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Aux bois d’Paris, y a des…


Le Point du Jour et le bois de Boulogne

Le Point du Jour, c’est la pointe sud du village d’Auteuil. Joseph Micault d’Harvelay, « garde du Trésor royal », y possède un jardin dont une étroite bande de potager descend jusque-là. Si, comme tous ses pairs dans les années 1780, M. d’Harvelay fait appel à Blaikie pour qu’il lui dessine son jardin à l’anglaise, il veut à la fois un sentier tortueux et conserver au même endroit son allée rectiligne de tilleuls ! En désespoir de cause, Blaikie proposera une colossale serre chauffée, qu’il remplira d’ananas et autres fruits des tropiques.
Au XIXe siècle, Gavarni a, dans les parages, une propriété riche de bassins, rocailles, ondulations de terrain, et de ces arbres à feuillage persistant que Blaikie a semés partout de Monceau à Auteuil. Le chemin de fer dit « de Ceinture », courant au long des fortifications depuis 1851, avant de franchir la Seine par le viaduc du Point-du-Jour (remplacé depuis par le pont du Garigliano), l’emporte sur son passage en 1863. Le lieu sera désormais le plus industrialisé d’Auteuil : une usine chimique, des laboratoires pharmaceutiques assez nombreux, une fonderie d’art ; et il verra s’élever la seule cité industrielle de l’arrondissement, la villa Mulhouse.
Ce n’est pas qu’il s’agisse ici de loger la main-d’œuvre auprès de ses lieux de travail – seuls les ouvriers nomades vivent dans cette proximité, et ils louent. Au Point du Jour, on construit pour de futurs propriétaires, « l’élite des ouvriers, stables et économes et pouvant résider sans inconvénient loin de leur chantier ». C’est plutôt qu’habitent le 16e arrondissement – beaucoup plus au nord – un certain nombre d’employeurs pour lesquels la maisonnette individuelle, sa propriété, l’épargne qu’elle suppose – il s’agit de devenir propriétaire en vingt ans par le paiement d’un amortissement à 4% compris dans le loyer –, est l’instrument de contention des « classes dangereuses ». Dollfuss, des filatures de Mulhouse, auquel la villa est en quelque sorte dédiée, comme Dietz-Monnin, dont une rue de la cité porte le nom, seront du congrès international réunissant à Londres, en 1886, « les grands industriels et les financiers des deux mondes » afin, écrit Paul Lafargue, le gendre de Marx, « de rechercher ensemble les moyens les plus efficaces d’arrêter le dangereux envahissement des idées socialistes ».
La villa Mulhouse comprend soixante-sept pavillons, édifiés à partir de 1880, un premier groupe attenants, en frise, comme en Angleterre, un autre avec la cuisine en sous-sol, là encore selon un modèle anglais. En général, les maisonnettes à étage seront acquises par des employés, seules celles ne comportant qu’un rez-de-chaussée l’étant par des ouvriers, « presque tous typographes ». Selon son promoteur lui-même, « seulement 4% de la population ouvrière à Paris pouvait se payer un loyer semblable ». Parmi les rares équipements collectifs – la règle du genre étant plutôt le repliement imposé sur la vie de famille –, une coopérative de consommation logée dans deux des pavillons.

Les canotières « aiment l’amour et l’bal »
Un service de bateaux à vapeur essentiellement estival, entre Paris et Saint-Cloud, s’étant révélé prometteur, on envisage, dès les années 1860, la formation d’une « Société pour le transport des voyageurs de Bercy à Neuilly ». Après l’ouverture de l’écluse de Suresnes, en 1867, qui régularise le niveau de la Seine, et l’Exposition universelle, la Société des bateaux-mouches voit effectivement le jour, étendant son trajet jusqu’à Charenton. Le Point-du-Jour en devient le point de départ vers l’amont, et la première escale à guinguettes et canotage vers l’aval, avant celles du bas-Meudon, de Saint-Cloud, de Courbevoie. Au Point du Jour, l’une de ces guinguettes est de Guimard, à l’enseigne du Grand-Neptune, sous le signe, comme ailleurs, des fritures et des matelotes, du vin blanc et de l’omelette au lard. Du café-concert des Ambassadeurs, sur les Champs-Élysées, où elle est créée en 1886, jusqu’à Suresnes, se chante la Polka des Canotières : « Puis au bal, Au signal, Bacchanale, À faire rougir le municipal. Surprenant, Épatant, Renversant, Cette façon de danser le cancan… ».
Le cross des As, 1932. Gallica
Il y a un accès noble et cavalier au bois de Boulogne, par l’Étoile et l’avenue de Neuilly (de la Grande-Armée), celle de l’Impératrice (Foch) ou celle de Saint-Cloud (Victor-Hugo). Il y a des transports populaires : le chemin de fer d’Auteuil et « le chemin de fer américain », celui qui est tiré par des chevaux et part de la place de la Concorde, longeant la Seine jusqu’à Saint-Cloud, enfin, les bateaux à vapeur. Au bois de Boulogne, nous dit le guide Joanne en 1863, le jour aristocratique est le samedi, qui a son acmé entre 4 h et 5 h de l’après-midi ; « le dimanche, toutes les classes de la société s’y trouvent représentées et confondues ». Après la loi sur le repos hebdomadaire et dominical, enfin promulguée le 13 juillet 1906, la sieste sur l’herbe au bois de Boulogne devient, en quelque sorte, le minimum syndical d’un dimanche ouvrier.
Le Front populaire, et l’arrêt de l’exploitation commerciale des bateaux-mouches qui l’a précédé de peu, marquent un complet revirement de la géographie des guinguettes entre l’aval et l’amont, et même entre la Seine et la Marne. Dorénavant, « Quand on s’promène au bord de l’eau », comme le font Jean Gabin et ses poteaux dans La Belle Équipe, c’est à Nogent, où l’on arrive par le chemin de fer partant de la Bastille.
Près du chemin des Vieux-Chênes, la butte Mortemart offre toujours de jolis points de vue sur l’ourlet de collines festonnant la boucle qu’empruntait le bateau-mouche, celles d’Issy, de Meudon, de Bellevue, de Saint-Cloud, de Suresnes et du mont Valérien et, bien plus loin, celles de Montmorency et Saint-Leu. Désormais, le « mont Valérien » évoque les heures les plus noires de l’Occupation, comme fait la cascade, à son pied, avant Longchamp, où, dans la nuit du 16 au 17 août 1944, trente-cinq jeunes résistants, dont certains n’avaient pas 20 ans, la plupart étudiants, étaient, après l’exécution, achevés à la grenade.
Après la guerre, les réjouissances populaires retrouvent ici une postérité, à cette différence qu’autour de la nappe étalée sur l’herbe, on s’interpelle en espagnol et en portugais. Gardiens d’immeuble et gens de maison, issus de l’immigration ibérique, sont les seuls habitants, le week-end, des beaux quartiers désertés par leurs propriétaires. Le bois de Boulogne voit, à nouveau, sortir du panier à pique-nique les melons qui avaient fait la célébrité de Bagatelle deux siècles plus tôt.

De la rouvraie au parc anglais
La forêt du Rouvray – plantée de chênes rouvres – avait été dite « de Boulogne » en hommage à Boulogne-sur-Mer où Philippe le Bel avait fait un pèlerinage. François Ier l’avait peuplée de cerfs et de chevreuils, entourée d’une muraille percée de huit portes, coupée d’allées d’ifs et de cyprès en prévision de Champs-Élysées au sens premier du terme, c’est-à-dire une nécropole. Le bois de Boulogne, presque entièrement détruit par le campement des Alliés en 1814-1815, avait été replanté sous la Restauration ; seuls quelques vieux chênes rouvres du XVIe siècle avaient réchappé, du côté de la mare d’Auteuil. Sous le Second Empire, il avait été diminué sur Auteuil, mais agrandi de deux cents hectares du côté de Boulogne et de Longchamp : le mur d’enceinte était abattu, la forêt remodelée en parc de type anglais.
Un hippodrome a remplacé, à Longchamp, l’abbaye datant de Saint Louis, lieu de pèlerinage qui était devenu l’arrivée d’un défilé mondain, de Louis XV à Louis-Philippe, par-delà sa destruction en 1795. La procession avait souvent pris des formes si impudentes que la Duthé, future maîtresse d’un frère et d’un cousin du roi, dans son char doré tiré par six chevaux, était arrêtée au beau milieu de l’avenue de Longchamp pour être conduite à la prison de For-l’Évêque, près du Louvre.
Si elles n’ont plus rien, en 1863, de ce caractère extravagant, le guide Joanne décrit encore les « fameuses promenades de Longchamp que la mode a prises sous sa protection et par lesquelles il est d’usage d’inaugurer les toilettes de printemps ». Sous le Second Empire, et jusqu’à la Première Guerre mondiale, le Grand Prix de Paris clôture, à l’hippodrome, la « grande saison » mondaine, qui n’a commencé qu’à la fin d’avril. Aussitôt, l’on part en villégiature, croisière et voyage jusqu’à l’automne, saison des chasses, que l’on passe à la campagne et en grandes réceptions dans les châteaux hospitaliers, avant l’hiver et la Riviera. Quelques personnes du monde, malgré tout, feront bénéficier Paris l’hiver d’une « petite saison » mondaine.
De l’autre côté de la route du Champ-d’Entraînement, au bord de laquelle le roi anglais démissionnaire, Édouard VIII, passa son exil volontaire jusqu’en 1972, Bagatelle était né d’un pari du comte d’Artois avec sa belle-sœur, Marie-Antoinette. Une folie, à tous les sens du terme, construite par Bélanger et neuf cents ouvriers en soixante-quatre jours ! Pour en transformer le parc en jardin anglais, Blaikie obtenait trois ans. Un mur de dix pieds de haut séparait alors la maison des jardins : décidément, « ces gens n’ont pas de goût pour les points de vue », soupirait l’Écossais. Après son passage, il n’y avait plus de mur, mais un obélisque égyptien, un pont chinois, un grand rocher avec une cascade, alimentée par une pompe des frères Périer, … et des melons. Blaikie en cueillait le premier le 18 avril 1781. Bientôt, la reine préférait ceux de Bagatelle à tous les autres. Le roi venait parfois de la Muette jusqu’ici à pied, mais quand la cour était à Saint Cloud, d’Artois emportait les fameux melons avec lui en y partant dîner.
On y montre les Nubiens plus encore que les animaux nubiens. J. Cheret, 1877. Gallica
Alors qu’il ne reste rien des nombreuses fabriques du jardin de Bagatelle, de la Folie Saint-James (aujourd’hui à Neuilly) est demeurée une grotte dans un rocher, fourrée d’un temple dorique. Blaikie trouvait cela « ridicule, car il n’y a ni point haut ni montagne pour former cette énorme masse de rochers ». Il y voyait « plus d’extravagance que de goût », et ne s’en étonnait point, ayant entendu le comte d’Artois donner à Bélanger cette consigne : « J’espère que vous allez ruiner Saint-James ». Ce qui fut fait.
À proximité du Jardin d’acclimatation, aux proustiennes promenades d’enfants sages dans des carrioles tirées par des zèbres ou des autruches, le château de Madrid avait été construit pour François Ier et revêtu de céramiques par Girolamo della Robbia. Presque tous les rois de France y avaient abrité leurs amours. Colbert, plus prosaïque – il n’était pas roi –, avait installé une manufacture dans ses communs, mais, pour rester dans la note, celle-ci fabriquait des bas de soie. Mlle de Charolais, à qui Louis XV donna ces communs, le Petit-Madrid – une trentaine de bâtiments, tout de même –, y reçut ses amants. Un restaurant s’installa, sous le Second Empire, dans ce qu’il en restait de vestiges. La construction, reprise en immeuble d’habitation, agrandie et surélevée, a été ornée d’un riche décor néo-Renaissance vers 1910.
Au Bois, dans les allées d’Haussmann, Alphand et Davioud, qui serpentent autour de ces quelques grands restes, des joggers émaciés en sportswear de prix font comme les promoteurs dans les rues hautement spéculatives : ils conservent la façade.

Le bois de Vincennes, exotique

Le bois de Vincennes est célèbre pour la justice de Saint Louis comme pour l’illumination de Jean-Jacques Rousseau, l’une et l’autre sous un chêne. Dans les années 1240, c’est Saint Louis : « maintes fois il advint qu’en été il allait s’asseoir au bois de Vincennes après sa messe, et s’accotait à un chêne, et nous faisaient asseoir autour de lui. Et tous ceux qui avaient affaire venaient lui parler, sans empêchement d’huissier ni d’autres gens », assure Joinville. Cinq siècles plus tard, il faut à Rousseau, sur le chemin du château, trouver le moyen de marcher moins vite pour ne pas risquer le coup de chaleur. « Je m’avisai, pour modérer mon pas, de prendre quelque livre. Je pris un jour le Mercure de France, et tout en marchant et le parcourant, je tombai sur cette question proposée par l’Académie de Dijon pour le prix de l’année suivante : Si le progrès des sciences et des arts a contribué à corrompre ou à épurer les mœurs. À l’instant de cette lecture je vis un autre univers et je devins un autre homme. »
Marc Seguin, ingénieur, à l'origine de la ligne Lyon-St-Etienne. Gallica
L’inspiration qui le visite soudainement est aussi brutale que le coup de chaleur redouté : étourdissements, palpitations, crises de larmes. « En arrivant à Vincennes j’étais dans une agitation qui tenait du délire. Diderot l’aperçut : je lui en dis la cause, et je lui lus la prosopopée de Fabricius, écrite en crayon sous un chêne. Il m’exhorta de donner l’essor à mes idées, et de concourir au prix. Je le fis, et dès cet instant je fus perdu. Tout le reste de ma vie et de mes malheurs fut l’effet inévitable de cet instant d’égarement. »
Jusqu’à la Révolution, le bois est interdit aux « chariots, charrettes, fourgons et autres voitures publiques » ; seuls les « gens de pied » sont admis à y passer, à leurs risques et périls si la chasse bat son plein. Le château est contemporain de la Bastille et, comme elle, prison d’État de Louis XI à 1784. Il était resté intact depuis sa réfection de 1380, malgré l’ordre donné par Louis XVI de le vendre ou de le démolir, et c’est le XIXe siècle qui, en l’attribuant à l’armée, l’a dénaturé.
En 1860, l’État impérial, désireux d’affirmer son sens de l’équilibre, décide de réitérer au bord des faubourgs populeux ce qui vient de se faire au bois de Boulogne. Il cède à la Ville ces mille hectares d’arbres, si l’on y inclut le polygone affecté aux manœuvres militaires, qui les coupe en deux et est aussi dénué de feuilles que le bois d’une crosse de fusil. Au bord de cette zone désertique, la présence d’une pyramide rappelant que la forêt de Vincennes avait été entièrement reboisée par ordre de Louis XV en 1731 semblait légèrement ironique. C’est moins vrai depuis que le Parc floral, en 1969, y a été installé. Il reste, des arbres de Louis XV, un exemplaire près du lac artificiel des Minimes, dont une île, qui tout aussi artificielle, s’est vue ornée de vestiges du couvent fondé par Louis VII le Jeune en 1155.
Destin des lieux : il est curieux de penser que le bois de Saint Louis, le roi croisé qui passa sept années à guerroyer d’Égypte en Tunisie, allait devenir, six ou sept siècles plus tard, le bois de Lyautey, le bois de l’expansion coloniale. Sur un fond de jardin à l’anglaise avec ruisseaux, cascades et lacs dus à l’ingénieur Alphand, les fleurons du bois de Vincennes, hormis le vaste champ de courses installé dans la plaine de Gravelle en 1863, nous viennent presque tous du temps des colonies. Le jardin tropical dont la Ville de Paris vient de récupérer une partie, est l’ex-« jardin colonial », établissement public industriel et commercial chargé de recherches agronomiques sur les pays chauds, fondé en 1899 et installé ensuite dans les pavillons du Maroc, de la Tunisie, du Congo et de l’Indochine rapatriés de l’Exposition coloniale de Marseille de 1906.
Le réseau routier tracé à travers le bois, son éclairage électrique, sont des vestiges de l’Exposition coloniale de Paris de 1931. En dépit des tracts du Secours rouge international, en dépit de ceux que distribuent les surréalistes : « Ne visitez pas l’Exposition coloniale » ; malgré l’action de la CGTU et d’une Ligue contre l’oppression coloniale que préside Albert Einstein, plus de cinq cent mille visiteurs, en six mois, vont visiter cette exposition que le ministre des Colonies, Paul Reynaud, a inaugurée en affirmant que « l’idée coloniale doit désormais faire partie intégrante de l’idée de citoyen ».
« La vérité sur les colonies », la contre-expo organisée par la CGTU et Einstein dans l’ancien pavillon soviétique de l’exposition des Arts Déco de 1925, n’en accueillera, du 19 septembre au 2 décembre, que quatre mille cinq cents. S’en est-on consolé en se disant que les gens allaient à Vincennes surtout pour le Parc zoologique, qui vit affluer cinquante mille visiteurs dès le premier dimanche ? Un zoo strictement colonial, lui aussi, réservé à la faune de nos territoires africains, donc sans tigres, ces félins-là appartenant à la couronne britannique.
L’immense rocher artificiel de près de soixante-dix mètres de haut nous vient de l’Expo de 1931, comme le Temple bouddhique tibétain, comme, bien sûr, le musée des Arts d’Afrique et d’Océanie, où se voit encore le salon de Lyautey, commissaire général de l’Exposition. Il est devenu Cité nationale de l’histoire de l’immigration.
De 1945 à 1956, la « Fête de l’Huma » se tint chaque année au bois de Vincennes, sur les cinquante-cinq hectares de la clairière de Reuilly. En 1946, ce rassemblement festif sera dit, dans la presse communiste, constituer « la deuxième ville de France » ; le nombre des participants en fera encore « la quatrième ville française » en 1952.
Il y a donc dès la Libération, et pour une décennie, une nouvelle capitale des ouvriers à côté de Paris qui a cessé de l’être. D’autant que la capitale est passée au parti gaulliste RPF aux élections municipales de 1951. Un RPF qui va disputer au Parti communiste le bois de Vincennes, en y organisant, de 1947 à 1953, une « Fête de la jeunesse, du travail et du sport », qui accueille, comme l’autre, des stands de Renault, de Citroën, de la Snecma, d’Alsthom, d’EDF, d’Hispano-Suiza ou de la SNCF. Le 5 octobre 1947, le RPF y réunit sept cent mille personnes, à l’en croire (cent cinquante mille, selon la police,), tandis que le PC en avait rassemblé un million le 8 septembre (de cent cinquante à deux cent mille, selon la police).
Jean-Baptiste Chaverot, anarcho-syndicaliste du P.L.M. haranguant les grévistes le 25/2/1920. Gallica
À compter de 1952, la vignette d’entrée à la « Fête de l’Huma » fait participer à une tombola, dotée d’une 4 CV Renault comme premier prix, qui en fait vendre cinq fois plus que l’année précédente.
Un Parc floral a succédé, en 1969, à l’ancien polygone d’artillerie de 1796, et, dans la cartoucherie de Vincennes, s’est installé le Théâtre du Soleil. « Nous ne sommes ni une communauté contemplative ni un groupe de gens “différents” », assure Ariane Mnouchkine, sa fondatrice. « Nous n’avons de vie communautaire que dans le travail. Nous avons les mêmes buts, nous poursuivons les mêmes intérêts et nous avons choisi le même genre de vie. »
En 1970, cette troupe y donne 1789 - La révolution doit s’arrêter à la perfection du bonheur, dont les narrateurs sont des bateleurs qui racontent au peuple ce qu’ils ont appris. En 1972, c’est 1793 - La cité révolutionnaire est de ce monde, où ce sont les sectionnaires de Mauconseil qui font le récit des événements ;  en 1975 vient L’Âge d’or. Première ébauche.
Le professeur Bernard Dort est, un jour, dans leurs murs, avec ses étudiants de la Sorbonne, pour assister au travail collectif. Ariane Mnouchkine, qui n’est pas comme lui une intellectuelle de haute volée, mais une femme de terrain, force le vieux théâtrologue brechtien, s’il veut pénétrer sa méthode, à improviser avec la troupe, et tenez, par exemple, à mimer un chien. Ça ne va évidemment pas de soi pour le digne théoricien, mais il s’efforce consciencieusement de grogner, gratter, lever la patte et frétiller, jusqu’à finir par mordre à belles dents dans les fesses de la dramaturge. Après quoi, il téléphone à la fac pour modifier, tout en continuant de japper, l’intitulé de sa communication à un prochain colloque : « Un chien dans le théâtre de Brecht ».
L’anecdote n’est sûrement pas à prendre au pied de la lettre, c’est seulement ainsi que Philippe Caubère l’amplifie jusqu’au burlesque dans Ariane, le pénultième épisode de L’Homme qui danse.

Le Paris des Bichons

  (cinquième épisode de Paris des avant-gardes, commencé avec l'article d'août 2012)


Les amis des Goncourt, dits Bichons

Le 1er décembre 1851, vers dix heures et demi du soir, Maxime du Camp quitte L’Élysée. Le président Louis-Napoléon l’y a invité après qu’il lui eut, six jours plus tôt, montré les photos du voyage fait en Égypte avec Flaubert. Maxime a rendez-vous maintenant avec Théophile Gautier à l’Opéra-Comique. Quand il arrive salle Favart, place des Italiens (auj. Boieldieu), le dernier acte du Château de Barbe bleu commence. Le rideau tombé, il raccompagne Théo à l’appartement qu’il occupe avec Ernesta Grisi et Judith, leur fille de six ans, rue Rougemont. Là ils bavardent encore un peu devant la porte du 14, puis Maxime regagne son domicile du square d’Orléans, où chez lui, au 3e étage, il trouve Louis de Cormenin, très préoccupé : il est passé vers minuit devant l’imprimerie nationale, rue Vieille-du-Temple, et il l’a vue gardée par une compagnie de la garde municipale, ce qui ne présage rien de bon...
Quand Paris se réveille, ses murs sont couverts d’affiches annonçant que l’Assemblée nationale est dissoute : le coup d’État est en marche. Pour ce qui est de la lecture, on est servi ; qui va se soucier de la parution du premier roman de MM. Edmond et Jules de Goncourt, vingt-neuf et vingt-et-un ans, En 18... ? Comme les deux frères sont maîtres de la date - ils sont rentiers depuis qu’ils ont hérité de leur mère en 1848, et ils publient à compte d’auteur -, ils font repousser la sortie au 5. Mais la veille, Louis-Napoléon Bonaparte aura fait tuer 400 personnes sur le Boulevard, au petit bonheur, et dans la bonne humeur : l’un des chefs de brigade de la division Carrelet, Reibell, lançant à travers la mitraille à leur voisin Sax, inventeur du saxophone comme on l’imagine : « Et moi aussi je fais de la musique ! » Humour militaire dont Victor Hugo nous a gardé la mémoire, tandis que personne n’aura vu En 18....
Ce même 2 décembre 1851, les frères ont décidé de commencer un journal, Jules tenant la plume pour deux ; leur mère, en mourant, avait uni leurs mains, le couple fraternel ne devait plus jamais se disjoindre, à l’exception de deux journées à la mi-novembre 1859. Il écrit dans leur « jolie boîte de reps » du 4e étage, au fond de la cour du 43, rue Saint-Georges, à deux pas des ateliers de Sax, « tout enfermée et plafonnée de tapisseries, pleine de dessins aux marques bleues », autour d’une crédence Louis XVI et d’un poêle de faïence, fruits de beaucoup de temps passé à chiner chez les antiquaires.
Études de mœurs contemporaines. Gallica
Six semaines plus tard, ils débutent dans le journalisme, à l’hebdomadaire l’Éclair de leur cousin Villedeuil, où ils vont bientôt rendre compte du Salon. Puis c’est «une série d'études sur les bas-fonds de la grande cité» qui les envoie à Londres pour une dizaine de jours, avec ce Gavarni qui vient d’y séjourner plusieurs années, et dont Gautier écrivait déjà avant son départ, en introduction à ses Œuvres choisies : « L’antiquité et la tradition n’ont rien à revendiquer dans son talent ; il est complètement, exclusivement moderne. Ni Athènes, ni Rome n’existent pour lui : c’est un tort aux yeux de quelques-uns, c’est une qualité pour nous... dans nos pantalons, il a mis nos jambes, et non celles de Germanicus... »
D’avoir côtoyé longuement la misère londonienne avait encore accru son réalisme et son pessimisme.

Le jour où tu voudras publier...

Entre temps, ils ont également donné un conte, Monsieur Chut, à la Revue de Paris, titre que viennent de reprendre Arsène Houssaye, Gautier, Maxime du Camp et Louis de Cormenin, sous ce mot d’ordre : « Depuis l’idéal le plus éthéré jusqu’au réalisme le plus absolu (...), nous admettons tout, avec la forme pour seule condition. » Depuis octobre 1851, les directeurs ont ainsi « admis » Banville, Lamartine, Musset, Sand, Nodier, Champfleury, le conte romain de Bouilhet, Melœnis, sur 80 pages, en novembre, enfin Baudelaire, en mars et avril. « Il y avait dans les deux derniers numéros de la Revue deux articles curieux sur Edgar Poe. Les as-tu lus ? » demande Flaubert à Louise Colet, le 2 mai 1852.
Outre qu’on y défend la forme, en littérature, on y célèbre celles de Mme Sabatier à la moindre occasion : « A trois heures du matin, pour ranimer les admirations qui commençaient à s’éteindre, Mme S*** - la seule statue de Clésinger – a fait son entrée dans un flot de dentelle à faire damner les vierges de Cologne. Sa tête merveilleusement gracieuse et fine s’entourait d’une couronne de glaïeuls à fleurs d’argent dont les longues feuilles retombaient jusque sur les bras (les mêmes qui manquent à la Vénus de Milo). Nous dirons qu’elle était Nympharum pulcherima. »
Il ne s’agissait là que d’une entrée à un bal de la salle Favart. Plus tard, Gautier, sans occasion, y donnera un poème : Apollonie.
Et la Revue de Paris l’attend, lui, Flaubert - « Le jour où tu voudras publier, tu trouveras, ce qui n’arrive à personne, ta place prête et réservée » lui a écrit Du Camp – attend son Madame Bovary, ce roman auquel il s’est mis le 19 septembre 1851, sur un sujet de fait divers, « un de ces incidents dont la vie bourgeoise est pleine », que lui avait suggéré Bouilhet à Croisset, deux ans plus tôt, après qu’il les eut assommés, Du Camp et lui, de quatre jours de lecture de sa Tentation de Saint-Antoine.
Tant de sollicitude n’a pour effet que d’irriter l’ermite de Croisset, jusqu’à mettre en péril sa relation avec Du Camp, auquel il répond, plein de superbe : « Je t’ai dit que j’irais habiter Paris quand mon livre serait fait et que je le publierais si j’en étais content. (...) Être connu n’est pas ma principale affaire. (...) Je vise à mieux, à me plaire. »

De l’Éclair, les Goncourt passent au Paris, autre titre, quotidien celui-ci, de leur cousin Villedeuil, dont les rédacteurs sont Alphonse Karr, Henri Murger, Dumas fils, et où Gavarni va donner tous les jours une lithographie, dans des séries qui s’appelleront les Partageuses, les Lorettes vieillies, les Études d'androgynes, les Invalides du sentiment, les Anglais chez eux, les Parisiens et surtout les célèbres Propos de Thomas Vireloque puisque, chez Gavarni, la légende, prise à la rue, compte autant que le dessin. A compter de novembre 1852, au Paris, chaque rédacteur a la responsabilité d’un jour de la semaine, et donc des quatre éditions quotidiennes calées sur les cours de la Bourse ; aux Goncourt échoit le mardi. Le mardi 17, ils y poursuivent leur Lorette, qui en est à son troisième épisode, et ils y font à partir d’anecdotes inédites et de fragments de lettres autographes qu’on leur a communiquées, le compte rendu d’un ouvrage imaginaire Ruelles et Alcôves [sic], in-18, qui vaut à la Librairie Nouvelle, presque en face sur le boulevard des Italiens, plus de cinquante demandes « d'amateurs de livres modernes ».

Leur maître : Gavarni.

La Librairie Nouvelle, fondée trois ans plus tôt par Bourdilliat et Jacottet  au 15, coin du boulevard des Italiens et de la rue de Gramont, pour lancer le livre bon marché, le Balzac à 1 franc, cette « Maison de l’Évènement et du Bien-Être universel » qui a publié les discours de Hugo d’avant le coup d’État, est un véritable salon où se retrouvent journalistes et gens de lettres. Les Goncourt y publient avec leur cousin Villedeuil, Mystères des théâtres, reprise de leurs chroniques. La Librairie publie aussi Louise Colet : « On ne dira jamais de moi ce qu'on dit de toi dans le sublime prospectus de la Librairie nouvelle, lui écrit Flaubert : "Tous ses travaux concourent à ce but élevé" (l'aspiration d'un meilleur avenir). » Après une rupture de plus de trois ans, Flaubert a repris, à l’été 1851, ses relations avec sa vieille maîtresse, mais celle-ci est maintenant veuve et souhaiterait qu’il l’épousât. Et elle demande de plus en plus d’avis, de conseils, de corrections sur son travail alors que Flaubert a déjà tant à faire avec le sien.
Tout en exerçant le métier de journaliste, les Goncourt fréquentent maintenant, chez Peyrelongue, marchand de tableaux dans cette même rue Laffitte dont le Paris occupe le coin, la bohème artistique, Nadar, qui vient d’annoncer à l’Éclair la sortie prochaine de son Panthéon, longue farandole de près de 250 figures dans quatre disciplines, et Henri Murger. On excursionne en groupe dans des auberges de villages, autour de la forêt de Fontainebleau, où Murger songe à s’établir, et les frères se souviendront de la vie des rapins aux champs quinze ans plus tard pour un roman qui s’appellera Manette Salomon. Leur Lorette, illustrée par Gavarni pour la publication chez Dentu, connaît un grand succès. Edmond porte la barbiche dite à l’impériale, Jules semble avoir une petite mouche au-dessous du nez ; ils ne sont pas aussi élégants que Gavarni, «très fashionable dans sa mise», veste de velours noir sur laquelle tranche le «blanc d'un foulard de l'Inde» noué en cravate, mais Edmond fume comme lui la cigarette, des Maryland, quand les peintres sont plutôt à la pipe.
Ils accompagnent souvent celui qu’ils se sont choisis pour maître, à Auteuil où il s’est installé avec sa femme et ses deux fils dans une maison avec jardin, 49 route de Versailles, près du Point-du-Jour, dans l'ancienne maison du brodeur des manteaux impériaux de Napoléon Ier. Gavarni leur raconte comment, quand il habitait près de chez eux, avec sa mère, 1 rue Fontaine, à l’angle de la rue Pigalle, un grand appartement du premier étage, au-dessus d’un pharmacien, éclairé par treize fenêtres, il avait inventé des mécanismes très compliqués, à la Robert Houdin, pour ouvrir la porte de sa chambre sans avoir à sortir de son lit, ou faire se croiser sans qu’elles le sachent des personnes qui ne devaient surtout pas se voir. Sa mère recevait alors le mercredi mais lui, c’était chaque soir, cinq ou six amis dont Liszt, et Balzac qui venait y lire ses épreuves. Puis il avait épousé une musicienne, Jeanne de Bonabry. Juste avant qu’ils ne déménagent, Sax, « malgré ses propres embarras », avançait un millier de francs à Berlioz pour qu’il puisse partir en Russie, et Balzac prêtait au musicien sa pelisse fourrée.

Des fenêtres sur le Luxembourg.

Le 12 février 1853, les frères Goncourt sont traduits en police correctionnelle en même temps qu’Alphonse Karr, pour avoir cité quelques vers jugés licencieux dans l’un de leurs papiers. La mise en scène est si imposante pour un délit de presse que Karr fait comme s’ils étaient effectivement au théâtre : « Il y a eu répétition hier, dit-il en riant aux Goncourt ; je le tiens d'un avocat! » Mais eux, s’être vu infliger un blâme, c’est plus qu’ils n’en peuvent supporter, ils abandonnent le journalisme et se réfugient dans l’histoire, qu’ils écrivent en chinant, comme ils se meublent, par un collage des autographes qu’ils récoltent. Ainsi naît leur Histoire de la société française pendant la révolution, pour laquelle ils ont lu 15 000 documents.
Maxime Du Camp reste seul propriétaire de la Revue de Paris : Louis de Cormenin va prendre la rédaction en chef du Moniteur universel, journal officiel dont le ministre Achille Fould entreprend de faire le principal quotidien français, et Gautier y publie dorénavant un feuilleton chaque semaine, en sus de sa collaboration à la Presse.
L’ami Bouilhet est venu s’installer à Paris ; il apprend le mandarin à titre documentaire, dans la perspective d’écrire un poème de neuf chants et de six mille vers, qui aurait pour titre Conte chinois. « Ami », il l’est de Flaubert, bien sûr, et ce n’est pas là un vain mot : du simple fait d’avoir lu, chez Louise Colet, un poème de Bouilhet, Mme Roger des Genettes s’attirait l’amour de l’auteur, ce qui peut se comprendre, mais aussi l’amitié éternelle de l’ami du poète.
L’ermite vient quelquefois à Paris voir son ami Bouilhet donc, ou voir Louise quand il ne lui propose pas l’hôtel du Grand-Cerf, à Mantes, qui est plus proche de Croisset. A Paris, Flaubert s’attarde même pour l’hiver, à partir de novembre 1854, après avoir rompu définitivement avec Louise, dans une chambre de la rue de l’Est, (auj. bd Saint-Michel, au sud de la rue Auguste-Comte) d’où il voit le Luxembourg.
Le café Riche reconverti en banque en 14-18. Gallica

Le petit singe est mort, Kokoli, que les frères avaient acheté au Havre, trois mois plus tôt, et qui a sauté par la fenêtre du 43 rue Saint-Georges. Alexandre Dumas a installé son Mousquetaire, un quotidien du soir, dans la cour de la fameuse Maison dorée, comme le Paris, au coin du boulevard des Italiens et de la rue Laffitte. Roger de Beauvoir, Aurélien Scholl, un ancien du Corsaire-Satan, y écrivent, et s’ils ne sont plus journalistes, les frères peuvent voir les mêmes au restaurant Dinochau, à l’angle des rues Navarin et Breda (auj. Henri Monnier). Leur territoire est si petit : en bas, la salle Favart, la Librairie Nouvelle, et le café du Helder qui vient d’ouvrir à la place des Bains chinois et du hammam, au 27 boulevard des Italiens, et qui sera célèbre pour son absinthe. Sur le trottoir d’en face, le café Riche, au coin de la rue Le Peletier ; puis la rue Laffitte, ses journaux, ses marchands d’art, qui monte vers le quartier Bréda où ils demeurent, au revers du square d’Orléans, et poursuit jusqu’à la villa Frochot de la Présidente.

Madame Bovary, c’est fini.

Flaubert, revenu à Paris pour l’hiver, y a maintenant un domicile 42 boulevard du Temple, au 3e étage, au-dessus de l’appartement de sa mère : « une antichambre, 2 pièces à feu ayant chacune une fenêtre sur le boulevard ; une salle à manger, une autre pièce à feu, une cuisine sur la cour, WC à côté de la cuisine, sortie de service » Il en est au chapitre 8 de la troisième partie de Mme Bovary. Les Goncourt font paraître chez Dentu, au Palais royal, 13 galerie d’Orléans, leur Histoire de la société française pendant le Directoire, faite sur le modèle de celle de la Révolution, mais ils fréquentent maintenant Maria, une sage-femme, qui sera leur maîtresse commune deux ans plus tard, et qui va leur fournir des récits plus contemporains pour de futurs romans. Ils publient chez le même une compilation de leurs articles de l’Éclair : Une voiture de masques, et donnent à l’Artiste, revue qui accueillit Delacroix, Johannot, Baudelaire ou Jules Janin, que le cadet des Goncourt considère comme un modèle, le récit de leur récent voyage en Italie : L’Italie la nuit.
Louise Colet se venge, en février 1856, avec Une histoire de soldat, dans laquelle Flaubert, sous les traits de Léonce, n’a pas le beau rôle. Il y aurait de quoi s’inquiéter, la poétesse est vive : au temps qu’elle habitait 2 rue Bréda, elle y avait poignardé, en juillet 1840, Alphonse Karr pour une allusion faite à ses amours avec Victor Cousin. La victime avait ensuite, dans sa chambre du 6e étage, au 46 rue Vivienne, dans l’écrin que constituaient les vitres peintes en violet et les murs tendus d’étoffe noire, exposé l’arme du crime, soulignée d’une étiquette qui disait : « Donné à Alphonse Karr par Mme Colet... dans le dos. » Mais au printemps Flaubert achève Mme Bovary après cinquante-cinq mois de travail, et la publication en commence dans la Revue de Paris le 1er octobre pour s’échelonner jusqu’au 15 décembre au rythme d’une cinquantaine de pages par numéro du bimensuel.
A peine Flaubert est-il un peu installé que Du Camp l’entraîne chez Apollonie, « Présidente » du petit groupe depuis qu’un soir Henri Monnier, doyen d’âge, s’est récusé alors qu’on s’attribuait, pour rire, des fonctions honorifiques. Le dimanche soir, il y a là le compositeur Ernest Reyer, celui qui met en notes les mélodies que lui chantonne Pierre Dupont et signe la chronique musicale de la Revue de Paris, Gautier, que Flaubert connaît depuis le 28 octobre 1849, lorsque Du Camp, à la veille de leur départ pour l’Orient, avait organisé aux Trois Frères provençaux un dîner d’adieu et de préparatifs à la fois, avec leur aîné et prédécesseur en matière de voyages, et leurs amis Louis Bouilhet et Louis de Cormenin, qui fréquentent aussi chez Mme Sabatier, comme Baudelaire.

La palpitation du serpent.

Ici palpite la Femme piquée par un serpent, de Clésinger, statue couchée, grandeur nature, dont on dit qu’hormis la tête, sculptée d’un visage impersonnel, c’est un simple moulage d’Apollonie au sortir de l’amour, et que Gautier avait feint l’étonnement, dans La Presse, après le Salon de 1847,  « de voir le marbre s'agiter dans sa blancheur froide et glaciale, et faire impression sur la foule comme la plus chaude peinture. » De tous, Flaubert est le seul qui montera directement à l’assaut, sans barguigner mais sans résultats, si l’on en croit la dédicace à venir de Madame Bovary : "à notre belle, bonne et insensible Présidente ».

A l’été, Flaubert a commencé à remanier sa Tentation de Saint-Antoine ; il en publie des fragments dans la Revue de Paris mais les menaces de poursuites enflent contre Madame Bovary, et elles seraient certainement pires concernant un sujet religieux comme la Tentation. Il renonce à celle-ci et prépare activement sa défense, cherchant pour son avocat, chez les piliers de l’Église, des descriptions plus crues que tout ce qu’on peut lui reprocher. 
Après les avoir citées devant la 6e chambre de police correctionnelle, le 29 janvier 1857, son avocat termine sa plaidoirie par ces mots : « Vous lui devez non seulement un acquittement mais des excuses ! » L’impératif moral ne suffirait peut-être pas mais les juges ont reçu des recommandations de l’impératrice et du prince Napoléon, avec lequel Du Camp chasse l’hiver, et ils l’acquittent en effet, le 7 février, conjointement avec le directeur de la revue et l’imprimeur. Le roman paraît en volume chez Michel Lévy, 2 bis rue Vivienne, à la fin d’avril.
« Du jour au lendemain, Gustave Flaubert était devenu célèbre », se rappellera Maxime Du Camp.
Le 3 janvier 1857, les frères ont rencontré à l’hebdomadaire de la rue Laffitte, celui qui en est le rédacteur en chef depuis un mois, dont ils confient aussitôt le portrait à leur journal : «  Au bureau de L’Artiste, Théophile Gautier, face lourde, les traits tombés dans l’empâtement des lignes, une lassitude de la face, un sommeil de la physionomie, avec comme des intermittences de compréhension d’un sourd, et des hallucinations de l’ouïe qui lui font écouter par derrière, quand on lui parle de face. Il répète et rabâche amoureusement cette phrase : De la forme naît l’idée, une phrase que lui a dite, ce matin, Flaubert, et qu’il regarde comme la formule suprême de l’école, et qu’il veut qu’on grave sur les murs ».
Le 11 avril, les Goncourt, qui ont presque fini Les hommes de lettres, une pièce qui attaque la bohème journalistique, sont à nouveau sur le motif : « A cinq heures été à l’Artiste : Gautier, Feydeau, Flaubert... grande discussion sur les métaphores....... à la suite de quoi, une terrible discussion sur les assonances....... Tant d’importance donnée au vêtement de l’idée, à sa couleur et à sa trame, que l’idée n’était plus que comme une patère à accrocher des sonorités et des rayons. Il nous a semblé tomber dans une discussion de grammairiens du Bas-Empire. »

Flaubert chez les Goncourt.

Flaubert a un nouveau projet qui s’appelle encore pour lui Carthage, et qui s’intitulera plus tard Salammbô et, en ce mois de mai, il lit un ouvrage de 400 pages sur le cyprès pyramidal, - ce gros volume pour décrire un seul arbre ! - et les 18 tomes de la Bible de Cahen ; le 26 juillet, il aura déjà lu cent volumes concernant la cité punique.
Les frères apprécient davantage le rédacteur en chef de l’Artiste à leur seconde rencontre: «  Théophile Gautier ce styliste à l’habit rouge pour le bourgeois, apporte dans les choses littéraires le plus étonnant bon sens, et le jugement le plus sain, et la plus terrible lucidité jaillissant en petites phrases toutes simples, d’une voix qui est comme une caresse. Cet homme, au premier abord un peu fermé, ou plutôt comme enseveli au fond de lui-même, a un grand charme, et devient avec le temps sympathique au plus haut degré. » Il ont terminé leur pièce, qu’ils lisent à Paul de Saint-Victor, l’un des critiques les plus élégants de l’époque, feuilletoniste au Pays, à la Presse, à la Liberté, qu’ils ont rencontré au café Riche. Le Gymnase la refuse, le Vaudeville pareillement ; ils s’obstinent, ils en feront un roman, et s’isoleront autant qu’il est nécessaire : « il faut, pour pondre, une retraite et comme une nuit à l'esprit.»
L’ermite de Croisset en sait quelque chose, qui pioche – c’est son mot – inlassablement, en Tunisie pour l’heure, du 16 avril au 12 juin 1858, après quoi il défait et recommence tout, et pioche encore à Paris l’hiver. « On sonne, c’est Flaubert à qui Saint-Victor a dit que nous avions vu quelque part une masse à assommer, à peu près carthaginoise, et qui vient nous demander l’adresse. » Sous le lustre en cristal de Bohême, dans le magasin de porcelaine des Goncourt, il est là, le 11 mai 1859 : « très grand, très fort, de gros yeux saillants, des paupières soufflées, des joues pleines, des moustaches rudes et tombantes, un teint martelé et plaqué de rouge. » 
Eux ont terminé Charles Demailly, qui est le nom romanesque des Hommes de lettres. C’est un roman à clés : Champfleury y est Pommageot, Nadar s’y appelle Couturat, Théodore de Banville y prend le nom de Boisroger, Gautier y apparaît sous les traits de Masson ; y sont dépeints aussi Constantin Guys ou Aurélien Scholl, qui était chez eux encore tout récemment, avec Eugénie Doche, la Dame aux camélias de la création, six ans plus tôt, au Vaudeville du 27 rue Vivienne, (emporté par le percement de la rue du Quatre-Septembre). Le couple était venu admirer leurs collections de costumes du XVIIIe siècle.
De cette attaque contre la presse, personne ne veut, pas plus en volume qu’à la scène ; finalement, c’est à compte d’auteur, chez Dentu, qu’ils publient leur Charles Demailly au début de 1860. Dès le lendemain de la parution, les voilà « boulevard du Temple, dans le cabinet de travail de Flaubert, dont la fenêtre donne sur le boulevard et dont le milieu de cheminée est une idole indienne dorée. Sur sa table, des pages de son roman qui ne sont presque que ratures. De grands, de chauds et de sincères compliments sur notre livre, qui nous font du bien au cœur ; une amitié dont nous sommes fiers... » Gavarni, Saint-Victor les félicitent également, mais Janin, la référence de Jules, éreinte le livre dans le Journal des Débats.

Des semaines de silence.

C’est encore chez Flaubert, où ils déjeunent quinze jours plus tard, que Bouilhet raconte une anecdote : l’amour platonique d’une religieuse de Rouen pour l’un de ses collègues internes, qu’il trouve pendu un matin ; la sœur vient pour une dernière prière muette dans la chambre du mort, et Bouilhet lui glisse dans la main une mèche de cheveux qu’il a coupée sur le corps. L’histoire constituera l’intrigue de leur futur roman, Sœur Philomène.
Le «  trio d’ours et de solitaires ensauvagés », comme ils l’écriront de Flaubert et eux, est désormais solidement constitué. Il n’y a guère loin du quartier Bréda au boulevard du Temple et, hormis les visites réciproques, Flaubert reçoit le dimanche, sur son grand divan de cuir surmonté d’un moulage de la Psyché de Naples, la pittoresque actrice Suzanne Lagier, et Sari, son amant, directeur du théâtre des Délass’Com’, et ne sort guère que chez la Présidente, ou rue de l’Arcade, chez Jeanne de Tourbey, nom de scène, après que Marc Fournier, directeur de la Porte-Saint-martin, l’eut lancée sur les planches, d’une jeune personne qui a débuté dans la galanterie. Alexandre Dumas fils l’a présentée tout récemment à Sainte-Beuve et le quinquagénaire est déjà le Pygmalion de cette jeune fille de 25 ans, aux yeux gris, au simple bouquet de violettes en guise de bijou.
Le plus éloigné des amis est Gautier, que les deux directeurs du Moniteur, Paul Dalloz et Julien Turgan, voulaient comme voisin, et qui les a rejoints à Neuilly, 32 rue de Longchamp.
Sinon, l’on pioche ; « il faut être un honnête homme et un bourgeois honorable pour être un homme de talent. J’en juge par Flaubert et par nous », dira encore le journal des Goncourt, qui raconte aussi que Flaubert aurait interdit à son domestique de lui parler de toute la semaine, ne lui autorisant qu’un : « Monsieur, c’est dimanche. » le dernier jour.
Grâce aux recommandations que leur a fournies Flaubert, ils visitent aux alentours de Noël pour leur Sœur Philomène, mais « 10 heures en tout », écriront-ils en preuve de l’acuité de leur sens de l’observation, le service de Velpeau à l’hôpital de la Charité, desservi par les religieuses de Saint-Augustin, et qui avec ses 474 lits, au 47 rue Jacob, est alors le quatrième hôpital de Paris. Sœur Philomène, publié à la Librairie nouvelle le 13 juillet 1861, après un refus de Michel Lévy qui l’a trouvé lugubre, marque leurs débuts dans la veine réaliste et l’arrivée de l’hôpital dans la littérature.
Pendant que Flaubert travaille comme un damné, l’existence est plus légère du côté de chez Gautier, qui s’écrit une pièce pour son anniversaire, interprétée par toute sa petite famille dans la chambre des filles, rue de Longchamp, dans des décors peints pour l’occasion par Puvis de Chavannes. Les Goncourt y sont le 31 août, comme ils sont chez Gavarni le 8 novembre, qui donne une fête pour célébrer ses retrouvailles avec Sainte-Beuve, à laquelle il a convié aussi Philippe de Chennevières, conservateur du Louvre, et Veyne, le médecin qui soigne son asthme. On y a, dans la soirée, une idée épatante, celle de la prolonger par un rendez-vous régulier, tous les quinze jours, le samedi par exemple, au restaurant Magny dont Sainte-Beuve est un habitué, avec pour première échéance ce 22 novembre.

Chez la princesse Mathilde. Concert dans la grande serre. Gallica
Le salon de la princesse Mathilde.

Flaubert est au dîner de la « société Gavarni » du 6 décembre 1862 ; il lui a fallu demander l’adresse - 3 rue Contrescarpe-Dauphine (auj. Mazet) – qu’il ne connaissait pas, de ce fameux Magny et de ses deux salles sur deux étages où Rossini avait créé son tournedos. Il s’est enfin arraché à son Salammbô, qui vient de paraître douze jours plus tôt. Il en a obtenu 10 000 francs de Michel Lévy et laisse courir le bruit, pour attiser la curiosité, qu’il l’a vendu le triple. Il devient l’homme à la mode ; il a même droit à une parodie au théâtre du Palais-Royal : Folammbô ou les Cocasseries carthaginoises. La cour, qui pour ses bals costumés ne sortait guère du Louis XV, se veut à présent exotique : Flaubert est invité par la princesse Mathilde, interrogé par l’Impératrice sur le costume de Salammbô et bientôt prié de fournir des dessins. La critique est moins enthousiaste mais un article de George Sand dans la Presse sera le point de départ de l’amitié des deux écrivains.

Si l’étiquette a finalement forcé l’Impératrice à renoncer à la moulante robe punique, Mme Rimski-Korsakov a osé un costume peu opaque et peu couvrant qui a choqué. Flaubert est stigmatisé par les prédicateurs de Sainte-Clotilde et de la Trinité pour avoir inventé des costumes obscènes et « vouloir ramener le paganisme ». Les Goncourt hantent précisément, à ce moment-là, ces « églises chic, Saint-Thomas-d’Aquin, Sainte-Clotilde, etc. » pour se documenter sur la piété mondaine en vue d’une peinture de la bourgeoisie qu’ils ont en projet depuis longtemps et qui sera publiée sous le titre de Renée Mauperin.
En face de chez Flaubert, Bonvalet. Gallica

Une nouvelle adresse, celle de l’hôtel particulier du 24 rue de Courcelles, offert par l’empereur à sa cousine, la princesse Mathilde, qui reçoit le mercredi artistes et gens de lettres dans le damas pourpre de ses salons et le velours vert émeraude de sa salle à manger, prend place dans le territoire des ours ensauvagés. Les « bichons », épithète que Flaubert distribuait assez généreusement mais qui, reprise par l’entourage de la Princesse, sera désormais réservée aux frères Goncourt, gênés par le bruit des ateliers de Sax, se cherchent une maison rue du Rocher, où Maxime Du Camp est installé depuis longtemps, au 43, dans un petit hôtel de deux étages, qui comprend quatre pièces à chaque, à quoi s’ajoute en bas la cuisine et un cabinet. Mais ils ne trouvent rien. Quand au bruit, Flaubert qui est presque en face du restaurant Bonvalet, en a sa part les jours de noce et de fenêtres ouvertes où il ne perd ni un quadrille ni un cri.


            Que faire le vendredi saint ?

La piste des ermites, outre ses lieux, a ses dates : l’anniversaire de Théo et son petit théâtre, Pierrot posthume et Le Tricorne enchanté ; les dîners Magny qui, à partir d’avril, passent au lundi, - « On paye dix francs par tête ; le dîner est médiocre. On fume beaucoup ; on parle en criant à tue-tête, et chacun s’en va quand il veut », écrira George Sand quand elle s’y joindra après qu’on l’eut prié durant trois ans - enfin le vendredi saint, « jour bien difficile à passer pour un sceptique », comme l’écrit Flaubert, sans compter, ajoute-t-il, « la question des domestiques ». Formule où l’on ne sait guère s’il s’agit de respecter leur foi, ou de ne pas risquer par l’exemple de les détourner d’une piété qui est un sûr soutien au respect dû à leurs maîtres.

L'hôtel de la Païva. Atget. 1901. Gallica

Le plus baroque sera ce vendredi saint où les Goncourt feront maigre chez une courtisane, et non des moindres puisqu’il s’agit de la Païva, dans son somptueux hôtel particulier du 25 Champs-Élysées, pendant que Sainte-Beuve organisait des ripailles pour le prince Napoléon, le cousin de l’empereur très catholique. Le mari de la femme de ménage des bichons, mécanicien au chemin de fer, est autrement conséquent : il fait maigre le vendredi saint, pour la mort de Jésus, et maigre encore à Pâques parce que l’homme ne peut être ressuscité. 

Début 1864, la princesse Mathilde se déplace rue Saint-Georges pour voir les collections des Goncourt qui commencent à être réputées. Flaubert détonne toujours dans la bonbonnière des bichons, comme à l’hôtel de la rue de Courcelles : signalant à Goncourt qu’il a à bouger pour ne pas risquer de tourner le dos au prince Napoléon, ce que l’étiquette réprouve, il ajoute : « Oh ! il ne vous en voudrait pas... » prêtant ainsi des mœurs particulières à Plon-Plon. Mais Bouilhet est pire encore : quand la princesse Mathilde prêtera son atelier d’aquarelliste passionnée à l’appareillage des costumes de sa Conjuration d’Amboise, qui doit se donner à l’Odéon en cette fin d’octobre 1866, on entendra Nieuwerkerke, son favori, pour lequel on a créé le poste de surintendant des Beaux-Arts, remonter épouvanté en disant : « Il y a en bas un auteur qui sent l’ail ! »

 

Renée Mauperin paraît chez Charpentier le 12 mars 1864. Challemel-Lacour en rend compte dans le Temps trois jours plus tard : « Ils sont de l’école de M. Théophile Gautier et de M. Flaubert, dont le procédé est connu. Il consiste à regarder les choses avec les yeux du peintre, à y distinguer les plans, les jeux de l’ombre et de la lumière, l’effet que font les objets rapprochés d’une certaine manière sous un certain jour. » Une école du regard donc, et Gautier donnait effectivement pour tâche aux mots, en préface à Émaux et Camées de véhiculer « le moins de pensée possible », et ainsi finalement une école réaliste, la réalité étant la seule chose qui se donne à voir, ce qui n’est guère le cas de l’Olympe. Rendant compte d’Idées et sensations, deux ans plus tard, qu’ils ont dédié à Flaubert, Sainte-Beuve reprochera encore aux Goncourt leur conception trop picturale de la littérature.


            Le premier roman naturaliste.

            Après s’être attelé au Château des cœurs, une féerie écrite avec Bouilhet et d’Osmoy, qui devait le distraire de son indécision entre les deux projets de Bouvard et Pécuchet et de L’Éducation sentimentale, Flaubert a finalement opté pour ce dernier. Et comme de coutume, la gestation est terriblement douloureuse.
Germinie Lacerteux paraît à la mi-janvier 1865 chez Charpentier. Le livre, dédié à Théophile Gautier, a été inspirée aux Goncourt par l’histoire de Rose, leur vieille domestique, un peu une seconde mère pour eux, morte trois ans plus tôt et dont ils n’ont appris qu’alors, avec effarement, la vie cachée, torrent de « fureurs érotiques » connues de tout le quartier, ignorées d’eux seuls. « Champfleury est dépassé, je crois ? », leur écrit Flaubert, et Zola salue dans un feuilleton cette œuvre qui « monte à la tête comme un vin puissant » où l’on verra le premier roman naturaliste.
Rédigeant la scène du bal chez la Maréchale de l’Éducation sentimentale, Flaubert se rappelle le « Bal paré chez la Présidente », comme l’indique son carnet de notes, où Théo était venu en Turc, Maxime Du Camp en Hindou, Ernest Reyer en chimpanzé, et lui en chef indien, avec un plumeau pour coiffure et une passoire pour tomahawk. Séparée à présent de Mosselman, Apollonie Sabatier vit dans un modeste rez-de-chaussée au 10 rue de la Faisanderie, ses objets d’art ont été dispersés, elle s’occupe à la peinture de petits portraits et à la réparation de miniatures. Pour Flaubert, « c’est la Trappe », une existence de « mort-vivant », quatorze heures de travail par jour.
Reminy, prêtre, diable, violoniste et Hongrois
Le Moscove, le « doux barbare », l’autre géant, en un mot Ivan Tourgueniev, est arrivé à la table de Magny ; la Princesse fait faire à tous, pour leurs séjours à Saint-Gratien, des robes de chambre bleues sur un modèle turc, mais le comble de l’exotisme, c’est encore chez Gautier qu’on le trouve : « Il y a ce soir, à côté de Flaubert, de Bouilhet, de nous, un vrai Chinois, avec ses yeux retroussés et sa veste de velours groseille, le professeur de chinois des filles de Gautier. Il y a un peintre exotique, qui a, jusqu’aux genoux, des bottes de sept lieues et des yeux volés à un jaguar. Il y a le violoniste hongrois Reminy, avec sa tête glabre de prêtre et de diable ; il y a son accompagnateur, un petit bonhomme gras et douteux, éphébique et féminin, avec sa tête d’Alsacienne, les cheveux blonds, en baguettes, tombant droit de la raie du milieu de sa tête (...). Il y a enfin, accompagnée de son fils, la femme d’un dieu, la veuve d’un Mapah, Mme Ganneau. »
Ting-Tun-Ling, qui sert de professeur à Judith et Estelle, s’installera bientôt complètement dans la famille, et son enseignement sera assez efficace pour que Bouilhet puisse correspondre en chinois avec Judith.

L’opposition des écologistes.

« Le prolongement du chemin de fer d'Auteuil va amener la disparition d'une propriété devenue presque historique par le nom du célèbre artiste qui l'habite : Gavarni », écrit Jules Lecomte dans Le Monde Illustré du 27 juin 1863. Courant au long des fortifications depuis 1851, attendant de franchir la Seine par le viaduc du Point du Jour, (aujourd'hui remplacé par le Pont de Garigliano), le chemin de fer dit « de Ceinture » menace la propriété du mathématicien, de l’inventeur, qui est aussi jardinier : « Mouvements de terrains, bassins, rocailles, escaliers, la pierre mêlée à la verdure, il n'avait rien épargné sur le choix et dans la dépense. C'est là qu'il fallait aller pour voir une curieuse collection de ces arbres, dits « arbres verts », conifères au feuillage persistant, pour lesquels l'hiver n'existe pas, et qui sont si fort à la mode aujourd'hui. Sa collection rivalisait presque avec celle du petit Trianon ; c'était une création chérie du grand artiste, dont rien ne restera ! Les rails passeront sur l'emplacement de l'atelier même ... »
Henriette Maréchal à l'Odéon. Gallica
Et l’urbanisme empire, qui frappe aujourd’hui « le grand homme qui appelait [les Goncourt] ses petits », et qui n’en a plus que pour trois ans à vivre dans un petit hôtel de l'avenue de l'Impératrice (aujourd'hui avenue Foch), va avoir d’autres conséquences encore pour les deux frères. La jeunesse du Quartier latin ne supporte pas la destruction de la Pépinière du Luxembourg, établie par la Convention sur un terrain dépendant de l’ancien couvent des Chartreux, où Victor Hugo aimait à rêver, et quand la Henriette Maréchal des bichons, qui passe pour avoir été reçue sous la pression de la princesse Mathilde, se retrouve au Français, cette jeunesse étudiante y trouve l’occasion de manifester son hostilité au régime. Une cabale dirigée par Georges Cavalier, dit Pipe-en-bois, polytechnicien qui sera, en 1871, quelque chose comme directeur des promenades et plantations, bref « l’Alphand de la Commune », fait tomber en moins d’une semaine une pièce pour laquelle on prévoyait un immense succès.
Flaubert avait évidemment rempli son devoir - « On ne vient pas pour s’amuser aux 1ères des amis, mais pour les servir » - déclinant une invitation dans la loge de la Princesse pour faire plus efficacement la claque au parterre. Tout ce qui touche à « l’avant-scène » fait partie du métier des lettres : quand sa Conjuration d’Amboise est programmée à l’Odéon, Bouilhet s’installe à l’hôtel Corneille, en face du théâtre, pour surveiller les répétitions, rameute le ban et l’arrière-ban des relations pour la 1ère - George Sand, et la Princesse Mathilde, et Edma Roger des Genettes, son ancienne maîtresse -, « chauffe » la presse pendant toute la quinzaine qui précède au Café de Suède et chez Dinochau, tandis qu’au baisser de rideau, d’Osmoy court encore durant deux heures « pour le succès de son ami, tous les cafés Tabourey du Quartier latin, forcé de boire des verres de vin avec la bohème basse des arts et des lettres ».

Zola et les Impressionnistes.

Le 17 avril 1866, Flaubert est le témoin de Judith Gautier qui épouse Catulle Mendès contre l’avis et en l’absence de son père, qui déteste le gendre et l’a surnommé « Crapulle Membête ». Chez Magny, le 21 mai, « Mme Sand fait son entrée en robe fleur de pêcher, une toilette d’amour, que je soupçonne mise avec l’intention de violer Flaubert », dit le journal des Goncourt. C’est avec élégance désormais que s’habillera Flaubert, à compter du 13 août, où il est nommé chevalier de la Légion d’honneur, comme le note, amusé, Maxime Du Camp. Le 27 mai 1867, Gautier assiste, en expert, au pavillon d’Égypte de l’Exposition universelle, au démaillotage d’une momie et, le soir, il se promène avec les Goncourt dans l’expo. Le 25 juin, il lui faut mettre, auprès du ministre de l’Intérieur, sa démission dans la balance pour faire passer dans le Moniteur Universel un article consacré à la reprise d’Hernani et y rappeler avec émotion les luttes d’autrefois.
Manette Salomon, le cinquième roman des Goncourt, dédié « A la table de Magny », - « autel d’Epicure, desservi par un vivandier de renom » autour duquel « se sont formés en couronne, Messieurs les beaux athées », écrit Louis Veuillot -, a failli paraître en même temps que l’ouverture de l’Exposition universelle. Leur plaidoyer en faveur de l’art libre et jeune des vingt années précédentes, où l’on retrouve Delacroix, Decamp, Millet et Corot, en eût sans doute été occulté par la découverte des canons de Krupp.
Quand Zola a consacré un premier article à Manet dans l’Évènement, le peintre, lui écrivant pour le remercier, lui avait donné rendez-vous au café de Bade, 26 boulevard des Italiens, où il était tous les jours de 5 h 30 à 7 h. Mais c’est maintenant au café Guerbois de la Grande Rue des Batignolles (auj. av. de Clichy), n° 9, que se réunissent autour de lui Pissaro, Monet, Renoir, Fantin-Latour et Bazille, et là que Zola voit son ami aixois Cézanne quand il est à Paris. C’est autour de ses bocks que l’on discute « d’impressions », mot qui se retrouvera au bas d’une toile de Monet cinq ans plus tard, dans l’atelier du photographe Nadar, au 35 boulevard des Capucines, et de là dans la presse avec le destin que l’on sait. A ces impressionnistes, les Goncourt sont plutôt imperméables, et ils exècrent Courbet que loue Zola, mais cet homme, de vingt ans le cadet d’Edmond et de Flaubert, de dix ans celui de Jules, a fait part dans Mes Haines de son admiration publique pour eux – Germinie Lacerteux l’enthousiasme - comme pour Flaubert.
Pour l’heure, les bichons doivent déménager : Jules, déjà malade de la syphilis, ne supporte plus le bruit des saxophones, de la circulation ni le demi fou qui, dans l’écurie au bas de chez eux, frappe les chevaux d’une façon qui les empêche de dormir au quatrième. Ils s’intéressent d’abord au Parc-aux-Princes, un lotissement ouvert à Boulogne dix ans plus tôt, où Jeanne de Tourbey a « une maison bizarre, presque cocasse, ressemblant à une petite maison d’un sultan de Crébillon fils, mais qui nous a charmés, ensorcelés, par le je ne sais quoi de son originale étrangeté. Elle nous plaît sans doute parce qu’elle n’est pas la maison bourgeoise de tout le monde. Avec cela, un beau jardin, de vrais arbres ».