la forme brutale de la question (…) Weitling aurait sans doute parlé longtemps encore si Marx, les sourcils froncés ne l'avait interrompu et n'avait commencé à élever des objections. Son discours sarcastique se ramenait à ceci, qu'exciter la population sans donner pour base à son action des principes solides et réfléchis, c'est tout simplement la tromper. Faire naître les espoirs fantaisistes dont il venait d'être question, poursuivit Marx, conduisait à la perte et non au salut de ceux qui souffrent. En Allemagne surtout, s'adresser à l'ouvrier sans idées rigoureusement scientifiques et sans doctrine positive, c'est jouer à la propagande, jeu aussi futile que malhonnête, qui suppose, d'une part, un prophète inspiré, et de l'autre, des ânes l'écoutant bouche bée. »

Le 05 mai 1846, Marx écrit à Proudhon pour dénoncer Karl Grün (saint-simonien puis fouriériste, devenu le porte-parole de l’humanisme feuerbachien auprès de Proudhon dont il s’est proposé de traduire l’œuvre en allemand) comme un personnage « dangereux », en même temps qu’il lui demande de participer aux échanges du Comité de correspondance. Proudhon se déclare revenu de l’idée de révolution : « nous n’avons pas besoin de cela pour réussir. » Il se propose de « faire entrer dans la société, par une combinaison économique, les richesses qui sont sorties par une autre combinaison économique » Au passage, Proudhon prend la défense de Karl Grün.

15 août 1846, retour de Friedrich Engels à Paris
Engels, Stefan Konarske, en 2017

Engels, Andreï Mironov, en 1966
A la suite de la réponse de Proudhon, Engels est envoyé « en mission » à Paris, le 15 août 1846, pour contrecarrer l’influence de Karl Grün (et donc de l’humanisme feuerbachien) dans les milieux de l’immigration allemande. Il s’applique dès le début à s’assurer du soutien d’Ewerbeck (par ailleurs en rivalité avec Grün pour la traduction allemande des œuvres de Proudhon) qu’il parvient à tourner contre Grün.
Engels est venu habiter au 11 de la rue de l’Arbre-Sec ; deux peintres habitent là : l'un du midi,  Jean-Marius Fouque, né à Arles, l'autre flamand, Alexis Bafcop, né à Cassel dans l'arrondissement de Dunkerque. Si ce dernier a 42 ans, l'autre est presque l'exact contemporain d'Engels (il y a une incertitude sur sa naissance : le 2 juillet 1819 ou 1822 ; Engels est du 28 novembre 1820). Il y a donc des chances qu'ils se soient fréquentés et que Jean-Marius ait introduit Friedrich dans ces bals - on sait que les peintres y trouvent leurs modèles - qui lui serviront plus tard à déjouer la surveillance policière. 
Engels s’est rapproché, comme il l'écrit, des “ours du faubourg”, “des chefs des ouvriers menuisiers”. Un mois plus tard, le 16 septembre 1846, il envoie son premier compte-rendu à Marx : « J’ai été plusieurs fois en contact avec les ouvriers d’ici, c’est-à-dire avec les dirigeants des menuisiers du Faubourg Saint-Antoine. Ces gens-là ont une organisation particulière. A part leur histoire d’association - devenue très confuse à cause d’une importante dissension avec les tailleurs adeptes de Weitling – ces gars, c’est-à-dire environ 12 à 20 d’entre eux – se réunissent chaque semaine pour – jusqu’à présent – discuter. (...) Ewerbeck a été obligé de leur faire des conférences sur l’histoire allemande depuis les origines et sur une économie politique des plus confuse – en somme des Annales franco-allemandes à la sauce humanitaire. (…) Ce qu’ils opposent au communisme des tailleurs, n’est rien d’autre que des phrases creuses et humanitaires à la Grün et du Proudhon arrangé par Grün, qui leur ont été inculquées à grand-peine par Monsieur Grün soi-même, en partie par un vieux maître menuisier très suffisant et valet de Grün, le père Eisermann et aussi par l’ami Ewerbeck. (...) Mais il faut avoir de la patience avec ces types - : d’abord il faut se débarrasser de Grün qui a vraiment exercé directement et indirectement une influence épouvantablement amollissante et ensuite, quand on leur aura sorti ces grandes phrases de la tête, j’espère arriver à quelque chose avec eux, car ils ont une grande soif de savoir en matière d’économie. Comme j’ai dans la poche Ewerbeck qui, en dépit d’une confusion bien connue -qui en ce moment atteint son paroxysme – possède la meilleure volonté du monde et que (l’ébéniste Adolph) Junge est également tout à fait de mon côté, nous arriverons bientôt à quelque chose. (...) Mais tant qu’on n’aura pas insufflé à nouveau de l’énergie à ces gens en anéantissant l’influence personnelle de Grün en extirpant ses phrases creuses il n’y aura rien à faire, compte tenu de grands obstacles matériels (en particulier ils sont pris chaque soir ou presque). »

Lettre du 23 octobre : mission accomplie, après cinq jours, ou soirs, de discussion ! « Les différents points litigieux que j’avais à régler avec les camarades sont désormais résolus : le principal partisan et disciple de Grün, le père Eisermann, a été flanqué à la porte, les autres ont perdu toute influence sur la masse et j’ai fait passer à l’unanimité une résolution qui les condamne. (...) On a discuté pendant trois jours le projet d’association de Proudhon. Au début, j’avais contre moi presque toute la bande, et à la fin il ne restait plus qu’Eisermann et les trois autres partisans de Grün. Il s’agissait avant tout de démontrer la nécessité de la révolution violente et de réfuter le socialisme de Grün, qui a retrouvé une nouvelle vitalité dans la panacée proudhonienne, en montrant qu’il est anti-prolétarien, petit-bourgeois et qu’il s’inspire des utopies des Straubinger [les compagnons du tour d’Allemagne]. A la fin, à force d’entendre éternellement répéter par mes adversaires les mêmes arguments, je devins furieux et j’attaquai de front les Straubinger, ce qui provoqua l’indignation des partisans de Grün, mais me permit d’arracher au noble Eisermann une attaque directe contre le communisme. Et là-dessus, je lui rivai son clou de si belle manière qu’il n’y revint plus. (...) Je déclarai alors qu’avant d’accepter de poursuivre la discussion, on devait voter pour savoir si nous nous réunissions, oui ou non, en tant que communistes. Dans le premier cas, il faudrait veiller à ce que des attaques contre le communisme (comme celle d’Eisermann) ne se reproduisent pas. Dans le second cas, s’ils n’étaient que des individus quelconques discutant de sujets quelconques, je ne voulais plus en entendre parler et je ne reviendrais plus. Ce qui provoqua une frayeur intense chez les partisans de Grün qui se récrièrent qu’ils s’étaient réunis pour « le bien de l’humanité », pour s’informer, qu’ils étaient des hommes de progrès et non sectaires, ennemis de tout système exclusif, etc. ; il n’était vraiment pas possible de traiter d’ « individus quelconques » des braves gens comme eux. Du reste, il leur fallait d’abord savoir ce que c’est réellement que le communisme. (…) Je donnai donc des intentions des communistes, la définition suivante : 1. Faire prévaloir les intérêts des prolétaires contre ceux des bourgeois. 2. Atteindre ce but en supprimant la propriété privée et en la remplaçant par la communauté des biens. 3. Pour réaliser ces objectifs, ne pas admettre d’autres moyens que la révolution violente et démocratique. Nous avons discuté là-dessus pendant deux soirées. Le deuxième soir, le meilleur des trois partisans de Grün, se rendant compte de l’état d’esprit de la majorité, passa complètement de mon côté.
Les deux autres ne cessaient de se contredire entre eux, sans s’en rendre compte. Plusieurs types qui n’avaient encore jamais pris la parole, l’ouvrirent tout d’un coup et se déclarèrent résolument pour moi. (...) Bref, lorsqu’on passa au vote, la réunion se déclara communiste au sens de la définition donnée plus haut, par treize voix contre les deux voix des deux partisans restés fidèles à Grün – encore l’un d’eux a-t-il déclaré par la suite qu’il avait le plus grand désir de se convertir. Ainsi avons-nous finalement réussi à faire tabula rasa une bonne fois et nous pouvons commencer à faire, dans la mesure du possible, quelque chose de ces gars. »
Engels et Marx dans le film de Raoul Peck (capture d'écran)

En ce même mois d’octobre 1846, point culminant d’émeutes de subsistance “comme on n’en a pas connu depuis 1789” selon la Réforme, de nombreux ouvriers allemands sont arrêtés, qui seront finalement expulsés. Certains ont dû être trop bavards et Engels, qui a déménagé au 23, rue de Lille, fait état en novembre, dans ses lettres à Marx, d’une surveillance policière. A cette adresse, on trouve aussi bien le libraire éditeur Victor Durand que la comtesse de Beaufort ou le peintre Gabriel Lefébure, à peine plus vieux qu'Engels. Si l'on en croit le compte-rendu que le saint-simonnien Peter Hawke donnera au Représentant du peuple, Journal des travailleurs, à l'occasion du premier Salon d'après la révolution de Février 1848, Lefébure ferait partie, comme "Delacroix, Millet, Jeanron, Coignard, Courbet ou Johannot" de ces peintres non bourgeois qu'attendaient les travailleurs.  
Dès la fin de l’année, sans cesse pris en filature, Engels quitte cet appartement et adopte comme adresse postale celle d’A. F. Körner, artiste-peintre, 29 rue Neuve-Bréda (aujourd’hui rue Clauzel, dans le 9e).
Pour égarer les mouchards, il court les bals, passant du bal Valentino (251, rue St-Honoré), à celui du Prado (1, bd du Palais), sans oublier le Montesquieu (au 6, de la rue du même nom), et les bras des grisettes comme si ce devait être ses dernières nuits à Paris. « Si je disposais de 5 000 Fr de rentes, écrit-il à Marx, je ne ferais que travailler et m’amuser avec les femmes, jusqu’à ce que je sois lessivé. Si les Françaises n’existaient pas, la vie ne vaudrait même pas la peine d’être vécue. Mais tant qu’il y a des grisettes, va ! Cela n’empêche pas (en français dans le texte) que l’on ait envie de temps à autre de parler d’un sujet sérieux. » Il réussit d’ailleurs à maintenir des contacts avec Cabet, Louis Blanc, Ferdinand Flocon. Durant le second semestre de 1847, Engels apportera d'ailleurs des contributions à La Réforme de Flocon et Ledru-Rollin, [le journal, (2 000 abonnés), est 3 rue Jean-Jacques Rousseau, à l'hôtel de Bullion, qui sera détruit dans le percement de la rue du Louvre].
Ailleurs, évoquant Moses Hess, Engels écrit « passage Vivienne, je l’ai planté là bouche bée pour embarquer avec le peintre Körner deux filles que celui-ci avait levées. » Ailleurs encore : « Ici à Paris, j’ai adopté un ton très cynique, c’est le métier qui veut cette esbroufe et ça réussit souvent auprès des dames. »

On sait que le 20 mars 1847, Engels déjeune avec ce Georg Weerth qu'il qualifiera plus tard de "premier et plus grand poète du prolétariat allemand". Celui-ci écrira à sa mère le 18 avril :  "déjeuné avec mon ami Engels rue de Rivoli. Nous avons grandement apprécié le Chablis de 1846 et le monde nous a semblé être un endroit aimable".
En ce même mois de mars 1847, la police intervient à l’encontre d’une réunion de 150 à 200 personnes, ouvriers allemands avec leurs femmes et leurs enfants, qui se rassemblent à la barrière des Amandiers-Popincourt (auj. place Auguste Métivier), le dimanche depuis quatre ans. Il s’agit d’une de ces réunions publiques de barrières, destinées aux sympathisants de la Ligue des justes, sur les dangers desquelles, du fait des mouchards et des policiers, Engels a fait un rapport l’automne précédent. L’ébéniste Adolph Junge y est arrêté ; il sera expulsé ensuite vers la Belgique où il arrivera en avril 47.

Le mois suivant, Engels réussit, non sans mal, à se faire élire délégué de la section parisienne de la Ligue des Justes pour représenter celle-ci à son congrès de réorganisation, le 1er juin 1847, à Londres. Les dirigeants londoniens avaient dépêché dès janvier l’horloger Joseph Moll à Bruxelles puis à Paris pour demander à Marx et Engels d’adhérer formellement à la Ligue. Ceux-ci avaient posé comme condition que la Ligue cesse d’être une société conspiratrice pour agir ouvertement dans la société, et adopte une ligne de pensée conforme aux acquis du matérialisme historique. Le congrès de réorganisation devait avoir ce but.
[Dans son ouvrage de Souvenirs, le typographe Stephan Born écrit : « Je me rendis compte qu’il allait être très difficile de faire nommer Engels, en dépit de tous ses espoirs. Sa candidature rencontrait une forte opposition. Je ne parvins à assurer son élection qu’en demandant - au mépris des règles - que lèvent la main ceux qui étaient contre et non pas pour, le candidat. Aujourd’hui j’ai honte quand je repense à cette ruse abjecte. « Bien joué », me dit Engels en rentrant de la réunion ».]
La Ligue des Justes se rebaptise à ce congrès en Ligue des Communistes. "Le but de la Ligue, c'est le renversement de la bourgeoisie, le règne du prolétariat, la suppression de la vieille société bourgeoise fondée sur les antagonismes de classes et la fondation d'une nouvelle société sans classes et sans propriété privée."

Misère de la philosophie, la réponse que Marx a faite directement en français à la Philosophie de la misère de Proudhon, est publiée par Albert Franck, un médecin prussien qui a racheté en 1844 la librairie internationale du 69 rue Richelieu. Le Constitutionnel en fait la publicité dans ses numéros des 24 et 30 juillet 1847. 
De juillet 1847 à la mi-octobre, Engels réside à Bruxelles. En août 1847, Marx a créé à Bruxelles une section de la Ligue et en a été désigné président ; Adolph Junge participe au bureau.

Engels est de retour à Paris à la fin du mois d’octobre 1847. Stephan Born qui, lui, fréquente exclusivement la Comédie française, ne comprend pas qu'Engels soit assidu aux "pires bouffonneries" du théâtre du Palais Royal. La vedette de la salle est alors le comédien Levassor. Alexandre Herzen écrira de lui, dans ses Lettres de France et d’Italie 1847-52 : « Dans le même Palais Royal où au théâtre français Rachel émeut le cœur, Levassor au théâtre du Palais Royal secoue votre poitrine par un rire sans fin, un rire jusqu’aux larmes, jusqu’à l’hystérie ? Levassor est la plus complète expression de la gaieté française, du sans souci, de l’insolence naïve, de l’esprit caustique, de la plaisanterie, de la gaminerie. Quelle rapidité impossible à atteindre, quelle richesse de moyens ! Levassor appartient autant, est tout aussi indispensable à Paris que Schelling ou Hegel à Berlin. »  
Le 14 novembre se réunit le district de Paris de la Ligue. Engels y est élu comme délégué au congrès de Londres qui doit entériner les changements esquissés en juin. Engels à Marx : « Hier soir on a procédé à l’élection des délégués. Après une réunion particulièrement confuse, je fus élu avec les 2/3 des voix. Cette fois je n’avais pas du tout intrigué n’en ayant d’ailleurs guère l’occasion. »
A la fin de novembre 1847, Marx et Engels [ce dernier arrive à Londres le 29 nov., comme il l'écrit dans l'article (non signé) de la Réforme daté du 5 déc.] participent au 2e congrès de la Ligue des Communistes et sont chargés d’en rédiger le nouveau programme : ce sera le Manifeste
[De Bruxelles, de Paris ou de Londres, Engels écrit dans les numéros de la Réforme des 6 août Sur la situation de l'Allemagne, 27 août Sur l'opinion publique en Allemagne, 1er novembre Sur le programme agraire du chartisme, 5 décembre (voir ci-dessus), et 9 déc. Sur la crise économique de 1847 en Angleterre.]
Andreï Mironov (Engels) et Igor Kvacha (Marx) dans le film de Grigori Rochal, Une année comme une vie (God kak zhizn), 1966. Sur la table, une pile du Manifeste. L'année dense comme une vie est 1848.

Après dix jours de Congrès, de retour à Paris, Engels s’en voit expulsé le 29 janvier 48. Il n’est même pas sûr que cela soit lié à son activité politique. Si l’on en croit Stephan Born, son ami le peintre Ritter l’ayant informé qu’un aristocrate avait congédié sa maîtresse sans assurer à celle-ci les dédommagements nécessaires, Engels avait menacé de rendre la chose publique et le comte avait saisi la police. C'est possible. Le 6 février, le Constitutionnel écrit : "Un jeune Allemand réfugié à Paris, M. Engels, auteur d'un ouvrage sur le paupérisme de l'Angleterre, a reçu de la police, on ne sait pourquoi, l'ordre de quitter Paris dans les 24 heures et la France dans trois jours, sous peine d'être remis par les gendarmes français à la police prussienne." Le même quotidien ajoute deux jours plus tard, citant "un journal" : "M. Engels, qui ne séjournait à Paris que depuis peu de temps a été enlevé de son domicile nuitamment, et, à ce qu'on assure, sans aucun motif plausible. En même temps, plusieurs ouvriers allemands, accusés à tort ou à raison de communisme, ont été arrêtés et déposés à la Conciergerie."  Ce à quoi le Moniteur parisien, journal officieux de la monarchie, répond le 14 : "Plusieurs journaux ont parlé, ces jours derniers, d'arrestations mystérieuses (...) et citent parmi les victimes de ces prétendus actes arbitraires, M. Engels, fils d'un riche manufacturier allemand, et un artiste peintre de Cologne. Les détails donnés à cette occasion par les journaux sont entièrement controuvés. Deux seuls étrangers, M. Engels, Allemand, et un de ses compatriotes, ont été récemment expulsés de France, mais les causes qui ont motivé cette mesure de la part de l'autorité sont complètement étrangères à la politique."

5 mars 1848, retour de Marx à Paris

A peine le gouvernement provisoire de la révolution de 1848 a-t-il été constitué, le 24 février, que, le 1er mars, Ferdinand Flocon lève la mesure d’expulsion prise trois ans plus tôt et invite le “brave et vaillant” citoyen Karl Marx à retrouver Paris. Telle est du moins la présentation avantageuse que l’historiographie marxiste donne de l’événement. En fait, « l’invitation » est datée du 10 mars et Grandjonc montre bien que Marx, expulsé de Belgique au début du mois et arrivant à Paris le 5 au petit matin avec pour tout papier son arrêté d’expulsion belge ainsi que celui, français, daté de février 1845, va voir le tout frais membre du nouvel exécutif pour régularisation. Sur papier à en-tête du Gouvernement provisoire, Flocon invite alors tout agent de la force publique à porter aide et assistance au citoyen Marx. La première pensée de la Révolution n’a donc pas été de rappeler Marx à Paris, c’est un détail.

Marx, Jenny et leurs maintenant trois enfants : Jennychen, Laura et le petit Edgar âgé à peine d’un an, sont descendus, le 5 mars, à l’hôtel Manchester, rue Grammont, non loin de la Bastille, avant de s’installer au 10 rue Neuve-de-Ménilmontant (aujourd’hui rue Commines). Ils ont dans leurs bagages un millier d’exemplaires du Manifeste du parti communiste, rédigé entre décembre et janvier, en allemand, et qui n’a été imprimé, à Londres, que dans la deuxième quinzaine de février.

Dès le lendemain, Marx participe à une importante assemblée de « démocrates allemands » dans une salle Valentino (où Engels avait si souvent dansé) comble, sous la présidence du poète Georg Herwegh. On y débat d’une Adresse au Gouvernement provisoire mais on y entend surtout, de la part d’Herwegh et de Heinrich Börnstein, l’un des fondateurs du défunt Vorwärts, on s’en souvient, des discours radicaux appelant à une intervention armée en Allemagne. Karl Schapper lui-même se laisse emporter par l’ambiance et apporte son soutien à ceux qui réclament qu’on aille porter la liberté en Allemagne les armes à la main.

Herwegh et Adalbert von Bornstedt, cet agent prussien, on s’en souvient aussi, que le gouvernement français avait expulsé, pour le couvrir, en même temps que Marx, mettent sur pied une Deutsche Demokratische Gesellschaft (Société démocratique allemande) qui placarde dans Paris une affiche appelant à soutenir financièrement une « légion allemande » : « DES ARMES ! » « Les démocrates allemands de Paris se sont formés en légion pour aller proclamer ensemble la RÉPUBLIQUE ALLEMANDE. Il leur faut des armes, des munitions, de l'argent, des objets d'habillement. Prêtez-leur votre assistance ; vos dons seront reçus avec gratitude. Ils serviront à délivrer l'Allemagne et en même temps la Pologne. »
« Importer, écrira Engels, au beau milieu de l'effervescence allemande du moment une invasion qui devait y introduire de vive force, et en partant de l'étranger, la révolution, c'était donner un croc-en-jambe à la révolution en Allemagne même, consolider les gouvernements, et - Lamartine en était le sûr garant - livrer sans défense les légionnaires aux troupes allemandes. »

Certains, dont Maurice Dommanget, ont cru voir Marx fréquenter le Club central de la Société des Droits de l'Homme, réuni tous les soirs à 8 heures au Conservatoire des Arts et Métiers, ses interventions ayant laissé des traces les 4, 12, 14, 16, 18 mars et les 7 et 10 avril. Il s'agit à coup sûr d'un homonyme (cf. P. Amann, Karl Marx, "Quarante-huitard" français ?, International Review of Social HistoryVol. 6, No. 2 (1961), Cambridge University Press.

Dès  la première réunion du comité central de la Ligue des Communistes, le 8 mars 1848,  Marx propose de mettre dans les pattes de la Société  démocratique allemande un Club des travailleurs allemands. La Réforme en annonce la création le 10, tandis que Marx et Engels préviennent par exemple le citoyen Cabet, pour qu’il en fasse état dans son Populaire, que “la soi-disant Société démocratique allemande de Paris est essentiellement anticommuniste, en tant qu’elle déclare ne pas reconnaître l’antagonisme et la lutte entre la classe prolétaire et la classe bourgeoise”. Le 11, Marx est élu président du nouveau C.C. de la Ligue des Communistes, qui compte trois membres de l’ancienne Ligue des Justes (Schapper, J. Moll et H. Bauer) et trois membres de l’ancien Comité de correspondance bruxellois : Marx, Engels, Wolff ; en présence des anglais Ernest Charles Jones et George Julian Harney venus à Paris pour l’occasion.

Le 13 mars, le prince Metternich est renversé et doit s’enfuir de Vienne.

Le 18 mars, alors que les combats commencent à Berlin et que Frédéric Guillaume IV va devoir accepter un ministère libéral et une convocation de la Diète pour le 22 mai, 6 000 Allemands se réunissent sur les Champs-Élysées. Herwegh en retire 2 000 hommes et quatre bataillons pour sa Légion démocratique allemande.

Engels a rejoint Paris le 21 mars 1848 ; avec Marx, le projet de lancer un nouveau journal en Allemagne, de reprendre la Gazette rhénane, est aussitôt échafaudé.

Vers  le  27  mars,  Marx  et  Engels  font adopter  par  le  Comité central de la Ligue un texte  programmatique de  « Revendications  du Parti  communiste  en  Allemagne ».  Le  texte, sous  forme  de  tract,  en  même temps que le Manifeste, sera emporté  par  ceux  qui rentrent  en  Allemagne avec le Club des Travailleurs allemands. Outre l’exigence d’une Allemagne constituée en « République une et indivisible » et celle de  « l’armement général  du  peuple »,  l’essentiel  des  revendications porte sur le suffrage universel (masculin), la nationalisation des domaines princiers et féodaux, des banques  privées,  des  moyens  de  transport, l’instauration   de   « forts   impôts   progressifs », la séparation de l’Église et de l’État et « l’instruction  générale  et  gratuite  du  peuple ».

Les 24 et 30 mars, trois détachements de la Légion démocratique allemande, de 500 hommes chacun, drapeaux rouge, noir et or déployés mais sans armes, partent en ordre, sous les acclamations de nombreux Polonais, Belges, Italiens, et aussi Français. Herwegh, Börnstein et Bornstedt doivent suivre le dernier bataillon. Le gouvernement français, - c’est l’allusion à Lamartine dans le texte d’Engels cité plus haut -, a fourni quelque soutien, au moins financier, à leur légion.

Le 30 mars, le préfet de police Caussidière délivre à Marx un passeport d’un an, mais en Allemagne, les choses se précipitent et Marx-Engels quittent Paris le 6 avril 1848, pour, après un détour par Mayence qui leur est imposé par l’interdiction de traverser la Belgique, arriver le 10 à Cologne, « la partie la plus avancée de l’Allemagne », selon les mots d’Engels.

A Cologne, Marx et Engels vont retrouver la ligne politique qu’ils ont combattue en la personne de Weitling puis de Grün, incarnée cette fois par Andreas Gottschalk, le « médecin des pauvres », membre de la Ligue des communistes depuis 1847, président de l’Union ouvrière de Cologne et naturellement influent dans la presse de celle-ci, le Zeitung des Arbeitervereins. Mais la révolution de 1848 en Allemagne n’est pas notre sujet. On trouvera dans les fascicules 17 et 18, Révolution et contre-révolution en Allemagne (1) et (2), de Marx, à mesure (http://www.acjj.be/publications/marx-a-mesure/), textes, notes et chronologie.

Aux heures sombres de juin 1848, Friedrich Engels, reporter de la Neue Rheinische Zeitung, décrit, sur une barricade de la rue de Cléry, sept ouvriers et deux grisettes rejouant le tableau célèbre de Delacroix. « Un des sept monte sur la barricade, le drapeau à la main. Les autres commencent le feu. La garde nationale riposte, le porte-drapeau tombe. Alors, une des grisettes, une grande et belle jeune fille, vêtue avec goût, les bras nus, saisit le drapeau, franchit la barricade et marche sur la garde nationale. Le feu continue et les bourgeois de la garde nationale abattent la jeune fille comme elle arrivait près de leurs baïonnettes. Aussitôt, l’autre grisette bondit en avant, saisit le drapeau… » 
Finalement, le 16 mai 49, le gouvernement prussien interdit de fait la Nouvelle Gazette Rhénane en donnant à Marx l’ordre de quitter le territoire dans les 24 heures, et en lançant un mandat d’arrestation contre Engels le lendemain.
A la Nouvelle Gazette Rhénane, E. Capiro, 1895


3 juin 1849 : second retour de Marx à Paris

« Peu après [le 1er juin 49], explique Engels, nous quittâmes Bingen et Marx se rendit à Paris porteur d’un mandat du Comité central démocratique [du Palatinat] ; un événement décisif était imminent et Marx devait représenter le parti révolutionnaire allemand auprès des social-démocrates français ».
Marx arrive ainsi à Paris le 7 juin, dans un hôtel du 45 rue de Lille, sous le faux nom de Ramboz [Le propriétaire de l'établissement avait, dans La Presse du 14 mai 1848, publié cette annonce : « Joli hôtel garni près de l’Assemblée, avis à MM les représentants » du peuple. Après la révolution, neuf cents députés allaient en effet arriver à Paris et le journal invitait les hôteliers à profiter de l'aubaine. Sous l'enseigne d'Hôtel des Ambassadeurs et sous la Troisième République, la maison sera l'adresse de très nombreux sénateurs jusqu'à la première guerre mondiale.]. “Paris est morne. À quoi s’ajoute le choléra, qui sévit dans toute sa virulence. Malgré cela, jamais une éruption colossale du volcan révolutionnaire ne fut plus proche à Paris qu’à présent. J’ai des contacts avec tout le parti révolutionnaire…”
Cette éruption, doit-elle éclater avec la manifestation organisée pour protester contre l’expédition militaire française qui a rétabli le pouvoir temporel du Pape contre la République romaine ? Le 13 juin 1849, vers midi, un cortège relativement modeste d’environ 6 000 personnes, dont 600 gardes nationaux ayant à leur tête Etienne Arago, chef de bataillon de la 3e légion, se forme au Château-d’Eau, sur le boulevard du Temple, et marche en direction de l’Assemblée nationale « afin de lui rappeler le respect dû à la constitution », aux cris de : « Vive la Constitution ! ».
Une heure plus tard, le général Changarnier, commandant de l’armée de Paris et des gardes nationaux de la Seine, à la tête de dragons, gendarmes mobiles et chasseurs à pied, arrivant par la rue de la Paix, disperse les manifestants qui se répandent dans les rues voisines.
Ledru-Rollin et une trentaine de députés, réunis au 6 rue du Hasard (aujourd’hui rue Thérèse, partie comprise entre les rues Sainte-Anne et Richelieu), sous les fenêtres desquels retentissent les « Aux Armes ! » que crient les manifestants pourchassés, décident de gagner l’état-major de l’artillerie de la garde nationale, au Palais-Royal, pour s’assurer le concours de Guinard, colonel de l’artillerie de la garde nationale, et de ses 400 hommes.
Ils avancent, écrira Marx plus tard, « au cri de “Vive la Constitution !” poussé avec mauvaise conscience, de façon mécanique, glaciale, par les membres du cortège eux-mêmes, et renvoyé ironiquement par l’écho du peuple massé sur les trottoirs, au lieu de s’enfler tel le tonnerre ». Les députés ceints de leur écharpe vont vers le Conservatoire national des arts et métiers. Vers 14 h 30, Ledru-Rollin parvient à se faire ouvrir les portes de l’établissement et une proclamation constituant un gouvernement provisoire y est signée.
On ressort des Arts-et-Métiers pour aller “au-devant de l’armée pour l’encourager à se joindre à nous”, se souviendra Martin Nadaud. Trois pauvres barricades sont improvisées rue Saint-Martin pour gêner la cavalerie, et la troupe arrête les députés sans que la foule réagisse plus que ça. Ils sont conduits au poste de la garde nationale, dont Martin Nadeau s’échappe, avec deux autres camarades, en enjambant la fenêtre qui donne sur la rue Saint-Martin. Il va se réfugier, à la barrière de l’Étoile, chez madame Cabet. Ledru-Rollin parviendra à gagner Londres pour un exil de plus de vingt ans.

« L’éruption colossale » prévue aura été la dernière journée révolutionnaire de la Deuxième République quand Jenny rejoint Marx à Paris avec les trois enfants et Lenchen, le 7 juillet ;  ils s'entasseront à six dans deux chambres minuscules. Jenny est enceinte pour la quatrième fois et la grossesse ne se passe pas bien. Marx est arrivé sans le sou, il l’est toujours. Dès le 13 juillet, il lance des appels au secours, explique que les derniers bijoux de sa femme sont déjà au mont-de-piété, qu’il pourrait peut-être tirer, dans un délai raisonnable, 3 000 ou 4 000 francs d’une deuxième édition de sa brochure contre Proudhon, (Misère de la philosophie), qui “commence à prendre ici”, mais qu’il faudrait pour cela racheter d’abord les exemplaires de la première encore disponible à Bruxelles et à Paris. Il écrit aussi à Ferdinand Lassalle, qui lancera une collecte publique, sans aucune discrétion, à la grande colère de Marx : « Je préfère la plus grande gêne à la mendicité publique. » Et rien n’est réglé quand, le 19 juillet, Marx reçoit du préfet de police une assignation à résidence dans le Morbihan. Sa réclamation auprès du ministre de l’Intérieur est refusée le 16 août.
Le 13 août, l’armée hongroise a capitulé. Après la reddition de Venise, le 22 août 49, il n’existe plus dans l’empire d’Autriche un seul gouvernement insurrectionnel.
Le 23 août 1849, un officier de police se présente rue de Lille pour signifier aux Marx qu’ils doivent s’exécuter dans les vingt-quatre heures. Marx écrit alors à Engels que son exil dans “les marais Pontins de Bretagne”, qu’il considère comme une tentative de meurtre camouflée, lui fait juger préférable de quitter la France, et qu’il a pour perspective de fonder un journal allemand à Londres, où il lui donne rendez-vous. Marx quitte Paris le 24 août, Jenny et les enfants ont reçu l’autorisation d’y rester jusqu’au 15 septembre.
On a des photos des Marx à compter de 1865
    
Les derniers séjours parisiens

Si la vie des Marx est désormais anglaise, ses deux filles aînées ayant convolé avec des Français, on reverra Marx à Paris, et dans sa banlieue. Laura, née le 26 septembre 1845 à Bruxelles, épousera la première, à l’âge de 23 ans et après deux années de fiançailles, un Français, Paul Lafargue, le 2 avril 1868. Jenny en épousera un autre, Charles Longuet, ciseleur sur bronze ; « Le dernier proudhonien et le dernier bakouniniste, que le diable les emporte ! », comme pestera papa Marx dans une lettre à Engels. Le dernier bakouniniste, c’est évidemment Paul Lafargue, Longuet, lui, ayant eu le bon goût de voter l’exclusion de Bakounine de la 1ère Internationale (le 7 septembre 1872) entre ses fiançailles, en mars, et son mariage, le 2 octobre... ce qui en fait le dernier proudhonien.
Jennychen, future Mme Longuet, et Laura déjà Mme Lafargue en 1869

Les Lafargue sont partis en voyage de noces en France le jour même de leur mariage, puis s’y sont installés le 15 octobre, 25 rue des Saints Pères. Ils ont déménagé au 47 rue du Cherche-Midi juste avant la naissance de leur premier enfant, Charles-Etienne, le 1er janvier 1869. Marx vient leur rendre visite du 6 au 12 juillet, en descendant dans un hôtel de la rue Saint-Placide sous la fausse identité de M. Williams. Il est préoccupé par la santé fragile de Laura, tente de persuader son gendre d’achever ses études de médecine, et est venu discuter aussi d’une traduction française du Capital. Pour ce qui est de celle du Manifeste par Laura, revue par Paul, elle vient d’être ramenée à Londres par Jenny quand celle-ci, à la suite de Jennychen et d’Eleanor est venue voir le bébé, à Paris.
Puis vient la Commune, et l’exil qui ramène les filles Marx auprès de leurs parents. Les Longuet regagnent la France après l’amnistie de 1880. A l’été de l’année suivante, Marx et Jenny, déjà malade, accompagnés de Lenchen, visitent les Longuet et découvrent le petit Marcel, né trois mois plus tôt au 11 bd Thiers (auj. Karl Marx) à Argenteuil, alors que ses aînés avaient déjà 4, 2 et 1 an quand leurs parents ont quitté l’Angleterre. Mais Marx rentre précipitamment à Londres à l’annonce de la dépression nerveuse d’Eleanor.
Après la mort de Jenny, au début de décembre, Marx, qui en est tombé malade, passe à nouveau par Argenteuil, en février 1882, sur le chemin de Marseille où il doit embarquer pour l’Algérie et son soleil guérisseur. À son retour, le 7 juin, sans barbe et sans crinière de prophète, sacrifiées à la chaleur algéroise,
Dernière photo (1882) avant le rasage pour ses filles qui l'aiment en père Noël
il se voit conseiller les eaux d’Enghien où il suivra une cure en juillet. Les Lafargue s’installent au 66 bd de Port Royal au début d’août et Marx séjourne à leur nouveau domicile avant de rentrer à Londres fin septembre. C’est donc retour de chez ses gendres qu’il les qualifie, dans une lettre à Engels du 11 novembre, de dernier des bakouninistes et de dernier des proudhoniens.
Le 12 janvier 1883 lui parvient la nouvelle de la mort de Jennychen et il envoie Eleanor à Argenteuil aider à garder les enfants de sa sœur. "Le Maure", comme on l’appelle depuis sa jeunesse, meurt le 14 mars.

Le 1er mai 1890, Engels est au rassemblement de la place de la Concorde où l’on revendique la réduction du temps de travail. “Que Marx n’est-il à côté de moi, pour voir cela de ses propres yeux” écrit Engels, qui rappelle que cette revendication de la journée légale de travail à 8 heures avait été “proclamée dès 1866 par le congrès de l’Internationale à Genève”.

Si l'on compte, sur les bâtiments qu'habita Marx une plaque commémorative à Bruxelles et 4 à Londres, il n'y en a aucune à Paris.