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LE PARIS DE L’ENCYCLOPEDIE (I. 1748-1749)

(onzième épisode du Paris, la ville rêvée de Voltaire, commencé ici avec la livraison de novembre 2013)


Vers la fin d’août 1748, Voltaire, si l’on en croit Longchamp, est arrivé chez Procope déguisé en curé, avec soutane et bréviaire, le visage caché entre perruque en désordre, lunettes et tricorne, pour épier ce qui s’y dit de Sémiramis, sa nouvelle pièce. Il trouve dans ces bavardages matière à quelques corrections, les fait distribuer aux acteurs, et s’en retourne à Lunéville.
Là, il surprend Mme du Châtelet dans les bras du poète Saint-Lambert, grand maître de la garde-robe du roi Stanislas, et de dix ans le cadet d’Émilie. Il n’en tire que le sujet d’une épître, qu’il adresse à son rival :
Saint-Lambert, ce n’est que pour toi
Que ces belles fleurs sont écloses ;
C’est ta main qui cueille les roses
Natoire, Apothéose de Voltaire dédiée à Mme du Châtelet, lors du séjour à Cirey 1770. Gallica
Et les épines sont pour moi. (…)
Mais je vois venir sur le soir, 
Du plus haut de son aphélie, 
Notre astronomique Émilie
Avec un vieux tablier noir, 
Et la main d’encre encor salie. 
Elle a laissé là son compas, 
Et ses calculs, et sa lunette 
Elle reprend tous ses appas 
Porte-lui vite à sa toilette 
Ces fleurs qui naissent sous tes pas, 
Et chante-lui sur ta musette 
Ces beaux airs que l’Amour répète, 
Et que Newton ne connut pas.

A Paris, dans son hôtel « vis-à-vis la bibliothèque du roi », La Popelinière, qui a fait passer au peigne fin la chambre de son épouse, voit ses soupçons confirmés : la plaque de cheminée, mobile, permet au duc de Richelieu, leur voisin, d’y pénétrer à loisir. Madame est aussitôt chassée. « Le dernier jour de décembre, relate le Journal de Barbier, veille du jour de l’an et jour renommé pour l’affluence du monde au Palais [de la Cité, dont la galerie marchande est à la mode depuis Corneille], pour les étrennes, on avait étalé publiquement dans les boutiques de petites cheminées en carton avec une plaque qui s’ouvrait, derrière laquelle on voyait un homme et une femme qui se guettaient… »
La paix d’Aix-la-Chapelle a enfin mis un terme, le 18 octobre 1748, à la guerre de succession d’Autriche. Depuis quelques mois déjà, « la ville de Paris cherche avec soin l’emplacement d’une place où l’on puisse mettre la statue du roi régnant, nous apprennent les Nouvelles Littéraires de l’abbé de Raynal. Gresset a adressé une assez mauvaise pièce de vers au magistrat pour l’engager à préférer pour cela une colonne que Catherine de Médicis, la plus mauvaise de nos reines, avait fait construire pour y faire ses enchantements. » L’idée de la colonne de l’hôtel de Soissons n’aura pas de suite. Après bien des tribulations, le roi offrira finalement un terrain de la couronne, au bout du jardin des Tuileries et, au renvoi de Maurepas, le comte d'Argenson ajoutant le département de Paris à ses attributions militaires, c’est à lui qu’il reviendra de faire dresser les plans de la place dédiée à Louis XV, que nous connaissons aujourd’hui comme celle de la Concorde.
A l’énoncé du projet, la réaction de Voltaire ne s’est pas fait attendre : « Il s’agit bien d’une place! Paris serait encore très incommode et très irrégulier quand cette place serait faite ; il faut des marchés publics, des fontaines qui donnent en effet de l’eau, des carrefours réguliers, des salles de spectacle ; il faut élargir les rues étroites et infectes, découvrir les monuments qu’on ne voit point, et en élever qu’on puisse voir.  »
Une seconde actualité parisienne tient à une construction de plus dans la cour carrée déjà bien encombrée du Louvre, là où le plan de Colbert prévoyait une statue royale. Voltaire s’en offusque dans des stances qui sont insérées dans un opuscule de La Font de Saint-Yenne, intitulé l’Ombre du grand Colbert, le Louvre, et la ville de Paris.
Sous quels débris honteux, sous quel amas rustique
On laisse ensevelis ces chefs-d’œuvre divins !
Quel barbare a mêlé la bassesse gothique
A toute la grandeur des Grecs et des Romains ?
Mais, ô nouvel affront ! quelle coupable audace
Vient encore avilir ce chef-d’œuvre divin ? 
Quel sujet entreprend d'occuper une place
Faite pour admirer les traits du souverain !

Encore une fois, il faut vouloir

L’une et l’autre occasion poussent Voltaire à délaisser ces allégories dans lesquelles la description de Persépolis amène à s’interroger sur l’état de Paris, pour une exhortation directe adressée à ses concitoyens, un appel à l’action : Des embellissements de Paris, qui sera publié en 1750 et réimprimé en 1751. « Nous possédons dans Paris de quoi acheter des royaumes ; nous voyons tous les jours ce qui manque à notre ville, et nous nous contentons de murmurer. On passe devant le Louvre, et on gémit de voir cette façade, monument de la grandeur de Louis XIV, du zèle de Colbert, et du génie de Perrault, cachée par des bâtiments de Goths et de Vandales. Nous courons aux spectacles, et nous sommes indignés d’y entrer d’une manière si incommode et si dégoûtante, d’y être placés si mal à notre aise, de voir des salles si grossièrement construites, des théâtres si mal entendus, et d’en sortir avec plus d’embarras et de peine qu’on n’y est entré. Nous rougissons, avec raison, de voir les marchés publics établis dans des rues étroites, étaler la malpropreté, répandre l’infection, et causer des désordres continuels. Nous n’avons que deux fontaines dans le grand goût, et il s’en faut qu’elles soient avantageusement placées ; toutes les autres sont dignes d’un village. Des quartiers immenses demandent des places publiques ; et, tandis que l’arc de triomphe de la porte Saint-Denis et la statue équestre de Henri le Grand, ces deux ponts, ces deux quais superbes, ce Louvre, ces Tuileries, ces Champs-Élysées, égalent ou surpassent les beautés de l’ancienne Rome, le centre de la ville, obscur, resserré, hideux, représente le temps de la plus honteuse barbarie. Nous le disons sans cesse ; mais jusqu’à quand le dirons-nous sans y remédier? (…)
Il est temps que ceux qui sont à la tête de la plus opulente capitale de l’Europe la rendent la plus commode et la plus magnifique. Ne serons-nous pas honteux, à la fin, de nous borner à de petits feux d’artifice, vis-à-vis un bâtiment grossier [L’Hôtel de ville], dans une petite place destinée à l’exécution des criminels [la place de Grève]. Qu’on ose élever son esprit, et on fera ce qu’on voudra. Je ne demande autre chose, sinon qu’on veuille avec fermeté. (…) Le roi, par sa grandeur d’âme et par son amour pour son peuple, voudrait contribuer à rendre sa capitale digne de lui. Mais, après tout, il n’est pas plus roi des Parisiens que des Lyonnais et des Bordelais ; chaque métropole doit se secourir elle-même. Faut-il à un particulier un arrêt du conseil pour ajuster sa maison? Le roi d’ailleurs, après une longue guerre, n’est point en état à présent de dépenser beaucoup pour nos plaisirs, et, avant d’abattre les maisons qui nous cachent la façade de Saint-Gervais, il faut payer le sang qui a été répandu pour la patrie. (…)
Encore une fois, il faut vouloir. Le célèbre curé de Saint-Sulpice voulut, et il bâtit, sans aucun fonds, un vaste édifice. Il nous sera certainement plus aisé de décorer notre ville avec les richesses que nous avons qu’il ne le fut de bâtir avec rien Saint-Sulpice et Saint-Roch. Le préjugé, qui s’effarouche de tout, la contradiction, qui combat tout, diront que tant de projets sont trop vastes, d’une exécution trop difficile, trop longue. Ils sont cent fois plus aisés pourtant qu’il ne le fut de faire venir l’Eure et la Seine à Versailles, d’y bâtir l’Orangerie, et d’y faire les bosquets.  »
Pendant que le vouloir de ses concitoyens balance, Voltaire poursuit sans relâche ce pourquoi il peut : polir la langue qui police la cité. Et si du temple le théâtre n’a pas la majesté, qu’au moins il ait le recueillement. « M. de la Place, traducteur du Théâtre anglais, rapporte Collé dans son Journal historique, me dit un fait dont il me jura avoir été le témoin ; il prétend qu'à la troisième représentation de Nanine, où il assistait, il s'éleva un petit ricanement dans le parterre. Alors Voltaire, qui était placé aux troisièmes loges en face du théâtre, se leva et cria tout haut : « Arrêtez, barbares, arrêtez! » et le parterre se tut. »

Ne pas prendre de la ciguë pour du persil

La première de Nanine avait eu lieu le 16 juin 1749. Un peu plus tôt, Voltaire avait reçu, avant sa parution dans le commerce, une Lettre sur les aveugles à l’usage de ceux qui voient. Partant de l’actualité, - une opération de la cataracte réussie par Réaumur sur une aveugle née -, et de ce qu’on en pouvait inférer concernant la théorie sensualiste de la connaissance, Diderot y élargissait son propos au problème des aveugles : contredisant l’idée d’une divine providence, ils apparaissaient comme les accidents d’une nature qui, avec ses hasards, s’auto-engendrait ; le matérialisme athée était au bout.
Illustration de l'édition de 1772. Gallica

Voltaire s’était lui-même intéressé aux aveugles dans ses Eléments de la philosophie de Newton ; séjournant à Paris pour sa Nanine, il invite donc Diderot : « J’ai lu avec un extrême plaisir votre livre, qui dit beaucoup, et qui fait entendre davantage. Il y a longtemps que je vous estime autant que je méprise les barbares stupides qui condamnent ce qu’ils n’entendent point, et les méchants qui se joignent aux imbéciles pour proscrire ce qui les éclaire. (…) Je voudrais bien, avant mon départ pour Lunéville, obtenir de vous, monsieur, que vous me fissiez l’honneur de faire un repas philosophique chez moi, avec quelques sages. Je n’ai pas l’honneur de l’être, mais j’ai une grande passion pour ceux qui le sont à la manière dont vous l’êtes. Comptez, monsieur, que je sens tout votre mérite, et c’est pour lui rendre encore plus de justice que je désire de vous voir et de vous assurer à quel point j’ai l’honneur d’être, etc. »
« Le moment où j’ai reçu votre lettre, monsieur et cher maître, répond Diderot, le 11 juin, a été un des moments les plus doux de ma vie ; je vous suis infiniment obligé du présent que vous y avez joint [la dernière édition de ses Eléments de la philosophie de Newton, qui détaille une autre histoire d’aveugle-né]. Vous ne pouviez envoyer votre ouvrage à quelqu’un qui fût plus admirateur que moi. On conserve précieusement les marques de la bienveillance des grands ; pour moi, qui ne connais guère de distinction réelle entre les hommes que celles que les qualités personnelles y mettent, je place ce témoignage de votre estime autant au-dessus des marques de la faveur des grands que les grands sont au-dessous de vous. Que ce peuple pense à présent de ma Lettre sur les Aveugles tout ce qu’il voudra ; elle ne vous a pas déplu ; mes amis la trouvent bonne ; cela me suffit. »
Après réfutation de quelques arguments de Voltaire qui, lui, n’est pas athée, Diderot termine ainsi : « Il est donc très important de ne pas prendre de la ciguë pour du persil, mais nullement de croire ou de ne pas croire en Dieu ; « Le monde, disait Montaigne, est un esteuf qu’il a abandonné à peloter aux philosophes », et j’en dis presque autant de Dieu même. Adieu, mon cher maître. »
Le 24 juillet, son domicile est perquisitionné. Diderot avait quitté la rue Mouffetard pour échapper à la surveillance du curé de Saint-Médard, il était allé habiter chez un tapissier de la rue de l’Estrapade ; sa Promenade du sceptique, un manuscrit inédit, y est saisie, une lettre de cachet l’envoie à Vincennes. « On a arrêté aussi M. Diderot, homme d’esprit et de belles-lettres » : c’est la première fois qu’il est question de lui dans le journal de Barbier ; il a changé de statut.
Le donjon de Vincennes en 1820. Gallica
Vincennes est la prison idéale pour un encyclopédiste, pourrait-on dire : dix ans plus tôt, une manufacture de porcelaine, bientôt royale, s’est installée dans la tour du Diable du château ; François Boucher vient lui donner des motifs d’enfants potelés quand Diderot arrive au donjon. Mais l’Encyclopédie réclame sa présence à Paris, et les libraires s’entremettent ; le 21 août, il est élargi, reste seulement prisonnier sur parole « dans un parc qui n'est pas même fermé de murs ». Barbier poursuit, dans son Journal : « Pour le sieur Diderot, il est à Vincennes et a même à présent la liberté du parc de Vincennes pour se promener avec qui il veut. Il restera peut-être encore quelques temps. Les libraires pour qui il travaille pour le Dictionnaire de l’Encyclopédie, ont beaucoup parlé pour lui à M. le chancelier et aux ministres. »
Rousseau est alors à Fontenay-sous-Bois, à l’invitation du baron de Thun, gouverneur du jeune prince héréditaire de Saxe-Gotha, qu’il a rencontrés l’un et l’autre chez Mme Dupin ; il fait en cette compagnie la connaissance de Grimm avec qui il se liera d’amitié. Retour à Paris, il apprend l’amélioration des conditions de détention de Diderot. « Tous les deux jours au plus tard, malgré des occupations très exigeantes, j'allais, soit seul, soit avec sa femme, passer avec lui les après-midi, racontent les Confessions. » Diderot lui a confié près de quatre cents articles musicaux, à rendre dans un délai record, et alors qu’il doit réunir aussi du matériau pour les Dupin qui se sont lancés dans une réfutation de l’Esprit des lois. Les Confessions ne font pas état pour autant de séances de travail à Vincennes.
« Les Libraires intéressés à l'édition de l'Encyclopédie, écrivent bientôt ces derniers au comte d’Argenson, pénétrés des bontés de Votre Grandeur, la remercient très humblement de l'adoucissement qu'elle a bien voulu apporter à leurs peines en rendant au Sr. Diderot, leur éditeur, une partie de sa liberté. Ils sentent le prix de cette grâce, mais si, comme ils croient pouvoir s'en flatter, l'intention de Votre Grandeur, touchée de leur situation, a été de mettre le Sr. Diderot en état de travailler à l'Encyclopédie, ils prennent la liberté de lui représenter très respectueusement que c'est une chose absolument impraticable ».
A part Rousseau, en effet, et d’Alembert que Jean-Jacques y trouve en arrivant, aucun des collaborateurs de l’Encyclopédie n’a fait le voyage : « Quand le Sr. Diderot a été arrêté, poursuivent les libraires, il avait laissé de l'ouvrage entre les mains de plusieurs ouvriers sur les verreries, les glaces, les brasseries ; il les a mandés depuis peu de jours qu'il jouit de quelque liberté, mais il n'y en a eu qu'un qui se soit rendu à Vincennes, encore a-ce été pour être payé du travail qu'il avait fait sur l'art et les figures du chiner des étoffes. Les autres ont répondu qu'ils n'avaient pas le temps d'aller si loin et que cela les dérangeait. »

Croisez vos chemins

1. L’axe Est-Ouest

Le faubourg Saint-Antoine est la porte d’entrée de toutes les nations du monde : le protocole y fait faire aux ambassadeurs étrangers antichambre. Au 17ème siècle, ceux des puissances catholiques attendent, dans une salle du couvent de Picpus dite, pour cela, « des Ambassadeurs », d’avoir reçu les compliments des princes et princesses du sang pour pénétrer en ville ; les ambassadeurs des nations pas catholiques séjournent à l'hôtel des Quatre-Pavillons, chez les Rambouillet protestants, où, au jour de leur présentation, viennent les prendre les carrosses de la cour.
Au 18ème, l’hôtel des Rambouillet (rue de Charenton, la ‘rue de Rambouillet’ le rappelle encore) a été morcelé, il est devenu la « maison du diable », du nom d’un fermier général, Raymond, surnommé le diable à cause de son avarice. C’est donc dans la maison du diable, rue de Charenton, que descend Mehmed efendi le 8 mars 1721. Il avait traversé la Marne au pont de Charenton. Le 16 mars, Mehmed efendi fait son entrée solennelle à Paris. Le carrosse du roi (vide de son propriétaire), en argent doré, le carrosse du régent (tout aussi vide), en argent, le précèdent. Le cortège franchit la Porte Saint-Antoine, emprunte la rue Royale (auj. de Birague) ; le roi Louis XV (onze ans) est incognito à un balcon chez le marquis de Boufflers, le Régent à un autre, chez la grande duchesse de Toscane. Le cortège quitte la place Royale (auj. des Vosges) par la rue de l’Echarpe (des Franc-Bourgeois), passe par la place Baudoyer et le cimetière Saint-Jean, la rue de la Monnaie, le pont Neuf, la rue Dauphine, la rue de Condé, la rue de Vaugirard de sorte de passer devant le palais du Luxembourg, avant de redescendre la rue de Tournon pour rejoindre l’hôtel des Ambassadeurs extraordinaires, ancien hôtel de Concini, maréchal d’Ancre et favori de Marie de Médicis, que Louis XIII avait offert ensuite au duc de Luynes pour l’avoir aidé à se débarrasser dudit Concini (auj. caserne de la Garde Républicaine).
Saïd Mehmet Pacha à Paris. C-A Coypel

Le 21 mars 1721, Mehmed efendi est reçu aux Tuileries, où, arrivé par la porte Saint-Honoré, il entre dans les jardins par la place du pont Tournant (auj. de la Concorde), « par le derrière de la maison, parce que la véritable entrée n’était pas assez belle pour un Louvre. » Il s’en retourne « par le quai des Tuileries [puis le pont Royal] et par celui des Théatins, qui sont les endroits où Paris paraît le mieux » selon Saint-Simon, qui ajoute : « Que serait-ce si on dépouillait le Pont-Neuf de ses misérables échoppes, et tous les autres ponts de maisons, et les quais de celles qui sont du côté de la rivière ? » En effet, à Paris, on ne voit pas l’eau. Il n’est que de lire Hugo, sa Notre-Dame de Paris : « Le bord de la Seine [rive gauche] était tantôt une grève nue, comme au-delà des Bernardins, tantôt un entassement de maisons qui avaient le pied dans l’eau, comme entre les deux ponts ». Et les ponts resteront bordés de maisons, sauf éventuel incendie comme celui du Petit Pont de 1718, jusqu’en 1786.
Enfin on a du mal à deviner le Louvre, engoncé dans des constructions de toute sorte, hormis la grande galerie.
De Paris, comme ‘touriste’, Mehmed efendi verra le jardin du roi, les Gobelins, la manufacture de glaces de Reuilly, l’Observatoire, la bibliothèque du roi, les Invalides, l’Opéra, la salle des machines des Tuileries. Il sera allé à Saint-Cloud (où est la mère du Régent), à Versailles par Meudon, à Marly. Quand il prendra congé, il entrera cette fois au palais des Tuileries par la cour.

20 ans plus tard, installé d’abord dans la maison de M. Titon avec son fils de 12-13 ans et les 180 personnes de sa suite, Saïd Mehmet Pacha fera son entrée solennelle à Paris le 7 janvier 1742, en parcourant, entre 11 heures et 15 heures, le parcours protocolaire menant du faubourg Saint-Antoine à l’hôtel des Ambassadeurs extraordinaires de la rue de Tournon, par un froid qui a étréci le cortège sur la seule partie de la chaussée où fumier et sable ont été répandus pour recouvrir la neige gelée. Installé rue de Tournon, ses parades et ses défilés se déploieront presque quotidiennement au jardin du Luxembourg.

La route d’entrée de la porte Saint-Antoine, route de l’Est, est de ce fait la route de Genève, la ville et le symbole : celle, austère et souvent douloureuse, des réformés vers le temple de Charenton. L’édit de Nantes de 1598 a repoussé l’exercice de leur culte à cinq lieues, Henri IV leur accorde néanmoins Charenton, qui n’est qu’à deux lieues. Dès 1607, un temple y est construit par Jacques II Androuet du Cerceau, l’architecte, avec Louis Métezeau, du nouveau Louvre du roi. Il est flanqué d’un cimetière, et passent aussi sur cette route les morts que l’on porte en terre comme y oblige ce même édit : de nuit, sans cortège et sous la surveillance d’un archer du guet.
Il suffit pourtant que le duc de Mayenne, qui a succédé à son frère le duc de Guise à la tête de la Ligue, ait été tué au siège de Montauban, pour que des huguenots revenant de Charenton soient attaqués au faubourg, le 26 septembre 1621. Le lendemain, leurs agresseurs, pour faire bon poids, partent en nombre vers leur temple et y mettent le feu. Il sera reconstruit, agrandi, par Salomon de Brosse. Les voyageurs hollandais De Villers qui, le 28 janvier 1657, vont y entendre prêcher Jean d’Aillé, y trouvent « autant de monde qu’à notre Cloosterkerck à La Haye. La plupart des gens de condition de notre religion, venant à Paris ou pour affaires ou pour faire leur Cour, en augmente le nombre ». Ce flot ne tarira pas jusqu’à ce qu’en 1685 l’édit de Nantes soit révoqué, et le temple aussitôt détruit pierre à pierre.
En attendant, Carnaval ramène nos voyageurs hollandais au même faubourg quelques jours plus tard, car c’est entre l’arcade Saint-Jean-de-Grève et la barrière de Picpus que la mascarade bat son plein. « Nous fûmes avec l’abbé de Sautereau au cours de la Porte Saint-Antoine, où nous vîmes quantité de masques tant à pied qu’à cheval et plus de trois mille carrosses. En cette grande foule d’hommes et de chevaux il ne se peut qu’il ne se forme un grand embarras, et la pluie qui survint le rendit extrême parce que tout le monde voulait rentrer à la fois dans la ville, et cette confusion fit qu’à neuf heures du soir, il y en avait encore hors de la porte. » Carnaval ne bougera pas de là avant 1812.

Atget, 1899. Gallica
La route des protestants bifurque vers le sud à la Croix-du-Trahoir, carrefour en T de la rue de l’Arbre-Sec et de la rue Saint-Honoré, l’épicentre de Paris depuis le 17e siècle. On y est à l’intersection des routes des « entrées solennelles » arrivant de l’est – de Vincennes et de la Reims des sacres – par les rues Saint-Antoine et Saint-Honoré, et arrivant du nord – de Saint-Denis – par la rue éponyme, celles de la Ferronnerie et Saint-Honoré. La Croix-du-Trahoir est entre la Ville (les Halles) et le Roi (le Louvre). Elle est enfin, pendant quatre-vingts ans, sur la route dominicale des protestants, entre leur temple de Charenton, bientôt capable d’accueillir cinq mille fidèles, et « la Petite Genève » de la rive gauche, la rue de l’Arbre-Sec étant la voie d’accès au Pont-Neuf. Les frères de Villers et leurs compagnons de voyage, qui ont touché Paris à la fin de décembre 1656, se sont installés tout naturellement l’un rue de Seine, A la Ville-de-Brissac, les autres Au Prince-d’Orange, rue des Boucheries (auj. boulevard Saint-Germain entre Odéon et Mabillon). Ils n’y étaient pas plutôt descendus qu’y entrait leur cousin, revenant du temple de Charenton.
Ici, hors les murs, les règlements des corporations n’imposant pas que l’on soit catholique pour accéder à la maîtrise, les artisans réformés s’étaient installés nombreux, ainsi que des officiers royaux de la finance – la banque était presque entièrement protestante – et y vivaient aussi les pasteurs du temple de Charenton.
Dans la Petite Genève, chez Mme Bertrand, officie le pasteur La Cerisaie. Au n° 4 de la rue des Marais-Saint-Germain (auj. Visconti), le premier baptême réformé a été célébré à l’Auberge du Vicomte en 1555. Le synode national constitutif des Églises réformées en France s’y est assemblé du 25 au 29 mai 1559. Un an plus tôt, le 13 mai 1558, de trois à sept mille protestants ont rempli le Grand-Pré-aux-Clercs et chanté les psaumes de Marot face au Louvre. Ils ont renouvelé leur démonstration les jours suivants ; le 19, on a noté, dans l’assemblée, la présence du roi de Navarre.
À la Saint-Barthélemy, le 24 août 1572, la porte de Buci et ses voisines, dûment cadenassées, retinrent dans la nasse, sous le poignard et sous le mousquet, les huguenots qui espéraient trouver refuge dans « la petite Genève », de l’autre côté du mur. Les vestiges du rempart qui les a livrés à la mort sont encore nombreux rue Mazarine, rue Guénégaud et cour de Rouen (Rohan).
À quelques pas du nouveau palais abbatial des abbés de Saint-Germain, flambant neuf, Bernard Palissy, dont le cours d’histoire naturelle et de physique avait Ambroise Paré et de nombreux chirurgiens comme auditeurs, a été arrêté par la Ligue, en 1589, et enfermé à la Bastille, où il mourra sans avoir abjuré. Le siège mis autour de Paris par Henri IV, les protestants se sont emparés de l’abbaye. Du haut d’un clocher de Saint-Germain-des-Prés – l’église en compte trois, dont deux flanquent le nouveau chœur –, le roi fixe le Louvre, son but, et englobe du regard la capitale qu’il veut reconquérir.
Mais le jeudi 18 octobre 1685 au soir, les vingt à trente mille protestants qui habitent la Petite Genève, autour de l’église luthérienne de l’ambassade de Suède de la rue Jacob et de leur cimetière de la rue des Saints-Pères, apprennent que le roi a signé la révocation de l’édit de Nantes, à Fontainebleau, dans le salon de Mme de Maintenon.
 Il faudra dorénavant se réunir clandestinement à l’ambassade de Hollande, à l’angle de la rue des Saints-Pères et de la rue Saint-Dominique (auj. boulevard Saint-Germain), ou à l’ambassade du Brandebourg de la rue de Grenelle ; puis viendront les abjurations, les mariages mixtes et les exils.
Dessin de Hubert Clerget, 1848. Gallica

Diderot avait quitté la rue Mouffetard pour échapper à la surveillance du curé de Saint-Médard, il était allé habiter chez un tapissier de la rue de l’Estrapade. Le 24 juillet 1749, son domicile est perquisitionné : sa Promenade du sceptique, un manuscrit inédit, y est saisie, une lettre de cachet l’envoie à Vincennes. « On a arrêté aussi M. Diderot, homme d’esprit et de belles-lettres » : c’est la première fois qu’il est question de lui dans la Chronique de la Régence et du règne de Louis XV (1718-1763) de Barbier ; il a changé de statut.
Vincennes est la prison idéale pour un encyclopédiste, pourrait-on dire : dix ans plus tôt, une manufacture de porcelaine, bientôt royale, s’est installée dans la tour du Diable du château ; François Boucher vient donner à cette porcelaine ses motifs d’enfants potelés quand Diderot arrive au donjon. Mais l’Encyclopédie réclame sa présence à Paris, et les libraires s’entremettent ; le 21 août, il est élargi, reste seulement prisonnier sur parole « dans un parc qui n'est pas même fermé de murs ». Barbier poursuit, dans son Journal : « Pour le sieur Diderot, il est à Vincennes et a même à présent la liberté du parc de Vincennes pour se promener avec qui il veut. Il restera peut-être encore quelques temps. Les libraires pour qui il travaille pour le Dictionnaire de l’Encyclopédie, ont beaucoup parlé pour lui à M. le chancelier et aux ministres. »
Rousseau est alors à Fontenay-sous-Bois, à l’invitation du baron de Thun, gouverneur du jeune prince héréditaire de Saxe-Gotha, qu’il a rencontrés l’un et l’autre chez Mme Dupin ; il fait en cette compagnie la connaissance de Grimm avec qui il se liera d’amitié. Retour à Paris, à l’hôtel du Saint-Esprit, rue Plâtrière (auj. JJ Rousseau), il apprend l’amélioration des conditions de détention de Diderot. « Tous les deux jours au plus tard, malgré des occupations très exigeantes, j'allais, soit seul, soit avec sa femme, passer avec lui les après-midi, racontent les Confessions. » Diderot avait confié à Rousseau près de quatre cents articles musicaux, à rendre dans un délai record, et alors que Jean-Jacques devait réunir aussi du matériau pour les Dupin, lancés dans une réfutation de l’Esprit des lois. Les Confessions ne font pas état pour autant de séances de travail à Vincennes.
« Les Libraires intéressés à l'édition de l'Encyclopédie », écrivent bientôt ces derniers au comte d’Argenson, « pénétrés des bontés de Votre Grandeur, la remercient très humblement de l'adoucissement qu'elle a bien voulu apporter à leurs peines en rendant au Sr. Diderot, leur éditeur, une partie de sa liberté. Ils sentent le prix de cette grâce, mais si, comme ils croient pouvoir s'en flatter, l'intention de Votre Grandeur, touchée de leur situation, a été de mettre le Sr. Diderot en état de travailler à l'Encyclopédie, ils prennent la liberté de lui représenter très respectueusement que c'est une chose absolument impraticable ».
A part Rousseau, en effet, et d’Alembert que Jean-Jacques trouve à Vincennes en arrivant, aucun des collaborateurs de l’Encyclopédie n’a fait le voyage : « Quand le Sr. Diderot a été arrêté, poursuivent les libraires, il avait laissé de l'ouvrage entre les mains de plusieurs ouvriers sur les verreries, les glaces, les brasseries ; il les a mandés depuis peu de jours qu'il jouit de quelque liberté, mais il n'y en a eu qu'un qui se soit rendu à Vincennes, encore a-ce été pour être payé du travail qu'il avait fait sur l'art et les figures du chiner des étoffes. Les autres ont répondu qu'ils n'avaient pas le temps d'aller si loin et que cela les dérangeait. »
« Cette année 1749, l’été fut d’une chaleur excessive, raconte Jean-Jacques. On compte deux lieues de Paris à Vincennes. Peu en état de payer des fiacres, à deux heures après-midi j’allais à pied quand j’étais seul, et j’allais vite pour arriver plus tôt. Les arbres de la route toujours élagués à la mode du pays, ne donnaient presque aucune ombre, et souvent, rendu de chaleur et de fatigue, je m’étendais par terre n’en pouvant plus. Je m'avisai, pour modérer mon pas, de prendre quelque livre. Je pris un jour le Mercure de France ; et tout en marchant et le parcourant, je tombai sur cette question proposée par l'Académie de Dijon pour le prix de l'année suivante, Si le progrès des sciences et des arts a contribué à corrompre ou à épurer les mœurs. À l’instant de cette lecture je vis un autre univers et je devins un autre homme. (…) En arrivant à Vincennes j’étais dans une agitation qui tenait du délire. Diderot l’aperçut : je lui en dis la cause, et je lui lus la prosopopée de Fabricius, écrite en crayon sous un chêne. Il m’exhorta de donner l’essor à mes idées, et de concourir au prix. Je le fis, et dès cet instant je fus perdu. Tout le reste de ma vie et de mes malheurs fut l’effet inévitable de cet instant d’égarement. »

2. L’axe Nord-Sud

La Chapelle était un village-rue, ou plutôt rues ; celle, utilitaire, des poissonniers, et celle des processions royales entre Paris et Saint-Denis. Autour de ces deux voies, une colonie de laboureurs et de vignerons établie par les moines de Saint-Denis, qui connut son heure de gloire au XVe siècle : dans la petite chapelle où, déjà, sainte Geneviève faisait halte, Jeanne d’Arc et ses compagnons d’armes, Alençon, Dunois, La Hire, Xaintrailles vinrent prier, dans la nuit du 7 au 8 septembre 1429, avant de lever finalement le siège de Paris. Gilles de Rais, le fidèle, et futur « ogre », était-il avec eux agenouillé devant l’autel ?
Surtout, au rond-point de la Chapelle, se tint jusqu’en 1444 la foire du Landit, l’une des plus fameuses du Moyen Âge. Elle durait quinze jours, de la Saint-Barnabé à la Saint-Jean, attirait des marchands de Lombardie, d’Espagne, de Provence, et même des Arméniens qui, en 1400, y avaient apporté ces animaux inconnus : des chats angoras d’Asie. L’Université, avec bannières et flonflons, y arrivait en cortège, les écoliers s’égaillant autour des bonimenteurs, jongleurs et ménétriers, et des tables à boire, tandis que le recteur, dont c’était la prérogative, percevait des droits sur tout le parchemin mis en vente, avant de réserver les quantités nécessaires aux différents collèges. Au milieu du champ de foire, l’abbé de Saint-Denis arbitrait les litiges entre marchands.
le 6 mars 1571. Gallica
Le 16 mars 1562, rouge encore du sang des protestants qu’il a massacrés à Vassy, le duc de Guise entre à Paris, « triomphalement, comme un roi. Le prévôt et les échevins viennent au devant du duc, en corps, jusqu’à la porte Saint-Denis. Paris l’étourdit et le berce de ses acclamations enthousiastes ».
Entre Chapelle et porte Saint-Denis, l’enclos Saint-Lazare, le plus vaste de Paris, sur lequel seront construits et la gare du Nord et l’hôpital Lariboisière, sans compter la gare de l’Est sur le clos Saint-Laurent, qui n’est qu’une dépendance de Saint Lazare, et aura aussi sa foire Saint-Laurent.
Quand on est reçu comme un roi, c’est à la porte Saint-Denis. Quand on est le roi, le protocole commence plus tôt, dès l’enclos Saint-Lazare. La paix momentanément signée avec les protestants, à Saint-Germain, Charles IX fait son entrée à Paris, le 6 mars 1571. Dès 10 heures du matin, le roi arrive « au prieuré Saint-Ladre [Lazare], assis aux faubourgs Saint-Denis ». On lui a dressé une estrade « couverte de riches tapisseries ; et, au milieu, un haut dais de trois marches, couvert de tapisserie de Turquie, et dessus un dais tendu de riche valeur, sous lequel était posée la chaise pour recevoir Sa Majesté, couverte d’un riche tapis de velours pers, tout semé de fleurs de lis tissées d’or ».
Défilent devant le roi les quatre ordres mendiants, l’Université, puis le Corps de Ville, précédé de mille huit cents représentants des métiers, les menus officiers de la Ville « au nombre de 150, portant robes mi-parties de rouge et bleu, les chausses de même, chacun tenant un bâton blanc en sa main », les cent arquebusiers de la Ville, les cent archers, les cent arbalétriers, la cavalcade des enfants des plus riches bourgeois de la Ville, qui sont cent à cent vingt, accompagnés de leurs pages, enfin le prévôt, précédé des maîtres des œuvres, du capitaine de l’artillerie et des huit sergents de la Ville, le navire d’argent sur l’épaule, vêtu magnifiquement et montant une mule harnachée de même.
À côté du prévôt marchent plusieurs valets, « dont l’un portait les clefs de la Ville attachées à un gros cordon d’argent et de soie des couleurs du Roi, pendant à un bâton couvert de velours cramoisi, canetillé d’argent », et les quatre échevins. Le prévôt fait sa harangue un genou en terre, baise les clefs, les présente à Sa Majesté, qui les prend et demande au duc d’Anjou, son frère, le futur Henri III, de les confier à une garde écossaise, « qui les rapportera plus tard au Bureau en déclarant que le Roi les renvoie à la Ville, se confiant à eux comme en très bons, très loyaux et fidèles sujets ».
Un dais a été tendu entre les maisons du pont Notre-Dame. Gallica
Puis la maison du roi se met en cortège, enfin le roi lui-même monte à cheval et se dirige vers la porte Saint-Denis. Là, les échevins présentent à Sa Majesté le ciel de velours, semé de fleurs de lis d’or, et le tiennent au-dessus d’elle jusqu’à l’église de la Trinité. À cet endroit, les gardes des marchandises les remplacent pour porter le dais, en continuant vers Notre-Dame. Un conflit de préséance avait éclaté préalablement pour savoir qui, des marchands grossiers, épiciers et apothicaires ou des grossiers en draps de soie, joaillerie et mercerie, prenait le premier relais.

Le 29 mai 1934, tard dans la nuit, André Breton sort d’un café de Montmartre avec une inconnue : « Qui m’accompagne à cette heure dans Paris sans me conduire et que, d’ailleurs, moi non plus, je ne conduis pas ? ». Ils marchent au hasard, elle lui donne son bras, le lui retire aux Halles où la circulation est trop dense. « J’étais de nouveau près de vous, ma belle vagabonde, et vous me montriez en passant la Tour Saint-Jacques sous son voile pâle d’échafaudages »…
L’alchimiste Nicolas Flamel – « surréaliste dans la nuit de l’or », comme le dit la recension des précurseurs du Second Manifeste –, aurait fait couvrir de figures emblématiques et hiéroglyphiques le petit portail de la tour en 1389.
« À Paris la Tour Saint-Jacques chancelante / Pareille à un tournesol », avait écrit Breton assez obscurément pour lui-même, et voilà qu’il réalise la double analogie avec la fleur unique au bout de sa longue tige, et avec le papier réactif qui change de couleur au contact de l’acide, comme on rêve de changer le plomb en or dans l’alchimie qu’évoque une tour liée à Nicolas Flamel. Le papier de tournesol passe de surcroît du bleu au rouge, « les couleurs distinctives de Paris, dont, au reste, ce quartier de la Cité est le berceau, de Paris qu’exprime ici d’une façon tout particulièrement organique, essentielle, son Hôtel de Ville que nous laissons sur notre gauche en nous dirigeant vers le Quartier Latin ».
19e siècle. Gallica
L’inconnue, c’est Jacqueline Lamba. Breton l’épouse le 14 août, il a pour témoins Éluard et Giacometti.

Au nœud des deux axes perpendiculaires, une fontaine, au beau milieu d’un carrefour qui n’est pas plus vaste alors qu’il ne l’est aujourd’hui, offerte par François Ier à la ville qui manque cruellement, et manquera si longtemps, d’eau. La fontaine est, comme le carrefour, à un confluent, celui de deux adductions : les eaux de source du Pré-Saint-Gervais qui, avec celles de Belleville, alimentent la rive droite, et les eaux que Marie de Médicis fait venir par l’aqueduc d’Arcueil en son Luxembourg, qui poursuivront jusqu’à la Croix-du-Trahoir en passant dans le tablier du Pont-Neuf. Pour le reste, voir, sur ce site : Découvrons le nombril de Paris.

Des Lumières à la lanterne


Le parcours fait une boucle autour de la librairie Delamain, 155, rue Saint-Honoré, Paris Ier.

La porte Saint-Honoré, 2ème du nom, était située devant l’actuelle Comédie-Française. La butte des Moulins, à l’intersection des actuelles rue Sainte-Anne et rue des Petits-Champs, formée par la haute voirie Saint-Honoré et les déblais de construction de l’enceinte d’Étienne Marcel et de Charles V, dont cette porte était l’entrée ouest, était suffisamment importante pour fournir un point d’appui à l’assaut que Jeanne d’Arc et les Armagnacs lancèrent contre Paris, entre ladite porte Saint-Honoré et la porte Saint-Denis, le 4 septembre 1429.
Après cette date, elle s’est encore augmentée, et la butte Saint-Roch aussi, des nouveaux travaux de défense qu’à l’été de 1536 François Ier confie au cardinal Jean du Bellay pour parer à une éventuelle offensive de Charles Quint. À ce moment, l’état de la vieille fortification est piteux, si l’on en croit Rabelais, protégé du cardinal, qui fait dire à Panurge : « Voyez donc ces belles murailles. Oh ! qu’elles sont solides et bien propres à garder les oisons en mue ! Par ma barbe, elles sont bien minables pour une ville comme celle-ci, car une vache d’un seul pet en abattrait plus de six brasses ».
Les deux buttes, longtemps hérissées d’un gibet et de moulins, seront aplanies, pour la moindre en 1670, en même temps que le Roi-Soleil sonne la fin du Paris fortifié et fait de sa capitale une ville ouverte.

- place du Palais-Royal : Le Petit-Bourbon en passe d’être démoli, la troupe de Molière, en 1660, se transporte dans le théâtre de l’ancien Palais-Cardinal, une salle de douze cents places que Richelieu a inaugurée vingt ans plus tôt avec, il a tous les talents, des pièces écrites de sa propre main. Au répertoire de Molière, Le Dépit amoureux et Le Cocu imaginaire. Cette dernière pièce propitiatoire, peut-être, son auteur s’apprêtant à épouser Armande Béjart, la fille de la maison dans laquelle il vient d’emménager, en haut de la rue Saint-Thomas-du-Louvre, du côté ouest, là où elle s’élargit pour devenir la place du Palais-Royal.

Le Régent, installé au Palais-Royal, meurt, frappé d’apoplexie, en 1723. Louis XV règne officiellement ; il n’exercera la réalité du pouvoir que vingt ans plus tard. Ce temps approche lorsqu’au Café de la Régence, sur la place du Palais-Royal, tout à côté de la maison où Molière a rencontré Armande Béjart, Denis Diderot et Jean-Jacques Rousseau sont présentés l’un à l’autre.
« Le café est très en usage à Paris : il y a un grand nombre de maisons publiques où on le distribue », affirment les Lettres persanes de Montesquieu, censément écrites entre 1712 et 1720. « L’effet en fut incalculable, - n’étant pas affaibli, neutralisé, comme aujourd’hui, par l’abrutissement du tabac. On prisait, mais on fumait peu », assure Michelet qui attribue au café « l’explosion de la Régence et de l’esprit nouveau, l’hilarité subite, la risée du vieux monde, les saillies dont il est criblé, ce torrent d’étincelles »…
L’établissement, tenu par Rey, qui lui a donné ce nom dès le début de la Régence, est avec le café Marion, impasse de l’Opéra (aujourd’hui début de la rue de Valois), le lieu où se fait l’opinion. On y trouve le Journal de Paris, cantonné aux questions artistiques, qui est crié à 5 sols là comme dans les jardins publics, la Gazette, toujours publiée au Louvre, qui paraît maintenant le lundi et le vendredi, et des placards et libelles plus officieux. On y joue aux échecs. « Si le temps est trop froid, ou trop pluvieux, confesse Diderot par la voix du Neveu de Rameau, je me réfugie au Café de la Régence ; là, je m’amuse à voir jouer aux échecs. Paris est l’endroit du monde, et le Café de la Régence est l’endroit de Paris où l’on joue le mieux à ce jeu. C’est chez Rey que font assaut Legal le profond, Philidor le subtil, le solide Mayot... »

Passage Richelieu : le chantier du Louvre de Napoléon III commence par là en 1852-1855 ; Louis Visconti l’affirme, « Le caractère de la nouvelle architecture sera emprunté religieusement au vieux Louvre. L'architecte fera abnégation de tout amour-propre pour conserver à ce monument le caractère que ses devanciers lui ont imprimé ». Mais, le 29 décembre 1853, une attaque d'apoplexie l'emporte – c’est à Hector Lefuel que l’on devra la recherche décorative sur l'aile bordant la rue de Rivoli, où l'on retrouvera, avec des cariatides imitées de celles de Jacques Sarazin pour le pavillon de l’horloge, tout un vocabulaire hérité du début du XVIIe siècle : bossages vermiculés, colonnes baguées, agrafes de baies en forme de trophées tous différents, tables sculptées, lucarnes ornées, avec des N aux trois étages : décor d'ailleurs parfaitement ordonnancé qui fait du pavillon de la Bibliothèque peut-être la partie la plus intéressante de l'œuvre nouvelle, et digne, avant l'opéra, d'être qualifiée de “style Napoléon III“.

On aperçoit, par la baie de droite, le Mercure et la Renommée sculptés par Coysevox pour l’abreuvoir de Marly, amenés en 1719 sous les fenêtres du palais des Tuileries. On voit par la baie de gauche les esclaves de l’ancienne statue de la place des Victoires. Louis XIV n’assista pas, pour cause de fistule, à son inauguration, le 18 mars 1686. Finalement pédestre et en bronze doré, haute de 4 m, elle était posée sur un piédestal haut de 7, où étaient enchaînés, aux quatre angles, des esclaves figurant l’Empire, l’Espagne, la Hollande, et le Brandebourg. Le Louvre les conserve parce que la Révolution, qui n’était point chauvine, ne voulait point offenser ces nations en place publique et en avait débarrassé la statue.

A l’emplacement de l’actuel pavillon Turgot, l’hôtel de Rambouillet : Catherine de Vivonne en a tracé elle-même les plans et a créé un style : des pièces en enfilade, de grandes portes-fenêtres s’ouvrant du sol au plafond, des alcôves et leurs ruelles – l’espace entre lit et cloison – qui délimitent le lieu de la nouvelle sociabilité. La « Chambre bleue » de la marquise a vite été « la Cour de la Cour », c’est-à-dire le comble de la politesse. Il y a eu le Louvre des soldats et de l’intrigue, et il y a eu en réaction, dès 1610, dans cette même rue Saint-Thomas qu’il habite, un peu plus bas, l’anti-Louvre : l’hôtel de la marquise de Rambouillet. C’est aussi le réservoir de l’esprit précieux dans lequel Molière puise en voisin pour en railler les ridicules. Sans compter que le marquis de Montausier, qui soupira dix ans pour la fille de l’hôtesse et composa pour elle, avec le renfort de quantité d’autres beaux esprits, La Guirlande de Julie, bouquet de soixante-deux poèmes la célébrant sous les traits de trente fleurs, passe pour être le modèle de l’Alceste du Misanthrope.

« À l’époque du 10 août 1792, il y avait sur la place du Carrousel, écrit Louis Blanc, une boutique qu’occupait Fauvelet, frère de Bourrienne. Pendant que le peuple assiégeait le château, un homme, du haut des fenêtres de cette boutique, jouissait du spectacle : c’était un officier renvoyé du service, fort pauvre, très embarrassé de sa personne, et qui avait dû former, pour vivre, le projet de louer et de sous-louer des maisons. Il se nommait Napoléon Bonaparte. Napoléon encore ignoré par la Révolution et la regardant faire, que de choses dans ce rapprochement ! Or tout ce qu’il suggère, la boutique de Fauvelet le disait au passant : qui ne la regretterait ! »
Pas de regrets chez Balzac pour qui « Ces prétendues maisons ont pour ceinture un marais du côté de la rue de Richelieu, écrit-il en 1846, un océan de pavés moutonnants du côté des Tuileries, de petits jardins, des baraques sinistres du côté des galeries et des steppes de pierre de taille et de démolitions du côté du vieux Louvre. »
« Lorsqu’on passe en cabriolet le long de ce demi-quartier mort, poursuit la Cousine Bette, et que le regard s’engage dans la ruelle du Doyenné, l’âme a froid, l’on se demande qui peut demeurer là ? »
Une dizaine d’années plus tôt, demeuraient là, et Balzac le sait parfaitement, Gérard de Nerval et Théophile Gautier, Arsène Houssaye, leurs amours de passage, et Eugénie Fort et Jenny Colon, pour ne rien dire des peintres Nanteuil, Corot, Chassériau venus y peindre les décors des fêtes, Gavarni et Alphonse Karr, et tous les locataires distingués de l’impasse – il y en avait donc –, qui n’étaient « reçus qu’à condition d’amener des femmes du monde, protégées, si elles y tenaient, par des dominos et des loups ».
« Voici bientôt quarante ans que le Louvre crie par toutes les gueules de ces murs éventrés, de ces fenêtres béantes : Extirpez ces verrues de ma face ! On a sans doute reconnu l’utilité de ce coupe-gorge, et la nécessité de symboliser au cœur de Paris l’alliance intime de la misère et de la splendeur qui caractérise la reine des capitales », s’indigne encore Balzac.
Il reviendra au Second Empire de cautériser la cour du Carrousel – et d’emporter du même coup un souvenir du glorieux oncle. Déplorant, comme tant d’autres, la brutalité haussmannienne, Louis Blanc regrette, au lieu de tout ce que « la boutique de Fauvelet disait au passant », de ne plus trouver que le silence des pierres.
Il reviendra également à Napoléon III d’achever, le 14 août 1857, le « grand dessein », toujours pendant depuis Henri IV : la réunion du Louvre et des Tuileries par le nord.

Rue de Rivoli. Jusqu’à la hauteur de la rue de l’Échelle, on est sur son prolongement des années 1852-55. Ce fut l'une des premières opérations d'Haussmann: confiée aux Pereire, elle devait être achevée pour l'Exposition universelle de 1855. Au n°190, sur le tronçon primitif d’après 1806, on peut voir la seule porte ancienne conservée.

Au Musée des Arts déco se trouvent :
- les boiseries de la chambre à coucher du baron Hope. Lorsqu’en 1838 le baron William Hope, richissime banquier d’origine anglo-hollandaise, achète l’hôtel particulier du 57, rue Saint-Dominique, que Brongniart a construit pour la princesse de Monaco (actuelle ambassade de Pologne), il confie à l’architecte Achille-Jacques Fedel (1785-1860), peu connu, le soin d’en faire une somptueuse demeure dans le nouveau goût inspiré de la Renaissance. L’hôtel sera racheté par le baron Achille Seillière, donné à sa fille, princesse de Sagan, mariée à Boson de Talleyrand-Périgord. La guerre de 1870, la Commune suspendront à peine ses fêtes fastueuses. En 1880, en costume d’Esther, elle accueillera mille cinq cents invités ; en 1884, elle donnera son bal des Paysans, l’année suivante, son bal des Bêtes qui la verra déguisée en paon.
« Est-ce que ce n’est pas assez faux chic, assez snob à côté, ces Sagan ? , demande le Bloch de Proust dans Le Côté de Guermantes.
- le lit de parade en bronze de la célèbre Valtesse de la Bigne, le futur modèle de Nana, créé en 1877 par Barbedienne pour Édouard Lièvre ; au musée des Arts Déco depuis 1911. Deux cupidons nus à la tête, 2 lampes au pied, 2 portières pour entrer dans son enceinte, un dais très haut avec de lourdes draperies. Il trônait dans le magnifique hôtel particulier construit par Jules Février en 1876 à l’angle du boulevard Malesherbes (n° 98) et de la rue de la Terrasse. Zola, dans Nana, le transplante à l’angle de l’avenue de Villiers et de la rue Cardinet (carrefour du lycée Carnot, qui n’existe pas encore puisque Nana meurt en juillet 1870 tandis que le lycée est de 1874).
- la chambre, le boudoir et la salle de bains de l’appartement privé de la grande couturière Jeanne Lanvin. Aménagé en 1924-1925 par le décorateur Armand-Albert Rateau, rue Barbet-de-Jouy, l’ensemble est somptueux avec ses meubles en bronze à patine antique ou en bois doré. Vers 1920, la couturière Jeanne Lanvin, dont les robes donnent aux jeunes filles « un air de fantaisie poétique qui les apparente à celles de Francis Jammes et de Marie Laurencin », à en croire Louise de Vilmorin, achète pour sa fille chérie un pavillon de la rue Barbet-de-Jouy que laisse « la Marquise rouge » Arconati-Visconti (1840-1923), salonnière dreyfusarde, républicaine et athée. Ancienne élève de l’École des Chartes et de l’École du Louvre, celle-ci aimait à s’entourer de beaux esprits, hommes politiques, historiens d’art, artistes parmi lesquels on comptait Jean Jaurès ou Raymond Koechlin. Passionnée, elle avait réuni à partir de 1890 une importante collection d’objets, de meubles et de boiseries du Moyen Âge et de la Renaissance avec l’aide d’un ami antiquaire : Raoul Duseigneur. Nous lui devons en particulier des boiseries et une cheminée de la fin du XVe siècle ainsi qu’une importante collection de pièces d’orfèvrerie, de la vaisselle et des bijoux du XIXe siècle.
 Jeanne Lanvin fera construire pour elle-même au n° 16, à côté, une annexe que décorera Armand Rateau : dans sa chambre, des tableaux qui, s’ils sont signés Renoir, Bonnard, Vuillard, etc., ont tous en commun de représenter des ateliers de modiste, le décor des débuts de la désormais célèbre couturière. Son grand salon est un musée de quatre cents œuvres, toutes à sujet féminin, et le lieu des défilés annuels de sa maison.

Au sud de l’actuel pavillon de Marsan, était dans le palais des Tuileries la salle des Machines : un vrai théâtre, voulu par Mazarin, en 1662, après que Molière a joué dans la salle des cariatides du Louvre, devant la cour, L’Étourdi, Les Précieuses ridicules, George Dandin. Mais cette « salle des Machines » a une acoustique qui s’avère décevante et Molière préfèrera donner encore L’École des femmes et Le Mariage forcé dans la salle des Cariatides.

Quand Voltaire rentre à Paris après vingt-cinq ans d’exil, en 1778, le palais des Tuileries est toujours vide de toute présence royale depuis l’enfance de Louis XV, même si Marie-Antoinette, à l’avènement de son époux, a manifesté le désir de s’y installer. C’est la Comédie-Française qui est maintenant depuis huit ans dans « la salle des Machines », et sa situation, entre le parc et la cour du Carrousel, a déjà doté les acteurs de cet argot de métier, désormais consacré, qui oppose un « côté jardin » à un « côté cour ».

Là où sera percée la rue de Rivoli, on trouve une carrière, au droit des numéros impairs de la rue Saint-Roch, puis un manège de 120 m de long par 20 m de large qui s’étend jusqu’à l’actuelle rue de Castiglione ; il a été construit pour l’éducation du jeune Louis XV, présent au château des Tuileries de 1715 à 1722. Derrière le manège, le monastère des Feuillants, religieux de l’ordre de Citeaux.
Paris, depuis longtemps, ne plaisait plus aux rois. Quand un souverain vient enfin habiter les Tuileries, la Révolution y entre avec lui. Le « boulanger, la boulangère et le petit mitron » y emménagent, contraints et forcés, le 6 octobre 1789. L’Assemblée nationale s’installe dans la salle du Manège, jouxtant le parc, le long de la terrasse des Feuillants. La société des Amis de la Constitution, ce club constitué par des députés bretons, qui compte maintenant un millier de membres, loue le couvent des Jacobins.
C’est dans ce périmètre que s’écrit la geste révolutionnaire : le roi s’échappe des Tuileries le 21 juin 1791, y est ramené quatre jours plus tard. Sa fuite promeut l’idée républicaine. Aux Jacobins, les partisans d’une monarchie constitutionnelle, La Fayette en tête, font alors sécession et s’en vont installer au couvent voisin leur Club des feuillants, à quatre louis d’or par tête. Dans l’église, dont il a fait son atelier pour la circonstance, Jacques Louis David est en train de peindre Le Serment du Jeu de paume, le 20 juin 1789.
Au jour anniversaire dudit serment, le 20 juin 1792, la foule, menée par le brasseur Santerre, marche sur les Tuileries : le roi a remplacé des ministres brissotins par des ministres feuillants ; il lui faudra boire à la santé de la nation, coiffé d’un bonnet phrygien. Le 10 août, la patrie en danger, les émigrés de Coblence et leurs alliés austro-prussiens menaçant Paris d’« une vengeance exemplaire et à jamais mémorable », et le roi soupçonné de complicité, les sections, fédérés de Marseille en tête, donnent l’assaut aux Tuileries. La famille royale escalade en toute hâte les marches de la terrasse des Feuillants, gagne la salle du Manège, s’y place sous la protection de l’Assemblée législative. Elle passe là trois longues nuits, au terme desquelles le roi est suspendu.
C’est dans cette salle du Manège que la République, la première, est proclamée le 21 septembre. C’en est fini du Club des feuillants ; Robespierre est l’âme des Jacobins ; la guillotine se dresse dans la cour du Carrousel.
En mai 1793 seulement, quand la Convention, quittant le Manège, s’installe dans la salle des Machines, elle fait débarrasser de la guillotine la cour du Carrousel, sur laquelle donnent maintenant ses fenêtres.

Au 194bis, rue de Rivoli (coin rue St-Roch), une plaque indique que Vauban est mort à cet emplacement. Vauban était l’auteur d’un projet de réforme fiscale qu’il avait adressé à Louis XIV, et dont certains ont pu penser qu’il aurait été susceptible d’éviter la Révolution, mais on avait fait lapider, au pilori situé au débouché du prolongement aujourd’hui imaginaire de la rue Mondétour dans la rue Rambuteau, en février 1707, cette œuvre qui portait le titre de Dixme royale.

De la terrasse des Feuillants, on évoque la « perspective triomphale » :
La première entrée solennelle aux Tuileries par le jardin, celle d’un ambassadeur turc, n’avait eu lieu qu’en 1721. La Renommée et Mercure de Coysevox, installés depuis deux ans, étaient naturellement tournés vers le palais.
Le Comité de salut public, qui n’entend pas faire de la place de la Révolution la place des supplices, se préoccupe de son embellissement, - la décision est du 5 floréal an II, soit le 24 avril 1794 -, et confie à David, par exemple, d’amener à leur tour les chevaux numides domptés par des Africains, qui avaient été élevés d’un seul bloc de marbre par Coustou pour remplacer les Coysevox à l’abreuvoir de Marly, et de les placer à l’entrée des Champs-Élysées.
Quand ils le seront effectivement, entre juillet et septembre 1795, les dompteurs qui les flanquent sont tournés vers la place et regardent donc, comme la Renommée et le Mercure de Coysevox, les Tuileries. La République, comme les rois, envisage toujours notre place de la Concorde comme mieux faite pour être traversée du regard, depuis les Tuileries, qu’empruntée par des gens ; elle y voit une perspective plus qu’un espace.
Longtemps encore, entre côté jardin et côté cour, le cœur des souverains continuera de balancer. En 1808, à l’apogée de son règne, c’est à la cour que Napoléon, avec l’arc de triomphe du Carrousel, donne une entrée grandiose. Finalement, c’est la IIIe République qui tranchera. Le Consulat et l’Empire, par le percement des rues de Rivoli, de Castiglione, etc., avait effacé alentour les souvenirs de la République ; la République se résout, en 1883, à l’arasement du palais des Tuileries en tant que symbole de la monarchie. C’était sans doute une ruine au toit crevé depuis la Commune, mais le gros œuvre tenait bon.
[Beaucoup de ses matériaux ont été remployés au château de la famille Pozzo di Borgo à la Punta, à Alata, en Corse (près d’Ajaccio).] Cet obstacle levé, « la voie triomphale », comme la flèche recule sur la corde que tend l’archer, allait s’ancrer entre les bras du Louvre, au cœur même de Paris.

On quitte la terrasse des Feuillants par la grille de la rue de Castiglione. Balzac, La Femme de 30 ans : « Au commencement du mois d'avril 1813, il y eut un dimanche dont la matinée promettait un de ces beaux jours où les Parisiens voient pour la première fois de l'année leurs pavés sans boue et leur ciel sans nuages. Avant midi un cabriolet à pompe attelé de deux chevaux fringants déboucha dans la rue de Rivoli par la rue Castiglione, et s'arrêta derrière plusieurs équipages stationnés à la grille nouvellement ouverte au milieu de la terrasse des Feuillants. Cette leste voiture était conduite par un homme en apparence soucieux et maladif ; des cheveux grisonnants couvraient à peine son crâne jaune et le faisaient vieux avant le temps ; il jeta les rênes au laquais à cheval qui suivait sa voiture, et descendit pour prendre dans ses bras une jeune fille dont la beauté mignonne attira l'attention des oisifs en promenade sur la terrasse. La petite personne se laissa complaisamment saisir par la taille quand elle fut debout sur le bord de la voiture, et passa ses bras autour du cou de son guide, qui la posa sur le trottoir, sans avoir chiffonné la garniture de sa robe en reps vert. Un amant n'aurait pas eu tant de soin. L'inconnu devait être le père de cette enfant qui, sans le remercier, lui prit familièrement le bras et l'entraîna brusquement dans le jardin. Le vieux père remarqua les regards émerveillés de quelques jeunes gens, et la tristesse empreinte sur son visage s'effaça pour un moment. Quoiqu'il fût arrivé depuis longtemps à l'âge où les hommes doivent se contenter des trompeuses jouissances que donne la vanité, il se mit à sourire.
- L'on te croit ma femme, dit-il à l'oreille de la jeune personne en se redressant et marchant avec une lenteur qui la désespéra. »

La rue de Castiglione a été ouverte en 1802. A dr., 10-14 Castiglione / 14-18 Mont-Thabor, PLU : architecture ordonnancée protégée par ancien POS, immeuble édifié à l’emplacement des Feuillants selon les plans de Percier et Fontaine. Arrêté des Consuls du 47 vendémiaire an X.
A g., 5-11 Castiglione / 20 Mt-Thabor / 237 St-Honoré, PLU : architecture ordonnancée protégée par ancien POS, selon les plans de Percier et Fontaine. Arrêté des Consuls du 47 vendémiaire an X.

Rue du Mont-Thabor, le trottoir de gauche est le revers de l’hôtel Continental, (inauguré pour la 3ème Expo universelle, celle de 1878, 400 chambres et 25 suites), dont on aperçoit la marquise rue Rouget de l’Isle ; sur le trottoir de dr., regarder les N°20, 26, 28.

Entre la rue Rouget de l’Isle et la rue Cambon, l’îlot de gauche a été occupé par le ministère des Finances de la Restauration à la Commune ; la construction actuelle est postérieure à celle-ci. Sur le côté impair de Cambon, s’élevait le couvent des Assomptionnistes ou Nouvelles Haudriettes. La fille de la Pompadour, Alexandrine, y arriva à 6 ans pour y recevoir une excellente éducation jusqu’à son mariage, déjà arrêté avec un fils la maison de Chaulnes et de Luynes pour ses 13 ans, quand elle y mourut d’une péritonite deux mois avant son dixième anniversaire, en 1754. Elle aura connu, dans la chapelle, l’Adoration des mages, de Carle Van Loo, qui y était suspendue depuis 1740.
Les bâtiments conventuels ont été détruits en 1898 pour laisser place à la cour des Comptes (immeuble de 1912). L’église, des premières années 1670, avait été rendue au culte après le Concordat de 1802, et Napoléon logea au couvent sa garde à cheval, qui comptait un nombre assez important de Polonais. Le 22 mai 1834, les Polonais, nombreux à Paris depuis l’échec de leur insurrection de 1831 contre l’autorité tsariste, assisteront en masse, dans cette église, aux obsèques de La Fayette. L'église de l'Assomption leur sera dévolue par l’archevêque de Paris, Mgr Affre, en 1844.

En arrivant sur St-Honoré, on évoque Robespierre :
Le 27 juillet 1794, 9 thermidor an II, Robespierre quitte son premier étage de la cour du 398, rue Saint-Honoré, devant l’ancien couvent de la Conception, comme il le fait chaque matin depuis trois ans, pour gagner la Convention. Il sera guillotiné le lendemain. Le Club des jacobins est fermé.

382, rue Saint-Honoré, la maison de Mme de Tencin, enclavée dans le couvent des Filles de la Conception, à l’emplacement des actuelles rues Chevalier-de-Saint-Georges et Duphot, était à la fois le quartier général des agioteurs en même temps qu’un salon où l’on pense. L’hôtesse, qui venait de mettre au monde, pour l’abandonner aussitôt, le futur d’Alembert, accueillait dans sa « ménagerie », ses « bêtes » qui s’appelaient, Réaumur, Montesquieu, Fontenelle, Mme du Deffand, Mme Geoffrin. Et voilà qu’une bête amoureuse, celle qui prenait la suite de Marc-René d’Argenson, lieutenant général de police, du Régent, du Premier ministre, cardinal Dubois, et du chevalier Destouches, père naturel de d’Alembert, voilà qu’au beau milieu de la ménagerie, La Fresnaye se donnait le ridicule trop humain d’un suicide au pistolet. Le scandale enverra Mme de Tencin à la Bastille, où elle arrivera par hasard en même temps que Voltaire, qui y séjournait déjà pour la deuxième fois.

374 St-Honoré, PLU : maison du 18e s., salon de Mme Geoffrin autour de 1750. Elle est de petite naissance – fille d’un valet de chambre de la Dauphine –, mais son mari lui laisse en mourant une grande fortune ; son orthographe est rudimentaire, mais le futur roi de Pologne Stanislas Poniatowski, Diderot, d’Alembert, Helvétius, Voltaire, d’Holbach, Montesquieu, Hume et Horace Walpole sont là le lundi et le mercredi, sous des tableaux qu’elle a commandés à Vernet, Vien et Carle Van Loo pour son hôtel, et d’autres achetés à Boucher, Greuze ou Hubert Robert pour enrichir sa très belle collection.

n° 239 : Costes ; en face, la Cour Vendôme permet d’arriver au 7 qui en est le revers place Vendôme. Au club de l’Entresol, qui tire son nom du demi-étage du n° 7 de la place, se réunissent tous les samedis, chez le président Hénault, de 5 h à 8 h du soir, une vingtaine d’esprits hardis intéressés par les questions politiques. Jusqu’à ce qu’un Grand Acte royal y mette l’éteignoir en 1731.



1, place Vendôme et 358bis, rue St-Honoré : hôtel de Vendôme
En se rendant chez Mme Geoffrin pour souscrire à l’Encyclopédie qu’elle subventionne, ses invités ont croisé, entre les Jacobins et la place Vendôme, une foule en colère entourant le domicile de Nicolas Berrier, lieutenant général de police, « le vilain Beurrier » soupçonné de se faire graisser la patte pour peupler avec les enfants de Paris, enlevés de force à leurs parents, le Mississippi, resté colonie de la couronne de France alors que Jean Law est failli et enterré.
On longe le n°352, PLU, hôtel Régence, appuis de fenêtre en fer forgé ; Inscription partielle à l'inventaire supplémentaire des monuments historiques (porte monumentale, vantaux compris, et balcon qui la surmonte).
 n°350, PLU : ancien hôtel d'aspect seconde moitié XVIIIe ; surélévation; beau balcon un surmontant la porte d'entrée à l'étage noble. Remarquable cour intérieure avec façades conservant des appuis de fenêtre en fer forgé et une statue néoclassique. 
n°348, PLU : présente une façade en pierre de taille avec des appuis de fenêtre Louis XV conservés au premier étage. Soubassement nettement dénaturé.
n°346, PLU : Maison à loyer d'aspect années 1790. Façade en pierre de taille. Entresol parcouru de refends horizontaux. Chambranles à crossettes.

En face, au n°229, était l’entrée monumentale du monastère des Feuillants, due à Jules Hardouin-Mansart, en 1676 (l’année de la consécration de N.-D. de l’Assomption). Leur chapelle, due à François Mansart pour la façade, terminée en 1624, allait être détruite en 1804.

Anne d’Autriche est aux Feuillants en 1638, priant saint Joseph de lui donner un fils. Un an plus tard, c’est aux Jacobins, remplacés par les rue et place du Marché Saint-Honoré d’aujourd’hui, que l’on va chercher Campanella, à deux reprises, pour examiner le nouveau-né. L’utopiste, qui s’est réfugié là après vingt-sept années de cachot et sept passages par la torture de l’Inquisition, est féru de kabbale et de magie : le futur Louis XIV tout nu devant lui, il lui tire l’horoscope. Prévoit-il que dix ans plus tard, le 6 janvier 1649, chassés de Paris par la Fronde, le jeune roi, avec sa mère la régente et son Mazarin de ministre, iront coucher sur la paille à Saint-Germain ?
C’est encore aux Feuillants qu’après sa rupture avec La Fare, Mme de La Sablière, l’Iris des Discours et « Dédicaces » de La Fontaine, prend pension dans un logement situé au-dessus de l’entrée monumentale que Jules Hardouin-Mansart a bâtie pour leur couvent, le long de la rue Saint-Honoré. Elle y emmène le fabuliste qu’elle loge depuis sept ans. De tous ceux qui fréquentaient son salon, Molière, Retz, La Rochefoucauld sont morts, mais Mme de La Fayette, Mme de Sévigné, Boileau, Racine sont toujours fidèles.
Elle a installé La Fontaine dans une maison à lui, au n° 308 de la rue Saint-Honoré, quand, à l’église des Feuillants, Lully dirige le Te Deum qu’il a composé pour remercier le ciel d’avoir guéri le Roi-Soleil de sa fistule. Ce faisant, ce mémorable 8 janvier 1687, il se plante dans le pied la longue canne au lourd pommeau avec laquelle se bat la mesure. La gangrène s’y mettra, et Lully en meurt.
La Fontaine, qu’on a fini par admettre à l’Académie après l’avoir censuré, s’est fait une « chambre des philosophes » où, sous les bustes de Platon, de Socrate et d’Épicure, de jeunes et jolies demoiselles viennent toucher le clavecin parmi des abbés de cour, des poètes et des amis de la pensée libre. Mais à la première occasion – une maladie qui semble devoir être mortelle, en 1692 –, son confesseur sait lui arracher, devant une délégation d’Immortels, une abjuration publique de ses contes «infâmes».

n°326, PLU : maison du 1er tiers du 19ème siècle sur plus ancienne coupée par le percement de la rue du Marché St-Honoré sur l’emplacement des Jacobins. Les jacobins de la rue Saint-Honoré entraient dans leur couvent par la rue Saint-Hyacinthe, que fermait leur église qui faisait de cette rue un cul-de-sac,
n°324, PLU : maison néo-classique fin 18ème s. Idem n°322, PLU ; n°320, PLU : maison Louis XV, appuis fenêtres en fer forgé Louis XV ; n°318, 316, 314, 312, PLU : Maisons anciennes appartenant à une séquence des XVIIe  et XVIIIe  siècles. Porte cochère à vantaux en bois donnant accès à une longue cour commune au n°310 à 316.
n°310, PLU : Deux maisons présentant des façades composées chacune d'une seule travée, du XVIIe siècle. Appuis de fenêtre en fer forgé Louis XIV (travée de droite). Élévation de quatre étages carrés sur entresol et rez-de-chaussée.
n°306, (et 2, rue de la Sourdrière), PLU : Immeuble de rapport construit par l'architecte A.-J. Sellerier en 1892. Il est remarquable par sa façade en briques décoratives. Rouges, blanches et vernissées bleues, elles alternent en bandeaux sur le premier et le troisième étage et sont agencées en quinconce au deuxième étage. Un bow-window métallique se détache à l'angle.

Louis XIV a posé la première pierre de Saint-Roch en 1653, en la présence de sa mère Anne d'Autriche. Jacques Lemercier, l'architecte de la Sorbonne, en a dessiné les plans. La construction sera interrompue en 1660, alors que le transept et la dernière travée de la nef étaient achevés. Jules Hardouin-Mansart reprendra la direction du chantier en 1701. Il construira l'arrière du choeur ellipsoïdal de la chapelle de la Vierge. Une nouvelle fois interrompus, les travaux reprendront en 1719 grâce à un don du banquier Law. Law s’est porté acquéreur d’au moins huit des hôtels de la place des Conquêtes (Vendôme), et ses largesses autorisent Mansart à terminer l’église. Robert de Cotte édifiera la façade à deux étages en 1753.
Le 5 octobre 1795, 13 vendémiaire an IV, la Convention, menacée par les royalistes, appelle Bonaparte à la rescousse. En deux heures, la cour du Carrousel est dégagée et l’insurrection vient mourir aux marches de l’église Saint-Roch. Bonaparte est nommé général commandant l’armée de l’intérieur et se voit attribuer le bel hôtel de la Colonnade, entre boulevard et rue des Capucines.
A la mi-janvier 1815, le curé de Saint-Roch, église où Molière fit baptiser son enfant, où Sophie Arnould fit de même pour celui que lui avait donné le duc de Brancas, refuse d’accueillir la dépouille mortelle de la Raucourt, actrice dont la gloire se confond avec les débuts de l’Odéon, protégée de feu la reine Marie-Antoinette. Le peuple enfonce les portes et procède lui-même au service religieux.
Au départ des cent cinquante mille soldats alliés, à la fin du mois de novembre 1818, la presse de la Restauration, dans la fiction balzacienne, publie cet écho concernant un célèbre parfumeur du 397, rue Saint-Honoré (la rue s’arrête aujourd’hui au n°281, au coin de la rue Royale) : « Nous apprenons que la délivrance du territoire sera fêtée avec enthousiasme dans toute la France, mais, à Paris, les membres du corps municipal ont senti que le moment était venu de rendre à la capitale cette splendeur qui, par un sentiment de convenance, avait cessé pendant l’occupation étrangère. Chacun des maires et des adjoints se propose de donner un bal : l’hiver promet donc d’être très brillant ; ce mouvement national sera suivi. Parmi toutes les fêtes qui se préparent, il est beaucoup question du bal de monsieur Birotteau, nommé chevalier de la Légion d’honneur, et si connu par son dévouement à la cause royale. Monsieur Birotteau, blessé à l’affaire de Saint-Roch, au treize vendémiaire, et l’un des juges consulaires les plus estimés, a doublement mérité cette faveur ».
Pour l’occasion, César Birotteau a demandé à un architecte de réunir son logement, au-dessus de la boutique, à l’appartement mitoyen, et de lui ouvrir un accès sur la rue. « La porte de la maison avait été refaite dans un grand style, à deux vantaux, divisés en panneaux égaux et carrés, au milieu desquels se trouvait un ornement architectural de fonte coulée et peinte. Cette porte, devenue si commune à Paris, était alors dans toute sa nouveauté. » Devant cette porte, quelque deux cents voitures allaient déposer ses invités.

Saint-Roch se découpait encore sur un tout autre paysage : derrière son chevet, à l’intersection des rues Thérèse et des Pyramides, s’élevait une butte haute d’une trentaine de mètres. On accédait à l’église Saint-Roch, sur son bord, en descendant sept marches ; il faut aujourd’hui en monter douze ! Le percement de l’avenue de l’Opéra rabotera cette butte des Moulins (elle a pris le nom de sa cadette qui a fini avec l’enceinte), jusqu’à la racine. Zola, écrivant Une page d’amour juste après son arasement, lui offre une réparation symbolique en la replaçant dans le panorama contemplé par l’héroïne à cinq reprises, à des heures et en des saisons différentes, depuis une fenêtre du Trocadéro : « Maintenant, Hélène, d’un coup d’œil paresseusement promené, embrassait Paris entier. Des vallées s’y creusaient, que l’on devinait au mouvement des toitures ; la butte des Moulins montait avec un flot bouillonnant de vieilles ardoises, tandis que la ligne des Grands Boulevards dévalait comme un ruisseau, où s’engloutissait une bousculade de maisons dont on ne voyait même plus les tuiles ».
Rémy de Gourmont la regrettera encore à la veille de la guerre de 1914 : « Le sol de Paris était mouvementé, il n’y a pas encore si longtemps mais quand on nous parle de la butte des Moulins, il nous est bien difficile de nous la représenter entre le Théâtre-Français et l’Opéra. Si les vrais amis de Paris savaient ce que Haussmann lui a enlevé de pittoresque, comme sites, comme vieilles et nobles architectures ! »

N°276 à 256, PLU : Maisons datant de la fin du XVIIe  ou du début du XVIIIe  siècle à l'ancien alignement. Au n°256 haute maison à loyer présentant une façade en pierre de taille d'aspect XVIIIe composée de huit travées et quatre étages carrés sur rez-de-chaussée et entresol. Entresol découpé par des arcatures. Fenêtres cintrées. Remarquables appuis de fenêtre en fer forgé mentionnés par Rochegude. Du n°258 à 268 maisons étroites d'aspect du XVIIe  siècle composées d'une à deux travées et présentant un fruit. Au n°268, curieux immeuble avec une fenêtre par étage et cours intéressantes. Au n°270, maison ancienne comportant une remarquable porte cochère d'aspect XVIIe  et où vécut Olympe de Gouges qui y écrivit "La Déclaration de la Femme et de la Citoyenne" en 1791. Au n°272 appuis de fenêtres remarquables en fer forgé. Cour. A noter également les deux cours historiques des n°274 et 276. Porte cochère remarquable au n°274.

On prend, à gauche, la rue de l’Echelle ; on a tout de suite la rue d’Argenteuil : très fréquenté, le chemin ramenait de ce village ses produits maraîchers et son vin, tandis qu’il y conduisait, (par les actuelles rues d’Argenteuil, des Capucines, de Sèze, de l’Arcade, du Rocher et de Lévis), les pèlerins allant y honorer la Sainte-Tunique.
Dans la nuit du 30 septembre au 1er Octobre 1684, Corneille, revenu au grand âge sur les lieux de ses anciens succès, mourait au 6 de la rue d’Argenteuil. Le Cid avait été donné trois fois au Louvre devant Louis XIII et deux fois au Palais-Cardinal devant Richelieu, qui faisait en tout, mais bien sûr en moindre, comme son roi ; la première lecture de Polyeucte avait eu lieu à l’hôtel de Rambouillet. Depuis longtemps, Corneille n’écrivait plus et il ne s’occupa ici que de superviser une édition complète de son théâtre. Il venait de récupérer la pension qu’on oubliait de lui verser depuis sept ans ; il avait su que la reprise d’Andromède, une vieille tragédie à machines écrite bien trente ans plus tôt, faisait un triomphe.
La rue Traversière (aujourd’hui Molière), suivait l’ancien chemin de ronde extérieur à l’enceinte de Charles V, qui traversait de biais le Palais-Royal actuel selon une direction sud-ouest / nord-est, et qui, démolie en 1633, avait permis à Richelieu de s’agrandir.
- 18, rue Molière, PLU : Maison présentant une façade sobre d'aspect XVIIe  composée de trois travées et de trois étages carrés sur rez-de-chaussée. Bandeaux plats d'étage. Trois lucarnes.
- 10, rue Molière à 21, rue de Richelieu, PLU : Hôtel du receveur général à Bordeaux André Gaspard Dodun reconstruit en 1725 par l'architecte Jean-Baptiste Bullet de Chamblain sur un premier hôtel de 1639. "L'architecte mourut en 1726 et la réalisation fut dirigée par un de ses confrères que nous ignorons, mais avec une parfaite fidélité. L'autorisation d'étayer les maisons mitoyennes et d'ouvrir les tranchées de fondation fut délivrée par les Trésoriers de France en juillet-août 1727. Entre la rue de Richelieu et la rue Molière, Bullet de Chamblain a tiré parti d'un terrain étroit. Dans le corps de logis du fond, l'escalier d'honneur est un espace séduisant par l'élégance de ses voûtes et de ses ferronneries, par la légèreté de ses stucs; (...) L'appartement d'apparat du premier étage se développe sur un côté de la cour et sur la rue de Richelieu. Les plus beaux lambris de l'hôtel ont été remontés à l'ambassade d'Irlande avenue Foch, et à Waddesdon Manor." (M. Gallet, Les architectes parisiens du XVIIIe  siècle, Mengès ed.). Hôtel de Champlay (1751), de Tourdonnet (1769), hôtel meublé (1791) selon Rochegude. Inscription partielle à l'inventaire supplémentaire des monuments historiques.
15, rue Molière
- 21, rue Molière. Emplacement de l’angle nord-est de la petite rue du  Clos-Georgot, qui s’ouvrait là jusqu’en 1876, où Voltaire, rentré en grâce par l’appui de son condisciple de Louis-le-Grand, René-Louis d’Argenson, qui vient d’être nommé secrétaire aux Affaires étrangères, loue à la mi-1745, avec la marquise du Châtelet, une maison dont il occupe le premier étage. Mais la faveur ne dure guère et il leur faut regagner la cour de Lorraine. Mme du Châtelet y étant morte, Voltaire revient dans la maison de la rue Traversière où il laisse intacts les appartements de la marquise : « Les lieux qu’elle a habités nourrissent une douleur qui m’est chère et me parleront continuellement d’elle ». Pendant qu’il y écrit Des Embellissements de Paris, il a pour locataire le jeune acteur Le Kain – celui que l’on verra ensuite, chez Mme Geoffrin, entretenir le culte de l’absent – et lui construit, au 2e étage, un théâtre de chambre de cinquante places inauguré avec Mahomet.  
- 25, rue Molière (et 1-3 rue Thérèse), PLU : A l’angle, façade en pierre de taille dans son aspect actuel néoclassique vers 1800. Élévation de deux étages carrés sur rez-de-chaussée et entresol. Persiennes ajoutées au premier étage. Appuis du second étage soutenus par des consoles en dés et portant des ferronneries à motifs géométriques. Puissante corniche soutenue par des consoles en quart de cercle. Grande arcade cochère à décor de refends rue Thérèse. Inscription par arrêté du 12 février 1925 : porte en menuiserie Directoire sur rue et décoration intérieure de l'escalier. Au n°3, maison présentant une façade en pierre de taille de la fin du XVIIe  siècle composée de cinq travées et de deux étages carrés sur un niveau d'entresol. Grande porte cochère à motif de bouclier Directoire. Baies portant des appuis de fenêtres en fer forgé Louis XIV et au second étage surmontées de dais soutenus par des consoles. Rue tracée vers 1667 (lotissement Villedo).
- 9-15, rue Molière, PLU : ensemble de maisons Louis XV daté vers 1730. Au n°9, remarquable porte cochère en plein cintre avec vantaux sculptés Régence, ornée d’un mascaron féminin, et appuis de fenêtre en fer forgé. Au n°15, lucarne feunière, porte cochère et escalier ancien documenté. L’ensemble a conservé de remarquables ferronneries.
La rue de Richelieu est ouverte en 1634 ; le lotissement du pourtour de l’ancien Palais-Cardinal a été commencé dès 1630 par l’entrepreneur Le Barbier. Il sera doublé en 1781 de l’enceinte intérieure du jardin du Palais-Royal à façades ordonnancées dessinées par Victor Louis.
Molière meurt au 40, rue de Richelieu. On l’y ramène du théâtre situé de l’autre côté du Palais-Royal où il était le Malade imaginaire pour la quatrième soirée consécutive, vêtu de la robe de chambre et du bonnet de nuit empruntés à un original habitant la même rue, au n° 21, qui les portait nuit et jour.
En juillet 1784, Diderot quitte ses étages de la rue Tarane pour emménager au 39, rue de Richelieu. L’impératrice de Russie a loué pour lui le rez-de-chaussée de l’hôtel de Bezons ; il n’y habitera que douze jours. Il meurt le 31 juillet, est autopsié conformément à ses dernières volontés, puis enterré en l’église Saint-Roch de la rue Saint-Honoré. Sa mort subite avait empêché toute démarche ecclésiastique ; les quelques scrupules du curé de Saint-Roch, « fondés sur la doctrine répandue dans ses écrits, doctrine qui n’avait été démenties par aucune profession publique », ont vite cédé, selon Meister, « à la demande d’un convoi de 1 500 à 1 800 livres » présentée par son gendre.
Au sortir du passage de Beaujolais, on tombe sur le théâtre du Palais-Royal. Au Théâtre du Palais-Royal, Offenbach remplaça Labiche, dont on avait donné ici quatre-vingt-deux pièces, pour la création de La Vie parisienne le 31 octobre 1866 ; le tsar et ses deux fils viennent l’y applaudir l’année suivante, à l’occasion de l’Exposition universelle.
LE PALAIS-ROYAL. La galerie des Proues, ancien mur est de la cour d’honneur, dont rostres et ancres rappellent que Richelieu était grand-maître de la Marine, est le seul reste du Palais-Cardinal, avec le n° 6 de la rue de Valois, dont le grand balcon aux consoles léonines donnait sur le jardin jusqu’en 1784.
Le palais légué par Richelieu, échu à la branche cadette des Bourbons, a été embelli par Mansart. Monsieur y donne de fort belles fêtes et ouvre ses jardins au public. Son fils est bientôt le Régent. Trois mois à peine après les funérailles de Louis XIV, le Régent ouvre le bal dans l’Opéra de son palais [à l’angle sud-est du Palais-Royal, le long de la future rue de Valois alors cul-de-sac de l’Opéra], cette salle où Molière est mort le 17 février 1673 en jouant le Malade imaginaire, où l’Académie royale de musique dirigée par Lully lui a succédé.
Trois fois par semaine, de la Saint-Martin jusqu’à la fin du carnaval, le plancher du parterre s’élève jusqu’à rejoindre la scène. Le Régent et ses « roués », c’est-à-dire ses gibiers de potence, au sortir de leurs soupers à huis clos, sans cuisiniers ni laquais sauf pour interdire les portes, y viennent se mêler à la danse, quand ils tiennent encore debout. Une nuit que le Régent veut y paraître absolument incognito, l’abbé Dubois, qui a été son précepteur, affirme qu’il connaît le moyen le plus sûr : il lui donnera publiquement des coups de pieds au derrière. Ce qu’il fait avec tant d’entrain que sa victime doit lui crier : « L’abbé, tu me déguises trop ».
L’Opéra a brûlé, a été remplacé par un autre plus grand, juste en face, qui vient à son tour d’être la proie des flammes, et a manqué consumer la Guimard. Elle est révolue l’époque du banc de l’allée d’Argenson, du côté de l’actuelle rue des Bons-Enfants où se trouvait l’hôtel du marquis, ce banc près duquel Diderot retrouvait Sophie Volland, et qu’il évoque dans le Neveu de Rameau en en gommant pudiquement son amie : « Qu’il fasse beau, qu’il fasse laid, c’est mon habitude d’aller sur les cinq heures du soir me promener au Palais-Royal. C’est moi qu’on voit toujours seul, rêvant sur le banc d’Argenson ».
Devant le banc, un bois plus qu’un jardin, « la salle d’arbres » selon l’expression d’alors, du Palais-Royal, qu’on disait la plus belle du monde. L’annonce de sa destruction a suscité un tollé chez les Parisiens, mais le saccage a tout de même eu lieu : le duc de Chartres – il ne sera duc d’Orléans qu’à la mort de son père, en 1785 – a fait construire ses cent quatre-vingts arcades en soixante pavillons à louer, à l’origine d’un nouveau sobriquet pour l’endroit, devenu, dans le langage parisien, le Palais-Marchand. Mais, déjà, le nouveau jardin est la promenade à la mode.
« Mon cousin, lui demandera Louis XVI, maintenant que vous voilà boutiquier, ne vous verra-t-on plus que le dimanche ? »
Le divorce est total entre le roi dévot conduisant une réaction aristocratique qui, flattant les préjugés féodaux, n’autorise plus l’accès des charges à la cour, des grades dans l’armée, qu’à ceux qui peuvent justifier d’au moins quatre quartiers de noblesse, et le candidat au trône, Grand-Maître de la franc-maçonnerie, allié de la bourgeoisie d’affaires là comme, après les élections, au Club breton qui deviendra celui des Jacobins. Dès le mois de juin 1789, les agitateurs du futur Philippe-Égalité ont mené dans l’armée la propagande fructueuse qui allait aboutir à sa défection, si bien que Camille Desmoulins, au Palais-Royal, debout sur une table du Café de Foy, pouvait, le 13 juillet, appeler sans grands risques à l’émeute : comme il l’avait assuré à son père, « les gardes-françaises se feraient tuer plutôt que de faire feu sur un citoyen ».
L’endroit où les insurgés, à son appel, avaient arraché une feuille aux arbres pour s’en faire une verte cocarde qui serait, deux jours durant, un signe de ralliement, y gagnerait un nouveau nom, celui de « Palais-Égalité ».
Sous l’Empire, le Palais-Royal est devenu le palais des filles et le palais du jeu. On y a vu miser Joséphine de Beauharnais ; on y verra, après Waterloo, Blücher et les officiers alliés y perdre le tribut gagné sur le champ de bataille.
Quand commencent les Trois Glorieuses, Berlioz est en train de plancher à l’Institut pour le prix de Rome. Le 29 juillet 1830, enfin, il peut rejoindre la rue, « le pistolet au poing ». Comme il traverse la cour du Palais-Royal, un groupe de dix à douze jeunes gens y chante un hymne guerrier de sa composition ; il se joint à eux, incognito. La foule est si empressée que, pour ne pas étouffer, ils reculent pas à pas vers la galerie Colbert. Là, une mercière leur ouvre son premier étage, sous la rotonde vitrée. De la tribune de sa fenêtre, ils entonnent une Marseillaise qui tombe dans un silence recueilli. Berlioz se rappelle alors qu’il a adapté ce chant pour grand orchestre et double chœur ou plutôt pour un effectif, a-t-il écrit sur la partition, composé de « tout ce qui a une voix, un cœur et du sang dans les veines ». Il appelle la foule à reprendre avec eux.

Le théâtre bâti en 1790 pour le duc d'Orléans a été rouvert le 30 mai 1799; la Comédie française ne l'a plus quitté. Sa nouvelle façade sur la place Colette est de 1860-64. Après l'incendie de 1900, il y a eu les travaux de 1935, de 1974-76, de 1994; de 2 000 places à sa construction, la salle est passée à moins de 900 aujourd'hui.