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LE PARIS DE L’ABSENT (I. 1752-1755)


 (treizième épisode du Paris, la ville rêvée de Voltaire, commencé ici avec la livraison de novembre 2013)


Le 15 décembre 1752, une lettre arrive chez Mme du Deffand, qui corrige le tableau embelli que Voltaire, dans les siennes, lui a dressé : « Quelque art qu’il ait pu mettre dans la peinture qu’il vous a faite de son bonheur, je vois bien qu’il ne vous a pas persuadée, et vous n’avez pas dû l’être. Je l’ai vu de près, je puis vous assurer que son sort n’est pas digne d’envie. Il passe toute la journée seul dans sa chambre, non par goût, mais par nécessité ; il soupe ensuite avec le roi de Prusse, par nécessité aussi beaucoup plus que par goût. II sent bien qu’il n’est là qu’à peu près comme les acteurs de l’Opéra à Paris, dans le temps que la bonne compagnie les admettait seulement pour chanter à table. Je suis fort trompé, ou il ne tiendra pas longtemps contre l’ennui qu’il mène ».
Cette lettre est du baron de Scheffer, ambassadeur de Suède à Paris depuis bientôt huit ans, et qui vient de regagner Stockholm, par Berlin.
Scheffer, comme le comte Bernstorff, envoyé de Danemark, comme Jean-Louis Saladin, patricien genevois mais ambassadeur du roi d’Angleterre Georges II, comme Horace Walpole, quatrième fils du Premier ministre Sir Robert Walpole, est de ces Européens de distinction que Voltaire a recommandés à Mme du Deffand et qui ont fréquenté son salon de la rue Saint-Dominique, dans la communauté de Saint-Joseph, aux côtés de d’Alembert, de Marmontel, de Maupertuis et de deux chats angora « ayant au cou l’énorme collier de faveurs, qu’ils portent gravé en or sur le dos des livres possédés par la marquise ». Dans cette liste, le président Hénault est à part, qui forme un couple hors norme avec Mme du Deffand, comme Voltaire avec Mme du Châtelet jusqu’à la mort de celle-ci.
La vie monacale que dépeint Scheffer, image que Voltaire lui-même utilise dans ses lettres à la margrave de Bayreuth, sœur de Frédéric II, parlant du « couvent de Potsdam » et signant « Frère Voltaire », a permis au Siècle de Louis XIV d’être mené à bien. Voltaire le mûrissait depuis ses conversations avec le vieux M. de Caumartin au château de Saint-Ange.
Ce livre écrit à Berlin, un Anglais, lord Chesterfield, le juge pour son fils en des termes qui soulignent l’absence de tout nationalisme chez Voltaire : « Il me dit tout ce que je souhaite de savoir, et rien de plus ; ses réflexions sont courtes, justes, et en produisent d’autres dans ses lecteurs. Exempt de préjugés religieux, philosophiques, politiques et nationaux, plus qu’aucun historien que j’aie jamais lu, il rapporte tous les faits avec autant de vérité et d’impartialité que les bienséances, qu’on doit toujours observer, le lui permettent ».
Au passage, Voltaire réforme l’orthographe, pour en faire la nôtre, et n’oublie évidemment pas ce qui, du siècle de Louis XIV, a fait Paris. « Nous avions eu de très grands architectes du temps de la régence de Marie de Médicis. Elle fit élever le palais du Luxembourg dans le goût toscan, pour honorer sa patrie et pour embellir la nôtre. Le même de Brosse, dont nous avons le portail de Saint-Gervais, bâtit le palais de cette reine, qui n’en jouit jamais. Il s’en fallut beaucoup que le cardinal de Richelieu, avec autant de grandeur dans l’esprit, eût autant de goût qu’elle. Le palais Cardinal, qui est aujourd’hui le Palais-Royal, en est la preuve. Nous conçûmes les plus grandes espérances quand nous vîmes élever cette belle façade du Louvre qui fait tant désirer l’achèvement de ce palais. Beaucoup de citoyens ont construit des édifices magnifiques, mais plus recherchés pour l’intérieur que recommandables par des dehors dans le grand goût, et qui satisfont le luxe des particuliers encore plus qu’ils n’embellissent la ville. »
On ne s’étonne pas d’y retrouver sa préoccupation constante : donner à voir ; par une architecture privée tournée vers l’extérieur, et par une architecture publique visible de tous côtés grâce à des parvis, des places, des percées offrant des perspectives. « Le roi avait destiné les bâtiments [de la place aujourd’hui Vendôme] pour sa bibliothèque publique. La place était plus vaste ; elle avait d’abord trois faces, qui étaient celles d’un palais immense, dont les murs étaient déjà élevés, lorsque le malheur des temps, en 1701, força la ville de bâtir des maisons de particuliers sur les ruines de ce palais commencé. Ainsi le Louvre n’a point été fini ; ainsi la fontaine et l’obélisque que Colbert voulait faire élever vis-à-vis le portail de Perrault n’ont paru que dans les dessins ; ainsi le beau portail de Saint-Gervais est demeuré offusqué ; et la plupart des monuments de Paris laissent des regrets. » 
Si la responsabilité du monarque est importante, elle n’est pas la seule : « Colbert, le Mécène de tous les arts, forma une académie d’architecture en 1671. C’est peu d’avoir des Vitruves, il faut que les Augustes les emploient », écrit Voltaire, pour ajouter aussitôt : « Il faut aussi que les magistrats municipaux soient animés par le zèle et éclairés par le goût. S’il y avait ou deux ou trois prévôts des marchands comme le président Turgot, on ne reprocherait pas à la ville de Paris cet hôtel de ville mal construit et mal situé ; cette place si petite et si irrégulière, qui n’est célèbre que par des gibets et de petits feux de joie ; ces rues étroites dans les quartiers les plus fréquentés, et enfin un reste de barbarie, au milieu de la grandeur et dans le sein de tous les arts ».
Le principal grief fait à Louis XIV – et Colbert déjà avertissait le roi qu’il serait jugé à cette aune par la postérité – est qu’il a préféré « sa maison de campagne » à sa capitale. « S’il avait employé à embellir Paris, à finir le Louvre, les sommes immenses que coûtèrent les aqueducs et les travaux de Maintenon, pour conduire des eaux à Versailles, travaux interrompus et devenus inutiles ; s’il avait dépensé à Paris la cinquième partie de ce qu’il en a coûté pour forcer la nature à Versailles, Paris serait, dans toute son étendue, aussi beau qu’il l’est du côté des Tuileries et du Pont-Royal, et serait devenu la plus magnifique ville de l’univers. »
C’est l’époque où les Rousseau vont, avec la mère de Thérèse et parfois Grimm, à Marcoussis, qui inspire ces vers à Jean-Jacques :
« Paris, malheureux qui t’habite
Mais plus malheureux mille fois
Qui t’habite de son pur choix,
Et dans un climat plus tranquille
Ne sait point se faire un asile
Inabordable aux noirs soucis
Tel qu’à mes yeux est Marcoussis ! »

Le voyage de la statue royale

Pendant que Diderot était enfermé au donjon de Vincennes, en août 1749, et que Voltaire redoutait l’accouchement prochain de Mme du Châtelet, le journal de Barbier indiquait : « Le roi a déterminé la place où il permet à la ville de Paris de lui faire ériger une statue », savoir le quadrilatère compris entre la rue de Seine et la rue des Grands-Augustins, les quais et les rues de Buci et Saint-André-des-Arts. « Ce n’est pas à dire, cependant, qu’on prendra absolument tout ce terrain (…) mais c’est-à-dire que la place est désignée dans cet espace de terrain, pour lequel il sera dressé différents plans, dont l’on choisira celui qui paraîtra le plus beau. »
Le prince de Conti, reçu Grand Prieur de France et ayant de ce fait pris possession du Temple, le roi lui a fait vendre son hôtel éponyme à la Ville – pour une somme comprise entre 1,6 et 1,8 million de livres, assure Barbier, moitié pour lui, moitié pour sa sœur –, afin qu’on y pût « bâtir un hôtel de ville magnifique ». « Il faut donc d’abord faire le plan d’un hôtel de ville, et ensuite le plan de la place derrière ou à côté, sur la même ligne. » On semblait répondre ainsi au vœu de Voltaire qui, dix ans plus tôt, se plaignait à Caylus : « Il n’y a pas une seule place publique dans le vaste faubourg Saint Germain : cela fait saigner le cœur ».
Moins de deux ans plus tard, tout avait déjà changé : il était question de placer la statue du roi entre l’extrémité du jardin des Tuileries et le départ des Champs-Élysées. D’Argenson l’aîné notait dans son journal : « Mon frère m’a montré les deux plans pour la place du Pont-Tournant. L’un est de Servandoni, l’autre de Mansart. Celui-ci est d’une architecture française et galante, l’autre d’architecture italienne, auguste, mais lourde. On rétrécit la place, la trouvant trop grande, et l’on a tort, car dans les monuments publics le grand est toujours le beau. Dans le dessin de Servandoni, il n’y a que la statue du roi, entourée d’une balustrade, quoique grande, mais qui laisse de grands vides derrière elle. Dans celui de Mansart, cette espèce de colonnade est plus vaste, mais non encore assez ; elle est adhérente aux Tuileries. Elle est mieux, mais non aussi bien, selon moi, qu’elle pourrait être ».
Et puis le « cher Nigaud » de Mme de Pompadour, Pâris-Duverney, est passé par là, et d’Argenson se voit contraint de rectifier, deux mois plus tard : « On travaille à force au bâtiment de l’École militaire, qui sera plus grand que celui des Invalides, près duquel il est situé. Ainsi l’on veut surpasser l’édifice de Louis le Grand. Le roi a acheté des carrières près Senlis ; on prétend que c’est une économie. Pâris-Duverney avancera tout l’argent nécessaire. Il faudra, dit-on, 15 millions. Tout autre bâtiment est suspendu moyennant celui-ci. Ni place publique pour la statue du roi, ni hôtel de ville, quoique l’on ait promis à M. le prince de Conti d’acheter son hôtel. L’hôtel de Soissons doit servir de halle aux blés. Le prévôt des marchands a engagé l’hôtel de ville à donner chaque année 7 à 8 000 livres pour arroser les remparts, sabler les contre-allées desdits remparts, y placer des barres, etc. ».
L’hôtel de Conti ne sera finalement démoli qu’en 1768, pour être remplacé par l’hôtel de la Monnaie. Rempart est synonyme de boulevard, et Voltaire fera l’étymologie de ce terme d’une façon que le dictionnaire de l’Académie n’a pas retenue.
Voltaire a fini par quitter, en mauvais termes, Frédéric II. À Francfort, pourtant ville libre, il a été attrapé par le résident de Prusse, qui l’y a retenu de force un bon mois, au prétexte qu’il serait parti en emportant un « livre de poésies du roi ». Près de trente ans après la valetaille de Rohan-Chabot, le voilà de nouveau malmené ; la morgue du sang bleu ne connaît pas les frontières. Arrivé en Alsace, il attend en vain un signe pour rentrer à Paris. Le roi lui interdit finalement de se rapprocher de la capitale du fait du scandale causé par une édition pirate de son Abrégé de l’Histoire universelle, le futur Essai sur les mœurs,  peut-être publiée à l’instigation de Frédéric II pour le perdre. Dès l’introduction, on y trouvait cette phrase : « Les historiens, semblables en cela aux rois, sacrifient le genre humain à un seul homme ».
À Paris, « on a jeté quatre vers sur la fondation de la statue du roi », pour lui reprocher de n’y résider pas plus que ne faisait le Roi-Soleil. « En voici le sens, explique d’Argenson : cet habitant des bois s’est retiré hors de la ville, comme il est hors du cœur de ses sujets. »

Mme Geoffrin craignait sa pétulance

 
Vien, La vertueuse Athénienne
Flipart, d'après Vien, la Jeune Corinthienne
Le 25 août de chaque année, à la Saint-Louis, s’ouvre le Salon. En 1755, un portrait de Mme de Pompadour, par Quentin La Tour, y trône en bonne place : sur une console, en fond, la Henriade et le tome IV de l’Encyclopédie, le dernier paru, au mois d’octobre précédent, reliés en veau. À Bellevue, depuis le départ de Voltaire, la marquise a interprété le Colin du Devin du village de Jean-Jacques Rousseau, tout comme elle avait tenu un rôle dans Zaïre ; on ne saurait être plus éclairée. Elle n’a pu pourtant fléchir le roi. Pour la première fois, à 60 ans, Voltaire, rompant avec la fortune portative, s’est installé en pleine propriété, mais à Genève, aux Délices, avec Mme Denis.
En cet été de 1755, on fait « abattre les arbres des Champs-Élysées… pour donner à l’hôtel de la marquise de Pompadour un aspect plus agréable sur la rivière », comme le note le marquis d’Argenson. Lorsque Diderot commencera son Neveu de Rameau, six ans plus tard, le personnage ne pourra plus s’y promener que « sous quelques-uns de ces vieux arbres épargnés parmi tant d’autres qu’on a sacrifiés au parterre et à la vue de l’hôtel de Pompadour ».
La marquise s’est, en effet, acheté l’hôtel d’Évreux, aujourd’hui notre palais de l’Élysée. Jamais en reste, le Fermier général Étienne-Michel Bouret, parangon du courtisan que moque Diderot dans le même Neveu de Rameau, le flanque aussitôt de six hôtels, confiés à l’architecte Boullée : le n° 53 de la rue du Faubourg-Saint-Honoré sera annexé à l’Élysée en 1852 ; le n° 51, l’hôtel de Saxe, absorbé par la rue de l’Élysée, percée un peu plus tard ; le n° 49 est pour son gendre et confrère, de Vilmorin ; le n° 47 à la comtesse de Sabran ; le n° 45 au marquis de Brunoy, fils du Pâris dit Montmartel ; le n° 43 à d’Andlau, gendre d’Helvétius.
Chardin, La Pourvoyeuse, 1739
La marquise de Pompadour, aux jours de tristesse, aime à se retirer aux Nouvelles Haudriettes, ou Filles de l’Assomption, où est morte sa fille unique, Alexandrine Lenormant d’Étiolles. L’église du couvent (aujourd’hui celle des Polonais) donne à entendre, aux jours saints, des cantiques presque aussi courus que ceux de Longchamp. Paris se décentre au faubourg Saint-Honoré. La « place pour la statue du roi » est toujours en plan, et c’est de l’autre côté des palais royaux que semble se réaliser une idée si souvent prônée par Voltaire. « La colonnade du Louvre, du côté de l’église de Saint-Germain-l’Auxerrois, est un des beaux monuments de l’architecture moderne qui existent », rappelle la Correspondance littéraire de Grimm. « Les cris des citoyens et des gens de goût se sont toujours réunis pour faire remarquer au gouvernement combien il était indécent non seulement que le Louvre ne soit pas achevé, mais surtout que ce superbe monument soit masqué par des maisons et des ruines, et dérobé, pour ainsi dire, à la vue de ceux qui aiment les belles choses. On dit que les ordres sont donnés pour achever le Louvre, et pour découvrir la colonnade. »
Pour que ces ordres ne risquent plus d’être contredits, Bachaumont distribue des félicitations anticipées à tous les échos, sous forme de chanson. « C’est une assez bonne méthode, poursuit la Correspondance, de louer le gouvernement sur les belles choses qu’il a envie de faire, comme si elles étaient déjà faites. La honte empêche souvent de reculer, et fait achever les choses dont on a reçu les éloges d’avance. » Malheureusement, un bonheur ne vient jamais seul : « Pour que le goût soit toujours outragé, on dit que la décoration du mur qui est derrière la colonnade sera totalement défigurée. Il ne s’agit de rien moins que de percer en croisées les niches qui y sont pour placer des statues, et en forme d’œil-de-bœuf les médaillons qui sont au-dessus. À ce prix-là, il vaudrait bien mieux que la colonnade restât toujours cachée à nos yeux. Est-il croyable que dans un siècle aussi éclairé que le nôtre on puisse former le projet de défigurer le plus beau monument d’architecture qu’il y ait en France, et cela pour avoir des fenêtres et des lucarnes ? ».
Au 374, rue Saint-Honoré, en face des Capucins, Mlle Clairon et Lekain ont commencé de lire une pièce que son auteur compare aux « farces monstrueuses de Shakespeare et Lope de Vega », L’Orphelin de la Chine. Voltaire n’est présent qu’en buste, sous trois paysages de Joseph Vernet, dont une Tempête. À sa gauche, la Conversation espagnole est une commande de Mme Geoffrin, « exécutée sous ses yeux » par Carle Van Loo, comme le seront la Vertueuse Athénienne et la Jeune Corinthienne, par Vien. Ces peintres, comme Boucher, Greuze, Hubert Robert, le graveur Cochin, dont elle achète les œuvres, sont assidus à ses lundis d’artistes.
La lecture de l'Orphelin de la Chine dans le salon de Mme Geoffrin, par Lemonnier, 1812. On voit sur le mur du fond une Tempête de Vernet et, à g. du miroir, les deux Grecques de Vien avec, en dessous, le haut de la Pourvoyeuse de Chardin.
« D’Alembert présidait les dîners du mercredi ; c’est là où je l’ai vu la première fois, racontera d’Escherny. Mme Geoffrin a marqué dans le XVIIIe siècle par sa maison qui était devenue le point de réunion des étrangers distingués et de tout ce que la ville et la cour avaient de plus instruit et de plus poli, gens de lettres, philosophes, principaux artistes, grands seigneurs et leurs femmes. Diderot n’allait point chez Mme Geoffrin ; elle craignait sa pétulance, la hardiesse de ses opinions, soutenue, quand il était monté, par une éloquence fougueuse et entraînante. »
D’Alembert n’y présidait peut-être que parce qu’il n’habitait pas trop loin, rue Michel-le-Comte, chez Mme Rousseau, vitrière, sa mère nourricière qu’il n’avait jamais quittée. C’est en tout cas le genre d’explication que donne Voltaire à Mme du Deffand, quand elle se sent négligée : « Je vois les fortes raisons du prétendu éloignement dont vous parlez ; mais vous en avez oublié une, c’est que vous êtes éloignée de son quartier. Voilà donc le grand motif sur lequel court le commerce de la vie ! Savez-vous bien, vous autres, ce qu’il y a de plus difficile à Paris ? C’est d’attraper le bout de la journée ».

LE PARIS DU PHILOSOPHE (I. 1728-1732)


 (cinquième épisode de Paris, la ville rêvée de Voltaire, commencée ici avec la livraison de novembre 2013)

Quand Voltaire rentre à Paris, en octobre 1728, un jeune provincial de 15 ans y arrive en même temps que lui pour terminer ses études. Denis Diderot est tonsuré depuis deux ans déjà, son frère est prêtre, sa famille pieuse et conformiste. Il est voué à la religion et, s’il s’inscrit au collège d’Harcourt de la rue de la Harpe (l’actuel lycée Saint-Louis du boulevard Saint-Michel), qui échappe à la prépondérance des jésuites, c’est en attendant la Sorbonne et la théologie.
Quand le fils du maître coutelier de Langres mourra au 39, rue de Richelieu, en 1784, ce sera en confessant au curé qu’il ne croit « ni au Père, ni au Saint-Esprit, ni à personne de la famille ». Cette évolution de Diderot, affirme Gérard Milhaud, s’est faite à Paris, par Paris, au travers de cinquante années de vie dans une ville qu’il n’aura quittée que pour de brèves absences.
De même le déisme de Voltaire est-il un fruit de Paris, mais avec d’autant moins besoin de conversion, dans son cas, qu’il y baigne depuis l’enfance. Pour autant, un séjour londonien de plus de deux années n’a pas été sans influence. Là-bas, Voltaire a revu lord Bolingbroke, déjà connu à Paris : « Cet homme, qui a été toute sa vie plongé dans les plaisirs et dans les affaires, a trouvé pourtant le moyen de tout apprendre et de tout retenir. Il sait l’histoire des anciens Égyptiens comme celle d’Angleterre. Il possède Virgile comme Milton ; il aime la poésie anglaise, la française, et l’italienne; mais il les aime différemment, parce qu’il discerne parfaitement leurs différents génies ».
Bolingbroke, c’était encore Paris sur Tamise : « J’ai trouvé dans cet illustre Anglais toute l’érudition de son pays, et toute la politesse du nôtre, avait écrit Voltaire après sa première rencontre. Je n’ai jamais entendu parler notre langue avec plus d’énergie et de justesse ». À Londres, Voltaire va travailler son anglais sous la direction d’un maître quaker, et découvrir les lettres britanniques dans le texte. Il a vu jouer Hamlet et, au-delà de cette seule représentation, il a été, en homme de théâtre, fasciné par Shakespeare et son génie « énorme », si peu policé au regard de notre classicisme. Il a lu Swift et a tenté, lettre après lettre, de convaincre Thiriot de se faire un début de nom en traduisant en français les Voyages de Gulliver. Il s’est familiarisé avec les idées de Newton – qu’on enterrait solennellement à Westminster le 8 avril 1827 –, sa philosophie naturelle et sa théorie de l’attraction universelle, « cette vérité démontrée, supplantant la chimère des tourbillons de Descartes » ; il a sans doute, à cette occasion, croisé Maupertuis venu se faire introniser membre de la Royal Society.
La Bourse de Londres du dehors, mi-18e s. Gallica
Voltaire a vu aussi, à la bourse de Londres, et ce deviendra un leitmotiv de son œuvre, « le Juif, le Mahométan et le Chrétien » faire des affaires ensemble, lui qui vient d’un pays où l’un des premiers actes de la majorité de Louis XV, le 14 mai 1724, a été de relancer sous une autre forme les dragonnades, causes d’un nouvel exil des protestants vers le nord et notamment Tournai.
Il y a compris que le commerce, en multipliant les échanges, renforçait la liberté, enrichissait le citoyen et, en ce qui le concerne, pas seulement philosophiquement : il a investi dans ce « commerce de Cadix » dont on retrouvera l’évocation dans son Dictionnaire philosophique : « On veut savoir ce que devient l’or et l’argent qui affluent continuellement du Mexique et du Pérou en Espagne ? Il entre dans les poches des Français, des Anglais, des Hollandais, qui font le commerce de Cadix sous des noms espagnols, et qui envoient en Amérique les productions de leurs manufactures. Une grande partie de cet argent s’en va aux Indes orientales payer des épiceries, du coton, du salpêtre, du sucre candi, du thé, des toiles, des diamants, et des magots ».
La Bourse de Londres du dedans, mi 18e s. Gallica
La description est très concrète – on sent que « les poches », ce sont les siennes –, bien plus que la définition qu’en donnera ultérieurement Adam Smith, dans Richesse des nations : « Les capitaux étrangers pénètrent de plus en plus journellement, comme des intrus, pour ainsi dire, dans le commerce de Cadix et de Lisbonne. C’est pour chasser ces capitaux étrangers d’un commerce à l’entretien duquel leur propre capital devient de jour en jour moins en état de suffire, que les Espagnols et les Portugais tâchent, à tout moment, de resserrer de plus en plus les liens si durs de leur absurde monopole ».
La différence de tonalité tient aussi, sans doute, à ce que ce sont les Français qui dominent alors le lucratif commerce avec l’empire espagnol ; pour les en expulser, l’Angleterre fera la guerre à l’Espagne une dizaine d’années plus tard.
Voltaire s’est également enrichi, si l’on en croit Sébastien Longchamp, en publiant par souscription – bien que Thiriot ait gardé pour lui une partie de cette dernière –, sa Henriade, qu’il a dédiée à la reine d'Angleterre, en mars 1728. Mais surtout, littérairement, il a entrepris une autre épopée, en prose celle-ci et pour la première fois, et consacrée à un héros contemporain : Charles XII, roi de Suède. L’idée est née de ses rencontres avec le baron Fabrice, familier du souverain, comme celle de la Henriade était née des récits de Caumartin.
Quand il rentre à Paris, Voltaire a encore dans ses bagages, commencées directement en anglais, ces Lettres anglaises, qui deviendront des Lettres philosophiques, et traitent du pays de son exil : ses religions, quaker, anglicane et presbytérienne ; sa monarchie tempérée de parlementarisme ; ses sciences – Bacon, « père de la philosophie expérimentale », Locke et son empirisme rationaliste, Newton, bien sûr – ; ses arts et ses lettres.

« On les jette à la voirie quand elles sont mortes »


En l’absence de Voltaire, Adrienne Lecouvreur s’est éprise du fantasque Hermann-Maurice de Saxe. Ce fils adultérin du roi de Pologne a été porté à la tête du duché balte de Courlande, aujourd’hui letton, mais alors objet de litige entre la Pologne et la Russie. Il va se voir obligé de reconquérir son fief les armes à la main, et Mlle Lecouvreur, pour financer son expédition, n’hésite pas à vendre tous ses bijoux. Le fringant militaire a d’autres maîtresses et d’autres lubies : il a obtenu un privilège exclusif, et l’appréciation favorable de deux membres de l’Académie des sciences, pour une liaison rapide Paris-Rouen qu’effectuerait une galère sans rame et sans voile, munie seulement de deux roues à larges aubes auxquelles une manivelle donnerait le mouvement.
Voltaire écrira, quand Maurice de Saxe sera devenu maréchal : « Il est étrange qu’il ait fait la guerre avec une intelligence si supérieure, étant très chimérique sur tout le reste. Je l’ai vu partir, pour aller conquérir la Courlande, avec deux cents fusils et deux laquais ; revenir en poste pour coucher avec Mlle Lecouvreur, et construire sur la Seine une galère qui devait remonter de Rouen à Paris en douze heures. Sa machine lui coûta dix mille écus, et les ouvriers se moquaient de lui. Mlle Lecouvreur disait : Qu’allait-il faire dans cette galère ? ».
Voltaire, avec le concours d’un autre membre de l'Académie des sciences, La Condamine, se livre à des activités beaucoup plus rentables comme de spéculer sur la loterie du contrôleur général des Finances Pelletier-Desforts. Et voilà qu’Adrienne Lecouvreur est à l’agonie, peut-être empoisonnée par une rivale dans le cœur si hospitalier de Maurice de Saxe : la duchesse de Bouillon.
Portrait du 19e s. Gallica
« À Paris, on les respecte quand elles sont belles, et on les jette à la voirie quand elles sont mortes », dira Candide des comédiennes, près de trente ans après ce 15 mars 1730 de sinistre mémoire. Quand Voltaire eut fermé les yeux d’Adrienne, l’abbé Languet de Gergy, curé de Saint-Sulpice, lui refusa la sépulture ecclésiastique ; on dut placer le corps dans un fiacre et, clandestinement, aller l’ensevelir au débouché de la rue de Bourgogne (auj. Aristide-Briand), au-dessus de ce port de la Grenouillère où s’arrêtaient les trains de bois destinés à l’approvisionnement de Paris, dans un chantier qu’on savait, hélas, souvent battu par les grandes eaux de la Seine.
On pourrait croire entendre, dans l’Ode sur la mort de Mlle Lecouvreur, que composera Voltaire ensuite, l’épitaphe d’une sépulture choisie, comme ferait Chateaubriand au bout de l’île du Grand Bé :
« Non, ces bords désormais ne seront plus profanes ;
Ils contiennent ta cendre ; et ce triste tombeau,
Honoré par nos chants, consacré par tes mânes,
Est pour nous un temple nouveau ! »
Mais la mise en terre d’Adrienne Lecouvreur n’a rien eu de romantique ; pour Voltaire, l’horreur en restera vive jusqu’à lui faire toujours craindre, à l’heure de sa propre mort et tout glorieux qu’il soit, le caniveau pour sa dépouille.
Huit ans après la mort de Voltaire, le comte d’Argental fera apposer une plaque rappelant le souvenir d’Adrienne, rue de Grenelle, à l’emplacement du numéro alors 115, puisque, depuis 1728, on a commencé d’en mettre aux maisons de Paris.

La magnificence pour toute vertu


Adrienne Lecouvreur n’est plus là pour incarner Tullie dans Brutus, la nouvelle pièce de Voltaire, pleine de sentiments républicains comme pouvait le laisser supposer le héros choisi. C’est Mlle Dangeville qui fait ses débuts à la Comédie-Française en interprétant la fille de Tarquin, et qui assure le succès de la pièce, dédiée à Bolingbroke. La Gaussin lui emboîte le pas dans la prestigieuse maison, en étant la Junie de Britannicus dès le 28 avril 1731.
Diderot est encore étudiant, il porte les cheveux longs – « Où est le temps que j’avais de grands cheveux blonds qui flottaient au vent ? », regrettera-t-il en 1758 ; la théologie l’attire de moins en moins. « Je balançais entre la Sorbonne et la Comédie. J’allais, en hiver, par la saison la plus rigoureuse, réciter à haute voix les rôles de Molière et de Corneille dans les allées du Luxembourg. Quel était mon projet ? D’être applaudi ? Peut-être. De vivre familièrement avec les femmes de théâtre, que je trouvais infiniment aimables et que je savais très faciles ? Assurément. Je ne sais ce que j’aurais fait pour plaire à la Gaussin, qui débutait alors et qui était la beauté personnifiée ; à la Dangeville, qui avait tant d’attraits sur la scène », avouera-t-il dans le Paradoxe sur le comédien.
Jean-Jacques Rousseau n’a pas un an et demi de plus que Diderot : il a tout juste 19 ans quand il entre dans Paris par l’avenue aujourd’hui des Gobelins, alors rue Mouffetard. Ce fils d’une lignée d’horlogers, du côté maternel comme du côté paternel, arrivant de Soleure, la plus belle ville baroque de la Confédération helvétique, c’est naturellement pour entrer au service d’un colonel des Suisses, et porter l’uniforme, qu’il a gagné la capitale.
Le Val-de-Grâce vu du faubourg Saint-Marceau; dessin de Paul Grégoire, 18e siècle. Gallica
« Combien l’abord de Paris démentit l’idée que j’en avais ! [...] En entrant par le faubourg Saint-Marceau je ne vis que de petites rues sales et puantes, de vilaines maisons noires, l’air de la malpropreté, de la pauvreté, des mendiants, des charretiers, des ravaudeuses, des crieuses de tisane et de vieux chapeaux. Tout cela me frappa d’abord à tel point que tout ce que j’ai vu depuis à Paris de magnificence réelle n’a pu détruire cette première impression, et qu’il m’en est resté toujours un secret dégoût pour l’habitation de cette capitale. »
Rousseau est dès le lendemain de son arrivée à l’Opéra, qui ne suffit pas à le retenir à Paris, ses nouveaux maîtres ne lui plaisant pas. Thiriot, éternel coucou, vient de se trouver un nid à deux pas, chez Mme de Fontaine-Martel, dans la partie de la rue des Bons-Enfants absorbée depuis par la Banque de France. La vieille dame – elle a alors 70 ans – le loge et lui octroie une pension de près de 1 500 livres. Voltaire moque son ami dès qu’il l’apprend : « Vous voilà placé, et vous ne m’en dites mot ! Apprenez, M. de Fontaine Martel, qu’il ne faut pas oublier ses amis dans sa fortune ».
Que Thiriot, du coup, s’entremette, ou sans avoir besoin de son aide, Voltaire est bientôt dans la place lui aussi : « Mme de Fontaine-Martel, la déesse de l’hospitalité, me donne à coucher dans son appartement bas, qui regarde sur le Palais-Royal », écrit-il au Rouennais Jean-Baptiste Nicolas de Formont à la fin de 1731. L’hôtel d’Argenson voisin, le troisième côté gauche de la rue des Bons-Enfants en partant de la rue Saint-Honoré, donne pareillement sur le grand bassin placé dans une demi-lune ornée de treillages et de statues en stuc. [En l’absence des galeries et de leurs rues de desserte – Montpensier, Beaujolais et Valois –, l’arrière des numéros impairs des rues des Bons-Enfants et des Petits-Champs, comme des numéros pairs de la rue de Richelieu, a vue directe sur les marronniers plantés par Richelieu, les ormes en boule et le quinconce de tilleuls ajoutés par le fils du Régent.
« Je crois, précise Voltaire à Cideville quelques mois plus tard, qu’elle ne m’a dans sa maison que parce que j’ai trente-six ans [en réalité, il en a alors 38] et une trop mauvaise santé pour être amoureux ; elle ne veut point que les gens qu’elle aime aient des maîtresses. Le meilleur titre qu’on puisse avoir pour entrer chez elle est d’être impuissant : elle a toujours peur qu’on ne l’égorge, pour donner son argent à une fille d’opéra. » Pour ne pas s’en être rendu compte, et avoir gâté Mlle Sallé, Thiriot en a déjà perdu sa place.
L’Histoire de Charles XII est parue, et Mathieu Marais l’a lue, qui en fait le compte-rendu à Bouhier, président à mortier du parlement de Dijon, membre de l’Académie française : « L’historien n’est pas ami des rois, c’est un anti-monarque, et il ne paraît pas respecter beaucoup les puissances de la terre, ni tout ce qui peut dominer. Si le poème dont on vous a parlé est vrai, les puissances célestes ne l’embarrassent guère, et voilà sans doute un homme aussi singulier et aussi unique que son héros, à qui il donne ce nom d’unique, et qui n’est pourtant point son héros. Au reste, je n’ai rien trouvé contre la France, sinon que dans un petit discours qui est à la fin, où il méprise l’histoire en général, il donne au feu Roi la magnificence pour toute vertu et tout talent ; ce qui est bien fou et bien hardi à ce petit homme qui juge les rois et les dieux et qui distribue ses grâces comme il lui plaît. Je prévois une mauvaise fin à tout cela ».
Dix jours plus tard, l’Académie compte un fauteuil vacant, que laisse le décès de La Motte-Houdart : « Nous en voilà délivrés, écrit Marais au président Bouhier, ex-collègue du défunt ; on lui désigne pour successeur M. de Moncrif, qui a fait les Chats. J’aimerais bien mieux notre Voltaire, poète, historien, orateur, critique et tout ce qu’il lui plaît d’être. Je pense de son Histoire tout comme vous ; il a vraiment l’air mâle et original et traite cavalièrement les souverains. Ce qu’il dit de la reine de Suède ne regarde que son amour pour les belles-lettres et les sciences, qu’il appelle Philosophie, et ce nom en cet endroit n’est point pris au criminel à ce qu’il me semble… ».

S’il était né chrétien, que serait-il de plus ?


Toujours à l’exploitation de son fonds anglais, mais revenant aux vers, Voltaire compose les cinq actes d’Ériphyle, une nouvelle tragédie qui a surtout pour objet de faire apparaître un fantôme sur la scène française. Il a vu celui d’Hamlet, à Londres, faire une forte impression ;  il espère en obtenir une semblable avec le spectre d’Amphiaraüs, son personnage. Seulement, la scène est, à la Comédie-Française, encombrée de petits marquis, assis à toucher les acteurs, ce qui n’est guère propice à l’illusion fantastique. « Enfin les rôles sont entre les mains des comédiens, écrit Voltaire à Cideville le 3 février, et, en attendant que je sois jugé par le parterre, j’ai fait jouer la pièce chez Mme de Fontaine-Martel, qui m’a (comme vous savez peut-être) prêté un logement pour cet hiver. Ériphyle a été exécutée par des acteurs qui jouent incomparablement mieux que la troupe du faubourg Saint-Germain. »
La pièce est finalement sur le théâtre, en face de chez Procope, le vendredi 7 mars 1732, et elle réussit passablement.
Dans la même salle, le 13 août, la Gaussin est Zaïre dans cinq nouveaux actes versifiés en vingt-deux jours ! Les spectateurs pleurent à chaudes larmes, le public ovationne l’auteur. L’action se passe à Jérusalem, au temps de Saint Louis : Zaïre, esclave d’origine chrétienne, élevée en captivité, est de ce fait devenue musulmane. Dès la scène 1 de l’acte I, la pièce fait de la religion un hasard du milieu :
« Je le vois trop, les soins qu’on prend de notre enfance 
Forment nos sentiments, nos mœurs, notre croyance. 
J’eusse été près du Gange esclave des faux dieux, 
Chrétienne dans Paris, musulmane en ces lieux. 
L’instruction fait tout. »
Zaïre aime le sultan Orosmane, qu’elle s’apprête à épouser. Voilà que Nérestan, chevalier chrétien venu racheter des esclaves, dont elle-même, lui apprend à son grand étonnement que, née chrétienne, elle ne peut épouser ce musulman. 
« Généreux, bienfaisant, juste, plein de vertus ; 
S'il était né chrétien, que serait-il de plus ? »,
s’étonne-t-elle à la première scène du quatrième acte.
Costumes de scène de Zaïre et Orosmane. 18e siècle. Gallica
Quand les représentations de Zaïre sont interrompues par une indisposition de Mlle Gaussin, Voltaire fait jouer sa pièce en société chez Mme de Fontaine-Martel. Mlle de Lambert y est Zaïre, Henri de Lambert, marquis de Thibouville, tient le rôle d’Orosmane, et M. d’Herbigny, son frère, celui de Nérestan – ces Lambert ne sont pas les enfants de la célèbre salonnière, dédicataires de ses Avis d’une mère à son fils et Avis d’une mère à sa fille, mais les héritiers de l’hôtel Lambert de l’île Saint-Louis. Mlle de Grandchamp interprète Fatime tandis que Voltaire se délecte à jouer le vieux chrétien fanatique, Lusignan.
Voltaire ne supporte pas d’être absent un instant du devant de la scène. On comprend qu’Alexis Piron, qui ambitionne de rivaliser avec lui, ait du mal à en trouver l’opportunité, sauf à la foire où, souvent associé à Lesage, il a donné déjà vingt et une pièces, qui se bornent le plus souvent à en parodier d’autres. Piron est assidu chez Mme Doublet, la veuve d’un intendant du commerce qui l’a laissée dans l’aisance, et qui tient dans son enclave du couvent des Filles-Saint-Thomas, à l’emplacement de l’actuel palais Brongniart, ce que l’on qualifie plus souvent de « paroisse » que de salon.
Vingt-neuf « paroissiens », la plupart bien introduits soit au parlement de Paris soit à la cour, s’y réunissent donc une fois par semaine. Ils sont passés d’abord devant deux grands registres disposés dans l’entrée, l’un contenant des nouvelles réputées fiables, l’autre ce qui passe pour des ragots. Chaque invité, après les avoir parcourus, leur ajoute ses commentaires ou ses précisions. Un secrétaire collationnera le tout et en fera des copies destinées aux correspondants de Mme Doublet. On peut se plaire à imaginer que ce premier foyer des nouvelles à la main se situait précisément à l’endroit où s’élève aujourd’hui le bâtiment de l’AFP.

LE PARIS DE VOLTAIRE, POÈTE (II. 1723-1726)


(quatrième épisode de Paris, la ville rêvée de Voltaire, commencée ici avec la livraison de novembre 2013)

 

Le café des honnêtes gens


« Il avait dès sa jeunesse adopté un genre de vie ambulatoire. Il n’eut jamais, jusqu’à l’âge de plus de soixante ans, un domicile en propriété dans sa patrie », confirmera Sébastien Longchamp, plus tard son secrétaire. Voltaire loue ainsi, au coin de la rue de Beaune et du quai des Théatins, une partie de l’hôtel de Bragelongne, celui de la marquise de Bernières, femme de 35 ans, épouse d’un président à mortier au parlement de Normandie, à laquelle il est alors attaché. Le 20 mars 1723, la correspondance du marquis de la Cour relate que M. l’abbé Dubos a été nommé « pour examiner s’il y a rien dans le poème d’Henri IV qui puisse choquer à Rome ». Quand Voltaire comprendra que si, et qu’il n’obtiendra pas de privilège, il décide de passer outre, fait imprimer clandestinement à Rouen, et c’est Mme de Bernières qui passe dans son carrosse les premiers exemplaires à Paris. Ces détails scandaleux s’ajoutant aux qualités intrinsèques du texte, le succès est considérable : Voltaire, déjà successeur au théâtre de Corneille et de Racine, est maintenant, de surcroît, « le Tasse et le Virgile de la France ».
D’Argenson l’aîné, l’ancien condisciple, fait à ce moment ses universités chez l’abbé Alary, de l’Académie française, qui loge à l’entresol de la maison du président Hénault, sur cette place Vendôme dont la ville n’avait pu boucler le programme que grâce aux spéculations de Law, acquéreur pour sa part de huit de ses hôtels. Cette société de l’Entresol, d’une vingtaine de membres, l’exilé Bolingbroke, ancien Premier ministre de la reine Anne, qui y propage la conception anglaise de la liberté, l’appelle naturellement un club ; d’Argenson, dans ses Mémoires, la désigne comme « un café d’honnêtes gens », manifestant que le café est en ce temps tout autre chose qu’un débit de boissons. On y trouvait, « l’hiver, de bons sièges, un bon feu et du thé ; dans la belle saison, les fenêtres [du n° 7] s’ouvraient sur un joli jardin, on y prenait de la limonade et des liqueurs fraîches, ou bien l’on se transportait aux Tuileries et l’on discutait en se promenant. En tout temps les gazettes de France, de Hollande, et même les papiers anglais étaient entre nos mains ».
Leur doyen est l’abbé de Saint-Pierre, un ancien de la maison d’Orléans comme l’abbé Dubois, exclu de l’Académie française après la publication, en 1718, de La Polysynodie ou la pluralité des conseils, ouvrage dans lequel il critiquait le despotisme de feu le roi Louis XIV. « Ce bon citoyen, dit d’Argenson, était celui qui nous fournissait le plus de lectures de son cru ; il nous prêtait ses Mémoires et sollicitait nos observations. Un M. de Plélo, depuis ambassadeur [au Danemark], nous lut une belle dissertation sur les diverses formes de gouvernement. »
Au Café majuscule, c’est-à-dire chez Procope, que Maupertuis fréquente de préférence à sa caserne des mousquetaires gris, ce fils d’un corsaire malouin anobli par le Roi-Soleil a, parmi Marivaux, Fréret ou La Motte-Houdart, si bien su faire étalage de son savoir et de ses connaissances que l’Académie des sciences de Paris va l’admettre en qualité d’adjoint géomètre alors qu’il n’a rien publié encore.
Voltaire, chez les frères Pâris, n’oublie pas ce Thiriot, qu’il a connu à l’époque où, pour complaire à son père, il s’était « mis en pension chez un procureur », près les degrés de la place Maubert, rue Pavée-Saint-Bernard. Comme ses amis du collège, Thiriot restera celui d’une vie, et il faudra pour cela que Voltaire y mette du sien. Est-ce en allant de chez Thiriot, qui habite alors au bout du quai des Orfèvres, près du Chagrin de Turquie, vis-à-vis le cheval de bronze, au Pâté-Bercy qu’il passe devant Sainte-Marguerite au jour de la grande Fête-Dieu de la paroisse ?
Anne Charlier, épouse La Fosse, 45 ans. Gallica
Voltaire est là témoin d’un miracle : une femme malade d’un flux de sang depuis des années, et qui ne pouvait se remuer, est inopinément guérie à l’aspect du Saint-Sacrement, si bien qu’elle peut se joindre à la procession. Une enquête a lieu. L’avocat Mathieu Marais, qui nous a laissé des Mémoires, prétend que l’archevêque la conduisit en personne. « Votre mari n’est-il pas janséniste ?, interroge-t-il. — Non, Monseigneur, il est ébéniste », répond-elle ingénument. L’épiscopat de Paris proclame le miracle dix jours plus tard, ordonne un Te Deum à Sainte-Marguerite, et une procession du clergé de cette paroisse jusqu’à Notre-Dame. Ce sont là l’origine et la date – le 26 juin – d’une célébration qui porta le titre de « Procession de madame La Fosse, » du nom de l’ébéniste de mari, jusqu’à la Révolution française, laquelle y mit un terme.
Voltaire ne s’en convertit pas, bien qu’il fût lui-même une espèce de miraculé, comme on va le voir.

Le pauvre de la reine


Jean René de Longueil s’était fait « à Maisons un jardin de plantes rares [plus complet et mieux entretenu que celui du roi ne l’était alors, précise Voltaire] et un laboratoire de chimie, dignes tous les deux d’un lieu où tout ce qui n’aurait pas été magnifique aurait eu fort mauvaise grâce, écrira Fontenelle. Il est sorti du jardin le seul café, que l’on sache, qui ait encore pu venir à maturité en France, et on assure qu’il n’a pas moins de parfum que celui de Moka. M. de Maisons a fait lui-même, dans le laboratoire, le bleu de Prusse le plus parfait que l’on ait encore dans cette espèce de couleur ».
« Il réunissait souvent à Maisons tous les arts, tous les talents et tous les agréments de la société, poursuit l’abbé Duvernet, un autre contemporain. Il y donnait souvent des fêtes. Il en avait annoncé une dans laquelle tous les plaisirs de l’esprit devaient se varier et se succéder pendant trois jours. Plus de trente seigneurs y étaient invités [dont le baron de Breteuil et le président Hénault] et autant de dames. On devait jouer la comédie. Mlle Le Couvreur était déjà arrivée. Le cardinal de Fleury était invité aux fêtes de Maisons, et devait y venir. Voltaire devait lire sa tragédie de Mariamne. Le jour de son arrivée, il se sent indisposé, et sur les neuf heures du soir la fièvre se déclare. Gervasi, le médecin alors le plus accrédité, est appelé, et décide que c’est la petite vérole. L’épouvante est dans le château. On réveille les dames pour annoncer cette nouvelle. On dépêche des courriers au cardinal de Fleury et aux autres seigneurs qui devaient venir à Maisons. Mlle Le Couvreur, persuadée que la présence d’un ami peut ajouter aux soins du docteur Gervasi, fait partir un exprès pour la Normandie où se trouvait Thiriot, et ne quitte Voltaire que lorsque cet ami est arrivé. »

Thiriot veille le malade sans discontinuer, malgré le risque de contagion. Voltaire, reconnaissant, partagera plus tard avec lui, entre autres largesses, une pension de 2 000 livres allouée par le duc de Bourbon, Premier ministre. Bref, Voltaire est sauvé. « Au bout d’un mois, Voltaire, encore très faible, voulut venir à Paris, reprend l’abbé Duvernet. À peine fut-il en voiture que le feu éclata dans la chambre d’où il sortait, et embrasa, en grande partie, une des ailes du château. Le danger que Voltaire avait couru pendant sa maladie, et l’incendie auquel il venait d’échapper le rendirent encore plus cher aux sociétés dont il faisait les délices. »
Le 5 septembre 1725, Louis XV, ses fiançailles avec la jeune infante d’Espagne rompues, est marié à 15 ans à la fille de Stanislas, roi détrôné de Pologne : Marie Leszczynska. Trois pièces de Voltaire sont jouées en cet honneur. La cour s’ouvre au fils de maître Arouet, assure Gustave Lanson : il est des familiers de Mme de Prie, qui peut tout sur « Monsieur le Duc », Louis Henri de Bourbon, Premier ministre depuis la mort du Régent ; c’est à elle qu’il dédie sa comédie de L’Indiscret. La jeune reine, Marie Leszczynska, qu’il amuse, l’appelle : « Mon pauvre Voltaire » et, de sorte qu’il ne le soit plus, lui donne 1 500 livres de pension sur sa cassette. « Ainsi tout lui venait, argent, gloire et plaisir. C’était un enchantement. »

« Ne frappez pas sur la tête »


« Il n’y avait pas à perdre une minute pour écraser Voltaire », conclut Michelet, qui voit dans ce qui va suivre non un conflit personnel, mais l’action « des prêtres », menés par le cardinal de Fleury, contre Mme de Prie et Monsieur le Duc, et contre Pâris-Duverney, secrétaire de ses commandements et quasi-ministre des Finances. « Un chevalier Rohan-Chabot, homme de peu, poursuit-il, se chargea de l’exécution. Le 1er février 1726, il accoste le poète au théâtre, et lui cherche querelle. [— “Arouet ? De Voltaire ? Comment vous appelez-vous donc ?”] ; Voltaire le cloue d’un mot [— “Et vous, Rohan ou Chabot ?”].
« Deux jours encore, avec persévérance, autre querelle au foyer, et il lève sa canne [— “Mon nom, je le commence, et vous finissez le vôtre !”] ; Mlle Lecouvreur, qui était là, s’évanouit. Enfin le 4, Voltaire dînant chez M. de Sully, il est demandé à la porte, où il trouve Rohan avec quatre coquins qui lui donnent des coups de bâton. [« Tandis que M. de Chabot faisait tomber Voltaire dans un guet-apens, il criait à ses gens : “Ne frappez pas sur la tête, il en peut sortir encore quelque chose de bon” », rapportera d’Argenson dans ses Mémoires.]
« Il court à l’Opéra où était Mme de Prie, court à Versailles se plaindre, à qui ? à Maurepas, grand maître des chansons, qui ne peut rien pour lui que faire chansonner son affaire. Voltaire rage et cherche Rohan. En vain pendant deux mois entiers (février-mars). Il ne trouve partout que de mauvais plaisants, d’aveugles sots qui disent : “Tant mieux ! le moqueur est moqué !” ».
Telle est effectivement la réaction du prince de Conti, si louangeur au moment d’Œdipe, toujours à lire d’Argenson : « M. le prince de Conti, apprenant cette aventure, dit que les coups de bâton étaient bien reçus, mais mal donnés ».
l'hôtel de Sully, Ransonnette, 1806. Gallica
Le duc de Sully, dont il est si souvent l’hôte et depuis si longtemps, n’a pas daigné prendre fait et cause pour lui ; Voltaire ne le reverra plus. « Il s’éloigne de toute société ; une profonde retraite devient son partage. À l’étude des langues vivantes qu’il commence alors il joint l’exercice de l’escrime. Un maître d’armes vient tous les matins lui donner des leçons », raconte l’abbé Duvernet qui a recueilli le témoignage de Thiriot. C’est « par un garçon de Procope qu’il avait accommodé de façon à s’en servir comme d’un second », qu’il fait porter son cartel au chevalier de Rohan. « Le chevalier de Rohan accepte le défi pour le lendemain à neuf heures, assigne lui-même le rendez-vous à la porte Saint-Antoine, et le soir même fait part à sa famille du cartel qu’il a reçu. Tous les Rohan se mettent en mouvement » ; le 17 avril 1726, Voltaire est de nouveau à la Bastille.
Une lettre de félicitations envoyée au lieutenant général de police semble donner quelque crédit au « complot des prêtres » dénoncé par Michelet, dont le chevalier de Rohan-Chabot n’aurait été que l’instrument : « Vous venez de mettre à la Bastille un homme que je souhaitais y voir il y a plus de 15 années », écrit l’anonyme, fustigeant le vilain « métier que faisait l’homme en question, prêchant le déisme tout à découvert aux toilettes de nos jeunes seigneurs ». Et le délateur de poursuivre : « L’Ancien Testament, selon lui, n’est qu’un tissu de contes et de fables, les apôtres étaient de bonnes gens idiots, simples et crédules, et les pères de l’Église, saint Bernard surtout, auquel il en veut le plus, n’étaient que des charlatans et des suborneurs ». Suit ce souhait terrible : « Je voudrais être homme d’autorité pour un jour seulement, afin d’enfermer ce poète entre quatre murailles pour toute sa vie ».
Heureusement, Voltaire est désormais Voltaire : en attestent les ordres transmis au gouverneur de la Bastille : « Le sieur de Voltaire est d’un génie à avoir besoin de ménagement. SAR a trouvé bon que j’écrivisse que l’intention du roi est que vous lui procuriez les douceurs et la liberté de la Bastille, qui ne seront point contraires à la sécurité de sa détention ». 
Thiriot dînera donc avec lui tous les jours, et il aura tout loisir de se consacrer à l’étude de l’anglais.
Mme de Tencin a été, par hasard, incarcérée en même temps que lui. Il s’agissait, à suivre Michelet, pour Voltaire, de le perdre, mais pour Mme de Tencin, de la sauver… du Châtelet. La Fresnaye, qui s’est tiré une balle dans la tête au beau milieu de son salon, a laissé des lettres qui l’accusent de l’avoir ruiné, d’avoir détourné tout l’argent qu’il lui confiait pour placement.
Le gouverneur de la Bastille fait à Voltaire les honneurs de sa table ; le poète reçoit tant que le lieutenant général de police doit émettre un rappel à l’ordre : « les douceurs et la liberté de la Bastille » ne vont pas jusqu’à sa transformation en salon. Voltaire aura-t-il l’occasion d’y rencontrer Pâris-Duverney, embastillé lui aussi ? On ne sait. Il n’aura pas de contact, en tout cas, avec Mme de Tencin. Dès le 2 mai, Voltaire est libéré sous la condition d’un exil en Angleterre. Il n’a pas atteint Calais que déjà il écrit à une amie commune : « Ayez la bonté d’assurer Mme de Tencin qu’une de mes plus grandes peines, à la Bastille, a été de savoir qu’elle y fût. Nous étions comme Pyrame et Thisbé : il n’y avait qu’un mur qui nous séparât, mais nous ne nous baisions point, par la faute de la cloison ». Trois jours plus tard, il traverse la Manche.
« Lorsque Voltaire débarqua pour la première fois en Angleterre, au mois de mai 1726, résume Brunetière, il avait passé la trentaine, et, depuis déjà plus de vingt ans alors, il n’était guère de monde où son extraordinaire précocité ne l’eût familièrement mêlé. Chez la vieille Ninon de Lenclos, où son parrain, l’abbé de Châteauneuf, le menait aux jours de congé ; au Temple, chez les Vendôme, où l’on tenait, après boire, académie de libertinage ; ailleurs encore, chez les Maisons, où Dumarsais faisait le philosophe ; au café Gradot, au café Procope, où Boindin donnait des leçons d’athéisme ; à la cour du Régent ou chez Mme de Prie, tous ces audacieux paradoxes, toutes ces idées que Bayle avait insinuées sous le couvert de son érudition, Voltaire les avait entendu soutenir et discuter, il les avait discutées lui-même, il les avait mises en vers faute d’oser encore les mettre en prose. »