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Les sectateurs de l’idéal, ou les contemporains fin de siècle I

  (septième épisode de Paris des avant-gardes, commencé avec l'article d'août 2012)

 Nous voici célèbres maintenant ! Des chefs d’École, quoi !


« Ainsi le romantisme, après avoir sonné tous les tumultueux tocsins de la révolte, (...) abdiqua ses audaces héroïques (...) ; dans l’honorable et mesquine tentative des Parnassiens, il espéra de fallacieux renouveaux, puis finalement, tel un monarque tombé en enfance, il se laissa déposer par le naturalisme auquel on ne peut accorder sérieusement qu’une valeur de protestation ». Jean Moréas, Le Symbolisme, 1886.
« Mettons que symbolisme ait surtout voulu dire à un certain moment anti-naturalisme, anti-prosaïsme » Gustave Kahn en 1894.

De Charleville (Ardennes), le 24 mai 1870, Arthur Rimbaud écrit à Théodore de Banville : « Cher Maître, Nous sommes aux mois d'amour ; j'ai presque (ce mot est biffé) dix-sept ans. (...) si je vous envoie quelques-uns de ces vers [Ophélie, Sensation, Credo in unam qui sera connu ensuite comme Soleil et chair], - et cela en passant par Alph. Lemerre, le bon éditeur, - c'est que j'aime tous les poètes, tous les bons Parnassiens, - puisque le poète est un Parnassien, - épris de la beauté idéale... »
Le 14 juillet 1871, il lui écrit à nouveau, cette fois de chez Charles Bretagne, Avenue de Mézières, à Charleville, « Vous rappelez-vous avoir reçu de province, en juin 1870, cent ou cent cinquante hexamètres mythologiques intitulés Credo in unam. Vous fûtes assez bon pour répondre ! C'est le même imbécile qui vous envoie les vers ci-dessus », en l’occurrence, Ce qu'on dit au Poète à propos de fleurs.
Le « Vous fûtes assez bon pour répondre ! » est peut-être pure ironie, on ne sait si réponse il y eut, en tous cas le poème floral, à la différence des précédents, est railleur.
Fin août, rentrant de l’Artois où il s’est mis au vert, peut-être sans raison, après la terreur qui frappait la Commune, Verlaine trouve chez Lemerre, l’éditeur du Parnasse contemporain, passage Choiseul, une lettre d’un ami de jeunesse, Charles Bretagne, « dix lignes de recommandation très énergique » en faveur d’un nommé Arthur Rimbaud, qui se dit un fervent admirateur de ses œuvres et lui soumet cinq poèmes. Après avoir lu Les Effarés, Les Assis, Les Douaniers, Le Cœur volé et Accroupissements, Verlaine, enthousiaste, transporté, les montre à tous ses amis : Albert Mérat et Léon Valade, ses collègues de bureau de l’Hôtel de Ville, ses voisins de pages dans le premier Parnasse contemporain, de chaises le samedi chez Leconte de L’Isle et, pour Valade, son témoin de mariage ; à Ernest d’Hervilly, Charles Cros, Philippe Burty, puis, ayant reçu une seconde lettre non seulement presque implorante mais encore accompagnée de trois nouveaux poèmes aussi formidables que les premiers, - Mes petites amoureuses, Paris se repeuple, Les Premières Communions - Verlaine décide de faire venir incontinent le jeune génie à Paris et met la bande à contribution pour qu’ensemble on lui paye voyage et séjour : « Venez, chère grande âme, on vous appelle, on vous attend ! »

Gare à Rimbaud !

Le 10 septembre 1871, Verlaine et Charles Cros attendent donc sur un quai de la gare de Strasbourg, (auj. de l’Est), fébriles, tellement excités qu’ils ne voient pas le voyageur passer à côté d’eux. Ils repartent, rageant, à pied, jusque chez les beaux-parents de Verlaine, 14 rue Nicolet, où bien installé dans le grand salon, conversant avec Mme Paul Verlaine et Mme Mauté, la mère de celle-ci, ils découvrent Arthur Rimbaud, « l’Enfant sublime », « beauté du diable ».
Le Rat Mort en 1929. Meurisse Gallica
Le séjour parisien d’Arthur commence par une longue et déréglée tournée des bistrots parisiens, du café du Gaz, rue de Rivoli, annexe du bureau de Verlaine quand il travaillait à l’Hôtel de Ville, à l’Académie du 176 rue Saint-Jacques, aux murs doublés de quarante tonneaux, dont l’on met l’un en perce à chaque décès académique, d’où le nom de l’établissement où résonnent encore les souvenirs de Musset et de Murger, en passant par le Rat Mort. Cela commence sur le trajet jusqu’à la tête de ligne de l’omnibus Place Pigalle – Halle-aux-Vins, pour se ramifier dans le quartier latin après la descente à l’arrêt du boulevard Saint-Michel. « Un mur du n° 100 du café de Cluny », celui des toilettes, en porta la trace de deux quatrains scatologiques du plus jeune.
Devenu indésirable chez les beaux-parents Verlaine, où il chaparde les crucifix et fait décrocher des murs les tableaux qui l’indisposent, Rimbaud sera, décident les amis, pris en charge à tour de rôle par chacun d’eux. C’est Charles Cros qui s’y colle le premier et l’emmène dans son appartement et laboratoire – l’homme est inventeur autant que poète -, au 13 de la rue Séguier ; Arthur s’y torche avec un numéro de l’Artiste dans lequel son hôte est publié.
Puis Banville lui offre une chambre de bonne sous les combles de l’immeuble du 10 rue de Buci dont il occupe le premier étage ; Arthur se déshabille à la fenêtre, jette ses vêtements pleins de poux par dessus la gouttière, et reste planté là nu comme un ver. Il est mis à la porte au bout de huit jours. Vient le tour d’Ernest Cabaner, le pianiste, secrétaire et permanent du Cercle zutique, qui siège dans une grande salle, à l’entresol de l’hôtel des Étrangers, au confluent de la rue Racine et de la rue de l’École-de-Médecine sur le boulevard Saint-Michel. Il y a là un piano droit, l’alcool que renouvelle le secrétaire et le haschich qu’on y apporte, et un livre d’or, l’Album zutique, sur lequel versifient, dessinent Charles Cros et ses frères Antoine et Henri, Léon Valade, Albert Mérat, le caricaturiste André Gill, qui sont des habitués mais aussi, au passage, Germain Nouveau, Jean Richepin, Paul Bourget, Camille Pelletan.

Ivre comme un bateau.

On invite Rimbaud au dîner des Vilains Bonhommes, appellation que les Parnassiens ont reprise à leur compte après qu’elle leur a été distribuée par la presse au sortir de la première du Passant, de Coppée, à l’Odéon, deux ans plus tôt, dîner qui se tient place Saint-Sulpice, au coin de la rue Bonaparte, au premier étage d’un café. Rimbaud y lit son Bateau ivre. L’enthousiasme est tel chez les petits parnassiens – les grands : Coppée, Mendès, Heredia n’y seront guère sensibles – qu’on emmène le prodige chez Banville pour un bis, dont Rimbaud sort en marmonnant : « Vieux con ! », le maître s’étant montré réservé quand au fait de faire parler un bateau, vaisseau lui semblant d’ailleurs un mot plus approprié dans un poème.
Le Cercle zutique mettant fin à une existence qui n’était vieille que de deux mois, ses ex membres se cotisent pour louer au diable d’Ardennais une piaule infecte dans un hôtel assorti de la rue Campagne-Première, au coin du boulevard d’Enfer (auj. Raspail). Quand tout le Parnasse est au complet à l’Odéon, « circulant et devisant au foyer, sous l’œil de son éditeur Alphonse Lemerre », la presse dénombre le blond Catulle Mendès et le flave Mérat, Léon Valade, Dierx, Henri Houssaye, et « le poète saturnien Paul Verlaine [qui] donnait le bras à une charmante personne, Melle Rimbaud. »

Le nouveau dîner des Vilains Bonshommes, à la fin de janvier 1872, porte encore mieux son nom que les précédents : Rimbaud y interrompt un diseur de vers, Etienne Carjat le rappelle à l’ordre et Rimbaud, affreusement ivre, empoigne une canne épée, se rue sur le photographe-poète, lui éraflant la main en espérant pire si Verlaine n’avait réussi à se saisir de l’arme pour la briser sur son genoux. Désormais, les gentils resteront bonshommes mais le vilain n’y sera plus admis, et Carjat, de retour chez lui, détruit les plaques photographiques qu’il a faites jusque-là du faux poupon aux yeux bleus sous la tignasse châtain-clair, dont deux seulement réchappent au massacre.
Fantin-Latour avait en projet « un anniversaire », le cinquantième de la naissance de Baudelaire qui, sur le modèle de « l’hommage à Delacroix », aurait réuni autour d’un portrait du poète, « les douze apôtres » que son ami Edmond Maître était chargé de réunir : Hugo, Gautier, Leconte de L’Isle, Banville, etc.
1er rg: Verlaine, Rimbaud, Valade, d'Hervilly, Pelletan et fleurs en guise de Mérat; 2e rg: Bonnier, Blémont, Aicard
Les vedettes s’étant récusées, Fantin-Latour était passé au second cercle, en commençant par Verlaine et Rimbaud mais quand les Goncourt sont dans son atelier, le 18 mars, « il y a sur le chevalet une immense toile représentant une apothéose parnassienne de Verlaine, de d’Hervilly, etc., apothéose où il se trouve un grand vide, parce que, nous dit-il naïvement, tel ou tel n’ont pas voulu être représenté, à côté de confrères qu’ils traitent de maquereaux, de voleurs », ou de quasi criminel, comme Mérat Rimbaud, ce qui obligera le peintre à le remplacer par un pot de fleurs, à droite, au premier plan. Verlaine, lui, a posé. A tout le moins, il y a trouvé le prétexte de journées entières d’absence et de retards quotidiens à dîner rue Nicolet.

Le pardon et le couteau.

Pour obtenir le pardon de sa femme et de sa belle famille, Verlaine a réexpédié Rimbaud dans ses Ardennes, d’où ils correspondent secrètement par l’intermédiaire de Louis Forain. Mais après deux mois, n’y tenant plus, il le fait revenir, ce qui a lieu le 4 mai. Un peu plus tard, ils sont tous deux, en compagnie de Charles Cros, au café du Rat mort, 7 place Pigalle, au coin de la rue Frochot, qui a déjà sorti sa terrasse d’été. Rimbaud les convainc de participer à une expérience, leur demande de mettre les mains sur la table mais, le couteau nécessaire sorti de sa poche, il incise brutalement les poignets de Verlaine, qui se lève en reculant, et Rimbaud en profite pour le frapper, par deux fois, à la cuisse. C’est la vengeance, après deux mois de mise au rencard.
Le 16 mai, Théodore de Banville rend compte du tableau de Fantin-Latour, et y décrit Rimbaud « un tout jeune homme, un enfant de l’âge de Chérubin, dont la jolie tête s’étonne sous une farouche broussaille inextricable de cheveux, et qui m’a demandé un jour s’il n’allait pas être bientôt temps de supprimer l’alexandrin. » Huit jours plus tard, Verlaine est invité à dîner par Victor Hugo, à deux pas du café du crime : le poète habite 66 rue La Rochefoucauld mais prend ses repas en face, 55 rue Pigalle, chez Mme Drouet. Verlaine boite encore très bas, et doit expliquer à son hôte qu’il a des furoncles aux jambes. 
Rimbaud est de plus en plus irascible, irrité de toutes les compromissions de Verlaine à l’égard de ses famille et belle-famille, et Verlaine, comme pour prouver le contraire, en rajoute dans l’odieux à leur égard. La chaleur de l’été parisien vient aviver les tension, Rimbaud, déménagé d’un hôtel de la rue Monsieur-le-Prince à une chambre de « trois mètres carrés » à l’hôtel de Cluny, rue Victor-Cousin, n’en peut plus et, le 7 juillet 1872, vers dix heures du soir, à la gare du Nord, les deux compères prennent le large.

Cellulairement.

Puis c’est la Belgique, l’Angleterre, la prison, la province, pour Verlaine une absence de dix ans. Pendant cet exil, on ne parle plus guère de lui, à Paris, que chez Nina de Villard, où Germain Nouveau entretient son souvenir. Verlaine a rencontré Nouveau à Londres, curieux de connaître celui qui lui avait succédé, comme compagnon de fugue, auprès de Rimbaud. A l’été de 1874, Nina vient de s’installer avec sa mère, Mme Gaillard, veuve d’un riche avocat lyonnais, dans une maison qui n’a pas quatre ans, 82 rue des Moines. On avait vu, dans son précédent salon, rue Chaptal, avant la Commune, beaucoup de Parnassiens ; ils ne la fréquentent plus depuis qu’elle a suivi dans son exil genevois, son amant, Edmond Bazire, opposant à l’Empire puis journaliste au Tribun du peuple de P.O. Lissagaray. La troisième édition du Parnasse contemporain – ou Banville, Coppée et Anatole France font le tri pour Leconte de L’Isle et Alphonse Lemerre – vient de refuser et les envois de Verlaine, et l’Après-midi d’un faune de Mallarmé, et les poèmes de Charles Cros. On a donc toutes raisons, dans le salon du premier étage, le mercredi et le dimanche, d’écouter quand Nina quitte le piano dont elle joue merveilleusement, les Dizains réalistes et vengeurs de Nouveau, qui parodient les bonzes parnassiens.
On voit ici Manet et Mallarmé, qui y font connaissance, Villiers de l’Isle-Adam, qui collabora lui aussi au Tribun du peuple et qui frappé par le guignon s’exclame « Ah ! je m’en souviendrai de cette planète ! », Ernest Cabaner, le musicien zutique, Maurice Rollinat et Émile Goudeau, qui sont les seuls à demander qu’on leur serve de la bière, Charles Cros à qui l’hôtesse a inspiré le Coffret de Santal et les tendres sentiments qu’il renferme.
Manet fait le portrait de Nina, dans la Dame aux éventails, et celui de Mallarmé, avec le même tissu en toile de fond ; le poète publie sur le peintre, dans Renaissance, un article louangeur qui scelle une grande amitié qui durera jusqu’à la mort du second. Mallarmé connaît Villiers depuis plus de dix ans - comme Nina, rencontrée en forêt de Fontainebleau quand il enseignait à Sens. Par celui-ci, qui a connu Baudelaire, qui parle en tous cas beaucoup de leur familiarité, il est relié au plus grand poète du demi-siècle, auquel il s’est identifié au point de craindre de devenir fou quand il a appris l’attaque dont il était victime, et « qu’il n’a jamais vu, si ce n’est pendant quelques secondes énigmatiques sur l’impériale d’un omnibus, en allant mettre une lettre à la poste, rue d’Amsterdam ». C’est le même lien à Baudelaire qu’il cultivera auprès de Manet.

En allant au collège, passez à l’atelier.

Mallarmé va maintenant parfois au café Guerbois, à la Nouvelle-Athène, place Pigalle, qui sera le cadre de l’Absinthe de Degas, au Riche du dîner mensuel mais il est tous les jours dans l’atelier de la rue Saint-Petersbourg, alors que Manet ne lui rendra sans doute jamais ses visites. Il est vrai que c’est sur son chemin, entre le quatrième étage du 29 rue de Moscou, où il habite, et le lycée Fontanes (auj. Condorcet) où il enseigne : « En allant au collège, passez à l’atelier. J’aurai grand plaisir à vous serrer la main. » Au 4 de la rue de Saint-Petersbourg, une ancienne salle d’escrime en rez-de-chaussée, quatre fenêtres sur la place de l’Europe et la rue Mosnier (auj. de Berne), Mallarmé rencontre ainsi Duranty et Zola, Berthe Morisot, Degas, Monet, Pissarro.
Manet illustrera la traduction par Mallarmé du Corbeau, d’Edgar Poe, en 1875, et l’Après-midi d’un faune l’année suivante. M. De Callias, l’ex-mari de Nina, lui écrit pour le menacer de poursuites au cas où le tableau représentant celle-ci porterait son nom d’épouse, c’est à dire le sien. Villiers de l’Isle-Adam préfère, chez l’hôtesse, le dimanche : « les soirées y sont plus intéressantes » - ou les repas plus copieux ? – « parce que, ce jour-là, ceux qui ont des parents dînent en famille ». Il est loin le temps de sa splendeur, et il n’aura duré que trois mois. Peu après son arrivée à Paris, ayant fait un héritage, il a eu une calèche et deux chevaux, qui stationnaient toute la journée devant le café de Madrid où fréquentaient ses amis Catulle Mendès et Léon Dierx. Quand la voiture bougeait, c’était pour traverser le boulevard et attendre devant le café des Variétés. Et puis il avait fallu tout vendre. La veille du jour fatal, il aurait bien fait une promenade mais laquelle ? Le cocher lui avait suggéré : « Monsieur le comte, si nous allions au Bois ? », et ils étaient partis pour un tour du lac sans précédent ni suite. Il habitait maintenant une modeste chambre, 10 rue Clairaut, où il écrivait à plat ventre sur le tapis. Verlaine et Germain Nouveau s’occupaient, épistolairement, d’un projet d’édition des Illuminations de Rimbaud.
Dans son atelier de la place de l’Europe, sous la devise « Faire vrai, laisser dire » que portent les invitations, et l’écriteau  « A la concurrence du Jury » que ses jeunes collègues ont placé sous ses fenêtres, Manet expose, à compter du 15 avril 1876, les deux toiles refusées par le Salon : l’Artiste, un portrait de Marcellin Desboutin, et Le Linge. Pendant le même temps, dix neuf Impressionnistes, qui depuis deux ans ne se soucient plus du Salon, exposent pour la deuxième fois leur peinture. Près de quatre-cents personnes vont défiler chaque jour chez Manet, dont Méry Laurent, qui habite trois étages en-dessous de chez les Mallarmé et dont le poète est amoureux comme un collégien.

Ce siècle avait 82 ans...

« Ce sera l’originale gloire de Paul Verlaine d’avoir conçu, vécu et bâti une œuvre d’art qui, à elle seule, reflète, en l’agrandissant, la renaissance d’idéalité et de foi dont ces dernières années ont vu s’épanouir la floraison. » Émile Verhaeren, Impressions III.

A l’instigation d’Edmond Bazire se prépare la fête des 80 ans de Victor Hugo. Ce jour-là, 600 000 personnes vont défiler devant le 124 de l’avenue qui déjà, de son vivant, porte son nom, et où il va demeurer de 12h à 18h à son balcon, hiératique, en attendant que Rodin, auquel Bazire le présente, coule ce buste dans le bronze.
Méry Laurent, a été le modèle de Manet pour l’Automne, un Bar aux Folies Bergères et quelques pastels. Elle a transféré son salon de la rue de Rome à la villa Les Talus, 9 boulevard Lannes, dont Manet a peint la fenêtre, vue du jardin, avec ses fleurs grimpant le long des volets. Au bout du siècle, elle sera un modèle de Proust.
Au Quartier latin, le cénacle a été remplacé par le cercle, assemblée, auditoire devant lequel chacun, fût-il le plus novice des débutants, vient déclamer son poème. Au cercle des Hydropathes, ils sont de soixante-quinze à trois cent cinquante le vendredi après-midi, souvent au Café de l’avenir, à l’angle de la place et du quai Saint-Michel, qui ce jour en écoutent un qui leur déclare : « Messieurs, c’est un ami qui vous salue. On dit / Qu’au pays de Murger enfin on se réveille. (...) / On dit que le Pays-latin s’agite et vente. (...) / Que le combat est proche et qu’il faut se compter : / On n’a pas oublié ceux de mil huit cent trente... »
Le 25 juillet, Verlaine fait sa rentrée dans l’arène littéraire en publiant dans la revue de Léon Vanier, Paris-moderne, Le Squelette ; ce sont ses premiers vers acceptés par une revue depuis dix ans. Il habite pour l’heure à Boulogne, à l’hôtel du Commerce, 5 rue du Parchamp, mais le tram à un cheval de la ligne Auteuil-Saint-Sulpice le relie au Voltaire de la place de l’Odéon, où il retrouve ses vieux amis Valade et Mérat, Catulle Mendès, auxquels se sont ajoutés Jacques Madeleine et Georges Moinaux, dit Courteline, les jeunes directeurs de ce Paris-moderne créé en mars 1881. C’est encore dans cette revue, dans le numéro du 10 novembre, que paraît son vieil Art poétique qui date de 1874 et de la prison de Mons : « De la musique avant toute chose, / Et pour cela préfère l’Impair, / Plus vague et plus soluble dans l’air, / Sans rien en lui qui pèse ou qui pose. »
Grâce à quoi il entre en contact avec les gens de la Nouvelle Rive Gauche, revue que fondent précisément le même jour, rue du Cardinal-Lemoine, d’ancien « cercleux » comme dit Edmond de Goncourt : Léo Trézenik, Georges Rall et Charles Morice. La rencontre débute en malentendu et se retourne en son contraire : elle mettra la revue au service de Verlaine qu’elle place en position de Maître, dont Charles Morice se fait le dévoué serviteur. Le poète de l’Impair s’est avancé dans Paris, avec sa mère, jusqu’à un 5e étage du 17 rue de la Roquette, où il reçoit maintenant le « prince des jeunes éphèbes », Charles Morice, ou le « gentilhomme du Péloponnèse », monocle et moustache en pointe d’yatagan, qui s’en va répétant « Je suis un Baudelaire avec plus de couleur », Jean Moréas.

Un ennui d’on ne sait quoi qui vous afflige !

Steinlen 1896 Gallica
L’efflorescence des cercles se poursuit : Charles Cros ressuscite des Zutistes à la Maison de bois du 139 de la rue de Rennes, tandis qu’Émile Goudeau, l’ancien animateur des Hydropathes, s’est associé avec le peintre Rodolphe Salis dans la création d’un « cabaret Louis XIII », le Chat noir, au 84 du boulevard Rochechouart. Comme les Hydropathes auparavant, le Chat noir a une revue de même titre, qui paraît le samedi. C’est dans son numéro du 26 mai 83 que paraissent sous l’intitulé « Vers à la manière de plusieurs », quelques poèmes de Verlaine dont Langueur : « Je suis l’Empire à la fin de la décadence, / Qui regarde passer les grands Barbares blancs / En composant des acrostiches indolents / D’un style d’or où la langueur du soleil danse. (...) / Ah ! tout est bu, tout est mangé ! Plus rien à dire ! (...) /  Seul, un ennui d’on ne sait quoi qui vous afflige ! »
Un autre groupe, d’élèves du lycée Fontanes, qui compte René Ghil, Stuart Merrill, Tristan Bernard, se fonde, sur des valeurs romantiques et parnassiennes, autour d’un journal polycopié, Le Fou. Puis un jour, Catulle Mendès leur donne une conférence, à la fin de laquelle il leur lit, presque du bout des lèvres, des vers « dissidents », ceux de Verlaine, et ceux de « ce petit homme, le plus effacé des maîtres, dont nous aurions oublié le nom si par la suite... », de Stéphane Mallarmé donc, professeur dans l’établissement, l’Après-Midi d’un Faune. « Je me rappelle notre émotion commune et soudaine, écrira René Ghil : nous aurions voulu crier et nous multiplier, d’un coup nous sentîmes que quelque chose d’inconnu et qui nous hantait était là en puissance. »
Mallarmé est à nouveau mis à l’honneur par la publication dans Lutèce, nouveau nom de La Nouvelle Rive gauche, maintenant 16 boulevard Saint-Germain, des études, accompagnées de longues citations, que Verlaine y consacre aux Poètes Maudits : Tristan Corbière, Arthur Rimbaud et Stéphane Mallarmé. Pour leur édition en volume, illustrée, Verlaine fera s’inspirer le graveur du portrait de Mallarmé fait par Manet. Le peintre vient de mourir ; « J’ai, dix ans, vu tous les jours mon cher Manet, dont l’absence aujourd’hui me paraît invraisemblable », écrit Mallarmé à Verlaine.
Au 87 rue de Rome, Mallarmé fume sa pipe en écume de mer et corne, dont le tuyau est orné d’un cheval courant tête baissée, face au tableau qui le montre dans un costume et avec un cigare qui sont une mise en scène du peintre. Aux murs, on voit encore, quand on vient chez lui le mardi, toujours de Manet, « le baryton Faure dans Hamlet d’Ambroise Thomas » ; et une aquarelle de Berthe Morisot. Il a rencontrée celle-ci dans l’atelier de Manet, dont elle a épousé le frère, Eugène, et il fréquente parfois, le jeudi soir, le haut salon rose du rez-de-chaussée du 40 rue de Villejust (auj. Paul Valéry), attenant à un jardin où Mme Eugène Manet travaille.

La décade décadente.

Huysmans est maintenant l’un des familiers des mardis de la rue de Rome. Tournant le dos au naturalisme, il a contacté Mallarmé à propos des illustrations que Gustave Moreau avait faites pour son Hérodiade, dont il avait besoin pour documenter A Rebours. Moreau a exposé pour la dernière fois au Salon de 1880 et, avec la mort de sa mère, et celle de son ami Fromentin, il est devenu tout à fait ermite, même s’il est « un ermite qui sait l’heure des trains », comme le dit Degas. A rebours, paraît en 1884 ; il dépeint un héros, Des Esseintes, dégoûté de « la vulgaire réalité » et des « manières américaines », qui n’aime que les écrivains latins de la décadence et les modernes Baudelaire, Verlaine et Mallarmé, qui collectionne les œuvres de Gustave Moreau et d’Odilon Redon, et dont les recours à l’artifice, lui qui « voulait des fleurs naturelles imitant des fleurs fausses » ne sont que « des élans vers un idéal ».
Le mouvement « décadent », si l’étiquette flotte encore quelque peu, est maintenant affirmé, tellement que, rançon du succès, il a déjà sa caricature avec les Déliquescences, poèmes décadents d’Adoré Floupette, chez Lion Vanné, éditeur, félidé en qui il faut voir bien sûr Léon Vanier qui, jaloux paraît-il des lauriers d’Alphonse Lemerre, veut faire du 9 quai Saint Michel la « bibliopole des modernes » ;  et le mouvement gagne au-delà des lettres. En mai 1884, s’ouvre le premier Salon des Indépendants, ces refusés du Salon officiel. Seurat y donne sa Baignade, aux côtés d’œuvres de Signac, de Henri-Edmond Cros, de quelques autres que Félix Fénéon, le rédacteur en chef de la Revue indépendante qu’Édouard Dujardin lance au même moment, défend presque seul.
Un mois plus tard, ces artistes achèvent de s’organiser en une Société des Artistes Indépendants, aux statuts de laquelle collaborent Paul Signac et Georges Seurat, âgés respectivement de 21 et 25 ans, et Odilon Redon qui, leur aîné de vingt ans, en devient le président. Ils se retrouvent, le soir, au Café d’Orient, au Café Marengo et, le lundi, chez Signac, au 6e étage du 130 boulevard de Clichy tandis que Félix Fénéon entraîne aux réunions « symbolistes » qu’il organise dans son bureau du 79 rue Blanche, Seurat, le peintre scientifique, celui qui a assimilé les ouvrages de théoriciens comme Charles Blanc, selon lequel « la couleur, soumise à des règles sûres, se peut enseigner comme la musique ».
Dans le premier numéro de la Revue Indépendante, les « Notes sur le théâtre » de Mallarmé s’agrémentent de quatre dessins de James Whistler, et bientôt le jeune Édouard Dujardin, qui porte le cygne de Lohengrin épinglé à son veston, demande à Mallarmé un article pour une autre revue qu’il envisage de lancer, la Revue wagnérienne, dont le premier numéro sera vendu le 8 février 1885 à la porte de ces « Concerts » créés par Charles Lamoureux quatre ans plus tôt dans le but de faire connaître la musique de Wagner en France.

Tout ce que nous n’avions pas encore écrit.

« Richard Wagner, rêverie d’un poète français », n’y paraît qu’à l’été, puis Mallarmé est plus affirmatif encore dans un sonnet, Hommage à Wagner, publié au numéro de janvier 86, aux côtés de poèmes de Verlaine, Charles Morice, René Ghil, Stuart Merril, d’articles de Huysmans et Wyzeva qui ont vu les idéaux de Bayreuth dans les toiles de Degas et de Moreau. Théodore de Wyzeva, l’un des co-fondateurs du titre, musicologue français né en Russie d’ascendance polonaise, classera un peu plus tard dans « la littérature wagnérienne », Huysmans, Zola, Villiers de l’Isle-Adam, Verlaine et Mallarmé.
Des lithos d’Odilon Redon et de Fantin-Latour orneront les pages de la revue durant ses trois ans d’existence et, une fois de plus, Fantin-Latour fait poser l’époque, Autour du piano, cette fois. On y voit au clavier Emmanuel Chabrier, musicien dont l’audition de Tristan et Isolde a décidé du destin ; celui qui lui tourne les pages, Benoît Camille, est un traducteur du Faust de Goethe et des Souvenirs de Wagner, Adolphe Julien, en haut de forme, en est le biographe – comme il sera celui de l’auteur du tableau -, Antoine Lascoux, à la droite d’Edmond Maître, est un champion de la cause wagnérienne qui organise chez lui des soirées musicales en son honneur ; Vincent d’Indy (fume-cigarette) est un autre propagandiste de l’Idée, et l’influence de Wagner sur sa musique est considérable, enfin Amedé Pigeon, est le correspondant pour l’Allemagne du Figaro.
A la brasserie Pousset, rue du faubourg Montmartre, un jeune Belge dont le séjour parisien est une récompense à la fin de ses études de droit, Maurice Maeterlinck, voit passer quelquefois Catulle Mendès, toujours charmeur, et surtout y rencontre Villiers de l’Isle-Adam. Pendant sept mois, il viendra presque tous les jours, de son hôtel de la rue de Seine, pour l’entendre : « Il nous traitait en égaux comme s’il avait lu tout ce que nous n’avions pas encore écrit. Il avait vingt ans de plus que le moins jeune d’entre nous, se souviendra-t-il. Il avait des yeux voilés d’énigmes, fanés et fatigués de regarder dans l’âme ou dans l’au-delà et d’y voir ce que d’autres ne voient point et n’y verront jamais (...). Vêtu d’un pardessus et d’une redingote élimés, il portait sa discrète misère avec la dignité d’un roi provisoirement détrôné. Il achevait d’écrire l’Ève future dans une chambre nue et sans feu », 45 rue Fontaine.
Émile Verhaeren a lui aussi rencontré Villiers, quelques années plus tôt, à Sèvres, chez Léon Cladel, puis Huysmans l’a introduit chez Mallarmé, où il est assidu. « Mallarmé tournait des pages de Redon, comme s’il eût avec crainte soulevé des plis de plus en plus sacrés, au travers desquels transparaissaient les formes du Mystère », dira René Ghil. Ces pages ce sont celles de la suite de lithos intitulée Hommage à Goya, puis celles inspirées par la Tentation de Saint-Antoine. Et Mallarmé, l’ami de Manet, « chef de l’école impressionniste » avait-il écrit, qui fréquente aussi Monet et Renoir, - chez Manet puis chez Berthe Morisot, il est vrai, Renoir ne vient jamais aux mardis sous prétexte qu’il n’est pas un intellectuel -, Mallarmé va aider à la première exposition, chez Durand-Ruel, d’un Odilon Redon qui a tracé son chemin à l’écart de l’impressionnisme parce qu’il le trouvait « bas de plafond ».

Paris lumineux, ténébreux et formidable.

De fait, le groupe impressionniste n’existe plus, Monet, Renoir, Sisley se sont retirés de la 8e exposition impressionniste – il n’y en aura plus d’autre -, qui s’ouvre le 15 mai 1886 pour un mois, 1 rue Laffitte, où Degas a accepté Seurat et Signac, les Pissarro père et fils, qui exposent dans la même salle, ceux que Félix Fénéon nomme Néo et Camille Pissarro scientifiques, qui pratiquent la fragmentation méthodique de la touche basée sur le contraste des tons. Le peintre réaliste Théo Van Rysselberghe qui, avec Ensor et quelques autres, fait partie du Cercle des XX, formé autour de l’Académie de Gand et animé par l’écrivain Octave Mauss, rejoignant à Paris son ami Verhaeren est séduit par l’art de Seurat et va opter pour le divisionnisme.
Dans son domaine, le supplément littéraire du Figaro, le 18 septembre 1886, ressent lui aussi un besoin de démarcation : « Depuis deux ans, la presse parisienne s’est beaucoup occupée d’une école de poètes et de prosateurs dits « décadents ». Le conteur du Thé chez Miranda (en collaboration avec M. Paul Adam, l’auteur de Soi), le poète des Syrtes et des Cantilènes, M. Jean Moréas, un des plus en vue parmi ces révolutionnaires de lettres, a formulé, sur notre demande, pour les lecteurs du Supplément, les principes fondamentaux de la nouvelle manifestation d’art. » Et Jean Moréas est péremptoire : « Nous avons déjà proposé la dénomination de Symbolisme comme la seule capable de désigner raisonnablement la tendance actuelle de l’esprit créateur en art. Cette dénomination peut être maintenue. »
N’est-ce pas un paradoxe que d’accorder tant d’importance aux mots quand, loin d’un art de la nomination, on entend pratiquer celui de l’évocation ? « Symboliste, Décadente ou Mystique, les écoles se déclarant ou étiquetées en hâte par notre presse d’information adoptent, comme rencontre, le point d’un Idéalisme qui (pareillement aux fugues, aux sonates) refuse les matériaux naturels et, comme brutale, une pensée directe les ordonnant : pour ne garder de rien que la suggestion », précise Mallarmé en février 1887.
Émile Verhaeren, peu après, illustre la définition d’un exemple, en proposant de l’appliquer aux murs de l’école, à la capitale : « Un poète regarde Paris fourmillant de lumières nocturnes, émietté en une infinité de feux et colossal d’ombre et d’étendue. S’il en donne la vue directe, comme pourrait le faire Zola, c’est à dire en le décrivant dans ses rues, ses places, ses monuments, ses rampes de gaz, ses mers nocturnes d’encre, ses agitations fiévreuses sous les astres immobiles, il en présentera, certes, une sensation très artistique, mais rien ne sera moins symboliste. Si, par contre, il en dresse pour l’esprit la vision indirecte, évocatoire, s’il prononce : « une immense algèbre dont la clé est perdue », cette phrase nue réalisera, loin de toute description et de toute notation de faits le Paris lumineux, ténébreux et formidable. »

Le dernier retour de Verlaine

Après une nouvelle absence ardennaise de près de deux années, Verlaine est revenu à Paris, dans une chambre à l’arrière de la boutique d’un marchand de vin, qu’il faut traverser pour la rejoindre, au fond d’une cour de la rue Moreau qui joint celle de Charenton à une voûte du viaduc du chemin de fer de Vincennes. Adresse que Mallarmé donne presque plus simplement, sur une lettre qu’il lui envoie : « Tapi sous ton chaud macfarlane / Ce billet, quand tu le reçois / Lis-le haut ; 6 cour Saint-François / Rue, est-ce Moreau ? cher Verlaine. »
Mais cette joliesse est sans grand rapport avec les lieux que décrits Francis Viélé-Griffin : « une grande cour  aux larges pavés gras de lessive et de déchets alimentaires... un lavoir laissait échapper la vapeur de son essoreuse et des gaillardes aux manches retroussées vidaient à même le ruisseau leurs baquets d’eau bleue... Une chambre de rez-de-chaussée, triste et nue : deux chaises ; une table devant la fenêtre sans rideaux portait des livres, parmi lesquels nous reconnûmes, non sans émotion, nos premières plaquettes ; un lit, à rideaux de lustrine verte, faisait face à la fenêtre et, l’œil fixe vers la cheminée sans glace où s’accumulaient brochures et journaux, un mauvais portrait de Verlaine, toile nue et sans cadre, pendait à un clou. C’était sinistre. »
Mallarmé vient le visiter dans son taudis, avec René Ghil, le disciple qui à 24 ans, publie son premier Traité du Verbe avec un Avant-dire du professeur de Fontanes : « Je dis : une fleur ! et, hors de l’oubli où ma voix relègue aucun contour, en tant que quelque chose d’autre que les calices sus, musicalement se lève, idée même et suave, l’absente de tous bouquets. » Ghil « vit intensément cette heure unique, qui dresse face à face les deux maîtres du symbolisme.
- Et ! mais, nous voici célèbres maintenant, Mallarmé ! Des chefs d’École, quoi !, lance Verlaine.
- Oui. Qui eût dit cela ? »
Verlaine au François Ier
A quarante ans un peu passés, Verlaine en fait plus de soixante, sa chambre misérable n’est que le point de départ, et de chute, d’une tournée quotidienne des cafés, qui va du François Ier, 69 boulevard Saint-Michel, (remplacé plus tard par la gare du Luxembourg), au Cluny, en passant par le Vachette, au 27 du boulevard Saint-Michel, le fief de Moréas, pour ne s’en tenir qu’à l’axe du quartier Latin. Et elle alterne avec celles d’hôpitaux, que Verlaine va fréquenter maintenant vingt fois, dont neuf à Broussais, où « la petite salle de six lits, qu’il affectionnait, se trouvait à l’entrée sur la gauche, le long du chemin de fer de ceinture », chambre carrée avec une seule fenêtre donnant sur le jardin.

Un jour, il y eut des contemporains


Balade de l’œil sur la toile, aujourd’hui, mais on peut compter sur la persistance rétinienne pour que cette java des pupilles imprègne demain une déambulation in situ. Texte d’une diapo-causette faite à Carnavalet.

Le 2 décembre, c’est en 1804 le sacre, en 1805 Austerlitz et, en 1851, le coup d’Etat de Napoléon III. Mais le 2 décembre 1851 est aussi le jour de parution du 1er roman des Goncourt, qui s’intitule En mille-huit et deux points de suspension : En 18.. C’est enfin la date inaugurale de leur Journal. Jules a 21 ans, Edmond 29 ; c’est Jules qui tient la plume.

« Mais qu'est-ce qu'un coup d'État, qu'est-ce qu'un changement de gouvernement pour des gens qui, le même jour, doivent publier leur premier roman. Or, par une malchance ironique, c'était notre cas.  Le matin donc, lorsque, paresseusement encore, nous rêvions d'éditions, d'éditions à la Dumas père, claquant les portes, entrait bruyamment le cousin Blamont, un ci-devant garde du corps, devenu un conservateur poivre et sel, asthmatique et rageur.  — Nom de Dieu, c'est fait! soufflait-il.  — Quoi, c'est fait ?  — Eh bien, le coup d'État !  — Ah! diable... et notre roman dont la mise en vente doit avoir lieu aujourd'hui !  — Votre roman... un roman... la France se fiche pas mal des romans aujourd'hui, mes gaillards ! ­— et par un geste qui lui était habituel, croisant sa redingote sur le ventre, comme on sangle un ceinturon, il prenait congé de nous, et allait porter la triomphante nouvelle du quartier Notre-Dame-de-Lorette au faubourg Saint-Germain, en tous les logis de sa connaissance encore mal éveillés.  Aussitôt à bas de nos lits, et bien vite, nous étions dans la rue, notre vieille rue Saint-Georges [ils sont au n°43, 3e ét. cour], où déjà le petit hôtel du journal Le National [au n°15bis] était occupé par la troupe... Et dans la rue, de suite nos yeux aux affiches, car égoïstement nous l'avouons, — parmi tout ce papier fraîchement placardé, annonçant la nouvelle troupe, son répertoire, ses exercices, les chefs d'emploi, et la nouvelle adresse du directeur passé de l'Élysée aux Tuileries — nous cherchions la nôtre d'affiche, l'affiche qui devait annoncer à Paris la publication d'En 18.., et apprendre à la France et au monde les noms de deux hommes de lettres de plus : Edmond et Jules de Goncourt.  L'affiche manquait aux murs. Et la raison en était celle-ci : Gerdès, qui se trouvait à la fois — rapprochement singulier — l'imprimeur de la Revue des Deux Mondes et d'En 18.., Gerdès, hanté par l'idée qu'on pouvait interpréter un chapitre politique du livre comme une allusion à l'événement du jour, tout plein, au fond, de méfiance pour ce titre bizarre, incompréhensible, cabalistique, et qui lui semblait cacher un rappel dissimulé du 18 Brumaire, Gerdès, qui manquait d'héroïsme, avait, de son propre mouvement, jeté le paquet d'affiches au feu. »

C’est l’un de ces rares moments où l’histoire et l’histoire littéraire coïncident exactement. A vrai dire un contre-exemple, la preuve de ce que la littérature est politiquement myope. On en a un autre cas aussi saisissant : vingt ans plus tôt, les Poésies de Théophile Gautier, 1ère plaquette d’un versificateur de 19 ans, sont apparues dans une vitrine du passage des Panoramas le 28 juillet 1830, au beau milieu des Trois Glorieuses.
C’est le paradoxe de ce 19ème siècle dont les artistes se sont voulus si résolument modernes, absolument de leur temps, véritablement contemporains.
A côté de ces gaffeurs qui publient à contretemps, le contemporain absolu, c’est Baudelaire. Lui, pendant la révolution de 1848, est sur une barricade, rue de Buci, et rédige au café de la Rotonde, au coin des rues de l’Ecole-de-Médecine et Hautefeuille, en compagnie de Champfleury et Courbet un journal qui s’appelle le Salut public ; lui meurt [à la maison de santé du Dr Duval, 1 rue du Dôme, 16e] en prononçant le nom de Manet et en écoutant du Wagner. Au moment de vérité de la mort, ce qui l’accompagne c’est l’art à la fois contemporain et d’avant garde, puisque c’est celui de Manet, de dix ans son cadet, exclu par les autorités académique, cette même année 1867, de l’Exposition universelle ; et celui de Wagner, de dix ans son aîné, dont le Tannhäuser a été copieusement sifflé à l’Opéra [encore rue Le Peletier] de Paris.

A propos de Baudelaire, 5 ans après la mort du poète, Edmond de Goncourt est chez le peintre Fantin-Latour [8, rue des Beaux-Arts, rdc] :

Lundi 18 mars 1872. « De là, je suis entraîné chez Fantin. Il y a, dans le fond de l'atelier, une immense toile représentant une apothéose réaliste de Baudelaire, de Champfleury, et il y a sur un chevalet une immense toile représentant une apothéose des Parnassiens, apothéose où se trouve au milieu un grand vide, parce que, nous dit le peintre, tel et tel n'ont pas voulu être représentés à côté de confrères, qu'ils traitent de m…, de voleurs.
Au fond une peinture qui a de remarquables qualités, mais manquant un peu de consistance, une peinture comme légèrement voilée par les fumées, qui hantent la tête au rayonnement roux de l'artiste. »

« l’apothéose réaliste », c’est celle-ci :

Hommage à Delacroix, 1864, Fantin-Latour
De g. à d., debout autour d’un portrait de Delacroix : Louis Cordier, Alphonse Legros, Whistler, Edouard Manet, Félix Bracquemond, Albert de Balleroy ; assis : Louis Edmond Duranty, Fantin-Latour, Jules Husson dit Champfleury, Charles Baudelaire.

Il y a sur cette toile des noms pour nous aussi célèbres que Whistler et Manet, qui pour Edmond sont quantité négligeable, tandis qu’il cite Champfleury, qui pour nous est tombé dans l’oubli.
Goncourt parle « d’apothéose réaliste » quand le tableau s’appelle Hommage à Delacroix, le seul peintre moderne que Baudelaire ait placé parmi les Phares de l’humanité, avec ce vers « Delacroix, lac de sang hanté des mauvais anges... » Delacroix qui a pu écrire : « Ce qu’il y a de plus réel pour moi ce sont les illusions que je crée avec ma peinture ». Vous parlez d’un réalisme !

Le duo Baudelaire – Champfleury était déjà réuni sur ce tableau de Courbet :

l'Atelier du peintre (censément celui de la rue Hautefeuille), 1854, Courbet
Y sont assis, côté droit, l’un derrière l’autre, comme en chemin de fer, Courbet et son profil assyrien, Champfleury, le théoricien, et Baudelaire, repris d’un tableau de sept ans antérieur, L’homme à la pipe. Et tant d’autres, qu’il décrit dans une lettre à Champfleury :

« Le tableau est divisé en deux parties. Je suis au milieu peignant. A droite sont les actionnaires, c'est-à-dire les amis, les travailleurs, les amateurs du monde de l’art. A gauche, l’autre monde de la vie triviale, le peuple, la misère, la pauvreté, la richesse, les exploités, les exploiteurs, les gens qui vivent de la mort. Je vais vous énumérer les personnages en commençant par l’extrême gauche.
Au fond de la toile se trouve un juif que j’ai vu en Angleterre, traversant l’activité fébrile des rues de Londres en portant religieusement une cassette sur son bras droit et la couvrant de la main gauche. Il semblait dire, c’est moi qui tient le bon bout. Il avait une figure d’ivoire, une longue barbe, un turban puis une longue robe noire, qui traînait à terre. Derrière lui est un curé d’une figure triomphante avec une trogne rouge. Devant eux est un pauvre petit vieux tout grelin, un ancien républicain de 93 (ce ministre de l’intérieur, par exemple, qui avait fait partie de l’Assemblée quand on a condamné à mort Louis XVI, celui qui suivait encore l’an passé les cours de la Sorbonne), homme de quatre-vingt-dix ans, une besace à la main, vêtu de vieille toile blanche rapiécée, chapeau brancard, il regarde à ses pieds des défroques romantiques (il fait pitié au juif).
Ensuite un chasseur, un faucheur, un hercule, une queue-rouge, un marchand d’habits galons, une femme d’ouvrier, un ouvrier, un croque-mort, une tête de mort dans un journal, une Irlandaise allaitant un enfant, un mannequin. L’irlandaise est encore un produit anglais. J’ai rencontré cette femme dans une rue de Londres, elle avait pour tout vêtement un chapeau en paille noire, un voile vert troué, un châle noir effrangé sous lequel elle portait un enfant nu sous son bras. Le marchand d’habits préside à tout cela, il déploie ses oripeaux à tout ce monde qui prête la plus grande attention, chacun à sa manière. Derrière lui une guitare et un chapeau à plumes au premier plan.
Seconde partie. Puis viens la toile sur mon chevalet, et moi peignant avec le côté assyrien de ma tête. Derrière ma chaise est un modèle de femme nue. Elle est appuyée sur le dossier de ma chaise, me regardant peindre un instant ; ses habits sont à terre en avant du tableau. Puis un chat blanc près de ma chaise. A la suite de cette femme vient Promayet, avec son violon sous le bras, comme il est sur le portrait qu’il m’envoie. Par derrière lui est Bruyas, Cuenot, Buchon, Proudhon (je voudrais bien avoir aussi ce philosophe Proudhon qui est de notre manière de voir, s’il voulait poser j’en serais content ; si vous le voyez, demandez-lui si je peux compter sur lui). Puis vient votre [celui de Champfleury] tour en avant du tableau. Vous êtes assis sur un tabouret, les jambes croisées et un chapeau sur vos genoux. A côté de vous, plus au premier plan encore, est une femme du monde avec son mari, habillée en grand luxe. Puis à l’extrémité à droite assis sur une table d’une jambe seulement est Baudelaire qui lit dans un grand livre. A côté de lui est une négresse qui se regarde dans une glace avec beaucoup de coquetterie. Au fond du tableau, on aperçoit dans l’embrasure d’une fenêtre deux amoureux qui disent des mots d’amour, l’un est assis sur un hamac. Au-dessus de la fenêtre de grandes draperies de serge verte. Il y a encore contre le mur quelques plâtres, un rayon sur lequel il y a une fillette, une lampe, des pots ; puis des toiles retournées, puis un paravent, puis plus rien qu’un grand mur nu. »

Au-dessus de Champfleury, donc, Proudhon, le philosophe, auteur de Du principe de l’art et de sa destination sociale, Proudhon, qui condamne les auteurs romantiques auxquels il reproche de peindre leurs impressions personnelles et non pas celles de la collectivité, mais fait l’éloge de Courbet qui s’est intéressé à ses contemporains et a créé une peinture socialiste avec des toiles comme Les Casseurs de pierre.

C’est tout le problème des écoles, et des groupes d’amis. Ni Proudhon, ni Baudelaire n’ont posé pour Courbet malgré les efforts de Champfleury qui devait les réunir ; de même qu’Edmond Maître n’avait pu réunir Hugo, Gautier, Banville, Leconte de l’Isle qui devaient l’être pour l’Anniversaire, le 50e de la naissance de Baudelaire, qui est le tableau qu’Edmond de Goncourt a vu « sur un chevalet » chez Fantin-Latour.

C’est la différence entre la réunion forcée dans une allégorie et la pose pour une photographie :

Le surréalisme en 1930, Man Ray
Devant l’atelier de Tzara, 15, av. Junot, Man Ray prend le groupe surréaliste dont lui-même, une main sur l’épaule de Dali, (on sent qu’il vient de se replacer après avoir lancé le retardateur), Arp, Eluard, Tanguy, Max Ernst, Breton et Crevel.

Reprenons le Journal des Goncourt : « Lundi 18 mars. (…) De là, je suis entraîné chez Fantin. Il y a, dans le fond de l'atelier, une immense toile représentant une apothéose réaliste de Baudelaire, de Champfleury, et il y a sur un chevalet une immense toile représentant une apothéose des Parnassiens, apothéose où se trouve au milieu un grand vide, parce que, nous dit le peintre, tel et tel n'ont pas voulu être représentés à côté de confrères, qu'ils traitent de m…, de voleurs. »

Ca, c’est dans l’édition parue du vivant d’Edmond. Dans l’édition intégrale, on trouvait : « Je suis entré chez Fantin, le distributeur de gloire aux génies de brasserie. Il y a sur le chevalet une immense toile représentant une apothéose parnassienne de Verlaine, de d’Hervilly, etc., apothéose où il se trouve un grand vide, parce que, nous dit-il naïvement, tel ou tel n’ont pas voulu être représenté, à côté de confrères qu’ils traitent de maquereaux, de voleurs. »


Un coin de table, 1872, Fantin-Latour
Attablés, de g. à d. : Verlaine, Rimbaud, , Léon Valade, Ernest d'Hervilly, Camille Pelletan et le pot de fleurs remplaçant Albert Mérat ; debout : Elzéar Bonnier, Émile Blémont, Jean Aicard.

Ce qui reste du projet d’Anniversaire, c’est le livre que tient d’Hervilly, qui devait être un livre de Baudelaire. En 1891, Edmond fait le choix de ce qu’il publiera de son journal dans le 5e tome, et substitue « une apothéose des Parnassiens » à « une apothéose parnassienne de Verlaine, de d’Hervilly, etc. » C’est l’année où paraissent les Poésies de Rimbaud (les Illuminations sont parues entre temps, en 1886), et l’année de la mort du « voyant ». Rimbaud est pourtant dans le « etc. », il n’existe pas pour l’aîné des Goncourt.
Verlaine en tous cas a posé en chair et en os au 8, rue des Beaux-Arts ; ça a été le prétexte de ses absences quotidiennes du domicile conjugales et le moyen de retrouver clandestinement Rimbaud.

Ces deux tableaux, « l’apothéose réaliste de Baudelaire », et « l’apothéose parnassienne » où Baudelaire n’est plus qu’un souvenir sur une couverture palimpseste, célèbrent au moins leurs contemporains, sont des instantanés de générations, auxquels Fantin-Latour ajoutera, en 1885, celui-ci :

Autour du piano, 1885, Fantin-Latour
De g. à d. : Adolphe Julien, Arthur Boisseau, Emmanuel Chabrier au clavier, Camillle Benoit qui lui tourne les pages, Edmond Maître, Antoine Lascoux, Vincent d’Indy, Amédée Pigeon, tous wagnériens. Chabrier, chef des chœurs aux Concerts Lamoureux [alors au Théâtre du Château-d’eau, 50 rue de Malte], créés pour faire connaître la musique de Wagner, Vincent d’Indy, qui sera le fondateur [en l’église Saint-Gervais] d’une Schola Cantorum, qui aura pour élèves Honegger, Auric, Milhaud.

C’est le moment où toute une génération est devenue wagnérienne et se promène à Paris avec à la boutonnière le cygne blanc de Lohengrin, quand Baudelaire et Gautier étaient presque les seuls, en tous cas les premiers à l’être 25 ans plus tôt.
Le long 19e siècle, celui qui va jusqu’à la guerre de 1914, qui est le premier à s’éprouver contemporain, ponctue son avancée de « photos de classe ». On a eu ainsi, pour en rester au domaine de la musique, 40 ans avant « l’apothéose wagnérienne » ci-dessus, celle des romantiques, dans un regroupement tout d’imagination :

Franz liszt au piano, 1840, Joseph Danhauser
De g. à d. : Dumas, Berlioz ou Hugo, George Sand, Paganini, Rossini, Franz Liszt, Marie d’Agoult en groupie (buste de Beethoven par Anton Dietrich ; portrait de Byron au mur)

On aura bientôt celle du groupe des 6 :

Le groupe des Six, (nom donné par le critique Henri Collet dans Comœdia), 1922, Jacques-Emile Blanche
De g. à d. : Germaine Tailleferre, Darius Milhaud, Arthur Honegger, Jean Wiener qui remplace Louis Durey (celui-ci a quitté le groupe l’année précédente), la pianiste Marcelle Meyer, Francis Poulenc, Georges Auric et Jean Cocteau.
Il y a, chez ces musiciens, un goût prononcé pour la réalité moderne : la locomotive Pacific 231 pour Honegger, en 1923, le Train bleu que cette loco tire jusqu’à la Côte d’Azur pour Milhaud, en 1924 ; sans compter le cinéma : Auric, compositeur de tous les films de Cocteau, de Moulin Rouge (Huston) aussi bien que de la Grande vadrouille ; Honegger du Napoléon d’Abel Gance et de quantité d’autres pellicules ; Milhaud de l’Espoir de Malraux ; Wiener des Bas-Fonds de Renoir ou du Mouchette de Bresson.
Louis Durey sera l’un des fondateurs, en 1849, de l’Association française des musiciens progressistes et mettra en musique Mallarmé, Apollinaire comme Hô Chi Minh et Mao Zé Dong.

L’anti-modèle, c’est l’hémicycle de l’école des Beaux-Arts, de Paul Delaroche, terminé en 1841, et dont on ne voit ci-dessous que 8 des 74 figures de l’Antiquité ou de la Renaissance :

« Un goût décidé pour la réalité moderne », c’était ce que Baudelaire trouvait chez Manet.
"Celui-là serait le peintre, le vrai peintre, qui saurait nous faire voir et comprendre combien nous sommes grands dans nos cravates et nos bottes vernies." in Réflexions sur quelques-uns de mes  contemporains.

Le goût pour la réalité moderne, en peinture, c’est par exemple le fait divers : le Radeau de la Méduse, de Géricault, 1819 ; les Massacres de Scio, de Delacroix, en 1819 ; c’est l’arrachement du corps féminin à sa transfiguration mythologique : la Renommée distribuant des couronnes à l’hémicycle des Beaux-Arts passe très bien, en revanche le Déjeuner sur l’herbe, de Manet, c’est à dire une femme nue « contemporaine » puisqu’elle est au milieu d’hommes habillés de vêtements contemporains, ou l’Olympia du même, c’est à dire une courtisane là où l’on attendait la mère d’Alexandre, voilà qui fait scandale.
Cette fascination pour la réalité va jusqu’au moulage : prétendu : la Femme piquée par un serpent, de Clésinger, ou réel : ceux de Marix (la modèle de la Renommée) par Geoffroy de Chaume.

On ne laissera pas Marix, sans dire qu’elle était l’égérie de Boissard de Boisdenier, le fondateur du club des Haschischins, à l’hôtel de Pimodan (Lauzun ; 17 quai d’Anjou), où viendra, en 1846, un Dr Moreau, médecin aliéniste de Bicêtre, pour y étudier la production de rêves sans sommeil. Soixante-dix ans plus tard, Breton, qui voulait bien considérer d’ailleurs que le surréalisme était la queue du romantisme, donnera aux rêves la place que l’on sait.

L’antithèse de l’hémicycle, c’est celui-ci : toute la société du temps est là :

la Musique aux Tuileries, 1862, Manet
A gauche, au premier plan, Edouard Manet et Albert de Balleroy, debout, Zacharie Astruc, assis, Mme Loubens, une amie de la famille Manet, et l’épouse du commandant Lejosne, en voilette. Derrière Mme Loubens, Baudelaire, de profil, converse avec Théophile Gautier et le baron Taylor. A l’arrière-plan, Aurélien Scholl, Legros, Fantin-Latour, Duranty. Debout à droite, incliné, Eugène Manet ; Offenbach avec son lorgnon à cordon ; l’homme qui salue serait le peintre Charles Monginot. De dos, en haut de forme gris, dépassant tous les autres, Marc Trapadoux, surnommé « le géant vert » à cause d’un pardessus de cette couleur qu’il affectionnait, manteau qui était son bureau, plein de livres et de papiers.

L’école de Manet, Fantin-Latour, bien sûr, l’avait croquée comme les autres :

Un atelier aux Batignolles, 1870, Fantin-Latour
Manet fait le portrait de Zacharie Astruc, devant, de g. à d.: Otto Schölderer, Pierre-Auguste Renoir, Emile Zola, Edmond Maître, Frédéric Bazille, Claude Monet.

Fantin, Edmond l’a qualifié, on l’a vu, de « distributeur de gloire aux génies de brasserie » ; il visait ainsi d’évidence et le café Guerbois [alors 9 Grande-Rue des Batignolles, auj. av. de Clichy] et le groupe de Manet.
On aura remarqué sur la toile la présence de Zola qui, écrivain au milieu des peintres, remplace dans ce rôle le Baudelaire de l’hommage à Delacroix, 8 ans plus tôt. Du goût pour la réalité moderne, du réalisme, donc, à la théorie du reflet, dans son sens presque « réaliste socialiste », il n’y a qu’un pas quand Zola écrit en 1879 : « Aujourd’hui, notre République paraît fondée, et dès lors elle va avoir son expression littéraire. Il doit y avoir accord entre le mouvement social, qui est la cause, et l’expression littéraire, qui est l’effet. Cette expression, selon moi, sera forcément le naturalisme. »

Mais déjà Hugo, en 1830, dans la préface de l’édition d’Hernani qui suivit les premières représentations, écrivait : « Le romantisme n’est, à tout prendre, que le libéralisme en littérature. »

Si l’action d’Hernani se passe au 16e siècle, et que seuls le vocabulaire et la versification en sont modernes, la « théorie du reflet », au théâtre, a un moment saisissant qui est la première de la Vie de Bohême, aux Variétés [7, bd Montmartre]. Le feuilleton a été écrit au jour le jour, et ses héros, ses protagonistes, sont à la fois représentés sur la scène et en chair et en os dans la salle : la scène est véritablement le miroir du parterre où toute la génération parisienne des 25 ans est là.

Le roman, c’est un miroir qu’on promène au long des chemins disait Stendhal, et l’on a eu ainsi, comme en peinture, la littérature de fait divers : le Rouge et le Noir, en 1830 ; Madame Bovary, tirée d’un « incident de la vie bourgeoise », où encore la Sœur Philomène, des Goncourt, tirée d’une anecdote que leur a racontée Bouilhet, et qui a fait entrer, en 1861, l’hôpital dans la littérature.

Mais les choses ne sont jamais simples : au moment où Madame Bovary est jugée pour son réalisme, les Goncourt entendent Gautier et Flaubert s’écharper à propos d’assonances et leur sembler ainsi des « grammairiens du bas-empire ».
La réalité est évidemment multiple, tout dépend de ce que l’on en retient : la musique des mots n’est pas moins réelle que la couleur des choses – et l’on dira d’ailleurs des Goncourt qu’ils ont une conception picturale de la littérature – et la couleur des choses n’est jamais que leur surface.

A la fin du siècle, le symbolisme abandonne le miroir et l’envie de refléter les choses pour celle de les évoquer. Edmond se plaint : il a certes voulu dématérialiser le naturalisme, mais lui a tout de même inventé des personnes vivantes.

En peinture, voilà symbolistes et nabis :

Hommage à Cézanne, 1900, Maurice Denis
Chez Ambroise Vollard, 6 rue Laffitte, autour d’un tableau de Cézanne, se tiennent, de g. à d. :Odilon Redon, Vuillard, le critique d’art Alfred Mellerio, Vollard et Maurice Denis, Seruzier, Ranson, Roussel, Bonnard, Marthe Denis, épouse et muse de l’auteur.

Et c’est ce tableau que l’on retrouvera dans la maison de Gide, que l’on voit ici au milieu des symbolistes littéraires.

La lecture, 1903, Théo Van Rysselberghe
A Saint-Cloud, chez Emile Verhaeren, ce dernier fait la lecture à Felix Le Dantec, Francis Vielé-Griffin, Henri-Edmond Cross, André Gide, à droite, moustache, la tempe contre l’index, Maurice Maeterlinck, les bras croisés sur le dossier du fauteuil de Gide, Félix Feneon, accoudé à la cheminée, Henri Ghéon mais l’on cite aussi Stuart Merrill.

Apollinaire est le dernier d’une longue lignée à pousser le cri de guerre de la modernité, à repousser l’antiquité :
« A la fin tu es las de ce monde ancien
Tu en as assez de vivre dans l’antiquité grecque et romaine
Ici même les automobiles ont l’air d’être anciennes
Tu lis les prospectus les catalogues les affiches qui chantent tout haut
Voilà la poésie ce matin et pour la prose il y a les journaux... »


Apollinaire et ses amis, 1909, Marie Laurencin
Au Bateau-Lavoir, lors d'un banquet en l'honneur du Douanier Rousseau, Apollinaire est au milieu de Picasso, Gertrude Stein, Fernande Olivier, des poètes  Marguerite Gillot et Maurice Cremnitz, et Marie Laurencin, à droite, en cygne mauve.

La réalité, le cubisme la met au sens propre dans ses tableaux, avec ces morceaux de journal collés sur la toile, en même temps qu’il en donne tous les plans, qui se recomposent en volume en avant du tableau. D’un autre côté, il réduit le monde à ce qui peut tenir sur la table d’un café : le verre, la carafe, la pipe et le cendrier...


Le banquet Braque, 1917, Marie Vassilieff
Modigliani, devant la porte, vient d’arriver à l’improviste à la « cantine » du 21, av du Maine. Matisse présente la dinde au couteau sacrificiel de Marie Vassilieff, puis viennent Blaise Cendrars avec casque mais sans  bras droit, Picasso, Marcelle, la femme de Braque, couronnée de lauriers comme lui, Walther Halvorsen, Léger en casquette, Max Jacob, Béatrice Hastings, Alfredo Pina, son amant, qui tient un revolver, Braque, le héros du jour, cherchant les bouteilles à tâtons, Gris, et un inconnu.

La territorialisation fait partie de ce goût de la réalité. D’où tu parles ? demanderont des années plus proches de la nôtre. Blaise Cendrars avait écrit dans Panama : « Remy de Gourmont habite au 71 de la rue des Saint-Pères ». La ligne de métro Nord-Sud donne son nom à la revue de Pierre Reverdy le 15 mars 1917, c’est celle qui assure le passage de Montmartre à Montparnasse et du cubisme à l’école de Paris :


Hommage aux amis de Montparnasse, 1960 mais sujet 1920, Marevna Vorobieff
De g. à d. : Diego Rivera, Marevna et leur fille Marika, Ehrenbourg, Soutine, Modigliani, sa femme Jeanne Hébuterne, Max Jacob, Kisling, Zborowski.

Bien sûr, on peut penser que par-delà les querelles esthétiques, théoriques, il y a aussi – peut-être surtout – l’affirmation d’une génération face à ses aînés : « un lot d’adolescents qui se serrent en troupeau de lutteurs » comme l’écrivait Vallès dans son Tableau de Paris. Quand Sartre, au Flore, et devant Simone de Beauvoir, cela va sans dire, qui nous le rapporte, demande à Queneau ce qui lui reste du surréalisme, il répond : « L’impression d’avoir eu une jeunesse. » L’école, fût-elle artistique, est par nature le lieu de la jeunesse.


Le groupe existentialiste devant St-Germain-des-Prés, 1944, Georges Patrix (Emile Binet)
Aux côtés de Paul Boubal, patron du Flore, Boris Vian dont la trompette dépasse, et Jacques Prévert devant le clocher, Raymond Duncan en toge, Jean Genet (calotte de bagnard), Juliette Gréco et Sartre en pastiche de Marie Laurencin et Apollinaire sur la toile du douanier Rousseau.

La jeunesse, Queneau savait que ça ne dure pas, et il écrivait alors pour que Juliette Gréco le chante : « Si tu t’imagines fillette, fillette Kça va kça va kça, Kça va kça va kça, va durer toujours, va durer toujours... ».
Et comme on a commencé avec les Goncourt, on finira avec leur Académie, telle qu’elle se présentait en 1956, ce qui est le plus tardif des portraits de groupe s’il n’est pas sûr que ce soit celui d’une avant-garde. 
 Bernard Buffet, Portrait des académiciens Goncourt, 1956.