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Les amis de Montparnasse et l’école de Paris. II


 (dixième épisode de Paris des avant-gardes, commencé avec l'article d'août 2012)


L'esprit nouveau est celui du temps même où nous vivons.

Diego Rivera entreprend quelques portraits cubistes, celui du sculpteur russe Oscar Miestchaninoff, celui du peintre, russe également, Alexandre Zinoviev, celui du sculpteur lithuanien Jacques Lipchitz. Angelina Beloff l’a introduit dans la communauté slave, ils sont des assidus de la terrasse de la Rotonde, quartier général de l’Europe centrale, et Diego s’est lié d’amitié avec Ilya Ehrenburg ; il a même peint une Nature morte à la balalaïka là où les cubistes de la rive droite mettent une guitare espagnole.
Nature morte à la balalaïka 1913

Après les Indépendants, en mars 1914, Rivera est qualifié par Apollinaire, dans les Soirées de Paris, de « pas insignifiant du tout », ce qui l’enhardit suffisamment pour qu’il songe à une exposition individuelle. Berthe Weill, la petite dame aux verres si épais dans ses lorgnons de myope, accueille le mois suivant ses dix-sept tableaux dans sa minuscule boutique du 25 rue Victor Massé, basse de plafond, avec si peu de murs qu’il lui faut accrocher les toiles dès la plinthe. Apollinaire réitère dans le compliment minimal : cette fois, Diego est cubiste. Reste à rencontrer le chef de la bande, ce qui ne s’est pas encore fait, bien qu’il soit descendu de ses confins montmartrois pour prendre un atelier au 242 boulevard Raspail et, depuis bientôt un an, 5 rue Schoelcher. Jusqu’à ce qu’un matin, le chilien Ortiz de Zarate arrive, porteur d’un message : s’il ne va pas à Picasso, Picasso ira à lui !
Ce qui fut fait, et outre que l’on se montre ses toiles, on se présente ses amis, Rivera : Lipchitz, et Picasso : Juan Gris, Max Jacob et quelques autres. Là-dessus, Léopold Gottlieb et Moïse Kisling, qui ont des conceptions opposées de l’honneur de la Pologne, veulent absolument en découdre. Diego est le témoin du premier, au Parc des Princes, le 12 juin 1914, pour un duel qui commence au pistolet et finit au sabre, sans faire heureusement de victime. Autrement, Diego fréquente, le dimanche, la maison d’Alfonso Reyes, poète, écrivain, critique, l’un des fondateurs, à Mexico, de la société littéraire dite l’Athénée de la jeunesse, devenu sous-secrétaire de la légation du Mexique.
La déclaration de guerre atteint Diego et Angelina, en voyage avec Lipchitz, aux Baléares ; plutôt que de regagner Paris, ils vont à Barcelone, puis Madrid, où ils sont rejoints par Robert et Sonia Delaunay, Marie Laurencin et d’autres encore. Elle atteint Picasso dans le Midi : « lors de la mobilisation, j’ai conduit en gare d’Avignon Braque et Derain. Je ne les ai jamais retrouvés. » Foujita est à Londres à ce moment-là ; Kisling s’est engagé dans la Légion étrangère tandis que Gottlieb a rejoint les troupes de Pilsudski ; Férat s’est engagé lui-aussi, et beaucoup tentent de le faire, au moins dans « l’armée des travailleurs étrangers » mais souvent ils n’ont pas la santé suffisante. Blaise Cendrars, suisse, s’est engagé dans la Légion étrangère dès les premiers jours, et Guillaume Apollinaire a demandé la nationalité française pour pouvoir, en décembre 1914, à l’âge de 34 ans, aller à la guerre. Il a connu, avant de partir, de courtes amours avec Louise de Coligny-Chatillon (Lou), qui ont fini par une rupture douloureuse, une de plus.

Ce qui peut tenir sur une table de café.

L’État a mis sous séquestre les biens des Allemands, ceux-ci parfois obligés de s’enfuir pour ne pas être arrêtés au chef d’espionnage, et les premiers et rares soutiens du cubisme ont ainsi disparu : Wilhelm Uhde et sa petite galerie de la rue Notre-Dame des Champs, Daniel Kahnweiler et celle du 28 rue Vignon. La guerre prive presque tous les peintres étrangers des maigres subsides qui leur arrivaient de leurs lointaines familles, et il faut laisser la Ruche aux réfugiés. Soutine passe de Renault, qu'il quitte de peur d'y laisser ses doigts, au déchargement des wagons de la gare Montparnasse ; le poète polonais Zborowski doit se fait marchand de livres et de tableaux.

Diego revient d’Espagne en 1915 ; on le voit, sur une photo prise rue du Départ, lisant L’Information, le crâne rasé et la barbe également. L’écrivain Martin Luis Guzman, ancien de l’Athénée de la jeunesse, en exil depuis peu après avoir participé à la lutte armée aux cotés de Pancho Villa, vient poser chez lui durant six jours pour son portrait. Rivera fréquente la poétesse russe Marie Zetlin, et son écrivain de mari, Mme Volochin et le peintre André Lhote, ce Bordelais, ami de Jacques Rivière qui, pour sa première « montée » à Paris, six ans plus tôt, avait eu la chance de pouvoir laisser quelques-unes de ses toiles en dépôt chez André Gide, dans l’une des maison de cette même Villa Montmorency qu’habitèrent les Goncourt, mais avenue des Sycomores. Là, elles avaient voisiné avec l’Hommage à Cézanne, de Maurice Denis, qui en décorait le hall d’entrée.
Si, sur six toiles qu’avaient présentées cette année-là André Lhote au Salon d’Automne on ne lui en avait pris qu’une, la moins caractéristique, il exposait aux murs de l’appartement des Rivière, 24 rue Dauphine, pour lesquels il avait fait aussi un lit de bois sculpté, sans compter qu’à l’occasion de la première visite de Gide chez ses amis, il y avait apporté des moulages de ses statuettes. Les artistes français avaient eu ces chances-là, que leur enviaient leurs collègues étrangers, mais aujourd’hui ils étaient pour la plupart au front.

Quand il arrive à la Rotonde, avec son mètre quatre-vingts, sa barbe, son sombrero, Zadkin annonce « le vaquero mexicain » ; on entend : « voilà l’exotique ». Ici, les cubistes se sont mis à la pipe, retrouvant ainsi les us et coutumes de la brasserie Andler. C’est que leur univers pictural s’est à ce point rétréci, qui se limite à ce qui peut « tenir sur une table de café » qu’un objet de plus n’y est pas de trop, et que la condition pour qu’il figure sur la toile est de se le mettre d’abord à la bouche : on verra donc Picasso fumer la pipe, comme Rivera, comme Ehrenbourg.

Un musée à la préfecture de police.

A la terrasse, on trouve aussi Martov, le dirigeant des mencheviks, resté à l’écart du chauvinisme et qui, dans le journal de l’émigration russe, Golos (La Voix), créé à Paris au moment de l’offensive allemande contre la capitale, a lancé « un cri de protestation de la conscience socialiste contre la falsification de nos enseignements et contre la capitulation de nos représentants et dirigeants officiels ». Il est maintenant rédacteur de Naché Slovo (Notre Parole), le quotidien ayant changé de nom, aux côtés de Léon Trotski, arrivé à Montparnasse comme correspondant de guerre d’un journal de Kiev, de Lozovsky, futur secrétaire de l’Internationale syndicale rouge, de Lounatcharsky, futur Commissaire du peuple à l’éducation.
Kisling est revenu de guerre, en mai 1915, sérieusement blessé. Il se marie pourtant, et c'est une fête grandiose, qu'anime de sa bouffonnerie et de ses jeux de mots le poète cubiste Max Jacob, lui qui s'était juré pourtant de "ne jamais aller à Montparnasse", résolution écrite en gros sur son mur... pour le plaisir de la transgresser. A l’automne, Cendrars est amputé du bras droit. Braque est grièvement blessé lui aussi, trépané ; il lui faudra de longs mois de convalescence, on ne le reverra vraiment sur pied, au banquet qui l’accueille à l’académie Vassilieff, qu’en janvier 1917.
Soutine : Cité Falguière, vers 1914

Modigliani, après la Ruche, puis être repassé par Montmartre avec une poétesse anglaise, Béatrice Hastings, avoir logé sommairement rue Norvins et avoir eu un atelier au Bateau-Lavoir, atterrit à nouveau Cité Falguière. Modigliani travaille dehors, y sculpte ses cariatides : « plusieurs têtes de pierre, cinq peut-être, étaient posées sur le sol cimenté de la cour, devant l’atelier », raconte Lipchitz. Soutine, 23 ans, de dix ans son cadet, occupe un atelier à droite de la porte d’entrée du n° 11, d’où l’on voit la cheminée de l’Institut Pasteur. "Il détestait évoquer son amitié avec Modigliani, raconte Chana Orloff, il ne pardonnait pas à Modigliani de l'avoir entraîné à la boisson". Miestchaninoff, 29 ans, travaille dans le local contigu ; Foujita s’est installé là aussi.
Un jour, Brancusi découvre Modigliani évanoui près d’un bloc de pierre qu’il venait de tailler jusqu’à épuisement. Léopold Zborowski, qu’il a rencontré chez Lejeune, rue Huyghens, devient son marchand et, quand il les aura présentés l’un à l’autre, s’enthousiasme pour Soutine, qui n’a guère vendu jusqu’ici qu’aux commissaires Eugène Descaves, le frère de l’académicien Goncourt, et Léon Zamaron, dont le bureau, à la préfecture de police, est un musée de l’école de Paris. Zborowski lui verse désormais une pension, bien modeste, de cinq francs par jour mais c’est mieux que rien.

Quand finira la guerre ?

Profitant de l’empêchement de Uhde et Kahnweiler, Léonce Rosenberg a pris sous contrat l’essentiel des cubistes : Braque, Gris, Léger, Metzinger, Séverini, Lipchitz, Henri Laurens, et Rivera, sans doute à compter de 1916. Picasso lui-même vend par son intermédiaire mais sans exclusivité. Le 2 février 1916, Rivera écrit à Guzman que « Max Jacob, lors d’une visite chez Léonce Rosenberg », 19 rue de La Baume, a pris « pour un Picasso mon trophée de Mexico, que Picasso aime beaucoup ». Peu après, Diego fait un dessin ingresque d’un Soldat assis, qu’il dédie à « son cher ami Léonce Rosenberg », pendant que Picasso fait un portrait d’Apollinaire en uniforme, dédicacé pareillement : « A mon ami Guillaume Apollinaire ».
« Pendant que Rivera travaillait encore pour Rosenberg, raconte Marevna, Picasso passait le voir souvent à n'importe quelle heure, pour bavarder et regarder ses tableaux. Rivera rageait chaque fois et dit à plusieurs reprises : "Il m'emmerde, Pablo! S'il me chipe quelque chose, ce sera toujours Picasso, Picasso... mais de moi, on dira que je le copie! Un de ces jours, je vais le flanquer à la porte!" »
Bibli. de l'Univ. de l'Iowa
Une nouvelle revue, futuriste et cubiste, SIC (Sons, Idées, Couleurs) vient de voir le jour et, de même que Gautier avait pu rendre « les classiques » responsables de la défaite de 1870, elle accuse les passéistes d’aujourd’hui : « Vous qui avez ri ou craché sur Mallarmé, Manet, Sisley, Puvis, Rodin, Claudel, Marinetti, Picasso, Debussy, Dukas, Moussorgski, Rimski-Korsakov, / Vous qui avez pesté contre les chemins de fer, le télégraphe, le téléphone, les autos, les tramways électriques, les machines, les usines, (...) / C’est vous qui avez failli perdre la France... »
Ilya Ehrenbourg, devenu correspondant de guerre d’un journal russe, vient raconter les tranchées de Verdun rue du Départ, où l’on se demande « Quand finira la guerre ? », comme le montre un dessin de Marevna qui les représente sous ce titre : Diego, Ehrenbourg et Modigliani. Rivera a rencontré Marevna Vorobieva l’année précédente, mais c’est Angelina qui lui donne un fils : Dieguito.
Justement, elle n’en finit pas la guerre : Apollinaire est frappé à son tour, le 17 mars 1916, trépané. Pendant sa convalescence il écrit et publie le Poète assassiné, qui s’ouvre sur un frontispice de Rouveyre, le montrant à l’hôpital, la tête bandée. Cette prose, qui mêle le mythe à l’autobiographie, met en scène Picasso, alias «L'oiseau du Bénin», à l’origine de sa rencontre avec Marie Laurencin, ici Tristouse Ballerinette, qui ne l’aimera pas plus de huit jours. Picasso s’est retiré dans une petite villa avec jardin, 22 rue Victor-Hugo à Montrouge ; Soutine, Modigliani et Kikoïne ont loué une chambre-atelier à Clamart.

Quelques sonnets dénaturés de Blaise Cendrars.

L’exposition « L'Art Moderne en France » est organisée par André Salmon du 16 au 31 juillet 1916 chez Paul Poiret, très exactement dans la galerie que le couturier loue à Barbazanges, au 109 rue du Faubourg Saint-Honoré et, celle-ci étant accessible également par le 26 avenue d’Antin (auj. avenue Franklin-Roosevelt), sera appelée Salon d’Antin. C'est là que, pour la première fois, les Demoiselles d'Avignon portent leur nom, affiché à côté car la toile est présentée sans cadre, et là aussi que pour la première fois elles sont exposées publiquement : elles n’avaient pas bougé de l’atelier du peintre depuis leur création près de dix ans auparavant. Autour, des tableaux de Chana Orloff, Picasso, Gino Severini, Van Dongen, Marie Wassilieff ; devant : Gertrude Stein, Jacques Doucet, Georges Auric, Paul Valery, qui décrira par lettre l’évènement à André Breton ; au milieu, une matinée littéraire, le 21 juillet, sous la responsabilité d’Apollinaire.
Cendrars et son compatriote Émile Lejeune ont créé dans l’atelier de ce dernier, 6 rue Huyghens, une association, Lyre et Palette, qui y donne des soirées de concerts ou de conférences, aussi bien que des expositions ; en novembre 1916, Picasso, Ortiz de Zarate, Modigliani, Kisling y exposent, entre deux soirées de poésie et de musique, et sur la feuille-programme de l’une d’elles, on trouve quelques sonnets dénaturés de Blaise Cendrars, dédiés à Jean Cocteau, à Éric Satie, ou pleins de l’Académie Médrano ; d’autres jours, il y a là un concert de l’un ou l’autre de ces musiciens en rupture avec le romantisme de Wagner et l’impressionnisme de Debussy, que Cocteau voudra lancer comme « Les Nouveaux Jeunes » et qu’un critique rebaptisera plus simplement le « groupe des six ».
En février 1917, Picasso scandalise la Rotonde et ses fumeurs de pipe : il a accepté la proposition, que lui a faite Cocteau, de participer à la création d’un ballet, Parade. « Le pire fut que nous dûmes rejoindre Serge de Diaghilev à Rome et que le code cubiste interdisait tout autre voyage que celui du Nord-Sud entre la place des Abbesses et le boulevard Raspail », ironisera Cocteau. Modigliani est allé habiter 3 rue Joseph Bara chez Zborowski,  auquel il cède sa production pour quinze francs par jour.
Gino Severini, vers 1917
Un mois plus tard, Pierre Reverdy, qui vient précisément de lancer une revue, le 15 mars, au nom de la ligne de métro précédemment citée, Nord-Sud, y a donné un article, « Sur le cubisme », dont il reprend les envolées théoriques face à Diego Rivera et André Lhote, chez ce dernier, au 38 bis rue Boulard, et au sortir du restaurant Lapérouse. Rivera en vient aux mains, et Max Jacob, observateur du pugilat, prévient Jacques Doucet qu’il s’ensuivra certainement une coupure durable entre Lhote, Metzinger et les cubistes russes qui se rangeront derrière Rivera, et Braque, Gris, Picasso qui soutiendront Reverdy.

L’homme n’était qu’un bourgeois qui va à la messe.

« L’affaire Rivera » est portée en place publique et, au numéro 3 de Nord-Sud, le 15 mai, Reverdy signe Une nuit dans la plaine, conte dans lequel on reconnaît sans peine le glouton Rivera – ce pourquoi il était obèse –, en cannibale, « anthropoïde sans vergogne » se prenant pour un savant mathématicien (Rivera étudiait les théories de Jules-Henri Poincaré) alors qu’il n’est que le doyen d’une école de suiveurs.
Mais de tout cela, contrairement aux prévisions de Max Jacob, Picasso n’a cure : à Montrouge, il brosse le rideau de scène de Parade, pastiche de la peinture rudimentaire qui décore les baraques foraines : écuyères, Arlequin, jongleurs et guitariste. La première du ballet de Cocteau, au Châtelet, a lieu le 18 mai 1917 ; tout Montparnasse est là, les peintres en chandail et veste d’ouvrier au milieu des élégantes. Picasso a un sweater grenat et une casquette de jockey. Le rideau, aux couleurs pimpantes, s’ouvre sur des figures de trois mètres de haut, les Managers, dont il a eu l’idée, qui écrasent quelque peu par leur stature les personnages dansés. Or ces géants, il les a dessinés à la manière cubiste ; les autres ne sont que des danseurs : allégorie du triomphe de l’esthétique nouvelle sur la tradition ? A la musique de Satie, s’ajoute un collage de crépitements de Morse et de machines à écrire, de sirènes et autres bruits industriels. Le public en fait encore plus, et si les auteurs ne se font pas lyncher à la sortie, c’est uniquement parce qu’Apollinaire, préfacier du programme, - qu’il a placé sous l’égide d’un néologisme : « sur-réalisme » -, est là en uniforme, blessé de guerre.

Modigliani a rencontré Jeanne Hébuterne, une étudiante de 19 ans de l’Académie Colarossi, située 10 rue de la grande Chaumière, où enseigne l’un des futurs « constructeurs », André Favory. Elle devient sa compagne, et en juillet, pour ses 33 ans, il s’installe avec elle dans une chambre que loue pour eux Zborowski à coté de l’académie, au n° 8.
La révolution russe, - pour laquelle Ehrenbourg a déjà quitté Paris -, l’évolution du régime mexicain avec la signature d’une nouvelle constitution démocratique, tout pousse Diego Rivera à s’éloigner d’un Rosenberg qui promeut son écurie cubiste comme héritière de la tradition classique française. En septembre 1917, il rompt son contrat avec le galeriste, un an avant son terme, et monte le groupe « Les constructeurs », reprenant une formule d’Elie Faure, le neveu d’Élisée et d’Elie Reclus, qui avait réuni sous ce titre, en 1914, des études consacrées à Cézanne, Dostoïevsky, Lamarck, Michelet et Nietzsche. Il y voyait la grandeur de Cézanne dans ce que le peintre – l’homme n’était qu’un bourgeois qui va à la messe -, exprimait à son insu les forces de reconstruction sous-jacentes à une société se désagrégeant.
Diego peint ce qu’il voit de son logis du 26 rue du Départ, Couteau et fruits devant la fenêtre, en octobre, trois jours après la mort de Dieguito, son fils, emporté par la grippe espagnole, et le Chemin de fer de Montparnasse.

L'esprit nouveau est celui du temps même où nous vivons.

Le 26 novembre, un texte d’Apollinaire datant de 1912, « L'Esprit nouveau des poètes », est lu par Pierre Bertin au théâtre du Vieux-Colombier : « L'esprit nouveau est celui du temps même où nous vivons ». « Il lutte pour le rétablissement de l'esprit d'initiative, pour la claire compréhension de son temps et pour ouvrir des vues nouvelles sur l'uni­vers extérieur et intérieur qui ne soient point inférieures à celles que les savants de toutes catégories décou­vrent chaque jour et dont ils tirent des merveilles. » « Les poètes ne sont pas seulement les hommes du beau. Ils sont encore et surtout les hommes du vrai, en tant qu'il permet de pénétrer dans l'in­connu, si bien que la surprise, l'inattendu, est un des principaux ressorts de la poésie d'aujourd'hui. »
Le 3 décembre 1917, Zborowski organise la première exposition personnelle de Modigliani à la galerie de Berthe Weill, maintenant 50 rue Taitbout. Les nus exposés dans la vitrine font scandale et doivent en être retirés sous peine de saisie pour outrage à la pudeur ; du coup, rien n’est vendu. Quelques mois plus tard, en mars 1918, Zborowski envoie Modigliani se refaire une santé dans le midi, avec Jeanne qui est enceinte ; il y expédie également Soutine pour la même raison.
Diego Rivera, Pont à Arcueil, 1918
Guillaume Apollinaire épouse à Saint-Thomas-d’Aquin, le 2 mai 1918, celle qui a été son infirmière, Jacqueline Kolb, dite Ruby. Ses témoins sont Picasso et Antoine Vollard, ceux de sa future épouse : la femme de Picabia et Lucien Descaves ; Apollinaire, avec l’Hérésiarque et Cie avait obtenu trois voix au Goncourt en 1910. Le 12 juillet, Picasso convole à son tour, avec Olga Kokhlova, devant des témoins qui sont Apollinaire, Jean Cocteau et Max Jacob. Diego Rivera s’est installé chez Adam Fisher, à Arcueil, pour se protéger des bombardements qui frappent Paris ; il y peint le pont, l’avenue du Dr Durand, et le coude d’une rue. Il fait aussi le portrait de René Paresce, le peintre suisse-italien chez lequel les Trotski ont vécu, dans sa maison de Sèvres, en 1915. A l’été, avec Cocteau, André Lhote et sa femme, Adam Fisher et la sienne, Diego et Angelina vont au Piquey, sur le bassin d’Arcachon, « dans des paysages du Texas » où Cocteau « se promenait tout nu » l’été précédent.
« Les Constructeurs », Rivera, Lhote, André Favory, Eugène Corneau, Gabriel Fournier, le sculpteur Paul Cornet (dont Diego fera le portrait l’année suivante), et le sculpteur danois Adam Fisher, s’exposent collectivement chez Eugène Blot, rue Richepanse, durant les mois d’octobre et de novembre 1918, dans une manifestation organisée par Louis Vauxcelles, précédemment étiqueteur des « fauves » et du « cubisme ». Le 9 novembre, Apollinaire, resté affaibli par son opération, a été emporté par la grippe espagnole ; au-dessus de son lit de mort était toujours accroché le tableau de groupe de Marie Laurencin.

Picasso si.

En mai 1919, Modigliani est de retour à Paris et Jeanne, de nouveau enceinte, l’y rejoint avec leur fille, née le 29 novembre précédent, un mois plus tard. Le 8 juin, un hommage à Apollinaire est donné à la galerie de l’Effort moderne de Léonce Rosenberg ; parmi les lecteurs de ses poèmes, un jeune homme de 16 ans, Raymond Radiguet, que Cocteau dévore des yeux. Diego est de nouveau en Gironde, mais à Sainte-Foy-la-Grande, chez Elie Faure ; il fait le portrait  du fils de celui-ci, Jean-Pierre. S’il a pu déclarer à un journaliste, un peu plus tôt : « jamais je n’ai cru en Dieu, mais en Picasso si », c’est dans la vénération pour le « père Cézanne » qu’il communie à présent avec son hôte comme avec Louis Vauxcelles. Marevna lui donne une fille : Marika.
La tuberculose rattrape Modigliani le 22 janvier 1920 ; il est transporté inconscient à l’Hôpital de la Charité, 47 rue Jacob, il y meurt deux jours plus tard d’une méningite tuberculeuse sans avoir repris connaissance. Kisling l'a assisté jusqu’à la fin. Le lendemain, Jeanne Hébuterne enceinte de huit mois se jette du cinquième étage de l’immeuble de ses parents, laissant la petite Jeanne orpheline. Diego Rivera a une liaison avec Elen Fischer, l’épouse d’Adam. Le 21 décembre, c’est la reprise de Parade. Georges Auric, qui devient le critique musical de la NRF, y consacre au ballet un article, fort approuvé par Gide qui reprochait déjà à Cocteau « non point tant de suivre, que de feindre de précéder ».
En juillet 1921, Diego Rivera, laissant Angelina au rivage français, rentre au Mexique, où il se dépêche d'oublier, picturalement, Paris au profit de "l'art maya, aztèque ou toltèque", conscient de « la nécessité d’un art populaire capable de nourrir esthétiquement les masses ». Soutine ne rentre du Midi, où il a peint comme un forcené, que six mois plus tard, avec près de deux cents œuvres. A la fin de l’année, un riche américain, le docteur Barnes, en achète soixante-quinze d’un coup, pour 60 000 francs.

Un jour, il y eut des contemporains


Balade de l’œil sur la toile, aujourd’hui, mais on peut compter sur la persistance rétinienne pour que cette java des pupilles imprègne demain une déambulation in situ. Texte d’une diapo-causette faite à Carnavalet.

Le 2 décembre, c’est en 1804 le sacre, en 1805 Austerlitz et, en 1851, le coup d’Etat de Napoléon III. Mais le 2 décembre 1851 est aussi le jour de parution du 1er roman des Goncourt, qui s’intitule En mille-huit et deux points de suspension : En 18.. C’est enfin la date inaugurale de leur Journal. Jules a 21 ans, Edmond 29 ; c’est Jules qui tient la plume.

« Mais qu'est-ce qu'un coup d'État, qu'est-ce qu'un changement de gouvernement pour des gens qui, le même jour, doivent publier leur premier roman. Or, par une malchance ironique, c'était notre cas.  Le matin donc, lorsque, paresseusement encore, nous rêvions d'éditions, d'éditions à la Dumas père, claquant les portes, entrait bruyamment le cousin Blamont, un ci-devant garde du corps, devenu un conservateur poivre et sel, asthmatique et rageur.  — Nom de Dieu, c'est fait! soufflait-il.  — Quoi, c'est fait ?  — Eh bien, le coup d'État !  — Ah! diable... et notre roman dont la mise en vente doit avoir lieu aujourd'hui !  — Votre roman... un roman... la France se fiche pas mal des romans aujourd'hui, mes gaillards ! ­— et par un geste qui lui était habituel, croisant sa redingote sur le ventre, comme on sangle un ceinturon, il prenait congé de nous, et allait porter la triomphante nouvelle du quartier Notre-Dame-de-Lorette au faubourg Saint-Germain, en tous les logis de sa connaissance encore mal éveillés.  Aussitôt à bas de nos lits, et bien vite, nous étions dans la rue, notre vieille rue Saint-Georges [ils sont au n°43, 3e ét. cour], où déjà le petit hôtel du journal Le National [au n°15bis] était occupé par la troupe... Et dans la rue, de suite nos yeux aux affiches, car égoïstement nous l'avouons, — parmi tout ce papier fraîchement placardé, annonçant la nouvelle troupe, son répertoire, ses exercices, les chefs d'emploi, et la nouvelle adresse du directeur passé de l'Élysée aux Tuileries — nous cherchions la nôtre d'affiche, l'affiche qui devait annoncer à Paris la publication d'En 18.., et apprendre à la France et au monde les noms de deux hommes de lettres de plus : Edmond et Jules de Goncourt.  L'affiche manquait aux murs. Et la raison en était celle-ci : Gerdès, qui se trouvait à la fois — rapprochement singulier — l'imprimeur de la Revue des Deux Mondes et d'En 18.., Gerdès, hanté par l'idée qu'on pouvait interpréter un chapitre politique du livre comme une allusion à l'événement du jour, tout plein, au fond, de méfiance pour ce titre bizarre, incompréhensible, cabalistique, et qui lui semblait cacher un rappel dissimulé du 18 Brumaire, Gerdès, qui manquait d'héroïsme, avait, de son propre mouvement, jeté le paquet d'affiches au feu. »

C’est l’un de ces rares moments où l’histoire et l’histoire littéraire coïncident exactement. A vrai dire un contre-exemple, la preuve de ce que la littérature est politiquement myope. On en a un autre cas aussi saisissant : vingt ans plus tôt, les Poésies de Théophile Gautier, 1ère plaquette d’un versificateur de 19 ans, sont apparues dans une vitrine du passage des Panoramas le 28 juillet 1830, au beau milieu des Trois Glorieuses.
C’est le paradoxe de ce 19ème siècle dont les artistes se sont voulus si résolument modernes, absolument de leur temps, véritablement contemporains.
A côté de ces gaffeurs qui publient à contretemps, le contemporain absolu, c’est Baudelaire. Lui, pendant la révolution de 1848, est sur une barricade, rue de Buci, et rédige au café de la Rotonde, au coin des rues de l’Ecole-de-Médecine et Hautefeuille, en compagnie de Champfleury et Courbet un journal qui s’appelle le Salut public ; lui meurt [à la maison de santé du Dr Duval, 1 rue du Dôme, 16e] en prononçant le nom de Manet et en écoutant du Wagner. Au moment de vérité de la mort, ce qui l’accompagne c’est l’art à la fois contemporain et d’avant garde, puisque c’est celui de Manet, de dix ans son cadet, exclu par les autorités académique, cette même année 1867, de l’Exposition universelle ; et celui de Wagner, de dix ans son aîné, dont le Tannhäuser a été copieusement sifflé à l’Opéra [encore rue Le Peletier] de Paris.

A propos de Baudelaire, 5 ans après la mort du poète, Edmond de Goncourt est chez le peintre Fantin-Latour [8, rue des Beaux-Arts, rdc] :

Lundi 18 mars 1872. « De là, je suis entraîné chez Fantin. Il y a, dans le fond de l'atelier, une immense toile représentant une apothéose réaliste de Baudelaire, de Champfleury, et il y a sur un chevalet une immense toile représentant une apothéose des Parnassiens, apothéose où se trouve au milieu un grand vide, parce que, nous dit le peintre, tel et tel n'ont pas voulu être représentés à côté de confrères, qu'ils traitent de m…, de voleurs.
Au fond une peinture qui a de remarquables qualités, mais manquant un peu de consistance, une peinture comme légèrement voilée par les fumées, qui hantent la tête au rayonnement roux de l'artiste. »

« l’apothéose réaliste », c’est celle-ci :

Hommage à Delacroix, 1864, Fantin-Latour
De g. à d., debout autour d’un portrait de Delacroix : Louis Cordier, Alphonse Legros, Whistler, Edouard Manet, Félix Bracquemond, Albert de Balleroy ; assis : Louis Edmond Duranty, Fantin-Latour, Jules Husson dit Champfleury, Charles Baudelaire.

Il y a sur cette toile des noms pour nous aussi célèbres que Whistler et Manet, qui pour Edmond sont quantité négligeable, tandis qu’il cite Champfleury, qui pour nous est tombé dans l’oubli.
Goncourt parle « d’apothéose réaliste » quand le tableau s’appelle Hommage à Delacroix, le seul peintre moderne que Baudelaire ait placé parmi les Phares de l’humanité, avec ce vers « Delacroix, lac de sang hanté des mauvais anges... » Delacroix qui a pu écrire : « Ce qu’il y a de plus réel pour moi ce sont les illusions que je crée avec ma peinture ». Vous parlez d’un réalisme !

Le duo Baudelaire – Champfleury était déjà réuni sur ce tableau de Courbet :

l'Atelier du peintre (censément celui de la rue Hautefeuille), 1854, Courbet
Y sont assis, côté droit, l’un derrière l’autre, comme en chemin de fer, Courbet et son profil assyrien, Champfleury, le théoricien, et Baudelaire, repris d’un tableau de sept ans antérieur, L’homme à la pipe. Et tant d’autres, qu’il décrit dans une lettre à Champfleury :

« Le tableau est divisé en deux parties. Je suis au milieu peignant. A droite sont les actionnaires, c'est-à-dire les amis, les travailleurs, les amateurs du monde de l’art. A gauche, l’autre monde de la vie triviale, le peuple, la misère, la pauvreté, la richesse, les exploités, les exploiteurs, les gens qui vivent de la mort. Je vais vous énumérer les personnages en commençant par l’extrême gauche.
Au fond de la toile se trouve un juif que j’ai vu en Angleterre, traversant l’activité fébrile des rues de Londres en portant religieusement une cassette sur son bras droit et la couvrant de la main gauche. Il semblait dire, c’est moi qui tient le bon bout. Il avait une figure d’ivoire, une longue barbe, un turban puis une longue robe noire, qui traînait à terre. Derrière lui est un curé d’une figure triomphante avec une trogne rouge. Devant eux est un pauvre petit vieux tout grelin, un ancien républicain de 93 (ce ministre de l’intérieur, par exemple, qui avait fait partie de l’Assemblée quand on a condamné à mort Louis XVI, celui qui suivait encore l’an passé les cours de la Sorbonne), homme de quatre-vingt-dix ans, une besace à la main, vêtu de vieille toile blanche rapiécée, chapeau brancard, il regarde à ses pieds des défroques romantiques (il fait pitié au juif).
Ensuite un chasseur, un faucheur, un hercule, une queue-rouge, un marchand d’habits galons, une femme d’ouvrier, un ouvrier, un croque-mort, une tête de mort dans un journal, une Irlandaise allaitant un enfant, un mannequin. L’irlandaise est encore un produit anglais. J’ai rencontré cette femme dans une rue de Londres, elle avait pour tout vêtement un chapeau en paille noire, un voile vert troué, un châle noir effrangé sous lequel elle portait un enfant nu sous son bras. Le marchand d’habits préside à tout cela, il déploie ses oripeaux à tout ce monde qui prête la plus grande attention, chacun à sa manière. Derrière lui une guitare et un chapeau à plumes au premier plan.
Seconde partie. Puis viens la toile sur mon chevalet, et moi peignant avec le côté assyrien de ma tête. Derrière ma chaise est un modèle de femme nue. Elle est appuyée sur le dossier de ma chaise, me regardant peindre un instant ; ses habits sont à terre en avant du tableau. Puis un chat blanc près de ma chaise. A la suite de cette femme vient Promayet, avec son violon sous le bras, comme il est sur le portrait qu’il m’envoie. Par derrière lui est Bruyas, Cuenot, Buchon, Proudhon (je voudrais bien avoir aussi ce philosophe Proudhon qui est de notre manière de voir, s’il voulait poser j’en serais content ; si vous le voyez, demandez-lui si je peux compter sur lui). Puis vient votre [celui de Champfleury] tour en avant du tableau. Vous êtes assis sur un tabouret, les jambes croisées et un chapeau sur vos genoux. A côté de vous, plus au premier plan encore, est une femme du monde avec son mari, habillée en grand luxe. Puis à l’extrémité à droite assis sur une table d’une jambe seulement est Baudelaire qui lit dans un grand livre. A côté de lui est une négresse qui se regarde dans une glace avec beaucoup de coquetterie. Au fond du tableau, on aperçoit dans l’embrasure d’une fenêtre deux amoureux qui disent des mots d’amour, l’un est assis sur un hamac. Au-dessus de la fenêtre de grandes draperies de serge verte. Il y a encore contre le mur quelques plâtres, un rayon sur lequel il y a une fillette, une lampe, des pots ; puis des toiles retournées, puis un paravent, puis plus rien qu’un grand mur nu. »

Au-dessus de Champfleury, donc, Proudhon, le philosophe, auteur de Du principe de l’art et de sa destination sociale, Proudhon, qui condamne les auteurs romantiques auxquels il reproche de peindre leurs impressions personnelles et non pas celles de la collectivité, mais fait l’éloge de Courbet qui s’est intéressé à ses contemporains et a créé une peinture socialiste avec des toiles comme Les Casseurs de pierre.

C’est tout le problème des écoles, et des groupes d’amis. Ni Proudhon, ni Baudelaire n’ont posé pour Courbet malgré les efforts de Champfleury qui devait les réunir ; de même qu’Edmond Maître n’avait pu réunir Hugo, Gautier, Banville, Leconte de l’Isle qui devaient l’être pour l’Anniversaire, le 50e de la naissance de Baudelaire, qui est le tableau qu’Edmond de Goncourt a vu « sur un chevalet » chez Fantin-Latour.

C’est la différence entre la réunion forcée dans une allégorie et la pose pour une photographie :

Le surréalisme en 1930, Man Ray
Devant l’atelier de Tzara, 15, av. Junot, Man Ray prend le groupe surréaliste dont lui-même, une main sur l’épaule de Dali, (on sent qu’il vient de se replacer après avoir lancé le retardateur), Arp, Eluard, Tanguy, Max Ernst, Breton et Crevel.

Reprenons le Journal des Goncourt : « Lundi 18 mars. (…) De là, je suis entraîné chez Fantin. Il y a, dans le fond de l'atelier, une immense toile représentant une apothéose réaliste de Baudelaire, de Champfleury, et il y a sur un chevalet une immense toile représentant une apothéose des Parnassiens, apothéose où se trouve au milieu un grand vide, parce que, nous dit le peintre, tel et tel n'ont pas voulu être représentés à côté de confrères, qu'ils traitent de m…, de voleurs. »

Ca, c’est dans l’édition parue du vivant d’Edmond. Dans l’édition intégrale, on trouvait : « Je suis entré chez Fantin, le distributeur de gloire aux génies de brasserie. Il y a sur le chevalet une immense toile représentant une apothéose parnassienne de Verlaine, de d’Hervilly, etc., apothéose où il se trouve un grand vide, parce que, nous dit-il naïvement, tel ou tel n’ont pas voulu être représenté, à côté de confrères qu’ils traitent de maquereaux, de voleurs. »


Un coin de table, 1872, Fantin-Latour
Attablés, de g. à d. : Verlaine, Rimbaud, , Léon Valade, Ernest d'Hervilly, Camille Pelletan et le pot de fleurs remplaçant Albert Mérat ; debout : Elzéar Bonnier, Émile Blémont, Jean Aicard.

Ce qui reste du projet d’Anniversaire, c’est le livre que tient d’Hervilly, qui devait être un livre de Baudelaire. En 1891, Edmond fait le choix de ce qu’il publiera de son journal dans le 5e tome, et substitue « une apothéose des Parnassiens » à « une apothéose parnassienne de Verlaine, de d’Hervilly, etc. » C’est l’année où paraissent les Poésies de Rimbaud (les Illuminations sont parues entre temps, en 1886), et l’année de la mort du « voyant ». Rimbaud est pourtant dans le « etc. », il n’existe pas pour l’aîné des Goncourt.
Verlaine en tous cas a posé en chair et en os au 8, rue des Beaux-Arts ; ça a été le prétexte de ses absences quotidiennes du domicile conjugales et le moyen de retrouver clandestinement Rimbaud.

Ces deux tableaux, « l’apothéose réaliste de Baudelaire », et « l’apothéose parnassienne » où Baudelaire n’est plus qu’un souvenir sur une couverture palimpseste, célèbrent au moins leurs contemporains, sont des instantanés de générations, auxquels Fantin-Latour ajoutera, en 1885, celui-ci :

Autour du piano, 1885, Fantin-Latour
De g. à d. : Adolphe Julien, Arthur Boisseau, Emmanuel Chabrier au clavier, Camillle Benoit qui lui tourne les pages, Edmond Maître, Antoine Lascoux, Vincent d’Indy, Amédée Pigeon, tous wagnériens. Chabrier, chef des chœurs aux Concerts Lamoureux [alors au Théâtre du Château-d’eau, 50 rue de Malte], créés pour faire connaître la musique de Wagner, Vincent d’Indy, qui sera le fondateur [en l’église Saint-Gervais] d’une Schola Cantorum, qui aura pour élèves Honegger, Auric, Milhaud.

C’est le moment où toute une génération est devenue wagnérienne et se promène à Paris avec à la boutonnière le cygne blanc de Lohengrin, quand Baudelaire et Gautier étaient presque les seuls, en tous cas les premiers à l’être 25 ans plus tôt.
Le long 19e siècle, celui qui va jusqu’à la guerre de 1914, qui est le premier à s’éprouver contemporain, ponctue son avancée de « photos de classe ». On a eu ainsi, pour en rester au domaine de la musique, 40 ans avant « l’apothéose wagnérienne » ci-dessus, celle des romantiques, dans un regroupement tout d’imagination :

Franz liszt au piano, 1840, Joseph Danhauser
De g. à d. : Dumas, Berlioz ou Hugo, George Sand, Paganini, Rossini, Franz Liszt, Marie d’Agoult en groupie (buste de Beethoven par Anton Dietrich ; portrait de Byron au mur)

On aura bientôt celle du groupe des 6 :

Le groupe des Six, (nom donné par le critique Henri Collet dans Comœdia), 1922, Jacques-Emile Blanche
De g. à d. : Germaine Tailleferre, Darius Milhaud, Arthur Honegger, Jean Wiener qui remplace Louis Durey (celui-ci a quitté le groupe l’année précédente), la pianiste Marcelle Meyer, Francis Poulenc, Georges Auric et Jean Cocteau.
Il y a, chez ces musiciens, un goût prononcé pour la réalité moderne : la locomotive Pacific 231 pour Honegger, en 1923, le Train bleu que cette loco tire jusqu’à la Côte d’Azur pour Milhaud, en 1924 ; sans compter le cinéma : Auric, compositeur de tous les films de Cocteau, de Moulin Rouge (Huston) aussi bien que de la Grande vadrouille ; Honegger du Napoléon d’Abel Gance et de quantité d’autres pellicules ; Milhaud de l’Espoir de Malraux ; Wiener des Bas-Fonds de Renoir ou du Mouchette de Bresson.
Louis Durey sera l’un des fondateurs, en 1849, de l’Association française des musiciens progressistes et mettra en musique Mallarmé, Apollinaire comme Hô Chi Minh et Mao Zé Dong.

L’anti-modèle, c’est l’hémicycle de l’école des Beaux-Arts, de Paul Delaroche, terminé en 1841, et dont on ne voit ci-dessous que 8 des 74 figures de l’Antiquité ou de la Renaissance :

« Un goût décidé pour la réalité moderne », c’était ce que Baudelaire trouvait chez Manet.
"Celui-là serait le peintre, le vrai peintre, qui saurait nous faire voir et comprendre combien nous sommes grands dans nos cravates et nos bottes vernies." in Réflexions sur quelques-uns de mes  contemporains.

Le goût pour la réalité moderne, en peinture, c’est par exemple le fait divers : le Radeau de la Méduse, de Géricault, 1819 ; les Massacres de Scio, de Delacroix, en 1819 ; c’est l’arrachement du corps féminin à sa transfiguration mythologique : la Renommée distribuant des couronnes à l’hémicycle des Beaux-Arts passe très bien, en revanche le Déjeuner sur l’herbe, de Manet, c’est à dire une femme nue « contemporaine » puisqu’elle est au milieu d’hommes habillés de vêtements contemporains, ou l’Olympia du même, c’est à dire une courtisane là où l’on attendait la mère d’Alexandre, voilà qui fait scandale.
Cette fascination pour la réalité va jusqu’au moulage : prétendu : la Femme piquée par un serpent, de Clésinger, ou réel : ceux de Marix (la modèle de la Renommée) par Geoffroy de Chaume.

On ne laissera pas Marix, sans dire qu’elle était l’égérie de Boissard de Boisdenier, le fondateur du club des Haschischins, à l’hôtel de Pimodan (Lauzun ; 17 quai d’Anjou), où viendra, en 1846, un Dr Moreau, médecin aliéniste de Bicêtre, pour y étudier la production de rêves sans sommeil. Soixante-dix ans plus tard, Breton, qui voulait bien considérer d’ailleurs que le surréalisme était la queue du romantisme, donnera aux rêves la place que l’on sait.

L’antithèse de l’hémicycle, c’est celui-ci : toute la société du temps est là :

la Musique aux Tuileries, 1862, Manet
A gauche, au premier plan, Edouard Manet et Albert de Balleroy, debout, Zacharie Astruc, assis, Mme Loubens, une amie de la famille Manet, et l’épouse du commandant Lejosne, en voilette. Derrière Mme Loubens, Baudelaire, de profil, converse avec Théophile Gautier et le baron Taylor. A l’arrière-plan, Aurélien Scholl, Legros, Fantin-Latour, Duranty. Debout à droite, incliné, Eugène Manet ; Offenbach avec son lorgnon à cordon ; l’homme qui salue serait le peintre Charles Monginot. De dos, en haut de forme gris, dépassant tous les autres, Marc Trapadoux, surnommé « le géant vert » à cause d’un pardessus de cette couleur qu’il affectionnait, manteau qui était son bureau, plein de livres et de papiers.

L’école de Manet, Fantin-Latour, bien sûr, l’avait croquée comme les autres :

Un atelier aux Batignolles, 1870, Fantin-Latour
Manet fait le portrait de Zacharie Astruc, devant, de g. à d.: Otto Schölderer, Pierre-Auguste Renoir, Emile Zola, Edmond Maître, Frédéric Bazille, Claude Monet.

Fantin, Edmond l’a qualifié, on l’a vu, de « distributeur de gloire aux génies de brasserie » ; il visait ainsi d’évidence et le café Guerbois [alors 9 Grande-Rue des Batignolles, auj. av. de Clichy] et le groupe de Manet.
On aura remarqué sur la toile la présence de Zola qui, écrivain au milieu des peintres, remplace dans ce rôle le Baudelaire de l’hommage à Delacroix, 8 ans plus tôt. Du goût pour la réalité moderne, du réalisme, donc, à la théorie du reflet, dans son sens presque « réaliste socialiste », il n’y a qu’un pas quand Zola écrit en 1879 : « Aujourd’hui, notre République paraît fondée, et dès lors elle va avoir son expression littéraire. Il doit y avoir accord entre le mouvement social, qui est la cause, et l’expression littéraire, qui est l’effet. Cette expression, selon moi, sera forcément le naturalisme. »

Mais déjà Hugo, en 1830, dans la préface de l’édition d’Hernani qui suivit les premières représentations, écrivait : « Le romantisme n’est, à tout prendre, que le libéralisme en littérature. »

Si l’action d’Hernani se passe au 16e siècle, et que seuls le vocabulaire et la versification en sont modernes, la « théorie du reflet », au théâtre, a un moment saisissant qui est la première de la Vie de Bohême, aux Variétés [7, bd Montmartre]. Le feuilleton a été écrit au jour le jour, et ses héros, ses protagonistes, sont à la fois représentés sur la scène et en chair et en os dans la salle : la scène est véritablement le miroir du parterre où toute la génération parisienne des 25 ans est là.

Le roman, c’est un miroir qu’on promène au long des chemins disait Stendhal, et l’on a eu ainsi, comme en peinture, la littérature de fait divers : le Rouge et le Noir, en 1830 ; Madame Bovary, tirée d’un « incident de la vie bourgeoise », où encore la Sœur Philomène, des Goncourt, tirée d’une anecdote que leur a racontée Bouilhet, et qui a fait entrer, en 1861, l’hôpital dans la littérature.

Mais les choses ne sont jamais simples : au moment où Madame Bovary est jugée pour son réalisme, les Goncourt entendent Gautier et Flaubert s’écharper à propos d’assonances et leur sembler ainsi des « grammairiens du bas-empire ».
La réalité est évidemment multiple, tout dépend de ce que l’on en retient : la musique des mots n’est pas moins réelle que la couleur des choses – et l’on dira d’ailleurs des Goncourt qu’ils ont une conception picturale de la littérature – et la couleur des choses n’est jamais que leur surface.

A la fin du siècle, le symbolisme abandonne le miroir et l’envie de refléter les choses pour celle de les évoquer. Edmond se plaint : il a certes voulu dématérialiser le naturalisme, mais lui a tout de même inventé des personnes vivantes.

En peinture, voilà symbolistes et nabis :

Hommage à Cézanne, 1900, Maurice Denis
Chez Ambroise Vollard, 6 rue Laffitte, autour d’un tableau de Cézanne, se tiennent, de g. à d. :Odilon Redon, Vuillard, le critique d’art Alfred Mellerio, Vollard et Maurice Denis, Seruzier, Ranson, Roussel, Bonnard, Marthe Denis, épouse et muse de l’auteur.

Et c’est ce tableau que l’on retrouvera dans la maison de Gide, que l’on voit ici au milieu des symbolistes littéraires.

La lecture, 1903, Théo Van Rysselberghe
A Saint-Cloud, chez Emile Verhaeren, ce dernier fait la lecture à Felix Le Dantec, Francis Vielé-Griffin, Henri-Edmond Cross, André Gide, à droite, moustache, la tempe contre l’index, Maurice Maeterlinck, les bras croisés sur le dossier du fauteuil de Gide, Félix Feneon, accoudé à la cheminée, Henri Ghéon mais l’on cite aussi Stuart Merrill.

Apollinaire est le dernier d’une longue lignée à pousser le cri de guerre de la modernité, à repousser l’antiquité :
« A la fin tu es las de ce monde ancien
Tu en as assez de vivre dans l’antiquité grecque et romaine
Ici même les automobiles ont l’air d’être anciennes
Tu lis les prospectus les catalogues les affiches qui chantent tout haut
Voilà la poésie ce matin et pour la prose il y a les journaux... »


Apollinaire et ses amis, 1909, Marie Laurencin
Au Bateau-Lavoir, lors d'un banquet en l'honneur du Douanier Rousseau, Apollinaire est au milieu de Picasso, Gertrude Stein, Fernande Olivier, des poètes  Marguerite Gillot et Maurice Cremnitz, et Marie Laurencin, à droite, en cygne mauve.

La réalité, le cubisme la met au sens propre dans ses tableaux, avec ces morceaux de journal collés sur la toile, en même temps qu’il en donne tous les plans, qui se recomposent en volume en avant du tableau. D’un autre côté, il réduit le monde à ce qui peut tenir sur la table d’un café : le verre, la carafe, la pipe et le cendrier...


Le banquet Braque, 1917, Marie Vassilieff
Modigliani, devant la porte, vient d’arriver à l’improviste à la « cantine » du 21, av du Maine. Matisse présente la dinde au couteau sacrificiel de Marie Vassilieff, puis viennent Blaise Cendrars avec casque mais sans  bras droit, Picasso, Marcelle, la femme de Braque, couronnée de lauriers comme lui, Walther Halvorsen, Léger en casquette, Max Jacob, Béatrice Hastings, Alfredo Pina, son amant, qui tient un revolver, Braque, le héros du jour, cherchant les bouteilles à tâtons, Gris, et un inconnu.

La territorialisation fait partie de ce goût de la réalité. D’où tu parles ? demanderont des années plus proches de la nôtre. Blaise Cendrars avait écrit dans Panama : « Remy de Gourmont habite au 71 de la rue des Saint-Pères ». La ligne de métro Nord-Sud donne son nom à la revue de Pierre Reverdy le 15 mars 1917, c’est celle qui assure le passage de Montmartre à Montparnasse et du cubisme à l’école de Paris :


Hommage aux amis de Montparnasse, 1960 mais sujet 1920, Marevna Vorobieff
De g. à d. : Diego Rivera, Marevna et leur fille Marika, Ehrenbourg, Soutine, Modigliani, sa femme Jeanne Hébuterne, Max Jacob, Kisling, Zborowski.

Bien sûr, on peut penser que par-delà les querelles esthétiques, théoriques, il y a aussi – peut-être surtout – l’affirmation d’une génération face à ses aînés : « un lot d’adolescents qui se serrent en troupeau de lutteurs » comme l’écrivait Vallès dans son Tableau de Paris. Quand Sartre, au Flore, et devant Simone de Beauvoir, cela va sans dire, qui nous le rapporte, demande à Queneau ce qui lui reste du surréalisme, il répond : « L’impression d’avoir eu une jeunesse. » L’école, fût-elle artistique, est par nature le lieu de la jeunesse.


Le groupe existentialiste devant St-Germain-des-Prés, 1944, Georges Patrix (Emile Binet)
Aux côtés de Paul Boubal, patron du Flore, Boris Vian dont la trompette dépasse, et Jacques Prévert devant le clocher, Raymond Duncan en toge, Jean Genet (calotte de bagnard), Juliette Gréco et Sartre en pastiche de Marie Laurencin et Apollinaire sur la toile du douanier Rousseau.

La jeunesse, Queneau savait que ça ne dure pas, et il écrivait alors pour que Juliette Gréco le chante : « Si tu t’imagines fillette, fillette Kça va kça va kça, Kça va kça va kça, va durer toujours, va durer toujours... ».
Et comme on a commencé avec les Goncourt, on finira avec leur Académie, telle qu’elle se présentait en 1956, ce qui est le plus tardif des portraits de groupe s’il n’est pas sûr que ce soit celui d’une avant-garde. 
 Bernard Buffet, Portrait des académiciens Goncourt, 1956.