“ROUTE DE L’ÉMEUTE“ OU “RUE SANS JOIE“ ?

 Les lignes en sanguine sont tirées du 1 bis quai des Métallos 


La Ricamarie, c’est une ville-rue et on est à son bas bout où le ruban des maisons après s’être effiloché finit par disparaître. Passé l’usine Jacquemond Frères, il n’y a plus qu’un grand terrain vague, avant que ne commence de l’autre côté, par une effilochure semblable qui va ensuite coaguler, le Chambon-Feugerolles. Dans le court intervalle entre les deux communes, mais à l’écart de la route, le puits Pigeot se signale par un chevalement monolithique de soixante-sept mètres de haut, tout en béton, très moche, et un terril. Dans les années 1920, la Compagnie des mines a choisi exprès de bâtir loin de tout, la cité des Combes, de sorte que ses ouvriers polonais puissent conserver leur langue et leur culture jusqu’à leur retour au pays.

Notre appartement tout en longueur donne sur la nationale 88. « Cette route qui va de Saint-Etienne à Firminy, écrivait Léon de Seilhac*, passe par La Ricamarie et Le Chambon, et les distances sont courtes sur cette grande voie où pullulent les puits de mines et les grandes usines métallurgiques. » Elle avait en 1912, précise-t-il, « le plus fort trafic de France », et pas que de voitures : « Si une grève éclatait à Firminy, c’était immédiatement l’exode vers Saint-Étienne, la démonstration bruyante de la force ouvrière, et sur la route la manifestation faisait fermer toutes les usines, vidait les puits de mine et se grossissait de tous les ouvriers arrachés à leur travail. » Cette nationale, qu’il appelle « la grande route de l’émeute », on l’a découverte hier au petit matin, quand le jour nous a réveillés, moulus, éreintés après une nuit depuis Mulhouse, entassés dans notre vieille 202. Et c’était dimanche. Le lundi matin, en partant pour l’école, on se rend compte, sans avoir les chiffres, qu’en 1958 c’est huit à dix mille véhicules par jour qui y passent, dont un tiers de trolley, d’autobus et de camions.

Des ouvriers du Chambon, nos voisins, le même Seilhac disait qu’« individuellement, ce sont les gens les plus doux du monde. Mais ils se trouvent par malheur sur la grande route de l’émeute ». Déjà qu’en arrivant nous n’étions sûrement pas dans nos rapports intra-familiaux les gens les plus doux du monde, maintenant qu’on est au bord de « la grande route de l’émeute », ça va tourner comment ?

*Léon de Seilhac, Les Grèves de Chambon, Paris : A. Rousseau, 1912.

 

Il est pour cette nationale 88 une autre qualification que l’on pourrait dire populiste à l’inverse de celle, politique, de Léon de Seilhac : celle d’Eugène Claudius-Petit qui, député de la Loire, écrivait à l’automne de 1949 « Si [le département] ne compte pas parmi les grands départements sinistrés aux villes totalement détruites, aux villages disparus ou meurtris, il est hélas trop connu pour sa Rue sans joie qui, de Rive-de-Gier à Firminy, déroule son ruban monotone de taudis accumulés ».

Affiche de Boris Bilisky; sortie de 1925

 En 1960 encore, le Monde du 15 juillet lui fait dire : « A l’extrémité de cette rue sans joie, presque ininterrompue, qui, de Rive-de-Gier en passant par Saint-Etienne, emprunte la vallée de l’Ondaine, Firminy présente ses maisons noircies par les fumées des usines et usées par le temps. » Faut-il que le désormais maire de Firminy tienne à sa Rue sans joie pour distordre ainsi la géographie : entre Rive-de-Gier et Saint-Etienne, point de vallée de l’Ondaine, naturellement, mais celle du Gier. Le journaliste semble d’ailleurs rectifier discrètement : « Le voyageur qui emprunte l'assez inconfortable navette reliant Lyon à Saint-Etienne reste en effet coi devant les immeubles désolés qui jalonnent la vallée du Gier. » Il devrait rester plus coi encore : s’il descend à Saint-Etienne, il n’est qu’à mi-chemin de la fameuse Rue. Pourquoi approuve-t-il alors d’un « en effet » un qualificatif portant sur quelque chose dont il n’a vu que la moitié ?

Ressortie des années 1970

 

A la date, on l’habite depuis deux ans la « Rue sans joie » de la vallée de l’Ondaine ; je la remonte toute la semaine jusqu’à Saint-Etienne pour aller au lycée ; je la descends tous les dimanches jusqu’au Chambon-Feugerolles où mon père me largue dans un cinéma pendant qu’il va voir sa maîtresse. Avant tout, c’est une « route nationale » : la N 88. Sur la quinzaine de kilomètres qui nous intéresse, elle ne devient rue qu’épisodiquement, en traversant la Rica (10 000 habitants environ), le Chambon (un peu moins de 20 000) ou Firminy (un peu plus de 20 000). Si on ne peut la dire joyeuse, tout simplement parce qu’elle est sans caractère, sans qualité aucune, parfaitement ordinaire, elle n’a rien du misérabilisme qu’évoque le film fameux dont Claudius-Petit utilise le titre. Quel rapport entre une ruelle de la Vienne des années Vingt, capitale impériale déchue, certes, mais capitale encore, l’une des plus grandes d’Europe, quintessence d’urbanité, et la vallée de l’Ondaine ? Quel rapport avec l’expressionisme de Pabst, Greta Garbo et, peut-être, qui sait, les débuts de Marlène Dietrich ?

Matériel publicitaire de la Sofar Films en 1925

Si le député de la Loire, le maire de Firminy emploie une image manifestement inadaptée, c’est sans doute qu’il ne cherche pas à être descriptif, évocateur de la réalité forézienne de cette route-ci. Ce qu’affirme sa métaphore, c’est sa totale allégeance aux idées de l’architecte dont il s’est fait le disciple définitif en 1937 et le mentor depuis au moins l’Unité d’habitation de Marseille. Pour Le Corbusier, toute rue est sans joie, la rue en soi l’est, il faut éradiquer la rue de la Ville radieuse, c’est de sa suppression que la joie naîtra.

Dès le 20 mai 1929, dans l'Intransigeant, il écrivait sous ce titre « L’avis de l’architecte… La rue », et sur quatre colonnes : « La rue est une rigole, une fissure profonde, un couloir resserré. On touche à ses deux murs des deux coudes du cœur ; le cœur en est toujours oppressé… » On en passe, pour arriver à ce point : « Rien de cela n’exalte en nous la joie qui est l’effet de l’architecture. »

L'illustration de L'Intransigeant (Gallica)

Eugène Claudius-Petit se veut par l’architecture et l’urbanisme dispensateur de joie. Mais de quelle joie ? La joie du Front populaire, des campeurs et des ajistes en congés payés ? Ou la joie de l’encadrement des loisirs ouvriers par le parti nazi, la Kraft durch Freude (la force par la joie), exact contraire de la freudlose Gasse (la rue sans joie) ?

Prora, île de Rügen
La première aura pour traduction architecturale le bâtiment de 4,5 km de long du complexe balnéaire de Prora, conçu pour 20 000 vacanciers, dont les plans obtiennent le Grand prix d’architecture à l’Exposition universelle de Paris en 1937.

 A l’autre bout de l’expo, sur un terrain annexe de la porte Maillot, Le Corbusier a dressé son Pavillon des Temps nouveaux, un « Essai de musée d'éducation populaire » sous une gigantesque tente carrée qui lui permettra d’être itinérant. Il y place, par exemple, son Plan de Paris pour une ville contemporaine de trois millions d’habitants, qu’il a souvent remanié depuis 1922. C’est là qu’Eugène Claudius-Petit rencontre les conceptions urbanistiques du Corbusier. Sur l’un des nombreux panneaux didactiques, il y a ces lignes : « Ce qu’il fallait établir, c’est la thèse de l’abri digne des hommes, un abri porteur de joies essentielles. »

 

La ville de l'avenir sera... riante. Émilie Lefranc, La Voix du Peuple (Gallica)

Deux décennies plus tard, la prétendue rue sans joie devenue Firminy Vert ou, plus exactement, la partie de Firminy vert due au Corbusier (la maison de la culture, le stade et l’unité d’habitation) est entrée au patrimoine mondial de l’humanité labellisé par l’Unesco, devenant un enjeu important pour la communauté d’agglomération de Saint-Etienne métropole.

Et voilà qu’à l’occasion du cinquantenaire de la mort de l’architecte, en 2015, et de l’exposition à Beaubourg censée le célébrer, paraissent trois livres qui le portraiturent en brun, ceux de François Chaslin, de Marc Perelman, et de Xavier de Jarcy, le dernier explicite dans son titre : Le Corbusier, un fascisme français. Et les noms d’oiseaux fusent, Luc Ferry se fendant d’un « nazillon de la pire espèce » !

Le précieux patrimoine s’en trouve du coup écorné, Robert Belot, l’Université Jean Monnet de Saint-Étienne et leur Encyclopédie du patrimoine culturel européen ne peuvent rester sans réagir : « Le concept d’unité d’habitation est d’abord à considérer comme une réinvention du phalanstère de Charles Fourrier. En faire l’ombre portée d’une tentation « totalitaire » est aussi incongru que de faire de Le Corbusier le seul instigateur de ce mouvement, qui est largement européen ».

Tellement incongru, poursuit le texte, qu’« à gauche, on apprécie cette nouvelle conception. La CGT avait édité avant-guerre une brochure qui était un hommage à Le Corbusier (…) Pour la CGT, l’architecture rationnelle prônée par Le Corbusier “rejoint les préoccupations émancipatrices“. » CQFD ? Encore faudrait-il s’entendre sur « la gauche » et sur « la CGT ».


La N R S du 15 janv. 1930 (Gallica)

La gauche d’abord. Celle qui « apprécie cette nouvelle conception », ce n’est jamais que la douzaine d’intellectuels inspirés par le planisme d’Henri de Man, qui vont publier leur programme chez Georges Valois, en juin 1932, sous le titre de Révolution constructive et sous les signatures de Maurice Deixonne, Georges Lefranc et Pierre Boivin. Alors quand dans La Nouvelle Revue Socialiste du 15 janvier 1930, Maurice Deixonne signe un article intitulé « Socialisme et architecture », dont le titre s’accompagne de la note suivante : « En ce qui concerne l’architecture, nos camarades trouveront l’essentiel des idées que nous exposons ici dans les différentes publications de Le Corbusier : Vers une architecture, Urbanisme, Almanach d’architecture moderne, Une maison – un palais (Collection de l’Esprit Nouveau, chez Crès), et dans le magnifique ouvrage d’Elie Faure : L’Esprit des Formes (chez Crès) », on pourrait croire, en effet, que la doctrine socialiste de l’architecture – pour autant que cette expression ait un sens – se trouve tout entière dans les écrits du Corbusier. A condition de confondre ce groupe avec « la gauche ».
La Voix du Peuple, oct. 1935 (Gallica)

La CGT ensuite. C’est ce même groupe, en la personne de Georges Lefranc, qui se trouve à la tête de l’Institut Supérieur Ouvrier de la confédération. Un cycle de cours va y être dispensé par Émilie Lefranc, l’épouse de Georges, sous l’intitulé Des pharaons à Le Corbusier, qui se termine par cette apothéose : « La vie harmonieuse dans la maison rationnelle » (XVIIe et dernier chapitre). L’ensemble sera publié en 1935 en cinq livraisons dans la Voix du Peuple, le mensuel de la CGT, puis en brochure. Cette CGT-là, c’est celle qui s’est maintenue lors de la scission de 1922 quand les communistes ont créé la CGTU. De cette CGT socialiste, René Belin est un secrétaire confédéral et le rédacteur en chef de l’hebdomadaire Syndicats. Sous Vichy, René Belin devenu ministre de la Production industrielle et du Travail proposera à Georges Lefranc d’entrer à son cabinet ; il engagera finalement l’épouse de celui-ci. Le couple a approuvé l’armistice. Émilie Lefranc conservera sa fonction au cabinet du ministre suivant, Hubert Lagardelle. Lequel Lagardelle avait fondé en 1930 avec Le Corbusier et quelques autres la revue Plans, considérée par de nombreux fascistes notoires, dont Robert Brasillach, comme une « incarnation du fascisme », si l’on en croit François Chaslin. Les Lefranc seront épurés l’un et l’autre à la Libération.

 En résumé, une gauche vichyste et une CGT vichyste ont partagé les conceptions du vichyste Le Corbusier. Le même approuve le même. Ce qui se voulait démonstration vire à la tautologie.

Le Corbusier est un ouvrier (Gallica)

 

Il n’en reste pas moins que notre géographie familiale, ouvrière, a étonnamment côtoyé Le Corbusier durant un quart de siècle. Au tournant de 1935/36, mon père et mon oncle étaient envoyés en apprentissage aux usines Bata, entreprise pour laquelle l’architecte allait multiplier les projets : pour Zlin, la capitale du « roi de la chaussure », pour la Bataville mosellane d’Hellocourt et, finalement, pour le pavillon de la marque à l’expo de 1937 ; projets tous refusés.

A compter de 1946, mon père est, à Marseille, ouvrier dans la réparation navale puis à bord des navires des Messageries Maritimes et ma mère nous emmène ma sœur et moi, comme des milliers de marseillais, voir le chantier de la cité radieuse, d’autant plus admiratifs que le cabanon sans électricité dans lequel nous logeons doit être renversé par l’autoroute du soleil qui va faire là ses premiers kilomètres.

 

Début juillet [1949], le bruit court à Marseille que Claudius-Petit, le ministre de la Reconstruction et de l’Urbanisme, est revenu à « l’unité d’habitation de grandeur conforme » de Le Corbusier pour, cette fois, y passer une nuit incognito dans le premier appartement témoin. Pour d’autres, c’est l’architecte qui s’y est enfermé « une journée entière, seul, sans contact avec l’extérieur ». À sa sortie, il aurait dit simplement, avec le laconisme qu’on lui connaît : « Ça va, ça ira. » Cela suffit à hisser la Cité radieuse au rang des curiosités locales : une guinguette s’installe devant le chantier, des guides y emmènent les visiteurs, leur expliquent que les trente-deux pilotis sont posés dans des baquets de sable munis de vannes dont l’ouverture permettrait de rétablir l’assiette du bâtiment en cas de glissement de terrain, par exemple.

Évidemment, ces « villas superposées », qui auront toutes vue sur la mer dès le quatrième étage, tous les appartements étant traversant et bénéficiant de la double exposition à l’est et à l’ouest, nous font rêver. Dans notre rez-de-chaussée sombre, on n’a la radio que grâce à une pile carrée énorme, très chère, qui se décharge très vite, et pour le bain hebdomadaire on chauffe l’eau du baquet en zinc au butane. Pour les besoins nocturnes, il y a le seau hygiénique.

 

Mai 1958 nous voit arriver dans la vallée de l’Ondaine, à la Ricamarie. Deux ans plus tard, « La machine à bien laver », c’est le slogan de notre Atlantic, nous coûte quelque 1 300 nouveaux francs ou environ 130 000 anciens francs. Nous sommes devenus les heureux propriétaires, comme 23,2% des ménages ouvriers, d’un engin qui, chez nous, se balade énormément. Au risque d’arracher ses tuyaux et son câble électrique, et surtout au risque d’écraser mon tout petit frère qui a l’habitude de se laisser bercer par les vibrations de ce que l’on n’appelle pas à l’époque lave-linge jusqu’à s’endormir devant. Papa doit la lester de trois gueuses de fonte.

Le 17 avril 1961, Firminy-Vert inaugure avec un an et demi de retard un chauffage urbain entièrement public qui associe la ville, l’office d’HLM et l’hôpital-hospice, et qui alimente aussi en eau chaude une laverie collective au rez-de-chaussée de l’immeuble-tour du nouveau quartier : dix machines Speed Queen automatiques, capables de laver chacune quatre kilos de linge en vingt minutes, et cinq séchoirs rotatifs Huebsch d’une capacité de dix-huit à vingt-trois kilos. Pour patienter : des fauteuils, la télé, des revues ! Chez nous, on lave en famille, et il n’y a pas que le linge qui y soit sale.

Le Corbusier profite de l’excavation d’une ancienne carrière de pierre pour y loger un stade de quatre mille places assises. Au sommet du front de taille, quinze mètres plus haut, la Maison de la culture et de la jeunesse, en gradins, sera la translation de la tribune couverte du stade. Firminy-Vert aura de la gueule. Qu’attend-on pour y aller voir ? On a visité tous les barrages de la région, on a de grands travaux à côté, mais Papa me débarque une fois de plus devant les deux cinémas du Chambon-Feugerolles...

 

Le Corbusier y a déterminé l’emplacement de trois Unités d’habitation. Pour des raisons financières et à la différence de celle de Marseille, elles ne bénéficieront pas de l’isolation phonique tenant à la pose des appartements sur des poutres métalliques par l’intermédiaire de boites isolantes en plomb, leur structure sera tout en béton. Pas non plus pour elles de rue commerciale intérieure. Et finalement, les trois unités se réduiront à une seule.

Mais bien avant qu’elle ne sorte de terre, le ratio bâti / espaces verts du nouveau quartier de Firminy est conforme à celui préconisé dans la charte d’Athènes, les circulations sont différenciées, et le piéton marche droit. « L'Âne a tracé toutes les villes du continent, déplorait Le Corbusier, Paris aussi, malheureusement. » Outre le fait d’être « une rigole », « une fissure », etc., la rue avait encore ce défaut rédhibitoire d’être sinueuse, zigzagante ; ici le cheminement de l’homme au sein du grand parc de Firminy Vert est enfin rectiligne.

 

Fallait-il pour en arriver là le repoussoir d’une prétendue « rue sans joie » et effacer sous elle la mémoire de la « grande route de l’émeute » ?

Sur la chaîne YouTube Faire de l'Histoire... populaire de Gérard Noiriel / Daja :


 

BATA, LE CORBUSIER, PAPA

 Petit hors-texte à 1 bis quai des Métallos :


 

Le 30 juin 1926, le Tribunal d’Instance de Colmar immatricule sous le n° 5964 l’« atelier de construction et mécanique » que créent à Lautenbach, leur village natal, mon grand-père paternel, Jules, 33 ans, et son frère cadet, Xavier, 27 ans, qualifié sur le document de « procuriste », calque du mot allemand que l’on peut traduire par mandataire commercial.

Joseph, leur demi-frère, beaucoup plus âgé (46 ans), instituteur titulaire adjoint depuis 1910 à l’école de garçons de Sainte-Marie-aux-Mines (Markirch) — où il enseigne maintenant en français exactement de la même façon qu'il le faisait en allemand — attend en cet été 1926 d’être nommé à la rentrée instituteur titulaire de l’école mixte du faubourg de la Petite-Lièpvre (Klein-Leberau). Hors de l’école, on le retrouve organiste, dirigeant le chœur de la chapelle catholique d’Échéry (Eckirch) ou la chorale des jeunes filles pendant la messe en plain-chant de l’église de Saint-Pierre sur l’Hâte, deux autres lieux-dits de Sainte-Marie-aux-Mines.

Pour l’anecdote, c’est à la Petite-Lièpvre que se trouve le studio du musicien Rodolphe Burger, où Jacques Higelin s’est remis en selle après huit ans loin des bacs, en y enregistrant l’album Amor doloroso en 2006, puis le suivant Coup de foudre en 2010, avant de passer encore là trois semaines en octobre 2015 pour l’album qui serait son dernier, Higelin 75.

 

Le 29 mai 1932, quand il fait la déclaration de décès de sa mère, mon grand-père Jules est noté sur le registre de l’État-civil comme « fabricant de vis à bois ». Voilà six ans que son atelier fait des vis, Jules a eu jusqu’à cinq ouvriers, mais la crise vient de rattraper la vallée : elle est là, tout autour. En plus de son deuil, ce qui tourmente Jules c’est l’avenir de la fabrique et celui de ses trois enfants : Jean, 12 ans, Georges — mon père — 10 ans, et la petite Juliette qui en a 4.


Un mois et demi plus tard, le 12 juillet, Thomas Bata, le roi du monde de la chaussure, le Ford européen, se crashe dans son avion privé. Lui avait échappé à la crise puisqu’il s’envolait visiter une future nouvelle usine suisse quand son Junker F13 s’est écrasé. L’accident fait la Une des journaux partout mais spécialement ici en Alsace-Moselle. C’est par les trois départements concordataires que Bata s’est introduit en France : il a installé le siège de sa filiale hexagonale à Strasbourg, au 1 rue Mercière, dès 1930. Deux ans plus tard, les premiers bâtiments d’une future Bataville sortent de terre le long du canal de la Marne au Rhin, à Hellocourt, où la production démarrera dès septembre. Il y a un magasin Bata à Guebwiller, 78 rue de la République, et un autre à Colmar, 30 rue des Clefs. Quand on ne s’en chausse pas, on lit du Bata, en allemand, à longueur de ces quotidiens qui n’ont d’imprimé en français que leur sous-titre, à l’exception du Journal de Guebwiller (Gebweiler Tagblatt) qui fait le contraire. Les Colmarer Neueste Nachrichten, (Les Dernières Nouvelles de Colmar ; Le Démocrate du Haut-Rhin), comme les Gebweiler Neueste Nachrichten (Les Dernières Nouvelles de Guebwiller) racontent la vie édifiante du grand homme, sans oublier la note dramatique : « Sabotage ou attentat ? » Quatre appareils de la firme ont connu des problèmes depuis avril, cela peut-il être un hasard ? Enfin, ils s’inquiètent pour l’avenir : Thomas Bata ne laisse qu’un fils unique, bien jeune pour un tel empire…

Tout cela ne peut que fasciner les petits Rustenholz : Bata dans son avion, c’est Mermoz, Saint-Exupéry, mieux, c’est Mercure, un roi qui a des ailes à ses chaussures !

Il y a toujours des voix discordantes, mais parviennent-elles jusqu’au foyer ? Die Neue Welt (organe du Parti communiste - Opposition d'Alsace-Lorraine), cite le livre de Rudolp Philipp, Der unbekannte Diktator (Le dictateur inconnu), 465 pages, qui dépeint un Bata « grand patron, maire [de Zlìn, sa ville-usine, élu en 1923, réélu en 27] et chef à poigne de sa police, tout ça en une seule et même personne ». L’Humanité, elle, ironise sur une remarquable hécatombe : « Loewenstein ! Eastman ! Kreuger ! Bata ! “Le destin“ frappe à coups redoublés les dieux du capital. » (Le roi de la soie est mort quatre ans plus tôt, lui aussi dans la chute de son avion ; le roi de la photo et celui des allumettes viennent de se suicider au mois de mars). Le Populaire, pareillement ironique, leur adjoint Gillette, le roi du rasoir, mort trois jours avant Bata mais de mort naturelle.

  Le 10 février 1933, Jules est à nouveau à la mairie. Son père avait juré à son épouse malade qu’il partirait avec elle. Il s’est laissé retenir par ses enfants, pendant des mois, et puis la veille il s’est tiré une balle dans la tête*. Au registre d’État-civil, le déclarant n’est plus « fabricant de vis à bois », seulement « mécanicien ». Jules a dû mettre la clé sous la porte. Avant d’ouvrir son atelier, il était électricien. Ces six dernières années, il a été métallo, à tous les postes ; c’est là qu’il pense pouvoir trouver au plus vite du travail. Son fils aîné, passé le certif, était entré à l’atelier ; il faut le recaser lui aussi. 

 En Alsace-Moselle, il y a un rêve Bata qui est comme le rêve américain. On y entre nu, sans bagages, comme dans la vie, comme dans les ordres, et tout devient possible. C’est volontairement que, depuis son fameux avion, Thomas Bata a choisi le site d’Hellocourt au milieu de nulle part. A proximité de voies de communications certes, mais surtout pas en fonction d’un bassin de main-d’œuvre qualifiée. Une main d’œuvre qualifiée, c’est une main d’œuvre déjà viciée. Bata embauchera des paysans sans tradition ouvrière, qu’encadrera une maîtrise venue de Zlín, et surtout des jeunes garçons de 14 – 16 ans vierges de toute influence antérieure. Un passage obligatoire par l’internat, dont la construction s’achève, autant ou plus que des méthodes de travail, leur insufflera « l’esprit Bata ».

Une fois qu’on l’a acquis, Bata vous tient ouverte la porte du monde. La firme est depuis longtemps présente aux États-Unis, en Angleterre, en Hollande, au Danemark, et elle est en train d’ouvrir des succursales dans toute l’Indochine française. Jean n’aura 14 ans que le 8 décembre prochain. D’ici là, Jules espère avoir trouvé du travail…

 

Il a réussi à se faire embaucher aux presses du secteur munitions de la Manurhin, à Mulhouse. Concernant ses fils, ses idées se précisent : il faut viser Zlín, le saint des saints, plutôt qu’Hellocourt, et les y envoyer ensemble, aucune raison de ne pas donner la même chance à chacun. Ils ne seront pas trop de deux pour supporter trois ans d’internat à mille kilomètres de la maison. Ils ont cette chance d’avoir appris l’allemand avec leur grand-père, c’est un sésame, la Tchécoslovaquie a été autrichienne jusqu’en 1918 et elle compte 20 ou 25% de Sudètes. Les deux garçons ont exactement deux ans d’écart : quand Georges atteindra l’âge requis, Jean sera encore dans la tranche admissible.

Les échos de Bata ponctuent les jours, parfois tragiques comme ces huit ouvrières qui meurent en mai 1933 à la division caoutchouc d’Hellocourt, empoisonnées par des émanations gazeuses.

Le 3 mai 34, c’est cette annonce à la Diogène, la seule en français dans les Colmarer Nachrichten :

A l’autre bout de l’année, le 5 décembre, l’internat d’Hellocourt recrute ses apprentis : « On recherche Jeunes Gens de nationalité française, âgés de 14 à 16 ans, pour l’École d’apprentissage. Indemnités immédiates d’au moins 80 Frs par semaine. Perspectives d’avenir garanties. Fini d’être à la charge des parents. Adressez-vous au magasin Bata de Guebwiller ou écrivez à Usine Bata par Avricourt (Moselle) » :
Gebweiler Neueste Nachrichten du 5 décembre 1934

Le 13 avril 35, Zlín s’adresse à ceux qu’attire le grand large : « Nous recherchons plusieurs Vendeurs, Étalagistes, Gérants de magasin, Instructeurs, Responsables de services techniques, Cordonniers, désireux de travailler à l’étranger. Préférence sera donnée aux candidats qui peuvent justifier d’une garantie adéquate. Envoyer offres manuscrites avec photo à Bata A.S. Service du Personnel – Export, Zlín 2, (Tchéco-slovaquie) » :

Colmarer Neueste Nachrichten du 13 avril 1935

Enfin, tandis que Sainte-Marie-aux-Mines honore les 25 ans de services de Joseph et lui vote une gratification de 250 Frs, Jules remplit, en allemand, l’autorisation dont on donne ici l’équivalent français tel qu’il figure dans la brochure d’Hellocourt, Jeunesse, au travail ! « L’autorisation des parents devra mentionner qu’ils confient leur fils aux bons soins des Usines Bata (…) Le jeune homme ne pourra quitter l’usine et l’internat sans autorisation expresse de ses parents. Une mention à ce sujet devra être faite dans l’autorisation que les parents délivreront. »

 

Les deux garçons sont arrivés dans cette curieuse ville où près de 2 700 maisons de brique rouge sont simplement semées dans l’herbe, sans potager, sans rien autour. Des cubes au toit plat — les combles, ce n’est pas hygiénique, jugeait Thomas Bata — qui ne ressemblent à aucune des maisons qu’ils ont pu voir des fenêtres du train au cours de leur interminable voyage.


Ils ont passé la visite médicale obligatoire et, dès le lendemain, c’est tous les matins pour tous les apprentis lever à 5 H 30, direction le terrain de sport. Ils sont plus d’un millier d’internes, dont seulement une cinquantaine de Français. Il y a aussi une vingtaine d’Indiens et presque autant d’Africains. Finalement, c’est le sport le moins dépaysant : Georges et Jean se sont toujours classés dans le premier tiers de la « Société de gymnastique du Florival de Lautenbach et Lautenbach-Zell ».

Puis tout ce monde défile au mausolée de Thomas Bata,

L'auteur du bâtiment, F.L. Gahura, a été l'élève du Corbusier

grand parallélépipède de verre dans lequel est suspendu l’avion du dernier voyage et, autour, des photos, des objets personnels, des documents illustrant la vie du père fondateur. Des graphiques dessinent l’évolution de la production et des ventes de l’entreprise qu’il a créée.

L'avion de malheur. Les deux photos sont de 1936

 

Pendant ce temps, en France, l’industrie de la chaussure est en émoi. Bata s’apprête à agrandir son usine d’Hellocourt et projette d’en construire une nouvelle à Vernon, dans l'Eure ; il vient pour cela d’acheter le champ de courses de la ville. Et « des succursales s'ouvrent actuellement dans tout le pays à une cadence effrayante ». Dès le 28 février 1936, la Chambre discute le projet d’une loi dirigée directement contre ce que le Populaire nomme « les monstrueux établissements Bata ». Il s’agit d’interdire pour deux ans « d'ouvrir de nouvelles entreprises de l'industrie de la chaussure et d’agrandir ou de transférer des entreprises existantes ». Le projet ajoute même aux usines « l’interdiction d’ouverture de nouveaux magasins de vente, comme l’agrandissement ou le transfert des magasins existants. » Le texte est voté le lendemain. Un amendement réclamant aux chausseurs français, qui viennent d’obtenir cette loi protectionniste, les 40 heures dans leurs entreprises, le salaire minimum et les congés payés est repoussé.

Le Corbusier à Zlin, sur la terrasse de la maison commune

Le Corbusier — sans que l’entreprise le lui ait demandé — est en train de dessiner les plans de cette future extension d’Hellocourt. Il imagine une ville de 32 000 habitants composée de « treize gratte-ciels cartésiens », treize tours tripodes sur pilotis de 45 mètres de haut, dont les appartements assureront une surface de seize mètres carrés à chaque individu. Dans chaque tripode, des installations collectives : cuisines, restaurants, bibliothèques, etc. Tout le contraire, donc, du semis de maisonnettes de Zlín.
Maquette d'un tripode. Photo Albin Salaün  © FLC/ADAGP

 

Et puis Georges laisse le bout d’un doigt dans une machine. En dépit du règlement, malgré son frère, il saute dans le premier train venu et, tout seul, refait à l’envers les mille kilomètres qui le ramènent chez ses parents. Deux mois plus tard, la cartoucherie de la Manurhin est éloignée des frontières jusqu’au Mans, une partie du personnel doit suivre, dont Jules, et la famille quitte l’Alsace.

Jean est resté à Zlín. Il y suit normalement ses trois ans d’apprentissage. Il s’y trouve quand sort de terre le nouveau bâtiment administratif de quatorze étages, qui restera longtemps le plus haut de Tchécoslovaquie. Quatorze étages que parcourra de bas en haut et de haut en bas le fameux bureau-ascenseur directorial, tout vitré, installé pour Jan Bata, le demi-frère de Thomas, à la tête de l’entreprise depuis la mort du fondateur.

A la fin de son apprentissage, Jean sera affecté à Hellocourt puis, après la guerre, à la S.A. BATA Africaine, dans l’usine toute neuve de Rufisque, près de Dakar. Il y occupera pendant quelque trente ans le poste de « chef mécanicien ».

Georges aura gardé de Zlín, outre son doigt ébréché, le souvenir des planeurs lancés à l’élastique depuis les collines entourant le site : Bata proposait le vol à voile parmi les innombrables activités physiques conseillées aux pensionnaires comme à tout le personnel. Autarcique en ce domaine comme dans les autres, l’entreprise fabriquait d’ailleurs elle-même ses planeurs ; elle passera ensuite aux avions à moteur. Au Mans, « l’aviation populaire » promue par Pierre Cot et Léo Lagrange, ministres du Front populaire, permettra à Georges de voler sur un modèle très semblable au Z-I de Bata. Voir le billet de mars 1921 : Au Mans, mon père voulait voler à voile.

 

*Der Republikaner, sous-titré en français Le Républicain du Haut-Rhin Quotidien socialiste (était l’organe de la SFIO, l’équivalent pour le département du Populaire ; mon arrière-grand-père y était abonné), rend compte ainsi du drame :

Lautenbach, 13. Febr. (1933) Freitod. Der 71 Jahre alte Nachtwächter J.R. von hier hatte sich den Tod seiner vor Jahresfrist verstorbene Gattin derart zu Herzen genommen, dass er das Leben nicht mehr lebenswert fand. Am Freitagabend schoss sich der Unglücklich eine Kugel in den Kopf. Der Enkel des Mannes war es, der zuerst die Leiche seines Grossvaters in dessen Zimmer fand.

Que l’on peut traduire ainsi :

Lautenbach, 13 février. Suicide. Le veilleur de nuit J.R. d'ici avait tellement pris à cœur la mort de sa femme, décédée il y a un an, qu'il ne trouvait plus la vie digne d'être vécue. Vendredi soir, le malheureux s'est tiré une balle dans la tête. C'est le petit-fils de cet homme qui a le premier découvert le corps de son grand-père dans sa chambre.

 

Sur la chaîne YouTube Faire de l'Histoire... populaire de Gérard Noiriel / Daja :