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ANDRE CITROËN VS VINGT MILLE OUVRIERS



Pour le 100ème article de ce blog, le texte d’une conf donnée dans le cadre d’une soirée André Citroën à la mairie du 9ème arrondissement.


Celle-ci commençait par la projection du film de Léon Poirier, Autopolis. Sur le dépliant publicitaire qui en faisait « le film du Salon de l’auto » de 1934, ce « reportage » était présenté comme « La plus passionnante des féeries du monde moderne », qui devait satisfaire aussi « notre cœur de Français », c’est dire s’il était loin du reportage et proche du conte de fées patriotique. D’autant qu’il était l’œuvre de Léon Poirier, le réalisateur maison d’André Citroën, auquel le « seigneur de Javel » avait donné à remonter le film d’André Sauvage consacré à la Croisière jaune qui avait eu l’heur de lui déplaire. Ce que Poirier avait fait, si j’en crois la NRF, en « falsifiant, interpolant sans le moindre scrupule » pour aboutir à une « oeuvre de propagande franco-citroïque ». Les deux fruits du même Poirier seraient diffusés, Autopolis en 1ère partie de la Croisière jaune, à l’Olympia du bd des Capucines, et au cinéma des Champs-Élysées.


La voix off du film nous dit de sa cité de l’auto : « 90 ha, 25 000 habitants, 16 000 machines ». A condition d’agglutiner les sites de Javel, Grenelle et Gutenberg dans le 15ème, et ceux de Levallois, Clichy, St-Ouen-gare et St-Ouen-Épinettes en aval de la Seine. Pour le roi de l’organisation scientifique du travail, de la rationalisation, tout ça est bien morcelé ; l’expression Autopolis conviendrait bien mieux au caractère compact de Renault Billancourt.
La doctrine Citroën, rabâchée à l’envie, c’était “à l’ouverture des portes, le matin, il ne doit pas rester en stock une seule pièce fabriquée la veille ; le soir, le service commercial doit avoir fait disparaître toutes les voitures construites dans la journée.“ Ca ne devait pas être simple le flux tendu de St-Ouen à Javel en passant par Clichy et Levallois !
C’est que ce caractère éclaté de l’entreprise était destiné à éviter de trop grosses concentrations ouvrières, et l’esprit revendicatif qui va avec. Et de ce point de vue-là, c’était réussi. Lors de la grève de 1924, la Révolution Prolétarienne de Pierre Monatte estimait le nombre de syndiqués pour 11 000 ouvriers de Citroën à “300 au grand maximum“. Lors de celle du printemps 1927, A. Mahouy écrit : « Clichy, 20 syndiqués dans la boîte, beaucoup de coloniaux, pas mauvais salaires, ne bouge pas. Levallois, une quarantaine de syndiqués ; St-Ouen : environ 80 syndiqués, la section reprenait vie depuis 5 ou 6 mois [après sa décapitation suite à la grève de mai 1926]. Aucune organisation inter-usines, pourtant si indispensable pour mener un travail à bien. Pas de contact, aucun rapport entre les syndiqués. A St-Ouen on ne sait pas ce qui se passe à Levallois, ni à Javel et réciproquement. »

La vidéo faisant entendre la voix de Jacques Prévert (voir notre précédent article) venait en contrepoint. Son texte date du 21 avril 1933, à l’occasion du 30ème anniversaire (par anticipation) de l’Humanité, salle Bullier, et en pleine grève Citroën. Il s’agit en fait d’Actualités, forme de chœur parlé dont le groupe Octobre, comme les autres groupes de la Fédération du Théâtre Ouvrier de France, est coutumier. Ce 21 avril 1933, c’est Marcel Jean, un peintre récemment arrivé aux surréalistes et plus récemment encore à Octobre, qui traverse la scène, une lampe de poche à la main et, sous son faisceau, déplie une feuille de papier. Il lit : “À la porte des maisons closes, / C’est une petite lueur qui luit. / C’est la lanterne du Bordel capitaliste. / Avec le nom du tôlier qui brille dans la nuit. / Citroën… Citroën…” Avant que le texte ne finisse, le reste du groupe Octobre l’a rejoint, dans l’ombre, puis la lumière se rallume et tous scandent en chœur : “Vive la grève !“

Tout commence dans le 9ème arrondissement, dans le triangle des rues Laffitte – Châteaudun – La Fayette. Le père d’André Citroën est un diamantaire juif néerlandais qui a émigré à Paris, où son fils nait en février 1878, au 44 rue Laffite. On déménage ensuite rue de Châteaudun, et le père s’y défenestre, alors que son fils n'a encore que 6 ans (1884). Après le suicide paternel, la famille s’installe au 62 rue Lafayette. L’enfance et l’adolescence d’André Citroën se passe là, et, à l’autre bout du 9ème, au lycée Condorcet. André entre au « petit lycée » de la rue d’Amsterdam, tout neuf, (il a ouvert quatre ans plus tôt), le 1er octobre 1885, en 9E C. Le petit lycée, c’est l’école primaire des bourgeois : mitoyenne du lycée (ou presque dans le cas de Condorcet), payante, avec en plus de l’enseignement ordinaire, une langue vivante et le latin. On y reste de la 11ème à la 7ème, avant de passer au lycée tout court.
André Citroën passe en 6ème au « grand Condor » l’année ou Marcel Proust y est en terminale, et avec lui les deux frères Halévy (et fils du librettiste d’Offenbach), Léon Brunschvicg (qui fondera avec l’aîné des Halévy la Revue de métaphysique et de morale); les trois frères Reinach y ont été dix ans plus tôt.

La sortie du lycée Condorcet, par Jean Béraud, 1903.
Les lycées de la rive gauche sont intellectuels, ceux de la rive droite bourgeois, Condorcet tient des deux, de par la présence, en particulier, d’“un grand nombre d’élèves protestants et israélites, le lycée [jouant] un rôle éminent dans l’émergence du « franco-judaïsme », dans la constitution du réseau dreyfusard, dans l’histoire de la Ligue des droits de l’homme.
Théodore Reinach notera plus tard, dans un discours de distribution des prix du 13 juillet 1924, que « ce qui donne à Condorcet sa physionomie à part, c’est ce mélange bien parisien de sérieux précoce et de grâce légère, de discipline indulgente et de fronde inoffensive, d’ardeur pour l’étude et de goût pour le plaisir ».
C’est d’une certaine façon un portrait d’André Citroën, l’industriel qui va être « un des rois de Paris, un des rois de la terre. » Reportons-nous à la nécrologie du Monde Illustré, en juillet 1935, qui lui attribue cette double couronne : « Il a pour secrétaires le fils du président Millerand [sans doute Jacques, qui sera gendre d’un Lazard de la banque, puis associé à cette dernière] et le fils du général Weygand. Au moment le plus critique, par une espèce de défi au destin, il n'hésite pas à changer tous ses modèles pour construire sa supertraction, à démolir et à faire rebâtir son usine, à remplacer son matériel et pour consacrer ces transformations, il reçoit dans un banquet de 6.000 couverts. »
Il a pour secrétaires le fils d’un président de la République et le fils du major général des armées alliées dans la Grande Guerre ! Et vous aurez noté les mots de Prévert : « Il a des colonels sous ses ordres ». Pas des juteux, des adjudants-chefs, des colonels ! Ce n’est pas une image. Les chefs du personnel d’André Citroën seront successivement puis simultanément, le colonel Lanty, dès 1922, qui a été du cabinet d’Albert Thomas, ministre de l’Armement, puis et avec lui le colonel Fontana, attaché à la maison militaire du président de la République, Alexandre Millerand, après la fin du mandat de celui-ci en 1924.
D’ailleurs dans la grève de 1933, antérieure au texte de Prévert, une chanson créée par l’un des ouvriers de l’usine affirmait : « Nous n’rentrerons en chaîne / Qu’après complète satisfaction ; On matera votre haine / A toi et tes fameux colons… »

D’André Citroën le magnifique, on connaît aussi la passion du jeu. Dans une lettre à sa fille Cécile (une vraie lettre, personnelle, expédiée de Nice après le carnaval), Paul Éluard discutant avec elle de l'injustice, de l'opression, finit ainsi: "Je m'excuse de t'envoyer le petit problème trop simple ci-joint. Mais fais-le et j'espère qu'il te fera saisir la monstrueuse inégalité qui règne dans la société actuelle. En U.R.S.S., ton pays [Cécile est la fille d'Hélène Dmitrovnie Diakonova Gala], cela n'existe plus." Le problème est le suivant : “Monsieur Citroën est un fort joueur de baccara. Il lui est arrivé, la saison dernière, à Deauville, de perdre trois millions en une nuit. Un manœuvre, travaillant à la chaîne, c’est-à-dire en répétant toujours le même travail des années entières, 8 heures par jour, gagnant aux usines Citroën 4 francs de l’heure, combien de manœuvres devront-ils travailler pendant toute leur vie – un homme peut travailler en moyenne pendant quarante ans – pour payer le plaisir d’une seule nuit de Monsieur Citroën ?”

Dans le texte de Prévert, vous aurez entendu : « il a son nom sur la Tour », et vous aurez vu, sur celle-ci, son nom, celui de sa firme, en lettres de vingt mètres de haut, composées de deux cent cinquante mille ampoules de six couleurs, visibles de quarante kilomètres à la ronde. Tout cela avait commencé le 4 juillet 1925 et ne s’éteindrait qu’avec la faillite de l’entreprise près d’une dizaine d’années plus tard.
Et vous aurez noté qu’il n’y a pas que son nom mais aussi celui de ses modèles, actualisé, et par exemple, après leur sortie en 1928, la “C 4“, la “C 6“. André Citroën ne fait pas seulement sur la Tour Eiffel de la communication qu’on dirait aujourd’hui institutionnelle, il l’a transformée en un panneau publicitaire du type le plus banal !


Il faut mesurer à sa juste proportion cet accaparement privé de l’espace public, et qui plus est du monument symbolique de Paris. Sous la Troisième République, c’est Paris la Mecque du capital. Paris, qui a trouvé bon d’honorer, pour son centenaire, non la Révolution mais la révolution industrielle, Paris seule ville du monde qui ait après cela pour emblème le produit de démonstration d’une entreprise, au nom de son constructeur, la Tour Eiffel (là où les USA ont la statue de la Liberté ou l’obélisque à George Washington) ; la seule qui ait osé louer son monument totémique à un annonceur (imagine-t-on la publicité de Ford sur la statue de la Liberté ?)
La (courte) vie d’André Citroën se confond exactement avec cet apogée du capitalisme : il est en 6ème quand finit de s’élever la tour de M. Eiffel, pour laquelle il se passionne, en même temps qu’il dévore Jules Verne ; il meurt le 3 juillet 1935, le jour où le Parti radical décide de rejoindre le Front populaire.

A 20 ans, en pleine affaire Dreyfus, André Citroën est entré à Polytechnique. Ensuite, il a créé une petite société d’engrenages à Grenelle. En 1908, il a pris la direction de l’usine Mors, (48 rue du Théâtre), et fait passer la production de 125 à 1 200 voitures par an. Pendant la guerre, il devient le premier producteur d’obus.
D’emblée, il met en scène sa grandeur : l’usine de Javel datait de juillet 1915, son extension, en 1917, est inaugurée par le ministre de l’Armement, Albert Thomas. Elle est dotée d’une garderie d’enfants de 150 places, d’une pouponnière de 60 berceaux – n’oublions pas qu’en ces années de guerre, la main d’œuvre est devenue essentiellement féminine – d’un cabinet dentaire, d’une infirmerie, de bains-douches. La cantine de 2 700 couverts, (on y dispose de 45 minutes pour prendre son repas), est transformée tous les samedis soirs en cinéma où sont diffusés des films industriels : toutes les opérations de la fabrication sont filmées et montrées en détail avec explications au personnel chargé de les exécuter.
Le 12 juillet 1917, Albert Thomas, ministre de l'Armement, inaugure la cantine du personnel. Gallica

Le Club, salle de billard et de distractions, est destiné à resserrer les relations amicales entre chefs de services. L’usine dispose d’un magasin coopératif rue de la Convention. Une Amicale des Employés Citroën (AEC) permet de s’adonner à la musique, à la comédie et au chant.
Mais la Revue philanthropique de novembre 1920, s’attriste de ce que « la luxueuse chambre d'allaitement dont M. André Citroën a répandu les photographies dans le monde entier a été fermée ». Renault a également fermé la sienne (mais il s’était moins répandu à son sujet) ; la main d’œuvre féminine n’est plus majoritaire.
45 minutes pour le repas ? Pour qui donc ? En 1933 encore, les ouvriers de Citroën ne disposent que d’un quart d’heure et font grève pour porter ce temps à une demi-heure, ce qui leur sera refusé !
Autopolis fait pire. Il nous fait entendre la sirène de midi, et voir chacun quitter son poste, puis celle de 13h30 en nous annonçant que “le travail reprend“. 1 h 30 de pause ? Pour la seule maîtrise ? Pour ceux que l’on voit se rendre au luxueux d’entreprise, tandis que les ouvriers soit passent le portail en courant (sans doute ceux qui vont manger leur casse-croûte dehors), soit achetent leur litre dans un réfectoire aussi sinistre qu’un bistrot de banlieue, et repêchent leur gamelle dans le bain-marie. ¼ d’heure pour réchauffer la gamelle et l’avaler ? Parce que, rappelons-le, c’est d’1/4 qu’ils disposent dans la vraie vie.
Au premier semestre de 1932, on pourra lire dans la presse que « Les ouvriers de M. André Citroën ont bien de la chance : un patron moderne les a nantis de radio-réfectoires. » Un studio a été installé à Javel (inauguré naturellement par pas moins qu’1 ministre et 2 secrétaires d’État). Il est relié aux autres usines. Il diffusera pendant le repas de midi, concerts ou émissions tournées sur place, causeries sur les sujets les plus variés : œuvres sociales, enseignement technique, organisation des ateliers et du travail, conseils d’hygiène, d’éducation physique.
Un ¼ d’h pour bouffer et il faudrait en plus se taire pour écouter des sermons patronaux ?! Mais bien sûr, quand la presse dit « ouvriers », ce n’est pas d’eux qu’il s’agit mais du personnel qui fréquente le restaurant.

Dans Autopolis, on voit un Africain, qui nous est désigné comme « un Noir mélancolique » ; aux forges et fonderies de Clichy, « les plus modernes d’Europe », les travailleurs coloniaux et étrangers forment la majorité du personnel, et ce dangereux travail est considéré comme un travail de manœuvre, payé comme tel.
On voit que la main d’œuvre féminine est nombreuse, au caoutchouc, à la tapisserie, au lustrage, à la sellerie, aux équipements électriques ; et elles aussi sont le plus souvent manœuvres.
Femme-bagues, le photographe associe. 1927. Gallica

On voit que presque tout se fait à main nues : la coulée de l’aluminium (pensez, il suffit pour sa fonte de 650 degrés), le déplacement des carters, des vilebrequins au sortir du feu, l’ébarbage, l’emboutissage, une équipe le flanc de Traction d’un côté, une autre la retirant du côté opposé, sans qu’aucune grille de protection ne vienne s’abaisser entre la machine et ses servants.
 Ils sont 44% de « manœuvres spécialisés » chez Citroën, souvent d’anciens ouvriers qualifiés dans un autre métier. La corporation de la serrurerie, par exemple, a été littéralement vidée de ses compagnons par l’industrie automobile, offrant des salaires supérieurs. Ces manœuvres sont dit spécialisés parce qu’ils sont asservis à la machine, à une tâche unique. Et puis il y a encore le manœuvre tout court : déchargeur, etc., homme à toute main.

En 1923, Citroën rachète à la Somua l’ancienne usine Farcot de l’avenue de la Gare, à Saint-Ouen, et en construit une seconde au plus près de Paris, rue Émile Zola, dans le quartier des Épinettes. L’adoption de la carrosserie tout acier fait équiper St-Ouen-Épinettes de 250 presses, dont des Toledo de 1 400 tonnes de la hauteur d’une maison de trois étages. Toute la tôlerie découpée ou emboutie des châssis sortira des Épinettes.
Le salaire est partout divisé en deux parties, explique A. Mahouy, chaudronnier à St-Ouen, dans la Révolution prolétarienne : d'une part le taux d'affûtage qui varie suivant la catégorie (d’ouvriers), d'autre part le boni. Chez Citroën les pièces n'ont pas de prix ; elles sont payées « au temps minute » (c’est-à-dire qu’un prix est affecté à la minute de la durée allouée par le chronométrage à chaque pièce). Au mois d'août 1926, pour le calcul du boni, le “temps minute“ était de 2 centimes, ce qui donnait pour l'heure un boni de 2 cents x 60 = 1 fr. 20.
Le démonstrateur vient faire le travail devant vous en présence du chronométreur, puis on vous donne au mieux 3 jours pour vous y mettre. Chacun comprendra que ce n’est pas la même chose de travailler 1 heure à plein rendement et 8 heures sur le même rythme.
« Si un ouvrier n’arrive pas à faire son opération dans le temps qui lui est dévolu, on le met à la porte. La vitesse de la chaîne est réglée par la direction, sans aucune intervention de la part des ouvriers ; certaines chaînes ont même plusieurs vitesses, si ce n'est toutes, et dans les cas de presse on accélère sans demander l'avis des principaux intéressés qui n'en peuvent mais, se demandant ce qui leur arrive. »
Malgré quoi, l’ouvrier – s’il n’a pas été éliminé - trouvera toujours des combines pour grappiller un peu de temps, pour souffler ; c’est alors qu’intervient le mouchardage, omniprésent chez Citroën.
1927, un convoyeur passe. Gallica

 En 1926, avec le temps minute à 2 centimes, latitude était donnée aux ouvriers habiles d'atteindre 1 fr. 75 de l’heure. En 1927, le temps minute est porté à 2,5 centimes, il doit même être porté à 3 centimes, et pourtant, à la paye, les ouvriers constatent qu’ils ont touché moins. C'est qu'on a fait donner les chronométreurs pour rogner le nombre de minutes qu'il faut théoriquement pour une pièce. On augmentait le prix mais on diminuait le temps.
Et puis, en mars 1927, quand a commencé l'organisation d'usinage de la nouvelle voiture, la B. 14, est entrée en application la méthode du travail en équipe, dite travail à la commandite, remplaçant le travail et le boni individuels : c'est-à-dire que le boni rapporté par exemple, par trois cents voitures sorties dans une journée devait être réparti, à la fin de la quinzaine, entre tous les ouvriers, qu'ils travaillent à Javel, à Clichy, à Levallois ou à St-Ouen.
Lorsque Citroën a voulu porter sa production journalière à 500 voitures, on sait qu'il a embauché une certaine quantité d'ouvriers qui n'étaient forcément pas au courant du travail. Le boni collectif des équipes, du coup, a diminué dans certains cas jusqu'à 50 cts de l'heure, malgré que le temps minute ait été porté à 2,5 cts.

Au 4ème congrès de la Fédération unitaire de la métallurgie, en décembre, Mahouy, délégué de la Seine pour la minorité anarcho-syndicaliste, expliquera : « Boni individuel et boni collectif n'ont rien à voir au fond avec la rationalisation. La véritable lutte est celle de la limitation de la production, c'est-à-dire de la limitation de l'effort demandé. Et ce n'est qu'en intervenant dans la fixation du temps alloué pour faire tel travail, ce n'est qu'en intervenant dans la fixation de la vitesse à donner à la chaîne, ce n'est qu'en contrôlant le chronométrage et la démonstration qu'on luttera vraiment contre la rationalisation. En dehors de cela, toute lutte est stérile. »
 En 33, à Javel, on comptera 17 chaînes de 112 m de long chacune aux ateliers de montage, de décapage et de peinture.

Mais laissons la parole à Georges Navel, ajusteur-outilleur aux Épinettes au tournant des années 20 et 30, qui raconte dans Travaux son expérience de la boîte (pp 99 à 108 de l’édition Folio).
« C’est avec effroi que j’entrai pour la première fois dans le hall de l’usine Citroën de Saint-Ouen. En pénétrant dans le boucan formidable, je me disais : « Mon vieux, tu vas souffrir. Est-ce que tu vas pouvoir tenir dans ce vacarme ? »
Je voyais les autres, d’abord les traceurs dont le travail exige calme, concentration. Debout devant de vastes marbres, ils poussaient le trusquin, un trait, s’arrêtaient pour lire, sur de grandes feuilles bleues, les dessins, une nouvelle cote à reporter. Je voyais ça comme un tour de force, en m’étonnant aussi qu’un hall si bruyant, si agité, puisse être un atelier d’outillage. Comment faisaient-ils, les fraiseurs, les tourneurs, les rectifieurs, pour ne pas perdre le nord ?
Les autres devaient être bâtis d’une matière spéciale, nécessaire à l’industrie J’essayerais d’être fait comme eux.
Tout l’espace, du sol à la toiture du hall, était haché, occupé, sillonné par le mouvement des machines. Des ponts roulants couraient au-dessus des établis. Au sol, dans d’étroites travées, des chariots électriques gênaient pour circuler. Des presses colossales, dans le fond du hall, découpaient des longerons, des capots, des ailes, avec un bruit pareil à des explosions. Entre-temps, la mitraillade des marteaux-revolvers de la chaudronnerie reprenait le dessus sur le vacarme des machines. (…) Dans le travail, les équipes devenaient rivales, les compagnons se disputaient l’aide des ponts roulants, l’usage des petites meules pneumatiques. (…) Il n’y avait pas assez de machines à percer, le petit outillage manquait. Les matrices dont nous faisions l'assemblage pesaient souvent plus d'une tonne. (...) Les presses monumentales en avaient besoin pour entretenir leur mouvement de mâchoires. Si elles s'arrêtaient, c'était la paralysie dans divers secteurs de l'usine. Les voitures d’un modèle nouveau ne sortiraient pas à la date prévue. C’était aussi une grosse perte d’argent pour Citroën. Pressants, flatteurs, excités, les chefs en blouse blanche talonnaient les chefs d'équipe, nous tenaient en haleine, nous éperonnaient, toujours cordiaux. En se dépêchant il semblait qu'on leur rendait un service personnel. Jamais de menaces, leur insistance cordiale suffisait pour nous maintenir sous pression, rapides, fébriles, avançant la tâche autant que nous le pouvions. Pour ressaisir une meule pneumatique que l'équipe voisine nous avait chipée la veille, on se faisait plat, jovial, caressant, dans un échange hâtifs de mots décisifs et de sourires, pour revenir avec victorieusement. On parvenait à une vitesse de gestes étonnante. Ouvrir un tiroir, l'explorer, en retirer un outil, repousser un tiroir, ne prenait qu'un instant. On était déjà occupé à une perceuse. On agissait comme dans les films fous où les images se suivent à une vitesse extrême. On gagnait du temps. On le perdait, à attendre la meule, la perceuse, le pont roulant. Ces trous dans l’organisation d’une usine qui passait pour fonctionner à l’américaine, c’était de la fatigue pour nous.
Plus encore que l’insistance des chefs, l’énorme tamtam des machines accélérait nos gestes, tendait nos gestes, tendait notre volonté d’être rapides. Le cœur essayait de s'accorder à la vitesse de claquement des courroies. Dehors, l’usine me suivait. Elle m’était entrée dedans. Dans mes rêves, j’étais machine. Toute la terre n’était qu’une immense usine. Je tournais avec un engrenage. »




Chez Citroën, la circulation est encore plus intégrée que la fabrication. Le magnat de Javel a eu très tôt une société de crédits pour favoriser la vente de ses voitures ; une société de Taxis, dès 1924, avec près de 2 500 voitures marron à bande orange, répartis en dix dépôts ; une société de transports, et l’on pouvait lire, dans le Populaire d’août 1932, sous ce surtitre « Vers le plus grand Paris », que « De luxueux autobus (allaient) relier la Capitale à la Grande Banlieue ». Il s’agissait de faire partir de place de la Concorde, des autobus assurant des liaisons rapides avec Fontainebleau, Étampes, Melun, Meaux, Coulommiers, Pontoise, Senlis, Mantes, Rambouillet, Creil, qui, pour ne pas concurrencer les transports publics de la Société des T. C. R. P., n’auraient leurs premiers arrêts qu’une fois franchies les limites du département de la Seine. Cette même année 1932, André Citroën lançait encore une société d’assurance automobile (et s’attirait du même coup les foudres des 300 000 courtiers et agents français).
Citroën est partout et il est Citroën le magnifique. A l’occasion du Salon de l’auto de 1928, il ouvre en sus de celui du 42, Champs-Élysées, un nouveau magasin place de l’Opéra (au r-d-c de l’immeuble de 1908, entre le bd des Capucines et la rue de la Paix ; auj. Commerzbank et Benetton), qu’il qualifie simplement de « plus beau du monde ». Et quatre ans plus tard commence la construction du somptueux garage de Lyon, le plus imposant de la vingtaine de garages de province, dû à l'architecte Maurice-Jacques Ravazé, aujourd’hui classé monument historique et en rénovation.
Lyon en rénovation SUD Architectes Asylum
Ses usines elles-mêmes sont faites pour la montre ; comme on le voit dans Autopolis, tout ou presque y est étiqueté pour le visiteur. Et pas seulement l’invité de marque ; pendant le Salon, chacun peut faire la demande d’une visite, par écrit, en l’accompagnant d’un mandat de 20 francs par personne, somme « destinée à la caisse de secours des ouvriers de l’usine » : Citroën vous fait de surcroît philanthrope.
1931 est son apothéose : les hommes d’affaires américains, pour leur 8ème « Congrès des industries majeures », organisé à l’université de Columbia, l’ont choisi pour exposer « l’état présent de l’industrie automobile », aux côtés de Fritz Thyssen qui fera le point sur l’industrie métallurgique, de Carl S. von Siemens pour un bilan des industries électriques, du Dr Wilhelm Cuno, ancien chancelier de l’Empire allemand et DG de la compagnie de transport maritime Hamburg-American Line, ou HAPAG, pour l’état de la marine marchande, et de deux secrétaires d’État américains qui consacreront respectivement leurs exposés à l’agriculture et au commerce.
André Citroën s’y livre à un vibrant plaidoyer pour la propagande en faveur de la voiture, qui doit viser en particulier les enfants, - « Je vends chaque année en France 200 000 jouets automobiles » [modèles réduits, ainsi que des Citroënnettes, voitures à palonnier que Paulin Ratier, fournisseur pour l’aviation, lui fabrique à Montrouge] ; « dans toutes les écoles », « il faut développer les connaissances (automobiles) des instituteurs et des élèves » ; « quant aux bébés, il faut que les trois premiers mots qu’ils apprennent à prononcer soient “maman, papa, auto“ ». Phrase qu’il transformera, en un banquet de fin de Salon pour ses concessionnaires en “Papa, Maman... et Citroën !”.

Citroën achète chaque premier du mois une page dans tous les grands quotidiens, diffusant ainsi à 15 millions d’exemplaires Le Citroën, « page des propriétaires et futurs propriétaires de voitures Citroën ». Citroën est, on le sait, sur la tour Eiffel, sur les Grands Boulevards par des panneaux lumineux, dans le ciel en lettres de fumée que tracent des avions. Des caravanes de ses automobiles apportent leur réalité à toucher dans le pays profond.
La devise de la maison est : « Citroën en tête, de loin ». Dans un message de 1929 à ses concessionnaires et agents, André Citroën se fait emphatique : « Je vous ai promis que les voitures Citroën seraient partout et toujours les meilleures ». En contrepartie, « faites régner parmi votre personnel un esprit de collaboration, l’esprit de la ruche ».
 Pour le réseau, il a créé un Dictionnaire des réparations, un Catalogue des pièces détachées, proposé les échanges “Standart“, ouvert une école de réparations où les contremaîtres de ses concessionnaires viennent se perfectionner. Il a mis sur pied, dès 1928, un corps d'inspecteurs de l'exportation destiné à étudier sur place les marchés et les conditions d'une bonne organisation des ventes pour chacun d'entre eux.
Mais ne croyez pas qu’il s’agisse seulement de vendre des voitures. Citroën est le bras automobile (à chenilles) de l’expansion française, le géomètre-arpenteur de la France des 5 continents. Quand le 17 décembre 1922, sa caravane quitte Taggourt (Algérie) pour rallier Tombouctou, qu’elle atteindra le 7 janvier, il s’agit de « tracer la voie intérieure de l’empire français d’Afrique ».
Aussi, lors de l’Exposition coloniale de 1931, le Pavillon Citroën est-il situé à l'entrée de l'Exposition, à droite de la porte d'Honneur, inauguré par le Maréchal Lyautey quatre jours avant l'inauguration officielle de l'Exposition, tandis que Le Citroën explique – sous ce titre : “La pénétration coloniale par l'automobile“ – « Il convenait qu'un des pavillons de l'Exposition Coloniale de 1931 fixât dans la pensée des Français et des visiteurs étrangers le souvenir des grands raids organisés par M. André Citroën à travers le Sahara », etc.


A la sortie de chaque nouveau modèle, Le Citroën explique que les voitures « sont construites avec un matériel à peu près entièrement neuf, bénéficiant des tout derniers perfectionnements techniques. » Quand l’entreprise connaîtra des difficultés, en 1934, la revue Esprit racontera : « A peine survient-il une modification technique dans l’industrie automobile qu’André Citroën met tout son matériel aux ferrailles et outille ses usines entièrement à neuf. Pour une modification sur le coffre arrière de la traction avant, difficile d’accès de l’avis de nombreux agents, on fait à André Citroën, dans ses services, un devis d’outillage de 3 millions. André Michelin, présent, n’en revient pas, fait étudier le même problème chez lui, où l’on aboutit à 80 000 francs, parce qu’on modifie des machines existantes, au lieu de les jeter à la ferraille comme d’usage à Javel. »
Toujours à en croire Esprit, la banque Lazard aurait posé comme condition, pour venir en aide à la société au chevron, la réduction des appointements d’André Citroën, qui touchait 18 millions au titre d’administrateur-délégué, indépendamment de ce qu’il percevait en tantièmes comme administrateur, et en bénéfices comme principal actionnaire.

Mais pour son personnel, Citroën le magnifique se transforme en Citroën le parcimonieux : à la moindre grève, il répond par le lock-out, et souvent à la grève partielle par le lock-out général. C’est le cas en 1924 où, pour une grève de la section carrosserie-tôlerie, (900 ouvriers), causée par la réduction de moitié du temps de fabrication des carrosseries alloué, il ferme Javel à ses 7 500 ouvriers et, malgré 5 semaines de lutte, ne cèdera rien.
Au début de 1927, il fait augmenter la production de 15% à salaire identique, puis supprime les 30 centimes horaires de vie chère à tout le personnel au prétexte que chacun doit prendre sa part d’une diminution des prix de vente destinée à favoriser les exportations. Et, pour les ouvriers, la réduction du salaire horaire lui semble compensée par une augmentation de la durée hebdomadaire de travail de 44 à 48 heures ! Quand la grève démarre, le 20 avril, à l’usine de moteurs de Gutenberg, Citroën licencie une équipe entière.
Des grèves Citroën, on a les photos de Willy Ronis, de 1938...
Le 7 mars 1933, Saint-Ouen-Gare constatant des diminutions de vingt à quarante-cinq centimes sur le « boni », débraye. Les grévistes s’accordent sur : le refus des diminutions de salaire et de toute accélération de la cadence ; l’affichage du boni trois jours avant la paye et celui du prix des pièces ; des délégués à la sécurité et à l’hygiène élus et révocables par l’ensemble des ouvriers ; l’application intégrale de la journée de 8 heures sans dérogations. Le mouvement s’étend à Grenelle et Javel quand il devient évident que Citroën envisage une réduction générale des salaires de 10% – celle-ci, pour certains postes et ateliers, pourra atteindre 25 et même 30%. Le 29 mars, à 16 heures, après un nouveau débrayage dans un certain nombre d’ateliers, Citroën licencie tous ses ouvriers (20 000 personnes), et annonce par voie d’affiches : « Toutes les usines sont fermées jusqu’à nouvel ordre. Une nouvelle affiche fera connaître les dates et conditions nouvelles d’embauche. »
Le 1er avril 1933, « Les techniciens et employés des usines Citroën protestent unanimement contre ces mesures d'aggravation de leurs conditions d'existence déjà très précaires, mesures que la maison Citroën ne saurait du reste justifier ni par la baisse du prix de la vie, ni par la diminution de ses bénéfices qui sont au contraire en hausse d'année en année. Les techniciens et employés des usines Citroën décident de réagir immédiatement. Ils se solidarisent entièrement avec les ouvriers et remercient leurs délégués d'être venus à eux. Ils chargent leur organisation syndicale, l’U.S.T.E.I. [Union syndicale des techniciens et employés de l’industrie, syndicat indépendant créé en 1919] de demander à la direction des usines Citroën, immédiatement et en présence des délégués des ouvriers, une explication claire et officielle des mesures qu'elle entend prendre à leur égard et de lui porter leur protestation collective et motivée. »
La réouverture des portes est finalement fixée au 5 avril. Le Populaire (organe de la SFIO) du lendemain raconte : « Le magnat de l'automobile escomptait une rentrée massive des ouvriers, or la grande majorité d’entre eux a refusé de reprendre le travail à des conditions avilissantes (15 à 20% de réduction). De dépit, M. Citroën prononce un 2e lock-out. Les pouvoirs publics doivent intervenir. M. Citroën, qui risque avec désinvolture, pour servir sa réclame personnelle, des millions sur les tables de jeu de Deauville : qui, à Saint-Maurice joue au nabab, et donne des festins pour épater l’aristocratie qui se prélasse sur la Côte d’Azur, peut jeter sans aucun scrupules 20 000 ouvriers sur le pavé. »
... André Citroën n'y est pour rien. Les 3: Centre Pompidou.
Et « le seigneur de Javel », comme dit la presse de gauche, part vraiment sur la Côte d’Azur, faisant savoir au ministère du travail qu’il ne rentrerait à Paris que sur la demande expresse du ministre. Le 15, la délégation ouvrière apporte au ministère ses contre-propositions : une diminution moyenne de 20 centimes de l’heure qui doit faire faire à l’entreprise une économie de 400 000 francs par mois. André Citroën les repousse.
Une semaine plus tard, le comité central de grève fait un effort supplémentaire, équivalant pour les ouvriers à une perte de salaire d’un million par mois : 1° Aucune diminution sur les salaires égaux ou au-dessous de 5 fr. 50 ; diminution de 3,5 à 4 %, selon les catégories sur les salaires globaux supérieurs sur à 5 fr. 50. 2° Signature d'un contrat collectif d'une durée de six mois garantissant ces nouveaux salaires. 3° aucun licenciement pour faits de grève ; 4° reconnaissance de délégués ouvriers élus par leurs camarades de travail. En vain, une fois encore.
Citroën annonce le rembauchage, à ses conditions, pour le 24, avec l’appui de la police pour assurer « la liberté du travail ». Le gouvernement Daladier (soutenu par le parti socialiste) lui apporte son entier concours. On commence à refuser, dans les mairies, les allocations de chômage aux licenciés et lock-outés sous prétexte que la maison Citroën a rouvert ses portes. Le jeudi 27, de violentes charges de la police font de nombreux blessés. Puis, « les voyous à Chiappe » pénètrent à l'intérieur de l'usine, revolver au poing. Deux cents grévistes et syndicalistes sont arrêtés, une vingtaine écopent de quinze jours à trois mois de prison. Le mercredi 3 mai, le comité de grève donne finalement la consigne de rentrer en bloc l’après-midi, et que la lutte continuera sous d’autres formes atelier par atelier.
 
Ici, la syndicaliste Rose Zehner, 37 ans, à la sellerie de Javel.
Durant les deux mois de cette intransigeance, est tombée de surcroît cette information : « M. André Citroën se procure des facilités de trésorerie au détriment des assurés. Commettant un véritable abus, il n'avait versé à la caisse des assurances sociales les millions prélevés sur les salaires ouvriers, qu’avec 1 an de retard. L'attitude de M. André Citroën à l'égard de la loi des assurances sociales devrait bien inspirer plus de mesure, plus de discrétion, aux quotidiens et autres publications qui se font les habituels truchements du capitalisme. M. André Citroën, après un petit calcul, a résolu de se procurer des fonds de trésorerie pour accroître ses facilités (…) Du coup, des assurés n’ont pas été indemnisés, les versements n’étant pas portés à leurs comptes ; pour l’assurance vieillesse, les versements ne sont comptabilisés qu’à partir de la date où ils sont enregistrés et donc... » Le 9 avril, on lit ces titres : « M. André Citroën convaincu d'abus de confiance. M. Dalimier, ancien ministre du Travail, établit irréfutablement que cet industriel a utilisé, pour les besoins de ses affaires privées, les millions versés par ses ouvriers au titre des Assurances sociales. M. Fontana, l'homme de confiance du constructeur, a dû en faire l'aveu. M. Dalimier a souligné le caractère délictueux des agissements dont s’est rendu coupable le grand capitaliste.
Deux ans plus tard, Louis-Emile Galeÿ, le cofondateur de la revue du personnalisme chrétien, Esprit, dresse ce portrait d’André Citroën : « il payait mal ses impôts, il ne payait pas davantage ses assurances sociales. Mais il retenait sur le salaire de ses 20 000 ouvriers le montant de leurs timbres. Il y avait seulement un « oubli de transmission » de ce qu’avaient versé ses ouvriers, et de ce qu’il aurait dû verser lui-même. (…) Nous nous expliquons mal que les articles 405 et 408 du code n’aient pas joué contre lui sous le chef d’abus de confiance. »
« Quand M. Citroën se faisait livrer une marchandise, la règle officielle de paiement était la “traite à 90 jours fin de mois“. - Normal, direz-vous. - Oui, mais voici comment les choses se passaient. Les marchandises livrées en février, n'étaient réceptionnées qu'en mars. Le règlement se faisait ainsi à trois mois à dater de fin mars, soit fin juin. En fait le fournisseur recevait seulement vers le 20 juillet un chèque daté du 30 juin. Ce qui donnait à M. Citroën près de six mois pour effectuer ses paiements, et pour spéculer sur la masse de manœuvres frauduleusement gardée par devers lui.
Quand M. Citroën livrait des voitures, il opérait en sens inverse. D'abord le concessionnaire, à la sortie d'un nouveau modèle, devait s'engager à prendre un nombre donné de voitures. De plus, il devait payer à la commande un acompte, sur les voitures à livrer, en espèces ou en effets de commerce que Citroën escomptait. Lorsque la voiture sortait de l'usine, le concessionnaire devait payer comptant le reliquat. C'est ainsi que cette double méthode de retard à payer, et d'avance à être payé, a créé la situation sans issue de la fin de l'an dernier. Non seulement, le bilan ne révèle aucune rentrée à venir, mais encore un grand nombre de voitures sont partiellement payées qui n'ont pas encore quitté l'usine. Pour des gens de moindre importance sociale, cette pratique s’appelle du “carambouillage“. »
 « En juin 34, il distribue 30 millions de dividendes, en décembre de la même année, le passif de son entreprise s’élève à près de 1 milliard ! (…) 20 000 ouvriers en chômage (qu’on rembauche au compte-gouttes), à l’usine même. 80 000 autres sur le pavé par suite du licenciement partiel des industries fournisseurs de Citroën. Si l’on ajoute à ce tableau tous les façonniers et commerçants de toutes sortes qui gravitent autour d’une telle affaire, c’est 150 ou 200 000 hommes qui sont touchés par le désastre. »   

Daumesnil - Charenton, ou le Droit au Bonheur


Le réseau routier tracé à travers le bois de Vincennes, son éclairage électrique, sont des vestiges de l’Exposition coloniale de Paris de 1931. En dépit des tracts du Secours rouge international, en dépit de ceux que distribuent les surréalistes : « Ne visitez pas l’Exposition coloniale » :
- « La présence sur l’estrade inaugurale de l’Exposition Coloniale du Président de la République, de l’Empereur d’Annam, du Cardinal Archevêque de Paris et de plusieurs gouverneurs et soudards, en face du pavillon des missionnaires, de ceux de Citroën et Renault, exprime clairement la complicité de la bourgeoisie tout entière dans la naissance du concept nouveau et particulièrement intolérable : la « Grande France ». C’est pour implanter ce concept-escroquerie que l’on a bâti les pavillons de l’Exposition de Vincennes. Il s’agit de donner aux citoyens de la métropole la conscience de propriétaires qu’il leur faudra pour entendre sans broncher l’écho des fusillades lointaines. Il s’agit d’annexer au fin paysage de France, déjà très relevé avant-guerre par une chanson sur la cabane-bambou, une perspective de minarets et de pagodes. A propos, on a pas oublié la belle affiche de recrutement de l’armée coloniale : une vie facile, des négresses à gros nénés, le sous- officier très élégant dans son complet de toile se promène en pousse-pousse, traîné par l’homme du pays – l’aventure, l’avancement.
Rien n’est d’ailleurs épargné pour la publicité : un souverain indigène en personne viendra battre la grosse caisse à la porte de ces palais en carton pâte. La foire est internationale, et voilà comment le fait colonial, fait européen comme disait le discours d’ouverture, devient fait acquis. N’en déplaise au scandaleux Parti Socialiste et à la jésuitique Ligue des Droits de l’Homme, il serait un peu fort que nous distinguions entre la bonne et la mauvaise façon de coloniser. » André Breton, Paul Éluard, Benjamin Péret, Georges Sadoul, Pierre Unik, André Thirion, René Crevel, Aragon, René Char, Maxime Alexandre, Yves Tanguy, Georges Malkine. -
 Malgré l’action de la CGTU et d’une Ligue contre l’oppression coloniale que préside Albert Einstein, plus de cinq cent mille visiteurs, en six mois, vont visiter cette exposition que le ministre des Colonies, Paul Reynaud, a inaugurée en affirmant que « l’idée coloniale doit désormais faire partie intégrante de l’idée de citoyen ».
« La vérité sur les colonies », la contre-expo organisée par la CGTU et Einstein dans l’ancien pavillon soviétique de l’exposition des Arts Déco de 1925, n’en accueillera, du 19 septembre au 2 décembre, que quatre mille cinq cents. S’en est-on consolé en se disant que les gens allaient à Vincennes surtout pour le Parc zoologique, qui vit affluer cinquante mille visiteurs dès le premier dimanche ? Un zoo strictement colonial, lui aussi, réservé à la faune de nos territoires africains, donc sans tigres, ces félins-là appartenant à la couronne britannique.
L’immense rocher artificiel de près de soixante-dix mètres de haut nous vient de l’Expo de 1931, comme le Temple bouddhique installé dans les anciens pavillons du Togo et du Cameroun (au 40, route circulaire du lac Daumesnil), comme, bien sûr, ce bâtiment, construit à partir de 1928 par les architectes Léon Jaussely et Albert Laprade, assistés de Léon Bazin, et inauguré en mai 1931 pour l'Expo. Seul pavillon construit en matériaux durables (moellons et béton armé), il était destiné à devenir le "Palais permanent des Colonies" ; il sera le musée de la France d’outre-mer en 1935, le musée des Arts d’Afrique et d’Océanie à compter de 1960, où demeure le « salon de Lyautey », commissaire général de l’Exposition, enfin Cité nationale de l’histoire de l’Immigration. La façade est ornée d'un immense bas-relief en pierre, signé d'Alfred Janniot, évoquant les richesses des colonies françaises d'Afrique, d'Asie et d'Océanie. Des éléments de la décoration du palais sont dus aux peintres Pierre Ducos de la Haille, André-Hubert Lemaître, Hivannah Lemaître et Louis Bouquet ; aux ferronniers d'art Edgar Brandt, Raymond Subes et Jean Prouvé (grille d'entrée en fer forgé) . Les ensembles mobiliers sont dus à Eugène Printz et à Emile-Jacques Ruhlmann. Au sous-sol, l'aquarium tropical est un témoin de la présentation d'origine.


La statue dorée d’Athéna ou, plus exactement, de La France apportant la paix et la prospérité aux colonies, de Léon-Ernest Drivier, un élève de Rodin, fait partie du même lot.

On retourne vers le centre de Paris par l’avenue Daumesnil, ouverte d’ici à la place Félix Éboué en 1862, sur l’ancien chemin des Passe-Putains autrement dit celui de Saint-Maur dont, à la porte de Picpus, une branche nord remontait sur Saint-Mandé. On met ici nos pieds dans les pas de Fouquet, des Trois Mousquetaires et de leur quatrième, d’Artagnan ; de Molière, de La Fontaine, poète officiel du surintendant des finances, pensionné pour lui livrer une brassée de poèmes à chaque changement de saison, et de tant d’autres qui le foulèrent de 1654 à 1661.
Fouquet, « l’écureuil », comme il s’est voulu (il a choisi l’animal comme emblème avec cette devise Quo non ascendet : Où ne montera-t-il pas ?), n’était pas sans rapport avec le fait colonial : en 1658, il avait acheté Belle-Île, en avait restauré les murailles, y avait fait bâtir un port, des magasins et des entrepôts, pour en faire la base d’une dizaine de navires destinés au « commerce de Cadix » et des Indes. Fouquet était ainsi l’un des premiers armateurs du royaume.
Depuis 1654, il était le propriétaire, à Saint-Mandé, de l’ancienne demeure de Cateau la Borgnesse, femme de chambre d'Anne d'Autriche, qui avait déniaisé le jeune Louis XIV (et dont il nous reste l’hôtel du 68, rue François-Miron). Il en avait fait une préfiguration de la magnificence à venir à Vaux-le-Vicomte.
Le vicomte de Bragelonne, de Dumas père, nous rend visibles ces passants d’il y a trois siècles et demi, dont un Molière qui, chez le tailleur Percerin où il a rendez-vous avec Aramis, a été pris par Porthos, désormais baron du Vallon, pour l'un des garçons de la maison. Il trouvera dans les manières de Porthos la matière de son bourgeois-gentilhomme :
« Aramis alla droit à Porthos, lui présenta sa main fine et blanche, qui alla s’engloutir dans la main gigantesque de son vieil ami, opération qu’Aramis ne risquait jamais sans une espèce d’inquiétude. Mais, la pression amicale s’étant accomplie sans trop de souffrance, l’évêque de Vannes se retourna du côté de Molière.
– Eh bien, Monsieur, lui dit-il, viendrez-vous avec moi à Saint-Mandé ?
– J’irai partout où vous voudrez, Monseigneur, répondit Molière.
– À Saint-Mandé ! s’écria Porthos, surpris de voir ainsi le fier évêque de Vannes en familiarité avec un garçon tailleur. Quoi ! Aramis, vous emmenez Monsieur à Saint-Mandé ?
– Oui, dit Aramis en souriant, le temps presse.
– Et puis, mon cher Porthos, continua d’Artagnan, M. Molière n’est pas tout à fait ce qu’il paraît être.
– Comment ? demanda Porthos.
– Oui, Monsieur est un des premiers commis de maître Percerin, il est attendu à Saint-Mandé pour essayer aux épicuriens les habits de fête qui ont été commandés par M. Fouquet.
– C’est justement cela, dit Molière. Oui, Monsieur.
– Venez donc, mon cher monsieur Molière, dit Aramis, si toutefois vous avez fini avec M. du Vallon.
– Nous avons fini, répliqua Porthos.
– Et vous êtes satisfait ? demanda d’Artagnan.
– Complètement satisfait, répondit Porthos. (…)
L’évêque de Vannes, fort marri d’avoir rencontré d’Artagnan chez maître Percerin, revint d’assez mauvaise humeur à Saint-Mandé.
Molière, au contraire, tout enchanté d’avoir trouvé un si bon croquis à faire, et de savoir où retrouver l’original, quand du croquis il voudrait faire un tableau, Molière y rentra de la plus joyeuse humeur.
Tout le premier étage, du côté gauche, était occupé par les épicuriens les plus célèbres dans Paris et les plus familiers dans la maison, employés chacun dans son compartiment, comme des abeilles dans leurs alvéoles, à produire un miel destiné au gâteau royal que M. Fouquet comptait servir à Sa Majesté Louis XIV pendant la fête de Vaux.
Pélisson, la tête dans sa main, creusait les fondations du prologue des Fâcheux, comédie en trois actes, que devait faire représenter Poquelin de Molière, comme disait d’Artagnan, et Coquelin de Volière, comme disait Porthos.
Loret, dans toute la naïveté de son état de gazetier – les gazetiers de tout temps ont été naïfs – Loret composait le récit des fêtes de Vaux avant que ces fêtes eussent eu lieu.
La Fontaine vaguait au milieu des uns et des autres, ombre égarée, distraite, gênante, insupportable, qui bourdonnait et susurrait à l’épaule de chacun mille inepties poétiques. Il gêna tant de fois Pélisson, que celui-ci, relevant la tête avec humeur :
– Au moins, La Fontaine, dit-il, cueillez-moi une rime, puisque vous dites que vous vous promenez dans les jardins du Parnasse.
– Quelle rime voulez-vous ? demanda le fablier, comme l’appelait madame de Sévigné.
– Je veux une rime à lumière.
– Ornière, répondit La Fontaine.
– Eh ! mon cher ami, impossible de parler d’ornières quand on vante les délices de Vaux, dit Loret.
– D’ailleurs, cela ne rime pas, répondit Pélisson.
– Comment ! cela ne rime pas ? s’écria La Fontaine surpris.
– Oui, vous avez une détestable habitude, mon cher ; habitude qui vous empêchera toujours d’être un poëte de premier ordre. Vous rimez lâchement !
– Oh ! oh ! vous trouvez, Pélisson ?
– Eh ! oui, mon cher, je trouve. Rappelez-vous qu’une rime n’est jamais bonne tant qu’il s’en peut trouver une meilleure.
– Alors, je n’écrirai plus jamais qu’en prose, dit La Fontaine, qui avait pris au sérieux le reproche de Pélisson. Ah ! je m’en étais souvent douté, que je n’étais qu’un maraud de poëte ! Oui, c’est la vérité pure.
– Ne dites pas cela, mon cher ; vous devenez trop exclusif, et vous avez du bon dans vos fables.
– Et pour commencer, continua La Fontaine poursuivant son idée, je vais brûler une centaine de vers que je venais de faire.
– Où sont-ils, vos vers ?
– Dans ma tête.
– Eh bien, s’ils sont dans votre tête, vous ne pouvez pas les brûler ?
– C’est vrai, dit La Fontaine. Si je ne les brûle pas, cependant...
– Eh bien, qu’arrivera-t-il si vous ne les brûlez pas ?
– Il arrivera qu’ils me resteront dans l’esprit, et que je ne les oublierai jamais.
– Diable ! fit Loret, voilà qui est dangereux ; on en devient fou !
– Diable, diable, diable ! comment faire ? répéta La Fontaine.
– J’ai trouvé un moyen, moi, dit Molière, qui venait d’entrer sur les derniers mots.
– Lequel ?
– Écrivez-les d’abord, et brûlez-les ensuite.
– Comme c’est simple ! Eh bien, je n’eusse jamais inventé cela. Qu’il a d’esprit, ce diable de Molière ! dit La Fontaine… »

- 275 av Daumesnil, restaurant de la porte Dorée où, le 30 mai 1896, après les municipales, un banquet socialiste réunit toutes les tendances à l’exception des allémanistes : Combes, Camélinat, Reclus, Guesde, Brousse, Vaillant, Jaurès, Sembat, Millerand, Viviani…Alexandre Millerand y définit un passage par étapes au socialisme, et il prend l’exemple des raffineries de sucre (Say, dans le 13e voisin, compte 2 000 ouvriers) comme celui d’une industrie suffisamment concentrée et « mûre dès à présent pour l’appropriation sociale ».
Au dessert, Jean Jaurès demande à Clovis Hugues, fils d’un meunier provençal, député socialiste de Marseille de 1881 à 1885, de Paris depuis 1893, un poème. Clovis Hugues dit alors ce Droit au Bonheur, écrit dans la prison de Tours en novembre 1872, qui inaugure ici sa présence obligée à tout banquet socialiste :
« Quand on leur dit : - J’ai sans relâche,
Dès l’appel du coq matinal,
Largement accompli ma tâche
Dans le grand œuvre social;
Mais, voilà que ma tête blanche
Se refroidit et qu’elle penche
Comme un fruit qu’a mûri l’été! -
Ils vous répondent : - Prends courage!
Ton bras se refuse à l’ouvrage;
Nous te ferons la charité! –
(…)
Qui donc a lu dans les étoiles
Que, sans jamais se reposer,
Le vent doit déchirer nos voiles
Et sur les écueils nous briser ?
Qu’il faut la tempête à notre onde ?
Qu’il est des êtres dans le monde
Marqués au front pour le malheur,
Et qu’au moment où sur la terre,
On boit le bonheur à plein verre,
Nous n’avons pas droit au bonheur ?
(…)
Au soleil chacun a sa place ;
Le manteau d’un heureux qui passe
Offense notre nudité ;
La terre est la commune mère ;
Et faire l’aumône à son frère,
C’est nier la fraternité !
(…)
A quoi bon pour la République
Tomber comme un héros antique
Dans le roulement des tambours,
Si la charité s’éternise,
S’il n’est plus de terre promise,
Et s’il est des pauvres toujours ?
(…)
Nous voulons aimer, chanter, vivre,
Vider les coupes de l’espoir,
Apprendre à lire dans le livre
De la Science et du Devoir ;
Et nous voulons, si nos épouses
Ont rêvé de rendre jalouses
Les étoiles du firmament,
Que, dans le reflet des dentelles,
S’illuminent aussi pour elles
Des couronnes de diamants !» 
           

Cinq jours plus tôt s’est clos à Reims un Congrès démocratique chrétien qui ouvre pour la première fois la perspective politique et électorale, et pour cela sa transformation en parti, au mouvement ouvrier chrétien. Le pape Léon XIII y a envoyé ce message : « Vers la fin de la présente année, le jour même de la nativité de notre Seigneur, la France catholique se prépare à célébrer, dans la joie et l’espérance, l’anniversaire d’un grand évènement. Quatorze siècles, en effet, se sont écoulés depuis que le roi des Francs, Clovis, cédant aux inspirations de la Divine Providence, abjura le vain culte des faux dieux, embrassa la foi chrétienne, et fut purifié et régénéré dans l’eau sainte du baptême. Grande et solennelle fut cette cérémonie, accomplie dans l’Église métropolitaine de Reims, alors qu’imitant le Roi des Francs, ses deux sœurs et trois mille guerriers reçurent la même grâce des mains du saint pontife Rémi […]. C’est dans ce baptême mémorable de Clovis que la France a été elle-même comme baptisée ; c’est de là que date le commencement de sa grandeur et de sa gloire à travers les siècles. C’est donc à bon droit que, sous la vive et puissante impulsion de notre cher fils, Benoît-Marie Langénieux, archevêque de Reims, des solennités extraordinaires se préparent pour célébrer la mémoire d’un si heureux évènement […]. Pour nous, qui désirons, autant qu’il est en notre pouvoir, rehausser l’éclat de ces solennités et en augmenter les fruits pour les âmes, il nous plaît dans le Seigneur d’ouvrir extraordinairement le trésor des sacrées indulgences. C’est pourquoi, par la miséricorde du Dieu tout-puissant, appuyé sur l’autorité des bienheureux princes des apôtres, nous accordons en forme de jubilé, une indulgence plénière et la rémission de leurs péchés à tous les fidèles de France ».
Clovis Hugues propose la riposte des Lumières contre l’éteignoir : des feux de joie dans lesquels on brûlera des éteignoirs symboliques, cônes de carton au bout d’une baguette, en réclamant à nouveau la séparation de l’Église et de l’État. Une procession partie du canal Saint-Martin fera ainsi la fête toute la nuit aux Buttes Chaumont au son de la Carmagnole.

Le plan originel: 2 escaliers accolés, R+2
- 216 bis à 250 av Daumesnil, PLU : Cité ex Napoléon construite à l’initiative de Napoléon III dans le cadre de l’Expo universelle de 1867, et offerte à une Société coopérative immobilière des ouvriers de Paris en cours de constitution (voir ses statuts). Réalisée par l'architecte Louis-Charles Boileau et l'entreprise Newton et Shepard en béton sans armature mais avec coffrages glissants, elle est constituée de bâtiments de 2 étages comprenant 1 seul logement de 34 m2 par palier (1 cuisine, 1 salle à manger, 1 chambre en enfilade). C’est la Soc. Coop. qui les surélèvera vers 1878-1881 d’un étage supplémentaire (architecte Ch. Lecornu) et supprimera un escalier sur deux par souci de rentabilité.

- 199, av Daumesnil, PLU : Pavillon réalisé par l'architecte Joseph Bourdeix en 1879 (daté et signé), en pierre et brique, adossé en limite parcellaire, avec un petit jardin en façade. Librement inspiré du style Louis XIII et de l'architecture baroque, il présente de nombreux éléments décoratifs, ferronnerie, modénatures d'angle et de fenêtres ainsi qu'une tourelle centrale datant de la fin du XIXe siècle. C'est une des premières maisons édifiées autour de la place Félix Eboué. Malheureusement, elle est en partie occultée par un petit bâtiment de qualité médiocre, récemment construit, qui est placé devant elle.

- place Félix Eboué, barrière de Reuilly du mur des Fermiers généraux. La fontaine de Davioud, érigée place de la République en 1874, est arrivée là en 1882. Au n°6 de la place (angle rue Claude Decaen) PLU : Immeuble de rapport bourgeois en pierre de taille, construit en 1904 par l'architecte Achille Champy assisté du sculpteur Depois de Folleville. Richement décoré, il mêle références au style historique et influence de l'Art Nouveau, notamment dans le travail de ferronnerie et des motifs sculptés.

Station de métro Félix Eboué : Accès à la station du métro, dessiné en 1900 par l'architecte Hector Guimard pour la Compagnie générale du Métropolitain de Paris. La station est située sur la ligne 6 du métro, inaugurée en 1909. L'arrêté de protection porte sur l'ensemble des réalisations subsistantes de Guimard pour le métro.

- 186 Daumesnil, inscrite MH : Eglise construite de 1928 à 1935 par l'architecte Paul Tournon. Le plan de l'édifice s'inspire de celui de Sainte-Sophie à Istanbul. Il est réalisé en béton armé sur les plans de l'entreprise de François Hennebique, avec un revêtement de briques rouges de Bourgogne. Coupole à 33 mètres de hauteur, et de 22 mètres de diamètre. Vaste crypte. Le programme décoratif retrace l'histoire de l'église militante puis triomphante, du 2e au 20e siècle, et fait appel aux Ateliers d'Art Sacré, composés des artistes suivants : Maurice Denis, Georges Desvallières, Nicolas Untersteller et Elizabeth Branly pour la peinture murale et la fresque ; Carlo Sarrabezolles pour la sculpture ; Louis Barillet, Paul Louzier et Jean Herbert-Stevens pour les vitraux ; Raymond Subes pour la ferronnerie ; Marcel Imbs pour la mosaïque et les cartons des vitraux de la crypte.

- 10, rue de la Brèche aux Loups – 67, rue des Meuniers, PLU : Immeuble de rapport construit par l'architecte Louis Bonnier en 1912-1913 (bien que signé de son fils Jacques Bonnier qui lui servit d'assistant sur ce chantier à sa sortie des Beaux-Arts). Le commanditaire est un cousin ami des Bonnier, Jules Cuisinier. Cette "maison à petits loyers" est composée de logements d'une ou deux pièces et cabinet. La façade est très subtilement dessinée avec des avancées en pointe pour les fenêtres des pièces de service, qui forme une série verticale couronnée au sixième étage par une succession d'arrondis sur pans coupés d'un très beau mouvement en forme de vague. Les balcons sont soutenus par des fers et des voûtains de brique qui reprennent, perpendiculairement à la façade, le mouvement d'ondulation du couronnement. Le calepinage des briques, leur couleur, illustrent le parti constructif. La porte d'entrée est un exemple rare d'utilisation de tôle noire et de dalles de verre. Elle est surmontée par une corniche qu'agrémente une frise de mosaïque polychrome.

Rue de Charenton, on met maintenant nos pas dans ceux des réformés. L’édit de Nantes de 1598 a repoussé l’exercice de leur culte à cinq lieues, Henri IV leur accorde néanmoins Charenton, qui n’est qu’à deux lieues. Dès 1607, un temple y est construit par Jacques II Androuet du Cerceau, l’architecte, avec Louis Métezeau, du nouveau Louvre du roi. Il est flanqué d’un cimetière, et passent aussi sur cette route les morts que l’on porte en terre comme y oblige le même édit : de nuit, sans cortège et sous la surveillance d’un archer du guet.
Il suffit pourtant que le duc de Mayenne, frère du duc de Guise et son successeur à la tête de la Ligue, ait été tué au siège de Montauban, pour que des huguenots revenant de Charenton soient attaqués au faubourg Saint-Antoine, le 26 septembre 1621. Le lendemain, leurs agresseurs partent en nombre vers leur temple pour y mettre le feu. Le temple est reconstruit, agrandi, par Salomon de Brosse. Les voyageurs hollandais De Villers qui, le 28 janvier 1657, vont y entendre prêcher Jean d’Aillé, y trouvent « autant de monde qu’à notre Cloosterkerck à La Haye. La plupart des gens de condition de notre religion, venant à Paris ou pour affaires ou pour faire leur Cour, en augmente le nombre ». Ce flot ne tarira pas avant qu’en 1685 l’édit de Nantes soit révoqué, et le temple aussitôt détruit pierre à pierre.

- 256, rue de Charenton, PLU : Deux anciennes maisons de faubourg, implantées sur une petite parcelle triangulaire, ayant conservé en bonne partie leur façade en plâtre avec moulure en refends horizontaux au premier étage.

- 223 – 225, rue de Charenton, PLU : Ensemble d'habitation remarquable et unique dans le 12e arrondissement pour sa cour pavée entourée par une série de six bâtiments identiques adossés aux limites de la parcelle, datant du milieu du XIXe siècle. Chaque bâtiment comporte un escalier double avec perron, un socle en maçonnerie et une façade en plâtre (quatre niveaux), rehaussée de fines modénatures à tous les étages et de persiennes à chaque fenêtre.

- 213 - 215 rue de Charenton / bd de Reuilly, PLU : Immeuble de rapport à usage mixte édifié vers 1900 à l'angle du boulevard de Reuilly et de la rue de Charenton. Façade en pierre de taille richement ornée (bow-windows, chaînes de refends, consoles des appuis de fenêtres). Rez-de-chaussée et entresol réservé à l'activité commerciale. Angle à pan coupé surmonté d'une coupole à couverture d'ardoise et d'une lanterne.

Par la rue Dugommier, on arrive face à la gare de Reuilly (185, av Daumesnil) du chemin de fer de Vincennes et de la Varenne-Saint-Maur appartenant à la compagnie de l’Est. Le viaduc a été livré à l’exploitation le 22 septembre 1859, avec pour 1ère station Bel Air, alors hors les murs ; la gare de Reuilly ouverte le 31 mars 1877 et avancée au bord de l’avenue en 1899. Un train à impériale part de la Bastille pour « Nogent Eldorado du dimanche », comme l’exprimait Marcel Carné dans son documentaire de 1929, où les filles sont belles sous les tonnelles quand on y boit le petit vin blanc. En 1952 encore, on ira à Joinville-le-pont, pon, pon, guincher chez Gégène avec Roger Pierre. La ligne est aussi l’un des moyens d’accéder à la Fête de l’Huma qui, de 1945 à 1956, se tient au bois de Vincennes. La gare de Reuilly est restée en service jusqu’en 1985 pour l’activité marchandises qui se faisait par la petite ceinture. C’est à présent la maison des associations. (On redescend sur la rue de Charenton par la rue Dubruneaut)

- 199-201,  rue de Charenton, PLU : Immeuble de rapport construit en 1911 par l'architecte Raoul Brandon et le sculpteur Alexandre Morlon. Il compte six étages et est composé de trois corps de bâtiment. L'immeuble remporta le prix du concours des façades de la Ville de Paris. Le jury estima que "la façade attirait les regards par la recherche des motifs variés et aussi par la finesse et la belle venue de sa décoration sculpturale". La façade est animée par deux bow-windows latéraux, que supportent quatre atlantes engainés. Ces sculptures représentent, sous une forme allégorique, des travailleurs, reconnaissables à leurs outils : un mineur, un paysan, un artisan et un marin. Deux pignons couronnant les bow-windows affirment les lignes verticales. Le rythme horizontal est marqué par deux balcons au deuxième et au cinquième étage, ainsi que par des loggias au cinquième. Des guirlandes de fleurs et de raisins s'épanouissent autour des balcons. Les ferronneries, réalisées par Edgar Brandt, sont inspirées par des motifs végétaux, en particulier celles de la porte d'entrée, ornées de pommes et d'aiguilles de pin.

- en face, au n°228, un portail rappelle « J. C. Laiterie de la Brie », JC comme Jonot et Cayron, association, depuis le 1er avril 1887, d’Albert Jonot et de son beau-frère, Auguste Cayron, laitiers des environs de Melun dont la société s’installe au 228, rue de Charenton en 1894. A. Cayron est alors le directeur de ce dépôt-ci tandis qu’A. Jonot s’occupe de celui situé 11, rue du Département dans le 19ème. La Laiterie de la Brie s’intégrera plus tard à la Laiterie des Fermiers Réunis, qui deviendra SAFR (Société Anonyme des Fermiers Réunis). 

- 191, rue de Charenton, rue Bignon, PLU/ Groupe scolaire Bignon construit en 1873-1875 par l'architecte de la Ville de Paris Julien Hénard, également architecte de la Mairie du 12e arrondissement (1874-1877) située face au groupe scolaire. Façades à chaînage en pierre et remplissage en brique. Les étages sont séparés par des bandeaux dont celui séparant le premier du deuxième étage est orné d'une frise florale. Le second étage présente les baies les plus larges manifestement destinées à l'éclairage optimal des classes. Une tourelle d'angle en saillie et surplomb marque l'angle des rues Bignon et de Charenton. Corniche à modillons. L'établissement est représentatif par son aspect général du mouvement rationaliste dont sont empreints les édifices scolaires de la troisième République mais aussi dans ses détails de la persistance d'un goût décoratif et du pittoresque en vogue sous le Second-Empire.

- Mairie du 12e arrondissement construite en 1874-1877 par l'architecte Antoine-Julien Hénard. Elle s'inscrit dans une série de commandes qui aboutirent, dans un intervalle de quatre ans, à la réalisation des trois mairies des 15e, 19e et 12e arrondissements, avec une réelle recherche d'originalité. Hénard s'inspire ici des styles Renaissance, Louis XIII, Louis XIV et agrémente l'édifice de bossages, de lucarnes et d'un campanile. La mairie, précédée d'un jardin, est bâtie sur un plan trapézoïdal, comme la mairie haussmannienne du XIe arrondissement. Elle se compose d'un pavillon central en saillie, comprenant un porche ouvert, accessible aux voitures. Le pavillon est rythmé au rez-de-chaussée par trois arcades encadrées de colonnes doriques baguées et cannelées. Un campanile octogonal très ouvragé, haut de 36 mètres et comportant deux étages, domine l'édifice. La façade, percée de fenêtres à meneaux croisées, est animée par une alternance de pierre blanche et de brique, qui pastiche librement le style Louis XIII. Les briques émaillées de couleurs bleu, rouge et rose forment des dessins géométriques et contribuent à l'élégance de la façade. Les combles à la Mansart sont revêtus d'ardoise.

-124 av Daumesnil, ensemble de 183 logements, de 1908, par l'architecte Auguste Labussière. La philanthropique société civile « Groupe des maisons ouvrières », fondée en 1899, a été rachetée en sous-main par Mme Lebaudy qui y a vu l’occasion d’expier les péchés de son mari, responsable de la faillite de la banque de l’Union générale à laquelle nombre de familles catholiques avaient confié leur épargne. Puis, sur le modèle de la Fondation Rothschild, Mme Lebaudy avait demandé une reconnaissance d’utilité publique qui lui était accordée en 1906. Les appartements, construits autour d'une cour intérieure, sont de deux types : pour des employés, sur l'avenue Daumesnil, ils sont dotés d’une cuisine séparée ; pour des ouvriers, sur la rue du Congo, ils sont dépourvus de cuisine au profit d’une salle commune. D’autres services communs sont présent dans l’ensemble : bains, lavoir, bibliothèque avec salle de lecture, fumoir et service de boissons. Mais sa fréquentation est si faible qu'elle est transformée deux ans plus tard en dépôt mortuaire. En 1925, « Un locataire, avec l’appui de la Fédération communiste des locataires, a essayé de créer un soviet de maison. Il fut question de créer un « Fort Daumesnil ». » Rapport cité par Marie-Jeanne Dumont : Le Logement social à Paris 1850-1930: les habitations à bon marché.

Par la rue de Charenton puis la rue Montgallet, on rejoint le 17, cour d’Alsace Lorraine, PLU : Villa sur jardin dans le goût historique et éclectique du XIXe  siècle composée d'un étage sur rez-de-chaussée. Isolée par rapport à la trame urbaine, elle est accessible depuis la cour d'Alsace Lorraine, ancienne cour artisanale.
Le céramiste Camille Le Tallec, qui avait repris en 1928 l’atelier fondé par ses parents en 1905 dans le 20ème, l’a transféré en 1978, avec l’aide de la ville, dans des locaux annexes de l’École Boulle, au 67, rue de Reuilly dans la cour d'Alsace-Lorraine.. Ces locaux mieux adaptés, l'utilisation de nouveaux fours électriques, l’ont orienté vers de nouveaux décors contemporains. En contrepartie de l’aide municipale, Camille Le Tallec a donné des cours de dessins et de peinture sur porcelaine à l'Association pour le développement de l'animation culturelle (ADAC), dans cette même cour. En 1990, son atelier a été racheté par le joaillier américain Tiffany & Co, avec lequel il collaborait depuis bientôt 30 ans, qui après sa mort s’est installé, en 1995, au 93/95 du Viaduc des Arts.