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SOUS LE PONT MARIE PASSE LA REINE


Ce billet est né d’une question inattendue : « Qu’avez-vous à dire sur le pont Marie ? » Sur le pont lui-même, peu de choses, sinon qu’il ne fut qu’un élément d’un programme urbanistique, celui de l’île Saint-Louis, surgie pourrait-on dire des flots un beau matin, toute habillée déjà de ses rues et de ses maisons, là où il n’y avait auparavant, de part et d’autre d’un canal, que du linge blanchissant sur pré et des vaches au pâturage. Lotie en un temps très court par un maître maçon, Christophe Marie, et ses deux associés, François Le Regrattier, trésorier des Cent-Suisses de la garde, et L. Poulletier, commissaire ordinaire des guerres, ses bâtiments sont dus pour l’essentiel, de surcroît, à un unique architecte, Louis Le Vau, qui y est à lui seul l’auteur d’une bonne vingtaine de maisons de rapport (dont trois pour lui-même), d’une demi-douzaine d’hôtels prestigieux du côté est, du pont de la Tournelle, des maisons posées sur le pont Marie (dressées par le charpentier Claude Dublet), et de l’aspect final des quais. Sans compter que son frère cadet a conçu quelques-unes des constructions de l’autre extrémité de l’île. Enfin, le principal client de Le Vau, Nicolas Lambert « le Riche », outre le magnifique hôtel qui porte toujours son nom, a été le commanditaire de quatorze autres bâtiments de l’île.
Pareille homogénéité, ce qui se dit, en langue classique, respect de la règle des trois unités, de style, de temps et de lieu, a dû rendre jaloux les dramaturges du Grand Siècle. Une plaque rappelle désormais que « le 11 octobre 1614, la première pierre de ce pont fut posée par le jeune Louis XIII et sa mère, Marie de Médicis, en présence du prévôt des marchands, Robert Miron. » Quand débute le règne personnel de Louis XIV, en 1660, l’île Saint-Louis est achevée dans sa perfection. Seul accroc au programme, une crue a emporté, le 1er mars 1658, en pleine nuit, deux arches du pont Marie côté île et une soixantaine d’habitants des vingt maisons perchées dessus. La partie écroulée sera reconstruite en 1667 mais sans habitations sur le tronçon refait, et le pont en gardera l’aspect ébréché que montre une toile de Raguenet près de cent ans plus tard.
Le pont Marie par Raguenet, 1757. En amorce, le pont Rouge, futur pont Saint-Louis
Reste que l’histoire d’un pont, c’est peut-être, plus que celle de sa construction, celle de ceux qui sont passés dessus, ou dessous. L’île Saint-Louis étant neuve dans l’histoire de Paris, et la vieille aristocratie déjà pourvue de nobles demeures, ce sont de nouveaux riches qui s’y installent, financiers et magistrats – le Palais n’est pas loin –, ou, par exemple les fils de Gruÿn, le tavernier de cette Pomme de pin de la rue de la Juiverie, dans l’île de la Cité voisine, où fréquentent Molière, Boileau, La Fontaine et Racine. Philippe Gruÿn est au 32, quai de Béthune, (alors quai « des Balcons », Le Vau ayant suggéré que tous les hôtels de ce côté en soient dotés, et le fer forgé en remplacement des balustrades de pierre d’autrefois en fait de longues coursives au-dessus du fleuve.) Charles Gruÿn, dit des Bordes, (qui tombera en même temps que Fouquet), habite, au 17, quai d’Anjou, l’hôtel dit aujourd’hui de Lauzun pour avoir été revendu au marquis de Lauzun par le fils de Charles en 1682. Mais on supposera que les fils du tavernier, question d’habitude, regagnent leur domicile depuis l’île de la Cité, après avoir été saluer papa, par le pont Saint-Louis.
Philippe de Champaigne, qui eut son atelier, durant une bonne douzaine d’années, au premier étage, en fond de cour du côté gauche, du 15, quai de Bourbon, dans la mesure où il travailla durant cette période aussi bien au Val de Grâce et à Port-Royal qu’aux Tuileries, a dû emprunter largement le pont de la Tournelle, au moins autant que son opposé. On ne retiendra donc ni l’un ni les autres parmi les fouleurs de pont Marie qui nous intéressent : ceux qui l’empruntent sinon exclusivement du moins principalement.
Voltaire, par exemple. « Mme du Châtelet, écrit-il, vient d’acheter une maison faite pour un souverain qui serait philosophe : elle est heureusement dans un quartier éloigné de tout, c’est ce qui fait qu’on a eu pour 200 000 francs ce qui a coûté 2 millions à bâtir et à orner ». Cette maison, c’est l’hôtel Lambert bâti par Le Vau, orné par Charles Le Brun, dont la galerie est la première œuvre monumentale, et Eustache Le Sueur, qui en peignit le vestibule de l’escalier, le Salon des Muses comme le Cabinet de l’Amour. Quand Voltaire y vient, c’est de Cirey, dans la Haute-Marne, de l’est donc, par la rive droite.
La galerie de l'hôtel Lambert, par Le Brun. Gravure de Bernard Picart. Gallica
« Éloigné de tout », c’est dire seulement que le quartier n’est pas à la mode. Il ne l’est pas devenu sous la Restauration. Imaginer là une boutique semble une véritable gageure. Et pourtant… « Par un beau jour de juin [entre 1818 et 1823, dates de l’action du roman], en entrant par le pont Marie dans l’île Saint-Louis, [César Birotteau] vit une jeune fille debout sur la porte d’une boutique située à l’encoignure du quai d’Anjou. Constance Pillerault était la première demoiselle d’un magasin de nouveautés nommé « Le Petit-Matelot », le premier des magasins qui, depuis, se sont établis dans Paris avec plus ou moins d’enseignes peintes, banderoles flottantes, montres pleines de châles en balançoire… Le bas prix de tous les objets dits Nouveautés qui se trouvaient au Petit-Matelot lui donna une vogue inouïe dans l’endroit de Paris le moins favorable à la vogue et au commerce. »
Quand on ne la voit pas avec les yeux de l’amour, ceux de César Birotteau, frappé d’un immédiat coup de foudre, l’île semble bien dépourvue d’attraits. « Si vous vous promenez dans les rues de l’île Saint-Louis, ne demandez raison de la tristesse nerveuse qui s’empare de vous qu’à la solitude, à l’air morne des maisons et des grands hôtels déserts. Cette île, le cadavre des Fermiers généraux, est comme la Venise de Paris », écrit Balzac dans un autre de ses romans, Ferragus. L’expression « cadavre des Fermiers généraux » fait allusion à ce qu’en 1719, la Ferme générale s’était installée à l’hôtel de Bretonvilliers, à la pointe amont de l’ile, devant un grand jardin à la française en terrasse. « Là, ils étudient l’art de donner au pressoir du sang du peuple une force plus comprimante », devait écrire Louis Sébastien Mercier.
Cette île sépulcrale est pourtant la terre où revit, en exil, la nation polonaise après le soulèvement de 1830 : le prince Adam Czartoryski, président du gouvernement provisoire, va racheter l’hôtel Lambert, tandis que, diagonalement opposée au Petit-Matelot, à l’autre bout de la rue des Deux-Ponts, donc près de celui de la Tournelle dont les fouleurs sont hors sujet, s’ouvre l’Académie polonaise des Sciences et des Arts, avec sa bibliothèque que dirige le poète Adam Mickiewicz au verbe messianique.
De qui peut-on dire avec certitude qu’il passe le pont, le nôtre, celui de Marie, dans ces années-là ? Le peintre et le modèle. Le peintre habite l’île, le modèle le Marais, il se sont connus à mi-chemin dans ce bal, à côté du passage Charlemagne, que l’on appelle la Reine ou la Dame Blanche, le bal des Acacias ou, dans le monde des collégiens, l’Astic. Son public, nous dit Victor Rozier dans Les bals publics à Paris (1855), « était presque exclusivement composé d’artistes et de jeunes israélites qui habitaient le quartier Saint-Antoine. Celles-ci n’avaient guère d’autre pratique de leur religion que de se recréer le jour du sabbat en se livrant au plaisir de la danse. Elles étaient couturières ou blanchisseuses, passementières ou brunisseuses ; mais bientôt elles quittaient le giron paternel et professaient un métier que leur type et leurs perfections physiques leur permettaient d’exercer. Elles étaient modèles. » « C'était, écrit Charles Virmaître dans son Paris oublié (1886), le rendez-vous des grands peintres, qui venaient là pour y chercher des modèles. Chacun sait que le quartier était et est encore peuplé d'israélites. »
Marix, de son vrai nom Joséphine Bloch, a 15 ans quand elle pose devant Ary Scheffer, en 1837, pour deux tableaux inspirés par le Wilhelm Meister de Goethe. Son père est marchand. Elle a grandi, comme ses deux sœurs cadettes qui seront modèles à sa suite, dans les environs de la synagogue située alors rue du Temple (entre les rues ND de Nazareth et du Vertbois). Boissard de Boisdenier, de neuf ans son aîné, est déjà l’auteur d’un Épisode de la retraite de Russie, exposé au Salon de 1835. Il est installé 3, quai d’Anjou quand il évoque pour la première fois, dans un billet à Théophile Gautier, la jeune modèle connue à l’Astic. « Dante avait Béatrix / Mais Boissard a Marix », écrira Pétrus Borel cinq ou six ans plus tard.
Le peintre Charles François Daubigny, longtemps l’élève de son père au 54, rue Vieille-du-Temple, vient bientôt s’installer 13, quai d’Anjou. Avec ses camarades Louis Joseph Trimolet, Louis Charles Auguste Steinhell, Ernest Meissonier et le sculpteur Geoffroy-Dechaume, il a signé une convention : chacun, à tour de rôle, bénéficiera d’une année pleine pour se consacrer à son œuvre, entretenu par les autres qui se livreront pour cela à des besognes alimentaires.
L'hôtel de Lauzun vers 1900 par Atget. Gallica
A l’automne 1844, Marix prend son indépendance et, se rapprochant de son amant, loue une pièce sur cour à l’hôtel de Lauzun, dit maintenant Pimodan, où elle se déclare « fleuriste ». Au début d’avril 1845, le couple s’installe à l’étage noble du prestigieux hôtel. Daumier, qui s’est marié, vient habiter avec son épouse 9, quai d’Anjou. Daubigny laisse son appartement à Geoffroy Dechaume et passe 27, quai Bourbon

L’île des rêves sans sommeil

On a vu le fantasque Baudelaire au rez-de-chaussée du 10, quai de Béthune, dans une pièce unique, très haute. Le temps d’installer sa « Vénus noire », Jeanne Duval, et la blonde soubrette de celle-ci, au 6, rue de la Femme-sans-Tête (aujourd’hui rue Le Regrattier), il a disparu. On le voit réapparaître 17, quai d’Anjou, à l’hôtel Pimodan, dans deux pièces et un cabinet sous les combles, éclairés d’une seule fenêtre aux carreaux dépolis jusqu’aux avant-derniers, de sorte que ne soit visible que le ciel et rien d’autre !
À la même époque, « plutôt l’air d’un neveu qui va dîner chez sa vieille tante », Théophile Gautier se glisse « un soir de décembre, obéissant à une convocation mystérieuse, rédigée en termes énigmatiques compris des affiliés, inintelligibles pour d’autres », dans le même hôtel Pimodan de ce « quartier lointain, espèce d’oasis de solitude au milieu de Paris, que le fleuve, en l’entourant de ses deux bras, semble défendre contre les empiétements de la civilisation ».
« Assurément, les gens qui m’avaient vu partir de chez moi à l’heure où les simples mortels prennent leur nourriture ne se doutaient pas que j’allasse à l’île Saint-Louis, endroit vertueux et patriarcal s’il en fut, consommer un mets étrange qui servait, il y a plusieurs siècles, de moyen d’excitation à un cheik imposteur pour pousser des illuminés à l’assassinat ».
Pendant que Gautier monte les escaliers, Baudelaire descend, « petite moustache et admirablement vêtu », vers le plus bel et plus grand appartement de l’hôtel, celui de Boissard de Boisdenier et de Marix où, autour d’un clavecin peint par Watteau, le club des Haschischins réunit ce soir-là Balzac, Delacroix et un médecin aliéniste de Bicêtre venu étudier la production de rêves sans sommeil, le Dr Moreau, en tout, une douzaine de personnes.
Aux heures moins sombres, et à la saison plus douce, Daumier, de son dernier étage du 9, quai d’Anjou, près de l’hôtel Lambert où, chez le prince Czartoryski, la musique que jouait Chopin entretient l’espérance, peut voir entrer à l’hôtel Pimodan Apollonie Sabatier et quelques dames de petite vertu quittant en peignoir l’école de natation très à la mode des « Bains de l’hôtel Lambert », mêlées aux clients d’Arondel, le marchand d’antiquités du rez-de-chaussée, qui ruine Baudelaire en lui vendant de faux Bassan.
Chopin à l'hôtel Lambert, Teofil Kwiatkowski. Wikipédia
« Pomaré en grande toilette, cherchant des appartements, entre un jour, guidée par la portière… », commence Théodore de Banville, mais terminons avec la reine du bal Mabille les allées et venues à l’hôtel Pimodan.
Marix en sort, pour s’arrêter deux maisons plus loin, au n° 13, pousse la porte du sculpteur Geoffroy de Chaume, impatient de prendre des moulages de son corps si parfait.
L’endroit n’est peut-être pas aussi « vertueux et patriarcal » que l’affirme Gautier. Mais il serait abusif de profiter de ce que Jean Wallon, l’un des modèles du philosophe Colline dans les Scènes de la vie de bohème et l’un des personnages représentés dans la Brasserie Andler peinte par Courbet, habite à l’autre bout de la rue Saint-Louis-en-l’île pour en faire un fief des bohémiens.
L’île a son côté industrieux : derrière chez Jean Wallon, l’entreprise de Boutarel emploie, depuis le début du siècle, cinq cents ouvriers à la fabrication d’indienne et à la teinture d’étoffes, et quand Roger de Beauvoir donne à un cocher – la passerelle Damiette existe, à l’est de l’île, depuis 1838, mais avec trois mètres de largeur, elle est réservée aux piétons -, l’adresse de l’hôtel de Pimodan, il s’entend répondre : « Vous voulez dire l’hôtel des teinturiers ? Je passe souvent par là, et je vois couler devant cette maison des ruisseaux de toutes couleurs ». Effectivement, « une fumée épaisse, nauséabonde, s’échappait des caves aux larges portes ouvertes sur le quai d’Anjou comme autant de vomitoires » ; ce n’était pas celle du haschisch.
Après la promiscuité du garni, le maçon limousin Martin Nadaud partage 23, rue Saint-Louis-en-l’Ile, « une assez vaste chambre » du 3ème étage, dans le bâtiment du fond de la cour, avec Jacques Lafaye, et Jean Roby, deux des pays que son père a mis à ses trousses. Après sa journée de chantier, il y donne des cours, de 8 heures à 10 ou 11 heures du soir, à 14 ou 15 élèves, auxquels il apprend à lire dans les Paroles d’un croyant, de Lamenais, et dans les brochures “les plus révolutionnaires” qu’il achète chez le libraire Rouanet, rue Joquelet (aujourd’hui rue Léon-Cladel, 2e arrondissement).

Le Conseil municipal chez les haschischins

Boutarel parti à Clichy avec son usine, on ouvre sur son terrain, en 1846, une rue dont le nom rappelle sa présence. C’est la première fois depuis deux cents ans, depuis sa création donc, qu’on touche à l’île Saint-Louis, ce conservatoire de l’urbanisme du XVII siècle. Ce n’est malheureusement pas la dernière. Le XIXe finissant, en deux coups de machette terribles, tranche les deux pointes de l’île comme on étête un poisson sur une plage tropicale : c’est la rue Jean-du-Bellay, en prolongement du pont Louis-Philippe, puis, bien plus grave, les ponts de Sully qui fauchent l’hôtel de Bretonvilliers, le Topkapi de notre Corne d’Or, comme disait à peu près Tallemant des Réaux. Il y a maintenant tellement de ponts qu’il est hasardeux de parier par où passent les habitants et leurs visiteurs.
Dans l’île mutilée, Émile Bernard, « élève et maître » de Gauguin, occupe à présent l’ancien atelier de Philippe de Champaigne. Camille Claudel a le sien à deux maisons de là, dans la cour de l’hôtel de Jassaud. On l’en arrache en 1913, pour l’interner. À la fin de l’été, Louise Faure-Favier entraîne Guillaume Apollinaire, Marie Laurencin et quelques amis dans une escapade normande ; l’abbaye de Jumièges et Villequier ne sont qu’un prétexte, le but réel est de réconcilier les amants désunis. Quand elle regagne tristement le quai de Bourbon, la journaliste a constaté que c’était peine perdue.
Dans cette « maison du Centaure », comme on appelle parfois l’hôtel du n°45, à la pointe d’une île qui évoque irrésistiblement un bateau, il n’est bientôt question que de navigation… aérienne. Au troisième étage, Louise Faure-Favier rédige les premiers Guides des voyageurs aériens, consacrés chacun à une ligne : Paris-Bruxelles-Amsterdam, Paris-Lausanne, Paris-Londres, Paris-Prague-Varsovie ! Au premier étage, la princesse Bibesco a un mari qui est l’une des figures de l’aéronautique naissante, et un amant, lord Thomson of Cardington, pionnier des dirigeables géants, qui va disparaître  avec l’un d’eux. L’île Saint-Louis est devenue bigrement moderne.
Les convives viennent-ils du faubourg Saint-Honoré ou du faubourg Saint-Germain, par notre pont Marie ou par le pont de la Tournelle aux « jolis dîners » que le baron Pichon, son nouveau propriétaire, donne à hôtel de Lauzun : « Il s’est ruiné, écrit Gabriel-Louis Pringué, en réparant ce merveilleux petit palais, témoin des amours de la Grande Mademoiselle et de Lauzun. Il n’avait jamais pu arriver à terminer le grand escalier d’honneur, et il avait imaginé un escalier de fortune qui faisait l’effet d’une passerelle couverte de précieux tapis, tendue de tapisseries de haute lice. Sur chaque marche se tenait un valet en habit à la française avec perruque à marteau et catogan de soie noire. La société en était particulièrement choisie et je me rappelle toujours la marquise de Talhouet-Roy qui avait l’air d’un tableau de Nattier et s’habillait comme tel, entrant avec ses deux filles si belles, la marquise de Nicolay et la vicomtesse de Rohan qui me furent de bien chères amies ».
Déjà, c’est le temps du charleston, et Louis Aragon habite chez Nancy Cunard, l’appartement du 1, rue Le Regrattier, sa petite salle à manger donnant sur la rue étroite, où l’on déjeune aux chandelles en plein midi et, dans la chambre à coucher, « le quai, la Seine, le cri égorgé des remorqueurs, le soleil qui descend du Panthéon comme un chien jaune », qu’il décrira dans Blanche ou l’Oubli ; « C’était notre musique à nous ». Vers l’aval, « la rive se termine par un bouquet d’arbres, et un tournant solitaire et triste où viennent s’accouder les amoureux et les désespérés », écrivait-il dans Aurélien ; il le savait pour avoir été l’un et l’autre.
Le Petit-Matelot a prospéré, dans l’une des maisons construites par Le Vau, de 1790, date de sa création, à 1932, quand l’élargissement de la rue des Deux-Ponts fait disparaître les maisons anciennes sur tout un côté et frappe l’autre d’alignement. Malgré quoi, l’île Saint-Louis reste, avec le Marais et le faubourg Saint-Germain, un ensemble relativement épargné.
Marie Curie, née Sklodowska, qui vécut vingt-deux ans à l’hôtel Viole du 36, quai de Béthune, jusqu’à sa mort, en 1934, n’a pas connu le pillage, pendant l’Occupation, de la majeure partie des richesses de cette Bibliothèque polonaise où Rosa Luxembourg, dans les années 1890, travaillait tous les jours à sa thèse. Après la deuxième guerre mondiale, l’hôtel de Lauzun est remis en état : « Il constitue maintenant, écrit alors le préfet de la Seine, la demeure d’apparat du Conseil municipal qui, dans un cadre évocateur et riche de souvenirs historiques, y organise ses réceptions les plus importantes ».
L'hôtel de Lauzun à l'été 2014.
Et il y conduit ses hôtes de marque à bord de la vedette de prestige dont la préfecture de police s’est dotée. Le samedi 15 mai 1948, pour la première fois, le préfet de police et Pierre de Gaulle, président du Conseil municipal depuis huit mois et frère du Général, accueillent à l’embarcadère d’Iéna la princesse Élisabeth d’Angleterre et le duc d’Édimbourg et, en dépit du temps orageux qui menace, leur font remonter la Seine jusqu’à l’île Saint-Louis au milieu d’une foule énorme et enthousiaste, massée sur les deux rives – par prudence, la police a fait évacuer les ponts.
Le 25 mai 1950, le président de la République et Mme Vincent Auriol accompagnent sur la Seine la reine Juliana et le prince des Pays-Bas. Cette fois, la Préfecture a fait le vide sur le parcours fluvial. À l’escale de l’Hôtel de Ville, il y a néanmoins beaucoup de monde pour saluer les souverains. Du coup, bousculant l’itinéraire prévu, le préfet fait faire à la vedette le tour des îles, et passer la reine sous des ponts ouverts au public comptant sur l’effet de surprise pour déjouer un geste de malveillance toujours possible.

Tous en Seine


Avant la Seine où Paris se mire, la Seine vers laquelle les façades se tournent jusqu’à en oublier, derrière elles, toute contrainte d’équerre, il y a la Seine que l’on travaille, que l’on fend, que l’on bat, que l’on mange et que l’on boit. Une Seine aux berges hérissées de pontons en dents de peigne, au bout desquels les porteurs d’eau tentent de prémunir leurs seaux de la vase du bord et, entre ces pontons, des attelages qui reculent, munis de barriques d’une capacité plus grande. Une Seine où l’on pêche, une Seine où le poisson frétille partout dans les viviers, et s’y vend. On n’imagine plus aujourd’hui la quantité de poisson consommée, qu’imposait la stricte observance des jours maigres et du Carême. La seule chambre spécialisée, des sept qui composent le Parlement de Paris, est celle de la Marée, et c’est le poisson, l’assiette fiscale sur laquelle se bâtit la ville. François Ier confirme en 1530, et pour six ans, « l’aide de 6 deniers sur le poisson vendu en la ville et faubourgs de Paris, 20 sols sur le thon blanc, maquereaux et poissons salés », accordée par son prédécesseur pour « fortification des fossés, quais de cette ville ».
En 1583, reconstitution de Hoffbauer, éd. de 1875-1882. Gallica
Les pompes élévatrices accrochées aux ponts battent le fleuve sans relâche de leurs roues à aubes, celle de la Samaritaine, au Pont-Neuf, depuis Henri IV ; celles du Grand et du Petit Moulins, aux deuxième et troisième arches en partant de la Ville, côté aval du pont Notre-Dame, depuis Louis XIV. Et les moulins à farine, amarrés dans le courant, pétrissent pareillement le flot, et aussi les bras des lavandières. « Il y avait grand vacarme de blanchisseuses, elles criaient, parlaient, chantaient du matin au soir le long du bord, et y battaient fort le linge, comme de nos jours », écrit Hugo. “Comme de nos jours“, c’est-à-dire en 1831, tandis que le passé qu’évoque Hugo est celui de 1482. « Ce n’est pas la moindre gaieté de Paris. »
Ajoutons, sur « la “nourricière Seine”, comme dit le père Du Breul », que cite Hugo, quantité de ports où abordent les bateaux avalants, qui peuvent atteindre facilement toutes les berges du « trapèze central de la Ville », tandis que les navires montants s’arrêtent à sa lisière, avant le Pont-Neuf, seuls des produits manufacturés de haute valeur, en provenance de Normandie ou de la Manche, pouvant supporter les coûts d’un halage à contre-courant.
Côté Ville, « le quai avec ses mille boutiques et ses écorcheries saignantes », ses tanneurs et teinturiers qui ne partiront pour la Bièvre qu’après 1673, et les sergents racoleurs qui les remplacent sous la Régence ; le pittoresque quai de Gesvres, entre pont Notre-Dame et Pont-au-Change, posé sur des arcades pour ne pas rétrécir le lit du fleuve, au haut duquel Rose Bertin, la modiste de Marie-Antoinette, a sa première boutique jusqu’en 1772.
Le côté Université « était le moins marchand des deux, les écoliers y faisaient plus de bruit et de foule que les artisans, et il n’y avait, à proprement parler, de quai que du pont Saint-Michel à la tour de Nesle. Le reste du bord de la Seine était tantôt une grève nue, comme au-delà des Bernardins, tantôt un entassement de maisons qui avaient le pied dans l’eau, comme entre les deux ponts ».
On n’oubliera pas les bains flottants, bains chauds ou étuves, dont on compte une dizaine à la fin du règne de Louis XVI ; et, plus tard, les bains froids ou écoles de natation qui fleurissent sous le Second Empire : Bains du Pont-Royal, Bains Henri-IV, quai du Louvre ; Bains de la Samaritaine et, pour les femmes, Bains des Fleurs, au port de l’École.

La Seine publique et le bassin royal
Le 24 mars 1722, en l'honneur du mariage espagnol de Louis XV, qui finalement n'aura pas lieu. Vue prise depuis le Louvre. Gallica
Dans cette Seine industrieuse, ce fleuve du quotidien, celui des harengères et des crocheteurs, Louis XIV a pourtant su isoler une naumachie, une scène de grand opéra, en demandant à Jules Hardouin-Mansart et Jacques-Ange Gabriel ce pont Royal inutile à la circulation, situé non dans le prolongement d’une rue, mais dans celui du palais des Tuileries, au bout du Pavillon de Flore, simple balcon au-dessus du bassin dont il trace le quatrième côté, face au Pont-Neuf, entre le Louvre, rive droite, et le collège des Quatre-Nations sur l’autre. Ici, pour le mariage prévu avec l’infante d’Espagne, lors des naissances du duc de Bourgogne ou du duc de Bretagne, dix mille lampes font de la grande galerie du Louvre l’astre même du Roi-Soleil, tandis qu’au-dessous, sur le fleuve, flottent palais allégoriques aux colonnes et portiques surchargés de tous les attributs de la mythologie, qu’entourent des musiciens sur d’autres nefs, au milieu des embrasements des feux d’artifice. D’autres jours, les remplacent joutes ou fêtes vénitiennes.
Ce « bassin du Louvre », ce « côté des Tuileries et du Pont-Royal », était pour Voltaire – qui écrit en 1751, avant la création de la place Louis-XV –, le modèle absolu, l’aune à laquelle juger les villes, l’esquisse de la perfection urbaine : si Louis XIV « avait dépensé à Paris la cinquième partie de ce qu’il en a coûté pour forcer la nature à Versailles, Paris serait, dans toute son étendue, aussi beau qu’il l’est du côté des Tuileries et du Pont-Royal, et serait devenu la plus magnifique ville de l’univers ».
 
En 1800 cette fois, vue prise depuis la rive gauche. Gallica
Paris qui gèle, Paris qui brûle 
Quand la Seine est gelée, Paris meurt, comme en ce terrible hiver qui commence en décembre 1708 et, durant près de deux mois, aura « rendu les rivières solides jusqu’à leurs embouchures », note Saint-Simon. La disette des grains, les épidémies, une température qui descend jusqu’à 21° au-dessous de zéro font plus de vingt mille victimes dans la capitale.
Et quand la Seine s’embrase, Paris brûle. Le 22 avril 1718, une femme, dont le fils a disparu noyé, abandonne au fil de l’eau, devant le couvent des Miramionnes, une planche munie d’un pain bénit et d’un cierge allumé, censé s’éteindre là où gît le corps de son enfant et lui en révéler le lieu. Sous le Petit-Pont, le cierge heurte une barque chargée de foin, les flammes montent jusqu’aux maisons de bois, le grand incendie dure trois jours et trois nuits. Le maître des pompes, Dumouriez, un ancien de chez Molière, n’y peut rien : les vingt-deux maisons du pont sont détruites. On ne les reconstruira plus.

Quand la cour était à Choisy
Qui vit à Paris a donc affaire à la Seine. Dans l’exercice ordinaire de son emploi, le jardinier du duc d’Orléans et du comte d’Artois, un Écossais, Thomas Blaikie, s’y retrouve tout naturellement, traversant Paris et ses faubourgs par deux fois en trois jours, dans un sens et dans l’autre. Le 3 octobre 1777, il prend le coche d’eau au port Saint-Paul, en compagnie d’un pépiniériste de Covent Garden, pour rejoindre avec lui la cour, à Choisy, où elle se trouve à ce moment-là. Le port Saint-Paul, entre le débouché de la rue Saint-Paul et le pont de Gramont, qui prolonge la rue du Petit-Musc sur l’île Louviers, est le terminus des coches d’eau pour Corbeil, Montereau, Nogent et Briare. C’est là qu’un peu plus tard, le jeune Bonaparte, 15 ans, débarquera, le 25 octobre 1784, arrivant de son collège de Brienne pour s’inscrire à l’École militaire.
C’est d’en face – il n’y aura plus d’île Louviers – que partira le Frédéric Moreau de L’Éducation sentimentale : « Le 15 septembre 1840, vers six heures du matin, la Ville-de-Montereau, près de partir, fumait à gros tourbillons devant le quai Saint-Bernard. »
« Des gens arrivaient hors d’haleine ; des barriques, des câbles, des corbeilles de linge gênaient la circulation ; les matelots ne répondaient à personne ; on se heurtait ; les colis montaient entre les deux tambours, et le tapage s’absorbait dans le bruissement de la vapeur, qui, s’échappant par des plaques de tôle, enveloppait tout d’une nuée blanchâtre, tandis que la cloche, à l’avant, tintait sans discontinuer. »
« Enfin le navire partit ; et les deux berges, peuplées de magasins, de chantiers et d’usines, filèrent comme deux larges rubans que l’on déroule. »
Les bateaux que croise Blaikie sur ce tronçon de la Seine sont, pour l’essentiel, des avalants, portés par le courant, chargés des bois du Morvan, des blés de la Brie, des vins de Bourgogne, de charbon de bois ; souvent des « sapines » ou « sapinières » à usage unique, que les « déchireurs » vont démonter sur la berge pour en faire du bois de charpente. Quand les mariniers sont montés à bord pour les piloter dans la traversée de la ville, rendue difficile par une infinité d’obstacles et de forts courants entre des berges rétrécies, la première chose qu’ils voient en abordant Paris, et que Blaikie vient de laisser dans son dos, c’est « après le Sérail, le bâtiment du monde le mieux situé » : l’hôtel de Bretonvilliers qui, avec l’hôtel Lambert, forme la proue sculptée de l’île Saint-Louis au-dessus du fleuve.
En 1867, les bains. Hoffbauer. Gallica
Puis, au pas du cheval sur le chemin de halage, tirant le coche d’eau, c’est, à gauche, la forteresse imposante de la Bastille et, à droite, devant l’abbaye de Saint-Victor, le quai Saint-Bernard, où Henri IV et son fils, le futur Louis XIII, se baignaient nus, et où les hommes avaient continué de le faire à la grande satisfaction des dames. « Tout le monde connaît cette longue levée qui borne et qui resserre le lit de la Seine, du côté où elle entre à Paris avec la Marne, qu’elle vient de recevoir : les hommes s’y baignent au pied pendant les chaleurs de la canicule ; on les voit de fort près se jeter dans l’eau ; on les en voit sortir : c’est un amusement. Quand cette saison n’est pas venue, les femmes de la ville ne s’y promènent pas encore ; et quand elle est passée, elles ne s’y promènent plus », écrivait ironiquement La Bruyère, dans ses Caractères, en 1688.
La bête de somme tire maintenant au milieu des empilements de pierres du port au Plâtre. La Rapée est déjà « fameuse pour préparer le poisson en ce qu’on appelle “matelotes” ». Des barques toilées assurent la traversée vers l’énorme ensemble de l’Hôpital général ; bientôt, la patache d’octroi complètera, sur le fleuve, le mur des Fermiers généraux. Les joutes des mariniers, que Raguenet nous a montrées devant la Cité, auront alors lieu ici et, un peu avant 1830, le canotage bruyant, tandis que son pendant sélect s’organise dans la Société des régates et le Club des canotiers qui, sous le Second Empire, regrouperont quelque six mille passionnés, du côté de Charenton et, de l’autre côté de Paris, d’Asnières.
Derrière les chantiers de bois, s’étendent les domaines de La Croix, du Petit-Château de Bercy, du Pâté-Pâris, puis l’immense étendue du château de Bercy. Les vins viendront à partir du Premier Empire et, avec eux, un surcroît de canotiers et de guinguettes, dont celle de Jullien qui, quand le quai sera gravement endommagé par la débâcle des glaces, en janvier 1880, ira ouvrir sur l’île Fanac, à Joinville-le-Pont, le restaurant décrit par Zola dans Au Bonheur des dames.
Sur l’autre rive, passé l’abri semi-circulaire de la gare d’eau entamée en 1764 et abandonnée, ce sont, partout dans les champs, de grandes roues qui servent à extraire les pierres des carrières profondément souterraines d’Ivry, Gentilly, Montrouge, Arcueil et Villejuif.

À l’ouest, le Point du Jour !
Deux jours plus tard, le samedi 5 octobre 1777, Thomas Blaikie rembarque à bord d’un coche d’eau, avalant cette fois, au pont Royal, avec le même Mr. Hairs et le jardinier allemand de Monceau, M. Ettingshaussen. De ce même embarcadère, à partir de 1826, de petits bateaux à vapeur effectueront le premier service régulier reliant, pendant la belle saison, Paris à Saint-Cloud. Blaikie descend la Seine jusqu’au pont de Sèvres, où il prendra une voiture pour Versailles.
Ici, le trafic est moins dense : la remontée du courant étant particulièrement épuisante, les bateaux ne vont pas au-delà du port de l’École. Mais il faut déjà, pour l’atteindre, passer le pont Royal et, dans ce sens, les mariniers n’ont pas seulement à piloter les bateaux et à guider leur accostage, les avaleurs de nefs, ou maîtres des ponts, doivent encore les tirer du haut du tablier, le chemin de halage se trouvant souvent interrompu.
Sur l’autre rive, le port de la Grenouillère, sous le quai ombragé entrepris par Charles Boucher d’Orsay, prévôt des marchands, est rempli de bois flotté qui a traversé tout Paris. Le coche d’eau longe le quai des Tuileries, et la place Louis-XV. On trouvera amarrée en face, sous Napoléon III, l’École impériale de natation, « ses 350 cabinets et ses 16 salles, son vaste divan et ses salles de cafés ». Passés les Invalides, on arrive très vite à l’île des Cygnes, qui épouse la courbe de la rive gauche jusqu’à la hauteur du château de Grenelle. Entre cette île et la berge, bien plus d’un millier de cadavres étaient venus s’agglutiner lors de la Saint-Barthélemy, ceux des protestants jetés à la Seine. Ils avaient été inhumés sur place, et Louis XIV avait fait vivre là, plus tard, des cygnes amenés de Scandinavie.
Quand Blaikie la croise, l’île est spécialisée dans la fabrication de l’huile, extraite de la cuisson des tripes, destinée aux réverbères à miroirs de métal qui, depuis quelques années seulement, ont remplacé au long des rues les lanternes à chandelles. Le lieudit Gros-Caillou, plus bas, est connu pour des mijotages plus appétissants, ceux du ragoût de poissons au vin. « Ce lieu peuplé de guinguettes, écrit Mercier, est sur le bord de la rivière, au-dessous des Invalides. Là, on mange des matelottes, objet définitif et chéri des gageures parisiennes. Une bonne matelotte coûte un louis d’or ; mais c’est un manger délicieux, quand elle n’est pas manquée. Les cuisiniers les plus fameux baissent pavillon devant tel marinier qui fait mélanger et apprêter la carpe, l’anguille et le goujon. Ils cèdent ce jour-là leur emploi à la main grossière qui manie l’aviron. Les cuisiniers ont beau être jaloux ; ils accommodent les autres plats, excepté la matelotte : ainsi l’ordonne tout maître friand ou connaisseur. »
Il y aura ici, dix ans après le passage de Blaikie, la seconde paire de pompes à feu des frères Périer, en aval de l’égout des Invalides ! Et l’on apercevra derrière, en 1841, la tour de 42 mètres, élevée au milieu de la place de Breteuil, qui sert de château d’eau au puits artésien de Grenelle, dont le débit est d’un million de litres par jour.
En 1867 toujours, les lavandières, devant la même place de l'Hôtel de Ville qu'en 1583. Hoffbauer. Gallica
Mais au moment où son coche d’eau atteint l’extrémité du quai de la Conférence, les frères Périer sont seulement en train de créer leur Compagnie des eaux de Paris et de prévoir ici l’installation de « pompes à feu », c’est-à-dire à vapeur, pour élever l’eau de la Seine vers des réservoirs situés sur la colline de Chaillot et, de là, la redistribuer chez les particuliers.
La grand-route de Paris à Versailles passe ici au pied de la Savonnerie, la manufacture d’où sortit l’essentiel des tapis du Louvre, de Versailles, de Trianon et de Marly, puis, sur le bord escarpé du fleuve, arrive le couvent de la Visitation-Sainte-Marie, qui descend jusqu’à la route de la Reine, permettant aux recluses d’y voir passer de brillants équipages. Enfin, aussi contigu au monastère des femmes que le permet la règle, ce qui signifie deux murs de séparation, le couvent des Bons-Hommes ou minimes de Chaillot s’étage, lui aussi, presque jusqu’au sommet du coteau. À son extrémité sud-ouest, la patache d’octroi dite de la Conférence viendra matérialiser, sur le fleuve, la barrière des Fermiers généraux comme, de l’autre côté de Paris, son homologue de la Rapée.
À gauche, l’École militaire se prolonge jusqu’au fleuve « d’un vaste terre-plein enclos » appelé Champ-de-Mars. Puis vient la « belle plaine de Grenelle ». En face, Passy a succédé à Chaillot, avec son établissement thermal, au bord du quai, « supérieur à Spa et à Forges-les-Eaux », mais plus animé l’été qu’en ce début d’octobre. C’est à son appontement qu’une litière, qu’accompagne Thomas Jefferson, amènera Benjamin Franklin, malade, de l’hôtel de Valentinois, afin de l’y faire s’embarquer pour Le Havre et les États-Unis. La Seine va jusque là : sous le Second Empire, des lignes régulières de vapeurs partiront du quai du Louvre pour Rouen, Le Havre et l’Angleterre.
Enfin, c’est le petit village appelé Point du Jour. À compter de l’Exposition universelle de 1867, il sera une station importante et l’un des garages des « bateaux-mouches » parisiens qui, de Suresnes à Charenton, sur quarante kilomètres et avec quarante-sept escales, vont transporter annuellement de dix à vingt millions de Parisiens laborieux jusqu’en 1934. Laborieux, il leur en coûte dix centimes les douze kilomètres, mais oisifs, le dimanche, le double, quand c’est aux guinguettes du Point du Jour et d’ailleurs qu’ils se rendent. Martin Nadaud évoque le sujet, contre lequel « la population se montre pleine d’une juste colère », à la Chambre des députés, en 1876, et Léo Claretie vingt ans plus tard encore : « Vous imposez la joie et la santé populaires ! ».
Ensuite, Blaikie ne verra plus, fermant la plaine plate au nord, que le mur du parc du bois de Boulogne.
Le métro a fini par tuer le bateau-mouche, mais, dernier écho de la période du transport fluvial populaire, c’est encore quai du Louvre que l’on embarque pour la « Fête de l’Humanité », et Garches, en 1938. Dix ans plus tard, et après la guerre, la Seine est devenue officielle : la préfecture de police se dote d’une vedette de prestige, et le Conseil municipal traite ses hôtes de marque à l’hôtel Lauzun, dans l’île Saint-Louis. Le samedi 15 mai 1948, pour la première fois, le préfet de police et Pierre de Gaulle, président du Conseil municipal depuis huit mois et frère du Général, accueillent à l’embarcadère d’Iéna la princesse Élisabeth d’Angleterre et le duc d’Édimbourg et, en dépit du temps orageux qui menace, leur font remonter la Seine jusqu’à l’île Saint-Louis au milieu d’une foule énorme et enthousiaste, massée sur les deux rives – par prudence, la police a fait évacuer les ponts.
Le 25 mai 1950, le président de la République et Mme Vincent Auriol accompagnent sur la Seine la reine Juliana et le prince des Pays-Bas. Cette fois, la Préfecture a fait le vide sur le parcours fluvial. À l’escale de l’Hôtel de Ville, il y a néanmoins beaucoup de monde pour saluer les souverains. Du coup, bousculant l’itinéraire prévu, le préfet fait faire à la vedette le tour des îles, et passer la reine sous des ponts ouverts au public comptant sur l’effet de surprise pour déjouer un geste de malveillance toujours possible.
Ensuite, les voies sur berges auront, en dépit de bien des défauts, cet effet paradoxal de revivifier la Seine d’usage quotidien perdue depuis les bateaux-mouches de ligne, et d’offrir à chacun, principalement la nuit et à quelques heures creuses du jour, les deux plus fabuleux travellings latéraux du monde, que l’Unesco a inscrits au Patrimoine de l’humanité. Tandis que les opérations Paris-Plage ramènent la familiarité avec un fleuve qui n’était plus que l’instrument technique du transport des matières pondéreuses.