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PARIS, ENTRE CIREY ET VERSAILLES (I. 1742-1745)

(neuvième épisode du Paris, la ville rêvée de Voltaire, commencé ici avec la livraison de novembre 2013)

Vingt ans plus tôt, une précédente ambassade de la Sublime Porte, conduite par le père de Saïd Méhémet Pacha – il avait été reçu au Palais-Royal par le Régent, aux Tuileries par le petit roi ; son fils l’était, par Louis XV, à Versailles –, avait inspiré à Montesquieu ses Lettres persanes. Cette fois, l’ambassadeur ottoman n’est pas sitôt parti que Voltaire donne à la Comédie-Française Le Fanatisme ou Mahomet le prophète. Simple coïncidence : Voltaire a commencé les cinq actes de sa nouvelle tragédie en vers dès 1736, et il l’a testée à Lille, où ses représentations ont été triomphales, à la fin d’avril 1741.
Dans la pièce, un jeune fanatique, que Voltaire définit comme un « esprit amoureux de son propre esclavage », commet un parricide. Le Prophète, qui l’a inspiré, est en réalité un athée cynique dont la prédication n’est que le moyen le plus utile à son pouvoir – « Quiconque ose penser n’est pas né pour me croire ». Mais s’il s’agit d’une pièce que l’on dirait aujourd’hui militante – « Jean-Jacques n’écrit que pour écrire, moi j’écris pour agir », dira Voltaire vingt-cinq ans plus tard (à ce moment, Rousseau n’écrit pas du tout) –, il s’y trouve des sentiments incestueux qui toujours intéresseront Voltaire : Mahomet est épris de celle qu’il a élevée comme sa fille ; un frère et une sœur s’aiment en ignorant leur lien de parenté. La pièce est interdite à Paris au bout de trois jours ; ce n’est pas du fait des mahométans.
Diderot n’avait sûrement pas raté la tragédie nouvelle, et il était assurément, six mois plus tard presque jour pour jour, devant une autre, de Voltaire encore : La Mérope française. Le futur encyclopédiste se rappellerait longtemps l’atmosphère de ce temps-là : « Nos théâtres étaient des lieux de tumulte, les têtes les plus froides s’échauffaient en y entrant, et les hommes sensés y partageaient plus ou moins le transport des fous. On s’agitait, on se remuait, on se poussait ; l’âme était mise hors d’elle-même. La pièce commençait avec peine, était souvent interrompue ; mais survenait-il un bel endroit, c’était un fracas incroyable, les bis se redemandaient sans fin ; on s’enthousiasmait de l’acteur et de l’actrice. L’engouement passait du parterre à l’amphithéâtre et aux loges. On était arrivé avec chaleur, on s’en retournait dans l’ivresse ; c’était comme un orage qui allait se dissiper au loin, et dont le murmure durait encore longtemps après qu’il s’était écarté. Voilà le plaisir ».
Ce 20 février 1743, « tel fut l’enthousiasme du parterre, dira Sainte-Beuve dans ses Causeries du lundi, que, par une innovation glorieuse, il demanda l’auteur à grands cris, et que, porté en triomphe dans la loge de la maréchale de Villars, Voltaire, aux applaudissements répétés des spectateurs, dut être embrassé par la belle-fille de celle-ci, la jeune duchesse de Villars ».
Pour Diderot, ce sont les dernières soirées du tumulte théâtral, la fin de la vie de bohème et du libertinage : il s’est épris d’Anne-Antoinette Champion, une lingère très sérieuse qui vit avec sa mère rue Boutebrie, celle du collège Maître-Gervais, mitoyen de Louis-le-Grand, et il compte bien l’épouser.
Un succès tel que celui de Mérope semblait avoir désarmé l’envie, poursuit Sainte-Beuve, et Voltaire crut qu’il pouvait sans trop d’ambition aspirer au fauteuil académique, que la mort du cardinal de Fleury, le 29 janvier, venait de laisser vacant. L’influence du duc de Richelieu et de Mme de La Tournelle lui avait déjà obtenu l’agrément de Louis XV, qui, dans un souper, avait annoncé que ce serait lui « qui prononcerait l’oraison funèbre du cardinal ».
C’est parmi les fleurs de Plaisance, au château de Pâris-Duverney, que Mme de La Tournelle avait rencontré le roi, qui allait la faire sa maîtresse, et duchesse de Châteauroux. Les Pâris n’y avaient pas forcément prêté la main, le roi passait alors en revue de corps toutes les sœurs Mailly-Nesle : il avait commencé par Mme de Mailly-Rubempré, avait poursuivi avec Mme de Vintimille, qu’avaient emportée ses couches de 1741 ; Mme de La Tournelle venait logiquement ensuite. Une épigramme montrait que Paris n’en était pas étonné :
« La première en oubli, la seconde en poussière
La troisième est en pied, la quatrième attend [la duchesse de Lauraguais]
Et fera place à la dernière. [Il y avait une cinquième sœur, Mme de Flavacourt]
Choisir une famille entière
Est-ce être infidèle ou constant ! »
Les Pâris, dans le cercle d’influence qui les associait aux Tencin – la marquise et son frère, désormais cardinal et ministre d’État –, sans compter le duc de Richelieu, avaient, au cas où, un autre fer au feu : leur filleule, Jeanne-Antoinette Poisson avait été mariée à Lenormant d’Étiolles, se frottait au monde dans le salon de Mme de Tencin, tenait à l’occasion un rôle dans Zaïre sur le théâtre du château de son époux.
Jeanne-Antoinette Poisson. Gallica
La guerre de Succession d’Autriche, engagée depuis deux longues années, prenait mauvaise tournure pour le royaume : l’allié prussien, une fois la Silésie engrangée, avait signé une paix séparée avec l’Autriche ; le maréchal de Belle-Isle se voyait contraint d’évacuer Prague, de faire retraite. À cette guerre, Voltaire était doublement intéressé. Pâris-Duverney, comme le rappellera plus tard la Correspondance de Grimm, avait obtenu « la direction générale des vivres des troupes du roi, qu’il garda pendant toute la guerre de 1741, et qui lui valut une fortune immense. Il est aussi l’auteur de la grande fortune de M. de Voltaire, à qui il donna un intérêt dans les vivres pendant cette guerre ; il en résulta des sommes considérables, et le bienfaiteur fut souvent cité comme un homme d’État dans les ouvrages de son obligé ».
D’autre part, Frédéric II, maintenant sur le trône de Prusse, est ce prince royal avec lequel Voltaire entretenait des relations épistolaires amicales dès 1736. Le poète pourrait tenter de le ramener dans la guerre aux côtés de la France. Voltaire se rend à Aix-la-Chapelle pour y rencontrer son royal ami au début de septembre 1742, sans le fléchir. Six mois plus tard, Jean-François Boyer, ancien évêque de Mirepoix que l’on continue de désigner par ce titre, grand aumônier de la dauphine, triste inventeur des « billets de confessions » infligés aux jansénistes, membre de l’Académie française et de toutes ses succursales, a réussi à en écarter Voltaire. On lui a préféré l’abbé de Luynes, évêque de Bayeux.
Si l’on en croit un rapport de police, Voltaire se serait vanté, pour forcer cette porte, « qu’il trouverait le secret de faire agir les tétons de madame de La Tournelle ». Celle-ci l’ayant appris, quand il vint la visiter à sa toilette, « en lui découvrant sa gorge » : « Eh bien, Voltaire, que feriez-vous de mes tétons si vous en étiez le maître ? » et lui en se jetant à ses pieds : « Je les adorerais ».
L’armée de l’Angleterre, du Hanovre et de l’Autriche, commandée par Georges II, défait le 23 juin 1743 celle du maréchal de Noailles à Dettingen, sur le Main. La route du royaume de France s’ouvre par l’Alsace devant les coalisés. Les rapports de police poursuivent leurs dénonciations : « On dit que Voltaire déclame hautement contre les Français, les ministres, l’Académie, et surtout contre l’évêque de Mirepoix et l’on blâme le gouvernement de ne l’avoir pas mis à la Bastille pour les derniers discours qu’il tint publiquement chez Gradot avant son départ ».
Photomontage d'un rapprochement sur les couv. de Roger Peyrefitte
Voltaire est reparti, en effet, en mission diplomatique pour Berlin et pour Bayreuth. Frédéric Il reste sourd à ses propositions, mais le cajole pour qu’il se fixe en Prusse. Voltaire est sous le charme : « Un des plus aimables hommes du monde, l’a-t-il décrit à Cideville, un homme qui serait le charme de la société, que l’on rechercherait partout, s’il n’était pas roi ; un philosophe sans austérité, rempli de douceur, de complaisance, d’agréments, ne se souvenant plus qu’il est roi dès qu’il est avec ses amis, et l’oubliant si parfaitement qu’il me le faisait presque oublier aussi, et qu’il me fallait un effort de mémoire pour me souvenir que je voyais assis sur le pied de mon lit un souverain qui avait une armée de cent mille hommes ».
Voltaire se fait attendre. « Que de choses à lui reprocher ! et que son cœur est loin du mien ! », confie Émilie à d’Argental. Et l’absence dure. S’il allait rester ? : « Je ne reconnais plus celui d’où dépend et mon mal et mon bien, ni dans ses lettres, ni dans ses démarches. Il est ivre absolument ». Et elle « plus folle, plus perdue d’amour que tous les romans ensemble », selon Mme de Tencin qui la laisse dans cet état pitoyable le 21 octobre 1743.

Des vers et des triangles

« J’ai aussi passé par Cirey », écrit le président Hénault à d’Argenson le cadet, ministre de la Guerre depuis janvier 1743 ; « c’est une chose rare. Ils sont là tous deux seuls, comblés de plaisirs. L’un fait des vers de son côté, et l’autre des triangles. La maison est d’une architecture romanesque et d’une magnificence qui surprend. Voltaire a un appartement terminé par une galerie qui ressemble à ce tableau que vous avez vu de l’école d’Athènes, où sont assemblés des instruments de tous les genres, mathématiques, physiques, chimiques, astronomiques, mécaniques, etc.; et tout cela est accompagné d’ancien laque, de glaces, de tableaux, de porcelaines de Saxe, etc. Enfin, je vous dis que l’on croit rêver. »
Cirey, le petit théâtre du château
Cirey, la porte dessinée par Voltaire
Voltaire est rentré de Potsdam. À Paris, le 9 février 1744, toute la journée, les colporteurs ont crié et vendu les lettres patentes du Roi portant don de la duché de Châteauroux à Mme de La Tournelle. La tragédie de Mérope continue d’attirer la foule. Mlle Dumesnil enlève les suffrages et tire des larmes de tous les spectateurs. Mais surtout, note le Journal du lieutenant général de police Feydeau de Marville, « on dit que le Roi l’a demandée, et les comédiens vont la jouer à la cour. Si le Roi prenait une fois goût aux spectacles, il est certain que cela réchaufferait la verve de bien des acteurs ».
Une lueur d’intérêt chez ce roi que tout ennuie, la désormais duchesse de Châteauroux bien en place, des fêtes pour le mariage du dauphin qui s’annonce : la situation est prometteuse. Aussi, quand le président Hénault passe par Cirey, Voltaire est-il en train de travailler à un opéra, La Princesse de Navarre, que Rameau doit mettre en musique. « Il m’a lu sa pièce, continue le Président. J’en ai été très content. Il n’a pas omis aucun de mes conseils, ni aucune de mes corrections, et il est parvenu à être comique et touchant. Mais que dites-vous de Rameau, qui est devenu bel esprit et critique, et qui s’est mis à corriger les vers de Voltaire ? J’en ai écrit à M. de Richelieu deux fois. »
La pauvre Mme de La Tournelle n’aura guère été duchesse qu’un an, elle meurt tandis que Voltaire s’installe à Versailles pour diriger les répétions de sa Princesse de Navarre. Mais, au bal masqué qui suit la représentation de l’opéra, le 25 février 1745, Jeanne-Antoinette Poisson, travestie en bergère, réussit à retrouver le roi pourtant déguisé en if taillé, en tous points semblable à ceux de son parc. Trois mois plus tôt, d’Argenson l’aîné a été promu ministre des Affaires étrangères. L’avenir n’est plus ouvert, il est béant. Au printemps, Voltaire est historiographe de Sa Majesté, aux appointements annuels de deux mille livres, assortis d’une pièce à Versailles pour faciliter ses recherches dans les archives officielles. On lui promet la première place vacante de gentilhomme ordinaire ; il a 50 ans.
Dans le public des fêtes données à Paris et Versailles en l’honneur du mariage du dauphin, Jean-Jacques Rousseau n’est pas venu en simple spectateur. Il a déjà esquissé dans sa jeunesse des brouillons d’opéras, paroles et musique ; il a commencé, à Paris, de songer à un projet mieux construit, en trois actes, chacun sur un sujet différent, qui aurait pour titre Les Muses galantes. Et puis, « un soir, nous disent ses Confessions, près d’entrer à l’Opéra, me sentant tourmenté, maîtrisé par mes idées, je remets mon argent dans ma poche, je cours m’enfermer chez moi, je me mets au lit, après avoir bien fermé tous mes rideaux pour empêcher le jour d’y pénétrer, et là, me livrant à tout l’oestre poétique et musical, je composai rapidement en sept ou huit heures la meilleure partie de mon [premier] acte ».
Cette chambre se trouve à côté du jeu de paume de la rue Verdelet, emportée depuis par la rue Étienne-Marcel, qui donnait dans la rue Plâtrière, désormais Jean-Jacques Rousseau. S’il doit y faire le noir, c’est qu’il n’est que six heures du soir, début en ce temps des spectacles à l’Opéra, et qu’on est au mois de juin, peut-être au jour anniversaire de ses 30 ans. Le lendemain, Jean-Jacques n’a plus qu’à confier sa partition à Philidor, le joueur d’échecs professionnel, également musicien, pour « quelques remplissages ».
Si Jean-Jacques est venu loger rue Verdelet, c’est pour se rapprocher de Louis Claude Dupin, dit de Francueil, fils d’un Fermier général, et beau-fils donc de la seconde et jeune épouse de ce dernier, fille du richissime financier Samuel Bernard. Le petit citoyen de Genève n’était heureusement pas arrivé à Paris sans quelques adresses : celles de l’abbé de Mably et du philosophe sensualiste Condillac, l’un et l’autre frères du prévôt général du Lyonnais dont Jean-Jacques a été le précepteur des enfants ; du comte de Caylus, de Fontenelle, de Marivaux, sans compter le duc de Richelieu auquel il a déjà été présenté à Lyon, alors que celui-ci rejoignait son gouvernorat du Languedoc.
Portrait d'un musicien, présumé être Jean-jacques Rousseau / [attribué à] F. Boucher. Gallica
La soutenance de son « Projet concernant de nouveaux signes pour la musique » devant l’Académie des sciences, permise par Réaumur, a multiplié ses relations. « Mes fréquentes visites à mes Commissaires et à d’autres académiciens, ajoutent les Confessions, me mirent à portée de faire connaissance avec tout ce qu’il y avait à Paris de plus distingué dans la littérature. » Enfin, un père jésuite lui a dit : « Puisque les musiciens, puisque les savants ne chantent pas à votre unisson, changez de corde et voyez les femmes. (…) On ne fait rien dans Paris que par les femmes : ce sont comme des courbes dont les sages sont les asymptotes ; ils s’en approchent sans cesse, mais ils n’y touchent jamais ».

LE PARIS DE VOLTAIRE, POÈTE (I. 1718-1722)

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(troisième épisode de Paris, la ville rêvée de Voltaire, commencée ici avec la livraison de novembre 2013)

C’est de Châtenay que datent les premiers billets que François Marie signe Arouet de Voltaire. En octobre, on l’autorise enfin à regagner Paris, et il s’applique à y faire jouer son Œdipe, depuis trop longtemps en portefeuille à la Comédie-Française.
La première est fixée au 18 novembre 1718. D’Argenson cadet est dans la salle de la rue appelée aujourd’hui de l’Ancienne-Comédie. Le notaire Arouet aussi ? « On a dit, rapporte Desnoireterres, que malgré sa rancune contre son damné fils, Arouet le père, caché dans un coin de la salle, ne cessait de murmurer, combattu par la joie et ses anciennes rancunes: “Ah ! le coquin ! Ah ! le coquin !”. Cela nous paraît encore un de ces contes dont les chroniqueurs ne se montrent que trop prodigues, et nous nous serions gardé de citer cette anecdote si Jean-Jacques Rousseau, qui, en dépit de ses griefs, aimait à s’entretenir de Voltaire, n’y eût ajouté foi, de quelque source qu’elle lui vînt, et n’eût pris plaisir à la raconter à tout propos, non par malveillance, mais parce que la chose lui semblait plaisante. C’est à Bernardin de Saint-Pierre que l’on doit ce détail. »
La « joie » du notaire Arouet devait pourtant être amoindrie par plus vif que ses anciennes rancunes : le nom de plume qu’il venait de voir au programme de la pièce n’était pas celui de la famille. Arouet, après une courte transition par Arouet de Voltaire, allait disparaître au profit de Voltaire tout court. Pour nous qui sommes nés après Freud, il est cocasse que François Marie ait choisi son Œdipe pour renier son père. Du notaire, il ne voudra bientôt plus ni le nom ni l’hérédité puisqu’il se prétendra de surcroît, un jour, le fils de Rochebrune sinon de Châteauneuf.
Une quarantaine de représentations suivent, le chiffre est exceptionnel dans la première moitié du XVIIIe siècle. À 24 ans, Voltaire s’affirme d’emblée aux yeux de ses contemporains comme le digne successeur des poètes tragiques du Grand Siècle, l’égal de Racine, le rival heureux de Corneille :
« Sur les bords fameux de la Seine 
Sous le nom d’Arouet cet esprit fut conduit. 
Ayant puisé ses vers aux eaux de l’Aganipe, 
Pour son premier projet il fait le choix d’Œdipe : 
Et quoique dès longtemps ce sujet fût connu, 
Par un style plus beau cette pièce changée, 
Fit croire des enfers Racine revenu, 
Ou que Corneille avait la sienne corrigée. »
Ces vers sont de Louis Armand de Bourbon, prince de Conti, d’un an le cadet de Voltaire, mais chevalier de l’ordre du Saint-Esprit, pair de France au parlement de Paris, membre du Conseil de Régence et du conseil de la Guerre, gouverneur du Poitou.
La correspondance du marquis de La Cour se fait l’écho du succès persistant. Le 30 décembre 1718 : « On ne parle que de la belle tragédie de M. Harouët... M. le duc d’Orléans a donné une médaille d’or à M. Harouët en récompense de sa belle tragédie d’Œdipe » – c’était le 6 décembre, le Régent figurait sur l’avers, le roi au revers. Le marquis y revient le 16 janvier 1719 : « Œdipe est toujours fort suivi ».
C’est à la création d’Œdipe que l’avocat Barbier, dans la maison de la rue Galande où il est né, commence à 29 ans son Journal, comme s’il se proposait d’être l’historiographe de la gloire de Voltaire, pressentant déjà qu’elle serait celle du siècle.
À l’édition d’Œdipe, Voltaire désire dédier sa tragédie au Régent, qui décline l’offre, mais accorde une pension de 1 200 francs sur sa cassette, et accepte la dédicace pour sa mère, la princesse Palatine.
Pareille gloire mérite un portrait. Voltaire choisit ou, plutôt, sa fortune choisit pour lui un peintre d’origine flamande, qu’il a sans doute croisé dans les salons de Mme de Lambert, de Mme de Tencin ou de la duchesse du Maine. C’est Jacques André Joseph Aved, selon une hypothèse récente de Michelle Lespes, qui réaliserait ainsi dans son atelier de l’hôtel des Théatins, rue de Bourbon, à l’emplacement de l’actuel n° 30 de la rue de Lille, le tableau conservé aux Délices et considéré jusqu’ici comme une copie de celui peint par Largillière, qu’il précèderait en réalité d’une dizaine d’années.

 

Au salon de la marquise de Tencin


Ses amis voudraient voir Voltaire achever le poème épique dédié à Henri IV dont il a eu l’idée en écoutant le vieux M. de Caumartin, dans ce château de Saint-Ange, à trois lieues de Fontainebleau, où son père lui demandait, quelques années auparavant, de réfléchir au choix d’un état. Le jeune Arouet a composé les premiers chants de cette Henriade, on l’a vu, à la Bastille ; il les a repris chez Jean René de Longueil, marquis de Maisons, tout jeune président du parlement de Paris, dans ce château, coup d’essai et chef-d’œuvre de François Mansart, que l’on connaît aujourd’hui comme celui de Maisons-Laffitte. Une remarque qu’il prend mal le fait jeter soudainement ses papiers dans la cheminée ; le président Hénault les en retire in extremis. « Souvenez-vous, lui écrira-t-il plus tard, que c’est moi qui ai sauvé la Henriade et qu’il m’en a coûté une belle paire de manchettes. »
Grisé par le succès de son premier essai théâtral, Voltaire ne pense plus qu’à le rééditer. Il travaille d’arrache-pied à une Artémire, qu’interpréterait Adrienne Lecouvreur, la nouvelle étoile du Théâtre-Français depuis qu’elle y a brillé en Monime, trois ans plus tôt, dans le Mithridate de Racine. D’Artémire, ni Sophocle ni Corneille n’ont eu à connaître : cette fois, « la fable, les caractères, les sentiments et la disposition » sont de l’auteur. La Lecouvreur est enthousiaste ; l’abbé de Bussy, présent chez elle lors d’une lecture, pleure tellement qu’il s’en enrhume.
Arrive la première, le 17 février 1720 et, le lendemain, le marquis de La Cour est à son écritoire : « Ce pauvre Harouët eut hier une mauvaise réussite à sa nouvelle pièce. Le premier acte fut fort applaudi, les autres furent sifflés en plusieurs endroits ». Desnoiresterres décrit la suite : « Voltaire, ne se possédant plus, bondit de la loge où il se tenait sur le théâtre, et se mit à prendre à partie et à haranguer le parterre. Lorsqu’on sut que c’était lui, les clameurs s’apaisèrent ; il s’exprima avec tant d’adresse, d’éloquence, de pathétique même que les murmures se convertirent en bravos ».
Voltaire a eu beau retourner le public, il n’est pas dupe des défauts de sa pièce. Artémire ne sera rejouée que parce que la mère du Régent, dédicataire d’Œdipe, exige de la voir. Malgré les remaniements apportés à cette occasion, Voltaire ne voudra plus ensuite la laisser représenter ni ne la publiera jamais.
À l’amitié que d’Argental portait au plus remarquable de ses camarades de collège s’est ajoutée l’admiration due à l’auteur de théâtre et, c’est paradoxal, le sentiment qui les porte ensemble vers Adrienne Lecouvreur. Voltaire est son amant, le nouveau conseiller de la quatrième chambre des enquêtes du parlement de Paris veut l’épouser. La relation des deux anciens condisciples n’en est nullement affectée ; elle durera autant que leurs vies.
On les voit ensemble chez Mme de Tencin, tante maternelle du comte d’Argental. La marquise s’est beaucoup occupée de l’avancement de son frère aîné, le futur cardinal et ministre d’État, auquel l’attachent des liens assez forts pour qu’on ait dit qu’elle avait abandonné sur les marches d’une chapelle de Notre-Dame le fruit d’un inceste. L’enfant qui, selon la coutume, portera le nom du saint patron de cette chapelle, Jean le Rond – qu’il remplacera plus tard par celui de d’Alembert –, n’est pourtant que le fils d’un amant ordinaire, le chevalier Destouches.
La maison de Mme de Tencin, enclavée dans le couvent des Filles de la Conception de la rue Saint-Honoré, au confluent des actuelles rues Chevalier-de-Saint-George et Duphot, face à l’église de l’Assomption, est devenu le quartier général des agioteurs à l’époque de la fameuse fièvre transmise par John Law. Qui n’a pas tari pour autant la spéculation intellectuelle qu’évoque Marivaux dans sa Vie de Marianne, où il dépeint la marquise sous le nom de Mme Dorsin.
« Il n’était point question de rangs ni d’états chez elle ; personne ne s’y souvenait du plus ou du moins d’importance qu’il avait ; c’était des hommes qui parlaient à des hommes, entre qui seulement les meilleures raisons l’emportaient sur les plus faibles ; rien que cela.
« Ou si vous voulez que je vous dise un grand mot, c’était comme des intelligences d’une égale dignité, sinon d’une force égale, qui avaient tout uniment commerce ensemble ; des intelligences entre lesquelles il ne s’agissait plus des titres que le hasard leur avait donnés ici-bas, et qui ne croyaient pas que leurs fonctions fortuites dussent plus humilier les unes qu’enorgueillir les autres. Voilà comme on l’entendait chez Mme Dorsin ; voilà ce qu’on devenait avec elle, par l’impression qu’on recevait de cette façon de penser raisonnable et philosophe que je vous ai dit qu’elle avait, et qui faisait que tout le monde était philosophe aussi. (…) N’eût-on vu Mme Dorsin qu’une ou deux fois, elle ne pouvait être une simple connaissance pour personne (…) C’était être d’un parti que de l’aimer et de lui rendre justice, et d’un autre parti que de la critiquer. »

À l’écart de la fièvre


Voltaire ne s’est pas adonné au système de Law, d’autant moins, sans doute, que ses maîtres en finances, les frères Pâris, en ont été tenus par force à l’écart. Puis est arrivée la banqueroute. « La banque n’a point été ouverte, et l’on ne paye nulle part », s’alarme Barbier un beau matin ; l’argent liquide a totalement disparu. Le chroniqueur doit pourtant constater, quelque temps plus tard, que « l’on est si accoutumé au luxe et au plaisir dans cette ville que, malgré la misère générale où l’on est, puisque dans les meilleures maisons il n’y a pas un sol, et que la circulation des choses nécessaires à la vie et à l’entretien se fait par crédit, tout le monde crie et se plaint ; cependant, je n’ai jamais vu un spectacle plus rempli et plus superbe qu’hier, mercredi, 21 novembre, à l’Opéra, où les comédiens représentaient. Il est impossible que le Régent, en voyant cela, se repente, ni soit touché de tous les maux qu’il fait ».
Depuis la mort de Louis XIV, Paris est redevenu la capitale du royaume : le Régent vit au Palais-Royal comme font les Orléans depuis 1662, et il a demandé que l’on installe le petit roi de 5 ans sous ses yeux, aux Tuileries ; le Palais-Royal est aussi la maison de l’Opéra. Il a encore été celle de la banque, la « prison » de Law pendant que les émeutiers menaçaient d’y mettre le feu aux quatre coins. John Law, raconte Barbier, « est demeuré dans le Palais-Royal, chez Coche, premier valet de chambre du Régent, et chez Mme de Nancré pendant dix jours sans sortir » ; le Régent était « blanc comme sa cravate ».
À l’Opéra, trois fois par semaine, de la Saint-Martin jusqu’à la fin du carnaval, le plancher du parterre s’élève jusqu’à rejoindre la scène. Le Régent et ses « roués » – le sobriquet vient de ce que le duc d’Orléans avait dit en boutade au jeune duc de Richelieu que ses amis et lui étaient « bons à rouer » –, au sortir de leurs soupers à huis clos, sans cuisiniers ni laquais sauf pour interdire les portes, y viennent se mêler à la danse, quand ils tiennent encore debout. Une nuit que le Régent veut y paraître absolument incognito, l’abbé Dubois, qui a été son précepteur avant que d’être son ministre, affirme qu’il connaît le moyen le plus sûr : il lui donnera publiquement des coups de pied au derrière. Ce qu’il fait avec tant d’entrain que sa victime doit lui crier : « L’abbé, tu me déguises trop ».
Voltaire aurait pu facilement entrer dans l’intimité du Régent ; il ne verra pourtant celui-ci qu’épisodiquement ; un soir, par exemple, au bal de l’Opéra, où la conversation se limita aux belles lettres : le duc d’Orléans y afficha son goût pour Rabelais, à la surprise du poète. « Il me fit un grand éloge de Rabelais, et je le pris pour un prince de mauvaise compagnie, qui avait le goût gâté », écrira Voltaire à Mme du Deffand une quarantaine d’années plus tard. « J’avais alors un souverain mépris pour Rabelais. Je l’ai repris depuis, et, comme j’ai plus approfondi toutes les choses dont il se moque, j’avoue qu’aux bassesses près, dont il est trop rempli, une bonne partie de son livre m’a fait un plaisir extrême. » Voltaire ajoute encore, quelques mois plus tard : « J’ai relu, après Clarisse, quelques chapitres de Rabelais, comme le combat de frère Jean des Entommeures (sic), et la tenue du conseil de Picrochole (je les sais pourtant presque par cœur) ; mais je les ai relus avec un très grand plaisir, parce que c’est la peinture du monde la plus vive ».

Vivre pour travailler ?


La fuite de John Law a sonné, le jour même, le retour des quatre frères Pâris. Barbier note au 14 décembre 1720 : « Les Pâris, créatures de M. d’Argenson, qui ont été exilés dans leur pays [le Dauphiné], sont rappelés pour être à la tête des Fermes générales ». Leur pouvoir, désormais, connaîtra d’autant moins d’éclipses qu’ils vont bientôt baptiser la petite Jeanne-Antoinette Poisson, fille d’un de leurs obligés : Jean Pâris dit Montmartel, le cadet des quatre frères, sera son parrain, et sa marraine une fille d’Antoine Pâris, le frère aîné. En 1745, quand Jeanne-Antoinette sera devenue femme, ils la placeront sur le chemin du roi. Louis XV la fera marquise de Pompadour, et elle saura rester en grâce jusqu’à sa mort.
Joseph Pâris dit Duverney, le troisième frère, acquiert à ce moment le domaine de Plaisance, à Nogent-sur-Marne, de l’autre côté du bois de Vincennes par rapport au « Pâté-Bercy » de ses deux aînés. L’Est parisien n’a rien alors à envier à la moitié opposée. Si, aux pires moments de la faillite de Law, le Régent a pu obtenir un répit en faisant dire qu’il « était à Bagnolet », c’est qu’il y possède un château. Le baron de Breteuil, lui, vient d’acheter à un Rochechouart son domaine du Buisson, à Créteil ; les abbés de Saint-Germain-des-Prés ont le Berny de Métezeau et Mansart, à Fresnes ; enfin, le duc de Bourbon, septième prince de Condé, à la tête du Conseil de Régence, aime à se faire appeler, modestement, « baron de Saint-Maur » car là est sa résidence aux champs, qui eut pour architecte Philibert Delorme.
Paris est à la fois plus petit, bien sûr, mais aussi plus vaste qu’aujourd’hui, rien ne limitant plus la ville depuis que Louis XIV a fait détruire ses remparts, et la bonne société partageant équitablement son temps entre ses maisons de campagne et ses hôtels du centre. C’est d’ailleurs à ces adresses périphériques qu’elle se fera, en 1766, livrer l’Encyclopédie, interdite de diffusion à l’intérieur de l’octroi parisien.
C’est « rue de la Roquette, à droite en montant, au fond d’une cour d’honneur encadrée de parterres fleuris, que se trouve, décoré de sculptures emblématiques, de groupes d’Amours et de bustes appariés sans autre souci que l’effet décoratif, le coquet hôtel bâti par l’architecte Dulin pour Nicolas Dunoyer, secrétaire du roi, ancien greffier en chef au parlement de Paris ». La maison aura ensuite pour hôtes le savant Réaumur, puis un prince du sang, M. de Clermont. « C’est là, assure Gaston Capon, que, le 10 juin 1721, le Régent triompha des fragiles scrupules de Sophie de Brégy, comtesse d’Averne. » Quand elle l’en remercie, c’est Voltaire qui rime : À SAS Mgr le duc d’Orléans, régent, au nom de Mme d’Averne au sujet d’une ceinture qu’elle avait donnée à ce prince.
Le marquis de La Cour, sachant qu’on est à Balleroy toujours attentif à ce qui touche Voltaire, écrit, le 10 janvier 1722, que le poète vient de se voir attribuer une pension de 500 écus. Son père est mort dix jours plus tôt, et l’héritage suscite un grave conflit avec Armand, le frère aîné. Maître Arouet a inclus dans son testament une clause de substitution de biens, applicable au trente-cinquième anniversaire de son cadet si, à cette date, il ne s’est toujours pas montré responsable. L’appréciation en est laissée au Premier président de la Chambre des comptes, Jean-Aymard de Nicolay, à suivre un lointain descendant de celui-ci. Voltaire confie alors à Mme de Bernières : « Je serai peut-être obligé de travailler pour vivre, après avoir vécu pour travailler ».
Voltaire ne comptait pourtant pas seulement, pour vivre, sur son héritage ou sur les pensions royales. « Par les frères Pâris, qui lui donnaient un intérêt dans certaines affaires, il jetait les bases de sa fortune, la plus considérable sans doute qu’un homme de lettres sous l’Ancien Régime ait possédée », assure Gustave Lanson. « Vivre pour travailler », autrement dit sans travailler, c’est vivre comme un gentilhomme, de ses rentes, à cette seule différence que les rentes de Voltaire seront des rentes mobilières toutes modernes et non les rentes foncières de la noblesse ou de l’Église.