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RETOUR À PARIS (I. 1778…)

 (dix-huitième épisode du Paris, la ville rêvée de Voltaire, commencé ici avec la livraison de novembre 2013)

À 82 ans et « au tombeau », Voltaire a tout de même mis en chantier deux nouvelles tragédies : Agathocle, tyran de Syracuse et Alexis Comnène. Le 25 octobre 1777, il écrit à d’Argental : « Laissez là votre Agathocle ; cela n’est bon qu’à être joué aux jeux olympiques, dans quelque école de platoniciens. Je vous envoie quelque chose de plus passionné, de plus théâtral, et de plus intéressant. Point de salut au théâtre sans la fureur des passions. On dit qu’Alexis est ce que j’ai fait de moins plat et de moins indigne de vous. Si on ne me trompe pas, si cela déchire l’âme d’un bout à l’autre, comme on me l’assure, c’est donc pour Alexis que je vous implore ; c’est ma dernière volonté, c’est mon testament ; (…) à présent, mes chers anges, il n’y a qu’Alexis qui puisse me procurer le bonheur de venir passer quelques jours avec vous, de vous serrer dans mes bras, et de pouvoir m’y consoler ».
Voltaire en 1778. Gallica
Moins de trois mois plus tard, après d’innombrables corrections, expédiées au fur et à mesure : « Soyez sûr que je n’ai travaillé à cet ouvrage et que je n’y travaille encore que pour avoir une occasion de venir à Paris jouir, après trente ans d’absence, de la bonté que vous avez de m’aimer toujours : c’est là le véritable dénouement de la pièce. Il est triste d’être pressé, et de n’avoir pas longtemps à vivre. Ce sont deux choses plus difficiles à concilier que les rôles de Nicéphore et d’Alexis ».
Le 3 février 1778, Marie-Louise Denis quitte donc Ferney deux jours avant son oncle, pour aller s’assurer que tout est prêt à l’accueillir à l’angle de la rue de Beaune et du quai des Théatins. Le marquis de Villette, peut-être fils naturel de Voltaire, qui se plaît en tout cas à le laisser dire et penser, a racheté l’hôtel de Bragelongne que son père putatif avait habité cinquante-cinq ans plus tôt. Villette vient aussi d’épouser, à quarante ans, la « fille adoptive » du patriarche, cette demoiselle de vingt ans dont celui-ci a fait la dame de compagnie de Mme Denis, et qu’il appelle affectueusement « belle et bonne ». Le 5 février, Voltaire s’est mis en route à son tour, accompagné de Jean-Louis Wagnière, son nouveau secrétaire, et de son cuisinier ; le 10, Voltaire, absent depuis 1750, est à Paris.
« Non, l’apparition d’un revenant, celle d’un prophète, d’un apôtre, n’aurait pas causé plus de surprise et d’admiration que l’arrivée de M. de Voltaire, écrit alors la Correspondance littéraire. Ce nouveau prodige a suspendu quelques moments tout autre intérêt. L’orgueil encyclopédique a paru diminué de moitié, la Sorbonne a frémi, le Parlement a gardé le silence, toute la littérature s’est émue, tout Paris s’est empressé de voler aux pieds de l’idole, et jamais le héros de notre siècle n’eût joui de sa gloire avec plus d’éclat si la cour l’avait honoré d’un regard plus favorable ou seulement moins indifférent. »
Les Quarante, dont Voltaire est toujours un, ont envoyé, pour accueillir cet « homme si célèbre dans les lettres et si précieux à l’Académie et à la nation », une députation « extraordinaire et solennelle » composée du prince de Beauvau, de Marmontel et de Saint-Lambert.
Dès le lendemain, plus de trois cents personnes défilent 27, quai des Théatins, dans ce salon demeuré pour nous en l’état, avec ses colonnes et pilastres à cannelures, ses chapiteaux ioniques, sa corniche à modillons, ses dessus-de-porte et ses bas-reliefs, hormis le plafond qui a été repeint. Tout Paris, tout Versailles est là : Gluck, le compositeur ; la duchesse Yolande de Polignac qui représente la reine Marie-Antoinette ; Mme Necker, alias « la belle Hypathie » ; Mme du Barry qui, auprès du feu roi Louis XV, avait remplacé Mme de Pompadour, morte en 1764 ; Mme du Deffand, presque aussi âgée que Voltaire et qu’il connaît depuis la cour de Sceaux ; Beaumarchais, avec lequel il a en partage la Comédie-Française où le Barbier de Séville a fait un grand succès quatre ans plus tôt, et une familiarité aux affaires due à Pâris-Duverney ; la « chevalière d’Éon... avec ses cinquante ans, ses jure-dieu, son brûle-gueule et sa perruque » ; d’Alembert, bien sûr, et Diderot qu’il rencontre pour la première fois.
L’encyclopédiste, qui ne « se communique » plus guère, a quitté pour l’occasion son cinquième étage sous les toits du coin de la rue Taranne et de la rue Saint-Benoît, qui sera emporté par le boulevard Saint-Germain, où il est installé depuis bientôt vingt ans. Rousseau manque à l’appel ; le matin, il travaille à ses Rêveries au 2, rue Plâtrière, son domicile depuis 1770 qu’il est rentré à Paris, l’après-midi, il se promène dans les chemins campagnards de la banlieue, seul ou en compagnie de Bernardin de Saint-Pierre. Le soir, il copie toujours de la musique pour vivre.
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Pedro Américo (1843-1905), Voltaire bénissant le petit-fils de B. Franklin par ces mots : Dieu et Liberté. Wikimedia
 Et puis il y a eu Benjamin Franklin, l’Américain, « l’inventeur de l’électricité » comme l’appelle Voltaire. « En 1778, symboles vivants des Lumières, ils sont entrés dans la légende, écrit René Pomeau. On attendait leur rencontre, celle de deux mondes, l’ancien et le nouveau, communiant dans le même idéal, et de deux hommes unis par des affinités évidentes. » Franklin lui demande pour son petit-fils, qui l’accompagne, une bénédiction. « Le vieillard la lui a donnée en présence de vingt personnes par ces mots : Dieu et Liberté », en anglais d’abord, en français ensuite.
Ces visites ne vont pas sans le fatiguer ; il doit bientôt s’aliter. Le 20 février, il s’est mis à cracher du sang, et cela ne discontinue guère une vingtaine de jours durant. On le pense à l’agonie. Il accepte de se confesser à l’abbé Gaultier, un ancien jésuite qui fait le siège du lieu : « Je ne veux pas qu’on jette mon corps à la voirie ! Je suis un enfant de Paris, entendez-vous, un enfant bien né, qui n’a pas été trouvé dans de la paille, et je veux que mes funérailles soient aussi décentes que mon baptême ».
Les autorités ecclésiastiques lui ont préparé l’acte de rétractation qu’il devra retranscrire de sa main. Mais on n’écrit pas à la place de Voltaire ; il se contente de griffonner, le 2 mars, cette phrase sans doute peu canonique : « Je meurs en adorant Dieu, en aimant mes amis, en ne haïssant pas mes ennemis et en détestant la superstition ». Il se refuse à communier, au prétexte qu’il crache du sang et qu’il « faut bien se garder de mêler celui du Bon Dieu avec le sien ». À en croire le marquis de Villette, Voltaire aurait finalement dit à l’abbé de Tersac, successeur de Languet de Gergy à la tête de la paroisse Saint-Sulpice, ces mots, à peu près ceux de Zaïre : « Vous avez raison, Monsieur le Curé, il faut rentrer dans le giron de l’Église, il faut mourir dans la religion de son père et de son pays : si j’étais aux bords du Gange, je voudrais expirer ayant une queue de vache à la main ».

Sophocle au sein de sa patrie


Le 16 mars 1778, près de mille deux cents spectateurs payants s’ajoutent à la crème de la cour de Versailles et à la reine Marie-Antoinette pour assister à la première d’Irène, nouveau titre d’Alexis Comnène, dans la « salle des Machines » des Tuileries. Le retour de Voltaire a trouvé la Comédie-Française enfin installée, depuis huit ans, dans ce que le Siècle de Louis XIV désignait comme le seul « théâtre magnifique » de Paris, avec le regret de devoir ajouter : « dont on ne fait point d’usage ». Le succès est triomphal. L’auteur, trop faible, n’a pu y assister ; le roi, lui, n’a pas voulu.
Le 21 mars, la rémission est nette, et le premier désir de Voltaire est d’aller voir cette fameuse place Louis-XV qui s’est bâtie en son absence. Sa voiture est suivie « de tout le peuple et de beaucoup de curieux, ce qui lui formait un cortège et une sorte de triomphe ». Il se fait mener à l’église de la Madeleine, en construction, « indispensable complément à la perspective de la place » ; aux Champs-Élysées, qui ont été prolongés jusqu’au pont de Neuilly. À la nuit tombée, la foule l’escorte toujours.
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Hommages rendus à Voltaire sur le Théâtre Français, le 30 Mars 1778, après la 6ème représentation d'Irène. Gallica
            Le 30 mars, Voltaire va décidément beaucoup mieux, l’apothéose peut se déployer. « Le grand homme, écrit le Journal de Paris, nous présente aujourd’hui un spectacle qui ne s’est pas renouvelé depuis les beaux jours de la Grèce : Sophocle revenant au sein de sa patrie dans une extrême vieillesse pour y recevoir le prix de quatre-vingts ans de travaux ». Cela, c’est pour la soirée ; auparavant, Voltaire retrouve le chemin de l’Académie française et les salles de l’aile Lemercier du Louvre, entre le pavillon de l’Horloge et le pavillon de Beauvais. Il en est naturellement élu directeur pour le second semestre.
« De l’Académie au théâtre où il s’est rendu, le peuple l’a accompagné sans cesser de l’acclamer », écrit à sa sœur le Russe Fonvizine. Aux Tuileries, Voltaire prend place dans la loge des gentilshommes de la chambre, entre Mme Denis, sa nièce, et Mme de Villette, « belle et bonne ». À la fin de la représentation, dans un enthousiasme indescriptible et des applaudissements de près d’un quart d’heure, il se voit couronner de lauriers. C’est Brizard, qui a remplacé Lekain, mort durant les répétitions, dans le rôle de Léonce, père d’Irène, qui a été chargé par la troupe de ceindre le moderne Sophocle.
Fonvizine poursuit pour sa sœur : « Et dès qu’à sa sortie du théâtre Voltaire a commencé à s’installer dans son carrosse, le peuple s’est mis à crier “Des flambeaux ! Des flambeaux !”. Quand les flambeaux ont été là, on a ordonné au cocher d’aller au pas et le peuple, en une foule innombrable, l’a accompagné jusque chez lui en criant sans arrêt : “Vive Voltaire!” ». Mozart, arrivé à Paris une semaine plus tôt, était sans doute parmi la foule.
Le lendemain, Voltaire peut écrire à la présidente de Meynières, cette dame qui a réfuté Jean-Jacques et traduit Hume : « Après trente ans d’absence et soixante ans de persécution, j’ai trouvé un public et même un parterre devenu philosophe ». Sainte-Beuve en conclut : « Il avait fait Paris à son image, et il l’avait fait de loin – n’y ayant jamais depuis sa première jeunesse, à l’en croire, demeuré deux ans de suite. Ce n’est pas le résultat le moins singulier de cette merveilleuse existence ».
Trois semaines après la première d’Irène, Voltaire est reçu à la loge maçonnique des Neuf Sœurs par un Américain et un Russe : il y entre appuyé au bras de Benjamin Franklin ; il est accueilli par le comte de Strogonoff, chambellan de Catherine II, président de l’Académie des beaux-arts de Saint-Pétersbourg, et par l’astronome philosophe Lalande. Le cocasse est que la cérémonie se déroule à l’ancien noviciat des jésuites, au 80, rue Bonaparte, où sont désormais établies une vingtaine de loges. On lit des vers, on banquette, et La Dixmerie, un homme de lettres, couronne la fête par cet impromptu :
« Qu’au seul nom de l’illustre frère
Tout maçon triomphe aujourd’hui.
S’il reçoit de nous la lumière,
L’univers la reçoit de lui. »
« Il s’est montré dans l’après-dîner sur son balcon au peuple assemblé ; il était entre M. le comte d’Argental et le marquis de Thibouville », écrit Bachaumont. Ce balcon donne sur le bassin du Louvre, le rectangle d’or de Paris ; de là, Voltaire toise le palais vide de souverain depuis un siècle.
Le 7 mai, Voltaire présente à l’Académie française le projet d’un nouveau dictionnaire ; il réclame pour cela à Wagnière, retourné à Ferney, tous les livres de sa bibliothèque. Le 11, il entre en agonie. Le 26 mai, il apprend que le fils de Lally vient d’obtenir du parlement de Bourgogne la cassation de l’arrêt qui, en 1766, avait condamné son père « à être décapité comme dûment atteint d’avoir trahi [à Pondichéry, vers la fin de la guerre de Sept Ans] les intérêts du roi, de l’État, et de la Compagnie des Indes, d’abus d’autorité, vexations, et exactions ». Voltaire s’était employé avec beaucoup d’énergie à la réhabilitation du général. Il trouve la force d’écrire au comte de Lally : « Le mourant ressuscite en apprenant cette grande nouvelle ; il embrasse bien tendrement M. de Lally ; il voit que le roi est le défenseur de la justice : il mourra content ».
            Le 30 mai 1778, Voltaire meurt, en effet, à l’hôtel de Villette. Comme on n’est pas tout à fait sûr que sa rétractation soit vraiment recevable, on transporte secrètement sa dépouille en carrosse jusqu’à l’abbaye de Scellières, voisine de Troyes, où l’inhume un neveu.

LE PARIS DE L’ABSENT (I. 1752-1755)


 (treizième épisode du Paris, la ville rêvée de Voltaire, commencé ici avec la livraison de novembre 2013)


Le 15 décembre 1752, une lettre arrive chez Mme du Deffand, qui corrige le tableau embelli que Voltaire, dans les siennes, lui a dressé : « Quelque art qu’il ait pu mettre dans la peinture qu’il vous a faite de son bonheur, je vois bien qu’il ne vous a pas persuadée, et vous n’avez pas dû l’être. Je l’ai vu de près, je puis vous assurer que son sort n’est pas digne d’envie. Il passe toute la journée seul dans sa chambre, non par goût, mais par nécessité ; il soupe ensuite avec le roi de Prusse, par nécessité aussi beaucoup plus que par goût. II sent bien qu’il n’est là qu’à peu près comme les acteurs de l’Opéra à Paris, dans le temps que la bonne compagnie les admettait seulement pour chanter à table. Je suis fort trompé, ou il ne tiendra pas longtemps contre l’ennui qu’il mène ».
Cette lettre est du baron de Scheffer, ambassadeur de Suède à Paris depuis bientôt huit ans, et qui vient de regagner Stockholm, par Berlin.
Scheffer, comme le comte Bernstorff, envoyé de Danemark, comme Jean-Louis Saladin, patricien genevois mais ambassadeur du roi d’Angleterre Georges II, comme Horace Walpole, quatrième fils du Premier ministre Sir Robert Walpole, est de ces Européens de distinction que Voltaire a recommandés à Mme du Deffand et qui ont fréquenté son salon de la rue Saint-Dominique, dans la communauté de Saint-Joseph, aux côtés de d’Alembert, de Marmontel, de Maupertuis et de deux chats angora « ayant au cou l’énorme collier de faveurs, qu’ils portent gravé en or sur le dos des livres possédés par la marquise ». Dans cette liste, le président Hénault est à part, qui forme un couple hors norme avec Mme du Deffand, comme Voltaire avec Mme du Châtelet jusqu’à la mort de celle-ci.
La vie monacale que dépeint Scheffer, image que Voltaire lui-même utilise dans ses lettres à la margrave de Bayreuth, sœur de Frédéric II, parlant du « couvent de Potsdam » et signant « Frère Voltaire », a permis au Siècle de Louis XIV d’être mené à bien. Voltaire le mûrissait depuis ses conversations avec le vieux M. de Caumartin au château de Saint-Ange.
Ce livre écrit à Berlin, un Anglais, lord Chesterfield, le juge pour son fils en des termes qui soulignent l’absence de tout nationalisme chez Voltaire : « Il me dit tout ce que je souhaite de savoir, et rien de plus ; ses réflexions sont courtes, justes, et en produisent d’autres dans ses lecteurs. Exempt de préjugés religieux, philosophiques, politiques et nationaux, plus qu’aucun historien que j’aie jamais lu, il rapporte tous les faits avec autant de vérité et d’impartialité que les bienséances, qu’on doit toujours observer, le lui permettent ».
Au passage, Voltaire réforme l’orthographe, pour en faire la nôtre, et n’oublie évidemment pas ce qui, du siècle de Louis XIV, a fait Paris. « Nous avions eu de très grands architectes du temps de la régence de Marie de Médicis. Elle fit élever le palais du Luxembourg dans le goût toscan, pour honorer sa patrie et pour embellir la nôtre. Le même de Brosse, dont nous avons le portail de Saint-Gervais, bâtit le palais de cette reine, qui n’en jouit jamais. Il s’en fallut beaucoup que le cardinal de Richelieu, avec autant de grandeur dans l’esprit, eût autant de goût qu’elle. Le palais Cardinal, qui est aujourd’hui le Palais-Royal, en est la preuve. Nous conçûmes les plus grandes espérances quand nous vîmes élever cette belle façade du Louvre qui fait tant désirer l’achèvement de ce palais. Beaucoup de citoyens ont construit des édifices magnifiques, mais plus recherchés pour l’intérieur que recommandables par des dehors dans le grand goût, et qui satisfont le luxe des particuliers encore plus qu’ils n’embellissent la ville. »
On ne s’étonne pas d’y retrouver sa préoccupation constante : donner à voir ; par une architecture privée tournée vers l’extérieur, et par une architecture publique visible de tous côtés grâce à des parvis, des places, des percées offrant des perspectives. « Le roi avait destiné les bâtiments [de la place aujourd’hui Vendôme] pour sa bibliothèque publique. La place était plus vaste ; elle avait d’abord trois faces, qui étaient celles d’un palais immense, dont les murs étaient déjà élevés, lorsque le malheur des temps, en 1701, força la ville de bâtir des maisons de particuliers sur les ruines de ce palais commencé. Ainsi le Louvre n’a point été fini ; ainsi la fontaine et l’obélisque que Colbert voulait faire élever vis-à-vis le portail de Perrault n’ont paru que dans les dessins ; ainsi le beau portail de Saint-Gervais est demeuré offusqué ; et la plupart des monuments de Paris laissent des regrets. » 
Si la responsabilité du monarque est importante, elle n’est pas la seule : « Colbert, le Mécène de tous les arts, forma une académie d’architecture en 1671. C’est peu d’avoir des Vitruves, il faut que les Augustes les emploient », écrit Voltaire, pour ajouter aussitôt : « Il faut aussi que les magistrats municipaux soient animés par le zèle et éclairés par le goût. S’il y avait ou deux ou trois prévôts des marchands comme le président Turgot, on ne reprocherait pas à la ville de Paris cet hôtel de ville mal construit et mal situé ; cette place si petite et si irrégulière, qui n’est célèbre que par des gibets et de petits feux de joie ; ces rues étroites dans les quartiers les plus fréquentés, et enfin un reste de barbarie, au milieu de la grandeur et dans le sein de tous les arts ».
Le principal grief fait à Louis XIV – et Colbert déjà avertissait le roi qu’il serait jugé à cette aune par la postérité – est qu’il a préféré « sa maison de campagne » à sa capitale. « S’il avait employé à embellir Paris, à finir le Louvre, les sommes immenses que coûtèrent les aqueducs et les travaux de Maintenon, pour conduire des eaux à Versailles, travaux interrompus et devenus inutiles ; s’il avait dépensé à Paris la cinquième partie de ce qu’il en a coûté pour forcer la nature à Versailles, Paris serait, dans toute son étendue, aussi beau qu’il l’est du côté des Tuileries et du Pont-Royal, et serait devenu la plus magnifique ville de l’univers. »
C’est l’époque où les Rousseau vont, avec la mère de Thérèse et parfois Grimm, à Marcoussis, qui inspire ces vers à Jean-Jacques :
« Paris, malheureux qui t’habite
Mais plus malheureux mille fois
Qui t’habite de son pur choix,
Et dans un climat plus tranquille
Ne sait point se faire un asile
Inabordable aux noirs soucis
Tel qu’à mes yeux est Marcoussis ! »

Le voyage de la statue royale

Pendant que Diderot était enfermé au donjon de Vincennes, en août 1749, et que Voltaire redoutait l’accouchement prochain de Mme du Châtelet, le journal de Barbier indiquait : « Le roi a déterminé la place où il permet à la ville de Paris de lui faire ériger une statue », savoir le quadrilatère compris entre la rue de Seine et la rue des Grands-Augustins, les quais et les rues de Buci et Saint-André-des-Arts. « Ce n’est pas à dire, cependant, qu’on prendra absolument tout ce terrain (…) mais c’est-à-dire que la place est désignée dans cet espace de terrain, pour lequel il sera dressé différents plans, dont l’on choisira celui qui paraîtra le plus beau. »
Le prince de Conti, reçu Grand Prieur de France et ayant de ce fait pris possession du Temple, le roi lui a fait vendre son hôtel éponyme à la Ville – pour une somme comprise entre 1,6 et 1,8 million de livres, assure Barbier, moitié pour lui, moitié pour sa sœur –, afin qu’on y pût « bâtir un hôtel de ville magnifique ». « Il faut donc d’abord faire le plan d’un hôtel de ville, et ensuite le plan de la place derrière ou à côté, sur la même ligne. » On semblait répondre ainsi au vœu de Voltaire qui, dix ans plus tôt, se plaignait à Caylus : « Il n’y a pas une seule place publique dans le vaste faubourg Saint Germain : cela fait saigner le cœur ».
Moins de deux ans plus tard, tout avait déjà changé : il était question de placer la statue du roi entre l’extrémité du jardin des Tuileries et le départ des Champs-Élysées. D’Argenson l’aîné notait dans son journal : « Mon frère m’a montré les deux plans pour la place du Pont-Tournant. L’un est de Servandoni, l’autre de Mansart. Celui-ci est d’une architecture française et galante, l’autre d’architecture italienne, auguste, mais lourde. On rétrécit la place, la trouvant trop grande, et l’on a tort, car dans les monuments publics le grand est toujours le beau. Dans le dessin de Servandoni, il n’y a que la statue du roi, entourée d’une balustrade, quoique grande, mais qui laisse de grands vides derrière elle. Dans celui de Mansart, cette espèce de colonnade est plus vaste, mais non encore assez ; elle est adhérente aux Tuileries. Elle est mieux, mais non aussi bien, selon moi, qu’elle pourrait être ».
Et puis le « cher Nigaud » de Mme de Pompadour, Pâris-Duverney, est passé par là, et d’Argenson se voit contraint de rectifier, deux mois plus tard : « On travaille à force au bâtiment de l’École militaire, qui sera plus grand que celui des Invalides, près duquel il est situé. Ainsi l’on veut surpasser l’édifice de Louis le Grand. Le roi a acheté des carrières près Senlis ; on prétend que c’est une économie. Pâris-Duverney avancera tout l’argent nécessaire. Il faudra, dit-on, 15 millions. Tout autre bâtiment est suspendu moyennant celui-ci. Ni place publique pour la statue du roi, ni hôtel de ville, quoique l’on ait promis à M. le prince de Conti d’acheter son hôtel. L’hôtel de Soissons doit servir de halle aux blés. Le prévôt des marchands a engagé l’hôtel de ville à donner chaque année 7 à 8 000 livres pour arroser les remparts, sabler les contre-allées desdits remparts, y placer des barres, etc. ».
L’hôtel de Conti ne sera finalement démoli qu’en 1768, pour être remplacé par l’hôtel de la Monnaie. Rempart est synonyme de boulevard, et Voltaire fera l’étymologie de ce terme d’une façon que le dictionnaire de l’Académie n’a pas retenue.
Voltaire a fini par quitter, en mauvais termes, Frédéric II. À Francfort, pourtant ville libre, il a été attrapé par le résident de Prusse, qui l’y a retenu de force un bon mois, au prétexte qu’il serait parti en emportant un « livre de poésies du roi ». Près de trente ans après la valetaille de Rohan-Chabot, le voilà de nouveau malmené ; la morgue du sang bleu ne connaît pas les frontières. Arrivé en Alsace, il attend en vain un signe pour rentrer à Paris. Le roi lui interdit finalement de se rapprocher de la capitale du fait du scandale causé par une édition pirate de son Abrégé de l’Histoire universelle, le futur Essai sur les mœurs,  peut-être publiée à l’instigation de Frédéric II pour le perdre. Dès l’introduction, on y trouvait cette phrase : « Les historiens, semblables en cela aux rois, sacrifient le genre humain à un seul homme ».
À Paris, « on a jeté quatre vers sur la fondation de la statue du roi », pour lui reprocher de n’y résider pas plus que ne faisait le Roi-Soleil. « En voici le sens, explique d’Argenson : cet habitant des bois s’est retiré hors de la ville, comme il est hors du cœur de ses sujets. »

Mme Geoffrin craignait sa pétulance

 
Vien, La vertueuse Athénienne
Flipart, d'après Vien, la Jeune Corinthienne
Le 25 août de chaque année, à la Saint-Louis, s’ouvre le Salon. En 1755, un portrait de Mme de Pompadour, par Quentin La Tour, y trône en bonne place : sur une console, en fond, la Henriade et le tome IV de l’Encyclopédie, le dernier paru, au mois d’octobre précédent, reliés en veau. À Bellevue, depuis le départ de Voltaire, la marquise a interprété le Colin du Devin du village de Jean-Jacques Rousseau, tout comme elle avait tenu un rôle dans Zaïre ; on ne saurait être plus éclairée. Elle n’a pu pourtant fléchir le roi. Pour la première fois, à 60 ans, Voltaire, rompant avec la fortune portative, s’est installé en pleine propriété, mais à Genève, aux Délices, avec Mme Denis.
En cet été de 1755, on fait « abattre les arbres des Champs-Élysées… pour donner à l’hôtel de la marquise de Pompadour un aspect plus agréable sur la rivière », comme le note le marquis d’Argenson. Lorsque Diderot commencera son Neveu de Rameau, six ans plus tard, le personnage ne pourra plus s’y promener que « sous quelques-uns de ces vieux arbres épargnés parmi tant d’autres qu’on a sacrifiés au parterre et à la vue de l’hôtel de Pompadour ».
La marquise s’est, en effet, acheté l’hôtel d’Évreux, aujourd’hui notre palais de l’Élysée. Jamais en reste, le Fermier général Étienne-Michel Bouret, parangon du courtisan que moque Diderot dans le même Neveu de Rameau, le flanque aussitôt de six hôtels, confiés à l’architecte Boullée : le n° 53 de la rue du Faubourg-Saint-Honoré sera annexé à l’Élysée en 1852 ; le n° 51, l’hôtel de Saxe, absorbé par la rue de l’Élysée, percée un peu plus tard ; le n° 49 est pour son gendre et confrère, de Vilmorin ; le n° 47 à la comtesse de Sabran ; le n° 45 au marquis de Brunoy, fils du Pâris dit Montmartel ; le n° 43 à d’Andlau, gendre d’Helvétius.
Chardin, La Pourvoyeuse, 1739
La marquise de Pompadour, aux jours de tristesse, aime à se retirer aux Nouvelles Haudriettes, ou Filles de l’Assomption, où est morte sa fille unique, Alexandrine Lenormant d’Étiolles. L’église du couvent (aujourd’hui celle des Polonais) donne à entendre, aux jours saints, des cantiques presque aussi courus que ceux de Longchamp. Paris se décentre au faubourg Saint-Honoré. La « place pour la statue du roi » est toujours en plan, et c’est de l’autre côté des palais royaux que semble se réaliser une idée si souvent prônée par Voltaire. « La colonnade du Louvre, du côté de l’église de Saint-Germain-l’Auxerrois, est un des beaux monuments de l’architecture moderne qui existent », rappelle la Correspondance littéraire de Grimm. « Les cris des citoyens et des gens de goût se sont toujours réunis pour faire remarquer au gouvernement combien il était indécent non seulement que le Louvre ne soit pas achevé, mais surtout que ce superbe monument soit masqué par des maisons et des ruines, et dérobé, pour ainsi dire, à la vue de ceux qui aiment les belles choses. On dit que les ordres sont donnés pour achever le Louvre, et pour découvrir la colonnade. »
Pour que ces ordres ne risquent plus d’être contredits, Bachaumont distribue des félicitations anticipées à tous les échos, sous forme de chanson. « C’est une assez bonne méthode, poursuit la Correspondance, de louer le gouvernement sur les belles choses qu’il a envie de faire, comme si elles étaient déjà faites. La honte empêche souvent de reculer, et fait achever les choses dont on a reçu les éloges d’avance. » Malheureusement, un bonheur ne vient jamais seul : « Pour que le goût soit toujours outragé, on dit que la décoration du mur qui est derrière la colonnade sera totalement défigurée. Il ne s’agit de rien moins que de percer en croisées les niches qui y sont pour placer des statues, et en forme d’œil-de-bœuf les médaillons qui sont au-dessus. À ce prix-là, il vaudrait bien mieux que la colonnade restât toujours cachée à nos yeux. Est-il croyable que dans un siècle aussi éclairé que le nôtre on puisse former le projet de défigurer le plus beau monument d’architecture qu’il y ait en France, et cela pour avoir des fenêtres et des lucarnes ? ».
Au 374, rue Saint-Honoré, en face des Capucins, Mlle Clairon et Lekain ont commencé de lire une pièce que son auteur compare aux « farces monstrueuses de Shakespeare et Lope de Vega », L’Orphelin de la Chine. Voltaire n’est présent qu’en buste, sous trois paysages de Joseph Vernet, dont une Tempête. À sa gauche, la Conversation espagnole est une commande de Mme Geoffrin, « exécutée sous ses yeux » par Carle Van Loo, comme le seront la Vertueuse Athénienne et la Jeune Corinthienne, par Vien. Ces peintres, comme Boucher, Greuze, Hubert Robert, le graveur Cochin, dont elle achète les œuvres, sont assidus à ses lundis d’artistes.
La lecture de l'Orphelin de la Chine dans le salon de Mme Geoffrin, par Lemonnier, 1812. On voit sur le mur du fond une Tempête de Vernet et, à g. du miroir, les deux Grecques de Vien avec, en dessous, le haut de la Pourvoyeuse de Chardin.
« D’Alembert présidait les dîners du mercredi ; c’est là où je l’ai vu la première fois, racontera d’Escherny. Mme Geoffrin a marqué dans le XVIIIe siècle par sa maison qui était devenue le point de réunion des étrangers distingués et de tout ce que la ville et la cour avaient de plus instruit et de plus poli, gens de lettres, philosophes, principaux artistes, grands seigneurs et leurs femmes. Diderot n’allait point chez Mme Geoffrin ; elle craignait sa pétulance, la hardiesse de ses opinions, soutenue, quand il était monté, par une éloquence fougueuse et entraînante. »
D’Alembert n’y présidait peut-être que parce qu’il n’habitait pas trop loin, rue Michel-le-Comte, chez Mme Rousseau, vitrière, sa mère nourricière qu’il n’avait jamais quittée. C’est en tout cas le genre d’explication que donne Voltaire à Mme du Deffand, quand elle se sent négligée : « Je vois les fortes raisons du prétendu éloignement dont vous parlez ; mais vous en avez oublié une, c’est que vous êtes éloignée de son quartier. Voilà donc le grand motif sur lequel court le commerce de la vie ! Savez-vous bien, vous autres, ce qu’il y a de plus difficile à Paris ? C’est d’attraper le bout de la journée ».