Affichage des articles dont le libellé est Mme du Deffand. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est Mme du Deffand. Afficher tous les articles

LE PARIS DE L’ABSENT (I. 1752-1755)


 (treizième épisode du Paris, la ville rêvée de Voltaire, commencé ici avec la livraison de novembre 2013)


Le 15 décembre 1752, une lettre arrive chez Mme du Deffand, qui corrige le tableau embelli que Voltaire, dans les siennes, lui a dressé : « Quelque art qu’il ait pu mettre dans la peinture qu’il vous a faite de son bonheur, je vois bien qu’il ne vous a pas persuadée, et vous n’avez pas dû l’être. Je l’ai vu de près, je puis vous assurer que son sort n’est pas digne d’envie. Il passe toute la journée seul dans sa chambre, non par goût, mais par nécessité ; il soupe ensuite avec le roi de Prusse, par nécessité aussi beaucoup plus que par goût. II sent bien qu’il n’est là qu’à peu près comme les acteurs de l’Opéra à Paris, dans le temps que la bonne compagnie les admettait seulement pour chanter à table. Je suis fort trompé, ou il ne tiendra pas longtemps contre l’ennui qu’il mène ».
Cette lettre est du baron de Scheffer, ambassadeur de Suède à Paris depuis bientôt huit ans, et qui vient de regagner Stockholm, par Berlin.
Scheffer, comme le comte Bernstorff, envoyé de Danemark, comme Jean-Louis Saladin, patricien genevois mais ambassadeur du roi d’Angleterre Georges II, comme Horace Walpole, quatrième fils du Premier ministre Sir Robert Walpole, est de ces Européens de distinction que Voltaire a recommandés à Mme du Deffand et qui ont fréquenté son salon de la rue Saint-Dominique, dans la communauté de Saint-Joseph, aux côtés de d’Alembert, de Marmontel, de Maupertuis et de deux chats angora « ayant au cou l’énorme collier de faveurs, qu’ils portent gravé en or sur le dos des livres possédés par la marquise ». Dans cette liste, le président Hénault est à part, qui forme un couple hors norme avec Mme du Deffand, comme Voltaire avec Mme du Châtelet jusqu’à la mort de celle-ci.
La vie monacale que dépeint Scheffer, image que Voltaire lui-même utilise dans ses lettres à la margrave de Bayreuth, sœur de Frédéric II, parlant du « couvent de Potsdam » et signant « Frère Voltaire », a permis au Siècle de Louis XIV d’être mené à bien. Voltaire le mûrissait depuis ses conversations avec le vieux M. de Caumartin au château de Saint-Ange.
Ce livre écrit à Berlin, un Anglais, lord Chesterfield, le juge pour son fils en des termes qui soulignent l’absence de tout nationalisme chez Voltaire : « Il me dit tout ce que je souhaite de savoir, et rien de plus ; ses réflexions sont courtes, justes, et en produisent d’autres dans ses lecteurs. Exempt de préjugés religieux, philosophiques, politiques et nationaux, plus qu’aucun historien que j’aie jamais lu, il rapporte tous les faits avec autant de vérité et d’impartialité que les bienséances, qu’on doit toujours observer, le lui permettent ».
Au passage, Voltaire réforme l’orthographe, pour en faire la nôtre, et n’oublie évidemment pas ce qui, du siècle de Louis XIV, a fait Paris. « Nous avions eu de très grands architectes du temps de la régence de Marie de Médicis. Elle fit élever le palais du Luxembourg dans le goût toscan, pour honorer sa patrie et pour embellir la nôtre. Le même de Brosse, dont nous avons le portail de Saint-Gervais, bâtit le palais de cette reine, qui n’en jouit jamais. Il s’en fallut beaucoup que le cardinal de Richelieu, avec autant de grandeur dans l’esprit, eût autant de goût qu’elle. Le palais Cardinal, qui est aujourd’hui le Palais-Royal, en est la preuve. Nous conçûmes les plus grandes espérances quand nous vîmes élever cette belle façade du Louvre qui fait tant désirer l’achèvement de ce palais. Beaucoup de citoyens ont construit des édifices magnifiques, mais plus recherchés pour l’intérieur que recommandables par des dehors dans le grand goût, et qui satisfont le luxe des particuliers encore plus qu’ils n’embellissent la ville. »
On ne s’étonne pas d’y retrouver sa préoccupation constante : donner à voir ; par une architecture privée tournée vers l’extérieur, et par une architecture publique visible de tous côtés grâce à des parvis, des places, des percées offrant des perspectives. « Le roi avait destiné les bâtiments [de la place aujourd’hui Vendôme] pour sa bibliothèque publique. La place était plus vaste ; elle avait d’abord trois faces, qui étaient celles d’un palais immense, dont les murs étaient déjà élevés, lorsque le malheur des temps, en 1701, força la ville de bâtir des maisons de particuliers sur les ruines de ce palais commencé. Ainsi le Louvre n’a point été fini ; ainsi la fontaine et l’obélisque que Colbert voulait faire élever vis-à-vis le portail de Perrault n’ont paru que dans les dessins ; ainsi le beau portail de Saint-Gervais est demeuré offusqué ; et la plupart des monuments de Paris laissent des regrets. » 
Si la responsabilité du monarque est importante, elle n’est pas la seule : « Colbert, le Mécène de tous les arts, forma une académie d’architecture en 1671. C’est peu d’avoir des Vitruves, il faut que les Augustes les emploient », écrit Voltaire, pour ajouter aussitôt : « Il faut aussi que les magistrats municipaux soient animés par le zèle et éclairés par le goût. S’il y avait ou deux ou trois prévôts des marchands comme le président Turgot, on ne reprocherait pas à la ville de Paris cet hôtel de ville mal construit et mal situé ; cette place si petite et si irrégulière, qui n’est célèbre que par des gibets et de petits feux de joie ; ces rues étroites dans les quartiers les plus fréquentés, et enfin un reste de barbarie, au milieu de la grandeur et dans le sein de tous les arts ».
Le principal grief fait à Louis XIV – et Colbert déjà avertissait le roi qu’il serait jugé à cette aune par la postérité – est qu’il a préféré « sa maison de campagne » à sa capitale. « S’il avait employé à embellir Paris, à finir le Louvre, les sommes immenses que coûtèrent les aqueducs et les travaux de Maintenon, pour conduire des eaux à Versailles, travaux interrompus et devenus inutiles ; s’il avait dépensé à Paris la cinquième partie de ce qu’il en a coûté pour forcer la nature à Versailles, Paris serait, dans toute son étendue, aussi beau qu’il l’est du côté des Tuileries et du Pont-Royal, et serait devenu la plus magnifique ville de l’univers. »
C’est l’époque où les Rousseau vont, avec la mère de Thérèse et parfois Grimm, à Marcoussis, qui inspire ces vers à Jean-Jacques :
« Paris, malheureux qui t’habite
Mais plus malheureux mille fois
Qui t’habite de son pur choix,
Et dans un climat plus tranquille
Ne sait point se faire un asile
Inabordable aux noirs soucis
Tel qu’à mes yeux est Marcoussis ! »

Le voyage de la statue royale

Pendant que Diderot était enfermé au donjon de Vincennes, en août 1749, et que Voltaire redoutait l’accouchement prochain de Mme du Châtelet, le journal de Barbier indiquait : « Le roi a déterminé la place où il permet à la ville de Paris de lui faire ériger une statue », savoir le quadrilatère compris entre la rue de Seine et la rue des Grands-Augustins, les quais et les rues de Buci et Saint-André-des-Arts. « Ce n’est pas à dire, cependant, qu’on prendra absolument tout ce terrain (…) mais c’est-à-dire que la place est désignée dans cet espace de terrain, pour lequel il sera dressé différents plans, dont l’on choisira celui qui paraîtra le plus beau. »
Le prince de Conti, reçu Grand Prieur de France et ayant de ce fait pris possession du Temple, le roi lui a fait vendre son hôtel éponyme à la Ville – pour une somme comprise entre 1,6 et 1,8 million de livres, assure Barbier, moitié pour lui, moitié pour sa sœur –, afin qu’on y pût « bâtir un hôtel de ville magnifique ». « Il faut donc d’abord faire le plan d’un hôtel de ville, et ensuite le plan de la place derrière ou à côté, sur la même ligne. » On semblait répondre ainsi au vœu de Voltaire qui, dix ans plus tôt, se plaignait à Caylus : « Il n’y a pas une seule place publique dans le vaste faubourg Saint Germain : cela fait saigner le cœur ».
Moins de deux ans plus tard, tout avait déjà changé : il était question de placer la statue du roi entre l’extrémité du jardin des Tuileries et le départ des Champs-Élysées. D’Argenson l’aîné notait dans son journal : « Mon frère m’a montré les deux plans pour la place du Pont-Tournant. L’un est de Servandoni, l’autre de Mansart. Celui-ci est d’une architecture française et galante, l’autre d’architecture italienne, auguste, mais lourde. On rétrécit la place, la trouvant trop grande, et l’on a tort, car dans les monuments publics le grand est toujours le beau. Dans le dessin de Servandoni, il n’y a que la statue du roi, entourée d’une balustrade, quoique grande, mais qui laisse de grands vides derrière elle. Dans celui de Mansart, cette espèce de colonnade est plus vaste, mais non encore assez ; elle est adhérente aux Tuileries. Elle est mieux, mais non aussi bien, selon moi, qu’elle pourrait être ».
Et puis le « cher Nigaud » de Mme de Pompadour, Pâris-Duverney, est passé par là, et d’Argenson se voit contraint de rectifier, deux mois plus tard : « On travaille à force au bâtiment de l’École militaire, qui sera plus grand que celui des Invalides, près duquel il est situé. Ainsi l’on veut surpasser l’édifice de Louis le Grand. Le roi a acheté des carrières près Senlis ; on prétend que c’est une économie. Pâris-Duverney avancera tout l’argent nécessaire. Il faudra, dit-on, 15 millions. Tout autre bâtiment est suspendu moyennant celui-ci. Ni place publique pour la statue du roi, ni hôtel de ville, quoique l’on ait promis à M. le prince de Conti d’acheter son hôtel. L’hôtel de Soissons doit servir de halle aux blés. Le prévôt des marchands a engagé l’hôtel de ville à donner chaque année 7 à 8 000 livres pour arroser les remparts, sabler les contre-allées desdits remparts, y placer des barres, etc. ».
L’hôtel de Conti ne sera finalement démoli qu’en 1768, pour être remplacé par l’hôtel de la Monnaie. Rempart est synonyme de boulevard, et Voltaire fera l’étymologie de ce terme d’une façon que le dictionnaire de l’Académie n’a pas retenue.
Voltaire a fini par quitter, en mauvais termes, Frédéric II. À Francfort, pourtant ville libre, il a été attrapé par le résident de Prusse, qui l’y a retenu de force un bon mois, au prétexte qu’il serait parti en emportant un « livre de poésies du roi ». Près de trente ans après la valetaille de Rohan-Chabot, le voilà de nouveau malmené ; la morgue du sang bleu ne connaît pas les frontières. Arrivé en Alsace, il attend en vain un signe pour rentrer à Paris. Le roi lui interdit finalement de se rapprocher de la capitale du fait du scandale causé par une édition pirate de son Abrégé de l’Histoire universelle, le futur Essai sur les mœurs,  peut-être publiée à l’instigation de Frédéric II pour le perdre. Dès l’introduction, on y trouvait cette phrase : « Les historiens, semblables en cela aux rois, sacrifient le genre humain à un seul homme ».
À Paris, « on a jeté quatre vers sur la fondation de la statue du roi », pour lui reprocher de n’y résider pas plus que ne faisait le Roi-Soleil. « En voici le sens, explique d’Argenson : cet habitant des bois s’est retiré hors de la ville, comme il est hors du cœur de ses sujets. »

Mme Geoffrin craignait sa pétulance

 
Vien, La vertueuse Athénienne
Flipart, d'après Vien, la Jeune Corinthienne
Le 25 août de chaque année, à la Saint-Louis, s’ouvre le Salon. En 1755, un portrait de Mme de Pompadour, par Quentin La Tour, y trône en bonne place : sur une console, en fond, la Henriade et le tome IV de l’Encyclopédie, le dernier paru, au mois d’octobre précédent, reliés en veau. À Bellevue, depuis le départ de Voltaire, la marquise a interprété le Colin du Devin du village de Jean-Jacques Rousseau, tout comme elle avait tenu un rôle dans Zaïre ; on ne saurait être plus éclairée. Elle n’a pu pourtant fléchir le roi. Pour la première fois, à 60 ans, Voltaire, rompant avec la fortune portative, s’est installé en pleine propriété, mais à Genève, aux Délices, avec Mme Denis.
En cet été de 1755, on fait « abattre les arbres des Champs-Élysées… pour donner à l’hôtel de la marquise de Pompadour un aspect plus agréable sur la rivière », comme le note le marquis d’Argenson. Lorsque Diderot commencera son Neveu de Rameau, six ans plus tard, le personnage ne pourra plus s’y promener que « sous quelques-uns de ces vieux arbres épargnés parmi tant d’autres qu’on a sacrifiés au parterre et à la vue de l’hôtel de Pompadour ».
La marquise s’est, en effet, acheté l’hôtel d’Évreux, aujourd’hui notre palais de l’Élysée. Jamais en reste, le Fermier général Étienne-Michel Bouret, parangon du courtisan que moque Diderot dans le même Neveu de Rameau, le flanque aussitôt de six hôtels, confiés à l’architecte Boullée : le n° 53 de la rue du Faubourg-Saint-Honoré sera annexé à l’Élysée en 1852 ; le n° 51, l’hôtel de Saxe, absorbé par la rue de l’Élysée, percée un peu plus tard ; le n° 49 est pour son gendre et confrère, de Vilmorin ; le n° 47 à la comtesse de Sabran ; le n° 45 au marquis de Brunoy, fils du Pâris dit Montmartel ; le n° 43 à d’Andlau, gendre d’Helvétius.
Chardin, La Pourvoyeuse, 1739
La marquise de Pompadour, aux jours de tristesse, aime à se retirer aux Nouvelles Haudriettes, ou Filles de l’Assomption, où est morte sa fille unique, Alexandrine Lenormant d’Étiolles. L’église du couvent (aujourd’hui celle des Polonais) donne à entendre, aux jours saints, des cantiques presque aussi courus que ceux de Longchamp. Paris se décentre au faubourg Saint-Honoré. La « place pour la statue du roi » est toujours en plan, et c’est de l’autre côté des palais royaux que semble se réaliser une idée si souvent prônée par Voltaire. « La colonnade du Louvre, du côté de l’église de Saint-Germain-l’Auxerrois, est un des beaux monuments de l’architecture moderne qui existent », rappelle la Correspondance littéraire de Grimm. « Les cris des citoyens et des gens de goût se sont toujours réunis pour faire remarquer au gouvernement combien il était indécent non seulement que le Louvre ne soit pas achevé, mais surtout que ce superbe monument soit masqué par des maisons et des ruines, et dérobé, pour ainsi dire, à la vue de ceux qui aiment les belles choses. On dit que les ordres sont donnés pour achever le Louvre, et pour découvrir la colonnade. »
Pour que ces ordres ne risquent plus d’être contredits, Bachaumont distribue des félicitations anticipées à tous les échos, sous forme de chanson. « C’est une assez bonne méthode, poursuit la Correspondance, de louer le gouvernement sur les belles choses qu’il a envie de faire, comme si elles étaient déjà faites. La honte empêche souvent de reculer, et fait achever les choses dont on a reçu les éloges d’avance. » Malheureusement, un bonheur ne vient jamais seul : « Pour que le goût soit toujours outragé, on dit que la décoration du mur qui est derrière la colonnade sera totalement défigurée. Il ne s’agit de rien moins que de percer en croisées les niches qui y sont pour placer des statues, et en forme d’œil-de-bœuf les médaillons qui sont au-dessus. À ce prix-là, il vaudrait bien mieux que la colonnade restât toujours cachée à nos yeux. Est-il croyable que dans un siècle aussi éclairé que le nôtre on puisse former le projet de défigurer le plus beau monument d’architecture qu’il y ait en France, et cela pour avoir des fenêtres et des lucarnes ? ».
Au 374, rue Saint-Honoré, en face des Capucins, Mlle Clairon et Lekain ont commencé de lire une pièce que son auteur compare aux « farces monstrueuses de Shakespeare et Lope de Vega », L’Orphelin de la Chine. Voltaire n’est présent qu’en buste, sous trois paysages de Joseph Vernet, dont une Tempête. À sa gauche, la Conversation espagnole est une commande de Mme Geoffrin, « exécutée sous ses yeux » par Carle Van Loo, comme le seront la Vertueuse Athénienne et la Jeune Corinthienne, par Vien. Ces peintres, comme Boucher, Greuze, Hubert Robert, le graveur Cochin, dont elle achète les œuvres, sont assidus à ses lundis d’artistes.
La lecture de l'Orphelin de la Chine dans le salon de Mme Geoffrin, par Lemonnier, 1812. On voit sur le mur du fond une Tempête de Vernet et, à g. du miroir, les deux Grecques de Vien avec, en dessous, le haut de la Pourvoyeuse de Chardin.
« D’Alembert présidait les dîners du mercredi ; c’est là où je l’ai vu la première fois, racontera d’Escherny. Mme Geoffrin a marqué dans le XVIIIe siècle par sa maison qui était devenue le point de réunion des étrangers distingués et de tout ce que la ville et la cour avaient de plus instruit et de plus poli, gens de lettres, philosophes, principaux artistes, grands seigneurs et leurs femmes. Diderot n’allait point chez Mme Geoffrin ; elle craignait sa pétulance, la hardiesse de ses opinions, soutenue, quand il était monté, par une éloquence fougueuse et entraînante. »
D’Alembert n’y présidait peut-être que parce qu’il n’habitait pas trop loin, rue Michel-le-Comte, chez Mme Rousseau, vitrière, sa mère nourricière qu’il n’avait jamais quittée. C’est en tout cas le genre d’explication que donne Voltaire à Mme du Deffand, quand elle se sent négligée : « Je vois les fortes raisons du prétendu éloignement dont vous parlez ; mais vous en avez oublié une, c’est que vous êtes éloignée de son quartier. Voilà donc le grand motif sur lequel court le commerce de la vie ! Savez-vous bien, vous autres, ce qu’il y a de plus difficile à Paris ? C’est d’attraper le bout de la journée ».

LE PARIS DE VOLTAIRE, POÈTE (I. 1718-1722)

-->
(troisième épisode de Paris, la ville rêvée de Voltaire, commencée ici avec la livraison de novembre 2013)

C’est de Châtenay que datent les premiers billets que François Marie signe Arouet de Voltaire. En octobre, on l’autorise enfin à regagner Paris, et il s’applique à y faire jouer son Œdipe, depuis trop longtemps en portefeuille à la Comédie-Française.
La première est fixée au 18 novembre 1718. D’Argenson cadet est dans la salle de la rue appelée aujourd’hui de l’Ancienne-Comédie. Le notaire Arouet aussi ? « On a dit, rapporte Desnoireterres, que malgré sa rancune contre son damné fils, Arouet le père, caché dans un coin de la salle, ne cessait de murmurer, combattu par la joie et ses anciennes rancunes: “Ah ! le coquin ! Ah ! le coquin !”. Cela nous paraît encore un de ces contes dont les chroniqueurs ne se montrent que trop prodigues, et nous nous serions gardé de citer cette anecdote si Jean-Jacques Rousseau, qui, en dépit de ses griefs, aimait à s’entretenir de Voltaire, n’y eût ajouté foi, de quelque source qu’elle lui vînt, et n’eût pris plaisir à la raconter à tout propos, non par malveillance, mais parce que la chose lui semblait plaisante. C’est à Bernardin de Saint-Pierre que l’on doit ce détail. »
La « joie » du notaire Arouet devait pourtant être amoindrie par plus vif que ses anciennes rancunes : le nom de plume qu’il venait de voir au programme de la pièce n’était pas celui de la famille. Arouet, après une courte transition par Arouet de Voltaire, allait disparaître au profit de Voltaire tout court. Pour nous qui sommes nés après Freud, il est cocasse que François Marie ait choisi son Œdipe pour renier son père. Du notaire, il ne voudra bientôt plus ni le nom ni l’hérédité puisqu’il se prétendra de surcroît, un jour, le fils de Rochebrune sinon de Châteauneuf.
Une quarantaine de représentations suivent, le chiffre est exceptionnel dans la première moitié du XVIIIe siècle. À 24 ans, Voltaire s’affirme d’emblée aux yeux de ses contemporains comme le digne successeur des poètes tragiques du Grand Siècle, l’égal de Racine, le rival heureux de Corneille :
« Sur les bords fameux de la Seine 
Sous le nom d’Arouet cet esprit fut conduit. 
Ayant puisé ses vers aux eaux de l’Aganipe, 
Pour son premier projet il fait le choix d’Œdipe : 
Et quoique dès longtemps ce sujet fût connu, 
Par un style plus beau cette pièce changée, 
Fit croire des enfers Racine revenu, 
Ou que Corneille avait la sienne corrigée. »
Ces vers sont de Louis Armand de Bourbon, prince de Conti, d’un an le cadet de Voltaire, mais chevalier de l’ordre du Saint-Esprit, pair de France au parlement de Paris, membre du Conseil de Régence et du conseil de la Guerre, gouverneur du Poitou.
La correspondance du marquis de La Cour se fait l’écho du succès persistant. Le 30 décembre 1718 : « On ne parle que de la belle tragédie de M. Harouët... M. le duc d’Orléans a donné une médaille d’or à M. Harouët en récompense de sa belle tragédie d’Œdipe » – c’était le 6 décembre, le Régent figurait sur l’avers, le roi au revers. Le marquis y revient le 16 janvier 1719 : « Œdipe est toujours fort suivi ».
C’est à la création d’Œdipe que l’avocat Barbier, dans la maison de la rue Galande où il est né, commence à 29 ans son Journal, comme s’il se proposait d’être l’historiographe de la gloire de Voltaire, pressentant déjà qu’elle serait celle du siècle.
À l’édition d’Œdipe, Voltaire désire dédier sa tragédie au Régent, qui décline l’offre, mais accorde une pension de 1 200 francs sur sa cassette, et accepte la dédicace pour sa mère, la princesse Palatine.
Pareille gloire mérite un portrait. Voltaire choisit ou, plutôt, sa fortune choisit pour lui un peintre d’origine flamande, qu’il a sans doute croisé dans les salons de Mme de Lambert, de Mme de Tencin ou de la duchesse du Maine. C’est Jacques André Joseph Aved, selon une hypothèse récente de Michelle Lespes, qui réaliserait ainsi dans son atelier de l’hôtel des Théatins, rue de Bourbon, à l’emplacement de l’actuel n° 30 de la rue de Lille, le tableau conservé aux Délices et considéré jusqu’ici comme une copie de celui peint par Largillière, qu’il précèderait en réalité d’une dizaine d’années.

 

Au salon de la marquise de Tencin


Ses amis voudraient voir Voltaire achever le poème épique dédié à Henri IV dont il a eu l’idée en écoutant le vieux M. de Caumartin, dans ce château de Saint-Ange, à trois lieues de Fontainebleau, où son père lui demandait, quelques années auparavant, de réfléchir au choix d’un état. Le jeune Arouet a composé les premiers chants de cette Henriade, on l’a vu, à la Bastille ; il les a repris chez Jean René de Longueil, marquis de Maisons, tout jeune président du parlement de Paris, dans ce château, coup d’essai et chef-d’œuvre de François Mansart, que l’on connaît aujourd’hui comme celui de Maisons-Laffitte. Une remarque qu’il prend mal le fait jeter soudainement ses papiers dans la cheminée ; le président Hénault les en retire in extremis. « Souvenez-vous, lui écrira-t-il plus tard, que c’est moi qui ai sauvé la Henriade et qu’il m’en a coûté une belle paire de manchettes. »
Grisé par le succès de son premier essai théâtral, Voltaire ne pense plus qu’à le rééditer. Il travaille d’arrache-pied à une Artémire, qu’interpréterait Adrienne Lecouvreur, la nouvelle étoile du Théâtre-Français depuis qu’elle y a brillé en Monime, trois ans plus tôt, dans le Mithridate de Racine. D’Artémire, ni Sophocle ni Corneille n’ont eu à connaître : cette fois, « la fable, les caractères, les sentiments et la disposition » sont de l’auteur. La Lecouvreur est enthousiaste ; l’abbé de Bussy, présent chez elle lors d’une lecture, pleure tellement qu’il s’en enrhume.
Arrive la première, le 17 février 1720 et, le lendemain, le marquis de La Cour est à son écritoire : « Ce pauvre Harouët eut hier une mauvaise réussite à sa nouvelle pièce. Le premier acte fut fort applaudi, les autres furent sifflés en plusieurs endroits ». Desnoiresterres décrit la suite : « Voltaire, ne se possédant plus, bondit de la loge où il se tenait sur le théâtre, et se mit à prendre à partie et à haranguer le parterre. Lorsqu’on sut que c’était lui, les clameurs s’apaisèrent ; il s’exprima avec tant d’adresse, d’éloquence, de pathétique même que les murmures se convertirent en bravos ».
Voltaire a eu beau retourner le public, il n’est pas dupe des défauts de sa pièce. Artémire ne sera rejouée que parce que la mère du Régent, dédicataire d’Œdipe, exige de la voir. Malgré les remaniements apportés à cette occasion, Voltaire ne voudra plus ensuite la laisser représenter ni ne la publiera jamais.
À l’amitié que d’Argental portait au plus remarquable de ses camarades de collège s’est ajoutée l’admiration due à l’auteur de théâtre et, c’est paradoxal, le sentiment qui les porte ensemble vers Adrienne Lecouvreur. Voltaire est son amant, le nouveau conseiller de la quatrième chambre des enquêtes du parlement de Paris veut l’épouser. La relation des deux anciens condisciples n’en est nullement affectée ; elle durera autant que leurs vies.
On les voit ensemble chez Mme de Tencin, tante maternelle du comte d’Argental. La marquise s’est beaucoup occupée de l’avancement de son frère aîné, le futur cardinal et ministre d’État, auquel l’attachent des liens assez forts pour qu’on ait dit qu’elle avait abandonné sur les marches d’une chapelle de Notre-Dame le fruit d’un inceste. L’enfant qui, selon la coutume, portera le nom du saint patron de cette chapelle, Jean le Rond – qu’il remplacera plus tard par celui de d’Alembert –, n’est pourtant que le fils d’un amant ordinaire, le chevalier Destouches.
La maison de Mme de Tencin, enclavée dans le couvent des Filles de la Conception de la rue Saint-Honoré, au confluent des actuelles rues Chevalier-de-Saint-George et Duphot, face à l’église de l’Assomption, est devenu le quartier général des agioteurs à l’époque de la fameuse fièvre transmise par John Law. Qui n’a pas tari pour autant la spéculation intellectuelle qu’évoque Marivaux dans sa Vie de Marianne, où il dépeint la marquise sous le nom de Mme Dorsin.
« Il n’était point question de rangs ni d’états chez elle ; personne ne s’y souvenait du plus ou du moins d’importance qu’il avait ; c’était des hommes qui parlaient à des hommes, entre qui seulement les meilleures raisons l’emportaient sur les plus faibles ; rien que cela.
« Ou si vous voulez que je vous dise un grand mot, c’était comme des intelligences d’une égale dignité, sinon d’une force égale, qui avaient tout uniment commerce ensemble ; des intelligences entre lesquelles il ne s’agissait plus des titres que le hasard leur avait donnés ici-bas, et qui ne croyaient pas que leurs fonctions fortuites dussent plus humilier les unes qu’enorgueillir les autres. Voilà comme on l’entendait chez Mme Dorsin ; voilà ce qu’on devenait avec elle, par l’impression qu’on recevait de cette façon de penser raisonnable et philosophe que je vous ai dit qu’elle avait, et qui faisait que tout le monde était philosophe aussi. (…) N’eût-on vu Mme Dorsin qu’une ou deux fois, elle ne pouvait être une simple connaissance pour personne (…) C’était être d’un parti que de l’aimer et de lui rendre justice, et d’un autre parti que de la critiquer. »

À l’écart de la fièvre


Voltaire ne s’est pas adonné au système de Law, d’autant moins, sans doute, que ses maîtres en finances, les frères Pâris, en ont été tenus par force à l’écart. Puis est arrivée la banqueroute. « La banque n’a point été ouverte, et l’on ne paye nulle part », s’alarme Barbier un beau matin ; l’argent liquide a totalement disparu. Le chroniqueur doit pourtant constater, quelque temps plus tard, que « l’on est si accoutumé au luxe et au plaisir dans cette ville que, malgré la misère générale où l’on est, puisque dans les meilleures maisons il n’y a pas un sol, et que la circulation des choses nécessaires à la vie et à l’entretien se fait par crédit, tout le monde crie et se plaint ; cependant, je n’ai jamais vu un spectacle plus rempli et plus superbe qu’hier, mercredi, 21 novembre, à l’Opéra, où les comédiens représentaient. Il est impossible que le Régent, en voyant cela, se repente, ni soit touché de tous les maux qu’il fait ».
Depuis la mort de Louis XIV, Paris est redevenu la capitale du royaume : le Régent vit au Palais-Royal comme font les Orléans depuis 1662, et il a demandé que l’on installe le petit roi de 5 ans sous ses yeux, aux Tuileries ; le Palais-Royal est aussi la maison de l’Opéra. Il a encore été celle de la banque, la « prison » de Law pendant que les émeutiers menaçaient d’y mettre le feu aux quatre coins. John Law, raconte Barbier, « est demeuré dans le Palais-Royal, chez Coche, premier valet de chambre du Régent, et chez Mme de Nancré pendant dix jours sans sortir » ; le Régent était « blanc comme sa cravate ».
À l’Opéra, trois fois par semaine, de la Saint-Martin jusqu’à la fin du carnaval, le plancher du parterre s’élève jusqu’à rejoindre la scène. Le Régent et ses « roués » – le sobriquet vient de ce que le duc d’Orléans avait dit en boutade au jeune duc de Richelieu que ses amis et lui étaient « bons à rouer » –, au sortir de leurs soupers à huis clos, sans cuisiniers ni laquais sauf pour interdire les portes, y viennent se mêler à la danse, quand ils tiennent encore debout. Une nuit que le Régent veut y paraître absolument incognito, l’abbé Dubois, qui a été son précepteur avant que d’être son ministre, affirme qu’il connaît le moyen le plus sûr : il lui donnera publiquement des coups de pied au derrière. Ce qu’il fait avec tant d’entrain que sa victime doit lui crier : « L’abbé, tu me déguises trop ».
Voltaire aurait pu facilement entrer dans l’intimité du Régent ; il ne verra pourtant celui-ci qu’épisodiquement ; un soir, par exemple, au bal de l’Opéra, où la conversation se limita aux belles lettres : le duc d’Orléans y afficha son goût pour Rabelais, à la surprise du poète. « Il me fit un grand éloge de Rabelais, et je le pris pour un prince de mauvaise compagnie, qui avait le goût gâté », écrira Voltaire à Mme du Deffand une quarantaine d’années plus tard. « J’avais alors un souverain mépris pour Rabelais. Je l’ai repris depuis, et, comme j’ai plus approfondi toutes les choses dont il se moque, j’avoue qu’aux bassesses près, dont il est trop rempli, une bonne partie de son livre m’a fait un plaisir extrême. » Voltaire ajoute encore, quelques mois plus tard : « J’ai relu, après Clarisse, quelques chapitres de Rabelais, comme le combat de frère Jean des Entommeures (sic), et la tenue du conseil de Picrochole (je les sais pourtant presque par cœur) ; mais je les ai relus avec un très grand plaisir, parce que c’est la peinture du monde la plus vive ».

Vivre pour travailler ?


La fuite de John Law a sonné, le jour même, le retour des quatre frères Pâris. Barbier note au 14 décembre 1720 : « Les Pâris, créatures de M. d’Argenson, qui ont été exilés dans leur pays [le Dauphiné], sont rappelés pour être à la tête des Fermes générales ». Leur pouvoir, désormais, connaîtra d’autant moins d’éclipses qu’ils vont bientôt baptiser la petite Jeanne-Antoinette Poisson, fille d’un de leurs obligés : Jean Pâris dit Montmartel, le cadet des quatre frères, sera son parrain, et sa marraine une fille d’Antoine Pâris, le frère aîné. En 1745, quand Jeanne-Antoinette sera devenue femme, ils la placeront sur le chemin du roi. Louis XV la fera marquise de Pompadour, et elle saura rester en grâce jusqu’à sa mort.
Joseph Pâris dit Duverney, le troisième frère, acquiert à ce moment le domaine de Plaisance, à Nogent-sur-Marne, de l’autre côté du bois de Vincennes par rapport au « Pâté-Bercy » de ses deux aînés. L’Est parisien n’a rien alors à envier à la moitié opposée. Si, aux pires moments de la faillite de Law, le Régent a pu obtenir un répit en faisant dire qu’il « était à Bagnolet », c’est qu’il y possède un château. Le baron de Breteuil, lui, vient d’acheter à un Rochechouart son domaine du Buisson, à Créteil ; les abbés de Saint-Germain-des-Prés ont le Berny de Métezeau et Mansart, à Fresnes ; enfin, le duc de Bourbon, septième prince de Condé, à la tête du Conseil de Régence, aime à se faire appeler, modestement, « baron de Saint-Maur » car là est sa résidence aux champs, qui eut pour architecte Philibert Delorme.
Paris est à la fois plus petit, bien sûr, mais aussi plus vaste qu’aujourd’hui, rien ne limitant plus la ville depuis que Louis XIV a fait détruire ses remparts, et la bonne société partageant équitablement son temps entre ses maisons de campagne et ses hôtels du centre. C’est d’ailleurs à ces adresses périphériques qu’elle se fera, en 1766, livrer l’Encyclopédie, interdite de diffusion à l’intérieur de l’octroi parisien.
C’est « rue de la Roquette, à droite en montant, au fond d’une cour d’honneur encadrée de parterres fleuris, que se trouve, décoré de sculptures emblématiques, de groupes d’Amours et de bustes appariés sans autre souci que l’effet décoratif, le coquet hôtel bâti par l’architecte Dulin pour Nicolas Dunoyer, secrétaire du roi, ancien greffier en chef au parlement de Paris ». La maison aura ensuite pour hôtes le savant Réaumur, puis un prince du sang, M. de Clermont. « C’est là, assure Gaston Capon, que, le 10 juin 1721, le Régent triompha des fragiles scrupules de Sophie de Brégy, comtesse d’Averne. » Quand elle l’en remercie, c’est Voltaire qui rime : À SAS Mgr le duc d’Orléans, régent, au nom de Mme d’Averne au sujet d’une ceinture qu’elle avait donnée à ce prince.
Le marquis de La Cour, sachant qu’on est à Balleroy toujours attentif à ce qui touche Voltaire, écrit, le 10 janvier 1722, que le poète vient de se voir attribuer une pension de 500 écus. Son père est mort dix jours plus tôt, et l’héritage suscite un grave conflit avec Armand, le frère aîné. Maître Arouet a inclus dans son testament une clause de substitution de biens, applicable au trente-cinquième anniversaire de son cadet si, à cette date, il ne s’est toujours pas montré responsable. L’appréciation en est laissée au Premier président de la Chambre des comptes, Jean-Aymard de Nicolay, à suivre un lointain descendant de celui-ci. Voltaire confie alors à Mme de Bernières : « Je serai peut-être obligé de travailler pour vivre, après avoir vécu pour travailler ».
Voltaire ne comptait pourtant pas seulement, pour vivre, sur son héritage ou sur les pensions royales. « Par les frères Pâris, qui lui donnaient un intérêt dans certaines affaires, il jetait les bases de sa fortune, la plus considérable sans doute qu’un homme de lettres sous l’Ancien Régime ait possédée », assure Gustave Lanson. « Vivre pour travailler », autrement dit sans travailler, c’est vivre comme un gentilhomme, de ses rentes, à cette seule différence que les rentes de Voltaire seront des rentes mobilières toutes modernes et non les rentes foncières de la noblesse ou de l’Église.

Le 11e : des couvents, de drôles d'oiseaux

L'occasion de ce parcours a été une balade menée pour la librairie Violette and Co, 102 rue de Charonne.



            125, rue de Charonne (2, imp. Delaunay), PLU : Maison du 18e siècle ; porte surmontée d’un mascaron féminin ; appuis de fenêtres en fer forgé. Décor sans doute revu début 19e pour les frontons plats des baies du 1er étage. Bel escalier du 18e à rampe en fer forgé conservé.

Métro Charonne. Ce qui va tragiquement alourdir le nom de Charonne, jusque-là vide de tout sens et sans autre exemple dans la toponymie française, c’est le 8 février 1962. Après une « nuit bleue » d’attentats de l’OAS – qui a laissé une enfant de quatre ans défigurée –, à l’appel du Comité Audin, de tous les partis de l’opposition et des syndicats hormis Force Ouvrière, cinq rassemblements, formés non loin, tentent de converger vers la Bastille. Une partie de ce cortège disloqué, pas plus de trois mille ou quatre mille personnes, remonte vers la Nation, dépasse la mairie du 11e et arrive à la hauteur de la station de métro Charonne à 19 heures 30. La police barrant la chaussée, on s’arrête ; lecture est faite d’une déclaration unitaire, et la dispersion annoncée. Les forces de l’ordre chargent soudain la tête du cortège, composée d’élus communistes ceints de leur écharpe, et d’autres compagnies d’intervention de la Préfecture de police viennent prêter main forte à des matraquages sauvages ; une partie de la foule bascule dans les escaliers du métro, s’y étouffe d’autant mieux que la police jette sur elle des grilles d’arbre en fonte. Il y aura neuf morts, tous syndiqués CGT, huit d’entre eux membres du PCF.
            Le 13 février 1962, de cinq cent mille à un million de personnes suivront jusqu’au Père-Lachaise les funérailles des quatre victimes parisiennes, les cinq autres étant enterrées à Montreuil.

L'impasse Bon Secours rappelle le couvent de Notre-Dame-de-Bon-Secours, fondé en 1648, qui aura possédé, tellement les veuves qui en avaient fait leur séjour étaient joyeuses, une salle de bal construite vers 1770 par Louis, l’architecte du Grand-Théâtre de Bordeaux, salle de bal qu’auront pu voir, remontée au pavillon français, les visiteurs de l’Exposition universelle new-yorkaise de 1939. Le couvent s'étendait de la rue de Charonne à celle de la Roquette. Le jouxtant de ce côté-là, et sans doute emporté par les percements du bd du prince Eugène (devenu Voltaire) en 1864, et de l'av. Ledru-Rollin en 1931, s'élevait le coquet hôtel bâti par l’architecte Dulin en 1708 pour Nicolas Dunoyer, secrétaire du roi, ancien greffier en chef au parlement de Paris. L’homme était l’oncle d’Olympe, dite Pimpette, le premier amour d’Arouet alors âgé de 19 ans. Le Régent triompha ici « des fragiles scrupules de Sophie de Brégy, comtesse d’Averne. », et Voltaire le remerciera pour elle, en vers dont voici la dédicace : A SAS Mgr le duc d’Orléans, régent, au nom de Mme d’Averne au sujet d’une ceinture qu’elle avait donnée à ce prince.
Après, le savant Réaumur s’intéressera dans cet hôtel aussi bien à l’acier qu’aux invertébrés, y inventera le thermomètre à alcool en 1731. « En 1753, M. le comte de Clermont qui cherchait une retraite discrète loin des regards curieux en devient propriétaire, écrit Capon. Il y fit peu de changements, et sur l’emplacement des laboratoires de son docte prédécesseur s’éleva un théâtre élégant ». Carmontelle composa pour le divertissement du duc d’Orléans (père de Philippe-Égalité), dont il était le lecteur, et de ses familiers, au Raincy et à Charonne, un très grand nombre de saynètes faiblement intriguées, mais agréablement conduites dont un proverbe fournissait parfois le titre et plus souvent encore le mot de la fin.

Mitoyenne encore de Bon-Secours, « l’académie » de Charonne : de 1713 à 1718, soit de ses 9 à ses 14 ans, Duclos y est élève : « Cette pension, très célèbre autrefois, dit-il en ses fragments de Mémoires, mérite que j’en parle. Le marquis de Dangeau, à qui Boileau a dédié sa cinquième Satire, forma cet établissement. Comme il était grand’ maître de l’Ordre de Saint-Lazare, il se chargea généralement de l’entretien et de l’éducation de vingt jeunes gentilshommes, qu’il fit chevaliers de cet Ordre, et les rassembla dans une maison de la rue de Charonne, en bon air, avec un jardin, mur mitoyen du couvent de Bon-Secours. Il y établit un principal instituteur qui choisissait les autres, ce qui n’empêchait pas le marquis et l’abbé de Dangeau, son frère, de venir de temps en temps inspecter la manutention et l’ordre de la maison. Les enfants qu’il y plaçait étant trop jeunes pour les armes et l’équitation, la base des exercices était la lecture, l’écriture, le latin, l’histoire, la géographie et la danse. On imagine bien que la sublime science du blason n’était pas oubliée dans une éducation destinée à des gentilshommes dont chacun l’aurait inventée, si elle ne l’était pas. C’était aussi, avec la grammaire, ce que l’abbé de Dangeau affectionnait le plus. Il a été un très bon académicien, un fort grammairien, et a porté dans cette partie beaucoup de sagacité. Lui et son frère étaient véritablement des gens de lettres; j’en parle comme je le dois dans l’Histoire de l’Académie. Quoique la maison que le marquis de Dangeau avait établie fût originairement et particulièrement destinée à des élèves chevaliers, il avait permis qu’on y admît d’autres enfants dont les parents payaient la pension, ne fût-ce que pour exciter l’émulation commune. »

En 1802, Richard et Lenoir installaient leur manufacture dans l'ex couvent de Bon-Secours. Les deux hommes avaient réussi à fabriquer le « basin anglais », cette étoffe à la chaîne de fil et à la trame de coton, que l’on devait auparavant importer. « Nous avons mené les uns et les autres une rude guerre à l’Angleterre, mais jusqu’ici le fabricant a été plus heureux que l’empereur », les félicita Napoléon lors d’une visite.
François Richard, à la mort, prématurée, de son associé Joseph Lenoir-Dufresne, décida d’en perpétuer le souvenir en accolant son nom au sien pour s’appeler désormais François Richard-Lenoir. Il mourut ruiné par la Restauration qui avait supprimé les droits de douane sur les produits anglais. C’est peut-être pourquoi, à l’inauguration d’un boulevard, en décembre 1862, alors qu’on lui proposait pourtant de rendre hommage à sa mère, la reine Hortense, Napoléon III avait insisté pour que lui fût attribué le nom « d’un ancien ouvrier » qu’avait apprécié son oncle.

            8, impasse Bon Secours : arrière du 166 bd Voltaire, PLU.

            10, impasse Bon Secours (arrière du 6, rue Gobert), PLU : façades brique et métal des bâtiments industriels sur cour. La 2e cour, en partie sous verrière, est délimitée par des bâtiments industriels fin 19e-début 20e siècle d’une grande unité. Pavages anciens dans les 2 cours.

            166, bd Voltaire, PLU : le bâtiment sur rue, d’un classicisme haussmannien, s’intègre à la séquence monumentale ordonnancée du bd Voltaire. La cour d’activité, contemporaine du bât. sur rue, fut réaménagée vers 1930 : adjonction d’une verrière avec fontes art déco qui fait de l’ensemble un espace unique à atrium central, du type grand magasins.

On poursuit jusqu'à la rue Mercœur. Avec la rue Auguste-Laurent, c'est l'ancienne rue des Murs-de-la-Roquette, dont l’équerre longeait le coin de l’enclos des hospitalières de la Charité-Notre-Dame, installées ici sous Louis XIII.

Suchard, 10 rue Mercœur. Le chocolatier suisse s’était installé ici en 1905 ; il y employait 360 ouvriers. Au n°23, on trouvait une coopérative de production de biseauteurs et polisseurs : la Renaissance.

On croise la rue Léon Frot - la rue Saint-Maur, l’une des rares tangentes de la capitale, celle qui joignaitt l’abbaye de Saint-Denis à celle de Saint-Maur-des-Fossés.

Sur l’enclos des hospitalières de la Roquette, s’élèvera en 1836 la prison servant de dépôt des condamnés, qui vient remplacer Bicêtre, et qui disparaîtra à la fin du 19e siècle : la Grande Roquette, dont l'entrée est au 168.
Sur les 5 pierres de la guillotine, au bout de la rue Croix-Faubin, c'est-à-dire devant la Grande Roquette, dès le début du Second empire et jusqu’en 1899, un spectacle véritablement sanglant a lieu au petit jour. Le 18 janvier 1870 au soir, à 11 heures, rendez-vous est pris par Maxime Du Camp et Ivan Tourgueniev devant la statue du prince Eugène (à l’emplacement de l’actuelle place Léon Blum), d’où l’on montera jusqu’à la Grande-Roquette toute proche. A leur arrivée, la foule qui attend là tous les jours est parcourue d’une onde ; « - On vous prend pour le bourreau », explique Du Camp au géant russe qui en a la stature. On gagne les bureaux du commandant de la place, on ressort voir assembler la guillotine, et retour à l’appartement directorial où l’on somnole entre le punch et le chocolat, servi à l’arrivée de l’aumônier, à 6 heures. A 6 h 20, un groupe de quatorze personnes se dirige vers la cellule du condamné pour quarante minutes d’un cérémonial absurdement compliqué avant que sa tête ne tombe.
Dans l’après-midi du 26 mai 1871, cinquante otages seront tirés de la Roquette : trente-six gardes de Paris, arrêtés pour la plupart le 18 mars, lors de la prise des canons de Montmartre, dix ecclésiastiques, et quatre civils, censément d’anciens mouchards de la police.
En face, est déjà debout depuis 1830, une maison d’éducation correctionnelle, destinée aux mineurs de moins de 16 ans sur décision judiciaire, et aux mineurs quel qu’en soit l’âge sur requête paternelle. Puis ce sera une prison de femmes, où seront enfermées des femmes de la Résistance à l'occupant nazi, puis à la guerre d’Algérie : Hélène Cuénat, par exemple, arrêtée en février 1960, emprisonnée à la Petite Roquette, jugée et condamnée à 10 ans de prison. « Ex-membre de la cellule communiste de la Sorbonne. Elle était la maîtresse de Francis Jeanson. Une tigresse, ont dit d'elle les policiers qu'elle a couverts d'injures », selon Paris-Presse. Elle s'évadera avec cinq de ses compagnes, en février 1961, en sautant le mur de la rue Merlin.
La Petite Roquette. Agence Meurisse, 1913. Gallica

On revient par la rue Auguste Laurent jusqu'à la rue Gobert.

            12, rue Gobert, PLU : villa de 1876, qui fait transition entre la séquence haussmannienne du bd Voltaire et l’hôtel particulier du n°10.

            10, rue Gobert, PLU : hôtel particulier du dernier tiers du 19e siècle mais de style classique 17e ou 18e siècle, courant plaine Monceau mais rare ici.

            6, rue Gobert, PLU : façade de caractère post-haussmannien de l'immeubles de rapport, de 1901, qui contraste avec l'arrière déjà vu.

            Gymnase municipal Japy, 1 rue Japy, PLU : marché couvert en 1870, reconverti en gymnase en 1884. Le Congrès général des organisations socialistes, du 3 au 8 décembre 1899, y est une première tentative de regroupement à la suite de l’inquiétude née de l’affaire Dreyfus. Allemane s'y rallia à l'idée de l'unité et convia chacun à dire : " j'ai piétiné sur mes haines, j'ai piétiné sur mes rancunes ".
            L’Internationale y devint l’hymne du mouvement ouvrier français, elle supplanta définitivement la Marseillaise et la Carmagnole quand elle fut chantée ici lors de ce congrès.
Ecrite à la fin de la Commune, alors qu’Eugène Pottier se cachait, elle n’avait été mise en musique qu’en 1888 par Pierre De Geyter, un ouvrier lillois. La partition n’en était publiée qu’en 1894, et aussitôt condamnée pour « incitation à la désertion » - c’était l’année où, en juillet, étaient votées les lois scélérates contre les anarchistes et les socialistes -, mais elle avait continué d’être chantée dans la fédération lilloise. Aujourd’hui, elle prenait son essor. « J’étais à côté de Jaurès au moment où l’on chanta l’Internationale, il grimaça quand on en arriva à nos balles qui sont pour nos propres généraux » raconte Charles Rappoport.
            Après les divergences concernant la participation ministérielle - celle du socialiste indépendant A. Millerand dans le ministère Waldeck-Rousseau, à l’été -, qui était condamnée au congrès par guesdistes et blanquistes comme contraire à la lutte des classes, par 818 voix contre 634, même si in fine les guesdistes l’admettaient dans « des circonstances exceptionnelles », les rancunes sinon les haines allaient ressurgir. Guesdiste et vaillantistes rompaient l’unité dès 1900 pour fonder le Parti Socialiste de France, ce qui ne leur portait pas chance aux municipales de 1904, à Paris. Tandis qu’autour de Briand et de Jaurès se créait le Parti Socialiste Français, en 1902, alors que la grève des terrassiers parisiens, la plus forte agitation sociale dans la capitale depuis la Commune, battait son plein.
            C’est à Japy, du 22 au 24 avril 1920, que se tient le 3ème congrès de la Fédération nationale des travailleurs des chemins de fer, où la majorité va basculer au sein des 374 000 syndiqués, rendant possible l’appel à la grève générale illimitée au soir du 1er mai pour imposer la nationalisation des chemins de fer.
            Dans ce lieu où l’on évoque le plus souvent l’oppression des patrons, Marcel Cachin déclare le 7 mars 1925 : "Il ne faut pas que la femme subisse deux patrons : son employeur et son mari".
            Le congrès de la CGT qui s’ouvre le 15 septembre 1931 y repousse par 4 678 voix contre 195 la proposition d’un congrès de fusion qui émane des « 22 » responsables unitaires du Comité pour l’Indépendance du Syndicalisme, qui mènent campagne dans le Cri du Peuple, journal lancé par la minorité de la CGTU réclamant un retour à la Charte d’Amiens avec les fédérations des dockers, de l’alimentation et du livre. Jouhaux leur propose simplement d’adhérer à la CGT.
            Le 14 mai 1941, 5 000 juifs de Paris sont convoqués au gymnase Japy, à la caserne des Minimes, rue de la Grange-aux-Belles ou rue Edouard Pailleron, antichambres du voyage sans retour de leur déportation.
            Le 25 septembre 1948, le RPF, soucieux de s’affirmer au cœur des bastions ouvriers, y tient meeting. La police boucle les abords du gymnase très à distance de la salle, ce qui n’empêche pas les heurts avec la contre-manifestation communiste, qui feront un blessé grave.


Par la rue Richard Lenoir, on arrive face au

Palais de la Femme. Après que la manufacture Richard-Lenoir y eut possédé des annexes, au temps de ses succès, dans les quarante-deux hectares de l’ancien couvent, les Filles-de-la-Croix, à la Restauration, l'avaient réintégré. Fondé en 1639, Cyrano de Bergerac y était peut-être mort à l’époque où sa tante Catherine en était la prieure. Le cinquième acte de la pièce d’Edmond Rostand s’y déroule tout entier :
« Ragueneau, ne pleure pas si fort ! (...) Qu’est-ce que tu deviens, maintenant, mon confrère ?
— Je suis moucheur de… de… chandelles, chez Molière.
— Molière !
— Mais je veux le quitter, dès demain ;
Oui, je suis indigné !... Hier, on jouait Scapin,
Et j’ai vu qu’il vous a pris une scène !

Le Bret —Entière !
— Oui, Monsieur, le fameux : “ Que diable allait-il faire ?... ”
(…)
— Oui, ma vie
Ce fut d’être celui qui souffle – et qu’on oublie ! (…)
C’est justice, et j’approuve au seuil de mon tombeau :
Molière a du génie et Christian était beau ! »
           
            À l’emplacement du couvent, un hôtel s’est construit au début du XXe siècle, dont l’Armée du Salut a fait un Palais de la femme de sept cent quarante-trois chambres à la fin des années 1920.

            89, rue de Charonne, PLU : bâtiment du 18e siècle, situé dans la perspective de la rue Faidherbe. Par celle-ci on va jusqu'au :

            9, rue Chanzy, PLU : maison de 1902 en brique et pierre ; répertoire art nouveau pour la porte d'entrée, le soupirail, la cave et les ferronneries.

Si l’on a élevé en 1712 au rang paroissial l’église Sainte-Marguerite que le curé de Saint-Paul avait fait bâtir, près d’un siècle plus tôt, comme sépulture pour les membres de sa famille, et succursale de l’église mère, c’était pour mettre fin à une situation intolérable : « les libertins et les nouveaux réunis [les huguenots ramenés de force au catholicisme], qui sont en très grand nombre dans le faubourg, n’étant pas veillés de près, se dispensent même du devoir pascal sans crainte d’être connus, parce qu’ayant la liberté de satisfaire à ce devoir à Saint-Paul ou à Sainte-Marguerite, on ne peut y découvrir ceux qui y manquent. Cette même liberté d’aller à Saint-Paul ou à Sainte-Marguerite fait que les enfants dudit faubourg ne sont ni à l’une ni à l’autre de ces deux églises, et ne reçoivent aucune instruction ».
            C’est dans le cimetière attenant à Sainte-Marguerite, côté nord, que sera inhumé le dauphin mort au Temple. C’est dans l’église paroissiale que sera transporté, au moment de la destruction de l’église Saint-Landry de la Cité, le beau monument élevé par Girardon à la mémoire de sa femme.
            Le beau décor 18e siècle de la chapelle des Ames du Purgatoire de Paolo Antonio Brunetti (1723-1783) et Gabriel Briard (1729-1777), vue perspective d'un temple avec colonnes et frises en trompe-l'œil, vient d'être restauré (cliquer ici).
(c) Mairie de Paris - Jean Marc Moser

            77, Charonne, PLU : Immeuble de rapport sur rue, de 1886 ; immeuble industriel sur cour de la même époque (1884) sur plan en U avec coursives continues ; pavage ancien.

            78, Charonne (43, St-Bernard), PLU : Maison 1ère moitié 17e siècle à pignon et pans de bois décrite en 1642. ISMH depuis 1997. Le bâtiment qui la complète rue St-Bernard est typique du milieu du 18e s.

            69, Charonne (et 1-3 Basfroi), PLU : maison d’angle d’origine du 18e siècle, 4 lucarnes anciennes pour le comble sur la rue de Charonne. Au 3, rue Basfroi, bâtiment secondaire de même période, remarquable porche cintré. Dans la cour, pavage ancien et atelier 1900 en bois et brique.

            65, Charonne, PLU : maison du tournant 17e-18e siècles; escalier 17e s. à balustres. A l’arrière, bâtiment mixte atelier/habitation de la fin du 19e ; pavage ancien.

            59, Charonne, PLU : immeuble de rapport mi-19e siècle ouvrant sur cour où bâtiment à usage mixte mi-19e et atelier vitré de 1900.

            44, rue Trousseau, PLU : maison d’aspect 17e siècle; escalier en bois rampe sur rampe à balustres ronds conservé.

                   22, rue Trousseau, angle rue de Candie :

          12-14, Trousseau, PLU : maisons caractéristiques du faubourg St-Antoine, à l’ancien alignement.

            147, rue du Fbg St-Antoine (et 2, rue Trousseau), PLU : milieu 18e, sur noyau début 17e siècle; façade monumentale sur la rue du Fbg, avec ferronneries de belle qualité, et façade atypique rue Trousseau semi aveugle. Escalier tournant à rampe à barreaux carrés engagés. Comble ajouté vers 1860.

            Barricade de Baudin (plaque sur le n°151). A l’aube du 3 décembre 1851, une vingtaine de représentants arrivent salle Roysin (voir plus bas), attenante au Café des Peuples. L’accueil qu’on leur fait est glacial. « Ce faubourg tant caressé, tant prôné n’a soufflé mot », écrira Proudhon avec mépris. Pourtant, au croisement avec la rue Cotte, quelques ouvriers de la rue Sainte-Marguerite (auj. rue Trousseau) ont élevé une barricade symbolique, faite de deux petites voitures, d’un omnibus, d’une charrette à foin. Schoelcher les harangue en vain, Charamaule tente de leur faire honte : « Vous n’êtes donc plus des enfants de Paris ? », les moquant de courber l’échine devant l’absolutisme comme des sujets des empires de l’est. Pendant que sept de ses collègues vont au devant d’un bataillon qui arrive de la place de la Bastille, Alphonse Baudin, représentant de l’Ain à l’Assemblée législative de 1849,  monte le drapeau à la main sur la barricade. Aux ouvriers répondant à l’appel aux armes qu’on leur fait : « - On ne va pas se faire tuer pour vos 25 francs ! », Baudin aurait répliqué crânement : « Vous allez voir comment on meurt pour 25 francs par jour ! », mais l’anecdote paraît fabriquée, si l’on en croit Georges Duveau. Toujours est-il qu’un coup de feu part des rangs républicains (peut-être tiré par un provocateur), et que les soldats ripostent, tuant Baudin. Sa mort, toujours à suivre Duveau, passe complètement inaperçue : Baudin, qui avait présidé le Club de l’Avenir, vivait pourtant au milieu des ouvriers du faubourg Poissonnière ; c’était un personnage familier pour les typographes, les lithographes, les cartonniers qui habitaient autour de la place du Caire, mais rien ne bouge. La barricade, elle, est emportée par trois compagnies du 19e léger. « Ici  se termine l’histoire révolutionnaire du faubourg car, par la suite, la population ouvrière fut plus dispersée dans Paris » conclut Guy de la Batut.
En 1868, un livre rappelant « la barricade livide dans l’aurore », comme l’écrira Hugo, et la mort de Baudin provoque des manifestations sur la tombe du républicain, retrouvée au cimetière Montmartre. Une souscription est lancée par le Réveil de Delescluze pour l’érection d’un monument. Elle lui vaut la correctionnelle, comme à d’autres souscripteurs, pour « excitation à la haine du gouvernement » ; Gambetta assurera leur défense. Le monument ne sera érigé qu’après la chute de l’empire, en 1872. A l’occasion du centenaire de la révolution, en 1889, les cendres de Baudin sont transférées au Panthéon. Décrivant les combats de la Libération de Paris, à la fin d’août 1944, Albert Ouzoulias écrira encore : « Dans le 11e, où mourut Baudin en 1848 (sic), il y a une barricade presque tous les cent mètres ».

            151 Fbg St-Antoine, PLU : sur rue, bâtiment fin 17e – début 18e siècles, avec reprise vers 1850. Escalier à limon tournant avec rampe à barreaux en col de cygne ; cour et bâtiment sur cour de 1874.

            157, Faubourg Saint-Antoine, la salle Roysin décrite par Hugo (voir balade Victor et Louise), puis La Coopération des Idées, Université populaire. La Coopération des idées est un hebdomadaire : un « journal populaire d’éducation et d’action sociales, au service des Universités populaires, des syndicats, coopératives, sociétés de secours mutuel, etc. », dirigé par le typo Georges Deherme, fondateur de la première Université populaire, rue Paul Bert, dans le 11e arrondissement. La revue donne son nom à l’Université populaire quand celle-ci est transférée ici, où Deherme installe aussi dès 1899 un Théâtre du Peuple et une coopérative de consommation.
            Pendant la guerre de 1914-18, les membres de la Muse Rouge qui avaient été réformés s'y retrouvaient pour continuer de chanter à mi-voix leur opposition à la boucherie. De cette « rue refuge de pacifistes », ils partaient chanter pour les Jeunesses républicaines du 3e arrondissement, comme pour l’Avenir social, le foyer d’accueil de Madeleine Vernet, passé de Neuilly-Plaisance à Epône, qui deviendrait l’orphelinat du mouvement ouvrier français.
            Le Club du Faubourg s’y réunit aussi, où Dada organisera deux de ses manifestations, les 7 et 19 février 1920.

            Au n° 159, boulangerie Astier, voir ci-dessous.

            163, Fbg St-Antoine, PLU : sur rue, maison du 17e avec retour sur cour vers 1830 ; l’une des plus anciennes du Fbg. Lucarnes passantes en mitre. Escalier à volée droite, rampe en bois et balustres ronds. Ateliers et logements sur 2 cours construits tout au long du 19e siècle.

            165 Fbg St-Antoine ( et 1, Forge Royale), PLU ; le travail des fondations (fenêtres de guingois) et le fruit de la façade dénotent l’ancienneté d’un immeuble repris à la période haussmannienne. Escalier à limon tournant à rampe à barreaux engagés.
Ici se trouvait la boulangerie Baudon, qui comme la boulangerie Astier est pillée le 30 septembre 1846. Ce jour-là, à la fermeture des ateliers, peu après 8 heures du soir, les ouvriers trouvent les boulangeries vides ou se disposant à fermer : une augmentation de la taxe sur le pain ayant été annoncée pour le lendemain, les habitants ont pris leurs précautions. Les ouvriers sont plutôt d’avis que les boulangers stockent avant l’augmentation. Des pierres volent, 200 personnes s’ameutent, ouvriers et femmes mêlés, que la garde ne parvient pas à disperser. Le flot monte et, entre 10 heures et 11 heures du soir, de nombreuses boutiques sont dévastées. On crie : Le pain à 12 sous ! (soit 60 centimes ; le pain fait 2 kilos). On dépave, on casse les becs de gaz dans le faubourg et les rues avoisinantes, les vitres sont brisées. Les hommes chantent la Marseillaise, les femmes réclament du pain et les enfants jettent des projectiles. Une barricade s’édifie au débouché de la rue Lenoir (auj. d’Aligre). Des bandes partent pour ameuter les faubourgs ouvriers Saint-Jacques et Saint-Marceau. La troupe intervient, fait de nombreux blessés et les premières arrestations, essentiellement parmi de jeunes ouvriers de 15 à 20 ans. L’ordre ne sera totalement rétabli que le 4 octobre après que tout l’espace compris entre la place de la Bastille et la place du Trône (auj. de la Nation) aura été occupé militairement. Les procès commencent quatre semaines plus tard : parmi les inculpés, beaucoup d’ouvriers allemands, qui seront expulsés, comme Engels l’écrit à Marx dans une lettre de décembre.
            Dès la mi-novembre, les bureaux de bienfaisance distribueront des « bons de pain » permettant d’acheter celui-ci à 40 centimes le kilo pour le pain blanc et à 32 centimes le kilo pour le pain bis ou pain de ménage. Mais l’égalité dans l’accès au pain blanc reste un principe auquel la population ouvrière parisienne est particulièrement attachée, et toutes les tentatives de lui faire changer ses habitudes de consommation en faveur d’un pain moins cher demeureront vaines.

            1bis-3, rue de la Forge Royale, PLU : immeuble issu du lotissement vers 1770 de la Forge Royale du 1 bis au 5 (impasse prolongée au-delà en 1854) ; arcatures découpant le niveau d’entresol ; comble ajouté vers 1860. Escalier à limon tournant et rampe à barreaux carrés engagés de forte section.

            5-9 Forge Royale, PLU : n°5, idem ci-dessus ; 7-9 vers 1880 ; escalier à limon tournant et rampe à barreaux en col de cygne.

            18, rue Saint-Bernard, PLU : immeuble de rapport 1800, décor néo-classique, porte reprise vers 1840 ; sur le passage G11, 2nd bâtiment 1800. Entre les deux, cheminée de forge en métal et brique vers 1880.

            11, rue St-Bernard, PLU : début 19e ; escalier à volée droite, rampe à barreaux carrés engagés.

            9, rue St-Bernard, PLU : sur rue, début 19e ; sur cour, bâtiment d’un niveau sur r-d-c vers 1860 à usage de logements et d'ateliers.

            185, Fbg St-Antoine (et 2-4 St-Bernard), PLU : le noyau initial semble du 17e (visible au long du couloir d’accès), repris en néo-classique en 1830, surélevé en 1860.
Siège du Syndicat des ébénistes de la Seine, et du Syndicat de la sculpture à la fin du 19e siècle. De ces deux syndicats, créés dès 1868, le premier a son siège ici, et revendique 600 adhérents, le second l’a d'abord à la Bourse du Travail, et en annonce 900. Début 1910, la coopérative La Famille du 11e loue l’immeuble en totalité : au rez-de-chaussée, elle installe la répartition, avec en plein milieu un gros pilier que la vétusté de l’immeuble n’a pas permis de supprimer. Au 1er, une salle de réunion, une salle de clinique qui attend son médecin, et la buvette ; au 2e, les syndicats. Le 3e est sous-loué temporairement. La Fédération de l’ameublement, qui regroupe 57 syndicats et compte 5 000 adhérents, vient y rejoindre les deux syndicats. Ils sont tous deux CGTU quand Jacques Valdour décrit l’endroit : l’épicerie coopérative est devenue la succursale G de l’Egalitaire ; aux étages, les locaux syndicaux (il n’est pas mentionné de dispensaire) où l’on peut voir, aux murs, des affiches en yiddish.
L’esprit du faubourg est à ce point particulariste, croit-il pouvoir dire, que les ouvriers ont ici leurs sièges syndicaux et ne vont pas à la Grange-aux-Belles ou à Mathurin-Moreau. Les ouvriers juifs sont plutôt nombreux rue Saint-Bernard, rue de la Forge-royale et, de l’autre côté du faubourg, square Trousseau. Là des affiches en yiddish font de la réclame pour les théâtres juifs du Palais du Travail de Belleville, ou de la salle Lancry et, plus près, pour le Théâtre populaire juif de l’avenue Ledru-Rollin. Des affiches de la CGTU, en italien, apposées rue de Lappe, appellent à une conférence à la Grange-aux-Belles ; d’autres, rue Basfroi, toujours en italien, s’adressent à tous les ébénistes.

            191 Fbg St-Antoine, PLU : immeuble sur rue vers 1840, un étage en retiré sur rdc. Cour composée d’ateliers et d’habitations du 19e siècle.

            197 Fbg St-Antoine, PLU : maison à loyer du 18e ; appuis de fenêtres en fer forgé Louis XVI.

            203 Fbg St-Antoine, PLU : maison à loyer fin 18e ; cour d’ateliers et d’habitations 19e.

            205-207 Fbg St-Antoine (et 8, Dahomey), PLU : du début 18e à 1920, implantations axées sur bâtiment en fond de parcelle délimitant un espace sur cour harmonieux.

            15, rue de Montreuil, PLU : bâtiment probablement 17e siècle épaissi à l’époque haussmannienne ; escalier à limon tournant et rampe à barreaux en col de cygne. Contraste saisissant avec l’immeuble mitoyen post-haussmannien.

            17-19, Montreuil, PLU : édifié vers 1780 et repris vers 1860.

            21, Montreuil, PLU : vers 1760, relié au 21 bis (1780) par une coursive métallique ; la cour axiale forme un espace exceptionnel.

            27, Montreuil, impasse Cesselin, PLU : implantation en baïonnette du mi-19e au début 20e.

31 bis, rue de Montreuil, plaques commémoratives de la Folie Titon.  Réveillon rachète la folie Titon en 1764 et y installe sa manufacture. Des ouvriers allemands y travaillent dès 1774. À l’été 1783, se font chez Réveillon les expériences de la machine aérostatique, en papier, de MM. Montgolfier frères, devant « un concours immense d’amateurs ». En janvier 1784, son établissement est Manufacture royale. En avril 1789, le bruit se répand qu’il va y diminuer les salaires. C’est peut-être une manœuvre de la cour qui a besoin de troubles pour concentrer des troupes à Paris, ou les premières escarmouches financées par le duc d’Orléans contre le pouvoir de son royal cousin. La manufacture comptait 350 ouvriers en 1789 ; elle est pillée et incendiée huit jours avant l’ouverture des Etats Généraux, le 27 avril 1789 ; la troupe y fait 150 morts. Elle fermera en 1840. Une institution Leroux, installée là en 1805, y a pour élève Barbier. Le 19 septembre 1830, la Revue de Paris publie La Curée, d’Auguste Barbier, interpellant les « Héros du boulevard de Gand », qui se sont tenus cois alors - « Que faisaient-ils, tandis qu'à travers la mitraille, / Et sous le sabre détesté, / La grande populace et la sainte canaille / Se ruaient à l'immortalité ? » -, mais qui ont su déjà s’approprier les fruits des Trois Glorieuses. En un jour, Barbier, poète de vingt-cinq ans devient célèbre.   (Des images de l'aspect actuel sur le blog de Denis Cosnard)

            1, rue Titon (et 33, Montreuil), PLU : immeuble de rapport vers 1860.

            8-10, Titon, PLU : ancienne manufacture du 19e, bâtiment aux larges baies en équerre sur cour ouverte sur rue ; horloge au fond.

            11-15, Titon, PLU : trois immeubles de rapport de 1881 donnant accès à 5 bâtiments industriels de 1887 entre 3 cours longitudinales.

          20, rue Titon, l'église de Bon-Secours (1895, Augustin Rey; ISMH) porte ce nom parce que la première paroisse protestante du quartier avait été fondée au 99, rue de Charonne dans l'ancien prieuré des bénédictines. Elle a été bâtie essentiellement grâce à une collecte réalisée auprès des ouvriers alsaciens du faubourg. De 1864 à 1900, 628 Alsaciens (majoritairement ouvriers du bois) ou Alsaciennes (souvent cuisinières ou domestiques) se sont mariés dans la paroisse, qui très fréquemment vivaient déjà en couple.

Par la rue Jules Vallès, on rejoint la rue de Charonne où, face au couvent de Bon-Secours s'élevait celui de la Madeleine de Traisnel.

            « Mlle de Vichy de Champron était pensionnaire au couvent de la Madeleine de Traisnel, au faubourg Saint-Antoine ; elle était jolie comme un ange, et n’était pas alors âgée de plus de seize ans, assure Mme de Créquy. M. d’Argenson, le Garde-des-Sceaux, connaissait la supérieure de cette maison, qui était une fille d’esprit et de mérite, et qui s’appelait, je me souviens parfaitement du nom, Mme de Véni d’Arbouze. C’était un grand événement, dans une communauté, qu’une visite de M. le Garde-des-Sceaux, qui n’en faisait à personne, et qui n’allait jamais qu’au pas dans les rues, tout seul au fond d’un grand carrosse et sur un fauteuil à bras, escorté par ses hoquetons et suivi par un autre carrosse avec la cassette où l’on gardait les sceaux de France, et de plus, par trois Conseillers Chauffe-Cire, qui ne le quittaient non plus que son ombre ou sa croix du Saint-Esprit. La Supérieure vint le recevoir au parloir. — Je n’ai pas le temps de m’arrêter, lui dit-il en la saluant, vous avez ici la fille du comte de Champron ? — Oui, Monseigneur. — Je vous conseille de la renvoyer à ses parents secrètement, sans bruit et le plus tôt possible ; je n’ai voulu dire ceci qu’à vous-même. Adieu, Madame. » Il s’agissait de mettre à l’abri des griffes du Régent celle qui deviendra la célèbre salonnière et épistolière Mme du Deffand.
            La future Mme du Deffand était issue de Gaspard de Vichy, comte de Chamrond, et de Anne Brulart, fille d’un premier président au parlement de Bourgogne. Au couvent de la rue de Charonne, où elle avait été élevée, elle se fit remarquer par son incrédulité précoce. Massillon, appelé en consultation, et plus frappé, dit-on, « de sa beauté et de son esprit que de son hérésie », ne put que lui recommander la lecture d’un catéchisme de cinq sous.
            Mariée le 2 août 1718 à J.-B.-J. de La Lande, marquis du Deffand, elle ne trouva pas dans cette union le bonheur qui devait la fuir d’ailleurs toute sa vie. Elle avait inspiré un caprice passager au régent. Elle restera toute sa vie en correspondance avec Voltaire.
            C'est dans ce même couvent que Sophie Monnier, après que, le 10 mai 1777, un jugement du bailliage de Pontarlier aura déclaré Mirabeau, « atteint et convaincu du crime de rapt et de séduction», condamné à avoir la tête tranchée et elle à la réclusion à perpétuité, sera finalement conduite. Le 14, les deux amants ont été arrêtés à Amsterdam, Mirabeau sera écroué au donjon de Vincennes le 7 juin 1777. Il y restera trois ans et demi.

Quand Jean-Baptiste Grenouille, le héros du Parfum de Patrick Süskind, est confié à Mme Gaillard dont la pension jouxte les bénédictines de la Madeleine de Traisnel, la duchesse d’Orléans, épouse du Régent, a loué le pavillon que Marc-René d’Argenson s’était finalement fait construire dans l’enceinte conventuelle pour être auprès de la prieure que, sans doute, il connaissait bibliquement. L’enfant nez va faire ici son éducation olfactive en essayant d’isoler les odeurs de chaque chose sous celle de « l’eau-de-vie de lavande » que commercialisent les religieuses et qui recouvre tout.
           
            La chapelle des bénédictines a été, en 1971, l’atelier parisien de recréation de clavecins de Reinhard von Nagel et William Dowd, et l’endroit où on les entendait en concert, tandis que l’ancienne porcherie du couvent servait à exposer ces instruments décorés par Chagall, Pierre Alechinsky, Jiri Kolar, Olivier Debré. Des cours d’interprétation y étaient donnés. (images sur Paris-bise-art)