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BATA, LE CORBUSIER, PAPA

 Petit hors-texte à 1 bis quai des Métallos :


 

Le 30 juin 1926, le Tribunal d’Instance de Colmar immatricule sous le n° 5964 l’« atelier de construction et mécanique » que créent à Lautenbach, leur village natal, mon grand-père paternel, Jules, 33 ans, et son frère cadet, Xavier, 27 ans, qualifié sur le document de « procuriste », calque du mot allemand que l’on peut traduire par mandataire commercial.

Joseph, leur demi-frère, beaucoup plus âgé (46 ans), instituteur titulaire adjoint depuis 1910 à l’école de garçons de Sainte-Marie-aux-Mines (Markirch) — où il enseigne maintenant en français exactement de la même façon qu'il le faisait en allemand — attend en cet été 1926 d’être nommé à la rentrée instituteur titulaire de l’école mixte du faubourg de la Petite-Lièpvre (Klein-Leberau). Hors de l’école, on le retrouve organiste, dirigeant le chœur de la chapelle catholique d’Échéry (Eckirch) ou la chorale des jeunes filles pendant la messe en plain-chant de l’église de Saint-Pierre sur l’Hâte, deux autres lieux-dits de Sainte-Marie-aux-Mines.

Pour l’anecdote, c’est à la Petite-Lièpvre que se trouve le studio du musicien Rodolphe Burger, où Jacques Higelin s’est remis en selle après huit ans loin des bacs, en y enregistrant l’album Amor doloroso en 2006, puis le suivant Coup de foudre en 2010, avant de passer encore là trois semaines en octobre 2015 pour l’album qui serait son dernier, Higelin 75.

 

Le 29 mai 1932, quand il fait la déclaration de décès de sa mère, mon grand-père Jules est noté sur le registre de l’État-civil comme « fabricant de vis à bois ». Voilà six ans que son atelier fait des vis, Jules a eu jusqu’à cinq ouvriers, mais la crise vient de rattraper la vallée : elle est là, tout autour. En plus de son deuil, ce qui tourmente Jules c’est l’avenir de la fabrique et celui de ses trois enfants : Jean, 12 ans, Georges — mon père — 10 ans, et la petite Juliette qui en a 4.


Un mois et demi plus tard, le 12 juillet, Thomas Bata, le roi du monde de la chaussure, le Ford européen, se crashe dans son avion privé. Lui avait échappé à la crise puisqu’il s’envolait visiter une future nouvelle usine suisse quand son Junker F13 s’est écrasé. L’accident fait la Une des journaux partout mais spécialement ici en Alsace-Moselle. C’est par les trois départements concordataires que Bata s’est introduit en France : il a installé le siège de sa filiale hexagonale à Strasbourg, au 1 rue Mercière, dès 1930. Deux ans plus tard, les premiers bâtiments d’une future Bataville sortent de terre le long du canal de la Marne au Rhin, à Hellocourt, où la production démarrera dès septembre. Il y a un magasin Bata à Guebwiller, 78 rue de la République, et un autre à Colmar, 30 rue des Clefs. Quand on ne s’en chausse pas, on lit du Bata, en allemand, à longueur de ces quotidiens qui n’ont d’imprimé en français que leur sous-titre, à l’exception du Journal de Guebwiller (Gebweiler Tagblatt) qui fait le contraire. Les Colmarer Neueste Nachrichten, (Les Dernières Nouvelles de Colmar ; Le Démocrate du Haut-Rhin), comme les Gebweiler Neueste Nachrichten (Les Dernières Nouvelles de Guebwiller) racontent la vie édifiante du grand homme, sans oublier la note dramatique : « Sabotage ou attentat ? » Quatre appareils de la firme ont connu des problèmes depuis avril, cela peut-il être un hasard ? Enfin, ils s’inquiètent pour l’avenir : Thomas Bata ne laisse qu’un fils unique, bien jeune pour un tel empire…

Tout cela ne peut que fasciner les petits Rustenholz : Bata dans son avion, c’est Mermoz, Saint-Exupéry, mieux, c’est Mercure, un roi qui a des ailes à ses chaussures !

Il y a toujours des voix discordantes, mais parviennent-elles jusqu’au foyer ? Die Neue Welt (organe du Parti communiste - Opposition d'Alsace-Lorraine), cite le livre de Rudolp Philipp, Der unbekannte Diktator (Le dictateur inconnu), 465 pages, qui dépeint un Bata « grand patron, maire [de Zlìn, sa ville-usine, élu en 1923, réélu en 27] et chef à poigne de sa police, tout ça en une seule et même personne ». L’Humanité, elle, ironise sur une remarquable hécatombe : « Loewenstein ! Eastman ! Kreuger ! Bata ! “Le destin“ frappe à coups redoublés les dieux du capital. » (Le roi de la soie est mort quatre ans plus tôt, lui aussi dans la chute de son avion ; le roi de la photo et celui des allumettes viennent de se suicider au mois de mars). Le Populaire, pareillement ironique, leur adjoint Gillette, le roi du rasoir, mort trois jours avant Bata mais de mort naturelle.

  Le 10 février 1933, Jules est à nouveau à la mairie. Son père avait juré à son épouse malade qu’il partirait avec elle. Il s’est laissé retenir par ses enfants, pendant des mois, et puis la veille il s’est tiré une balle dans la tête*. Au registre d’État-civil, le déclarant n’est plus « fabricant de vis à bois », seulement « mécanicien ». Jules a dû mettre la clé sous la porte. Avant d’ouvrir son atelier, il était électricien. Ces six dernières années, il a été métallo, à tous les postes ; c’est là qu’il pense pouvoir trouver au plus vite du travail. Son fils aîné, passé le certif, était entré à l’atelier ; il faut le recaser lui aussi. 

 En Alsace-Moselle, il y a un rêve Bata qui est comme le rêve américain. On y entre nu, sans bagages, comme dans la vie, comme dans les ordres, et tout devient possible. C’est volontairement que, depuis son fameux avion, Thomas Bata a choisi le site d’Hellocourt au milieu de nulle part. A proximité de voies de communications certes, mais surtout pas en fonction d’un bassin de main-d’œuvre qualifiée. Une main d’œuvre qualifiée, c’est une main d’œuvre déjà viciée. Bata embauchera des paysans sans tradition ouvrière, qu’encadrera une maîtrise venue de Zlín, et surtout des jeunes garçons de 14 – 16 ans vierges de toute influence antérieure. Un passage obligatoire par l’internat, dont la construction s’achève, autant ou plus que des méthodes de travail, leur insufflera « l’esprit Bata ».

Une fois qu’on l’a acquis, Bata vous tient ouverte la porte du monde. La firme est depuis longtemps présente aux États-Unis, en Angleterre, en Hollande, au Danemark, et elle est en train d’ouvrir des succursales dans toute l’Indochine française. Jean n’aura 14 ans que le 8 décembre prochain. D’ici là, Jules espère avoir trouvé du travail…

 

Il a réussi à se faire embaucher aux presses du secteur munitions de la Manurhin, à Mulhouse. Concernant ses fils, ses idées se précisent : il faut viser Zlín, le saint des saints, plutôt qu’Hellocourt, et les y envoyer ensemble, aucune raison de ne pas donner la même chance à chacun. Ils ne seront pas trop de deux pour supporter trois ans d’internat à mille kilomètres de la maison. Ils ont cette chance d’avoir appris l’allemand avec leur grand-père, c’est un sésame, la Tchécoslovaquie a été autrichienne jusqu’en 1918 et elle compte 20 ou 25% de Sudètes. Les deux garçons ont exactement deux ans d’écart : quand Georges atteindra l’âge requis, Jean sera encore dans la tranche admissible.

Les échos de Bata ponctuent les jours, parfois tragiques comme ces huit ouvrières qui meurent en mai 1933 à la division caoutchouc d’Hellocourt, empoisonnées par des émanations gazeuses.

Le 3 mai 34, c’est cette annonce à la Diogène, la seule en français dans les Colmarer Nachrichten :

A l’autre bout de l’année, le 5 décembre, l’internat d’Hellocourt recrute ses apprentis : « On recherche Jeunes Gens de nationalité française, âgés de 14 à 16 ans, pour l’École d’apprentissage. Indemnités immédiates d’au moins 80 Frs par semaine. Perspectives d’avenir garanties. Fini d’être à la charge des parents. Adressez-vous au magasin Bata de Guebwiller ou écrivez à Usine Bata par Avricourt (Moselle) » :
Gebweiler Neueste Nachrichten du 5 décembre 1934

Le 13 avril 35, Zlín s’adresse à ceux qu’attire le grand large : « Nous recherchons plusieurs Vendeurs, Étalagistes, Gérants de magasin, Instructeurs, Responsables de services techniques, Cordonniers, désireux de travailler à l’étranger. Préférence sera donnée aux candidats qui peuvent justifier d’une garantie adéquate. Envoyer offres manuscrites avec photo à Bata A.S. Service du Personnel – Export, Zlín 2, (Tchéco-slovaquie) » :

Colmarer Neueste Nachrichten du 13 avril 1935

Enfin, tandis que Sainte-Marie-aux-Mines honore les 25 ans de services de Joseph et lui vote une gratification de 250 Frs, Jules remplit, en allemand, l’autorisation dont on donne ici l’équivalent français tel qu’il figure dans la brochure d’Hellocourt, Jeunesse, au travail ! « L’autorisation des parents devra mentionner qu’ils confient leur fils aux bons soins des Usines Bata (…) Le jeune homme ne pourra quitter l’usine et l’internat sans autorisation expresse de ses parents. Une mention à ce sujet devra être faite dans l’autorisation que les parents délivreront. »

 

Les deux garçons sont arrivés dans cette curieuse ville où près de 2 700 maisons de brique rouge sont simplement semées dans l’herbe, sans potager, sans rien autour. Des cubes au toit plat — les combles, ce n’est pas hygiénique, jugeait Thomas Bata — qui ne ressemblent à aucune des maisons qu’ils ont pu voir des fenêtres du train au cours de leur interminable voyage.


Ils ont passé la visite médicale obligatoire et, dès le lendemain, c’est tous les matins pour tous les apprentis lever à 5 H 30, direction le terrain de sport. Ils sont plus d’un millier d’internes, dont seulement une cinquantaine de Français. Il y a aussi une vingtaine d’Indiens et presque autant d’Africains. Finalement, c’est le sport le moins dépaysant : Georges et Jean se sont toujours classés dans le premier tiers de la « Société de gymnastique du Florival de Lautenbach et Lautenbach-Zell ».

Puis tout ce monde défile au mausolée de Thomas Bata,

L'auteur du bâtiment, F.L. Gahura, a été l'élève du Corbusier

grand parallélépipède de verre dans lequel est suspendu l’avion du dernier voyage et, autour, des photos, des objets personnels, des documents illustrant la vie du père fondateur. Des graphiques dessinent l’évolution de la production et des ventes de l’entreprise qu’il a créée.

L'avion de malheur. Les deux photos sont de 1936

 

Pendant ce temps, en France, l’industrie de la chaussure est en émoi. Bata s’apprête à agrandir son usine d’Hellocourt et projette d’en construire une nouvelle à Vernon, dans l'Eure ; il vient pour cela d’acheter le champ de courses de la ville. Et « des succursales s'ouvrent actuellement dans tout le pays à une cadence effrayante ». Dès le 28 février 1936, la Chambre discute le projet d’une loi dirigée directement contre ce que le Populaire nomme « les monstrueux établissements Bata ». Il s’agit d’interdire pour deux ans « d'ouvrir de nouvelles entreprises de l'industrie de la chaussure et d’agrandir ou de transférer des entreprises existantes ». Le projet ajoute même aux usines « l’interdiction d’ouverture de nouveaux magasins de vente, comme l’agrandissement ou le transfert des magasins existants. » Le texte est voté le lendemain. Un amendement réclamant aux chausseurs français, qui viennent d’obtenir cette loi protectionniste, les 40 heures dans leurs entreprises, le salaire minimum et les congés payés est repoussé.

Le Corbusier à Zlin, sur la terrasse de la maison commune

Le Corbusier — sans que l’entreprise le lui ait demandé — est en train de dessiner les plans de cette future extension d’Hellocourt. Il imagine une ville de 32 000 habitants composée de « treize gratte-ciels cartésiens », treize tours tripodes sur pilotis de 45 mètres de haut, dont les appartements assureront une surface de seize mètres carrés à chaque individu. Dans chaque tripode, des installations collectives : cuisines, restaurants, bibliothèques, etc. Tout le contraire, donc, du semis de maisonnettes de Zlín.
Maquette d'un tripode. Photo Albin Salaün  © FLC/ADAGP

 

Et puis Georges laisse le bout d’un doigt dans une machine. En dépit du règlement, malgré son frère, il saute dans le premier train venu et, tout seul, refait à l’envers les mille kilomètres qui le ramènent chez ses parents. Deux mois plus tard, la cartoucherie de la Manurhin est éloignée des frontières jusqu’au Mans, une partie du personnel doit suivre, dont Jules, et la famille quitte l’Alsace.

Jean est resté à Zlín. Il y suit normalement ses trois ans d’apprentissage. Il s’y trouve quand sort de terre le nouveau bâtiment administratif de quatorze étages, qui restera longtemps le plus haut de Tchécoslovaquie. Quatorze étages que parcourra de bas en haut et de haut en bas le fameux bureau-ascenseur directorial, tout vitré, installé pour Jan Bata, le demi-frère de Thomas, à la tête de l’entreprise depuis la mort du fondateur.

A la fin de son apprentissage, Jean sera affecté à Hellocourt puis, après la guerre, à la S.A. BATA Africaine, dans l’usine toute neuve de Rufisque, près de Dakar. Il y occupera pendant quelque trente ans le poste de « chef mécanicien ».

Georges aura gardé de Zlín, outre son doigt ébréché, le souvenir des planeurs lancés à l’élastique depuis les collines entourant le site : Bata proposait le vol à voile parmi les innombrables activités physiques conseillées aux pensionnaires comme à tout le personnel. Autarcique en ce domaine comme dans les autres, l’entreprise fabriquait d’ailleurs elle-même ses planeurs ; elle passera ensuite aux avions à moteur. Au Mans, « l’aviation populaire » promue par Pierre Cot et Léo Lagrange, ministres du Front populaire, permettra à Georges de voler sur un modèle très semblable au Z-I de Bata. Voir le billet de mars 2021 : Au Mans, mon père voulait voler à voile.

 

*Der Republikaner, sous-titré en français Le Républicain du Haut-Rhin Quotidien socialiste (était l’organe de la SFIO, l’équivalent pour le département du Populaire ; mon arrière-grand-père y était abonné), rend compte ainsi du drame :

Lautenbach, 13. Febr. (1933) Freitod. Der 71 Jahre alte Nachtwächter J.R. von hier hatte sich den Tod seiner vor Jahresfrist verstorbene Gattin derart zu Herzen genommen, dass er das Leben nicht mehr lebenswert fand. Am Freitagabend schoss sich der Unglücklich eine Kugel in den Kopf. Der Enkel des Mannes war es, der zuerst die Leiche seines Grossvaters in dessen Zimmer fand.

Que l’on peut traduire ainsi :

Lautenbach, 13 février. Suicide. Le veilleur de nuit J.R. d'ici avait tellement pris à cœur la mort de sa femme, décédée il y a un an, qu'il ne trouvait plus la vie digne d'être vécue. Vendredi soir, le malheureux s'est tiré une balle dans la tête. C'est le petit-fils de cet homme qui a le premier découvert le corps de son grand-père dans sa chambre.

 

Sur la chaîne YouTube Faire de l'Histoire... populaire de Gérard Noiriel / Daja :


 


AU MANS, MON PÈRE VOULAIT VOLER À VOILE

 En prolongement du quai des Métallos



 

En Alsace, à Lautenbach, aux environs de 1926, mon grand-père avait monté avec son frère une petite fabrique de vis à bois ; ils avaient eu cinq salariés. Six ans plus tard, contrecoup de la Crise de 29, ils avaient mis la clé sous la porte. Mon grand-père avait dû aller s’embaucher à la Manurhin de Mulhouse, quant à ses fils de 14 et 16 ans, sur la foi d’une petite annonce du quotidien local, il les avait envoyés en apprentissage aux chaussures Bata, à Zlín (Tchécoslovaquie), la Ford européenne aux quarante mille ouvriers, la ville-usine rationnelle inspirée du Corbusier, que Jean Echenoz a fait revivre dans sa biographie romancée d’Émile Zátopek, Courir.

Presque aussi sec, mon père était victime d’un accident : une machine lui arrachait le bout du majeur de la main gauche. Il rentrait dare-dare chez ses parents. Son frère aîné y restait et suivrait le cursus jusqu’au bout.

Le nazisme grondant de plus en plus fort de l’autre côté de la frontière, la Manurhin en éloigna sa cartoucherie jusqu’au Mans, avec une partie de son personnel. Début mars 1936, mes grands-parents devinrent manceaux. Le Front Populaire arrivait pratiquement sur leurs talons : le 11 août 1936, le ministère de la Guerre nationalisait la cartoucherie de la Manurhin, tandis que la triade Pierre Cot, Jean Zay,

Sur le site de l'aéro-club du Dauphiné

Léo Lagrange lançait l’Aviation Populaire, vaste programme destiné à orienter le plus possible de jeunes vers la formation de pilotes dont il était clair que le pays manquerait gravement en cas de conflit. Seules ces Sections d'aviation populaire (S.A.P.), où un enseignement quasi gratuit permettait aux jeunes ouvriers et employés d’accéder au pilotage, avait quelque chance d’en accroître le nombre. On offrait ainsi dès l’école, aux enfants de 9 à 14 ans, une initiation à l’aéronautique par la pratique des modèles réduits ; le vol à voile prenait le relais pour les 14 - 17 ans, le vol à moteur bouclait le cycle chez les 18 - 21 ans. Et pour faire naître davantage encore de vocations, des voix demandaient que l’on place Auberges de Jeunesse et installations sportives au bord des terrains d’aviation.
Brodé sur une casquette, sur eBay

L’État devait fournir aux S.A.P. avions, moniteurs et personnel d’entretien. Devant la lenteur de la réponse des industriels, il sollicita les aéro-clubs privés pour qu’ils prêtent leurs appareils d’école et leurs encadrants moyennant compensations financières.

Le Mans possédait l’un des plus vieux aéro-clubs de France, installé à Pontlieue sur les terrains du polygone d’artillerie. Il était, depuis 1932, équipé d’un treuil fourni par la maison Bollée pour le lancement des planeurs. Un planeur en effet, à cette époque, ça se lance, principalement avec un sandow qu’une dizaine de personnes tendent en courant en V, façon fronde géante. Cela fonctionne d’autant mieux qu’il y a quelque part au bout du terrain une pente un peu raide. Dans la plaine qui s’étend à Pontlieue entre l’Huisne, la Sarthe et la ligne ferroviaire de Tours, le câble de traction s’enroulant à grande vitesse sur un treuil, ce n’est pas du luxe.

L'Avia 11-A sur www.cab.asso.fr

Le planeur d’initiation de l’Aéro-Club de la Sarthe est alors un Avia 11-A, soit une chaise posée au bout d’une poutre allongée sur un patin pas plus large qu’une spatule de ski, le tout accroché à une aile de dix mètres d’envergure.

 

L'Avia 11-A sur www.j2mcl-planeurs.net

Quand ses parents emménagent à Pontlieue, mon père a 14 ans. Les maisonnettes de la cité-jardin de l’allée de Funay ne sont qu’à un gros kilomètre du polygone d’artillerie, de Renault où il entre comme électricien, de la Cartoucherie où travaille son père. Alors que le Front Populaire, avec la loi des 40 heures, vient de diminuer le temps que l’on est contraint de passer sur son lieu de travail, mon père retourne sur le sien, pour ainsi dire, le samedi et le dimanche : il s’est inscrit à la Section d’Aviation Populaire ouverte dans le cadre de l’aéro-club.

Il y découvre aussitôt que dans le vol à voile, contrairement à ce dont il rêvait, on ne prend pas l’air. En tout cas sûrement pas tout de suite et sans doute pas avant longtemps. Ici, ni appareil biplace ni double commande : ce n’est pas en vol que l’on apprend à voler.

Au début, et s’il y a un minimum de vent (au moins 6 m/s), on se contente, en agissant sur les commandes du planeur posé sur le ventre, tout à fait fixe, de maintenir les ailes parallèles au sol. Ça peut durer deux mois comme ça. Ensuite le treuil te tirera, de plus en plus fort mais jamais assez pour te faire décoller : tu feras des glissades sur le sable pendant lesquelles tu devras, là encore, garder tes ailes horizontales en manœuvrant le manche et le palonnier. Un jour enfin, le treuil mettra la gomme et tu décolleras. Pas très haut, plus haut que le toit des bâtiments quand même et, tu verras, c’est assez impressionnant. Tu as été projeté en ligne droite et, au bout, ton planeur se pose tout seul comme quand tu lances un avion en papier.

Chez nous, nos sauts de puces se mesurent en centaines de mètres ; c’est en dizaines pour l’altitude et ça dure quelques secondes. Imagine-toi, pour le Brevet A, tu dois réussir un vol de 30 secondes en ligne droite. Pour le Brevet B, c’est trois vols : deux de 45 secondes et un troisième d’1 minute avec deux virages. C’est lent, c’est long, beaucoup parmi vous abandonneront en cours de route, mais c’est le meilleur apprentissage qui soit pour un futur pilote.

Georges, 15 ans. A la boutonnière, l'insigne des S.A.P.

 

Il n’a pas fait demi-tour. Durant cette longue patience, le jeune Georges ne voit le ciel qu’en levant le nez et dans les mots des plus âgés qui s’entrainent sur les vrais avions du club, un Potez 60 et un Caudron 230. Leur chef pilote, André Deschamps, à moins de 30 ans est déjà une figure : instructeur, il est aussi mécanicien et il a sauté en parachute.

Week-end après week-end, la S.A.P. parvient au mieux à s’assurer une douzaine de lancer quand l’aéro-club privé s’en réserve vingt. La durée moyenne d’un vol est aux alentours de 36 secondes.

Les 29 et 30 mai 1937, le terrain du polygone accueille la grande kermesse de l’aéronautique populaire, sous le double patronage des ministères de l’Air et de l’Éducation nationale. Le samedi, l’arrivée de la Coupe aérienne, qui réunit les quinze meilleurs pilotes de tourisme de France, est jugée pour la première fois au Mans. Le soir, un grand bal y est donné par les figures emblématiques du Front populaire : Ray Ventura et ses collégiens jazzent les chansons qui sont sur toutes les lèvres : Tout va très bien, madame la marquise, Ça vaut mieux que d’attraper la scarlatine, et Les chemises de l’archiduchesse qu’ils viennent d’enregistrer au début du mois. Florelle, chante À la belle étoile, la chanson de Prévert et Kosma qu’elle interprétait dans le Crime de M. Lange, de Renoir, l’année précédente. Quelques pilotes de la Coupe proposent des baptêmes de l’air en vols de nuit.

Florelle en blanchiseuse, Valentine, dans le Crime de M. Lange

Le dimanche matin est réservé au concours inter-régional de modèles réduits. Georges défile l’après-midi avec les S.A.P. et les sections scolaire de l’Aéro-Club de la Sarthe, qui sont présentées aux autorités ministérielles et locales. Il n’est pas de ceux retenus pour l’exhibition de planeur. Enfin, tout le monde a le nez en l’air pour les vols de virtuosité du fameux groupe de haute école de Dijon.

 

Un Sulky sur http://vvmn.free.fr

L'Aéro-Club acquiert un second planeur, un Sulky, dont l’avant caréné ressemble à une grosse baignoire fermée d’où sortent la tête et les épaules du pilote. Un membre du club, Roger Davaze, y réussit un vol de 1' 47". La S.A.P., pour sa part, se voit dotée par l’État d’un Caudron Luciole, un avion biplan et biplace, mais ça c’est pour l’étape supérieure, quand Georges aura 18 ans.

Il y a à la S.A.P., en vol à voile, un garçon d’un an de plus que lui, qu’il côtoie depuis avant la kermesse, en fait depuis le début de l’année, quand il est arrivé à la sous-section. En novembre, André Derouet a obtenu son brevet A avec un vol de 37". Le dimanche 20 février 1938, en fin de matinée, il s’apprête à se poser avec l’Avia 11-A. L’appareil frôle le toit des hangars, accroche la cime d’un arbre et se fracasse au sol. Le jeune homme meurt dans les bras de son père qui était venu en spectateur. Une impasse, dans la plaine de l’ex-terrain d’aviation, porte désormais son nom.

Pour Georges, le vol à voile s’arrête là, ou l’année suivante quand la guerre met un terme à la S.A.P. avant qu’il n’ait atteint l’âge de passer à l’avion : il n’aura ses 18 ans que le 25 décembre 1939.

 

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