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LE PAR(AD)IS DU MONDAIN (II. 1738-1742)

(huitième épisode de Paris, la ville rêvée de Voltaire, commencée ici avec la livraison de novembre 2013)


Paris, partie or, partie fange


21 juillet 1738 : « Je vous prie de faire venir chez vous le chevalier de Mouhy, et de lui demander naturellement ce qu’il faut par an pour les Nouvelles qu’il fournit (…) Le chevalier de Mouhy demeure rue des Moineaux, butte Saint-Roch. Vous pourriez lui écrire un mot pour savoir ce qu’il faut par mois, et pourquoi il n’envoie plus de nouvelles depuis huit jours. (…) S’il veut deux cents livres par an, à condition d’être mon correspondant littéraire, et d’être infiniment secret, volontiers. J’aurais mieux aimé mon d’Arnaud ; mais il n’a pas voulu seulement apprendre à former ses lettres ».
Les deux candidats s’avèreront, au final, aussi décevants l’un que l’autre. Le chevalier de Mouhy, envoyé à la Bastille du 12 avril au 9 mai 1741 pour avoir fait imprimer sans privilège, s’en libérera en devenant indicateur de police. Il portait un nom presque prédestiné puisqu’on appelait, paraît-il, ces gens « mouches » ou « mouchards » du fait d’un inquisiteur du règne de François II nommé Desmochères, originaire du village de Mouchy.
Pour financer tout ce qu’on lui demande, Moussinot est encore chargé de vendre des actions, comme de la relance d’innombrables débiteurs, qui ne sont autres que le prince de Guise, le duc de Richelieu, le duc de Villars, le marquis d’Estaing, M. de Goesbriant… À tous, Voltaire a prêté de l’argent, remboursable en rentes viagères, dont les versements tardent la plupart du temps.
Préparation pour le portrait perdu, Musée nat. de Stocholm
Enfin, Moussinot doit faire répartir par Thiriot, qui demeure alors « chez M. de La Popelinière, Fermier général, rue Saint-Marc », des exemplaires de factums divers, ou s’occuper de la reproduction d’un pastel de Quentin La Tour, pour lequel Voltaire a posé en avril 1735, tâche dont il ne s’est d’abord qu’imparfaitement acquitté : « Vous êtes obligé, en conscience, de me faire graver autrement. Il faut qu’Odieuvre s’en mêle ; je donnerai cent livres ; la planche restera à Odieuvre ; j’aurai quelques estampes pour moi ; La Tour conduira le graveur ».
Hélas, du travail de Michel Odieuvre, Voltaire ne sera pas davantage content. Quand il répondra, plus tard, à l’un de ces libelles qui affirment dévoiler son vrai visage, il aura cette comparaison : « Cette peinture est aussi peu ressemblante que l’estampe au bas de laquelle il a plu au sieur Odieuvre de mettre mon nom. Celui qui m’a voulu définir, et celui qui m’a voulu graver, ne m’avaient jamais vu ni l’un ni l’autre ».
Peut-être Voltaire aurait-il dû s’adresser au comte de Caylus, graveur passionné qui avait reproduit tous les Watteau de la collection de M. de Julienne, le drapier des Gobelins. Voltaire avait souvent vu « au bout du banc » ce membre honoraire de l’Académie royale de peinture et de sculpture qui étudiait le peuple parisien comme il avait fait de l’archéologie : vêtu de drap brun, les bas roulés sur de gros souliers, il fréquentait incognito guinguettes et bals publics, où, une fois, un peintre d’enseignes, le prenant pour un confrère, lui avait demandé de l’aider à finir.
Autre préparation, musée Lécuyer
Paris ayant décidé de la construction d’une nouvelle fontaine, rue alors de Grenelle-Saint-Germain, le comte de Caylus l’a fait attribuer à Bouchardon. Voltaire, qui ne se préoccupe pas que de la ressemblance de son portrait, lui écrit, le 9 janvier 1739 : « Je n’ai rien à dire sur la belle fontaine qui va embellir notre capitale, sinon qu’il faudrait que M. Turgot [Michel-Étienne Turgot, élu prévôt des marchands en 1729] fut notre Édile et notre Prêteur perpétuel. Les Parisiens devraient contribuer davantage à embellir leur ville, à détruire les monuments de la barbarie gothique, et particulièrement ces ridicules fontaines de village qui défigurent notre ville. Je ne doute pas que Bouchardon ne fasse de cette fontaine un beau morceau d’architecture ; mais qu’est-ce qu’une fontaine adossée à un mur dans une rue, et cachée à moitié par une maison ? Qu’est-ce qu’une fontaine qui n’aura que deux robinets, où les porteurs d’eau viendront remplir leurs seaux ? Ce n’est pas ainsi qu’on a construit les fontaines dont Rome est embellie. Nous avons bien de la peine à nous tirer du goût mesquin et grossier. Il faut que les fontaines soient élevées dans les places publiques, et que ces beaux monuments soient vus de toutes parts. Il n’y a pas une seule place publique dans le vaste faubourg Saint Germain : cela fait saigner le cœur. Paris est comme la statue de Nabuchodonosor, en partie or, et en partie fange. »
Des fontaines grandioses, cornes d’abondance aux cataractes attirant la foule, au centre de places publiques dont elles évinceraient les statues de rois, c’est la ville se voyant vivre, son activité, embellie d’art, étant à elle-même son propre spectacle, au lieu d’habitants tournés avec déférence vers le souverain. Le temple grec avait été un bâtiment abritant la statue d’un dieu, la place royale parisienne était exactement, sur ce modèle, un temple à ciel ouvert ; Voltaire lui opposait Rome et les fontaines du Bernin sur ses places.

Voltaire urbaniste


De Bruxelles, où il seconde Émilie dans un procès d’héritage compliqué, Voltaire poursuit son dialogue avec le comte de Caylus, auquel il écrit, le 21 août 1740 : « En vérité, vous êtes un homme charmant, vous protégez tous les arts, vous encouragez toute espèce de mérite ; il semble que vous soyez né à Berlin. Du moins, il me semble qu’on ne suit guère votre exemple à la cour de France. Je vous avertis que, tant qu’on n’emploiera son argent qu’à bâtir ce monument de mauvais goût qu’on nomme Saint-Sulpice, tant qu’il n’y aura pas de belles salles de spectacle, des places, des marchés publics magnifiques à Paris, je dirai que nous tenons encore à la barbarie. Hodieque manent vestigia ruris. » [« Demeurent encore aujourd’hui des traces de notre passé rustique », c’est le vers 160 de la première épître d’Horace, au Livre II.]
Notons en passant que le « monument de mauvais goût » qu’évoque Voltaire est, pourtant, le pendant exact du Saint-Gervais qu’il admire tant : c’est une façade (à l’antique, de Servandoni) à laquelle manquent une église qui lui soit assortie (le corps en est de style jésuite), et une place (la rue Férou étant si étroite qu’elle n’a même pas permis un perron débordant). Les différences d’appréciation tiennent, sans doute, aux qualité respectives de Desbrosses (sic) et de Servandoni, peut-être aussi au fait que celui qui a su mobiliser par tous les moyens, y compris une loterie, les sommes nécessaires à l’achèvement d’un édifice resté en souffrance depuis quarante ans, est ce curé Languet de Gergy qui refusa à Mlle Lecouvreur une sépulture décente.
Mais surtout, à sa préoccupation du paysage urbain, de la beauté formelle, architecturale, d’édifices qu’il voudrait à la fois visibles et à voir, Voltaire ajoute dans cette seconde lettre un souci de la réunion du peuple, de lieux où la ville s’éprouve dans sa communauté rassemblée, et qui, certes, ne soient pas dépourvus de qualités esthétiques – (« magnifiques » les marchés publics et « belles » les salles de spectacle) –, mais pour une fonction d’abord civique.
Voltaire ne va cesser de répéter ces idées simples. Dans son Siècle de Louis XIV dont il vient de publier le premier Essai, et plus précisément dans le « catalogue d’artistes célèbres » qui en est l’introduction, à l’article Jules Hardouin-Mansart, il écrit : « On reproche à la ville de Paris de n’avoir que deux fontaines dans le bon goût ; l’ancienne, de Jean Goujon, et la nouvelle, de Bouchardon : encore sont-elles toutes deux mal placées ». [Celle de Jean Goujon était appuyée à l’église des Saints-Innocents, à l’angle des rues Saint-Denis et Aux Fers (aujourd’hui Berger), et ne comptait, de ce fait, que trois arcades.]
« On lui reproche de n’avoir d’autre théâtre magnifique que celui du Louvre, dont on ne fait point d’usage – [par Louvre il faut entendre la « salle des Machines » des Tuileries, ce palais étant inoccupé depuis la fin de la Régence] –, et de ne s’assembler que dans des salles de spectacle sans goût, sans proportion, sans ornement, et aussi défectueuses dans l’emplacement que dans la construction. »
Cette fois, c’est sur le théâtre que Voltaire insiste : il ne le veut pas seulement fonctionnel et beau, mais encore, et c’est moins évident, bien placé, ce qui s’entend comme pour les fontaines : dégagé. Pourquoi donc ? Aucun des théâtres de son temps ne l’est, aucun du siècle précédent ne l’a été : l’Opéra n’est que l’aile sud-est du Palais-Royal, la salle des Machines un chaînon de la longue ligne du palais des Tuileries, la Comédie-Française est engoncée parmi les maisons. Le théâtre que Voltaire appelle de ses vœux, c’est la salle isolée que construira Charles de Wailly peu après la mort du philosophe, et non s’en s’être inspiré de ses idées, que l’on connaît comme l’Odéon. 
Un texte publié en 1742, et qui pourrait être antérieur, Ce qu’on ne fait pas et ce qu’on pourrait faire, est plus précis encore : « Ces carrefours irréguliers, et dignes d’une ville de barbares, peuvent se changer en places magnifiques. (…) Vos marchés publics devraient être à la fois commodes et magnifiques ; ils ne sont que malpropres et dégoûtants. Vos maisons manquent d’eau, et vos fontaines publiques n’ont ni goût ni propreté. Votre principal temple est d’une architecture barbare ; l’entrée de vos spectacles ressemble à celle d’un lieu infâme ; les salles où le peuple se rassemble pour entendre ce que l’univers doit admirer n’ont ni proportion, ni grandeur, ni magnificence, ni commodité ».
Le théâtre est donc vu comme le lieu « où le peuple se rassemble pour entendre ce que l’univers doit admirer ». C’est lui donner beaucoup d’importance, retrouver quelque chose de sa solennité antique. Pour pareil rôle, aussi cérémoniel, on imagine bien que le bâtiment vers lequel converge la cité, avec la ferveur d’une procession, doive être isolé comme il l’était en Grèce. Il n’est pas indifférent que celle-ci ait été païenne. Par le détour d’Athènes, l’urbanisme de Voltaire joue le Théâtre contre le Temple, le vers contre la liturgie – et, à la Comédie-Française, les vers sont tellement souvent les siens ! « Écraser l’infâme » n’est pas encore à l’ordre du jour ; il s’agit au moins, déjà, de couvrir sa voix.

Une position digne de Constantinople


Durant l’année 1739, il sera beaucoup question, dans les lettres qu’envoie Voltaire à l’abbé Moussinot, de l’hôtel Lambert ; d’abord comme d’un projet : « Mon cher abbé, je vous donne rendez-vous un jour au palais Lambert. Ah ! que de tableaux et de curiosités, si j’ai de l’argent ! Allez donc voir mon appartement. C’est celui où est la galerie adossée à la bibliothèque ». L’hôtel du président aux comptes Nicolas Lambert de Thorigny, dit Lambert le Riche, était passé aux mains du Fermier général Claude Dupin ; celui-ci s’est vu contraint de le céder pour honorer les dettes de jeu de son plus jeune fils ; l’occasion est à saisir. Voltaire demandera donc bientôt à Moussinot d’acheter des meubles.
Entre-temps, en effet, Voltaire a écrit, de Cirey, à Frédéric, prince royal de Prusse, le 15 avril 1739 : « Il y a apparence qu’au retour des Pays-Bas nous songerons à nous fixer à Paris. Mme du Châtelet vient d’acheter une maison bâtie par un des plus grands architectes de France, et peinte par Lebrun et par Lesueur : c’est une maison faite pour un souverain qui serait philosophe ; elle est heureusement dans un quartier de Paris qui est éloigné de tout ; c’est ce qui fait qu’on a eu pour deux cent mille francs ce qui a coûté deux millions à bâtir et à orner ; je la regarde comme une seconde retraite, comme un second Cirey ».
Comme un second Cirey, dont le château se trouve à près de trois cents kilomètres de Paris ! C’est qu’à la pointe de l’île Saint-Louis, on est à la lisière des faubourgs, « éloigné de tout », ce qui ne veut dire que de l’axe mondain du Pont-Neuf, reliant l’Opéra du Palais-Royal à la Comédie-Française, par les cafés Gradot et Procope ; il est donc possible d’y mener la même vie studieuse qu’à Cirey.
source: Gallica
Au retour des Pays-Bas, cependant, c’est à l’hôtel meublé de Brie, rue Cloche-Perce, que descend Voltaire. Le 2 mars 1740, il donne pourtant encore à Falkener, ce marchand anglais qui l’avait accueilli durant son exil londonien et à qui il avait ensuite dédié sa Zaïre – c’était la première fois qu’on adressait une dédicace à un marchand, et cela avait paru d’une audace incroyable –, rendez-vous à l’hôtel Lambert, à la première occasion, chez Mme du Châtelet, « avec laquelle [il vivra], selon toute probabilité, le reste de sa vie, compte tenu de ce qu’ils ne se sont pas quittés depuis bientôt dix ans ».
Falkener étant à présent en poste à la Porte ottomane – il y a été nommé ambassadeur –, c’est une comparaison avec la Corne d’or qui vient naturellement sous la plume de Voltaire : l’hôtel Lambert est « un des plus beaux de Paris, et situé dans une position digne de Constantinople car il a vue sur la rivière, une vaste perspective s’ouvrant devant toutes ses fenêtres, semée de jolies maisons ».
Curieusement, dès 1743, « l’autre Cirey » est devenu dans ses lettres la « petite retraite du faubourg Saint-Honoré », rue Traversière, aujourd’hui Molière, à deux pas de ce Palais-Royal si mondain. Mme du Châtelet aura séjourné à peine plus d’un mois, celui de mai 1742, à l’hôtel Lambert ; Voltaire jamais, sans qu’on sache pourquoi.
Diderot, lui, a occupé dans l’île Saint-Louis une pauvre chambre de la rue des Deux-Ponts ; c’était entre une, semblable, de la rue du Vieux-Colombier et une autre, identique, de la rue de l’Observance, devenue Antoine-Dubois, devant le couvent des Cordeliers. Il vit d’expédients, « donne des leçons de mathématiques sans en savoir un mot », à en croire le Neveu de Rameau. « L’allée des Soupirs », cette promenade de platanes qui se trouvait du côté de l’actuelle rue de Fleurus, dans un jardin du Luxembourg bien plus vaste qu’aujourd’hui, est son territoire. On l’y voit, « en été, (…) en redingote de peluche grise, éreintée par un des côtés, avec la manchette déchirée et les bas de laine noirs et recousus par derrière avec du fil blanc »…
Les parades des aghas et des janissaires de l’ambassadeur de la Sublime Porte, ses Heyduques et ses Chatirs, ont un autre genre de pittoresque. Depuis que Saïd Méhémet Pacha a fait son entrée solennelle à Paris, le 7 janvier 1742, empruntant le parcours protocolaire menant du faubourg Saint-Antoine à l’hôtel des Ambassadeurs extraordinaires de la rue de Tournon, par un froid qui a étréci le cortège sur la seule partie de la chaussée où fumier et sable avaient été répandus sur la neige gelée, ses cavalcades et ses défilés se déploient au jardin du Luxembourg.
par Joseph Aved, musée de Versailles
Le parcours officiel des ambassadeurs, après avoir franchi la porte Saint-Antoine et traversé la place Royale, gagne la Seine par la rue de la Monnaie puis fait le tour du bassin du Louvre, longeant le fleuve vers l’aval jusqu’au pont Royal, et remontant les quais de l’autre rive jusqu’au Pont-Neuf. Il emprunte ensuite la rue Dauphine et celle de la Comédie, entre Procope et Théâtre-Français, suit enfin la rue de Condé, de sorte de passer devant le palais du Luxembourg avant de redescendre la rue de Tournon. Il a ainsi soigneusement évité de longer la colonnade du Louvre, qu’il n’a pas admirée davantage, de biais, lorsqu’il a descendu le quai de l’École, masquée qu’elle est par quantité de constructions parasites.
Depuis que Louis XIV a choisi Versailles, le Louvre, inachevé, n’est plus entretenu et croule lentement. Pour un peu, Saïd Méhémet Pacha assistait même à sa démolition. « Il fut proposé, sous le ministère du cardinal de Fleury, écrira l’abbé de Raynal quelques années plus tard dans ses Nouvelles littéraires, d’abattre le Louvre pour vendre les matériaux. Cette extravagante proposition fut écoutée, mise en délibération, et allait passer tout d’une voix, lorsqu’un membre de cette assemblée, qui heureusement pour l’honneur de la nation n’avait ni fièvre ni transport, demanda qui serait le garant de l’entreprise de cette démolition, dont les exécuteurs pouvaient s’assurer d’être assommés par tous les citoyens au premier coup de marteau. La seule crainte d’une émotion fit échouer l’indigne projet de détruire le plus bel édifice qui soit dans l’univers. »
Ainsi Jean-Jacques Rousseau, arrivé de Lyon sur ses 30 ans, à l’automne de 1741, connaîtra-t-il encore le Louvre, tandis que descendu « à l’hôtel Saint-Quentin, rue des Cordiers, proche la Sorbonne, vilaine rue, vilain hôtel, vilaine chambre, mais où cependant avaient logé des hommes de mérite », il aura bientôt tout loisir d’admirer les janissaires au Luxembourg.
Ses espoirs de conquérir Paris par un système de notation musicale de son invention ayant fait long feu, il lui faudra « n’aller plus au café que de deux jours l’un, et au spectacle que deux fois la semaine ». Puis, pour tuer le temps, « tous les matins, vers les dix heures, [il devra se] promener au Luxembourg, un Virgile ou un [Jean-Baptiste] Rousseau dans [sa] poche, et là, jusqu’à l’heure du dîner, » chassera toute autre pensée par des exercices de mémoire, s’essayant « à retenir tous les poètes par cœur ».
« À l’égard de la dépense des filles, je n’eus aucune réforme à y faire, n’ayant mis de ma vie un sol à cet usage », assurent ses Confessions. Diderot est sans doute moins chaste : « Conviens, Diderot (me disait un jour M. de Montmorin [l’évêque de Langres]), conviens que tu n’es un impie que parce que tu es un libertin. — Croyez-vous donc, Monseigneur, que je le sois à propos de bottes ? [c’est-à-dire sans raison] », racontera-t-il à d’Escherny.

LE PARIS DU PHILOSOPHE (I. 1728-1732)


 (cinquième épisode de Paris, la ville rêvée de Voltaire, commencée ici avec la livraison de novembre 2013)

Quand Voltaire rentre à Paris, en octobre 1728, un jeune provincial de 15 ans y arrive en même temps que lui pour terminer ses études. Denis Diderot est tonsuré depuis deux ans déjà, son frère est prêtre, sa famille pieuse et conformiste. Il est voué à la religion et, s’il s’inscrit au collège d’Harcourt de la rue de la Harpe (l’actuel lycée Saint-Louis du boulevard Saint-Michel), qui échappe à la prépondérance des jésuites, c’est en attendant la Sorbonne et la théologie.
Quand le fils du maître coutelier de Langres mourra au 39, rue de Richelieu, en 1784, ce sera en confessant au curé qu’il ne croit « ni au Père, ni au Saint-Esprit, ni à personne de la famille ». Cette évolution de Diderot, affirme Gérard Milhaud, s’est faite à Paris, par Paris, au travers de cinquante années de vie dans une ville qu’il n’aura quittée que pour de brèves absences.
De même le déisme de Voltaire est-il un fruit de Paris, mais avec d’autant moins besoin de conversion, dans son cas, qu’il y baigne depuis l’enfance. Pour autant, un séjour londonien de plus de deux années n’a pas été sans influence. Là-bas, Voltaire a revu lord Bolingbroke, déjà connu à Paris : « Cet homme, qui a été toute sa vie plongé dans les plaisirs et dans les affaires, a trouvé pourtant le moyen de tout apprendre et de tout retenir. Il sait l’histoire des anciens Égyptiens comme celle d’Angleterre. Il possède Virgile comme Milton ; il aime la poésie anglaise, la française, et l’italienne; mais il les aime différemment, parce qu’il discerne parfaitement leurs différents génies ».
Bolingbroke, c’était encore Paris sur Tamise : « J’ai trouvé dans cet illustre Anglais toute l’érudition de son pays, et toute la politesse du nôtre, avait écrit Voltaire après sa première rencontre. Je n’ai jamais entendu parler notre langue avec plus d’énergie et de justesse ». À Londres, Voltaire va travailler son anglais sous la direction d’un maître quaker, et découvrir les lettres britanniques dans le texte. Il a vu jouer Hamlet et, au-delà de cette seule représentation, il a été, en homme de théâtre, fasciné par Shakespeare et son génie « énorme », si peu policé au regard de notre classicisme. Il a lu Swift et a tenté, lettre après lettre, de convaincre Thiriot de se faire un début de nom en traduisant en français les Voyages de Gulliver. Il s’est familiarisé avec les idées de Newton – qu’on enterrait solennellement à Westminster le 8 avril 1827 –, sa philosophie naturelle et sa théorie de l’attraction universelle, « cette vérité démontrée, supplantant la chimère des tourbillons de Descartes » ; il a sans doute, à cette occasion, croisé Maupertuis venu se faire introniser membre de la Royal Society.
La Bourse de Londres du dehors, mi-18e s. Gallica
Voltaire a vu aussi, à la bourse de Londres, et ce deviendra un leitmotiv de son œuvre, « le Juif, le Mahométan et le Chrétien » faire des affaires ensemble, lui qui vient d’un pays où l’un des premiers actes de la majorité de Louis XV, le 14 mai 1724, a été de relancer sous une autre forme les dragonnades, causes d’un nouvel exil des protestants vers le nord et notamment Tournai.
Il y a compris que le commerce, en multipliant les échanges, renforçait la liberté, enrichissait le citoyen et, en ce qui le concerne, pas seulement philosophiquement : il a investi dans ce « commerce de Cadix » dont on retrouvera l’évocation dans son Dictionnaire philosophique : « On veut savoir ce que devient l’or et l’argent qui affluent continuellement du Mexique et du Pérou en Espagne ? Il entre dans les poches des Français, des Anglais, des Hollandais, qui font le commerce de Cadix sous des noms espagnols, et qui envoient en Amérique les productions de leurs manufactures. Une grande partie de cet argent s’en va aux Indes orientales payer des épiceries, du coton, du salpêtre, du sucre candi, du thé, des toiles, des diamants, et des magots ».
La Bourse de Londres du dedans, mi 18e s. Gallica
La description est très concrète – on sent que « les poches », ce sont les siennes –, bien plus que la définition qu’en donnera ultérieurement Adam Smith, dans Richesse des nations : « Les capitaux étrangers pénètrent de plus en plus journellement, comme des intrus, pour ainsi dire, dans le commerce de Cadix et de Lisbonne. C’est pour chasser ces capitaux étrangers d’un commerce à l’entretien duquel leur propre capital devient de jour en jour moins en état de suffire, que les Espagnols et les Portugais tâchent, à tout moment, de resserrer de plus en plus les liens si durs de leur absurde monopole ».
La différence de tonalité tient aussi, sans doute, à ce que ce sont les Français qui dominent alors le lucratif commerce avec l’empire espagnol ; pour les en expulser, l’Angleterre fera la guerre à l’Espagne une dizaine d’années plus tard.
Voltaire s’est également enrichi, si l’on en croit Sébastien Longchamp, en publiant par souscription – bien que Thiriot ait gardé pour lui une partie de cette dernière –, sa Henriade, qu’il a dédiée à la reine d'Angleterre, en mars 1728. Mais surtout, littérairement, il a entrepris une autre épopée, en prose celle-ci et pour la première fois, et consacrée à un héros contemporain : Charles XII, roi de Suède. L’idée est née de ses rencontres avec le baron Fabrice, familier du souverain, comme celle de la Henriade était née des récits de Caumartin.
Quand il rentre à Paris, Voltaire a encore dans ses bagages, commencées directement en anglais, ces Lettres anglaises, qui deviendront des Lettres philosophiques, et traitent du pays de son exil : ses religions, quaker, anglicane et presbytérienne ; sa monarchie tempérée de parlementarisme ; ses sciences – Bacon, « père de la philosophie expérimentale », Locke et son empirisme rationaliste, Newton, bien sûr – ; ses arts et ses lettres.

« On les jette à la voirie quand elles sont mortes »


En l’absence de Voltaire, Adrienne Lecouvreur s’est éprise du fantasque Hermann-Maurice de Saxe. Ce fils adultérin du roi de Pologne a été porté à la tête du duché balte de Courlande, aujourd’hui letton, mais alors objet de litige entre la Pologne et la Russie. Il va se voir obligé de reconquérir son fief les armes à la main, et Mlle Lecouvreur, pour financer son expédition, n’hésite pas à vendre tous ses bijoux. Le fringant militaire a d’autres maîtresses et d’autres lubies : il a obtenu un privilège exclusif, et l’appréciation favorable de deux membres de l’Académie des sciences, pour une liaison rapide Paris-Rouen qu’effectuerait une galère sans rame et sans voile, munie seulement de deux roues à larges aubes auxquelles une manivelle donnerait le mouvement.
Voltaire écrira, quand Maurice de Saxe sera devenu maréchal : « Il est étrange qu’il ait fait la guerre avec une intelligence si supérieure, étant très chimérique sur tout le reste. Je l’ai vu partir, pour aller conquérir la Courlande, avec deux cents fusils et deux laquais ; revenir en poste pour coucher avec Mlle Lecouvreur, et construire sur la Seine une galère qui devait remonter de Rouen à Paris en douze heures. Sa machine lui coûta dix mille écus, et les ouvriers se moquaient de lui. Mlle Lecouvreur disait : Qu’allait-il faire dans cette galère ? ».
Voltaire, avec le concours d’un autre membre de l'Académie des sciences, La Condamine, se livre à des activités beaucoup plus rentables comme de spéculer sur la loterie du contrôleur général des Finances Pelletier-Desforts. Et voilà qu’Adrienne Lecouvreur est à l’agonie, peut-être empoisonnée par une rivale dans le cœur si hospitalier de Maurice de Saxe : la duchesse de Bouillon.
Portrait du 19e s. Gallica
« À Paris, on les respecte quand elles sont belles, et on les jette à la voirie quand elles sont mortes », dira Candide des comédiennes, près de trente ans après ce 15 mars 1730 de sinistre mémoire. Quand Voltaire eut fermé les yeux d’Adrienne, l’abbé Languet de Gergy, curé de Saint-Sulpice, lui refusa la sépulture ecclésiastique ; on dut placer le corps dans un fiacre et, clandestinement, aller l’ensevelir au débouché de la rue de Bourgogne (auj. Aristide-Briand), au-dessus de ce port de la Grenouillère où s’arrêtaient les trains de bois destinés à l’approvisionnement de Paris, dans un chantier qu’on savait, hélas, souvent battu par les grandes eaux de la Seine.
On pourrait croire entendre, dans l’Ode sur la mort de Mlle Lecouvreur, que composera Voltaire ensuite, l’épitaphe d’une sépulture choisie, comme ferait Chateaubriand au bout de l’île du Grand Bé :
« Non, ces bords désormais ne seront plus profanes ;
Ils contiennent ta cendre ; et ce triste tombeau,
Honoré par nos chants, consacré par tes mânes,
Est pour nous un temple nouveau ! »
Mais la mise en terre d’Adrienne Lecouvreur n’a rien eu de romantique ; pour Voltaire, l’horreur en restera vive jusqu’à lui faire toujours craindre, à l’heure de sa propre mort et tout glorieux qu’il soit, le caniveau pour sa dépouille.
Huit ans après la mort de Voltaire, le comte d’Argental fera apposer une plaque rappelant le souvenir d’Adrienne, rue de Grenelle, à l’emplacement du numéro alors 115, puisque, depuis 1728, on a commencé d’en mettre aux maisons de Paris.

La magnificence pour toute vertu


Adrienne Lecouvreur n’est plus là pour incarner Tullie dans Brutus, la nouvelle pièce de Voltaire, pleine de sentiments républicains comme pouvait le laisser supposer le héros choisi. C’est Mlle Dangeville qui fait ses débuts à la Comédie-Française en interprétant la fille de Tarquin, et qui assure le succès de la pièce, dédiée à Bolingbroke. La Gaussin lui emboîte le pas dans la prestigieuse maison, en étant la Junie de Britannicus dès le 28 avril 1731.
Diderot est encore étudiant, il porte les cheveux longs – « Où est le temps que j’avais de grands cheveux blonds qui flottaient au vent ? », regrettera-t-il en 1758 ; la théologie l’attire de moins en moins. « Je balançais entre la Sorbonne et la Comédie. J’allais, en hiver, par la saison la plus rigoureuse, réciter à haute voix les rôles de Molière et de Corneille dans les allées du Luxembourg. Quel était mon projet ? D’être applaudi ? Peut-être. De vivre familièrement avec les femmes de théâtre, que je trouvais infiniment aimables et que je savais très faciles ? Assurément. Je ne sais ce que j’aurais fait pour plaire à la Gaussin, qui débutait alors et qui était la beauté personnifiée ; à la Dangeville, qui avait tant d’attraits sur la scène », avouera-t-il dans le Paradoxe sur le comédien.
Jean-Jacques Rousseau n’a pas un an et demi de plus que Diderot : il a tout juste 19 ans quand il entre dans Paris par l’avenue aujourd’hui des Gobelins, alors rue Mouffetard. Ce fils d’une lignée d’horlogers, du côté maternel comme du côté paternel, arrivant de Soleure, la plus belle ville baroque de la Confédération helvétique, c’est naturellement pour entrer au service d’un colonel des Suisses, et porter l’uniforme, qu’il a gagné la capitale.
Le Val-de-Grâce vu du faubourg Saint-Marceau; dessin de Paul Grégoire, 18e siècle. Gallica
« Combien l’abord de Paris démentit l’idée que j’en avais ! [...] En entrant par le faubourg Saint-Marceau je ne vis que de petites rues sales et puantes, de vilaines maisons noires, l’air de la malpropreté, de la pauvreté, des mendiants, des charretiers, des ravaudeuses, des crieuses de tisane et de vieux chapeaux. Tout cela me frappa d’abord à tel point que tout ce que j’ai vu depuis à Paris de magnificence réelle n’a pu détruire cette première impression, et qu’il m’en est resté toujours un secret dégoût pour l’habitation de cette capitale. »
Rousseau est dès le lendemain de son arrivée à l’Opéra, qui ne suffit pas à le retenir à Paris, ses nouveaux maîtres ne lui plaisant pas. Thiriot, éternel coucou, vient de se trouver un nid à deux pas, chez Mme de Fontaine-Martel, dans la partie de la rue des Bons-Enfants absorbée depuis par la Banque de France. La vieille dame – elle a alors 70 ans – le loge et lui octroie une pension de près de 1 500 livres. Voltaire moque son ami dès qu’il l’apprend : « Vous voilà placé, et vous ne m’en dites mot ! Apprenez, M. de Fontaine Martel, qu’il ne faut pas oublier ses amis dans sa fortune ».
Que Thiriot, du coup, s’entremette, ou sans avoir besoin de son aide, Voltaire est bientôt dans la place lui aussi : « Mme de Fontaine-Martel, la déesse de l’hospitalité, me donne à coucher dans son appartement bas, qui regarde sur le Palais-Royal », écrit-il au Rouennais Jean-Baptiste Nicolas de Formont à la fin de 1731. L’hôtel d’Argenson voisin, le troisième côté gauche de la rue des Bons-Enfants en partant de la rue Saint-Honoré, donne pareillement sur le grand bassin placé dans une demi-lune ornée de treillages et de statues en stuc. [En l’absence des galeries et de leurs rues de desserte – Montpensier, Beaujolais et Valois –, l’arrière des numéros impairs des rues des Bons-Enfants et des Petits-Champs, comme des numéros pairs de la rue de Richelieu, a vue directe sur les marronniers plantés par Richelieu, les ormes en boule et le quinconce de tilleuls ajoutés par le fils du Régent.
« Je crois, précise Voltaire à Cideville quelques mois plus tard, qu’elle ne m’a dans sa maison que parce que j’ai trente-six ans [en réalité, il en a alors 38] et une trop mauvaise santé pour être amoureux ; elle ne veut point que les gens qu’elle aime aient des maîtresses. Le meilleur titre qu’on puisse avoir pour entrer chez elle est d’être impuissant : elle a toujours peur qu’on ne l’égorge, pour donner son argent à une fille d’opéra. » Pour ne pas s’en être rendu compte, et avoir gâté Mlle Sallé, Thiriot en a déjà perdu sa place.
L’Histoire de Charles XII est parue, et Mathieu Marais l’a lue, qui en fait le compte-rendu à Bouhier, président à mortier du parlement de Dijon, membre de l’Académie française : « L’historien n’est pas ami des rois, c’est un anti-monarque, et il ne paraît pas respecter beaucoup les puissances de la terre, ni tout ce qui peut dominer. Si le poème dont on vous a parlé est vrai, les puissances célestes ne l’embarrassent guère, et voilà sans doute un homme aussi singulier et aussi unique que son héros, à qui il donne ce nom d’unique, et qui n’est pourtant point son héros. Au reste, je n’ai rien trouvé contre la France, sinon que dans un petit discours qui est à la fin, où il méprise l’histoire en général, il donne au feu Roi la magnificence pour toute vertu et tout talent ; ce qui est bien fou et bien hardi à ce petit homme qui juge les rois et les dieux et qui distribue ses grâces comme il lui plaît. Je prévois une mauvaise fin à tout cela ».
Dix jours plus tard, l’Académie compte un fauteuil vacant, que laisse le décès de La Motte-Houdart : « Nous en voilà délivrés, écrit Marais au président Bouhier, ex-collègue du défunt ; on lui désigne pour successeur M. de Moncrif, qui a fait les Chats. J’aimerais bien mieux notre Voltaire, poète, historien, orateur, critique et tout ce qu’il lui plaît d’être. Je pense de son Histoire tout comme vous ; il a vraiment l’air mâle et original et traite cavalièrement les souverains. Ce qu’il dit de la reine de Suède ne regarde que son amour pour les belles-lettres et les sciences, qu’il appelle Philosophie, et ce nom en cet endroit n’est point pris au criminel à ce qu’il me semble… ».

S’il était né chrétien, que serait-il de plus ?


Toujours à l’exploitation de son fonds anglais, mais revenant aux vers, Voltaire compose les cinq actes d’Ériphyle, une nouvelle tragédie qui a surtout pour objet de faire apparaître un fantôme sur la scène française. Il a vu celui d’Hamlet, à Londres, faire une forte impression ;  il espère en obtenir une semblable avec le spectre d’Amphiaraüs, son personnage. Seulement, la scène est, à la Comédie-Française, encombrée de petits marquis, assis à toucher les acteurs, ce qui n’est guère propice à l’illusion fantastique. « Enfin les rôles sont entre les mains des comédiens, écrit Voltaire à Cideville le 3 février, et, en attendant que je sois jugé par le parterre, j’ai fait jouer la pièce chez Mme de Fontaine-Martel, qui m’a (comme vous savez peut-être) prêté un logement pour cet hiver. Ériphyle a été exécutée par des acteurs qui jouent incomparablement mieux que la troupe du faubourg Saint-Germain. »
La pièce est finalement sur le théâtre, en face de chez Procope, le vendredi 7 mars 1732, et elle réussit passablement.
Dans la même salle, le 13 août, la Gaussin est Zaïre dans cinq nouveaux actes versifiés en vingt-deux jours ! Les spectateurs pleurent à chaudes larmes, le public ovationne l’auteur. L’action se passe à Jérusalem, au temps de Saint Louis : Zaïre, esclave d’origine chrétienne, élevée en captivité, est de ce fait devenue musulmane. Dès la scène 1 de l’acte I, la pièce fait de la religion un hasard du milieu :
« Je le vois trop, les soins qu’on prend de notre enfance 
Forment nos sentiments, nos mœurs, notre croyance. 
J’eusse été près du Gange esclave des faux dieux, 
Chrétienne dans Paris, musulmane en ces lieux. 
L’instruction fait tout. »
Zaïre aime le sultan Orosmane, qu’elle s’apprête à épouser. Voilà que Nérestan, chevalier chrétien venu racheter des esclaves, dont elle-même, lui apprend à son grand étonnement que, née chrétienne, elle ne peut épouser ce musulman. 
« Généreux, bienfaisant, juste, plein de vertus ; 
S'il était né chrétien, que serait-il de plus ? »,
s’étonne-t-elle à la première scène du quatrième acte.
Costumes de scène de Zaïre et Orosmane. 18e siècle. Gallica
Quand les représentations de Zaïre sont interrompues par une indisposition de Mlle Gaussin, Voltaire fait jouer sa pièce en société chez Mme de Fontaine-Martel. Mlle de Lambert y est Zaïre, Henri de Lambert, marquis de Thibouville, tient le rôle d’Orosmane, et M. d’Herbigny, son frère, celui de Nérestan – ces Lambert ne sont pas les enfants de la célèbre salonnière, dédicataires de ses Avis d’une mère à son fils et Avis d’une mère à sa fille, mais les héritiers de l’hôtel Lambert de l’île Saint-Louis. Mlle de Grandchamp interprète Fatime tandis que Voltaire se délecte à jouer le vieux chrétien fanatique, Lusignan.
Voltaire ne supporte pas d’être absent un instant du devant de la scène. On comprend qu’Alexis Piron, qui ambitionne de rivaliser avec lui, ait du mal à en trouver l’opportunité, sauf à la foire où, souvent associé à Lesage, il a donné déjà vingt et une pièces, qui se bornent le plus souvent à en parodier d’autres. Piron est assidu chez Mme Doublet, la veuve d’un intendant du commerce qui l’a laissée dans l’aisance, et qui tient dans son enclave du couvent des Filles-Saint-Thomas, à l’emplacement de l’actuel palais Brongniart, ce que l’on qualifie plus souvent de « paroisse » que de salon.
Vingt-neuf « paroissiens », la plupart bien introduits soit au parlement de Paris soit à la cour, s’y réunissent donc une fois par semaine. Ils sont passés d’abord devant deux grands registres disposés dans l’entrée, l’un contenant des nouvelles réputées fiables, l’autre ce qui passe pour des ragots. Chaque invité, après les avoir parcourus, leur ajoute ses commentaires ou ses précisions. Un secrétaire collationnera le tout et en fera des copies destinées aux correspondants de Mme Doublet. On peut se plaire à imaginer que ce premier foyer des nouvelles à la main se situait précisément à l’endroit où s’élève aujourd’hui le bâtiment de l’AFP.

LE PARIS DE VOLTAIRE, POÈTE (I. 1718-1722)

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(troisième épisode de Paris, la ville rêvée de Voltaire, commencée ici avec la livraison de novembre 2013)

C’est de Châtenay que datent les premiers billets que François Marie signe Arouet de Voltaire. En octobre, on l’autorise enfin à regagner Paris, et il s’applique à y faire jouer son Œdipe, depuis trop longtemps en portefeuille à la Comédie-Française.
La première est fixée au 18 novembre 1718. D’Argenson cadet est dans la salle de la rue appelée aujourd’hui de l’Ancienne-Comédie. Le notaire Arouet aussi ? « On a dit, rapporte Desnoireterres, que malgré sa rancune contre son damné fils, Arouet le père, caché dans un coin de la salle, ne cessait de murmurer, combattu par la joie et ses anciennes rancunes: “Ah ! le coquin ! Ah ! le coquin !”. Cela nous paraît encore un de ces contes dont les chroniqueurs ne se montrent que trop prodigues, et nous nous serions gardé de citer cette anecdote si Jean-Jacques Rousseau, qui, en dépit de ses griefs, aimait à s’entretenir de Voltaire, n’y eût ajouté foi, de quelque source qu’elle lui vînt, et n’eût pris plaisir à la raconter à tout propos, non par malveillance, mais parce que la chose lui semblait plaisante. C’est à Bernardin de Saint-Pierre que l’on doit ce détail. »
La « joie » du notaire Arouet devait pourtant être amoindrie par plus vif que ses anciennes rancunes : le nom de plume qu’il venait de voir au programme de la pièce n’était pas celui de la famille. Arouet, après une courte transition par Arouet de Voltaire, allait disparaître au profit de Voltaire tout court. Pour nous qui sommes nés après Freud, il est cocasse que François Marie ait choisi son Œdipe pour renier son père. Du notaire, il ne voudra bientôt plus ni le nom ni l’hérédité puisqu’il se prétendra de surcroît, un jour, le fils de Rochebrune sinon de Châteauneuf.
Une quarantaine de représentations suivent, le chiffre est exceptionnel dans la première moitié du XVIIIe siècle. À 24 ans, Voltaire s’affirme d’emblée aux yeux de ses contemporains comme le digne successeur des poètes tragiques du Grand Siècle, l’égal de Racine, le rival heureux de Corneille :
« Sur les bords fameux de la Seine 
Sous le nom d’Arouet cet esprit fut conduit. 
Ayant puisé ses vers aux eaux de l’Aganipe, 
Pour son premier projet il fait le choix d’Œdipe : 
Et quoique dès longtemps ce sujet fût connu, 
Par un style plus beau cette pièce changée, 
Fit croire des enfers Racine revenu, 
Ou que Corneille avait la sienne corrigée. »
Ces vers sont de Louis Armand de Bourbon, prince de Conti, d’un an le cadet de Voltaire, mais chevalier de l’ordre du Saint-Esprit, pair de France au parlement de Paris, membre du Conseil de Régence et du conseil de la Guerre, gouverneur du Poitou.
La correspondance du marquis de La Cour se fait l’écho du succès persistant. Le 30 décembre 1718 : « On ne parle que de la belle tragédie de M. Harouët... M. le duc d’Orléans a donné une médaille d’or à M. Harouët en récompense de sa belle tragédie d’Œdipe » – c’était le 6 décembre, le Régent figurait sur l’avers, le roi au revers. Le marquis y revient le 16 janvier 1719 : « Œdipe est toujours fort suivi ».
C’est à la création d’Œdipe que l’avocat Barbier, dans la maison de la rue Galande où il est né, commence à 29 ans son Journal, comme s’il se proposait d’être l’historiographe de la gloire de Voltaire, pressentant déjà qu’elle serait celle du siècle.
À l’édition d’Œdipe, Voltaire désire dédier sa tragédie au Régent, qui décline l’offre, mais accorde une pension de 1 200 francs sur sa cassette, et accepte la dédicace pour sa mère, la princesse Palatine.
Pareille gloire mérite un portrait. Voltaire choisit ou, plutôt, sa fortune choisit pour lui un peintre d’origine flamande, qu’il a sans doute croisé dans les salons de Mme de Lambert, de Mme de Tencin ou de la duchesse du Maine. C’est Jacques André Joseph Aved, selon une hypothèse récente de Michelle Lespes, qui réaliserait ainsi dans son atelier de l’hôtel des Théatins, rue de Bourbon, à l’emplacement de l’actuel n° 30 de la rue de Lille, le tableau conservé aux Délices et considéré jusqu’ici comme une copie de celui peint par Largillière, qu’il précèderait en réalité d’une dizaine d’années.

 

Au salon de la marquise de Tencin


Ses amis voudraient voir Voltaire achever le poème épique dédié à Henri IV dont il a eu l’idée en écoutant le vieux M. de Caumartin, dans ce château de Saint-Ange, à trois lieues de Fontainebleau, où son père lui demandait, quelques années auparavant, de réfléchir au choix d’un état. Le jeune Arouet a composé les premiers chants de cette Henriade, on l’a vu, à la Bastille ; il les a repris chez Jean René de Longueil, marquis de Maisons, tout jeune président du parlement de Paris, dans ce château, coup d’essai et chef-d’œuvre de François Mansart, que l’on connaît aujourd’hui comme celui de Maisons-Laffitte. Une remarque qu’il prend mal le fait jeter soudainement ses papiers dans la cheminée ; le président Hénault les en retire in extremis. « Souvenez-vous, lui écrira-t-il plus tard, que c’est moi qui ai sauvé la Henriade et qu’il m’en a coûté une belle paire de manchettes. »
Grisé par le succès de son premier essai théâtral, Voltaire ne pense plus qu’à le rééditer. Il travaille d’arrache-pied à une Artémire, qu’interpréterait Adrienne Lecouvreur, la nouvelle étoile du Théâtre-Français depuis qu’elle y a brillé en Monime, trois ans plus tôt, dans le Mithridate de Racine. D’Artémire, ni Sophocle ni Corneille n’ont eu à connaître : cette fois, « la fable, les caractères, les sentiments et la disposition » sont de l’auteur. La Lecouvreur est enthousiaste ; l’abbé de Bussy, présent chez elle lors d’une lecture, pleure tellement qu’il s’en enrhume.
Arrive la première, le 17 février 1720 et, le lendemain, le marquis de La Cour est à son écritoire : « Ce pauvre Harouët eut hier une mauvaise réussite à sa nouvelle pièce. Le premier acte fut fort applaudi, les autres furent sifflés en plusieurs endroits ». Desnoiresterres décrit la suite : « Voltaire, ne se possédant plus, bondit de la loge où il se tenait sur le théâtre, et se mit à prendre à partie et à haranguer le parterre. Lorsqu’on sut que c’était lui, les clameurs s’apaisèrent ; il s’exprima avec tant d’adresse, d’éloquence, de pathétique même que les murmures se convertirent en bravos ».
Voltaire a eu beau retourner le public, il n’est pas dupe des défauts de sa pièce. Artémire ne sera rejouée que parce que la mère du Régent, dédicataire d’Œdipe, exige de la voir. Malgré les remaniements apportés à cette occasion, Voltaire ne voudra plus ensuite la laisser représenter ni ne la publiera jamais.
À l’amitié que d’Argental portait au plus remarquable de ses camarades de collège s’est ajoutée l’admiration due à l’auteur de théâtre et, c’est paradoxal, le sentiment qui les porte ensemble vers Adrienne Lecouvreur. Voltaire est son amant, le nouveau conseiller de la quatrième chambre des enquêtes du parlement de Paris veut l’épouser. La relation des deux anciens condisciples n’en est nullement affectée ; elle durera autant que leurs vies.
On les voit ensemble chez Mme de Tencin, tante maternelle du comte d’Argental. La marquise s’est beaucoup occupée de l’avancement de son frère aîné, le futur cardinal et ministre d’État, auquel l’attachent des liens assez forts pour qu’on ait dit qu’elle avait abandonné sur les marches d’une chapelle de Notre-Dame le fruit d’un inceste. L’enfant qui, selon la coutume, portera le nom du saint patron de cette chapelle, Jean le Rond – qu’il remplacera plus tard par celui de d’Alembert –, n’est pourtant que le fils d’un amant ordinaire, le chevalier Destouches.
La maison de Mme de Tencin, enclavée dans le couvent des Filles de la Conception de la rue Saint-Honoré, au confluent des actuelles rues Chevalier-de-Saint-George et Duphot, face à l’église de l’Assomption, est devenu le quartier général des agioteurs à l’époque de la fameuse fièvre transmise par John Law. Qui n’a pas tari pour autant la spéculation intellectuelle qu’évoque Marivaux dans sa Vie de Marianne, où il dépeint la marquise sous le nom de Mme Dorsin.
« Il n’était point question de rangs ni d’états chez elle ; personne ne s’y souvenait du plus ou du moins d’importance qu’il avait ; c’était des hommes qui parlaient à des hommes, entre qui seulement les meilleures raisons l’emportaient sur les plus faibles ; rien que cela.
« Ou si vous voulez que je vous dise un grand mot, c’était comme des intelligences d’une égale dignité, sinon d’une force égale, qui avaient tout uniment commerce ensemble ; des intelligences entre lesquelles il ne s’agissait plus des titres que le hasard leur avait donnés ici-bas, et qui ne croyaient pas que leurs fonctions fortuites dussent plus humilier les unes qu’enorgueillir les autres. Voilà comme on l’entendait chez Mme Dorsin ; voilà ce qu’on devenait avec elle, par l’impression qu’on recevait de cette façon de penser raisonnable et philosophe que je vous ai dit qu’elle avait, et qui faisait que tout le monde était philosophe aussi. (…) N’eût-on vu Mme Dorsin qu’une ou deux fois, elle ne pouvait être une simple connaissance pour personne (…) C’était être d’un parti que de l’aimer et de lui rendre justice, et d’un autre parti que de la critiquer. »

À l’écart de la fièvre


Voltaire ne s’est pas adonné au système de Law, d’autant moins, sans doute, que ses maîtres en finances, les frères Pâris, en ont été tenus par force à l’écart. Puis est arrivée la banqueroute. « La banque n’a point été ouverte, et l’on ne paye nulle part », s’alarme Barbier un beau matin ; l’argent liquide a totalement disparu. Le chroniqueur doit pourtant constater, quelque temps plus tard, que « l’on est si accoutumé au luxe et au plaisir dans cette ville que, malgré la misère générale où l’on est, puisque dans les meilleures maisons il n’y a pas un sol, et que la circulation des choses nécessaires à la vie et à l’entretien se fait par crédit, tout le monde crie et se plaint ; cependant, je n’ai jamais vu un spectacle plus rempli et plus superbe qu’hier, mercredi, 21 novembre, à l’Opéra, où les comédiens représentaient. Il est impossible que le Régent, en voyant cela, se repente, ni soit touché de tous les maux qu’il fait ».
Depuis la mort de Louis XIV, Paris est redevenu la capitale du royaume : le Régent vit au Palais-Royal comme font les Orléans depuis 1662, et il a demandé que l’on installe le petit roi de 5 ans sous ses yeux, aux Tuileries ; le Palais-Royal est aussi la maison de l’Opéra. Il a encore été celle de la banque, la « prison » de Law pendant que les émeutiers menaçaient d’y mettre le feu aux quatre coins. John Law, raconte Barbier, « est demeuré dans le Palais-Royal, chez Coche, premier valet de chambre du Régent, et chez Mme de Nancré pendant dix jours sans sortir » ; le Régent était « blanc comme sa cravate ».
À l’Opéra, trois fois par semaine, de la Saint-Martin jusqu’à la fin du carnaval, le plancher du parterre s’élève jusqu’à rejoindre la scène. Le Régent et ses « roués » – le sobriquet vient de ce que le duc d’Orléans avait dit en boutade au jeune duc de Richelieu que ses amis et lui étaient « bons à rouer » –, au sortir de leurs soupers à huis clos, sans cuisiniers ni laquais sauf pour interdire les portes, y viennent se mêler à la danse, quand ils tiennent encore debout. Une nuit que le Régent veut y paraître absolument incognito, l’abbé Dubois, qui a été son précepteur avant que d’être son ministre, affirme qu’il connaît le moyen le plus sûr : il lui donnera publiquement des coups de pied au derrière. Ce qu’il fait avec tant d’entrain que sa victime doit lui crier : « L’abbé, tu me déguises trop ».
Voltaire aurait pu facilement entrer dans l’intimité du Régent ; il ne verra pourtant celui-ci qu’épisodiquement ; un soir, par exemple, au bal de l’Opéra, où la conversation se limita aux belles lettres : le duc d’Orléans y afficha son goût pour Rabelais, à la surprise du poète. « Il me fit un grand éloge de Rabelais, et je le pris pour un prince de mauvaise compagnie, qui avait le goût gâté », écrira Voltaire à Mme du Deffand une quarantaine d’années plus tard. « J’avais alors un souverain mépris pour Rabelais. Je l’ai repris depuis, et, comme j’ai plus approfondi toutes les choses dont il se moque, j’avoue qu’aux bassesses près, dont il est trop rempli, une bonne partie de son livre m’a fait un plaisir extrême. » Voltaire ajoute encore, quelques mois plus tard : « J’ai relu, après Clarisse, quelques chapitres de Rabelais, comme le combat de frère Jean des Entommeures (sic), et la tenue du conseil de Picrochole (je les sais pourtant presque par cœur) ; mais je les ai relus avec un très grand plaisir, parce que c’est la peinture du monde la plus vive ».

Vivre pour travailler ?


La fuite de John Law a sonné, le jour même, le retour des quatre frères Pâris. Barbier note au 14 décembre 1720 : « Les Pâris, créatures de M. d’Argenson, qui ont été exilés dans leur pays [le Dauphiné], sont rappelés pour être à la tête des Fermes générales ». Leur pouvoir, désormais, connaîtra d’autant moins d’éclipses qu’ils vont bientôt baptiser la petite Jeanne-Antoinette Poisson, fille d’un de leurs obligés : Jean Pâris dit Montmartel, le cadet des quatre frères, sera son parrain, et sa marraine une fille d’Antoine Pâris, le frère aîné. En 1745, quand Jeanne-Antoinette sera devenue femme, ils la placeront sur le chemin du roi. Louis XV la fera marquise de Pompadour, et elle saura rester en grâce jusqu’à sa mort.
Joseph Pâris dit Duverney, le troisième frère, acquiert à ce moment le domaine de Plaisance, à Nogent-sur-Marne, de l’autre côté du bois de Vincennes par rapport au « Pâté-Bercy » de ses deux aînés. L’Est parisien n’a rien alors à envier à la moitié opposée. Si, aux pires moments de la faillite de Law, le Régent a pu obtenir un répit en faisant dire qu’il « était à Bagnolet », c’est qu’il y possède un château. Le baron de Breteuil, lui, vient d’acheter à un Rochechouart son domaine du Buisson, à Créteil ; les abbés de Saint-Germain-des-Prés ont le Berny de Métezeau et Mansart, à Fresnes ; enfin, le duc de Bourbon, septième prince de Condé, à la tête du Conseil de Régence, aime à se faire appeler, modestement, « baron de Saint-Maur » car là est sa résidence aux champs, qui eut pour architecte Philibert Delorme.
Paris est à la fois plus petit, bien sûr, mais aussi plus vaste qu’aujourd’hui, rien ne limitant plus la ville depuis que Louis XIV a fait détruire ses remparts, et la bonne société partageant équitablement son temps entre ses maisons de campagne et ses hôtels du centre. C’est d’ailleurs à ces adresses périphériques qu’elle se fera, en 1766, livrer l’Encyclopédie, interdite de diffusion à l’intérieur de l’octroi parisien.
C’est « rue de la Roquette, à droite en montant, au fond d’une cour d’honneur encadrée de parterres fleuris, que se trouve, décoré de sculptures emblématiques, de groupes d’Amours et de bustes appariés sans autre souci que l’effet décoratif, le coquet hôtel bâti par l’architecte Dulin pour Nicolas Dunoyer, secrétaire du roi, ancien greffier en chef au parlement de Paris ». La maison aura ensuite pour hôtes le savant Réaumur, puis un prince du sang, M. de Clermont. « C’est là, assure Gaston Capon, que, le 10 juin 1721, le Régent triompha des fragiles scrupules de Sophie de Brégy, comtesse d’Averne. » Quand elle l’en remercie, c’est Voltaire qui rime : À SAS Mgr le duc d’Orléans, régent, au nom de Mme d’Averne au sujet d’une ceinture qu’elle avait donnée à ce prince.
Le marquis de La Cour, sachant qu’on est à Balleroy toujours attentif à ce qui touche Voltaire, écrit, le 10 janvier 1722, que le poète vient de se voir attribuer une pension de 500 écus. Son père est mort dix jours plus tôt, et l’héritage suscite un grave conflit avec Armand, le frère aîné. Maître Arouet a inclus dans son testament une clause de substitution de biens, applicable au trente-cinquième anniversaire de son cadet si, à cette date, il ne s’est toujours pas montré responsable. L’appréciation en est laissée au Premier président de la Chambre des comptes, Jean-Aymard de Nicolay, à suivre un lointain descendant de celui-ci. Voltaire confie alors à Mme de Bernières : « Je serai peut-être obligé de travailler pour vivre, après avoir vécu pour travailler ».
Voltaire ne comptait pourtant pas seulement, pour vivre, sur son héritage ou sur les pensions royales. « Par les frères Pâris, qui lui donnaient un intérêt dans certaines affaires, il jetait les bases de sa fortune, la plus considérable sans doute qu’un homme de lettres sous l’Ancien Régime ait possédée », assure Gustave Lanson. « Vivre pour travailler », autrement dit sans travailler, c’est vivre comme un gentilhomme, de ses rentes, à cette seule différence que les rentes de Voltaire seront des rentes mobilières toutes modernes et non les rentes foncières de la noblesse ou de l’Église.