Affichage des articles dont le libellé est Messali Hadj. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est Messali Hadj. Afficher tous les articles

LE FRONT POPULAIRE DU 11ème. BALADE


Il se trouve que le 11ème, qui n’a pas sur son territoire de grosses entreprises, de bastions de la classe ouvrière, a été le lieu de passage ou de formation des grands rassemblements emblématiques du Front populaire : le défilé du 14 juillet 1935, rue du Fbg-St-Antoine, la montée au mur des Fédérés du 24 mai 1936, bd de Charonne, le 14 juillet de cette même année 36, le cortège funèbre de Tahar Acherchour du 29 novembre 1936, empruntant l’avenue Parmentier et l’avenue Ledru-Rollin dans sa marche vers la gare de Bercy et, au-delà, l’Algérie natale de la victime du fascisme patronal.
Avant ces ponctuations, le Front populaire naît dans la riposte du 12 février 1934 à la tentative fasciste du 6, qui voit se retrouver CGT et CGTU, PC et SFIO, passe par les victoires aux municipales de mai 35, se concrétise avec le programme du Rassemblement populaire à l’été,  peut arriver au gouvernement après les législatives de mai 1936 :
- Au 1er tour des municipales, le 5 mai 1935, le PC fait 100 000 voix à Paris, est en tête de la gauche dans les 4 circonscriptions du 11ème. Pourtant, malgré les désistements de la SFIO et du PUP, à peu près respectés, seul Léon Frot est élu dans la circonscription Roquette 2. Mais dès le 8 juin, l’élection du réactionnaire Dr Hatton, à Ste-Marguerite, se voit annulée : par voix d’affiche, celui-ci s’était abusivement réclamé du soutien d’Edouard Herriot, avait affirmé que Gayman, candidat du PC, était allemand, etc. Vital Gayman sera élu à la partielle des 1er et 8 décembre 35, ce qui provoquera des rassemblements de Front populaire pour fêter cette victoire devant chacune des permanences des 3 partis et devant la mairie. Le PC comptera ainsi finalement 9 élus à Paris, la SFIO 5, le PUP 4.
Dès août 36, Vital Gayman sera envoyé en observateur militaire en Espagne (décoré en 14-18, il est lieutenant de réserve) ; il y repartira en sept 36 et sera jusqu’au début d’août 37, à l’État-Major d’Albacete des Brigades internationales, le « commandant Vidal », c’est à dire le commandant militaire, flanqué d’André Marty comme commissaire politique. Gayman quittera le PC après le pacte germano-soviétique.
- aux législatives du 3 mai 1936, les 3 sièges du 11ème sont enlevés par le PC : Florimond Bonte, Georges Cogniot, et Henri Lozeray. Celui-ci sera ensuite vice-président de la Commission des Colonies de la Chambre, poste dont on ne peut pas dire qu’il profitera pour tenter de sortir la politique coloniale du Front populaire de son immobilisme.

partie nord

- 10 av Parmentier, A. Laurent et Cie, fonte, tôle, boulons. L’Humanité du 6 juin annonce, pour le 11ème arrondissement, 90 à 100 entreprises représentant 10 à 12 000 ouvriers en grève, et 6 premières victoires. L’entreprise Laurent en fait partie

- 51 rue Saint-Maur, Union centrale des locataires, Fédération des locataires indépendants (les associations de locataires ont scissionné, comme toutes les organisations du mouvement ouvrier, postérieurement au congrès de Tours ; pour les locataires, en 1925). Le CA de la Fédération décide, le 17 juillet 36, de souscrire pour 100 000 francs à l’émission des Bons du Trésor lancée par le gouvernement du Front populaire. Cette décision figure à la Une du Populaire. Secrétaire fédéral : Lucien Aubel. Il est au meeting de Japy, le 15 octobre 1936, où 6 000 locataires protestent contre la location de la colonne montante, dont les « colonnards » comme on les appelle, compagnies d’électricité ou propriétaires, réclament éternellement le paiement aux locataires quand bien même la pose en est amortie depuis longtemps. Le meeting réclame le vote du projet de loi déposé par Langumier, député PC du XXe, pour mettre fin à cette location. Au conseil municipal de Paris, Marcel Paul et Léon Mauvais ont émis un vœu, adopté à l’unanimité, appelant le gouvernement de Front Populaire à faire voter cette loi. Le 1er novembre 36, ce sont 100 000 locataires de la région parisienne qui font la grève du paiement de la location de la colonne montante, tandis que les compagnies, s’appuyant sur les décrets-lois Laval du 30 octobre 35, multiplient les coupures de courant dans les immeubles.
Les colonnes montantes seront incorporées aux réseaux de distribution publique en 1946.

- 16 rue de la Folie-Méricourt, Fermetures S.A.S., fermetures à glissières ; l’entreprise est du lot des six premières victoires enregistrées au 5 juin.

- 22 rue de la Folie-Méricourt, Burel Fils, fabrique de robinets. L’Humanité du 9 juin annonce en Une 8 nouvelles victoires dans le 11ème arrondissement, dont celle de Burel, ses 12 ouvriers obtenant 30% d’augmentation.

- av Parmentier, av Ledru-Rollin, le 29 novembre 1936, cortège funèbre d’Acherchour entre la maison des Syndicats rue Mathurin Moreau à la gare de Bercy, d'où le corps regagnera sa terre natale.
Dans le Figaro du 12 novembre, on pouvait lire ce chapeau : « Les Nord-Africains, troupes de choc du communisme, ne sont plus surveillés par la police parisienne. L'agitateur Messali se montre ouvertement à Paris. » Et, en dessous : « Chiappe signale au préfet de Police, par une lettre publique, que les usines de la Société Fulmen ont été occupées par une partie de ses ouvriers en grève. Les occupants sont pour la plupart nord-africains. Il en a été de même à l’usine Lebaudy [dans le 19e arrondissement]. (…) “Des dizaines de milliers d’ouvriers algériens ou tunisiens tendent de plus en plus à devenir la troupe de choc éventuelle des révolutionnaires. C’est à eux, dans les usines occupées, que les ouvriers en grève ont confié, en maintes circonstances que je pourrais vous spécifier, la garde des directeurs et des ingénieurs séquestrés dans leurs bureaux.“ »
Au moment où paraît cet article, les Bougies de Clichy sont occupées depuis une semaine – depuis le renvoi de trois ouvrières pour un petit fait personnel s’étant déroulé en dehors de l’usine, le directeur refusant de se rendre à ce sujet devant la commission des conflits. Le 23 novembre, le fils du patron, Paul Cusinberche, trésorier d’une section Croix-de-feu, tente de reprendre « son » usine à la tête d’une bande armée. Tahar Acherchour, gréviste algérien de 28 ans, syndiqué CGT, a le foie et l’intestin traversés par une balle. Transporté à Beaujon, il y meurt le lendemain. Sept autres grévistes ont été blessés.
Le 29 novembre, plus de 200 000 manifestants suivent le corps d'Acherchour de la maison des Syndicats de la rue Mathurin Moreau à la gare de Bercy. En tête, 25 000 Nord Africains tenant les drapeaux de leur organisation, frappés de l'étoile et du croissant, le Comité du Rassemblement indochinois en France et l'Union des travailleurs nègres. Le Parti communiste est représenté par Marcel Cachin et Paul Vaillant-Couturier.
Sur le large terre-plein au fond duquel stationne le wagon mortuaire, un délégué de l’Etoile Nord-Africaine a ces mots : « Le sang de Tahar scellera encore plus l'union des peuples de l'Afrique du Nord avec le peuple de France ! Ensemble, ils se libéreront de leurs ennemis communs ! » Henry Raynaud, secrétaire général de l'Union des syndicats de la région parisienne lui succède : « L'Union des syndicats, en défendant particulièrement les revendications de tous les travailleurs sans distinction de race, lutte énergiquement pour briser les chaînes qui pèsent sur les peuples nord-africains. Elle lutte pour la suppression du code de l'indigénat, le bénéfice des allocations familiales et des congés payés pour les Nord-Africains au même titre que pour les ouvriers ! »
Marcel Cachin, dont le discours n’était pas prévu, prend la parole : « Je voudrais que jusqu'au plus profond de l'Afrique du Nord, jusqu'au plus modeste gourbi, jusqu'au plus lointain village perdu  là-bas, l'on apprenne qu'aujourd'hui, à Paris, plus de 200.000 travailleurs ont accompagné à sa dernière demeure leur frère de travail et de souffrance. Que tout le peuple nord-africain sache que nous sommes avec lui de tout cœur et que nous travaillons plus énergiquement que jamais à assurer sa libération et celle du peuple de notre pays par le communisme. » En un mot, libération conjointe, dans et par le communiste, et à cette échéance-là, alors que Messali Hadj vient de déclarer, propos que ne rapporte pas l’Humanité : « la politique d’assimilation ne peut se faire, elle est condamnée par la raison, par la justice et par l’histoire. La seule solution du problème est l’émancipation totale de l’Afrique du Nord et nous disons franchement que nous désirons et nous souhaitons voir se réaliser cette émancipation par l’aide effective de la France, en considération des intérêts communs. »
Gaston Monmousseau, Vandenbosch et Ernoult des industries chimiques accompagneront le corps de Tahar Acherchour en Algérie jusqu’au cimetière de Sidi-Aïch.
Le plan Blum-Viollette — élaboré par Léon Blum avec l’ancien gouverneur d’Algérie Maurice Viollette —, qui vise à permettre à vingt-deux mille Algériens d’acquérir la citoyenneté sans renoncer à leur statut personnel musulman, ne sera jamais présenté au Parlement. L’Étoile nord-africaine sera dissoute le 26 janvier 1937 par un décret émanant du Front populaire.

- 10 cité d’Angoulême : le Comité des chômeurs du 11ème, qui compte 5 000 membres, y ouvre le 6 février 1936 un restaurant populaire.

- impasse de la Baleine, est inaugurée le 2 mai 1937, comme annexe de la Maison des Métallos, l’école de rééducation et de formation professionnelle pour les chômeurs (70 étaux, 20 machines). Les chômeurs continuent d’y toucher leur indemnité de chômage mais sont dispensés de pointage. En 18 mois, 400 élèves sont rééduqué et placés. Cette expérience contribuera à la création de l’AFPA (Association pour la Formation Professionnelle des Adultes).

- 94 rue Jean-Pierre Timbaud, Maison des Métallos. Ex manufacture d'instruments de musique de 1881 à 1936 : la lyre du portail (1882) est le seul élément explicite qui en rappelle l'histoire. « Couesnon & Cie » fabriquait dans la grande halle métallique des cuivres réputés dans le monde entier des fanfares et du jazz. Le Hall de l'hôtel industriel est son magasin, vitrine internationale de ses instruments qui sont testés dans la salle de l'Harmonie ; un Cercle Lamartine, société justement « lyrique » a été hébergée dans ces lieux par un négociant en vin à l'origine de la salle de l'Harmonie. Au début de la 3e République, six cents ouvriers fabriquent des instruments à vent dans « la manufacture la plus importante du monde ». Elle devient propriété de la CGT métaux en 1936 par l'achat de l'usine par l'Union Fraternelle des Métallurgistes, association dépendant de la CGT. A cette époque, c’est Rol-Tanguy, métallo de Talbot Paris puis de Renault, militant de la première cellule d’entreprise créée dans l’usine au début 1924, qui est le secrétaire du syndicat des métallos de la région parisienne. A partir des années 1930, c’était toujours le syndicat des métaux qui était le premier du cortège syndical au Mur des Fédérés, et à la tête des métallos, on voyait Jean-Pierre Timbaud, ouvrier dans une fonderie d’art, trapu, « image d’Épinal avec ses couleurs chantantes et crues », comme le décrit Philippe Robrieux. C’est dans le Grenelle des usines Citroën qu’il avait mené la campagne électorale du Parti communiste, en 1932, contre Marceau Pivert. C'est sous ce fer forgé des métallos que furent accueillis les volontaires des Brigades internationales à leur retour en 1938,

- 90 rue du Fbg du Temple, adresse de Jack Darcourt, acteur et chanteur, directeur du “Théâtre Montéhus“, nom de la troupe de ce dernier, et organisateur des tournées de celle-ci dans le cadre de la « propagande par le théâtre ». Montéhus, qu’aimait bien Lénine dans les années 1910, s’est inscrit, à 64 ans, à la SFIO. Il chante, à Luna Park, le dimanche 12 juillet 1936, où la fédération de la Seine du parti socialiste organise, de 14 h 30 à minuit, une grande fête de la victoire. Toutes les attractions y fonctionnent comme d’habitude, mais un chapiteau de huit mille places permet aussi d’y entendre un discours de Salengro à 16 heures et celui de Paul Faure à 22 heures. Entre les deux, une pléiade d’attractions dont Yvette Guilbert, la dame aux gants noirs, toujours en voix, et lui qui entonne Messieurs le décor va changer ! « Tout ça parce que dans une boite On a su j'ter un p'tit bulletin C'qui fait qu'au lieu d'aller à droite On marche à gauche, quel bon chemin ». Il leur chante aussi Vas-y Léon ! « Vas-y sans peur, tente ton expérience Nous sommes là pour faire taire les coquins… »
On lit, selon les numéros du Populaire, si l’on désire accueillir la tournée de la troupe, soit « écrivez au camarade Jack Darcourt » soit à Jack Darcourt tout court. La pièce qui tourne principalement pendant le Front Populaire s’intitule Le Fou de Paris.

travail d'élève de l'école de J.F. du 123 rue de Patay (13e) à l'automne 1940. Musée national de l'éducation
- 25, rue du Fbg du Temple (10e) l’un des magasins des Etablts Loiseau-Rousseau, maison parmi les grands de l’alimentation, à l’instar de Félix Potin, Julien Damoy ou Goulet Turpin. Fondée en 1917, sous la devise de « maison contre la vie chère », elle compte 73 dépôts à Paris en 1936, dont celui du 25, rue du Fbg du Temple. La maison Loiseau-Rousseau, qui a son siège social et son magasin principal 96 bd de Sébastopol, dans le 3ème arrdt, a été rachetée en 1933 par une SA, et son fondateur, E. Loiseau-Rousseau, se suicide à son domicile du 109 bd Sébastopol début août 37. Pendant le Front populaire, on peut lire dans ses publicités qu’  « une économie de tous les jours équivaut à une augmentation de salaire. Pour la réaliser, un seul endroit : les Etablts Loiseau-Rousseau »

- 50, rue de Malte, à l’Alhambra (aujourd’hui démoli), Gilles et Julien y chantaient, pendant le Front populaire, « La Belle France : il était question de bleuets et de coquelicots, on aurait dit du Déroulède », ironise Simone de Beauvoir dans La Force de l’âge, mais le duo chantait aussi La Chanson des 40 heures.

- 5 av de la République. Radio-Liberté. FNCC :
La Maison de la Coopération a d’abord été installée au 13, rue de l’Entrepôt, dans le 10e. L’Union des coopératives, qui lui succède, acquiert au début de 1919, grâce au concours financier du Magasin de Gros, de la Verrerie ouvrière d’Albi et de la Bellevilloise, l’immeuble situé 29-31 bd du Temple et 85 rue Charlot (auj. annexe de la Bourse du Travail), après la fusion avec La Prolétarienne du 5e, l’Avenir social du 2e, et la Bercy-Picpus, tandis qu’est en cours un rapprochement avec l’Économie parisienne du 3e, La Lutèce sociale, et l’Union des coopérateurs parisiens. L’Union des Coopératives compte alors 39 168 sociétaires, emploie 1 398 personnes et possède 230 établissements à Paris, en banlieue et dans l’Oise, y compris trois colonies de vacances et trois entrepôts. Rien qu’au cours de l’année 1919, sont ouverts à Paris, quatre restaurants, sept épiceries et trois boucheries. Une blanchisserie est désormais commune à l’Union des coopératives, à la Bellevilloise, à l’Union des coopérateurs parisiens et aux restaurants ouvriers de Puteaux.
Au début de 1930, la FNCC (Fédération nationale des coopératives de consommation) quitte le 29 bd du Temple pour le 5 av de la République, y remplaçant une sous-station électrique. Là se regroupent l’École technique pour le personnel coopératif, la Fédération de la RP, l’Enfance coopérative, le Comité national des loisirs, etc.
L’immeuble abrite aussi la Fédération des sociétés juives de France, 77 sociétés, toutes fondées par des immigrés, sociétés de secours mutuel, de charité, la Fédé ayant en charge 20 000 familles en 1931.
Le local est aussi celui des permanences syndicales de l’habillement, le soir entre 18h et 20h.
Le rez-de-chaussée est occupé par un hall d’information de Paris-Midi Paris-Soir, le bureau de voyages et un cinéma de ces quotidiens. On peut lire dans leurs colonnes, le 30 juin 36, que « les nouvelles conditions de travail de la production cinématographique obligent nos trois cinés Paris-Soir à changer leurs programmes jusqu’à nouvel ordre le jeudi, à 10h du matin. » Les films sortaient jusqu’alors le vendredi ; c’est le samedi chômé, suite aux Accords Matignon du 7 juin, qui fait avancer leur sortie d’un jour. Un an plus tard, l’industrie optera finalement pour le mercredi.
L’association Radio-Liberté siège elle aussi au 5 avenue de la République. Fondée le 1er mars 36, elle assure, dès le 23 mai, regrouper 22 000 adhérents, et se désigne comme « le Front populaire de la radio ». Depuis 1933, des « élections radiophoniques » permettent de désigner des représentants des assujettis à la redevance pour à peu près un tiers des sièges des Conseils de gérance des régions radiophoniques. Radio-Liberté sera, dans ces élections, l’association de gauche face à Radio Familles, qui remportera néanmoins les troisièmes élections, en 1937.
Radio-Liberté, Revue hebdomadaire de TSF, publie son 1er n° le 23 octobre 1936 et paraîtra tous les vendredis jusqu’au 1er septembre 39. Dans ce premier numéro, outre bien sûr les programmes de toutes les stations de radio, un message de Romain Rolland, de Paul Langevin ; un article “musique“ consacré à « 2 chants français : la Marseillaise et l’Internationale », etc.
Pierre Brossolette, adhérent de la SFIO depuis 1929, rédacteur de politique étrangère au Populaire, membre du cabinet du ministre des Colonies, est évincé de l’Agence radio et de Radio PTT à la fin de 1938 après qu’il s’est élevé contre les accords de Munich. Le n° du 10 février 1939 de Radio-Liberté fait sa couverture sur Pierre Brossolette auquel il consacre une grande interview, et mènera une grande campagne en faveur des radiés de la radio et pour le retour de P.B. au micro.
La collection est sur Gallica


- 62 bd Richard-Lenoir et rue Moufle, Fédération des locataires de la RP de l’Union confédérale (c’est l’association mère, fondée en 1916, d’où est sortie, en 1925, l’association socialiste mentionnée rue Saint-Maur). Dès janvier 34, les retrouvailles ont lieu et se fait « l’Unité d’action contre l’offensive de la propriété bâtie ». L’Union confédérale est bien sûr à la pointe de la lutte contre les « colonnards ».
C’est le seul groupement du 11ème (assoce, parti, syndicat, entreprise…) qui n’ait pas bougé depuis le Front populaire et occupe aujourd’hui encore (sous le nom de CNL) ses locaux historiques.

- 126, bd Voltaire, l’un des 12 magasins parisiens des chaussures Pillot, (dont les ateliers principaux étaient120 à 130 av Ledru-Rollin, voir plus loin), le plus gros employeur du 11ème à l’époque du Front populaire, et dont les ouvriers étaient sortis victorieux de leur grève dès le 5 juin.

partie sud

- Le 12 rue de Belfort était le siège, dans les années 1920, de la 11e section du PC à laquelle avait été affecté Messali Hadj, future incarnation de l’Etoile Nord-Africaine. Daniel Guérin «…Je fais la connaissance de Messali à l’occasion de l’émeute fasciste du 6 février 1934, au siège de la fédération socialiste de la Seine, rue Feydeau, dont les secrétaires sont mes amis : Jean Zyromski et Marceau Pivert. Messali est alors un homme encore jeune, élancé, un peu osseux, vêtu à l’européenne et portant un soupçon de moustache noire, marié au surplus à une Française. Il emprunte son allure aux communistes français avec lesquels il a fait un bout de chemin. […] Messali s’est rendu chez les socialistes, au lendemain de l’émeute factieuse, pour leur proposer d’empêcher le recrutement des travailleurs nord-africains par les «ligues» d’extrême droite. Pressentant l’évènement, il a tenu, à l’avant-veille, un meeting au 48 de la rue Duhesme, dans le 18e arrondissement de Paris. Il y a recommandé à ses frères de repousser toutes les sollicitations réactionnaires, de rester aux côtés de la démocratie laborieuse française et, si besoin était, de descendre avec elle dans la rue. De fait, l’Etoile nord-africaine sera présente à toutes les manifestations antifascistes, à la place de la Nation, le 12 février 1934, au mur des Fédérés en mai 1934 et 1935, à celle du 14 juillet 1935 qui donne naissance au Rassemblement populaire, en février 1936 au défilé de protestation consécutif à l’attentat perpétré contre Léon Blum, et encore mieux à l’immense cortège du 14 juillet 1936, où plus de 35 000 ouvriers algériens marchent en rangs serrés, aux acclamations d’une mer humaine qui ne connaît pas ou a oublié le racisme.»

- 1 rue Gerbier et 15 rue de la Folie-Regnault, Neuhaus, vis cylindriques de toutes sortes, décolletage de précision, 47 ouvriers, 15 à 30% d’augmentation obtenus dès le 8 juin comme l’annonce l’Humanité du lendemain, célébrant en Une « huit nouvelles victoires dans le 11ème. »

- 102 rue de Charonne, Budy (G.) et fils, dite aussi Etablts Libma (également éditeur de quelques ouvrages dont on trouve mention entre 1912 et 1938), clichés et impression “Libma“, 20 ouvriers, 100% d’augmentation obtenus dès le 8 juin.

- 146 rue de Charonne, société Les Aigles, agence automobile, agence directe des grandes marques, dont Peugeot ; transports, 50 ouvriers, 15 à 20% d’augmentation obtenus le 8 juin.
Pendant la guerre, la société « transformera les véhicules utilitaires pour l’emploi des carburants nationaux ».

- 71 à 77 av Philippe Auguste, ateliers Henri Esders, construits autour de 1920 par les frères Perret, un peu avant le bâtiment du 124 rue de Rivoli, pareillement en béton armé et comptant sur un rez-de-chaussée de 5,30 m sous plafond, 5 étages de magasins et 2 étages d’appartements destinés au personnel. Le hangar industriel de l’avenue Philippe Auguste sera démoli en 1960. La maison de confection, à la fin du 19e s., comptait 4 magasin qui avaient pour noms à St-Joseph, à la Grande Fabrique, au Pont-Neuf, à la Tour-St-Jacques. Le patron, Henri Esders, était de ces patrons paternalistes inspirés par Frédéric Le Play qui, aux côtés de personnalités catholiques et protestantes, fondaient en septembre 1889 la Ligue populaire pour le repos du dimanche. Henri Esders, joignant l’acte à la propagande, annonçait ensuite,  dans le courant de mars 1906, qu’à compter du 1er avril ses magasins seraient fermés le dimanche et resteraient ouverts en revanche la veille jusqu’à 9h du soir. Il devançait ainsi la loi sur le repos hebdomadaire de l’été 1906 qui, les dérogations se comptant par milliers, ne sera véritablement générale qu’après la Grande guerre.

« La semaine des deux dimanches », le samedi chômé, sera une conquête du Front populaire (7 juin 36)… et le samedi bien vite supprimé par le gouvernement Daladier, dès 1938.
Henri Esders, mort en 1923, a été remplacé par son fils Armand, c’est ce dernier qui fait construire les deux bâtiments prestigieux conçus par les frères Perret. Armand Esders possède une des dix plus belles villas de Deauville, un des dix plus beaux avions de France et un des dix plus beaux yachts d'Europe (65 mètres de long), et conduit aussi, parmi plus de 20 automobiles, la plus belle voiture de 60 chevaux alors construite en France et tirée à quelques exemplaires seulement. Le fils, s’il a conservé la marque au nom de son père, Henri Esders, est à l’initiative, dans tous les sports de prestige, d’innombrables coupes Armand Esders, alors que la clientèle de la maison de confection est plutôt populaire et à ce titre un gros annonceur des journaux ouvriers.  C’est avec sa 60 CV qu’en mars 36, à Rueil-Malmaison, il écrase deux jeunes filles qui rentraient du bal et en tue une avant de prendre la fuite.
En 1936, l’entreprise compte 6 magasins à Paris : outre celui des 124-126 rue de Rivoli, un second dans la même rue au n° 68 ; un au 115 rue Montmartre ; au 50 rue de Turbigo ; au 18 bd St-Denis ; des succursales à Lyon, Marseille. Esders est le second plus gros employeur du 11ème avec un demi-millier d’employés. Ceux-ci obtiennent, suite à leur grève, 10% d’augmentation le 5 juin.
En 1937, malgré la création d’un syndicat maison, tous les délégués élus seront de la CGT.
Armand Esders meurt en 40 ; le contenu de son appartement, 48 rue de Villejust (auj. Paul Valéry, au coin de l’av Foch), donne lieu à 4 ventes à Drouot de boiseries, cheminées de marbres, meubles et objets, tous du 18e siècle.


- 83 et 85 bd de Charonne, Brenot frères, cuivrerie pour l’éclairage, la ferblanterie et l’électricité, 36 ouvriers, 30 à 40% d’augmentation obtenus le 8 juin.

- 75 et 77 bd de Charonne, fonderie Mazelier Frères et Fils, fonderie de zinc et commerce de métaux, Sarl qui compte 75 ouvriers à Paris, 40 à Lille et 10 à Valenciennes; fait 1 000 tonnes de zinc/mois pour la galvanisation, 250 t/mois pour alliages et laiton ; réalise également brasure du cuivre, soudure d’étain, laiton, bronze et alu en lingots, etc. Dans l’Humanité du 9 juin : « après une 1/2h de grève, 15 à 20% d’augmentation ! »
Pour l’anecdote, c’est chez Mazelier que le petit-fils de Frédéric Le Play retrouvera après la guerre un moulage de la statue de son gd-père enlevée du Luxembourg comme bien d’autre par les Allemands en 41. Mazelier faisait donc probablement à cette date de la fonte d’art et avait pris un moulage pour une éventuelle fonte ultérieure. (La statue, finalement cachée par l’entreprise chargée de son enlèvement, sera remise à sa place en 1946).

- bd de Charonne, rassemblements pour la montée au Mur, depuis le cours de Vincennes jusqu’aux abords du Père-Lachaise. L’Humanité du dimanche 24 mai 1936, que l’on lit pendant cette attente qui sera interminable (les derniers défileront à 10 heure et demie du soir), titre : « Elle aura sa revanche ! » surtitre : Au Mur, à partir de 13 heures, pour fêter la victoire !
“Pour le pain, pour la paix, pour la liberté !“, c’est l’édito encadré de Paul Vaillant-Couturier qui se termine par « la foule immense qui défilera au Mur du Père-Lachaise, avec, devant elle, le programme du Rassemblement populaire à réaliser, et au-delà, le magnifique espoir de la revanche totale de la Commune, la République française des conseils du peuple, les Soviets partout ! » Le slogan est repris en ligne de pied : « Les Soviets partout ! »
Cette édition de l’Humanité contient, en page 5, rubrique « Sur le Front du Travail », un papier de Pierre Delon, surtitre : « Pour la revalorisation des salaires », titre : « Une belle série de victoires dans les usines d’aviation ». L’article, sur 2 colonnes, est illustré par « un tourneur au travail dans une usine de mécanique » : « Depuis des années, écrasés par la crise et les attaques patronales contre leurs conditions d’existence, ils se sentent forts maintenant de leur unité syndicale réalisée, ils ont puissamment affirmé leur volonté lors des élections législatives, et ils réclament les améliorations à leur sort auxquelles ils ont droit. Pendant ces dernières semaines, de nombreuses grèves ont eu lieu et se sont terminées par des victoires ouvrières. Un des exemples les plus significatifs est celui de l’aviation. » Ce sont les premières des grèves avec occupation qui vont maintenant s’étendre comme une traînée de poudre.
Dans l’Humanité du lendemain, qui titre « 600 000 au mur », parmi les 5 photos de la page, l’une montre « Les Bloch victorieux / Pour un contrat collectif dans l’aviation » [Bloch deviendra Dassault], mais le cortège des Bloch n’est pas décrit dans l’article, et aucun mot d’ordre revendicatif n’y est cité, à part celui des midinettes. Les mots d’ordre retenus sont exclusivement politiques : « Vive le Front populaire », « A bas le fascisme », « Les Soviets partout ».
Ce 24 mai 1936, dans le cortège qui monte au mur des fédérés, il y a aussi dix mille maghrébins. Ces “travailleurs coloniaux“ se regroupent selon que l’on lit le Populaire ou l’Humanité, soit derrière le 13e groupe (celui de la banlieue sud), soit derrière le 14e groupe, celui de la banlieue nord, c’est à dire au niveau des 62 ou 52 bd de Charonne. Pour le Populaire, ils scanderont « Limogez Peyrouton » (celui-ci est le résident général au Maroc après l’avoir été en Tunisie), « Démission de Martel » (le comte Damien de Martel est le Haut Commissaire au Levant). L’Humanité ne rapporte pas leurs slogans. Selon l’Etoile Nord-Africaine, ils viennent commémorer la Commune de Paris, en même temps que l’insurrection algérienne de 1871 menée par Mohammed el-Mokrani et le Cheikh el-Haddad de la confrérie soufie Rahmaniya. Par ce geste, les militants nationalistes montrent que pour eux la question sociale et la question nationale sont intimement liées dans leur combat pour la libération du Maghreb.
Une semaine plus tôt, au cours d’une réunion au Cercle du Progrès d’Alger, le 17 mai, il a été décidé de la création d’un comité « chargé de faire auprès des masses populaires une utile propagande pour la réunion d’un Congrès Musulman algérien, qui se tiendrait dans le courant de juin et aura pour mission d’arrêter un programme de réforme. » Ce Congrès Musulman, composé d’élus, de notables, d’oulémas et de partisans du Front populaire, à l’exclusion de l’Etoile Nord-Africaine, se réunira effectivement le 7 juin 1936 à Alger, au cinéma Majestic, et adoptera deux revendications principales : l’égalité c’est-à-dire la fin de l’exception, le droit commun et le rattachement de l’Algérie à la France avec la suppression de tous les rouages spéciaux ; la représentation parlementaire des musulmans algériens. A la fin de ce mois de juin, le PCF et le PCA appuieront la « charte revendicative du peuple algérien musulman », approuvée par le Congrès musulman d’Alger, y compris « le rattachement pur et simple de l’Algérie à la France ».

- 48 rue des Boulets (auj. Léon Frot) et 197 bd Voltaire, E. Chambournier, isolants, mica fibre, 150 ouvriers, le 3ème employeur en nombre d’ouvriers des entreprises du 11ème citées par la presse ouvrière durant le Front populaire ; également présent à Lyon. L’une des  8 nouvelles victoires du 9 juin.

- 2, rue Saint-Bernard, section CGT du 11e, Fédération du bois. Le 29 mai 1936, à 20 h 45, dans la salle du 2e étage, est constitué le Centre de propagande syndicale du 11e qui va réunir tous les syndiqués tous les dimanches matin de 10 à 12h.

- rue du Fbg St-Antoine, statue de Baudin ; la banderole du serment de Buffalo est posée à ses pieds et y demeure, devant laquelle passera un cortège de 500 000 personnes. En tête, sur deux voitures, un immense drapeau rouge sur lequel est inscrit Comité du Rassemblement, et un tout aussi immense drapeau tricolore, les deux ayant été associé le matin au vélodrome Buffalo (Montrouge).

Là-bas, Victor Basch, président de la Ligue des Droits de l'Homme avait ouvert la rencontre à laquelle participait l'ensemble des organisations de gauche : les dirigeants communistes, socialistes et radicaux ; les représentants des deux CGT (qui ne se réuniront qu’en mars 1936) ; la fédération sportive et gymnique du travail (FSGT) récemment réunifiée ; le comité de vigilance des intellectuels antifascistes. La banderole rappelle dans le cortège de l’après-midi ce qu’on s’est juré le matin : « Nous faisons le serment solennel de rester unis pour désarmer et dissoudre les ligues factieuses, pour défendre et développer les libertés démocratiques et pour assurer la paix humaine. »
Perchés sur un taxi, Daladier, Thorez et Pierre Cot lèvent le poing en chœur, des manifestants crient « Daladier au pouvoir ! » Dans le cortège du 14e arrondissement (son siège est 19 rue Daguerre), sont présents quelque 7 000 membres ou sympathisants de l’Etoile Nord-Africaine de Messali Hadj. Ce dernier a été libéré le 1er mai après six mois à la Santé pour « infraction à la loi sur les associations ».

Si fin février 1935, le PC réclamait encore « l’indépendance totale de l’Algérie et de l’Afrique du Nord », en mai 35, il y a eu la signature du pacte franco-soviétique et, l’antifascisme primant désormais sur tout, le PC va passer au réformisme colonial et à l’assimilation réformiste.
Le 14 juillet 1936, à l’occasion du défilé parisien, six mille Maghrébins défilent derrière des mots d’ordre spécifiques : « Libérez l’Afrique du Nord, Libérez la Syrie, Libérez le monde arabe ! » Le 18 juillet, la délégation du Congrès musulman arrive à Paris. Elle rencontre Blum, quantité de représentants de tous les partis de gauche… Elle fera un compte-rendu de sa mission le 2 août au stade municipal d’Alger, auquel Messali s’invite : « nous n’accepterons jamais que notre pays soit rattaché à un autre pays contre sa volonté ; nous ne voulons sous aucun prétexte hypothéquer l’avenir, l’espoir de la liberté nationale du peuple algérien » ; nous voulons « la création d’un Parlement algérien, élu au suffrage universel, sans distinction de race ni de religion. » Il conclut son discours en se baissant et en ramassant une poignée de terre algérienne : « Cette terre est à nous, nous ne la vendrons à personne ! »
El Ouma écrira « L’Etoile nord-africaine est une organisation ouvrière adhérant au Rassemblement populaire dès le jour de sa création. Elle a participé à toutes les manifestations, à tous les meetings aux côtés du peuple français pour le pain, la paix et la liberté et, notamment, le peuple de France a remarqué avec joie, aux deux grands défilés des 14 juillet 1935 et 1936, le cortège de l’Etoile nord-africaine groupant plus de 30 000 Nord-Africains et manifestant en criant : la terre aux fellahs ! du pain aux travailleurs et la liberté aux peuples ! » Mais aussi : « Non le Front populaire n’est plus le Front populaire du 14 juillet 1935. Il a à son tour coiffé le casque colonial et a sévi durement contre les organisations algériennes, marocaines, tunisiennes, africaines et asiatiques. »
Le 26 janvier 1937, c’est l’interdiction de l’ENA par le gouvernement de Front populaire. Le 27 août, Messali Hadj est arrêté et condamné à 2 ans. L’Humanité applaudit. Voir, plus bas, le bilan que tire Simone Weil de la politique coloniale du Front populaire.

- 120 à 130 av Ledru-Rollin, chaussures Pillot.  Société créée en sept 1932, une usine à la Plaine St-Denis, une à Paray-Vieille-Poste près d’Orly (qui entre en fonction en août 1935), un atelier 2, rue Charles Friedel dans le 20e qui fait les talons de bois ; en tout 2 700 salariés, dont 50% de femmes, pour 1 à 1,5 millions de paires: « Les premières chaussures françaises fabriquées en grande série », aux marques : Guéritou, pour pieds sensibles, Kisuzpa, etc. Le passage de la coupe à Orly a fait tomber le nombre d'ouvriers parisiens de 1 000 à environ 500, qui obtiennent satisfaction dès le 5 juin. L'entreprise compte seulement 12 magasins à Paris, dont 90 av Ledru-Rollin, 126 bd Voltaire, 109 Fbg St-Antoine, et 16 place de la Répu (10e) mais, début 1936, elle a signé des contrats d’exclusivité avec environ 100 détaillants de province, pour 10 ans, avec l’objectif d’en signer 300.

-les Etablts Loiseau-Rousseau sont, sur notre parcours, au 25, rue du Fbg du Temple (10e), au 20, av Philippe Auguste, enfin, ici, au 88 rue du Fbg St-Antoine (12e).
travail d'élève de l'école de jeunes filles du 123 rue de Patay (13e) à l'automne 1940. Musée national de l'éducation


- 10 place de la Bastille, salle du Tambour. S’y réunit le comité local d’action syndicale du 11: tous les délégués d’entreprise de l’arrondissement.

- 10 bd Beaumarchais, Chansonnia, l’un des derniers music-hall parisien avec la Gaieté Montparnasse, les Folies Belleville, et la Fauvette (13e). Connu comme Grand Concert de l’Époque, sous la direction de Bruant en 1899, il a été repris par Ernest Pacra et baptisé Chansonia en 1925. La veuve lui ajoutera son sous-titre de Concert Pacra. Fin 1935, la troupe de Montéhus y donne De l’or… du sang !!!
Le 4 juillet 1936, 800 commerçants du 11ème y forment un groupe populaire de défense des intérêts des petits commerçants, artisans et petits industriels, en présence d’orateurs PS, des conseillers municipaux et députés du PC. On y signe une pétition pour protester contre l’augmentation de la patente.
Dans les Bonnes Femmes, de Claude Chabrol, sorti en 1960, Ginette (Stéphane Audran), vendeuse dans un magasin d’appareils électroménagers situé au 72 du même boulevard et sur le même trottoir, y chante le soir en cachette de ses collègues. La salle est circulaire, la scène au milieu, les sièges en bois ; l’entrée secondaire 3 rue Amelot. Le Chansonnia est démoli en 1972.

Simone Weil écrit dans la livraison du 25 mars 1937 des Feuilles libres, c’est-à-dire après la dissolution de l’Etoile Nord-Africaine, qui a eu lieu fin janvier, et après la grève à la mine de phosphates de Metlaoui, en Tunisie, où la gendarmerie, le 4 mars, a fusillé à bout portant 19 grévistes indigènes : « Il faut bien reconnaître que l’œuvre coloniale du gouvernement se réduit à peu près jusqu’ici à la dissolution de l’Etoile Nord-Africaine. On dira que le programme du Rassemblement Populaire ne prévoit pas de réformes coloniales. La dissolution non motivée de la courageuse Etoile Nord-Africaine n’y était pas prévue non plus. Les morts de Tunisie non plus, d’ailleurs. Ce sont des morts hors programme.
Quand je songe à une guerre éventuelle, il se mêle, je l’avoue, à la crainte et à l’horreur qu’inspire une pareille image, une pensée quelque peu réconfortante. C’est qu’une guerre européenne pourrait peut-être bien servir de signal à la grande revanche des peuples coloniaux pour punir notre insouciance, notre inintelligence et notre cruauté.
Ce n’est pas une perspective riante, mais le besoin de justice immanente y trouve une certaine satisfaction. »

24 NUANCES DE ROUGE


De la banlieue rouge au Grand Paris, c’est le titre. « Rouge », c’était avant que la suite obligée soit « difficile », « sensible », « à problèmes », etc., puis que « banlieue » se morcelle, avec les mêmes qualificatifs, en « quartiers ». A l’époque, disons jusqu’aux années 1970, la banlieue est vue comme uniformément ouvrière et, dans un rapport de cause à effet, uniformément rouge. Sauf Neuilly et quelques autres, mais personne à Neuilly, et pas plus du dehors, n’a jamais pensé qu’on y vivait en banlieue ; à Neuilly, on est à Neuilly et, naturellement, Neuilly ne se retrouve pas dans notre corpus.
Uniformément ouvrière, la banlieue, c’était vrai des 24 communes constituant la 1ère couronne que nous avons retenues, y compris celles de l’ouest qu’on imaginerait aujourd’hui bourgeoises de toute éternité : Issy-les-Moulineaux, Boulogne, Suresnes, Puteaux, Levallois…
Uniformément rouges ? Si telle est la couleur du Front populaire, le vote « Front populaire » aux législatives d’avril-mai 1936 étant le critère qui élimine du livre Neuilly d’un côté, et la circonscription de Vincennes, Saint-Mandé et Fontenay-sous-Bois de l’autre, les seules ayant voté autrement.
Mais dans ce rouge, il y a, sinon comme dans le gris 50 nuances, au moins plusieurs : Au sortir de la guerre de 14, le PS a gagné 24 villes de banlieue. Emmenées par Henri Sellier, maire de Suresnes, ces municipalités passent toutes au communisme lors du congrès de Tours, à l’exception de Puteaux (et de son maire, Lucien Voilin, qui finira « néo », voir plus bas). Dès la fin de 1922, un certain nombre des élus communistes refusent les 21 conditions imposées par la 3e Internationale et fondent une Union socialiste-communiste, dont le congrès constitutif se tient à Boulogne-Billancourt au printemps 1923. On y retrouve André Morizet, maire de Boulogne ; Justin Oudin, celui d’Issy-les-Moulineaux ; Émile Cordon, celui de Saint-Ouen ; Michel Georgen, celui d’Aubervilliers ; Charles Auray, celui de Pantin ; Eugène Boistard, celui du Pré-St-Gervais.
En 1929, d’autres, qui sont restés au PC, en sont exclus pour « tendance municipaliste électoraliste », dont, en banlieue, Charles Auffray, le maire de Clichy. Il fonde dans sa ville, avec Louis Laporte, maire de Saint-Denis, un démissionnaire celui-là, un Parti ouvrier-paysan qui, l’année suivante, fusionnera avec les socialistes communistes de 1923 dans un Parti d’unité prolétarienne, le PUP (les députés de cette tendance siégeant au parlement dans un groupe d’Unité ouvrière).
Voilà pour les scissions communistes. A la SFIO, vous avez les « néo-socialistes » qui, exclus fin 1933, fondent un Parti socialiste de France ; vous y retrouvez Émile Creps, le maire de Montrouge et Charles Auray, celui de Pantin. En 1935, ce PSdF fusionne avec de vieilles scissions de la SFIO, antérieures à Tours, dans une Union socialiste dont le congrès constitutif se tient à Pantin en novembre 1935, et dotée d’un périodique ayant pour directeur politique Marcel Déat.
Rendant compte des municipales de mai 1935, l’Humanité titre en Une : « “Vive la Ceinture rouge de Paris“. PC : 27 municipalités, SFIO : 9, pupistes et groupe de Saint-Denis : 5 ». Comme vous le voyez, le PUP est compté dans le Front populaire ; l’Union socialiste, fondée six mois après les municipales, s’en déclarera partie prenante également. « Groupe de St-Denis », désigne évidemment les partisans de Jacques Doriot.
L’année suivante, pour le premier tour des législatives de mai 36 : le quotidien fait figurer dans la liste des résultats du 1er tour, ceux du « renégat » Doriot, dans celle du 2ème tour, ceux de « Doriot (hitlérien) ». Doriot vient de l’emporter, de peu, par 11 607 voix contre 10 889, sur Fernand Grenier.

Il y a dans ces manifestations de « municipalisme électoralisme », dont on peut penser que la dénonciation n’était que l’expression d’un cours sectaire du Parti communiste, tout le problème de l’autonomie des élus par rapport à leur parti, son programme, et du même coup les promesses faites aux électeurs. Ce problème de la représentation ne se limite évidemment pas au niveau municipal, mais c’est bien à ce niveau-là que se constituent les clientèles et les fiefs.
A ce sujet, dans son livre de 1994, Paroles d’un maire, dix ans après son élection et deux ans avant qu’il ne rende sa carte du PC, Jean-Pierre Brard écrivait : « Nous vivons aujourd'hui un retour sur le local, sans qu’il s’agisse pour autant de « localisme » ou de passéisme. C’est un retour positif dans la mesure où il se démarque de la politique politicienne. Les uns et les autres s’attachent à donner forme à leur cadre de vie, c’est une avancée vers plus de citoyenneté. Je ne nie pas pour autant l’horizon limité constitué par la collectivité locale : les choix importants ont besoin d’être relayés au niveau de l’État »…

Dans le nuancier de la banlieue, on aura eu aussi ce croissant nord-est, passé au brun, qui amène à relativiser l’automaticité de l’équation « banlieue ouvrière = banlieue rouge ».
Jacques Doriot à la salle des fêtes de St-Denis; congrès de fondation du PPF. Gallica
C’est à Saint-Denis, dans l’actuel théâtre Gérard Philippe, que Doriot fonde à la fin de juin 1936  son Parti Populaire Français, le PPF. C’est à Aubervilliers que règne Pierre Laval, maire de la ville dès 1923, sur une liste d’Union fédérative regroupant des démissionnaires de la SFIO comme de la SFIC, et qui le restera sans discontinuer jusqu’à la guerre. Pantin est le fief de cette Union socialiste dont le journal, Front, a pour directeur politique Marcel Déat, même si le maire, Auray, mourra avant d’avoir eu l’occasion de se compromettre dans la collaboration. Laval finira devant un peloton d'exécution de la Haute Cour de Justice à la Libération, Doriot et Déat auront accompagné le gouvernement de Pétain jusqu'à Sigmaringen.
Ajoutons qu’à Montreuil, Fernand Soupé, le 1er maire PC de la ville, membre de son Comité Central, a démissionné du Parti fin 39, rejoint le PPF de Doriot, puis le POP (à ne pas confondre avec le 1er POP dont on a parlé plus haut) de Marcel Gitton, avant d’être mitraillé par les communistes fin 41 et de se retrouver hémiplégique. L’ex socialiste Georges Barthélémy, maire de Puteaux, tout aussi collaborationniste, sera abattu sur le chemin de l’hôtel de ville le 10 juillet 1944. Voilà le rouge bien souillé.

Quant au « Grand Paris », le second volet du titre, commençons par préciser que le livre n’en observe que la 1ère couronne. Le récent pic de pollution nous a rappelé, ou fait découvrir, que la circulation alternée réunissait en un tout unique Paris et cette 1ère couronne : c’est aux portes de nos (celles du livre) communes de banlieue que doivent s’arrêter les véhicules portant le mauvais numéro minéralogique. Parce que ces villes, ce sont celles où se prolongent les 13 lignes du métro, qui se sont trouvées « annexées » par le réseau souterrain sinon par décision administrative.  
Montreuil est un bon exemple de l’assimilation du premier cercle. En 1997, après un mouvement de protestation contre la loi (Jean-Louis) Debré sur l’immigration, initié par des cinéastes, le ministre à la Ville et à l’Intégration, Éric Raoult, écrit aux signataires du manifeste pour leur dire en substance : « allez donc habiter un mois aux Grands Pêchers, vous y découvrirez que les problèmes d’intégration, c’est pas du cinéma » ! Bertrand Tavernier et son fils Nils le prennent au mot et vont filmer pendant trois mois la vie des habitants de ladite Cité des Grands Pêchers. Un documentaire en est issu, qui aura pour titre De l’autre coté du périph’.
Cédric, aux Tavernier: « essayez de faire voir aux gens qu’on est quelqu’un et qu’on vaut quelque chose."
En 2006, huit ans après sa diffusion, L’Express titre « Montreuil, nid de bobos », explique que la ville est la « terre promise » des artistes parisiens, un Eldorado immobilier pour les familles de classes moyennes, un lieu de sortie branché ; en un mot, un « 21ème arrondissement », que d’autres périodiques comparent à TriBeCa, (le Triangle en dessous de Canal Street, à Manhattan), ou à Berlin.
Jean-Pierre Brard a joué très tôt le jeu de la « gentrification » et Montreuil est devenu le laboratoire du phénomène, qu’a étudié la thèse d’Anaïs Collet, Générations de classes moyennes et travail de gentrification, Université Lumière Lyon 2, 2010.

Une autre connotation de banlieue, c’est évidemment « immigrés » ; l’intégration du ministre Raoult, c’est eux qu’elle visait. Il y a eu un temps, où la banlieue rouge était le lieu de l’internationalisme prolétarien. Prenons le Red Star, de Saint-Ouen : c’est l’étoile rouge des Soviétiques, exprimée en anglais, pour un club de foot qui se fiche du nationalisme, comme on peut le voir : le 28 octobre 1934, le Red Star reçoit Mulhouse au stade Bauer. Les organisateurs, apprenant l’assassinat du ministre des Affaires étrangères, Louis Barthou, et du roi de Yougoslavie, Alexandre Ier, qui vient d’être perpétré à Marseille, demandent une minute de silence. Les tribunes répondent par des sifflets nourris. Ce que la revue communiste Sport commente ainsi à sa parution suivante : « Ils y regarderont sans doute à deux fois, à l’avenir, avant de tenter d’entraîner dans leurs pantomimes nationalistes les prolos de Saint-Ouen. »
L’hommage rendu à Rino Della Negra, en 2013, au cinéma l’Espace 1789, au stade Bauer, et au Mont Valérien

La présence des immigrés en banlieue est notable dès les années 20. La cartoucherie Gévelot, d’Issy les Moulineaux, va recruter directement à Marseille les rescapés du génocide arménien, auxquels elle signe des contrats d’un an. Et les autorités françaises dirigent d’elles-mêmes plusieurs milliers d’Arméniens sur Issy. Ils y retrouvent des Russes, des Espagnols, des Italiens dans le ghetto immigré de cette île Saint-Germain, si facilement inondable, à peine viabilisée, ou dans le bidonville de la rue Paul Bert. Issy-les-Moulineaux compte maintenant une rue d’Erevan, capitale de l’Arménie.
On connaît Les Ritals de Nogent, dont Cavanna a écrit la saga, ces Valnuresi de la région émilienne de Piacenza, qui seront remplacés sur les chantiers, après la 2ème guerre mondiale, par les Portugais rassemblés jusqu’en 1972 dans l’immense bidonville de Champigny. Début 1926, les métallurgistes italiens sont assez nombreux à Puteaux pour qu’on trouve dans l’Humanité des convocations en version originale pour des réunions ou meetings. 3 500 Italiens habitent Montreuil en 1931. A la même date, 8 500 Espagnols habitent (si le terme convient au bidonville des Francs-Moisins) la Plaine-Saint-Denis, une Petite Espagne dont le centre symbolique est la rue Cristino Garcia.
Nina Berberova nous a décrit les Russes blancs de Renault-Billancourt : « Un ouvrier sur quatre [Renault comptait alors 25 000 ouvriers et 3 000 ouvrières], était un ancien gradé de l’Armée blanche. Ils se tenaient droits comme des militaires et leurs mains étaient abîmées par le travail. (…) On savait qu’ils n’étaient pas des instigateurs de grèves et qu’ils s’adressaient rarement au fonds d’aide médicale de l’usine. Ils jouissaient d’une santé de fer acquise sans doute au cours de la Grande Guerre et de la guerre civile, et ils étaient particulièrement soumis à la loi et à la police. » Et on retrouvera ces Russes blancs, qui jouent facilement les jaunes, dans bien des entreprises de notre banlieue, à la Canalisation électrique de Saint-Maurice, par exemple, de l’autre côté de Paris.
Dès sa création en 1926, l’Etoile Nord-Africaine (ENA) est bien implantée à Clichy et Levallois, Puteaux et Billancourt. Ses réunions, « Chez nous », qu’on appelle aussi la « salle Coop » (c’est le restaurant coopératif de La Revendication, la fameuse Coop fondée par Benoît Malon), rassemblent souvent plusieurs centaines de participants. Le 5 août 1934, c’est à la Maison des syndicats du 28 rue Cavé, à Levallois, qu’apparaît pour la première fois au grand jour le drapeau algérien vert et blanc marqué d’une étoile et d’un croissant rouge, déployé devant 6 à 700 participants de l’assemblée générale annuelle de l’Etoile Nord-Africaine. C’est Émilie Busquant, la compagne de Messali Hadj, qui l’a confectionné.
Pendant le Front populaire, Messali Hadj fait le tour des usines occupées tout comme les leaders syndicaux ou politiques nationaux ; il y exprime la solidarité des travailleurs algériens avec leurs camarades français ; il assure qu’il fait confiance au gouvernement de Front populaire pour abroger, en Afrique du Nord, les lois d’exception, y établir les libertés démocratiques et l’égalité des droits sociaux.
Mieux, dans le Figaro du 12 novembre 1936, voilà qu’un article a ce chapeau : « Les Nord-Africains, troupes de choc du communisme, ne sont plus surveillés par la police parisienne. L'agitateur Messali se montre ouvertement à Paris. » On peut lire plus bas : « Chiappe signale au préfet de Police, par une lettre publique, que les usines de la Société Fulmen ont été occupées par une partie de ses ouvriers en grève. Les occupants sont pour la plupart nord-africains. Il en a été de même à l’usine Lebaudy [dans le 19e arrondissement]. (…) Des dizaines de milliers d’ouvriers algériens ou tunisiens tendent de plus en plus à devenir la troupe de choc éventuelle des révolutionnaires. C’est à eux, dans les usines occupées, que les ouvriers en grève ont confié, en maintes circonstances que je pourrais vous spécifier, la garde des directeurs et des ingénieurs séquestrés dans leurs bureaux. »
Au moment où paraît cet article, les Bougies de Clichy, sur ce même quai où se trouve, à l’autre extrémité, l’usine Fulmen, sont occupées depuis une semaine – depuis le renvoi de trois ouvrières pour une affaire ayant eu lieu en dehors de l’usine, et le refus du directeur d’accepter de se rendre à la commission des conflits. Le 23 novembre, le fils du patron, Paul Cusinberche, trésorier d’une section Croix-de-feu, tente de reprendre « son » usine à la tête d’une bande armée. Tahar Acherchour, gréviste algérien de 28 ans, syndiqué CGT, a le foie et l’intestin traversés par une balle. Transporté à Beaujon, il y meurt le lendemain. Sept autres grévistes ont été blessés.
L'Humanité du 30 novembre 1936. Gallica
Trois mille personnes crient leur indignation à la salle des Fêtes des allées Gambetta. Le 29 novembre, plus de 200 000 manifestants suivent le corps d'Acherchour de la maison des Syndicats rue Mathurin Moreau à la gare de Bercy, d'où il regagnera sa terre natale. En tête, 25 000 Nord Africains tenant les drapeaux de leur organisation, frappés de l'étoile et du croissant, le Comité du Rassemblement indochinois en France et l'Union des travailleurs nègres. Le premier groupe syndical, derrière, est celui des produits chimiques, avec Jean Poulmarc’h et Anselme Rosarde ; le Parti communiste est représenté par Marcel Cachin et Paul Vaillant-Couturier. Sur le large terre-plein au fond duquel stationne le wagon mortuaire, un délégué de l’Etoile Nord-Africaine a ces mots : « Le sang de Tahar scellera encore plus l'union des peuples de l'Afrique du Nord avec le peuple de France ! Ensemble, ils se libéreront de leurs ennemis communs ! » Henry Raynaud, secrétaire général de l'Union des syndicats de la région parisienne lui succède : « L'Union des syndicats, en défendant particulièrement les revendications de tous les travailleurs sans distinction de race, lutte énergiquement pour briser les chaînes qui pèsent sur les peuples nord-africains. Elle lutte pour la suppression du code de l'indigénat, le bénéfice des allocations familiales et des congés payés pour les Nord-Africains au même titre que pour les ouvriers ! » Gaston Monmousseau, Lucien Vandenbosch et André Ernoult des industries chimiques accompagneront le corps en Algérie jusqu’au cimetière de Sidi-Aïch.
Le 28 mai 1952, lors de la manif interdite contre « Ridgway la peste », quand le cortège parti des Quatre Chemins arrive au métro Stalingrad, Belaïd Hocine, ouvrier municipal d’Aubervilliers, est mortellement blessé par la police. Il est enterré le 13 juin à Aubervilliers. On peut constater dans le cortège imposant (le film de son enterrement est en ligne) la présence de nombreux travailleurs immigrés, maghrébins et noirs.
Lors des municipales de 1971, un ouvrier serrurier de 31 ans, Salah Kaced, est tué d’une balle de 9 mm, sept autres personnes sont blessées. Tous sont des colleurs d’affiches de l’ancien sénateur-maire de Puteaux, Georges Dardel, qui fut de la tendance « gauche révolutionnaire » de la SFIO et l’un des fondateurs, avec Marceau Pivert, du Parti socialiste ouvrier et paysan qui en dériva. Les dix-sept inculpés, dans cette affaire, sont tous des proches du maire Charles Ceccaldi-Raynaud, ancien socialiste. Quand L’Express, le Nouvel Observateur d’alors titrent sur « Une banlieue de série noire » ou « Chicago-sur-Seine », il ne s’agit ni de cités de la ceinture nord-est ni d’affrontements de dealers. Il n'y a pas de fumée sans feu, d’André Cayatte, et Adieu Poulet de Pierre Granier-Deferre sont l’écho à l’écran de cette guerre des maires. Beaucoup plus récemment, « “Dallas“ dans le 9-2 », du Point, décrivait les rapports du père et de la fille, nouvelle maire de Puteaux, et « Pyongyang-sur-Seine », du Canard enchaîné, la ville sous la férule de Joëlle Ceccaldi-Raynaud.

Le 17 octobre 1961, les Algériens ont reçu du FLN la consigne, pour boycotter le couvre-feu, de défiler, en famille, sans arme d’aucune sorte et habillés correctement, ceux de la banlieue nord-est sur les Grands Boulevards, pendant que la banlieue ouest fera de même sur les Champs-Élysées et la banlieue sud sur les boulevards Saint-Michel et Saint-Germain. Les corps de nombre d’entre eux seront jetés dans la Seine du haut des ponts de Neuilly et de Clichy.
Le 17 octobre 2011, Mohamed Ghafir, ancien responsable du FLN pour la banlieue nord, s’est vu remettre la médaille de citoyen d’honneur de la ville de Clichy des mains du maire, Gilles Catoire. « C’est la première fois qu’une distinction de cette nature est offerte à un citoyen algérien par une autorité française, et pour des faits de résistance contre la répression et les massacres du pouvoir colonial de l’époque. »

Les immigrés luttent, et tombent au combat. L’intégration passe par les usines et le militantisme syndical et politique ; elle est sociale autant que spatiale. La différence avec l’époque récente, c’est que les mesures, nationales, prises pour « réussir » l’intégration ne portent plus que sur l’espace, à grand renfort de rénovation urbaine et de démolition/reconstruction du logement social. C’est sans doute qu’à partir du milieu des années 1970, les usines ont fermé et qu’a disparu avec elles la culture ouvrière qui s’y formait et se vivait dans les banlieues. Le logement social, la mixité sociale qu’on y prône à chaque nouvelle loi, n’empêchent pas que le sentiment d’appartenance commune ne réside plus désormais dans la condition ouvrière mais dans la seule expérience du racisme et des discriminations.

A une délégation des Soviets de Moscou, venue visiter en novembre 1925 la commune qui s’appelle désormais « Boulogne-Billancourt », André Morizet expliquait, sous les portraits de Lénine et de Trotski accrochés aux murs de son cabinet (il avait fait le voyage en URSS, en avait tiré un livre, qu’il leur offre : Chez Lénine et Trotski), que cette « municipalité ouvrière [a été] conquise sur la bourgeoisie conservatrice pour en faire une cité commode et agréable à vivre pour les travailleurs de tous pays qui l'habitent ». Une majorité de ses travailleurs n’y habitaient pourtant pas : plus de la moitié de ceux de Renault, les enquêtes le montrent, et près des deux-tiers du personnel des huit plus grosses entreprises de la ville. Pour qu’ils y habitent, il aurait fallu construire, mais s’il a déterminé la place des immeubles locatifs dans un zonage tripartite, - du nord au sud, habitat individuel, collectif, et usines -, le maire n’en a pas fait construire. L’historien Pascal Guillot relève que le bilan préélectoral de la section socialiste de Boulogne (Morizet a fait retour, en 1928, à la SFIO), Quinze ans d’administration ouvrière (1919-1935), ne comporte pas une ligne sur le logement social. Et en effet, c’est l’office d’HBM de la Seine, et non la ville, qui est responsable du seul grand ensemble de quelque importance qui ait été réalisé, avec son millier d’appartements. Conçu par l’architecte Joseph Bassompierre sur les squares de l'Avre et des Moulineaux, il a été édifié sans respect du zonage, sur le terrain d’un ancien dépôt de tramways. « Morizet, assure Pacal Guillot dans les Cahiers d’Histoire, bien que socialiste, veut construire le moins possible d’Habitations à Bon Marché dans sa commune, évitant que celle-ci ne se prolétarise et ne devienne à terme un bastion ouvrier. » Le maire a préféré faire venir le métro, 1ère prolongation d’une ligne en banlieue, épargnant aux ouvriers de marcher depuis la porte Saint-Cloud.
« Une cité commode et agréable à vivre pour les travailleurs de tous pays qui l'habitent », selon les termes de Morizet, c’est en tout cas une sacrée évolution par rapport à ce qu’à l’automne 1900, dans la salle des fêtes de la mairie d’Ivry, le congrès du Parti Ouvrier Français (marxiste, de tradition guesdiste), se fixait comme objectif : « Il n’y a pas et ne saurait y avoir de socialisme communal. Tout ce que peuvent et doivent par conséquent les municipalités arrachées à la bourgeoisie par le Parti socialiste, c’est armer la classe ouvrière pour la lutte défensive et offensive à laquelle elle est condamnée en mettant à la charge de la commune les enfants, les vieillards et les invalides du travail ; en réalisant, en un mot, les améliorations de détail qui peuvent augmenter la liberté d’action des travailleurs. »
Le seul ensemble HBM de Boulogne était donc dû à l’Office départemental de la Seine, à l’initiative de quinze cités jardins en banlieue. A la tête de l’office, Henri Sellier. A Suresnes, après qu’il avait procédé à un zonage rigoureux, l’agrandissement des usines existantes et l’implantation de nouvelles devaient éliminer les habitations éparses de la zone manufacturière. Il faudrait en reloger les habitants, et loger les nouveaux qu’amènerait la poursuite de l’expansion industrielle. A cet effet, Suresnes rachète entre Rueil et Saint-Cloud les quarante-deux hectares de l’ancienne ferme impériale de la Fouilleuse, afin d’y construire une cité-jardin susceptible d’accueillir ouvriers non qualifiés comme ingénieurs et techniciens.
La Cité-jardin, projetée en 1915, sort de terre à partir de 1919. Cet ensemble architectural novateur, destiné à accueillir entre 8 000 et 10 000 habitants, se caractérise par la mixité sociale que permettront HBM, “HBM améliorées“, (toutes munies du chauffage central et de salles de bains), enfin pavillons, et la présence de nombreux équipements publics (2 établissements de lavoirs et bains-douches, un centre municipal de puériculture avec consultation de nourrissons, un dispensaire, une maison de retraite, une école de plein air pour les enfants tuberculeux ou souffrant d’affections respiratoires ; un théâtre de verdure et une grande piscine sont prévus, pour ne rien dire des commerces de proximité, centre culturel, espaces verts et lieux de culte. Sa réalisation, confiée à l’architecte Alexandre Maistrasse, s’organise autour de deux axes principaux perpendiculaires N-S et E-O, bordés d’arbres. Achevée en 1956, la Cité-jardin compte alors 3 297 logements, dont 170 pavillons (3 045 logements aujourd’hui du fait de la reconfiguration lors de la réhabilitation réalisée entre 1985 et 1996 par l’OPHLM des Hauts-de-Seine).
Le professeur Castellani, directeur de l'École d'Hygiène et de médecine tropicale de Londres, visite les installations d'hygiène de Suresnes, en 1937. Gallica
Enfin, à l'extrémité de cette cité-jardin, - je cite ici la revue Urbanisme de janvier 1935 -« pour les familles, souvent nombreuses, qui ont révélé une éducation sociale douteuse et qui ont besoin d'être observées et améliorées avant d'être introduites dans un milieu normal », sera construit un immeuble spécifique, « conçu de façon à éviter les dépenses onéreuses d'entretien qu'entraîne fatalement l'occupation de locaux par de telles familles, et à les maintenir, malgré elles, dans un état d'hygiène satisfaisant. »
Ce bâtiment de « quarantaine », comme le fait que l’office d’HBM, par le contrôle rigoureux des talons des tickets de bains-douches, s’assure de leur fréquentation suffisante par les locataires dont les appartements en sont dépourvus, ont conduit l’historien Roger-Henri Guerrand à définir la « doctrine de Suresnes »  comme un « instrument de normalisation et de moralisation du prolétariat ».

Aucun des sujets passés en revue n’est exposé dans le livre de cette manière systématique ; chaque élément y vient, à son heure, à sa place dans le portrait et l’histoire de telle ou telle ville particulière. Et c’est donc par une invitation au voyage, dans cette ex banlieue déjà Paris plus grand, que je voudrais terminer. Ce voyage, je vous le conseille naturellement à pied, en vélo, ou en bus, mais puisqu’on évoquait au début la pollution automobile et la circulation alternée, il est un roman d’Octave Mirbeau moins connu que son Journal d’une femme de chambre, c’est, paru en 1904, La 628-E8, n° d’immatriculation de sa voiture. Le livre est dédié à Fernand Charron, son constructeur. L’usine Charron-Girardot-Voigt, 400 ouvriers, était rue Ampère, à Puteaux. Et si Renault, Citroën sont de plus gros symboles de la construction automobile en banlieue, c’est à Puteaux que la bagnole est entrée en littérature. « Elle m’est plus chère, plus utile, plus remplie d’enseignements que ma bibliothèque, où les livres fermés dorment sur les rayons, que mes tableaux, qui, maintenant, mettent de la mort sur les murs, tout autour de moi, avec la fixité de leurs ciels, de leurs arbres, de leurs eaux, de leurs figures… Dans mon automobile j’ai tout cela, plus que tout cela, car tout cela est remuant, grouillant, passant, changeant, vertigineux, illimité, infini… J’entrevois, sans en être troublé, la dispersion de mes livres, de mes tableaux, de mes objets d’art ; je ne puis me faire à l’idée, qu’un jour, je ne posséderai plus cette bête magique, cette fabuleuse licorne qui m’emporte, sans secousses, le cerveau plus libre, l’œil plus aigu, à travers les beautés de la nature, les diversités de la vie et les conflits de l’humanité. »