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LE PAR(AD)IS DU MONDAIN (I. 1735-1738)


(septième épisode de Paris, la ville rêvée de Voltaire, commencée ici avec la livraison de novembre 2013)

« Le paradis terrestre est où je suis. »
Par ce dernier vers, à l’été de 1736, Voltaire clôt Le Mondain. Vers qui ne signifie pas, bien sûr, que « ma » seule présence transfigure tout lieu en paradis, propos de Roi-Soleil, mais simplement que « j’ai » découvert le paradis terrestre en ce lieu ci où « je » me trouve maintenant. À Cirey, donc, le paradis, comme le prouvait déjà surabondamment le poème des « Il faut… » ? Non, à Paris, au contraire, où il a été permis à Voltaire de revenir, en mars 1735. À cette réserve que Paris est paradis pour le « mondain », rôle auquel il faut d’autant moins cantonner l’auteur qu’un Fermier général, La Popelinière, a été son modèle.
Ce sur quoi ils s’accordent pourtant l’un et l’autre, c’est qu’un des principaux attraits de Paris est à l’Opéra :
« Il faut se rendre à ce palais magique
Où les beaux vers, la danse, la musique,
L’art de tromper les yeux par les couleurs,
L’art plus heureux de séduire les cœurs,
De cent plaisirs font un plaisir unique. »
S’inspirer à la fois de l’opéra et du théâtre anglais, c’est ce à quoi s’est essayé le nouveau triomphe de Voltaire sur la scène de la Comédie-Française, Alzire ou les Américains, « un roman mis en action », comme le définira son épître dédicatoire à Émilie du Châtelet.
Depuis 1718 et Œdipe – et cela durera jusqu’à sa mort, soixante ans plus tard –, Voltaire est quasi à demeure sur la scène du Théâtre-Français, auquel il donnera plus de cinquante pièces, pratiquement une par an, plus que n’en ont écrit Corneille et Racine réunis.
Durant l’un des courts entractes de cette permanence, Diderot a tout de même pu voir, quelques mois avant Alzire, la Gaussin, au côté de Mlle Quinault cadette, interpréter le rôle de Constance dans Le Préjugé à la mode de Nivelle de La Chaussée. Il se trouve que, dans la vie, « cette actrice trompait son mari avec un autre acteur, cet acteur avec le chevalier, et le chevalier avec un troisième, que le chevalier avait surpris entre ses bras ». Les gens du beau monde occupant alors la scène de la Comédie française autant que les acteurs, n’en laissant à ces derniers que le milieu, le chevalier croit y tenir sa vengeance : « Il s’est promis de déconcerter l’infidèle par sa présence et par ses regards méprisants, de la troubler et de l’exposer aux huées du parterre. La pièce commence, sa traîtresse paraît ; elle aperçoit le chevalier, et, sans s’ébranler dans son jeu, elle lui dit en souriant : “Fi ! le vilain boudeur qui se fâche pour rien”.  Le chevalier sourit à son tour. Elle continue : “Vous venez ce soir ?” Il se tait. Elle ajoute : “Finissons cette plate querelle, et faites avancer votre carrosse...”. Et savez-vous dans quelle scène on intercalait celle-ci ? Dans une des plus touchantes de La Chaussée, où cette comédienne sanglotait et nous faisait pleurer à chaudes larmes. Cela vous confond ; et c’est pourtant l’exacte vérité ».
Diderot ne cite cette anecdote à l’interlocuteur fictif de son Paradoxe ni pour décrire les mœurs des actrices ni pour se plaindre de la présence du public sur la scène ; simplement à l’appui d’une démonstration : la qualité du jeu du comédien est construite et ne naît pas de son identification au personnage.
C’est l’époque où le jeune Diderot ne vit que « pour le bonheur », et ne le goûte pleinement que dans les orgies faites chez Landelle, ce traiteur du 4, rue de Buci, qui accueillit en 1730 la première loge maçonnique de Paris et, trois ans plus tard, les dîners bimensuels de la société bachique dite du Caveau, regroupant Alexis Piron, Crébillon fils et le peintre Boucher pour les jeunes gens, au côté du déjà quinquagénaire Jean-Philippe Rameau. « J’y jouissais avec excès de tous les plaisirs que nous y rassemblions, plaisirs des sens et plaisirs de l’esprit, dans des conversations vives, animées, avec deux ou trois de mes amis, au milieu des plus excellents vins et des plus jolies femmes. Je rentrais à nuit chez moi, à moitié ivre, je la passais entière à travailler et jamais je ne me sentais plus de verve et de facilité. »
Rameau par Greuze, Gallica
Mais, à 23 ans, il est bientôt fini pour lui le temps des « orgies » : un sien cousin, le père Ange, carme déchaussé du couvent du Luxembourg, a été chargé de sa surveillance, et quand, à l’hiver de 1736, Diderot abandonne le bureau du procureur Clément de Ris, il se voit couper les vivres par son père, et laissé face au remboursement de ses dettes.
On ne se réunit plus à l’entresol du président Hénault comme on l’a fait durant sept ans, tous les samedis, de cinq heures du soir à huit heures : le cardinal de Fleury, Premier ministre de fait, a conseillé à la société de s’en abstenir. Et Mme de Lambert est morte – « Dame de beaucoup d’esprit, écrira Voltaire, elle a laissé quelques écrits d’une morale utile et d’un style agréable. Son traité De l’Amitié fait voir qu’elle méritait d’avoir des amis ». Seul, sur la rive droite, le salon de Mme de Tencin reçoit encore.
Le dîner auquel, à présent, le marquis d’Argenson est fort assidu, comme Pont de Veyle, autre condisciple du jeune Arouet, comme Voltaire lui-même, le chevalier d’Orléans, Grand Prieur du Temple, Duclos, Crébillon fils, M. de Maurepas, ministre de la Maison du roi depuis l’âge de 17 ans et, de surcroît, celui de la Marine depuis 25, est, au faubourg Saint-Germain, celui de « la société du bout du banc ». Deux fois par semaine, rue d’Anjou-Dauphine, aujourd’hui rue de Nesle, chacun apporte à Mlle Quinault cadette, la soubrette de la Comédie-Française, fille de Jean Quinault qui en était lui-même sociétaire, son tribut, de vers ou de prose. C’est un rendu pour un prêté : c’est elle qui a soufflé à Nivelle de La Chaussée l’idée du Préjugé à la mode ; à Voltaire celle de L’Enfant prodigue.

Travailler pour le roi de Prusse ?


« Les comédiens avaient affiché Britannicus. L’heure de commencer étant venue, un acteur vint annoncer qu’une des actrices nécessaires pour représenter Britannicus venait de tomber malade : ainsi qu’ils ne joueraient point cette pièce ; mais que, pour dédommager les spectateurs, ils donneraient la première représentation d’une comédie nouvelle en cinq actes et en vers. Le public ne fut point la dupe de cette petite ruse. » Pour autant, il ne devina pas qui était l’auteur de cet Enfant prodigue qu’on lui proposait.
Si cette petite supercherie a été nécessaire, c’est que Voltaire est de nouveau menacé. En août, le prince royal de Prusse, Frédéric II, a pu lui écrire : « Monsieur, quoique je n’aie pas la satisfaction de vous connaître personnellement, vous ne m’en êtes pas moins connu par vos ouvrages. (…) Votre Henriade me charme, et triomphe heureusement de la critique peu judicieuse que l’on en a faite. La tragédie de César nous fait voir des caractères soutenus ; les sentiments y sont tous magnifiques et grands ; et l’on sent que Brutus est ou Romain ou Anglais. Alzire ajoute aux grâces de la nouveauté cet heureux contraste des mœurs des sauvages et des Européens. Vous faites voir, par le caractère de Gusman, qu’un christianisme mal entendu, et guidé par le faux zèle, rend plus barbare et plus cruel que le paganisme même. (…) À quoi n’a-t-on pas lieu de s’attendre de l’auteur de tant de chefs-d’œuvre ! Quelles nouvelles merveilles ne vont pas sortir de la plume qui jadis traça si spirituellement et si élégamment le Temple du Goût ! C’est ce qui me fait désirer si ardemment d’avoir tous vos ouvrages. Je vous prie, Monsieur, de me les envoyer, et de me les communiquer sans réserve. Si parmi les manuscrits il y en a quelqu’un que, par une circonspection nécessaire, vous trouviez à propos de cacher aux yeux du public, je vous promets de le conserver dans le sein du secret, et de me contenter d’y applaudir dans mon particulier ».
À Paris, le Mondain a pourtant déplu au pouvoir, pour quelque plaisanterie concernant Adam, ou pour un vers désignant Colbert dans la Défense du Mondain, qui avait suivi de premières critiques ? « Ah ! que Colbert était un esprit sage ! », aurait suffi pour que le cardinal de Fleury y entendît que lui ne l’était pas. « Il est possible que les vers sur Adam fussent le prétexte, et que les vers sur Colbert fussent la cause. »
Après deux mois d’exil en Hollande, Voltaire n’est de retour à Cirey qu’au mois de mars de 1737. Pendant la décennie suivante, le château d’Émilie va être son – leur – cabinet de travail, et Paris son fournisseur. Les lettres de Voltaire à l’abbé Moussinot, futur auteur d’un Mémoire sur la ville souterraine, découverte au bas du mont Vésuve, c’est-à-dire Herculanum, et chargé de dénicher tout ce dont ils ont besoin, dessinent la cartographie complète du commerce parisien. Au chanoine de Saint-Merry, Voltaire assure ainsi que pour les cosmétiques de « Pompon Newton », comme il surnomme Émilie (les pompons désignent alors des colifichets de coiffure), il n’y a que Provost, Au Signe des parfums, rue Saint-Antoine. « Qu’on achète chez lui un énorme pot de pâte, telle qu’il en fournit à Mme la marquise du Châtelet. Mais, au nom de Dieu, qu’on n’aille point ailleurs que chez ce Provost ! »
Une autre fois, ce sera à nouveau « un gros pot de pâte liquide », mais aussi douze paires de gants fins blancs : « Il faut prendre les plus petites mains. Des gants pour vos mains un peu étroits seront assez mon fait ». Et puis reviendra « l’énorme pot de pâte liquide », auquel sera joint « un très petit pot de pommade de concombre ».
Le 20 avril 1737, la commande porte sur « deux petites pinces de toilette pour femme. Il ne faut pas de ces petites pinces du quai de Gesvres, mais de celles qu’on vend rue Saint-Honoré. Elles coûtent, je crois, vingt ou vingt-quatre sous ». Une seule demande, deux mois plus tard, n’est pas assortie d’une adresse : « Je vous prie d’ajouter au paquet vingt livres de poudre fine à poudrer, et dix livres de poudre à poudrer de senteur. Cela fait trente livres, avec une bouteille d’essence de jasmin. Priez madame votre sœur de faire cette emplette ».
Procope par Atget, 1898. Gallica
Il faut enfin satisfaire au confort douillet et à la gourmandise : « Voulez-vous bien m’envoyer un bâton d’ébène, long de deux pieds ou environ, pour servir de manche à une bassinoire d'argent ? Je suis un philosophe très voluptueux ». Ou encore : « Procope doit m’envoyer un paquet de friandises, marrons glacés, cachou, pastilles, à votre adresse [rue de la Lanterne, derrière Saint-Merry]. Je vous supplie de le faire payer ».

L’Enseigne de Gersaint


L’Enseigne de Gersaint, ce panneau publicitaire hâtivement brossé par Watteau peu de temps avant sa mort, à l’automne de 1720, semble inviter à entrer chez un marchand de tableaux. Gersaint vendait pourtant, sur le pont Notre-Dame, bien plus que la seule peinture, du « superflu, chose très nécessaire », selon la définition du Mondain : des objets de laque et des porcelaines de Chine aussi bien que des curiosités naturelles et des instruments scientifiques. On pourrait le comparer à un ensemblier décorateur d’aujourd’hui, avec toutefois une fonction d’assemblage plus importante, en couture comme en orfèvrerie, allant jusqu’à la monte des pendules dans leurs cartels, par exemple.
Esquisse de Watteau pour Gersaint, Cognac-Jay/Roger Viollet
Voltaire n’a pas eu recours à Gersaint durant cette période, et adresse Moussinot parfois chez des ensembliers de ce type, parfois chez chaque artisan séparément : « Voici, mon cher ami, une autre petite négociation. Mme la marquise du Châtelet a commandé un nécessaire à Hébert, Au Roi de Siam, qui a changé, je crois, de logement, et qui demeure rue Saint-Honoré, vis-à-vis l’oratoire. Il faudrait lui donner douze cents livres d’avance, pour l’argenterie qu’il doit employer à cet ouvrage ». Ou, plus tard : « Faites chercher, je vous prie, une montre à secondes chez Leroi, ou chez Lebon, ou chez Tiout, enfin la meilleure montre soit d’or, soit d’argent il n’importe ; le prix n’importe pas davantage ». On l’a vu aussi passer commande d’un « joli secrétaire » qu’il veut offrir à Mlle Quinault.
À Cirey, chaque jour, Pompon abrite Newton derrière un grand tablier noir pour des expériences de physique : Voltaire et la marquise du Châtelet concourent tous deux, et séparément, pour le prix de l’Académie des sciences, sur la nature du feu. Les instructions données à Moussinot se précipitent : « Je vous prie aussi de m’acheter quatre miroirs concaves de trois pouces de diamètre. Il faut prendre garde qu’ils aient tous quatre le même foyer. Cela coûte un écu pièce, et se trouve sur le quai des Morfondus ». Une douzaine de jours plus tard : « Il faudrait m’avoir : 1° Un excellent thermomètre ; un baromètre : les plus longs sont les meilleurs ; 2° Deux terrines qui résistent au feu le plus violent, et qui puissent tenir huit ou dix livres de plomb chacune, ou plus, s’il se peut ; 3° Quatre creusets : cela se vend à la halle où on les trouve ; il n’y a qu’une boutique ; 4° Deux petites retortes [cornues] de verre ».
Moussinot doit, de plus, interroger des savants : « Voici maintenant la grâce que je vous demande : transportez-vous chez votre voisin le sieur Geoffroy, apothicaire de l’Académie des sciences ; liez conversation avec lui au moyen d’une demi-livre de quinquina que vous lui achèterez et que vous m’enverrez. 1° Ayez la bonté de lui demander s’il a fait l’expérience rapportée par Lemery, chapitre V, et s’il a trouvé que vingt livres de plomb calciné pèsent vingt-cinq livres ; 2° S’il a vu les expériences de l’antimoine au verre ardent ; si l’antimoine acquiert du poids en se pénétrant des rayons du soleil, et si aucune matière ne s’y mêle ; 3° S’il a vu, et s’il a fait les expériences du cuivre et de l’étain dans des retortes de verre. Vous êtes un négociateur très habile ; vous saurez aisément ce que M. Geoffroy pense de tout cela, et vous m’en manderez des nouvelles, le tout sans me commettre le moins du monde ».
Il n’en a jamais fini : « Je vous avais demandé des thermomètres et des baromètres : j’insiste encore fortement là-dessus. On en transporte au bout du monde. Vous pourriez consulter sur cela M. Grosse ou M. Nollet, qui demeure quai des Théatins, chez M. le marquis de Locmaria. Ce M. Nollet en vend de très bons ». Il vend ceux qu’il construit, comme fait tout artisan, à l’exception de ces « merciers », « marchands de tout, faiseurs de rien » comme l’est Gersaint. L’abbé Nollet conçoit les siens avec Du Fay et Réaumur ; Voltaire lui commandera, en 1738, un cabinet d’instruments d’une valeur de 10 000 livres, et débauchera l’un de ses aides :
Watteau, détail de l'Enseigne de Gersaint
« Il viendra vous voir un jeune homme nommé M. Cousin [il demeure rue Saint-Denis, vis-à-vis le Grand-Châtelet, chez M. Harny], qui travaille actuellement chez l’abbé Nollet, et qui viendra bientôt à Cirey, où j’espère lui faire un sort agréable. En attendant, je vous prie de lui donner vingt pistoles, et de le bien encourager. Il a une belle main, il dessine, il est machiniste, il étudie les mathématiques, il s’applique aux expériences, il va apprendre à opérer à l’Observatoire. Si d’Arnaud avait de pareils talents, je l’aurais rendu heureux, si même il avait eu le courage de se former à écrire. »
D’Arnaud, c’est Baculard d’Arnaud – Voltaire trouve son nom ridicule, lui a conseillé d’en changer et donne donc l’exemple –, écolier externe au collège d’Harcourt, qui lui a fait parvenir quelques vers, ainsi qu’une tragédie consacrée à la Saint-Barthélemy. Durant cinq ans, Voltaire va envoyer Moussinot « chez M. Delacroix, rue Mouffetard, troisième porte cochère », où il loge, porteur de quelque cadeau en argent, et de la recommandation de lui faire acquérir une belle écriture afin qu’il puisse être placé.

LE PARIS DU PHILOSOPHE (I. 1728-1732)


 (cinquième épisode de Paris, la ville rêvée de Voltaire, commencée ici avec la livraison de novembre 2013)

Quand Voltaire rentre à Paris, en octobre 1728, un jeune provincial de 15 ans y arrive en même temps que lui pour terminer ses études. Denis Diderot est tonsuré depuis deux ans déjà, son frère est prêtre, sa famille pieuse et conformiste. Il est voué à la religion et, s’il s’inscrit au collège d’Harcourt de la rue de la Harpe (l’actuel lycée Saint-Louis du boulevard Saint-Michel), qui échappe à la prépondérance des jésuites, c’est en attendant la Sorbonne et la théologie.
Quand le fils du maître coutelier de Langres mourra au 39, rue de Richelieu, en 1784, ce sera en confessant au curé qu’il ne croit « ni au Père, ni au Saint-Esprit, ni à personne de la famille ». Cette évolution de Diderot, affirme Gérard Milhaud, s’est faite à Paris, par Paris, au travers de cinquante années de vie dans une ville qu’il n’aura quittée que pour de brèves absences.
De même le déisme de Voltaire est-il un fruit de Paris, mais avec d’autant moins besoin de conversion, dans son cas, qu’il y baigne depuis l’enfance. Pour autant, un séjour londonien de plus de deux années n’a pas été sans influence. Là-bas, Voltaire a revu lord Bolingbroke, déjà connu à Paris : « Cet homme, qui a été toute sa vie plongé dans les plaisirs et dans les affaires, a trouvé pourtant le moyen de tout apprendre et de tout retenir. Il sait l’histoire des anciens Égyptiens comme celle d’Angleterre. Il possède Virgile comme Milton ; il aime la poésie anglaise, la française, et l’italienne; mais il les aime différemment, parce qu’il discerne parfaitement leurs différents génies ».
Bolingbroke, c’était encore Paris sur Tamise : « J’ai trouvé dans cet illustre Anglais toute l’érudition de son pays, et toute la politesse du nôtre, avait écrit Voltaire après sa première rencontre. Je n’ai jamais entendu parler notre langue avec plus d’énergie et de justesse ». À Londres, Voltaire va travailler son anglais sous la direction d’un maître quaker, et découvrir les lettres britanniques dans le texte. Il a vu jouer Hamlet et, au-delà de cette seule représentation, il a été, en homme de théâtre, fasciné par Shakespeare et son génie « énorme », si peu policé au regard de notre classicisme. Il a lu Swift et a tenté, lettre après lettre, de convaincre Thiriot de se faire un début de nom en traduisant en français les Voyages de Gulliver. Il s’est familiarisé avec les idées de Newton – qu’on enterrait solennellement à Westminster le 8 avril 1827 –, sa philosophie naturelle et sa théorie de l’attraction universelle, « cette vérité démontrée, supplantant la chimère des tourbillons de Descartes » ; il a sans doute, à cette occasion, croisé Maupertuis venu se faire introniser membre de la Royal Society.
La Bourse de Londres du dehors, mi-18e s. Gallica
Voltaire a vu aussi, à la bourse de Londres, et ce deviendra un leitmotiv de son œuvre, « le Juif, le Mahométan et le Chrétien » faire des affaires ensemble, lui qui vient d’un pays où l’un des premiers actes de la majorité de Louis XV, le 14 mai 1724, a été de relancer sous une autre forme les dragonnades, causes d’un nouvel exil des protestants vers le nord et notamment Tournai.
Il y a compris que le commerce, en multipliant les échanges, renforçait la liberté, enrichissait le citoyen et, en ce qui le concerne, pas seulement philosophiquement : il a investi dans ce « commerce de Cadix » dont on retrouvera l’évocation dans son Dictionnaire philosophique : « On veut savoir ce que devient l’or et l’argent qui affluent continuellement du Mexique et du Pérou en Espagne ? Il entre dans les poches des Français, des Anglais, des Hollandais, qui font le commerce de Cadix sous des noms espagnols, et qui envoient en Amérique les productions de leurs manufactures. Une grande partie de cet argent s’en va aux Indes orientales payer des épiceries, du coton, du salpêtre, du sucre candi, du thé, des toiles, des diamants, et des magots ».
La Bourse de Londres du dedans, mi 18e s. Gallica
La description est très concrète – on sent que « les poches », ce sont les siennes –, bien plus que la définition qu’en donnera ultérieurement Adam Smith, dans Richesse des nations : « Les capitaux étrangers pénètrent de plus en plus journellement, comme des intrus, pour ainsi dire, dans le commerce de Cadix et de Lisbonne. C’est pour chasser ces capitaux étrangers d’un commerce à l’entretien duquel leur propre capital devient de jour en jour moins en état de suffire, que les Espagnols et les Portugais tâchent, à tout moment, de resserrer de plus en plus les liens si durs de leur absurde monopole ».
La différence de tonalité tient aussi, sans doute, à ce que ce sont les Français qui dominent alors le lucratif commerce avec l’empire espagnol ; pour les en expulser, l’Angleterre fera la guerre à l’Espagne une dizaine d’années plus tard.
Voltaire s’est également enrichi, si l’on en croit Sébastien Longchamp, en publiant par souscription – bien que Thiriot ait gardé pour lui une partie de cette dernière –, sa Henriade, qu’il a dédiée à la reine d'Angleterre, en mars 1728. Mais surtout, littérairement, il a entrepris une autre épopée, en prose celle-ci et pour la première fois, et consacrée à un héros contemporain : Charles XII, roi de Suède. L’idée est née de ses rencontres avec le baron Fabrice, familier du souverain, comme celle de la Henriade était née des récits de Caumartin.
Quand il rentre à Paris, Voltaire a encore dans ses bagages, commencées directement en anglais, ces Lettres anglaises, qui deviendront des Lettres philosophiques, et traitent du pays de son exil : ses religions, quaker, anglicane et presbytérienne ; sa monarchie tempérée de parlementarisme ; ses sciences – Bacon, « père de la philosophie expérimentale », Locke et son empirisme rationaliste, Newton, bien sûr – ; ses arts et ses lettres.

« On les jette à la voirie quand elles sont mortes »


En l’absence de Voltaire, Adrienne Lecouvreur s’est éprise du fantasque Hermann-Maurice de Saxe. Ce fils adultérin du roi de Pologne a été porté à la tête du duché balte de Courlande, aujourd’hui letton, mais alors objet de litige entre la Pologne et la Russie. Il va se voir obligé de reconquérir son fief les armes à la main, et Mlle Lecouvreur, pour financer son expédition, n’hésite pas à vendre tous ses bijoux. Le fringant militaire a d’autres maîtresses et d’autres lubies : il a obtenu un privilège exclusif, et l’appréciation favorable de deux membres de l’Académie des sciences, pour une liaison rapide Paris-Rouen qu’effectuerait une galère sans rame et sans voile, munie seulement de deux roues à larges aubes auxquelles une manivelle donnerait le mouvement.
Voltaire écrira, quand Maurice de Saxe sera devenu maréchal : « Il est étrange qu’il ait fait la guerre avec une intelligence si supérieure, étant très chimérique sur tout le reste. Je l’ai vu partir, pour aller conquérir la Courlande, avec deux cents fusils et deux laquais ; revenir en poste pour coucher avec Mlle Lecouvreur, et construire sur la Seine une galère qui devait remonter de Rouen à Paris en douze heures. Sa machine lui coûta dix mille écus, et les ouvriers se moquaient de lui. Mlle Lecouvreur disait : Qu’allait-il faire dans cette galère ? ».
Voltaire, avec le concours d’un autre membre de l'Académie des sciences, La Condamine, se livre à des activités beaucoup plus rentables comme de spéculer sur la loterie du contrôleur général des Finances Pelletier-Desforts. Et voilà qu’Adrienne Lecouvreur est à l’agonie, peut-être empoisonnée par une rivale dans le cœur si hospitalier de Maurice de Saxe : la duchesse de Bouillon.
Portrait du 19e s. Gallica
« À Paris, on les respecte quand elles sont belles, et on les jette à la voirie quand elles sont mortes », dira Candide des comédiennes, près de trente ans après ce 15 mars 1730 de sinistre mémoire. Quand Voltaire eut fermé les yeux d’Adrienne, l’abbé Languet de Gergy, curé de Saint-Sulpice, lui refusa la sépulture ecclésiastique ; on dut placer le corps dans un fiacre et, clandestinement, aller l’ensevelir au débouché de la rue de Bourgogne (auj. Aristide-Briand), au-dessus de ce port de la Grenouillère où s’arrêtaient les trains de bois destinés à l’approvisionnement de Paris, dans un chantier qu’on savait, hélas, souvent battu par les grandes eaux de la Seine.
On pourrait croire entendre, dans l’Ode sur la mort de Mlle Lecouvreur, que composera Voltaire ensuite, l’épitaphe d’une sépulture choisie, comme ferait Chateaubriand au bout de l’île du Grand Bé :
« Non, ces bords désormais ne seront plus profanes ;
Ils contiennent ta cendre ; et ce triste tombeau,
Honoré par nos chants, consacré par tes mânes,
Est pour nous un temple nouveau ! »
Mais la mise en terre d’Adrienne Lecouvreur n’a rien eu de romantique ; pour Voltaire, l’horreur en restera vive jusqu’à lui faire toujours craindre, à l’heure de sa propre mort et tout glorieux qu’il soit, le caniveau pour sa dépouille.
Huit ans après la mort de Voltaire, le comte d’Argental fera apposer une plaque rappelant le souvenir d’Adrienne, rue de Grenelle, à l’emplacement du numéro alors 115, puisque, depuis 1728, on a commencé d’en mettre aux maisons de Paris.

La magnificence pour toute vertu


Adrienne Lecouvreur n’est plus là pour incarner Tullie dans Brutus, la nouvelle pièce de Voltaire, pleine de sentiments républicains comme pouvait le laisser supposer le héros choisi. C’est Mlle Dangeville qui fait ses débuts à la Comédie-Française en interprétant la fille de Tarquin, et qui assure le succès de la pièce, dédiée à Bolingbroke. La Gaussin lui emboîte le pas dans la prestigieuse maison, en étant la Junie de Britannicus dès le 28 avril 1731.
Diderot est encore étudiant, il porte les cheveux longs – « Où est le temps que j’avais de grands cheveux blonds qui flottaient au vent ? », regrettera-t-il en 1758 ; la théologie l’attire de moins en moins. « Je balançais entre la Sorbonne et la Comédie. J’allais, en hiver, par la saison la plus rigoureuse, réciter à haute voix les rôles de Molière et de Corneille dans les allées du Luxembourg. Quel était mon projet ? D’être applaudi ? Peut-être. De vivre familièrement avec les femmes de théâtre, que je trouvais infiniment aimables et que je savais très faciles ? Assurément. Je ne sais ce que j’aurais fait pour plaire à la Gaussin, qui débutait alors et qui était la beauté personnifiée ; à la Dangeville, qui avait tant d’attraits sur la scène », avouera-t-il dans le Paradoxe sur le comédien.
Jean-Jacques Rousseau n’a pas un an et demi de plus que Diderot : il a tout juste 19 ans quand il entre dans Paris par l’avenue aujourd’hui des Gobelins, alors rue Mouffetard. Ce fils d’une lignée d’horlogers, du côté maternel comme du côté paternel, arrivant de Soleure, la plus belle ville baroque de la Confédération helvétique, c’est naturellement pour entrer au service d’un colonel des Suisses, et porter l’uniforme, qu’il a gagné la capitale.
Le Val-de-Grâce vu du faubourg Saint-Marceau; dessin de Paul Grégoire, 18e siècle. Gallica
« Combien l’abord de Paris démentit l’idée que j’en avais ! [...] En entrant par le faubourg Saint-Marceau je ne vis que de petites rues sales et puantes, de vilaines maisons noires, l’air de la malpropreté, de la pauvreté, des mendiants, des charretiers, des ravaudeuses, des crieuses de tisane et de vieux chapeaux. Tout cela me frappa d’abord à tel point que tout ce que j’ai vu depuis à Paris de magnificence réelle n’a pu détruire cette première impression, et qu’il m’en est resté toujours un secret dégoût pour l’habitation de cette capitale. »
Rousseau est dès le lendemain de son arrivée à l’Opéra, qui ne suffit pas à le retenir à Paris, ses nouveaux maîtres ne lui plaisant pas. Thiriot, éternel coucou, vient de se trouver un nid à deux pas, chez Mme de Fontaine-Martel, dans la partie de la rue des Bons-Enfants absorbée depuis par la Banque de France. La vieille dame – elle a alors 70 ans – le loge et lui octroie une pension de près de 1 500 livres. Voltaire moque son ami dès qu’il l’apprend : « Vous voilà placé, et vous ne m’en dites mot ! Apprenez, M. de Fontaine Martel, qu’il ne faut pas oublier ses amis dans sa fortune ».
Que Thiriot, du coup, s’entremette, ou sans avoir besoin de son aide, Voltaire est bientôt dans la place lui aussi : « Mme de Fontaine-Martel, la déesse de l’hospitalité, me donne à coucher dans son appartement bas, qui regarde sur le Palais-Royal », écrit-il au Rouennais Jean-Baptiste Nicolas de Formont à la fin de 1731. L’hôtel d’Argenson voisin, le troisième côté gauche de la rue des Bons-Enfants en partant de la rue Saint-Honoré, donne pareillement sur le grand bassin placé dans une demi-lune ornée de treillages et de statues en stuc. [En l’absence des galeries et de leurs rues de desserte – Montpensier, Beaujolais et Valois –, l’arrière des numéros impairs des rues des Bons-Enfants et des Petits-Champs, comme des numéros pairs de la rue de Richelieu, a vue directe sur les marronniers plantés par Richelieu, les ormes en boule et le quinconce de tilleuls ajoutés par le fils du Régent.
« Je crois, précise Voltaire à Cideville quelques mois plus tard, qu’elle ne m’a dans sa maison que parce que j’ai trente-six ans [en réalité, il en a alors 38] et une trop mauvaise santé pour être amoureux ; elle ne veut point que les gens qu’elle aime aient des maîtresses. Le meilleur titre qu’on puisse avoir pour entrer chez elle est d’être impuissant : elle a toujours peur qu’on ne l’égorge, pour donner son argent à une fille d’opéra. » Pour ne pas s’en être rendu compte, et avoir gâté Mlle Sallé, Thiriot en a déjà perdu sa place.
L’Histoire de Charles XII est parue, et Mathieu Marais l’a lue, qui en fait le compte-rendu à Bouhier, président à mortier du parlement de Dijon, membre de l’Académie française : « L’historien n’est pas ami des rois, c’est un anti-monarque, et il ne paraît pas respecter beaucoup les puissances de la terre, ni tout ce qui peut dominer. Si le poème dont on vous a parlé est vrai, les puissances célestes ne l’embarrassent guère, et voilà sans doute un homme aussi singulier et aussi unique que son héros, à qui il donne ce nom d’unique, et qui n’est pourtant point son héros. Au reste, je n’ai rien trouvé contre la France, sinon que dans un petit discours qui est à la fin, où il méprise l’histoire en général, il donne au feu Roi la magnificence pour toute vertu et tout talent ; ce qui est bien fou et bien hardi à ce petit homme qui juge les rois et les dieux et qui distribue ses grâces comme il lui plaît. Je prévois une mauvaise fin à tout cela ».
Dix jours plus tard, l’Académie compte un fauteuil vacant, que laisse le décès de La Motte-Houdart : « Nous en voilà délivrés, écrit Marais au président Bouhier, ex-collègue du défunt ; on lui désigne pour successeur M. de Moncrif, qui a fait les Chats. J’aimerais bien mieux notre Voltaire, poète, historien, orateur, critique et tout ce qu’il lui plaît d’être. Je pense de son Histoire tout comme vous ; il a vraiment l’air mâle et original et traite cavalièrement les souverains. Ce qu’il dit de la reine de Suède ne regarde que son amour pour les belles-lettres et les sciences, qu’il appelle Philosophie, et ce nom en cet endroit n’est point pris au criminel à ce qu’il me semble… ».

S’il était né chrétien, que serait-il de plus ?


Toujours à l’exploitation de son fonds anglais, mais revenant aux vers, Voltaire compose les cinq actes d’Ériphyle, une nouvelle tragédie qui a surtout pour objet de faire apparaître un fantôme sur la scène française. Il a vu celui d’Hamlet, à Londres, faire une forte impression ;  il espère en obtenir une semblable avec le spectre d’Amphiaraüs, son personnage. Seulement, la scène est, à la Comédie-Française, encombrée de petits marquis, assis à toucher les acteurs, ce qui n’est guère propice à l’illusion fantastique. « Enfin les rôles sont entre les mains des comédiens, écrit Voltaire à Cideville le 3 février, et, en attendant que je sois jugé par le parterre, j’ai fait jouer la pièce chez Mme de Fontaine-Martel, qui m’a (comme vous savez peut-être) prêté un logement pour cet hiver. Ériphyle a été exécutée par des acteurs qui jouent incomparablement mieux que la troupe du faubourg Saint-Germain. »
La pièce est finalement sur le théâtre, en face de chez Procope, le vendredi 7 mars 1732, et elle réussit passablement.
Dans la même salle, le 13 août, la Gaussin est Zaïre dans cinq nouveaux actes versifiés en vingt-deux jours ! Les spectateurs pleurent à chaudes larmes, le public ovationne l’auteur. L’action se passe à Jérusalem, au temps de Saint Louis : Zaïre, esclave d’origine chrétienne, élevée en captivité, est de ce fait devenue musulmane. Dès la scène 1 de l’acte I, la pièce fait de la religion un hasard du milieu :
« Je le vois trop, les soins qu’on prend de notre enfance 
Forment nos sentiments, nos mœurs, notre croyance. 
J’eusse été près du Gange esclave des faux dieux, 
Chrétienne dans Paris, musulmane en ces lieux. 
L’instruction fait tout. »
Zaïre aime le sultan Orosmane, qu’elle s’apprête à épouser. Voilà que Nérestan, chevalier chrétien venu racheter des esclaves, dont elle-même, lui apprend à son grand étonnement que, née chrétienne, elle ne peut épouser ce musulman. 
« Généreux, bienfaisant, juste, plein de vertus ; 
S'il était né chrétien, que serait-il de plus ? »,
s’étonne-t-elle à la première scène du quatrième acte.
Costumes de scène de Zaïre et Orosmane. 18e siècle. Gallica
Quand les représentations de Zaïre sont interrompues par une indisposition de Mlle Gaussin, Voltaire fait jouer sa pièce en société chez Mme de Fontaine-Martel. Mlle de Lambert y est Zaïre, Henri de Lambert, marquis de Thibouville, tient le rôle d’Orosmane, et M. d’Herbigny, son frère, celui de Nérestan – ces Lambert ne sont pas les enfants de la célèbre salonnière, dédicataires de ses Avis d’une mère à son fils et Avis d’une mère à sa fille, mais les héritiers de l’hôtel Lambert de l’île Saint-Louis. Mlle de Grandchamp interprète Fatime tandis que Voltaire se délecte à jouer le vieux chrétien fanatique, Lusignan.
Voltaire ne supporte pas d’être absent un instant du devant de la scène. On comprend qu’Alexis Piron, qui ambitionne de rivaliser avec lui, ait du mal à en trouver l’opportunité, sauf à la foire où, souvent associé à Lesage, il a donné déjà vingt et une pièces, qui se bornent le plus souvent à en parodier d’autres. Piron est assidu chez Mme Doublet, la veuve d’un intendant du commerce qui l’a laissée dans l’aisance, et qui tient dans son enclave du couvent des Filles-Saint-Thomas, à l’emplacement de l’actuel palais Brongniart, ce que l’on qualifie plus souvent de « paroisse » que de salon.
Vingt-neuf « paroissiens », la plupart bien introduits soit au parlement de Paris soit à la cour, s’y réunissent donc une fois par semaine. Ils sont passés d’abord devant deux grands registres disposés dans l’entrée, l’un contenant des nouvelles réputées fiables, l’autre ce qui passe pour des ragots. Chaque invité, après les avoir parcourus, leur ajoute ses commentaires ou ses précisions. Un secrétaire collationnera le tout et en fera des copies destinées aux correspondants de Mme Doublet. On peut se plaire à imaginer que ce premier foyer des nouvelles à la main se situait précisément à l’endroit où s’élève aujourd’hui le bâtiment de l’AFP.