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PARIS SOUS LA GRIFFE (1763-1776)


(dix-septième épisode du Paris, la ville rêvée de Voltaire, commencé ici avec la livraison de novembre 2013)

L’année 1763, les statues de Paris commencent à se plier aux conceptions de Voltaire. Rendant compte, dans la Correspondance littéraire du 1er mars, de la biographie de Bouchardon rédigée par le comte de Caylus, Diderot écrit : « Bouchardon est mort le 27 juillet 1762, comblé de gloire et accablé de regrets de n’avoir pu achever son monument de la place de Louis XV. C’est notre ami Pigalle qu’il a nommé pour succéder à son travail. (…) Il exécutera les quatre figures qui doivent entourer le piédestal de la statue du roi, et qui représenteront quatre Vertus principales. Bouchardon lui a laissé pour cela toutes les études qu’il a faites sur ce sujet pendant les dernières années de sa vie ».
Les statues parisiennes d’Henri IV, de Louis XIII et du Roi-Soleil avaient des socles cantonnés d’esclaves ; le déplaisir pour la représentation de peuples à genoux, c’est à Voltaire qu’on le doit. À preuve, « l’ami Pigalle » ayant en projet une autre statue de Louis XV, commandée par la ville de Reims, en a demandé l’épigraphe au patriarche de Ferney en lui expliquant : « Lorsque je fus choisi pour l’exécution de ce monument, j’avais encore l’idée frappée d’une pensée que j’ai lue autrefois dans vos ouvrages, mais que je n’ai pu retrouver depuis, quoique je l’aie cherchée en dernier lieu. Vous y blâmez l’usage, dans lequel on a été jusqu’à présent, de mettre autour des monuments de ce genre des esclaves enchaînés, comme si on ne pouvait louer les grands que pour les maux dont ils ont accablé l’humanité. [C’était dans Le Siècle de Louis XIV. Voltaire y écrivait exactement : “C’est un ancien usage des sculpteurs de mettre des esclaves aux pieds des statues des rois. Il vaudrait mieux y représenter des citoyens libres et heureux”.] Échauffé par cette pensée, et quelque satisfaction que je trouvasse du côté de mon art à traiter des figures nues, j’ai pris une route différente dans mon nouvel ouvrage. En voici le sujet. J’ai posé la figure de Louis XV debout, sur un piédestal rond ; je l’ai vêtu à la romaine, couronné de lauriers. Il étend la main pour prendre le peuple sous sa protection. Aux deux côtés du piédestal sont deux figures emblématiques, dont l’une exprime la douceur du gouvernement, et l’autre la félicité des peuples ».
Le lundi 20 juin 1763, commencent à Paris trois jours de fêtes qui célèbrent, la première l’inauguration de la statue du roi, et la deuxième la publication du traité de Paris ; la troisième clôturant le tout d’un feu d’artifice sur le fleuve, face au palais Bourbon, le plus beau d’Europe disait-on, dont le roi avait expressément interdit que la nouvelle place cachât, d’une manière ou d’une autre, la vue qu’on en avait des Tuileries.
La statue du roi inaugurée, sa description est dans la Correspondance, qui suggère – si l’on peut dire de ce qui n’est pas un journal à grand tirage, mais des nouvelles à la main destinées aux petites cours d’Allemagne –, une espèce de démocratie monumentale : « Pourquoi ne placerait-on pas autour d’un monarque les grands hommes qui ont illustré son règne ? Y a-t-il quelque allégorie qui puisse lui être plus glorieuse ? (…) J’ose, de même, croire que Bouchardon eût autant aimé mettre autour de Louis XV, à la place de ces figures emblématiques, et Maurice de Saxe, et Charles de Montesquieu, et François de Voltaire, et quelques hommes de génie que la mort n’a pas encore mis en droit d’exiger de leurs compatriotes la justice qui leur est due, et qui, en attendant, ne portent d’autres marques d’un mérite éminent que celles de la persécution ; car ce sont là les hommes dont la postérité parlera en se rappelant le règne de Louis XV ».
Maurice de Saxe est mort depuis treize ans, Charles de Montesquieu depuis huit ans, seul Voltaire n’a pas besoin de l’être pour avoir droit de cité.
La fontaine de Bouchardon. Gallica
Dans son article consacré à la biographie de Bouchardon, Diderot écrivait à propos de la « belle fontaine de la rue de Grenelle » : « Je dis belle pour les figures ; du reste, je la trouve au-dessous du médiocre. Point de belle fontaine où la distribution de l’eau ne forme pas la décoration principale. À votre avis, qu’est-ce qui peut remplacer la chute d’une grande nappe de cristal ? ».
Notre avis distingue ici Diderot esthète de Voltaire urbaniste : pour l’un, une fontaine a pour premier matériau l’élément liquide ; le second s’intéressait d’abord à son emplacement dans la ville. De la même façon, Voltaire envisage le problème des esclaves en citoyen, à travers le rôle édifiant de la sculpture, quand Pigalle, moralement d’accord avec lui, regrette tout de même un peu l’intérêt plastique qu’offraient les peuples soumis, figurés conventionnellement par des barbares, donc des nus.

L’invention du livre de poche


Le 2 avril 1764, Voltaire peut écrire à l’ambassadeur Chauvelin, neveu du défunt garde des Sceaux auquel le curé Meslier avait envoyé son Testament : « Tout ce que je vois jette les semences d’une révolution qui arrivera immanquablement, et dont je n’aurai pas le plaisir d’être témoin. Les Français arrivent tard à tout, mais enfin ils arrivent. La lumière s’est tellement répandue de proche en proche, qu’on éclatera à la première occasion ; et alors ce sera un beau tapage. Les jeunes gens sont bien heureux ; ils verront de belles choses ».
À Versailles, la vie de cour a maintenant cette bénignité toute philosophique qu’un domestique de Louis XV racontera plus tard à Voltaire : « Le roi son maître soupant à Trianon en petite compagnie, la conversation roula d’abord sur la chasse, et ensuite sur la poudre à tirer. Quelqu’un dit que la meilleure poudre se faisait avec des parties égales de salpêtre, de soufre, et de charbon. Le duc de La Vallière, mieux instruit, soutint que, pour faire de bonne poudre à canon, il fallait une seule partie de soufre et une de charbon, sur cinq parties de salpêtre bien filtré, bien évaporé, bien cristallisé. 
« Il est plaisant, dit M. le duc de Nivernois, que nous nous amusions tous les jours à tuer des perdrix dans le parc de Versailles, et quelquefois à tuer des hommes ou à nous faire tuer sur la frontière, sans savoir précisément avec quoi l’on tue.
— Hélas ! nous en sommes réduits là sur toutes les choses de ce monde, répondit Mme de Pompadour ; je ne sais de quoi est composé le rouge que je mets sur mes joues, et on m’embarrasserait fort si on me demandait comment on fait les bas de soie dont je suis chaussée. 
— C’est dommage, dit alors le duc de La Vallière, que Sa Majesté nous ait confisqué nos dictionnaires encyclopédiques, qui nous ont coûté chacun cent pistoles : nous y trouverions bientôt la décision de toutes nos questions.
« Le roi justifia sa confiscation : il avait été averti que les vingt et un volumes in-folio, qu’on trouvait sur la toilette de toutes les dames, étaient la chose du monde la plus dangereuse pour le royaume de France ; et il avait voulu savoir par lui-même si la chose était vraie, avant de permettre qu’on lût ce livre. Il envoya sur la fin du souper chercher un exemplaire par trois garçons de sa chambre, qui apportèrent chacun sept volumes avec bien de la peine. 
« On vit à l’article Poudre que le duc de La Vallière avait raison ; et bientôt Mme de Pompadour apprit la différence entre l’ancien rouge d’Espagne, dont les dames de Madrid coloraient leurs joues, et le rouge des dames de Paris. Elle sut que les dames grecques et romaines étaient peintes avec de la pourpre qui sortait du murex et que, par conséquent, notre écarlate était la pourpre des anciens ; qu’il entrait plus de safran dans le rouge d’Espagne, et plus de cochenille dans celui de France. 
« Elle vit comme on lui faisait ses bas au métier ; et la machine de cette manœuvre la ravit d’étonnement. “Ah! le beau livre!, s’écria-t-elle. Sire, vous avez donc confisqué ce magasin de toutes les choses utiles pour le posséder seul, et pour être le seul savant de votre royaume ? ” »
L’Encyclopédie, ce sont donc vingt et un volumes que trois valets portent « avec bien de la peine » ; Voltaire, lui, invente, à l’été de 1764, le livre de poche, en donnant un Dictionnaire philosophique portatif  de soixante-treize articles en tout. « Les personnes de tout état [y] trouveront de quoi s’instruire en s’amusant », assure la préface de l’édition de 1765, l’une des six qui se succèdent en seize mois. « Ce livre n’exige pas une lecture suivie ; mais, à quelque endroit qu’on l’ouvre, on trouve de quoi réfléchir. Les livres les plus utiles sont ceux dont les lecteurs font eux-mêmes la moitié (…). Ce n’est même que par des personnes éclairées que ce livre peut être lu : le vulgaire n’est pas fait pour de telles connaissances ; la philosophie ne sera jamais son partage. Ceux qui disent qu’il y a des vérités qui doivent être cachées au peuple ne peuvent prendre aucune alarme ; le peuple ne lit point ; il travaille six jours de la semaine et va le septième au cabaret. En un mot, les ouvrages de philosophie ne sont faits que pour les philosophes, et tout honnête homme doit chercher à être philosophe, sans se piquer de l’être. »
Pourtant, fort démocratiquement, dans le canton de Genève, si l’on en croit Desnoiresterres, « on en glissait sous les portes, on en pendait aux cordons de sonnettes, les bancs des promenades en étaient couverts. Dans les lieux d’instruction religieuse, ils se trouvaient substitués comme par enchantement aux catéchismes ; et, jusque dans le temple de la Madeleine, des Dictionnaires portatifs, habillés comme des psautiers, traînaient sur les banquettes » ; des piles en étaient également posées sur l’établi des patrons horlogers. À Paris, sa diffusion n’est guère moindre.
Le 4 juin 1764, le jugement du parlement de Toulouse est cassé et, le 9 mars 1765, le Conseil du Roi réhabilite Calas, permettant cet épilogue au Traité sur la tolérance : « Ce fut dans Paris une joie universelle : on s’attroupait dans les places publiques, dans les promenades ; on accourait pour voir cette famille si malheureuse et si bien justifiée ; on battait des mains en voyant passer les juges, on les comblait de bénédictions. Ce qui rendait encore ce spectacle plus touchant, c’est que ce jour, neuvième mars, était le jour même où Calas avait péri par le plus cruel supplice (trois ans auparavant) ».
Dans son Neveu de Rameau, Diderot avouera : « Je connais telle action que je voudrais avoir faite pour tout ce que je possède. C’est un sublime ouvrage que Mahomet ; j’aimerais mieux avoir réhabilité la mémoire des Calas ».

L’édit de 1666 tue encore


À la mi-septembre 1765, Horace Walpole est de retour à Paris après plus d’un quart de siècle. Il loge chez Mme Simonetti, à l’Hôtel du Parc-Royal, rue du Colombier (l’actuelle rue Jacob) et, de là, se rend chez Mme Geoffrin, rive droite, chez Mme du Deffand, rive gauche, partout où il faut aller. Le 19 octobre, c’est fort d’une revue qu’il estime vaste et complète qu’il se sent en droit d’écrire : « Le rire est aussi passé de mode que les pantins et les bilboquets. Les pauvres gens ! Ils n’ont pas le temps de rire : d’abord il faut penser à jeter par terre Dieu et le roi ; hommes et femmes, tous jusqu’au dernier, travaillent dévotement à cette démolition ».
Dix jours plus tard : la « désignation [de philosophes] comprend à peu près tout le monde, ensuite elle s’attache spécialement à des hommes qui, en déclarant la guerre au papisme, tendent, au moins beaucoup d’entre eux, au renversement de toute religion, et un plus grand nombre encore à la destruction du pouvoir royal ». Et vingt jours après : « Les philosophes sont insupportables, superficiels, arrogants et fanatiques : ils ne font que prêcher, et leur doctrine avouée est l’athéisme ; vous ne pourriez croire à quel point ils se gênent peu. (…) Voltaire lui-même ne les satisfait point. Une de leurs dévotes disait de lui : “Il est bigot, c’est un déiste”. »
Début décembre, il n’en peut plus : « J’oubliais de vous dire que je vais quelquefois chez le baron d’Holbach, mais j’ai planté là ses dîners : c’était à n’y pas tenir avec ses auteurs, ses philosophes et ses savants dont il a toujours un plein pigeonnier. Ils m’avaient fait tourner la tête avec un nouveau système de déluges antédiluviens, qu’ils ont inventé pour prouver l’éternité de la matière ». Mme Lebrun rapporte dans ses Souvenirs qu’à la même époque, son père, le peintre Vigée, sortant d’un dîner de philosophes auquel participaient Diderot, Helvétius et d’Alembert, rentre si abattu que sa femme s’en inquiète : « Tout ce que je viens d’entendre, ma chère amie, répond-il, me fait croire que bientôt le monde sera sens dessus dessous ».
L’Encyclopédie, après sept années de labeur souterrain, est achevée d’imprimer. Les dix volumes in-folio dont Diderot (il en annonçait alors onze) disait à Voltaire, dès 1760, « qu’ils seraient jetés tous à la fois sur [leurs] ennemis » sont prêts à être distribués à quatre mille souscripteurs, sans noms d’auteurs, et sous une fausse adresse étrangère, celle de Samuel Fauche à Neuchâtel. Le pouvoir en accepte la diffusion à l’étranger et en province, mais ni à Paris ni à Versailles ; la plupart des souscripteurs se font donc tout bonnement livrer dans leur maison de campagne.
La 1ère statue montrant les livres brûlés avec lui
Et voilà que le chevalier François-Jean de La Barre, âgé de 19 ans, et son ami Morival d’Etallonde sont accusés par la rumeur publique d’avoir mutilé un crucifix, chanté des chansons impies, de ne pas s’être découverts et agenouillés au passage de la procession du Saint-Sacrement. Ils adoreraient à genoux, en revanche, quantité de livres licencieux qu’on a trouvés chez eux, dont cette Religieuse en chemise avec laquelle Diderot faisait rosir Mlle Babuti, ainsi que le Dictionnaire philosophique portatif, publié sans nom d’auteur et constamment désavoué par Voltaire, bien sûr.
Etallonde a pu prendre la fuite, La Barre est condamné, en vertu de l’édit louis-quatorzien contre les blasphémateurs de 1666, jamais aboli, à avoir la langue coupée, la tête tranchée et ses restes jetés sur le bûcher. C’est chez eux, à Abbeville, que les jeunes gens ont été jugés, mais, saisi en appel, le parlement de Paris confirme la sentence, et le roi refuse sa grâce.
Le 1er juillet 1766, le chevalier de La Barre est mené au supplice, et sont brûlés sur son corps tous les livres interdits en sa possession, dont un exemplaire du Portatif.
Voltaire s’alarme, songe à se réfugier à Clèves, ville protégée par le roi de Prusse, et il invite Diderot, d’Alembert et les frères, pour lesquels il redoute une « Saint-Barthélemy des philosophes », à l’y accompagner. Diderot lui répond, le 23 juillet 1766 :
« Monsieur et cher maître, je sais bien que quand une bête féroce a trempé sa langue dans le sang humain, elle ne peut plus s’en passer ; je sais bien que cette bête manque d’aliment, et que, n’ayant plus de jésuites à manger, elle va se jeter sur les philosophes. Je sais bien qu’elle a les yeux tournés sur moi et que je serai peut-être le premier qu’elle dévorera ; je sais bien qu’un honnête homme peut en vingt-quatre heures perdre ici sa fortune, parce qu’ils sont gueux ; son honneur, parce qu’il n’y a point de lois ; sa liberté, parce que les tyrans sont ombrageux ; sa vie, parce qu’ils comptent la vie d’un citoyen pour rien, et qu’ils cherchent à se tirer du mépris par des actes de terreur. Je sais bien qu’ils nous imputent leur désordre, parce que nous sommes seuls en état de remarquer leurs sottises. Je sais bien qu’un d’entre eux a l’atrocité de dire qu’on n’avancera rien tant qu’on ne brûlera que des livres. Je sais qu’ils viennent d’égorger un enfant [le  chevalier de La Barre] pour des inepties qui ne méritaient qu’une légère correction paternelle. Je sais bien qu’ils ont jeté, et qu’ils tiennent encore, dans les cachots un magistrat, respectable à tous égards, parce qu’il refusait de conspirer à la ruine de sa province, et qu’il avait déclaré sa haine pour la superstition et le despotisme [La Chalotais, auteur du Compte rendu des Constitutions jésuites fait pour le parlement de Bretagne, détenu depuis le 11 novembre 1765]. Je sais bien qu’ils en sont venus au point que les gens de bien et les hommes éclairés leur sont et leur doivent être insupportables. Je sais bien que nous sommes enveloppés des fils imperceptibles d’une nasse qu’on appelle police, et que nous sommes entourés de délateurs. Je sais bien que je n’ai ni la naissance, ni les vertus, ni l’état, ni les talents qui recommandaient M. de La Chalotais, et que quand ils voudront me perdre je serai perdu. Je sais bien qu’il peut arriver, avant la fin de l’année, que je me rappelle vos conseils, et que je m’écrie avec amertume : Ô Solon ! Solon ! Je ne me dissimule rien, comme vous voyez ; mon âme est pleine d’alarmes ; j’entends au fond de mon cœur une voix qui se joint à la vôtre, et qui me dit: “Fuis, fuis” ; cependant je suis retenu par l’inertie la plus stupide et la moins concevable, et je reste. C’est qu’il y a à côté de moi une femme déjà avancée en âge ; et qu’il est difficile de l’arracher à ses parents, à ses amis et à son petit foyer. C’est que je suis père d’une jeune fille à qui je dois l’éducation ; c’est que j’ai aussi des amis. Il faut donc les laisser, ces consolateurs toujours présents dans les malheurs de la vie, ces témoins honnêtes de nos actions et que voulez-vous que je fasse de l’existence, si je ne puis la conserver qu’en renonçant à tout ce qui me la rend chère ? (…) Illustre et tendre ami de l’humanité, je vous salue et vous embrasse. Il n’y a point d’homme un peu généreux qui ne pardonnât au fanatisme d’abréger ses années si elles pouvaient s’ajouter aux vôtres. Si nous ne concourons pas avec vous à écraser la bête, c’est que nous sommes sous sa griffe, et si, connaissant toute sa férocité, nous balançons à nous en éloigner, c’est par des considérations dont le prestige est d’autant plus fort qu’on a l’âme plus honnête et plus sensible. Nos entours sont si doux, et c’est une perte si difficile à réparer ! ».

Phidias chez Virgile


La défense du jeune supplicié à laquelle se livre Voltaire reste privée : c’est au Milanais Beccaria, célèbre auteur du livre Des délits et des peines, qu’il adresse sa Relation de la mort du chevalier de La Barre, dans laquelle, comme son destinataire, il demande qu’on proportionne la peine au délit ; où il explique aussi que l’impiété, qui ne cause aucun dommage à la société, ne relève pas de sa justice.
L’année suivante, Charles de Wailly, tout récent membre de l’Académie d’architecture, et son condisciple à Rome Marie-Joseph Peyre sont désignés par Marigny et le prince de Condé pour concevoir la nouvelle salle de ce Théâtre-Français que Voltaire n’appelle plus depuis longtemps que « le tripot de Paris », attendu qu’il est « souvent conduit par l’envie, par la cabale, par le mauvais goût et par mille petits intérêts qui s’opposent toujours à l’intérêt commun ».
« C’est dans le seul art des Sophocle que toutes les nations s’accordent à donner la préférence à la nôtre : c’est pourquoi, dans plusieurs villes d’Italie, la bonne compagnie se rassemble pour représenter nos pièces, ou dans notre langue, ou en italien ; c’est ce qui fait qu’on trouve des théâtres français à Vienne et à Pétersbourg », a-t-il écrit en préface de L’Écossaise. Et il y en a d’autres à La Haye, Amsterdam, Bruxelles, Berlin, Dresde et Cadix, où l’Anglais Richard Twiss, durant son voyage des années 1772-1773, verra « le mieux pourvu en comédiens des théâtres français hors de France ».
« L’Europe me suffit. Je ne me soucie guère du tripot de Paris », peut donc affirmer Voltaire à d’Argental, mais Charles de Wailly, lui, se soucie des conceptions de celui qui, partout où il a résidé, a fait construire un théâtre. De celui qui notait dans son Sottisier : « Nos salles, ingrates pour la voix ; nulle connaissance, jusqu’à présent, de l’architecture théâtrale. Quelle honte de n’avoir, pour jouer Mithridate et le Tartuffe, que le jeu de paume de l’Étoile, avec un parterre debout et des petits-maîtres confondus avec les acteurs ! En Hollande même, il y a un théâtre convenable ».
Le projet de Wailly et Peyre ne sera définitivement retenu qu’à l’automne 1778, donc après la mort de Voltaire, mais quand ouvrira la salle que nous appelons l’Odéon, en 1782, son parterre sera, pour la première fois à Paris, assis sur des bancs.
Le 1er projet d'une nouvelle salle du Théâtre Français. Gallica
Chez le père de Candide, l’optimisme renaît : « Je ne mangerai pas des fruits de l’arbre de la tolérance que j’ai planté, écrit-il à M. Lavaysse de Vidon, le 5 janvier 1769 ; je suis trop vieux, je n’ai plus de dents ; mais vous en mangerez un jour, soyez-en sûr ».
Un vendredi du printemps 1770, « chez la belle Hypathie » – le vendredi est jour des philosophes, mais on s’arrange toujours, à l’hôtel Le Blanc (aujourd’hui à l’emplacement du 12, rue du Sentier et de la rue de Mulhouse) « pour qu’il y ait un plat maigre en prévision de ceux des convives qui se conformeraient aux prescriptions de l’Église » –, Grimm, Marmontel, d’Alembert, l’hôtesse et Necker son époux, Saint-Lambert, Saurin, l’abbé Raynal, Helvétius, l’abbé Morellet et quelques autres décident d’élever une statue à Voltaire. Diderot propose à Pigalle de représenter Voltaire nu, sur le modèle de Sénèque mourant. « Le maréchal de Richelieu et plusieurs personnes de la cour, (…) M. le duc de Choiseul et beaucoup d’autres » souscrivent ; et Jean-Jacques Rousseau. Le roi de Prusse, le roi de Danemark suivront. D’Alembert peut donc écrire à Voltaire :
« C’est M. Pigalle qui vous remettra lui-même cette lettre, mon cher et illustre maître. Vous savez déjà pourquoi il vient à Ferney, et vous le recevrez comme Virgile aurait reçu Phidias, si Phidias avait vécu du temps de Virgile, et qu’il eût été envoyé par les Romains pour leur conserver les traits du plus illustre de leurs compatriotes. Avec quel tendre respect la postérité n’aurait-elle pas vu un pareil monument, s’il avait pu exister ? Elle aura, mon cher et illustre maître, le même sentiment pour le vôtre. (…) C’est le plus célèbre de nos artistes qui vient, avec enthousiasme, pour transmettre aux siècles futurs la physionomie et l’âme de l’homme le plus célèbre de notre siècle, et (ce qui doit encore plus toucher votre cœur) qui vient, de la part de vos admirateurs et de vos amis, pour éterniser sur le marbre leur attachement et leur admiration pour vous. (…) Je ne vous dis rien de moi, sinon que je suis toujours imbécile ; mais cet imbécile vous aimera, vous respectera, et vous admirera tant qu’il lui restera quelque faible étincelle de ce bon ou mauvais présent appelé raison que la nature nous a fait. Je vous embrasse de tout mon coeur. »
Voltaire par Pigalle. Louvre
Au printemps suivant, le nouveau roi de Suède, Gustave III, dans l’atelier de Pigalle, au coin de la rue Blanche et de celle qui porte désormais le nom de l’artiste, refuse d’être souscripteur pour la statue de Voltaire à moins qu’on ne la vête. « Pigalle, pour montrer son savoir en anatomie, a fait un vieillard nu et décharné, regrette l’abbé Morellet, un squelette, défaut à peine racheté par la vérité et la vie que l’on admire dans la physionomie et l’attitude du vieillard. C’est à Diderot qu’il faut s’en prendre de cette bévue, car c’en est une. C’est lui  qui avait inspiré à Pigalle de faire une statue antique comme le Sénèque se coupant les veines. En vain plusieurs d’entre nous se récrièrent, lorsque Pigalle apporta le modèle. Je me souviens d’avoir bien combattu Diderot et Pigalle, mais nous ne pûmes détourner de cette mauvaise route ni le philosophe, ni l’artiste échauffé par le philosophe. »
Voltaire, pour qui il faut laisser toute licence à l’art lorsqu’il ne s’agit pas d’un monument public, écrit à Tronchin, son banquier genevois, le 1er décembre 1771 : « Je ne sais qu’admirer l’antique dans l’ouvrage de M. Pigalle, nu ou vêtu il ne m’importe. Je n’inspirerai pas d’idées malhonnêtes aux dames de quelque façon qu’on me présente à elles. Il faut laisser M. Pigalle maître absolu de sa statue. C’est un crime, en fait des beaux-arts, de mettre des entraves au génie… Je vous prie instamment de voir M. Pigalle, de lui dire comme je pense, de l’assurer de mon amitié, de ma reconnaissance, de mon admiration. Tout ce que je peux lui dire, c’est que je n’ai jamais réussi dans les arts que j’ai cultivés que quand je me suis écouté moi-même ».

Le cri du sang innocent, encore


Le dernier grand événement du règne de Louis XV ressemble à une planche de l’Encyclopédie : c’est le « décintrement du pont de Neuilly », c’est-à-dire l’enlèvement simultané des cintres de bois qui ont soutenu la pose des pierres de ses arches. L’opération, qu’admirent le roi, sa favorite Mme du Barry, et de hauts personnages de la cour, entourés d’une foule immense, n’a pas duré plus de trois minutes. Elle dévoile les lignes pures et hardies du nouvel ouvrage d’art, débarrassé du dos d’âne habituel, et heureusement placé dans l’axe des Champs-Élysées, quand l’ancien pont de bois l’était près de trois cents mètres en aval.
Le décintrement du pont de Neuilly. Musée de Sceaux
Son constructeur, Jean Rodolphe Perronet, est depuis longtemps un intime de Diderot par l’intermédiaire de la sœur de Sophie Volland. On lui doit l’article Épinglier de l’Encyclopédie, dans lequel il reprenait un travail effectué vingt-cinq ans plus tôt à Laigle, en Normandie. Il y décrivait le salaire et le rythme de travail de chaque ouvrier travaillant à la fabrication du produit, et en déduisait le prix de revient et la marge commerciale pour chaque modèle. Adam Smith, lecteur de l’Encyclopédie, s’en inspirera pour ses Recherches sur la nature et les causes de la richesse des nations, avant que la division du travail dans les usines d’épingles ne se retrouve dans le Capital de Marx.
« Chaque siècle a son esprit qui le caractérise, écrit Diderot à cette princesse Dashkoff qu’on dit chef de la révolution qui a porté Catherine au trône de Russie. L’esprit du nôtre semble être celui de la liberté. La première attaque contre la superstition a été violente, sans mesure. Une fois que les hommes ont osé d’une manière quelconque donner l’assaut à la barrière de la religion, cette barrière la plus formidable qui existe comme la plus respectée, il est impossible de s’arrêter. Dès qu’ils ont tourné des regards menaçants contre la majesté du ciel, ils ne manqueront pas le moment d’après de les diriger contre la souveraineté de la terre. Le câble qui tient et comprime l’humanité est formé de deux cordes, l’une ne peut céder sans que l’autre vienne à rompre. »
La statue actuelle
À l’avènement de Louis XVI, Morival d’Etallonde, condamné par contumace dans l’affaire du chevalier de La Barre et réfugié en Prusse, est accueilli à Ferney où Voltaire entreprend d’obtenir l’annulation de sa condamnation, ainsi que la réhabilitation de son coaccusé. « Ce sang innocent crie, mon cher ange ; et moi, je crie aussi, et je crierai jusqu’à ma mort », écrit-il à d’Argental le 16 avril 1775. C’est ce titre qu’il donne à une brochure, un peu plus tard : Le Cri du sang innocent, suivi du Précis de la procédure d’Abbeville. Seize mois durant, il s’acharne, en vain, au bout desquels d’Etallonde regagne la Prusse, d’où Frédéric II lui obtient sa grâce. Ce n’est pas une grâce, mais justice que réclamait Voltaire. Sa demande sera réitérée dès la chute de la Bastille, et accordée enfin, en 1793, par la Convention.
Le 19 juin 1776, Diderot recommande M. de Limon, intendant de Monsieur, frère du roi, à Voltaire : « Il prétend que passer à Ferney sans vous avoir vu ce serait passer à Delphes sans entrer dans le temple d’Apollon ; et il a raison. Bonjour, Monsieur et très honoré patriarche. J’ai fait un terrible voyage [en Russie] depuis que vous n’avez entendu parler de moi. Combien j’ai causé de vous avec une grande souveraine [Catherine, l’impératrice] et quel plaisir elle avait à m’entendre ! Je suis toujours avec la même admiration et le même respect votre très humble et très obéissant serviteur, Diderot ».
Voltaire lui répond environ deux mois plus tard : « La saine philosophie gagne du terrain depuis Archangel jusqu’à Cadix ; mais nos ennemis ont toujours pour eux la rosée du ciel, la graisse de la terre, la mitre, le coffre-fort, le glaive, et la canaille. Tout ce que nous avons pu faire s’est borné à faire dire dans toute l’Europe aux honnêtes gens que nous avons raison, et peut-être à rendre les mœurs un peu plus douces et plus honnêtes. Cependant le sang du chevalier de La Barre fume encore. Le roi de Prusse a donné, il est vrai, une place d’ingénieur et de capitaine au malheureux ami du chevalier de La Barre, compris dans l’exécrable arrêt rendu par des cannibales ; mais l’arrêt subsiste, et les juges sont en vie. Ce qu’il y a d’affreux, c’est que les philosophes ne sont point unis, et que les persécuteurs le seront toujours. Il y avait deux sages à la cour [Malesherbes et Turgot], on a trouvé le secret de nous les ôter ; ils n’étaient pas dans leur élément. Le nôtre est la retraite ; il y a vingt-cinq ans que je suis dans cet abri. J’apprends que vous ne vous communiquez dans Paris qu’à des esprits dignes de vous connaître. C’est le seul moyen d’échapper à la rage des fanatiques et des fripons. Vivez longtemps, Monsieur, et puissiez-vous porter des coups mortels au monstre dont je n’ai mordu que les oreilles ! Si jamais vous retournez en Russie, daignez donc passer par mon tombeau ». 
Dans un dernier brûlot contre l’infâme, La Bible enfin expliquée par plusieurs aumôniers de S. M. L. R. D. P. (Sa Majesté le Roi de Prusse), il trouve pourtant encore la force d’enfourcher son dada. Y décrivant le temple de Jérusalem : « Le grand défaut de ce temple était dans les rues étroites qui l’avoisinaient. C’est le défaut des portails de Saint-Gervais et de Saint-Sulpice à Paris. Point de temple, point de palais bien entendu, sans une belle vue et sans une grande place » !

LE PAR(AD)IS DU MONDAIN (II. 1738-1742)

(huitième épisode de Paris, la ville rêvée de Voltaire, commencée ici avec la livraison de novembre 2013)


Paris, partie or, partie fange


21 juillet 1738 : « Je vous prie de faire venir chez vous le chevalier de Mouhy, et de lui demander naturellement ce qu’il faut par an pour les Nouvelles qu’il fournit (…) Le chevalier de Mouhy demeure rue des Moineaux, butte Saint-Roch. Vous pourriez lui écrire un mot pour savoir ce qu’il faut par mois, et pourquoi il n’envoie plus de nouvelles depuis huit jours. (…) S’il veut deux cents livres par an, à condition d’être mon correspondant littéraire, et d’être infiniment secret, volontiers. J’aurais mieux aimé mon d’Arnaud ; mais il n’a pas voulu seulement apprendre à former ses lettres ».
Les deux candidats s’avèreront, au final, aussi décevants l’un que l’autre. Le chevalier de Mouhy, envoyé à la Bastille du 12 avril au 9 mai 1741 pour avoir fait imprimer sans privilège, s’en libérera en devenant indicateur de police. Il portait un nom presque prédestiné puisqu’on appelait, paraît-il, ces gens « mouches » ou « mouchards » du fait d’un inquisiteur du règne de François II nommé Desmochères, originaire du village de Mouchy.
Pour financer tout ce qu’on lui demande, Moussinot est encore chargé de vendre des actions, comme de la relance d’innombrables débiteurs, qui ne sont autres que le prince de Guise, le duc de Richelieu, le duc de Villars, le marquis d’Estaing, M. de Goesbriant… À tous, Voltaire a prêté de l’argent, remboursable en rentes viagères, dont les versements tardent la plupart du temps.
Préparation pour le portrait perdu, Musée nat. de Stocholm
Enfin, Moussinot doit faire répartir par Thiriot, qui demeure alors « chez M. de La Popelinière, Fermier général, rue Saint-Marc », des exemplaires de factums divers, ou s’occuper de la reproduction d’un pastel de Quentin La Tour, pour lequel Voltaire a posé en avril 1735, tâche dont il ne s’est d’abord qu’imparfaitement acquitté : « Vous êtes obligé, en conscience, de me faire graver autrement. Il faut qu’Odieuvre s’en mêle ; je donnerai cent livres ; la planche restera à Odieuvre ; j’aurai quelques estampes pour moi ; La Tour conduira le graveur ».
Hélas, du travail de Michel Odieuvre, Voltaire ne sera pas davantage content. Quand il répondra, plus tard, à l’un de ces libelles qui affirment dévoiler son vrai visage, il aura cette comparaison : « Cette peinture est aussi peu ressemblante que l’estampe au bas de laquelle il a plu au sieur Odieuvre de mettre mon nom. Celui qui m’a voulu définir, et celui qui m’a voulu graver, ne m’avaient jamais vu ni l’un ni l’autre ».
Peut-être Voltaire aurait-il dû s’adresser au comte de Caylus, graveur passionné qui avait reproduit tous les Watteau de la collection de M. de Julienne, le drapier des Gobelins. Voltaire avait souvent vu « au bout du banc » ce membre honoraire de l’Académie royale de peinture et de sculpture qui étudiait le peuple parisien comme il avait fait de l’archéologie : vêtu de drap brun, les bas roulés sur de gros souliers, il fréquentait incognito guinguettes et bals publics, où, une fois, un peintre d’enseignes, le prenant pour un confrère, lui avait demandé de l’aider à finir.
Autre préparation, musée Lécuyer
Paris ayant décidé de la construction d’une nouvelle fontaine, rue alors de Grenelle-Saint-Germain, le comte de Caylus l’a fait attribuer à Bouchardon. Voltaire, qui ne se préoccupe pas que de la ressemblance de son portrait, lui écrit, le 9 janvier 1739 : « Je n’ai rien à dire sur la belle fontaine qui va embellir notre capitale, sinon qu’il faudrait que M. Turgot [Michel-Étienne Turgot, élu prévôt des marchands en 1729] fut notre Édile et notre Prêteur perpétuel. Les Parisiens devraient contribuer davantage à embellir leur ville, à détruire les monuments de la barbarie gothique, et particulièrement ces ridicules fontaines de village qui défigurent notre ville. Je ne doute pas que Bouchardon ne fasse de cette fontaine un beau morceau d’architecture ; mais qu’est-ce qu’une fontaine adossée à un mur dans une rue, et cachée à moitié par une maison ? Qu’est-ce qu’une fontaine qui n’aura que deux robinets, où les porteurs d’eau viendront remplir leurs seaux ? Ce n’est pas ainsi qu’on a construit les fontaines dont Rome est embellie. Nous avons bien de la peine à nous tirer du goût mesquin et grossier. Il faut que les fontaines soient élevées dans les places publiques, et que ces beaux monuments soient vus de toutes parts. Il n’y a pas une seule place publique dans le vaste faubourg Saint Germain : cela fait saigner le cœur. Paris est comme la statue de Nabuchodonosor, en partie or, et en partie fange. »
Des fontaines grandioses, cornes d’abondance aux cataractes attirant la foule, au centre de places publiques dont elles évinceraient les statues de rois, c’est la ville se voyant vivre, son activité, embellie d’art, étant à elle-même son propre spectacle, au lieu d’habitants tournés avec déférence vers le souverain. Le temple grec avait été un bâtiment abritant la statue d’un dieu, la place royale parisienne était exactement, sur ce modèle, un temple à ciel ouvert ; Voltaire lui opposait Rome et les fontaines du Bernin sur ses places.

Voltaire urbaniste


De Bruxelles, où il seconde Émilie dans un procès d’héritage compliqué, Voltaire poursuit son dialogue avec le comte de Caylus, auquel il écrit, le 21 août 1740 : « En vérité, vous êtes un homme charmant, vous protégez tous les arts, vous encouragez toute espèce de mérite ; il semble que vous soyez né à Berlin. Du moins, il me semble qu’on ne suit guère votre exemple à la cour de France. Je vous avertis que, tant qu’on n’emploiera son argent qu’à bâtir ce monument de mauvais goût qu’on nomme Saint-Sulpice, tant qu’il n’y aura pas de belles salles de spectacle, des places, des marchés publics magnifiques à Paris, je dirai que nous tenons encore à la barbarie. Hodieque manent vestigia ruris. » [« Demeurent encore aujourd’hui des traces de notre passé rustique », c’est le vers 160 de la première épître d’Horace, au Livre II.]
Notons en passant que le « monument de mauvais goût » qu’évoque Voltaire est, pourtant, le pendant exact du Saint-Gervais qu’il admire tant : c’est une façade (à l’antique, de Servandoni) à laquelle manquent une église qui lui soit assortie (le corps en est de style jésuite), et une place (la rue Férou étant si étroite qu’elle n’a même pas permis un perron débordant). Les différences d’appréciation tiennent, sans doute, aux qualité respectives de Desbrosses (sic) et de Servandoni, peut-être aussi au fait que celui qui a su mobiliser par tous les moyens, y compris une loterie, les sommes nécessaires à l’achèvement d’un édifice resté en souffrance depuis quarante ans, est ce curé Languet de Gergy qui refusa à Mlle Lecouvreur une sépulture décente.
Mais surtout, à sa préoccupation du paysage urbain, de la beauté formelle, architecturale, d’édifices qu’il voudrait à la fois visibles et à voir, Voltaire ajoute dans cette seconde lettre un souci de la réunion du peuple, de lieux où la ville s’éprouve dans sa communauté rassemblée, et qui, certes, ne soient pas dépourvus de qualités esthétiques – (« magnifiques » les marchés publics et « belles » les salles de spectacle) –, mais pour une fonction d’abord civique.
Voltaire ne va cesser de répéter ces idées simples. Dans son Siècle de Louis XIV dont il vient de publier le premier Essai, et plus précisément dans le « catalogue d’artistes célèbres » qui en est l’introduction, à l’article Jules Hardouin-Mansart, il écrit : « On reproche à la ville de Paris de n’avoir que deux fontaines dans le bon goût ; l’ancienne, de Jean Goujon, et la nouvelle, de Bouchardon : encore sont-elles toutes deux mal placées ». [Celle de Jean Goujon était appuyée à l’église des Saints-Innocents, à l’angle des rues Saint-Denis et Aux Fers (aujourd’hui Berger), et ne comptait, de ce fait, que trois arcades.]
« On lui reproche de n’avoir d’autre théâtre magnifique que celui du Louvre, dont on ne fait point d’usage – [par Louvre il faut entendre la « salle des Machines » des Tuileries, ce palais étant inoccupé depuis la fin de la Régence] –, et de ne s’assembler que dans des salles de spectacle sans goût, sans proportion, sans ornement, et aussi défectueuses dans l’emplacement que dans la construction. »
Cette fois, c’est sur le théâtre que Voltaire insiste : il ne le veut pas seulement fonctionnel et beau, mais encore, et c’est moins évident, bien placé, ce qui s’entend comme pour les fontaines : dégagé. Pourquoi donc ? Aucun des théâtres de son temps ne l’est, aucun du siècle précédent ne l’a été : l’Opéra n’est que l’aile sud-est du Palais-Royal, la salle des Machines un chaînon de la longue ligne du palais des Tuileries, la Comédie-Française est engoncée parmi les maisons. Le théâtre que Voltaire appelle de ses vœux, c’est la salle isolée que construira Charles de Wailly peu après la mort du philosophe, et non s’en s’être inspiré de ses idées, que l’on connaît comme l’Odéon. 
Un texte publié en 1742, et qui pourrait être antérieur, Ce qu’on ne fait pas et ce qu’on pourrait faire, est plus précis encore : « Ces carrefours irréguliers, et dignes d’une ville de barbares, peuvent se changer en places magnifiques. (…) Vos marchés publics devraient être à la fois commodes et magnifiques ; ils ne sont que malpropres et dégoûtants. Vos maisons manquent d’eau, et vos fontaines publiques n’ont ni goût ni propreté. Votre principal temple est d’une architecture barbare ; l’entrée de vos spectacles ressemble à celle d’un lieu infâme ; les salles où le peuple se rassemble pour entendre ce que l’univers doit admirer n’ont ni proportion, ni grandeur, ni magnificence, ni commodité ».
Le théâtre est donc vu comme le lieu « où le peuple se rassemble pour entendre ce que l’univers doit admirer ». C’est lui donner beaucoup d’importance, retrouver quelque chose de sa solennité antique. Pour pareil rôle, aussi cérémoniel, on imagine bien que le bâtiment vers lequel converge la cité, avec la ferveur d’une procession, doive être isolé comme il l’était en Grèce. Il n’est pas indifférent que celle-ci ait été païenne. Par le détour d’Athènes, l’urbanisme de Voltaire joue le Théâtre contre le Temple, le vers contre la liturgie – et, à la Comédie-Française, les vers sont tellement souvent les siens ! « Écraser l’infâme » n’est pas encore à l’ordre du jour ; il s’agit au moins, déjà, de couvrir sa voix.

Une position digne de Constantinople


Durant l’année 1739, il sera beaucoup question, dans les lettres qu’envoie Voltaire à l’abbé Moussinot, de l’hôtel Lambert ; d’abord comme d’un projet : « Mon cher abbé, je vous donne rendez-vous un jour au palais Lambert. Ah ! que de tableaux et de curiosités, si j’ai de l’argent ! Allez donc voir mon appartement. C’est celui où est la galerie adossée à la bibliothèque ». L’hôtel du président aux comptes Nicolas Lambert de Thorigny, dit Lambert le Riche, était passé aux mains du Fermier général Claude Dupin ; celui-ci s’est vu contraint de le céder pour honorer les dettes de jeu de son plus jeune fils ; l’occasion est à saisir. Voltaire demandera donc bientôt à Moussinot d’acheter des meubles.
Entre-temps, en effet, Voltaire a écrit, de Cirey, à Frédéric, prince royal de Prusse, le 15 avril 1739 : « Il y a apparence qu’au retour des Pays-Bas nous songerons à nous fixer à Paris. Mme du Châtelet vient d’acheter une maison bâtie par un des plus grands architectes de France, et peinte par Lebrun et par Lesueur : c’est une maison faite pour un souverain qui serait philosophe ; elle est heureusement dans un quartier de Paris qui est éloigné de tout ; c’est ce qui fait qu’on a eu pour deux cent mille francs ce qui a coûté deux millions à bâtir et à orner ; je la regarde comme une seconde retraite, comme un second Cirey ».
Comme un second Cirey, dont le château se trouve à près de trois cents kilomètres de Paris ! C’est qu’à la pointe de l’île Saint-Louis, on est à la lisière des faubourgs, « éloigné de tout », ce qui ne veut dire que de l’axe mondain du Pont-Neuf, reliant l’Opéra du Palais-Royal à la Comédie-Française, par les cafés Gradot et Procope ; il est donc possible d’y mener la même vie studieuse qu’à Cirey.
source: Gallica
Au retour des Pays-Bas, cependant, c’est à l’hôtel meublé de Brie, rue Cloche-Perce, que descend Voltaire. Le 2 mars 1740, il donne pourtant encore à Falkener, ce marchand anglais qui l’avait accueilli durant son exil londonien et à qui il avait ensuite dédié sa Zaïre – c’était la première fois qu’on adressait une dédicace à un marchand, et cela avait paru d’une audace incroyable –, rendez-vous à l’hôtel Lambert, à la première occasion, chez Mme du Châtelet, « avec laquelle [il vivra], selon toute probabilité, le reste de sa vie, compte tenu de ce qu’ils ne se sont pas quittés depuis bientôt dix ans ».
Falkener étant à présent en poste à la Porte ottomane – il y a été nommé ambassadeur –, c’est une comparaison avec la Corne d’or qui vient naturellement sous la plume de Voltaire : l’hôtel Lambert est « un des plus beaux de Paris, et situé dans une position digne de Constantinople car il a vue sur la rivière, une vaste perspective s’ouvrant devant toutes ses fenêtres, semée de jolies maisons ».
Curieusement, dès 1743, « l’autre Cirey » est devenu dans ses lettres la « petite retraite du faubourg Saint-Honoré », rue Traversière, aujourd’hui Molière, à deux pas de ce Palais-Royal si mondain. Mme du Châtelet aura séjourné à peine plus d’un mois, celui de mai 1742, à l’hôtel Lambert ; Voltaire jamais, sans qu’on sache pourquoi.
Diderot, lui, a occupé dans l’île Saint-Louis une pauvre chambre de la rue des Deux-Ponts ; c’était entre une, semblable, de la rue du Vieux-Colombier et une autre, identique, de la rue de l’Observance, devenue Antoine-Dubois, devant le couvent des Cordeliers. Il vit d’expédients, « donne des leçons de mathématiques sans en savoir un mot », à en croire le Neveu de Rameau. « L’allée des Soupirs », cette promenade de platanes qui se trouvait du côté de l’actuelle rue de Fleurus, dans un jardin du Luxembourg bien plus vaste qu’aujourd’hui, est son territoire. On l’y voit, « en été, (…) en redingote de peluche grise, éreintée par un des côtés, avec la manchette déchirée et les bas de laine noirs et recousus par derrière avec du fil blanc »…
Les parades des aghas et des janissaires de l’ambassadeur de la Sublime Porte, ses Heyduques et ses Chatirs, ont un autre genre de pittoresque. Depuis que Saïd Méhémet Pacha a fait son entrée solennelle à Paris, le 7 janvier 1742, empruntant le parcours protocolaire menant du faubourg Saint-Antoine à l’hôtel des Ambassadeurs extraordinaires de la rue de Tournon, par un froid qui a étréci le cortège sur la seule partie de la chaussée où fumier et sable avaient été répandus sur la neige gelée, ses cavalcades et ses défilés se déploient au jardin du Luxembourg.
par Joseph Aved, musée de Versailles
Le parcours officiel des ambassadeurs, après avoir franchi la porte Saint-Antoine et traversé la place Royale, gagne la Seine par la rue de la Monnaie puis fait le tour du bassin du Louvre, longeant le fleuve vers l’aval jusqu’au pont Royal, et remontant les quais de l’autre rive jusqu’au Pont-Neuf. Il emprunte ensuite la rue Dauphine et celle de la Comédie, entre Procope et Théâtre-Français, suit enfin la rue de Condé, de sorte de passer devant le palais du Luxembourg avant de redescendre la rue de Tournon. Il a ainsi soigneusement évité de longer la colonnade du Louvre, qu’il n’a pas admirée davantage, de biais, lorsqu’il a descendu le quai de l’École, masquée qu’elle est par quantité de constructions parasites.
Depuis que Louis XIV a choisi Versailles, le Louvre, inachevé, n’est plus entretenu et croule lentement. Pour un peu, Saïd Méhémet Pacha assistait même à sa démolition. « Il fut proposé, sous le ministère du cardinal de Fleury, écrira l’abbé de Raynal quelques années plus tard dans ses Nouvelles littéraires, d’abattre le Louvre pour vendre les matériaux. Cette extravagante proposition fut écoutée, mise en délibération, et allait passer tout d’une voix, lorsqu’un membre de cette assemblée, qui heureusement pour l’honneur de la nation n’avait ni fièvre ni transport, demanda qui serait le garant de l’entreprise de cette démolition, dont les exécuteurs pouvaient s’assurer d’être assommés par tous les citoyens au premier coup de marteau. La seule crainte d’une émotion fit échouer l’indigne projet de détruire le plus bel édifice qui soit dans l’univers. »
Ainsi Jean-Jacques Rousseau, arrivé de Lyon sur ses 30 ans, à l’automne de 1741, connaîtra-t-il encore le Louvre, tandis que descendu « à l’hôtel Saint-Quentin, rue des Cordiers, proche la Sorbonne, vilaine rue, vilain hôtel, vilaine chambre, mais où cependant avaient logé des hommes de mérite », il aura bientôt tout loisir d’admirer les janissaires au Luxembourg.
Ses espoirs de conquérir Paris par un système de notation musicale de son invention ayant fait long feu, il lui faudra « n’aller plus au café que de deux jours l’un, et au spectacle que deux fois la semaine ». Puis, pour tuer le temps, « tous les matins, vers les dix heures, [il devra se] promener au Luxembourg, un Virgile ou un [Jean-Baptiste] Rousseau dans [sa] poche, et là, jusqu’à l’heure du dîner, » chassera toute autre pensée par des exercices de mémoire, s’essayant « à retenir tous les poètes par cœur ».
« À l’égard de la dépense des filles, je n’eus aucune réforme à y faire, n’ayant mis de ma vie un sol à cet usage », assurent ses Confessions. Diderot est sans doute moins chaste : « Conviens, Diderot (me disait un jour M. de Montmorin [l’évêque de Langres]), conviens que tu n’es un impie que parce que tu es un libertin. — Croyez-vous donc, Monseigneur, que je le sois à propos de bottes ? [c’est-à-dire sans raison] », racontera-t-il à d’Escherny.