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PARIS Ier. 3 LE LOUVRE


Le Louvre de Philippe Auguste, sur le quart sud-ouest de la surface actuelle de la cour Carrée, n’est qu’un ouvrage défensif de la muraille du XIIe siècle. Charles V, près de deux siècles plus tard, décale l’enceinte de Paris à l’ouest : dans le prolongement de l’actuel pont du Carrousel, elle montera plein nord et, par les rues aujourd’hui d’Aboukir et de Cléry, la porte Saint-Denis et les Grands Boulevards, rejoindra la Bastille. Décollée du Louvre, la nouvelle enceinte donne de l’espace au château qui peut devenir une demeure de plaisance. Au XVIIe siècle, Louis XIII repousse encore l’enceinte d’un cran à l’ouest, y englobant le château des Tuileries dont les terrasses remploient, côté Concorde, le mur du dernier bastion. L’idée naît alors de cette jonction des deux palais, celui du Louvre et celui des Tuileries, par une galerie le long de la Seine et une autre, symétriquement, au nord, projet qui sous le nom de « grand dessein » sera l’Arlésienne de Paris durant trois siècles.
La Saint-Berthélemy. Gallica
Le Louvre, devenu palais, n’a pas eu aussitôt cette dignité rassise que lui donneront ensuite une architecture majestueuse et une longue consanguinité avec les beaux-arts. Il a retenti d’arquebusades et de coups de pistolets ; il a été à feu et à sang. On a cru y voir Charles IX, le 24 août 1572, jour de la Saint-Barthélemy, tirer d’une fenêtre de sa chambre, dans la petite galerie, sur les protestants jetés en Seine qui bougeaient encore. Si l’anecdote est peut-être controuvée, la cour du Louvre était remplie de cadavres, et la responsabilité du roi entière.
Assassinat de moindre échelle, le 24 avril 1617, celui de Concini, le favori de la reine mère, attiré dans une souricière sur le pont-levis du Louvre et abattu à coups de pistolet. Aussitôt fait, Louis XIII parut à la fenêtre et fut salué par ses gentilshommes du cri de « Vive le Roi ! » ; il envoya dire à sa mère qu’il prenait la direction du royaume et qu’elle n’avait plus à se mêler de rien.
Si, dans la salle des Cariatides, celles-ci pouvaient parler, si elles n’étaient pas l’obéissance et la soumission pétrifiées, elles qui étaient là les premières – elles ont été sculptées, dès 1548, par Jean Goujon sous la « conduite et superintendance » de « notre cher et bien-aimé Pierre Lescot » ainsi que s’exprimait François Ier –, elles raconteraient le poids douloureux de la tribune de pierre, des musiciens et de leurs instruments quand Catherine de Médicis et Henri II, son époux, donnaient ici leurs bals. Elles diraient la visite de Montaigne, apportant avec lui vingt tonneaux de bordeaux pour gagner toutes les sympathies à sa bonne ville, en cette année 1555 où les vins de Paris sont justement« un peu courts », ou « guinguets » comme l’on dit, ce qui sera peut-être l’étymologie de guinguettes.
Elles se lamenteraient des quatre chefs de la Ligue, parmi les plus coupables des Seize, pendus aux solives de la salle. Elles rappelleraient que, sous Henri IV, les huguenots utilisaient librement le lieu pour leur culte ; et qu’elles avaient pleuré ensuite, durant les onze jours d’exposition du cercueil du bon roi, entre des étais soutenant un plafond près de crouler sur son effigie de cire modelée, vêtue de satin rouge sous la couronne, et d’un manteau de velours violet semé de fleurs de lys et doublé d’hermine.
Elles se souviendraient d’avoir vu Molière, pour la première fois, le 24 octobre 1658, donnant ici le Nicomède de Corneille, et « on fut surtout fort satisfait de l’agrément et du jeu des femmes ». Suivi d’une piécette de son cru, Le Médecin amoureux, « et la manière dont il s’acquitta de ce personnage le mit dans une si grande estime que Sa Majesté donna ses ordres pour établir sa troupe à Paris. La salle du Petit-Bourbon lui fut accordée pour y représenter la comédie alternativement avec les comédiens italiens ».

Le Louvre et la Chambre bleue
Après un long périple provincial, Molière vient de rentrer à Paris, il s’est installé dans la maison dite « à l’Image Saint-Germain », quai de l’École, à l’ouest du Pont-Neuf. Il joue donc maintenant, selon le vœu du roi, en alternance avec la Comédie-Italienne, les mardis, jeudis et samedis à l’hôtel du Petit-Bourbon. Cet ancien hôtel d’un félon a été réduit à sa salle immense, qui va bientôt être emportée par le quadruplement du vieux Louvre.
Les cariatides reverront néanmoins Molière donner devant la cour L’Étourdi, Les Précieuses ridicules, George Dandin et encore, parce qu’on préfère leur salle au vrai théâtre voulu par Mazarin, cette « salle des Machines » des Tuileries dont l’acoustique s’avère décevante, L’École des femmes et Le Mariage forcé.
Le Petit-Bourbon en passe d’être démoli, la troupe de Molière s’est transportée dans le théâtre de l’ancien Palais-Cardinal, une salle de douze cents places que l’omniscient Richelieu avait inaugurée vingt ans plus tôt avec des pièces écrites de sa propre main. Au répertoire de Molière, Le Dépit amoureux et Le Cocu imaginaire. Cette dernière pièce propitiatoire, peut-être, son auteur s’apprêtant à épouser Armande Béjart, la fille de la maison où il s’est trouvé un nouveau logis, en haut de la rue Saint-Thomas-du-Louvre, du côté ouest, là où elle s’élargit pour devenir la place du Palais-Royal.
Le comédien garde donc son domicile à deux pas de son lieu de travail ; le dramaturge trouve ses sujets non loin. Il y a eu le Louvre des soldats et de l’intrigue, et il y a eu en réaction, dès 1610, dans cette même rue Saint-Thomas qu’il habite, un peu plus bas, à l’emplacement de l’actuel pavillon Turgot, l’anti-Louvre : l’hôtel de la marquise de Rambouillet. Catherine de Vivonne en a tracé elle-même les plans et a créé un style : des pièces en enfilade, de grandes portes-fenêtres s’ouvrant du sol au plafond, des alcôves et leurs ruelles – l’espace entre lit et cloison – qui délimitent le lieu de la nouvelle sociabilité. La « Chambre bleue » de la marquise a vite été « la Cour de la Cour », c’est-à-dire le comble de la politesse. C’est aussi le réservoir de l’esprit précieux dans lequel Molière puise en voisin pour en railler les ridicules. Sans compter que le marquis de Montausier, qui soupira dix ans pour la fille de l’hôtesse et composa pour elle, avec le renfort de quantité d’autres beaux esprits, La Guirlande de Julie, bouquet de soixante-deux poèmes la célébrant sous les traits de trente fleurs, passe pour être le modèle de l’Alceste du Misanthrope.
Mme de Rambouillet s’éteint en 1665. Son anti-Louvre n’avait plus de raison d’être, le vrai était maintenant policé. Colbert désirait qu’y logeât le roi, renouant avec la décision de François Ier, un bon siècle plus tôt, « de dorénavant faire la plupart de [sa] demeure et séjour » à Paris et au Louvre ; le carré du vieux Louvre serait pour cela quadruplé. Le 17 octobre, le roi pose la première pierre de l’aile orientale, face à Saint-Germain-l’Auxerrois, dans laquelle il doit s’installer : le projet du Bernin a été repoussé parce que, beau et noble extérieurement, il offrait à l’intérieur un logement malcommode.
Finalement, compte tenu du coût des expropriations nécessaires à l’établissement d’un vide de sécurité devant les appartements royaux de ce côté-là, Colbert incline à les placer dans l’aile sud, qui regarde la Seine. En 1671, la colonnade de Claude Perrault est achevée quand le budget alloué à l’agrandissement du palais se voit subitement divisé par dix. François Ier avait financé son Louvre par une taxe sur le commerce parisien du poisson, Henri IV le sien en imposant celui du vin. Louis XIV n’a ni ces ressources ni le même intérêt pour Paris, il est déjà tourné vers Versailles.
Un plan de Perrault pour réunir Louvre et Tuileries. Gallica

Quelque chose comme un squat
Le Louvre délaissé, Charles Perrault, qui est à la fois premier commis des Bâtiments du roi – grâce à quoi il a proposé son frère pour la colonnade – et l’auteur des célèbres Contes, est bien placé pour obtenir que l’Académie française, dont il est membre, puisse occuper un bout du palais, ce qui lui sera accordé entre le pavillon de l’Horloge et le pavillon de Beauvais.
Henri IV logeait déjà au Louvre artistes et artisans : peintres, sculpteurs, orfèvres, horlogers et joailliers, sans compter des ateliers de tapisseries et ceux des monnaies et médailles, mais c’était dans la grande galerie, qui n’est qu’un couloir de liaison entre Louvre et Tuileries. Richelieu avait ajouté à ceux qui l’occupaient déjà, dans ses entresols et rez-de-chaussée, l’Imprimerie royale et, mieux encore, Théophraste Renaudot et sa Gazette de France, se constituant ainsi un grand service intégré de l’information et de la propagande.
Ce qui est nouveau, c’est la prise de possession du Louvre proprement dit, et toutes les académies spécialisées vont y suivre la première : celle de peinture au premier étage de la cour de la Reine (du Sphinx), celle d’architecture dans l’appartement de Marie-Thérèse, celle des sciences dans celui du roi, au rez-de-chaussée ; l’académie politique au-dessus de la chapelle. Et les particuliers ne sont pas en reste : Girardon installe son atelier dans une galerie donnant sur la cour de la reine mère, et Coustou met le sien dans la salle égyptienne du rez-de-chaussée de la colonnade.
Celle-ci n’a ni toiture ni fenêtres. Le palais censé devenir le plus magnifique monument de la Chrétienté présente au ciel des trous béants qu’entourent des façades aux orbites creuses. Heureusement, ça ne se voit guère : la colonnade passée sur le corps du Petit-Bourbon, on a tôt fait, des restes de l’hôtel, les écuries de la reine et le garde-meubles, qui masquent le chef-d’œuvre de Perrault. Toutes les interdictions imposées aux riverains en vue de l’installation du roi en son Louvre sont levées avant la fin du siècle et le Régent, au début du suivant, confirmera officiellement l’abandon des travaux de sorte de rétablir pour les propriétaires, en levant les incertitudes quant à d’éventuelles expropriations, la pleine valeur marchande de leurs biens.
Du Louvre, on vole les matériaux ; déjà, certaines parties tombent en ruine ; autour, les bâtiments se multiplient : un corps de remises pour la comtesse de Feuillants sur la place du Carrousel, une station de carrosses et de fiacres devant la façade orientale, rue des Poulies. Pire, quantité de constructions parasites, de cabanes, de baraques de planches adossées à ses murs viennent littéralement l’étouffer : des cabarets que les Suisses chargés de sa garde ont ouverts pour arrondir leur solde, une quarantaine d’échoppes que donne en location l’Académie française, alignées dans le jardin de l’Infante ! Et le long des galeries sont disposées les pierres d’approvisionnement des entrepreneurs de la Monnaie.
Les peintres Boucher et Coypel, les sculpteurs Slodtz et Lemoyne, entre beaucoup d’autres, sont venus rejoindre au Louvre Bouchardon et Coustou, et des graveurs, et des orfèvres, et l’ébéniste Boulle dans l’atelier duquel un incendie éclate en 1720, qui détruit une quantité non négligeable de tableaux et d’œuvres d’art. Les collections du Louvre sont celles d’un garde-meubles, ni inventoriées ni, encore moins, visibles. Tous les châteaux royaux, et un certain nombre de dignitaires y puisent à l’envi et pratiquement sans contrôle.
Autre plan de Perrault. Gallica

Le Palais-Royal pour le roi de Paris
Il y a un roi qui n’est pas là – l’état de son Louvre, devenu « l’asile des hiboux », le montre assez –, et il y a un Palais-Royal bien habité celui-là, où n’est point le roi, mais son frère, Monsieur, Philippe d’Orléans. Si le palais anciennement « cardinal » est devenu « royal », celui qui l’occupe doit l’être en quelque sorte : roi de Paris quand l’autre n’est que le roi de Versailles ? On n’en est pas là, mais là est bien le mouvement du XVIIIe siècle qui commence.
Le palais légué par Richelieu, échu à la branche cadette des Bourbons, a été embelli par Mansart. Monsieur y donne de fort belles fêtes et ouvre ses jardins au public. Son fils est bientôt le Régent. Trois mois à peine après les funérailles de Louis XIV, le Régent ouvre le bal dans l’Opéra de son palais, cette salle où Molière est mort le 17 février 1673 en jouant le Malade imaginaire, où l’Académie royale de musique dirigée par Lully lui a succédé.
Trois fois par semaine, de la Saint-Martin jusqu’à la fin du carnaval, le plancher du parterre s’élève jusqu’à rejoindre la scène. Le Régent et ses « roués », c’est-à-dire ses gibiers de potence, au sortir de leurs soupers à huis clos, sans cuisiniers ni laquais sauf pour interdire les portes, y viennent se mêler à la danse, quand ils tiennent encore debout. Une nuit que le Régent veut y paraître absolument incognito, l’abbé Dubois, qui a été son précepteur, affirme qu’il connaît le moyen le plus sûr : il lui donnera publiquement des coups de pieds au derrière. Ce qu’il fait avec tant d’entrain que sa victimes doit lui crier : « L’abbé, tu me déguises trop ».
Le Régent meurt, frappé d’apoplexie, en 1723. Louis XV règne officiellement ; il n’exercera la réalité du pouvoir que vingt ans plus tard. Ce temps approche lorsqu’au Café de la Régence, sur la place du Palais-Royal, tout à côté de la maison où Molière a rencontré Armande Béjart, Denis Diderot et Jean-Jacques Rousseau sont présentés l’un à l’autre.
« Le café est très en usage à Paris : il y a un grand nombre de maisons publiques où on le distribue », affirment les Lettres persanes de Montesquieu, censément écrites entre 1712 et 1720. « L’effet en fut incalculable, - n’étant pas affaibli, neutralisé, comme aujourd’hui, par l’abrutissement du tabac. On prisait, mais on fumait peu », assure Michelet qui attribue au café « l’explosion de la Régence et de l’esprit nouveau, l’hilarité subite, la risée du vieux monde, les saillies dont il est criblé, ce torrent d’étincelles »…
L’établissement, tenu par Rey, qui lui a donné ce nom dès le début de la Régence, est avec le café Marion, impasse de l’Opéra (aujourd’hui début de la rue de Valois), le lieu où se fait l’opinion. On y trouve le Journal de Paris, cantonné aux questions artistiques, qui est crié à 5 sols là comme dans les jardins publics, la Gazette, toujours publiée au Louvre, qui paraît maintenant le lundi et le vendredi, et des placards et libelles plus officieux. On y joue aux échecs. « Si le temps est trop froid, ou trop pluvieux, confesse Diderot par la voix du Neveu de Rameau, je me réfugie au Café de la Régence ; là, je m’amuse à voir jouer aux échecs. Paris est l’endroit du monde, et le Café de la Régence est l’endroit de Paris où l’on joue le mieux à ce jeu. C’est chez Rey que font assaut Legal le profond, Philidor le subtil, le solide Mayot... »
Bientôt Rousseau, Diderot et Condillac se réuniront une fois par semaine au Palais-Royal, à l’Hôtel du Panier-Fleuri.

Quand le Salon est celui du Louvre
L’esprit des Lumières, la curiosité encyclopédique s’exerce encore quand La Popelinière – le Fermier général, protecteur de Rameau, qui a été le modèle du Mondain de Voltaire – a des soupçons concernant la conduite de sa femme, et appelle à la rescousse Vaucanson, l’inventeur de ces automates fameux que sont le Joueur de flûte, le Canard digérant et le Tambourinaire, d’une pompe à eau et du métier à tisser automatique. Vaucanson inspecte, au 59, rue de Richelieu, la chambre de Madame, et n’est pas long à découvrir qu’une cheminée pivotante permet au voisin, en l’occurrence le maréchal duc de Richelieu, d’y entrer comme bon lui semble. Le jouet à la mode, ce Noël-là, sera une cheminée miniature dont le rideau, quand on le tire, fait se précipiter l’une vers l’autre deux figurines d’homme et de femme. Naturellement, le Fermier général n’a pas attendu la fin de l’année pour réagir, et les Tendres plaintes, de Rameau, évoquent peut-être « les lamentations de Mme de La Poplinière lorsque son mari la chassa de son hôtel ».
Sous l’offensive des Jésuites, le 8 mars 1759, le privilège est retiré à l’Encyclopédie – ce « magasin de toutes les choses utiles », comme disait ingénument Mme de Pompadour –, les volumes déjà parus sont interdits de vente, obligation est faite de rembourser les souscripteurs. La décision serait ruineuse si Malesherbes, le directeur de la librairie, n’autorisait, in extremis, ce remboursement sous la forme de volumes de planches et non de numéraire.
Grimm, qu’il a connu par Rousseau, propose opportunément à Diderot la critique d’art de sa Correspondance littéraire. Au Salon carré du Louvre et dans les deux salles suivantes (aujourd’hui Percier et Fontaine), ancienne bibliothèque du roi, l’Académie de peinture expose tous les deux ans, après un premier essai dès 1702, les toiles de ses membres ou de peintres agréés par elle. En cette année 1759, où Grimm et Diderot commencent à en faire le compte rendu pour toute l’Europe, cent vingt-quatre tableaux recouvrent entièrement les murs, du sol au plafond, les uns contre les autres ; les statues sont posées au milieu, sur des tables – un vrai capharnaüm.
Ce n’est rien à côté de l’aspect extérieur du bâtiment, dont se lamente Voltaire : « On passe devant le Louvre, et on gémit de voir cette façade, monument de la grandeur de Louis XIV, du zèle de Colbert et du génie de Perrault, cachée par des bâtiments de Goths et de Vandales ». Il faut absolument, affirme-t-il dans un court texte, Des Embellissements de Paris, « découvrir les monuments qu’on ne voit point ». Cette même année, la municipalité de Paris propose de terminer le Louvre à ses frais si le roi lui en accorde l’aile méridionale. En vain.
On finira tout de même par démolir le garde-meubles, les écuries de la reine et les postes royales et, en 1776, on commencera d’aménager la place devant la colonnade et de l’ensemencer en gazon. Le transfert des messageries rue Plâtrière (aujourd’hui J.-J.-Rousseau) entraîne une multiplication des hôtels de voyageurs dans la rue d’Orléans (aujourd’hui du Louvre), entre la rue Saint-Honoré et la rue des Deux-Écus (aujourd’hui Berger). Le quartier est le royaume de la mode. Rue Saint-Honoré, près de l’Oratoire, est le parfumeur Dulac, à l’enseigne « Au buste d’or », où Mme du Barry achète ses mouches. Un vénérable voyageur anglais s’est souvenu avec émotion de « cette extravagante et onéreuse boutique dont la marchande était aussi tentante que ce qu’elle vendait, et où un homme plus jeune que [lui] aurait couru le risque de perdre ce qui est plus précieux que l’argent… Il était presque impossible de lui refuser le prix qu’elle demandait, comme de partir sans avoir acquis quelque chose, autant pour vous rappeler le lieu où vous l’aviez acheté que pour l’objet lui-même ».
Bientôt, l’Américain Thomas Jefferson sera assidûment posté devant un échiquier, de l’autre côté du Palais-Royal, au-dessus du Café de Foy. Au coin du quai et de la place de l’École, le Café de Manoury, que fréquentent Restif de la Bretonne et Sébastien Mercier, né à côté, est aux dames ce que le café de la Régence est aux échecs. Le patron est l’auteur d’un essai sur le jeu « à la polonaise ».
 
La Palais-Royal en 1750, avant la construction des arcades. Gallica
Le Palais-Marchand du frère maçon
L’Opéra a brûlé, a été remplacé par un autre plus grand, juste en face, qui vient à son tour d’être la proie des flammes, et a manqué consumer la Guimard. Elle est révolue l’époque du banc de l’allée d’Argenson, du côté de l’actuelle rue des Bons-Enfants où se trouvait l’hôtel du marquis, ce banc près duquel Diderot retrouvait Sophie Volland, et qu’il évoque dans le Neveu de Rameau en en gommant pudiquement son amie : « Qu’il fasse beau, qu’il fasse laid, c’est mon habitude d’aller sur les cinq heures du soir me promener au Palais-Royal. C’est moi qu’on voit toujours seul, rêvant sur le banc d’Argenson ».
Devant le banc, un bois plus qu’un jardin, « la salle d’arbres » du Palais-Royal selon l’expression d’alors, et qu’on disait la plus belle du monde. L’annonce de sa destruction a suscité un tollé chez les Parisiens, mais le saccage a tout de même eu lieu : le duc de Chartres – il ne sera duc d’Orléans qu’à la mort de son père, en 1785 – a fait construire ses cent quatre-vingts arcades en soixante pavillons à louer, à l’origine d’un nouveau sobriquet pour l’endroit, devenu, dans le langage parisien, le Palais-Marchand. Mais, déjà, le nouveau jardin est la promenade à la mode.
« Mon cousin, lui demandera Louis XVI, maintenant que vous voilà boutiquier, ne vous verra-t-on plus que le dimanche ? »
Le divorce est total entre le roi dévot conduisant une réaction aristocratique qui, flattant les préjugés féodaux, n’autorise plus l’accès des charges à la cour, des grades dans l’armée, qu’à ceux qui peuvent justifier d’au moins quatre quartiers de noblesse, et le candidat au trône, Grand-Maître de la franc-maçonnerie, allié de la bourgeoisie d’affaires là comme, après les élections, au Club breton qui deviendra celui des Jacobins. Dès le mois de juin 1789, les agitateurs du futur Philippe-Égalité ont mené dans l’armée la propagande fructueuse qui allait aboutir à sa défection, si bien que Camille Desmoulins, au Palais-Royal, debout sur une table du Café de Foy, pouvait, le 13 juillet, appeler sans grands risques à l’émeute : comme il l’avait assuré à son père, « les gardes-françaises se feraient tuer plutôt que de faire feu sur un citoyen ».
12 juillet 1789, 7 heures du soir, Palais-Royal, gravure contemporaine de l'évènement. Gallica
L’endroit où les insurgés, à son appel, avaient arraché une feuille aux arbres pour s’en faire une verte cocarde qui serait, deux jours durant, un signe de ralliement, y gagnerait un nouveau nom, celui de « Palais-Égalité ». Égalité sans droits : ni le pain ni l’ouvrage n’ont été reconnus comme tels au quatrième état, qui a été l’instrument indispensable de l’insurrection. Le 18 août 1789, il se rassemble en différents points, par corps de métiers, pour crier sa misère effrayante : sur le gazon de la place du Louvre, trois mille ouvriers tailleurs se sont regroupés.
Au-dessus de leurs têtes, des arbres poussent sur la terrasse de la colonnade où le peintre Watelet, le successeur de Mirabaud à l’Académie française, s’est fait un jardin suspendu. Ses collègues ont, ailleurs, construit des cloisons, des entresols, des balcons, percé les toits pour y ménager des lucarnes ou, s’il en existait déjà, y ont fait passer leurs tuyaux de poêle, souvent, dans ce parcours, fixés directement au poutrage.
L’Assemblée constituante, dès le 26 mai 1791, décide que « le Louvre et les Tuileries réunis seront le palais national destiné à l’habitation du roi et à la réunion de tous les monuments des sciences et des arts ».
« À l’époque du 10 août 1792, il y avait sur la place du Carrousel, écrit Louis Blanc, une boutique qu’occupait Fauvelet, frère de Bourrienne. Pendant que le peuple assiégeait le château, un homme, du haut des fenêtres de cette boutique, jouissait du spectacle : c’était un officier renvoyé du service, fort pauvre, très embarrassé de sa personne, et qui avait dû former, pour vivre, le projet de louer et de sous-louer des maisons. Il se nommait Napoléon Bonaparte. Napoléon encore ignoré par la Révolution et la regardant faire, que de choses dans ce rapprochement ! »
Au lendemain du 10 août 1792, une commission du Muséum a pour mission de l’organiser. David en est nommé président l’année suivante ; une annuité de cent mille francs est allouée aux acquisitions.

Vers le Musée Napoléon
Bonaparte s’en charge pour moins cher, à condition de considérer la guerre comme des faux frais. On verra des collections arriver de Belgique après octobre 1794, d’Italie deux ans plus tard, puis d’Allemagne et d’Autriche... À cette époque, c’était les œuvres d’art qui faisaient la queue pour entrer au musée : les 27 et 28 juillet 1798, se présentaient, l’un derrière l’autre, les chevaux de Saint-Marc de Venise, l’Apollon du Belvédère, la Vénus du Capitole, le Laocoon, etc. « La Grèce les céda : Rome les a perdus, / Leur sort changea deux fois, ils ne changeront plus »…
Mais les artistes, bohèmes, imprudents squattaient toujours le Louvre. Sous le Consulat, ils avaient nom Fragonard, Carle Vernet, Hubert Robert, Lagrenée, Pajou et David, dont l’atelier occupait l’extrémité nord de la colonnade. Un jour, Napoléon passant avec Duroc rue des Orties, le long de la façade nord de la grande galerie, est tout surpris de voir encore leurs oripeaux aux fenêtres ! Il les croyait expulsés, il avait pris un arrêté en ce sens le 20 août 1801 ! Il s’indigne : « Ils finiront par brûler mes conquêtes! ». C’en est fini de la tolérance.
La tolérance, il y a des maisons pour ça, plein le Palais-Royal, devenu le palais des filles et le palais du jeu. On y a vu miser Joséphine de Beauharnais ; on y verra, après Waterloo, Blücher et les officiers alliés y perdre le tribut gagné sur le champ de bataille.
La rue des Orties n’est pas seule dans la cour du Carrousel, il y en a tout un réseau, et bordées, bien sûr, de bâtiments, dont la boutique de Fauvelet. Si, après 1815, de quinze cents tableaux conquis et exposés au Musée Napoléon, il n’en reste que deux cent soixante-dix, les constructions de la cour sont toujours là. « Ces prétendues maisons ont pour ceinture un marais du côté de la rue de Richelieu, écrit Balzac en 1846, un océan de pavés moutonnants du côté des Tuileries, de petits jardins, de baraques sinistres du côté des galeries et des steppes de pierre de taille et de démolitions du côté du vieux Louvre. »
« Lorsqu’on passe en cabriolet le long de ce demi-quartier mort, poursuit la Cousine Bette, et que le regard s’engage dans la ruelle du Doyenné, l’âme a froid, l’on se demande qui peut demeurer là ? » Une dizaine d’années plus tôt, demeuraient là, et Balzac le sait très bien, Gérard de Nerval et Théophile Gautier, Arsène Houssaye, leurs amours de passage, et Eugénie Fort et Jenny Colon, pour ne rien dire des peintres Nanteuil, Corot, Chassériau venus y peindre les décors des fêtes, Gavarni et Alphonse Karr, et tous les locataires distingués de l’impasse – il y en avait donc –, qui n’étaient « reçus qu’à condition d’amener des femmes du monde, protégées, si elles y tenaient, par des dominos et des loups ».
« Voici bientôt quarante ans que le Louvre crie par toutes les gueules de ces murs éventrés, de ces fenêtres béantes : Extirpez ces verrues de ma face ! On a sans doute reconnu l’utilité de ce coupe-gorge, et la nécessité de symboliser au cœur de Paris l’alliance intime de la misère et de la splendeur qui caractérise la reine des capitales », s’indigne encore Balzac.
Il reviendra au Second Empire de cautériser la cour du Carrousel – et d’emporter du même coup un souvenir du glorieux oncle. Déplorant, comme tant d’autres, la brutalité haussmannienne, Louis Blanc regrette, au lieu de tout ce que « la boutique de Fauvelet disait au passant », de ne plus trouver que le silence des pierres.
Il reviendra également à Napoléon III d’achever, le 14 août 1857, le « grand dessein », toujours pendant depuis Henri IV : la réunion du Louvre et des Tuileries par le nord. Au Théâtre du Palais-Royal, Offenbach remplaçait Labiche dont on avait donné ici quatre-vingt-deux pièces. La Vie parisienne y est créée le 31 octobre 1866 ; le tsar et ses deux fils viennent y applaudir l’année suivante, à l’occasion de l’Exposition universelle.
Le 4 septembre 1870, l’impératrice Eugénie, la dernière altesse a fuir l’ensemble palatial, le fait à contresens de tous ses prédécesseurs : des Tuileries, s’étant procuré la clé de la porte de communication, elle passe dans la grande galerie qu’elle remonte et, traversant successivement les salles égyptiennes puis assyriennes du Louvre, elle en sort par le guichet de Saint-Germain-l’Auxerrois. Ensuite, il n’y aura plus de Tuileries, et plus d’étranger aux beaux-arts, au Louvre, que le ministère des Finances dans l’aile nord, pendant plus de cent vingt ans et, au Pavillon de Flore, la préfecture de la Seine, le Conseil municipal, le ministère des Colonies et quelques autres jusqu’en 1964.
Au Louvre, le Salon de 1787. Gallica
Le musée, inauguré à la hâte avec guère plus de cinq cents tableaux, dans la seule grande galerie, le 10 août 1793, jour anniversaire de la chute de la royauté, ne sera maître de la totalité du Louvre qu’au bicentenaire de la Révolution. Il y aura gagné une pyramide. Sans doute parce que c’est du haut des pyramides que les siècles se contemplent.

Tous en Seine


Avant la Seine où Paris se mire, la Seine vers laquelle les façades se tournent jusqu’à en oublier, derrière elles, toute contrainte d’équerre, il y a la Seine que l’on travaille, que l’on fend, que l’on bat, que l’on mange et que l’on boit. Une Seine aux berges hérissées de pontons en dents de peigne, au bout desquels les porteurs d’eau tentent de prémunir leurs seaux de la vase du bord et, entre ces pontons, des attelages qui reculent, munis de barriques d’une capacité plus grande. Une Seine où l’on pêche, une Seine où le poisson frétille partout dans les viviers, et s’y vend. On n’imagine plus aujourd’hui la quantité de poisson consommée, qu’imposait la stricte observance des jours maigres et du Carême. La seule chambre spécialisée, des sept qui composent le Parlement de Paris, est celle de la Marée, et c’est le poisson, l’assiette fiscale sur laquelle se bâtit la ville. François Ier confirme en 1530, et pour six ans, « l’aide de 6 deniers sur le poisson vendu en la ville et faubourgs de Paris, 20 sols sur le thon blanc, maquereaux et poissons salés », accordée par son prédécesseur pour « fortification des fossés, quais de cette ville ».
En 1583, reconstitution de Hoffbauer, éd. de 1875-1882. Gallica
Les pompes élévatrices accrochées aux ponts battent le fleuve sans relâche de leurs roues à aubes, celle de la Samaritaine, au Pont-Neuf, depuis Henri IV ; celles du Grand et du Petit Moulins, aux deuxième et troisième arches en partant de la Ville, côté aval du pont Notre-Dame, depuis Louis XIV. Et les moulins à farine, amarrés dans le courant, pétrissent pareillement le flot, et aussi les bras des lavandières. « Il y avait grand vacarme de blanchisseuses, elles criaient, parlaient, chantaient du matin au soir le long du bord, et y battaient fort le linge, comme de nos jours », écrit Hugo. “Comme de nos jours“, c’est-à-dire en 1831, tandis que le passé qu’évoque Hugo est celui de 1482. « Ce n’est pas la moindre gaieté de Paris. »
Ajoutons, sur « la “nourricière Seine”, comme dit le père Du Breul », que cite Hugo, quantité de ports où abordent les bateaux avalants, qui peuvent atteindre facilement toutes les berges du « trapèze central de la Ville », tandis que les navires montants s’arrêtent à sa lisière, avant le Pont-Neuf, seuls des produits manufacturés de haute valeur, en provenance de Normandie ou de la Manche, pouvant supporter les coûts d’un halage à contre-courant.
Côté Ville, « le quai avec ses mille boutiques et ses écorcheries saignantes », ses tanneurs et teinturiers qui ne partiront pour la Bièvre qu’après 1673, et les sergents racoleurs qui les remplacent sous la Régence ; le pittoresque quai de Gesvres, entre pont Notre-Dame et Pont-au-Change, posé sur des arcades pour ne pas rétrécir le lit du fleuve, au haut duquel Rose Bertin, la modiste de Marie-Antoinette, a sa première boutique jusqu’en 1772.
Le côté Université « était le moins marchand des deux, les écoliers y faisaient plus de bruit et de foule que les artisans, et il n’y avait, à proprement parler, de quai que du pont Saint-Michel à la tour de Nesle. Le reste du bord de la Seine était tantôt une grève nue, comme au-delà des Bernardins, tantôt un entassement de maisons qui avaient le pied dans l’eau, comme entre les deux ponts ».
On n’oubliera pas les bains flottants, bains chauds ou étuves, dont on compte une dizaine à la fin du règne de Louis XVI ; et, plus tard, les bains froids ou écoles de natation qui fleurissent sous le Second Empire : Bains du Pont-Royal, Bains Henri-IV, quai du Louvre ; Bains de la Samaritaine et, pour les femmes, Bains des Fleurs, au port de l’École.

La Seine publique et le bassin royal
Le 24 mars 1722, en l'honneur du mariage espagnol de Louis XV, qui finalement n'aura pas lieu. Vue prise depuis le Louvre. Gallica
Dans cette Seine industrieuse, ce fleuve du quotidien, celui des harengères et des crocheteurs, Louis XIV a pourtant su isoler une naumachie, une scène de grand opéra, en demandant à Jules Hardouin-Mansart et Jacques-Ange Gabriel ce pont Royal inutile à la circulation, situé non dans le prolongement d’une rue, mais dans celui du palais des Tuileries, au bout du Pavillon de Flore, simple balcon au-dessus du bassin dont il trace le quatrième côté, face au Pont-Neuf, entre le Louvre, rive droite, et le collège des Quatre-Nations sur l’autre. Ici, pour le mariage prévu avec l’infante d’Espagne, lors des naissances du duc de Bourgogne ou du duc de Bretagne, dix mille lampes font de la grande galerie du Louvre l’astre même du Roi-Soleil, tandis qu’au-dessous, sur le fleuve, flottent palais allégoriques aux colonnes et portiques surchargés de tous les attributs de la mythologie, qu’entourent des musiciens sur d’autres nefs, au milieu des embrasements des feux d’artifice. D’autres jours, les remplacent joutes ou fêtes vénitiennes.
Ce « bassin du Louvre », ce « côté des Tuileries et du Pont-Royal », était pour Voltaire – qui écrit en 1751, avant la création de la place Louis-XV –, le modèle absolu, l’aune à laquelle juger les villes, l’esquisse de la perfection urbaine : si Louis XIV « avait dépensé à Paris la cinquième partie de ce qu’il en a coûté pour forcer la nature à Versailles, Paris serait, dans toute son étendue, aussi beau qu’il l’est du côté des Tuileries et du Pont-Royal, et serait devenu la plus magnifique ville de l’univers ».
 
En 1800 cette fois, vue prise depuis la rive gauche. Gallica
Paris qui gèle, Paris qui brûle 
Quand la Seine est gelée, Paris meurt, comme en ce terrible hiver qui commence en décembre 1708 et, durant près de deux mois, aura « rendu les rivières solides jusqu’à leurs embouchures », note Saint-Simon. La disette des grains, les épidémies, une température qui descend jusqu’à 21° au-dessous de zéro font plus de vingt mille victimes dans la capitale.
Et quand la Seine s’embrase, Paris brûle. Le 22 avril 1718, une femme, dont le fils a disparu noyé, abandonne au fil de l’eau, devant le couvent des Miramionnes, une planche munie d’un pain bénit et d’un cierge allumé, censé s’éteindre là où gît le corps de son enfant et lui en révéler le lieu. Sous le Petit-Pont, le cierge heurte une barque chargée de foin, les flammes montent jusqu’aux maisons de bois, le grand incendie dure trois jours et trois nuits. Le maître des pompes, Dumouriez, un ancien de chez Molière, n’y peut rien : les vingt-deux maisons du pont sont détruites. On ne les reconstruira plus.

Quand la cour était à Choisy
Qui vit à Paris a donc affaire à la Seine. Dans l’exercice ordinaire de son emploi, le jardinier du duc d’Orléans et du comte d’Artois, un Écossais, Thomas Blaikie, s’y retrouve tout naturellement, traversant Paris et ses faubourgs par deux fois en trois jours, dans un sens et dans l’autre. Le 3 octobre 1777, il prend le coche d’eau au port Saint-Paul, en compagnie d’un pépiniériste de Covent Garden, pour rejoindre avec lui la cour, à Choisy, où elle se trouve à ce moment-là. Le port Saint-Paul, entre le débouché de la rue Saint-Paul et le pont de Gramont, qui prolonge la rue du Petit-Musc sur l’île Louviers, est le terminus des coches d’eau pour Corbeil, Montereau, Nogent et Briare. C’est là qu’un peu plus tard, le jeune Bonaparte, 15 ans, débarquera, le 25 octobre 1784, arrivant de son collège de Brienne pour s’inscrire à l’École militaire.
C’est d’en face – il n’y aura plus d’île Louviers – que partira le Frédéric Moreau de L’Éducation sentimentale : « Le 15 septembre 1840, vers six heures du matin, la Ville-de-Montereau, près de partir, fumait à gros tourbillons devant le quai Saint-Bernard. »
« Des gens arrivaient hors d’haleine ; des barriques, des câbles, des corbeilles de linge gênaient la circulation ; les matelots ne répondaient à personne ; on se heurtait ; les colis montaient entre les deux tambours, et le tapage s’absorbait dans le bruissement de la vapeur, qui, s’échappant par des plaques de tôle, enveloppait tout d’une nuée blanchâtre, tandis que la cloche, à l’avant, tintait sans discontinuer. »
« Enfin le navire partit ; et les deux berges, peuplées de magasins, de chantiers et d’usines, filèrent comme deux larges rubans que l’on déroule. »
Les bateaux que croise Blaikie sur ce tronçon de la Seine sont, pour l’essentiel, des avalants, portés par le courant, chargés des bois du Morvan, des blés de la Brie, des vins de Bourgogne, de charbon de bois ; souvent des « sapines » ou « sapinières » à usage unique, que les « déchireurs » vont démonter sur la berge pour en faire du bois de charpente. Quand les mariniers sont montés à bord pour les piloter dans la traversée de la ville, rendue difficile par une infinité d’obstacles et de forts courants entre des berges rétrécies, la première chose qu’ils voient en abordant Paris, et que Blaikie vient de laisser dans son dos, c’est « après le Sérail, le bâtiment du monde le mieux situé » : l’hôtel de Bretonvilliers qui, avec l’hôtel Lambert, forme la proue sculptée de l’île Saint-Louis au-dessus du fleuve.
En 1867, les bains. Hoffbauer. Gallica
Puis, au pas du cheval sur le chemin de halage, tirant le coche d’eau, c’est, à gauche, la forteresse imposante de la Bastille et, à droite, devant l’abbaye de Saint-Victor, le quai Saint-Bernard, où Henri IV et son fils, le futur Louis XIII, se baignaient nus, et où les hommes avaient continué de le faire à la grande satisfaction des dames. « Tout le monde connaît cette longue levée qui borne et qui resserre le lit de la Seine, du côté où elle entre à Paris avec la Marne, qu’elle vient de recevoir : les hommes s’y baignent au pied pendant les chaleurs de la canicule ; on les voit de fort près se jeter dans l’eau ; on les en voit sortir : c’est un amusement. Quand cette saison n’est pas venue, les femmes de la ville ne s’y promènent pas encore ; et quand elle est passée, elles ne s’y promènent plus », écrivait ironiquement La Bruyère, dans ses Caractères, en 1688.
La bête de somme tire maintenant au milieu des empilements de pierres du port au Plâtre. La Rapée est déjà « fameuse pour préparer le poisson en ce qu’on appelle “matelotes” ». Des barques toilées assurent la traversée vers l’énorme ensemble de l’Hôpital général ; bientôt, la patache d’octroi complètera, sur le fleuve, le mur des Fermiers généraux. Les joutes des mariniers, que Raguenet nous a montrées devant la Cité, auront alors lieu ici et, un peu avant 1830, le canotage bruyant, tandis que son pendant sélect s’organise dans la Société des régates et le Club des canotiers qui, sous le Second Empire, regrouperont quelque six mille passionnés, du côté de Charenton et, de l’autre côté de Paris, d’Asnières.
Derrière les chantiers de bois, s’étendent les domaines de La Croix, du Petit-Château de Bercy, du Pâté-Pâris, puis l’immense étendue du château de Bercy. Les vins viendront à partir du Premier Empire et, avec eux, un surcroît de canotiers et de guinguettes, dont celle de Jullien qui, quand le quai sera gravement endommagé par la débâcle des glaces, en janvier 1880, ira ouvrir sur l’île Fanac, à Joinville-le-Pont, le restaurant décrit par Zola dans Au Bonheur des dames.
Sur l’autre rive, passé l’abri semi-circulaire de la gare d’eau entamée en 1764 et abandonnée, ce sont, partout dans les champs, de grandes roues qui servent à extraire les pierres des carrières profondément souterraines d’Ivry, Gentilly, Montrouge, Arcueil et Villejuif.

À l’ouest, le Point du Jour !
Deux jours plus tard, le samedi 5 octobre 1777, Thomas Blaikie rembarque à bord d’un coche d’eau, avalant cette fois, au pont Royal, avec le même Mr. Hairs et le jardinier allemand de Monceau, M. Ettingshaussen. De ce même embarcadère, à partir de 1826, de petits bateaux à vapeur effectueront le premier service régulier reliant, pendant la belle saison, Paris à Saint-Cloud. Blaikie descend la Seine jusqu’au pont de Sèvres, où il prendra une voiture pour Versailles.
Ici, le trafic est moins dense : la remontée du courant étant particulièrement épuisante, les bateaux ne vont pas au-delà du port de l’École. Mais il faut déjà, pour l’atteindre, passer le pont Royal et, dans ce sens, les mariniers n’ont pas seulement à piloter les bateaux et à guider leur accostage, les avaleurs de nefs, ou maîtres des ponts, doivent encore les tirer du haut du tablier, le chemin de halage se trouvant souvent interrompu.
Sur l’autre rive, le port de la Grenouillère, sous le quai ombragé entrepris par Charles Boucher d’Orsay, prévôt des marchands, est rempli de bois flotté qui a traversé tout Paris. Le coche d’eau longe le quai des Tuileries, et la place Louis-XV. On trouvera amarrée en face, sous Napoléon III, l’École impériale de natation, « ses 350 cabinets et ses 16 salles, son vaste divan et ses salles de cafés ». Passés les Invalides, on arrive très vite à l’île des Cygnes, qui épouse la courbe de la rive gauche jusqu’à la hauteur du château de Grenelle. Entre cette île et la berge, bien plus d’un millier de cadavres étaient venus s’agglutiner lors de la Saint-Barthélemy, ceux des protestants jetés à la Seine. Ils avaient été inhumés sur place, et Louis XIV avait fait vivre là, plus tard, des cygnes amenés de Scandinavie.
Quand Blaikie la croise, l’île est spécialisée dans la fabrication de l’huile, extraite de la cuisson des tripes, destinée aux réverbères à miroirs de métal qui, depuis quelques années seulement, ont remplacé au long des rues les lanternes à chandelles. Le lieudit Gros-Caillou, plus bas, est connu pour des mijotages plus appétissants, ceux du ragoût de poissons au vin. « Ce lieu peuplé de guinguettes, écrit Mercier, est sur le bord de la rivière, au-dessous des Invalides. Là, on mange des matelottes, objet définitif et chéri des gageures parisiennes. Une bonne matelotte coûte un louis d’or ; mais c’est un manger délicieux, quand elle n’est pas manquée. Les cuisiniers les plus fameux baissent pavillon devant tel marinier qui fait mélanger et apprêter la carpe, l’anguille et le goujon. Ils cèdent ce jour-là leur emploi à la main grossière qui manie l’aviron. Les cuisiniers ont beau être jaloux ; ils accommodent les autres plats, excepté la matelotte : ainsi l’ordonne tout maître friand ou connaisseur. »
Il y aura ici, dix ans après le passage de Blaikie, la seconde paire de pompes à feu des frères Périer, en aval de l’égout des Invalides ! Et l’on apercevra derrière, en 1841, la tour de 42 mètres, élevée au milieu de la place de Breteuil, qui sert de château d’eau au puits artésien de Grenelle, dont le débit est d’un million de litres par jour.
En 1867 toujours, les lavandières, devant la même place de l'Hôtel de Ville qu'en 1583. Hoffbauer. Gallica
Mais au moment où son coche d’eau atteint l’extrémité du quai de la Conférence, les frères Périer sont seulement en train de créer leur Compagnie des eaux de Paris et de prévoir ici l’installation de « pompes à feu », c’est-à-dire à vapeur, pour élever l’eau de la Seine vers des réservoirs situés sur la colline de Chaillot et, de là, la redistribuer chez les particuliers.
La grand-route de Paris à Versailles passe ici au pied de la Savonnerie, la manufacture d’où sortit l’essentiel des tapis du Louvre, de Versailles, de Trianon et de Marly, puis, sur le bord escarpé du fleuve, arrive le couvent de la Visitation-Sainte-Marie, qui descend jusqu’à la route de la Reine, permettant aux recluses d’y voir passer de brillants équipages. Enfin, aussi contigu au monastère des femmes que le permet la règle, ce qui signifie deux murs de séparation, le couvent des Bons-Hommes ou minimes de Chaillot s’étage, lui aussi, presque jusqu’au sommet du coteau. À son extrémité sud-ouest, la patache d’octroi dite de la Conférence viendra matérialiser, sur le fleuve, la barrière des Fermiers généraux comme, de l’autre côté de Paris, son homologue de la Rapée.
À gauche, l’École militaire se prolonge jusqu’au fleuve « d’un vaste terre-plein enclos » appelé Champ-de-Mars. Puis vient la « belle plaine de Grenelle ». En face, Passy a succédé à Chaillot, avec son établissement thermal, au bord du quai, « supérieur à Spa et à Forges-les-Eaux », mais plus animé l’été qu’en ce début d’octobre. C’est à son appontement qu’une litière, qu’accompagne Thomas Jefferson, amènera Benjamin Franklin, malade, de l’hôtel de Valentinois, afin de l’y faire s’embarquer pour Le Havre et les États-Unis. La Seine va jusque là : sous le Second Empire, des lignes régulières de vapeurs partiront du quai du Louvre pour Rouen, Le Havre et l’Angleterre.
Enfin, c’est le petit village appelé Point du Jour. À compter de l’Exposition universelle de 1867, il sera une station importante et l’un des garages des « bateaux-mouches » parisiens qui, de Suresnes à Charenton, sur quarante kilomètres et avec quarante-sept escales, vont transporter annuellement de dix à vingt millions de Parisiens laborieux jusqu’en 1934. Laborieux, il leur en coûte dix centimes les douze kilomètres, mais oisifs, le dimanche, le double, quand c’est aux guinguettes du Point du Jour et d’ailleurs qu’ils se rendent. Martin Nadaud évoque le sujet, contre lequel « la population se montre pleine d’une juste colère », à la Chambre des députés, en 1876, et Léo Claretie vingt ans plus tard encore : « Vous imposez la joie et la santé populaires ! ».
Ensuite, Blaikie ne verra plus, fermant la plaine plate au nord, que le mur du parc du bois de Boulogne.
Le métro a fini par tuer le bateau-mouche, mais, dernier écho de la période du transport fluvial populaire, c’est encore quai du Louvre que l’on embarque pour la « Fête de l’Humanité », et Garches, en 1938. Dix ans plus tard, et après la guerre, la Seine est devenue officielle : la préfecture de police se dote d’une vedette de prestige, et le Conseil municipal traite ses hôtes de marque à l’hôtel Lauzun, dans l’île Saint-Louis. Le samedi 15 mai 1948, pour la première fois, le préfet de police et Pierre de Gaulle, président du Conseil municipal depuis huit mois et frère du Général, accueillent à l’embarcadère d’Iéna la princesse Élisabeth d’Angleterre et le duc d’Édimbourg et, en dépit du temps orageux qui menace, leur font remonter la Seine jusqu’à l’île Saint-Louis au milieu d’une foule énorme et enthousiaste, massée sur les deux rives – par prudence, la police a fait évacuer les ponts.
Le 25 mai 1950, le président de la République et Mme Vincent Auriol accompagnent sur la Seine la reine Juliana et le prince des Pays-Bas. Cette fois, la Préfecture a fait le vide sur le parcours fluvial. À l’escale de l’Hôtel de Ville, il y a néanmoins beaucoup de monde pour saluer les souverains. Du coup, bousculant l’itinéraire prévu, le préfet fait faire à la vedette le tour des îles, et passer la reine sous des ponts ouverts au public comptant sur l’effet de surprise pour déjouer un geste de malveillance toujours possible.
Ensuite, les voies sur berges auront, en dépit de bien des défauts, cet effet paradoxal de revivifier la Seine d’usage quotidien perdue depuis les bateaux-mouches de ligne, et d’offrir à chacun, principalement la nuit et à quelques heures creuses du jour, les deux plus fabuleux travellings latéraux du monde, que l’Unesco a inscrits au Patrimoine de l’humanité. Tandis que les opérations Paris-Plage ramènent la familiarité avec un fleuve qui n’était plus que l’instrument technique du transport des matières pondéreuses.

Molière, Racine, Boileau et les melons d'Auteuil

L'occasion de ce parcours a été une balade pour la librairie Fontaine Auteuil, 41 rue d'Auteuil.


40, rue d’Auteuil, auberge du Mouton Blanc. Molière loue un appartement à Auteuil cinq ou six années durant, vers 1667, au coin rue d’Auteuil / av. Théophile Gautier ; Racine est un temps presque en face, dans l’enclos Ternaux (un château de la fin du 17e siècle que le manufacturier Nicolas Ternaux n’acquerra qu’en 1804), et le cabaret du Mouton-Blanc le lieu où les rejoignent les non-résidents quand ils ne logent pas chez l’un ou l’autre ; le tout dans le mouchoir de poche de la Grande-Rue, aujourd’hui d’Auteuil. Racine (29 ans) y teste ses Plaideurs (1668) sur Ninon de Lenclos (48 ans) et la Champmeslé (26 ans) ; Molière (46 ans) y écrit son Amphytrion (1668). Mais les deux hommes, brouillés depuis 3 ans, n’y sont pas ensemble.

43-47, rue d’Auteuil : Vestiges de l'Hôtel Antier ou de Verrières. L’Hôtel Antier, dit aussi “des Demoiselles de Verrières“, fut construit juste après la mort de Boileau (qui s’éteignit en 1711) pour une cantatrice de l’Opéra âgée de 23 ans, Mademoiselle Antier [1687-1747. Elle chantera durant 30 ans à l’Académie Royale de Musique, y créera, de Rameau, Hippolyte et Aricie, Castor et Pollux], qui y reçut le Tout-Paris des Arts et de la Finance. On parla longtemps de la fête qu’elle y donna en 1744 pour la convalescence du Roi Louis XV. Un fermier général, M. d’Épinay, acheta ce joyau et l’offrit à deux sœurs, Marie et Geneviève Rainteau, anciennes actrices de la troupe théâtrale du Maréchal de Saxe, qui l’occupèrent de 1750 à 1767. Marie, maîtresse officielle du Maréchal de Saxe, avait ajouté alors à son nom celui de Verrières.
Dans le parc de l’Hôtel, Marie et Geneviève firent édifier un théâtre de 400 places - aujourd’hui disparu - relié à la maison d’habitation par un souterrain et l’on y joua, reflet de la licence du logis, de nombreuses pièces interdites dans les théâtres publics : Les surprises de l’amour de Marivaux, La partie de chasse de Henri IV  de Collé, Camille et Constance du poète Colardeau. Les Demoiselles de Verrières étaient également adorées par les villageois qu’elles conviaient à leurs fêtes champêtres.
Marie eut une fille du Maréchal de Saxe, Marie-Aurore, grand-mère de George Sand. Dans les années 1750, durant la décennie où M. d’Épinay, l’amant de Marie, est Fermier général, les demoiselles de Verrières possèdent également un hôtel à la Chaussée d’Antin, dont celui d’Auteuil n’est que la maison de campagne. Leur salle de spectacle, très grande pour un théâtre particulier, d’une belle hauteur et très richement décorée ne compte « pas moins de sept loges en baldaquin, d’un dessin élégant et tendues de riches étoffes », sans compter, comme il est de règle chez les courtisanes, « un certain nombre de loges grillées qui permettaient aux femmes de qualité d’assister au spectacle sans être vues ». Aurore, la fille que Marie a eue du maréchal de Saxe, et qui sera donc la grand-mère de la future George Sand, « ne restait pas simple spectatrice de ces représentations théâtrales : non seulement elle figurait toujours avec succès dans les pièces que l’on représentait sur le théâtre de sa mère, mais elle jouait encore dans des opéras comiques qui, souvent, alternaient avec les comédies. Elle avait une voix magnifique qu’elle maniait à ravir ». On la verra tenir le rôle de Colette dans le Devin de village, et elle fera ici tous les principaux rôles des opéras de Grétry et des pièces de Sedaine.
L’Hôtel Antier fut vendu à un certain M. de Rouhault en 1767 et de nombreux propriétaires se succédèrent ensuite. Le parc fut grandement mutilé par le percement des rues adjacentes. Il reste de cet ensemble, qui fut l’un des joyaux du quartier d’Auteuil, la façade restaurée sur le jardin.
En 1784 et 1785 [Benjamin Franklin est encore l’ambassadeur en titre et Thomas Jefferson vient d’arriver], John Adams en poste à l’Ambassade américaine à Paris, et futur second Président des Etats-Unis (1797-1801), a résidé avec sa famille et son fils, John Quincy Adams (sixième Président des Etats-Unis, 1825-1829) dans cet Hôtel.
Eugène de Rothschild céda l’Hôtel en 1954 à Total, Compagnie Française des Pétroles, qui l’a enclavé dans des immeubles de bureaux et a amputé son parc. La façade sur la rue d'Auteuil, en retrait au fond d'une cour encadrée par deux ailes rajoutées, a été refaite récemment dans le même style.
En 1993, le CNRS y installe son nouveau Siège. La façade donnant sur le parc est encadrée de deux pavillons circulaires. Ses deux étages et son attique sont séparés par un large entablement. Le fronton arrondi est décoré d'un cartouche représentant une jeune femme (peut-être Mlle Antier). Au-dessus de l'attique un groupe en terre cuite surmonte la façade : deux amours accoudés à un cartouche et liés par des guirlandes. Subsiste également de cette époque quelques éléments décoratifs, comme le bassin rond, avec son jet jaillissant de tritons sculptés, et des boiseries.

2bis, rue Michel-Ange, PLU : Ancienne sous-station électrique d'Auteuil construite en 1912 par l'architecte Paul Friesé. La façade est composée autour d'une triple arcature métallique qu'encadrent deux travées et une galerie traitées avec soin en briques ocres et éclairées par des baies en plein cintre. La symétrie parfaite de l'ensemble n'est pas sans évoquer la rationalité d'un édifice à vocation industrielle. Elle est représentative du modèle élaboré par Friesé ici pour l'alimentation électrique du réseau métropolitain en plein développement. Le sous-sol était réservé aux câbles et cellules d'arrivées, au rez-de-chaussée, se trouvaient les groupes moteurs-générateurs, les transformateurs et les ventilateurs, en étages les accumulateurs. La nécessité de la ventilation explique les grandes fenêtres en façade; mais si les premières sous-stations réalisées par Friesé affirmaient franchement leur parti industriel, elles se sont "habillées" au fil des ans comme pour cette réalisation tardive de motifs plus conventionnels.

Le salon de Mme Helvétius était 59, rue d’Auteuil ; veuve, elle avait racheté la maison du pastelliste Quentin de La Tour en 1772, et elle reçut là jusqu’en 1800, Condillac, Condorcet, Diderot, puis Benjamin Franklin, le voisin de Passy, qui y amènera Thomas Jefferson, au milieu d’une vingtaine de chats angora. 70 ans après Antoine, le jardinier de Boileau, Thomas Blaikie, l'horticulteur écossais qui refait à l’anglaise , pour le comte d’Artois, le parc de Bagatelle, apporte à l’occasion quelques arrangements au jardin de l’hôtesse des Idéologues du cercle d’Auteuil. Il a ainsi l’occasion, « toujours en compagnie de ces gens de génie », de dîner « avec le docteur Franklin qui est ici comme ambassadeur américain, un homme très ordinaire ».

Villa Montmorency. La comtesse de Boufflers avait été la « Minerve savante », « l’Idole » du Temple, du temps de sa liaison avec le prince de Conti et jusqu’à la mort de celui-ci. Un tableau de Michel Barthélemy Olivier montrait, en 1766, l’un de ces thés à l’anglaise dont la maison était coutumière où les dames, se passant de domestiques, faisaient elles-mêmes le service. Les Goncourt, dans La Femme au 18e siècle, réussissent à en nommer tous les personnages. « Cette charmante femme au bonnet blanc et rose, au fichu blanc, à la robe d’un rose vif, au tablier à bavette de tulle uni mettant sur le rose la trame blanche d’une rosée, cette jolie servante qui sert de ce plat posé sur ce réchaud, s’appelle la comtesse de Boufflers. »
A compter de 1773, elle donne à souper à Auteuil, trois fois par semaine, aux anciens de la société du Temple
« Le jardin de Mme Boufflers », pouvait écrire l’Almanach du voyageur à Paris, en 1787 – on n’avait pas alors la même conception de la propriété privée et tous les domaines étaient ouverts aux gens du même monde –, « à Auteuil, traité dans le genre pittoresque, est remarquable par sa vaste étendue et son caractère de simplicité. On n’y rencontre ni rivière ni pont, ni aucun de ces petits monuments élevés à grands frais, et souvent trop multipliés dans un local serré ; mais on y jouit de la belle nature : on y a tiré parti de la disposition du terrain, profité des sites intéressants qu’il présentait, et on en a fait un lieu charmant ». De la terrasse, la vue s’étendait sur tout Paris, « les tours et dômes de Notre-Dame, de Saint-Sulpice, des Invalides et du Val-de-Grâce ».
Face à l'entrée de la Villa Montmorency
En 1860, sur le parc et le château de Boufflers, qu’a achetés Émile Pereire pour y faire passer le chemin de fer de ceinture, la « villa Montmorency » s’ouvre par un portail monumental où quatre cariatides supportent un linteau affichant le nom de la résidence. Une cinquantaine de maisons, aux occupants souvent anglais, et aussi souvent bâties de brique balnéaire façon Trouville, Dinard ou Arcachon – toujours ce côté station estivale d’Auteuil –, sont déjà dressées sur la pente, autour d’un rond-point orné d’une fontaine. (On peut l’apercevoir depuis le bd de Montmorency, à la hauteur du n°71)

67, bd de Montmorency. C’est dans une maison louis-philipparde que les Goncourt emménagent le 19 septembre 1868, six semaines après l’avoir achetée. Au rez-de-chaussée, un vestibule, la cuisine, la salle à manger ainsi qu’un grand et un petit salon. Le 1er étage est celui d’Edmond : bureau, chambre, salle de bains, cabinet dit « de l’Extrême-Orient ». Le 2e est à Jules, avec sa chambre et deux petites pièces inoccupées.
Jules n’aura pas trouvé le calme dans la maison d’Auteuil, gêné par les enfants des voisins et par le train de la Petite Ceinture ; il s’y éteint le 20 juin 1870 ; il n’a pas quarante ans.
Les droits d'auteur de la réédition d’En 18..., ce livre qui avait été éclipsé par le coup d’Etat, permettent à Edmond de faire aménager par Frantz Jourdain, au deuxième étage de la maison d’Auteuil, ce « Grenier » qui ressemble à « une des plus riches huttes de l’Exposition universelle », à en croire Jules Renard.
Les Daudet viennent, en avant-première, visiter ce Grenier, qui ne sera inauguré que le dimanche 1er février 1885. Les rencontres dominicales y seront désormais rituelles pour les dix ans à venir, à l’exception des mois d'été. A Auteuil, Edmond fait planter dans le jardin une quarantaine de pivoines envoyées du Japon par Hayashi, collectionneur et marchand d'art qu’il a rencontré à l’Exposition universelle de 1878. Le 28 juin 1896, dernier “Grenier“ ; Edmond s’éteint trois semaines plus tard, le 17 juillet, à Champrosay.
La Ville de Paris s'en est portée acquéreur en 1938 afin d'y perpétuer la mémoire de ses occupants.

Pour la Noël 1904, André Gide emménage dans la villa Montmorency, 38 avenue des Sycomores. Il rongeait son frein depuis des mois - « J’attends de cette maison ma force de travail, mon génie. Déjà tout mon espoir y habite », écrivait-il dans son Journal du 17 mai. Cocteau décrit la maison que Gide a fait construire comme une « maison symbolique, où les fenêtres ne regardent pas en face. A l’intérieur, des couloirs, des escaliers s’entrecroisent, se contredisent. » Dès l’entrée, un escalier grimpe ainsi autour des quatre murs jusqu’en haut, et ne dessert pas pour autant toute la maison. Dans ce hall, l’Hommage à Cézanne, de Maurice Denis, qui dépeint, dans la galerie d’Ambroise Vollard, autour d’un tableau de Cézanne, à gauche Redon, Vuillard, Mellerio, le critique d’art, Vollard et Denis lui-même et, à droite, Seruzier, Ranson, Roussel, Bonnard et Marthe Meurier devenue Mme Maurice Denis.
Dans le grand salon de Gide, René Piot peindra autour de la cheminée, cinq ans plus tard, une immense fresque  représentant des groupes de danseuses au milieu de papillons. Mais Gide donne lecture de ses manuscrits à ses amis dans sa bibliothèque, depuis un pupitre surélevé de quelques marches, dans cette salle comme une église, montant jusqu’à la charpente, avec ses petites fenêtre placées tout en haut du mur, sous le toit. Derrière le lutrin, la porte menant à son cabinet de travail comme à la sacristie : une toute petite pièce avec un fauteuil et un bureau encastré dans le mur.

- Bout en impasse de la rue Pierre Guérin ; Le Jardin d'Enfants des Nations Unies a été fondé en 1951 par un groupe de parents de différentes nationalités travaillant à l'UNESCO; il est ouvert à tous. Ce Jardin d'Enfants se trouve aujourd'hui 40 rue Pierre Guérin dans les locaux de l'ancienne "Petite École" crée en 1915 par Madame Alice Hertz. Elle en avait fait une préfiguration, dès le début de la guerre, à Morgat (Bretagne) où elle s’était repliée avec la famille de son mari, qui lui écrivait, le 1er octobre 1914 :
« Chère Alice,
[...]
Je suis bien content que ton petit jardin d'enfants familial marche si bien et te donne à toi comme aux chers petits de grandes joies. Que n'ai-je été ton élève, je me le dis bien souvent ici--car, pour être un bon soldat, il faudrait avoir tous les sens aiguisés et tous les muscles dispos. Je pense souvent à ton beau projet qui devait se réaliser ces jours-ci et qui m'intéressait passionnément. Cela m'apparaît plus nécessaire que jamais. Après la guerre, il faudra tout reprendre par la base et la base après la procréation de beaux êtres sains, c'est leur première éducation. Chère femme, emmagasine des forces, ne t'use pas trop, tâche d'être aussi insouciante que possible, de vivre au jour le jour, de ne pas trop chercher à comprendre, d'avoir une confiance soumise dans le temps qui travaille pour nous, dans la sagacité de nos chefs, et dans la bravoure des soldats de France et d'Angleterre. Garde-toi pour l'heure où, comme tu dis, il faudra se mettre à rebâtir. »
Dans une réponse datée du 16 décembre 1914, Alice réfléchissait à la possibilité de louer un appartement avec un superbe jardin qu'elle avait vu en passant rue des Vignes et d'y fonder un authentique jardin d'enfants. Elle établira finalement ce jardin rue Pierre Guérin. Depuis 1910, elle donnait des cours de formation de jardinières d’enfant, inspirés par les idées du pédagogue allemand Friedrich Froebel, au collège Sévigné ; elle y poursuivra son enseignement jusqu’en 1927. Léon Eyrolles, éditeur et libraire de l’enseignement technique, qui avait épousé la sœur de Robert Hertz, était membre du conseil d’administration du collège Sévigné. Voir Un ethnologue dans les tranchées: Lettres de Robert Hertz à sa femme Alice CNRS Editions, Paris 2002.

1bis, rue Raffet, PLU : Pavillon à pans de bois percé de grandes baies vitrées sur cour arborée abritant l'ancien atelier du sculpteur Maurice Calka. A échappé à la démolition dont le menaçait un immeuble de standing  Les deux ateliers de la rue Raffet étaient à l'origine occupés par le sculpteur Paul-Albert Bartholomé (1848-1928) qui les fit installer et y travailla jusqu'à sa mort en 1928. Il y conçut, notamment, son œuvre la plus connue, le monument d'accueil du cimetière du Père-Lachaise. Son meilleur ami, Edgar Degas y séjourna souvent, sa dernière photo y fût d'ailleurs prise. A partir des années 50 le bâtiment accueillit deux locataires distincts : l'architecte Bernard de La Tour d'Auvergne et le sculpteur Maurice Calka. Bernard de La Tour d'Auvergne y travailla jusqu'à sa mort au milieu des années 70. Le second atelier, celui de Maurice Calka, est resté en activité jusqu’à son décès en 1999. [Maurice Calka, sculpteur 1921 – 1999 Premier Grand prix de Rome, il aura vu de son vivant deux de ses œuvres acquérir une notoriété mondiale. La première est construite en Pierre, à Addis-Abeba (Ethiopie) et mesure dix mètres de haut. Il s'agit de la statue du Lion de Judée, commandée par l'Empereur Hailé Sélassié, qui y voyait l'occasion d'exprimer une vision de l'Afrique entrant dans l'ère moderne (1955). Cette sculpture, à la silhouette aisément identifiable, devint par la suite un symbole culturel de l'afro-centrisme. La seconde œuvre est un bureau en plastique moulé - semblable à un galet poli et réalisé à la fin des années soixante - en petite série. Ce meuble préfigurera le design des objets de toute la décennie suivante. Il a été répertorié dans de nombreuses publications et expositions.] A cette date, décision fût prise de lui rendre hommage en laissant pour la première fois son atelier accessible au public.

3-7, rue Raffet, PLU : Immeubles de rapport en brique et pierre de taille construits par l'architecte Charles Plumet en 1929. Très belles portes conservées de style Art Déco.

24, rue Jasmin, PLU : Immeuble de logements construit par les architectes Pol Abraham et Paul Sinoir en 1922 et devenu par la suite une annexe à usage de pensionnat du collège de Montmorency. Il est caractéristique des débuts du Mouvement Moderne par le jeu géométrique et répétitif de ses trois bow-windows triangulaires. La proximité immédiate du collège de Montmorency, réalisé en 1931 par Pol Abraham permet de juger de l'évolution de l'architecte et de la radicalisation des théories modernistes et fonctionnalistes intervenue entretemps. [Abraham fait partie des principaux représentants du Mouvement Moderne à Paris où il ouvre sa première agence en 1923. Elève de Pascal à l'école des Beaux-Arts, dont il sort diplômé en 1920, il soutient en 1933 sa thèse : "Viollet-le-Duc et le rationalisme médiéval", et est nommé la même année inspecteur général de l'enseignement technique. On les retrouvera 8-10, rue Leconte de Lisle, dans une réalisation de 2 maisons individuelles, en 1924-25, inspirées de l'architecture belge]

22 bis, rue Jasmin, angle et 15, rue Henri Heine, PLU : Collège Montmorency de style fonctionnaliste construit par l'architecte Pol Abraham en 1931. Le collège de Montmorency était destiné à accueillir de jeunes Américaines soucieuses de poursuivre leurs études à Paris. Le programme prévoyait des bureaux, quatre salles de cours, un salon-bibliothèque-théâtre en saillie au deuxième étage, dix-huit chambres, une infirmerie, un laboratoire, et des pièces pour le personnel. La façade laissant apparent le béton armé, l'absence de tout ornement, la rigidité des formes renvoyant aux fonctions font de cette réalisation un manifeste moderniste. Il héberge actuellement une agence d'architecture.

18, rue Henri Heine, PLU : Immeuble de rapport construit par l'architecte Hector Guimard en 1925-1926. Il peut-être être considéré comme le chef-d'œuvre de la dernière période créatrice de Guimard. La façade est en brique et pierre de taille et comprend trois travées symétriques organisées autour d'un bow-window central en pierre de taille. Guimard abandonne définitivement l'ornementation Art Nouveau pour un style plus épuré, proposant ainsi une vision très personnelle de l'Art Déco. A l'intérieur, il réussit à recréer un exceptionnel mur de pavé de verre séparant les deux escaliers comme au Castel Béranger.

21, rue Jasmin et angle 8-12, Henri Heine, PLU : Bureau des Postes et Télécommunications construit en 1913 par l'architecte Paul Guadet. Le béton est recouvert de briques bicolores et enrichi d'un discret décor de mosaïques et de céramique, dont un beau portail d'entrée. Guadet a ouvert son bâtiment avec de grandes fenêtres pour permettre l'éclairage maximal des téléphonistes. Le bâtiment repose sur un socle en pierre et les grandes fenêtres sont coupées par des meneaux. Ceux-ci sont en béton armé égayé de cabochons de céramique. Le remplissage est en briques, disposées le plus souvent trois par trois en carrés alternés, et interposés de lits horizontaux. Le portail est un beau morceau d'architecture en céramique.

Angle rue / square Jasmin, 1906
3, square Jasmin, PLU : Hôtel standardisé réalisé par l'architecte Hector Guimard en 1921-1922. Guimard avait conçu ce modèle de maisons standardisé pour la Société générale de Constructions Modernes et il était prévu que toute l'impasse soit ainsi lotie. Sur une structure simple, dont le caractère industriel transparaît dans l'aspect "strié" de chaque élément, le décor reste fidèle à l'Art Nouveau, tant dans les quelques éléments sculptés que dans l'utilisation des fontes Guimard. Elle a fait l'objet d'une surélévation et de réaménagements récents.

11, square Jasmin, PLU : Immeuble de rapport construit par l'architecte Jacques Rivet en 1955. La façade est découpée en damiers rigoureusement séparés par la structure apparente des murs et planchers en béton. Elle produit un effet géométrique répétitif "à la Mondrian". La composition plastique rigoureuse de ce plan manifeste l'influence qu'exerce encore le mouvement moderne sur l'architecture des années 50.

L'immeuble Houyvet
120, av. Mozart, PLU : Immeuble Houyvet conçu en 1924 et réalisé en 1927 par Hector Guimard. Cet immeuble de rapport composé d'appartements meublés et commandité par l'industriel Michel Houyvet est caractéristique de la période tardive de Guimard. Placé à proximité immédiate de l'Hôtel Guimard du n°122, il témoigne de l'évolution profonde de son style. Il doit être rapproché dans la production de l'architecte de l'immeuble de la rue Greuze daté de 1928. Les ornements ont totalement disparu en façade, la ligne droite devient majoritaire. Les seules animations viennent des contrastes créés entre les zones de brique et de pierre.

122 avenue Mozart, l'Hôtel Guimard construit en 1909. En 1912, Guimard, se mariant, construit pour lui sur une parcelle triangulaire : l’agence est au rez-de-chaussée, l’atelier de peinture de son épouse, Adeline Oppenheim, sous le toit.

29, rue d’Auteuil, 3, rue Boileau : extension de Jean-Baptiste Say, 1997, P. de Turenne

Flaubert, écrivant à Bouilhet qui en revient : « Il me semble que tu as passé à Auteuil un vrai dimanche d’antan, tant par l’entourage des gens que par les lieux en eux-mêmes. L’ombre de Boileau planait à l’entour ; les anneaux de sa perruque moutonnaient sur le paysage et les feuilles, dans le jardin, s’entrechoquaient comme des mains qui applaudissent ».

34, rue Boileau, PLU : Hôtel Roszé construit en 1891 et première œuvre subsistante de l'architecte Hector Guimard. Il a été réalisé pour Camille Roszé, représentant de fabriques de gants de peaux et corsets. "Dans cette modeste villa à l'italienne, à peine visible derrière son rempart de glycines, Guimard a déjà fait œuvre totale, y compris le dessin du jardin, des vitrages, des tentures et des modèles des céramiques de la façade exécutées par Emile Muller"

n° 38, Hameau Boileau. C’est là que régna Antoine (Riquié), le jardinier de Boileau, très habile dans l’art de soigner pêchers et abricotiers, et très bon joueur de quilles, immortalisé par des vers dont on ne cite ici que quelques-uns (pour le reste cliquez sur le lien):
« Laborieux valet du plus commode maître
Qui pour te rendre heureux ici-bas pouvait naître,
Antoine, gouverneur de mon jardin d'Auteuil,
Qui diriges chez moi l'if et le chèvrefeuille,
Et sur mes espaliers, industrieux génie,
Sais si bien exercer l'art de La Quintinie ;
Ô ! que de mon esprit triste et mal ordonné,
Ainsi que de ce champ par toi si bien orné.
Ne puis-je faire ôter les ronces, les épines,
Et des défauts sans nombre arracher les racines !
Mais parle : raisonnons. Quand, du matin au soir,
Chez moi poussant la bêche, ou portant l'arrosoir,
Tu fais d'un sable aride une terre fertile,
Et rends tout mon jardin à tes lois si docile ;
Que dis-tu de m'y voir rêveur, capricieux,
Tantôt baissant le front, tantôt levant les yeux,
De paroles dans l'air par élans envolées,
Effrayer les oiseaux perchés dans mes allées ?
(…)
Mais je vois, sur ce début de prône,
Que ta bouche déjà s'ouvre large d'une aune,
Et que, les yeux fermés, tu baisses le menton.
Ma foi, le plus sûr est de finir ce sermon.
Aussi bien j'aperçois ces melons qui t'attendent,
Et ces fleurs qui là-bas entre elles se demandent,
S'il est fête au village, et pour quel saint nouveau,
On les laisse aujourd'hui si longtemps manquer d'eau. »

La propriété qui avait été celle de Boileau, de 1685 [il l’avait achetée, le 10 août, 10 000 livres] à 1709 [Racine l’a fréquentée jusqu’en 1699, Mme Racine aussi, et leurs 7 enfants], est passée ensuite à Claude Deshais-Gendron (1663-1750). Celui-ci s’est formé à Montpellier, il a vite acquis une grande réputation, il a été l’auteur, en 1700, d'un traité consacré aux recherches sur la nature et la guérison des cancers ; il est devenu, après 1715, médecin et chirurgien du régent, le duc d'Orléans. Il fera fortune en tant qu'ophtalmologiste. Ses qualités humaines et sa culture l’ont lié aux hommes de science et de lettres de l'époque, dont le poète Boileau avant Voltaire. C'est dans la maison qui a appartenu à Boileau, à Auteuil, qu'il se retire, et qu'il reçoit savants, ambassadeurs et personnes influentes. Antoine Riquié en est resté le jardinier ; il mourra à 95 ans, le 3 octobre 1749. Gendron décèdera en 1750.
La propriété de Boileau sera la première lotie à Auteuil. Les quatre hectares que bichonnait Antoine et qui appartinrent ensuite à Hubert Robert, ont été rachetés par l'imprimeur Rose-Joseph Lemercier, conseillé par l'architecte Louis-Charles-Théodore Charpentier, également créateur, à Auteuil, de la villa Montmorency comme du hameau de Boulainvilliers, sur les dépendances du château de Passy. Il livre dès 1842 des parcelles construites, ou constructibles avec servitudes, dans un jardin à l’anglaise, autour d’un grand rond-point. Sa publicité insiste sur la bonne desserte de son « hameau » : en été – et en été seulement, Auteuil est toujours et surtout villégiature –, les voitures desservant Saint-Cloud et Boulogne partent tous les quarts d’heure de la place du Carrousel et, avec la même fréquence, de la rue de Rivoli vers Sèvres et Versailles. De plus, Auteuil se voyant englobé à l’intérieur des toutes nouvelles fortifications, le règlement des voitures de place leur fait obligation d’y accepter la course. Entre des impasses dont les noms ressuscitent la guirlande des amis d’Auteuil, naissent maisons normandes et chalets, quelques manoirs gothiques, puis une réalisation néo-classique d’Hittorff et une serpentine de Guimard.

26-28, av Despréaux, PLU : Villa n°24 du Hameau Boileau, l’une des 5 qui restent du lotissement d’origine, composée sur le modèle d'un manoir néo-gothique avec tourelle orthogonale et colombages par l'architecte Jean-Charles Danjoy, restaurateur de cathédrales. Il était entouré de maisons normandes et de chalets. Reproduit sur les documents de vente de 1849. Maison figurant au P-V de la commission du Vieux Paris (rapport de Michel Fleury le 11/01/1977)
pavillon néo-classique de Hittorf au 6, av Despréaux
chalet rustique du 2, rond-point La Fontaine.
8, av Molière, PLU : Villa d'aspect néo-classique remarquablement conservée du Hameau Boileau. Grille de fonte du balcon et des vantaux de la porte piétonne.

40, rue Boileau, PLU : Hôtel particulier construit pour le peintre Lucien Simon (1861-1945, La critique va inventer l’expression « bande noire » pour un petit groupe qui s’écarte de la « peinture claire », - l’impressionnisme-, alors à la mode dans les ateliers. Le plus souvent inspirées par la Bretagne, où il séjourne régulièrement depuis 1892 plusieurs mois par an dans le sémaphore désaffecté à la pointe de Combrit en Sainte-Marine qu’il a acquis en 1901, où il a installé un atelier) en 1906 par les architectes Joachim Richard et Eugène Audigier. Il présente une architecture originale avec des accents vénitiens et mozarabes interprétés dans un registre Art Nouveau. Réalisé en béton armé, l'hôtel a néanmoins été revêtu de grès de Gentil et Bourdet. Situé dans le hameau Boileau, il a subi des remaniements intérieurs et extérieurs et est actuellement occupé par une annexe de l'ambassade d'Algérie.

- 62 rue Boileau, ambassade du Vietnam, 1977, V. Thangh Nghia
- 63 rue Boileau, école, 2004, Gaetan Le Penhuel

67, rue Boileau, laboratoire aérodynamique d’Eiffel. Construit au pied de la Tour, il a été déplacé là en 1912 ; en 1929, il est repris par le GIFAS (groupement des industries françaises aéronautiques et spatiales) qui l’ouvre à l'industrie automobile et au bâtiment en 1945, et il a fini par appartenir au Centre Scientifique et Technique du Bâtiment (CSTB). Monument historique.

39, bd Exelmans, PLU : "Atelier" de Jean-Baptiste Carpeaux, construit à l'initiative de la veuve du sculpteur pour y abriter ses œuvres, cet hôtel a été commencé par Edouard-Michel Lewicki en 1888 et surélevé par Guimard en 1895 (atelier du second étage) qui y a apposé sa signature. Les niches abritent deux copies de marbres réalisées par Carpeaux.

59, rue Chardon-Lagache, Plaque : Pierre Rebière, né en 1909, fils de forgeron, fut d'abord employé de restaurant avant d'être embauché aux usines Renault comme forgeron lui aussi. Il adhéra en 1934 à la cellule communiste de l'entreprise et fut licencié à la fin de 1934. En février 1935, membre du comité de chômeurs du XVIème arrondissement, où il demeurait.
En octobre 1936, il appartint à la délégation française qui négocia avec le ministre espagnol Martines Barrio, la constitution des Brigades internationales. Commissaire du bataillon "Commune de Paris" de la Xème Brigade, Pierre Rebière participa aux combats de Madrid, puis fut blessé en février 1937 durant la bataille du Jarama. Lors du IXème congrès du Parti communiste (Arles 25-29 décembre 1937), il fut élu suppléant du Comité central. Fusillé en octobre 1942, à 33 ans.

47/8 Chardon-Lagache, et 9 Grande Av. de la Villa de la Réunion (visible de la rue Chardon-Lagache), PLU : Hôtel Deron-Levent construit par l'architecte Hector Guimard en 1905-1907 pour Charles Deron Levent, négociant en textiles. Le projet initial prévoyait la construction d'un véritable castel dans le style Art Nouveau déjà employé par Guimard pour le castel d'Orgeval, mais il fut remanié et la façade réalisée paraît assagie par rapport au projet d'origine. Elle inaugure une nouvelle étape, plus classique, du style Art Nouveau de Guimard qui se poursuivra jusqu'à la Guerre. Il présente aussi des fontes d'un type nouveau, qui sont les premières productions de la fonderie de Saint-Dizier. Une annexe de l'Hôtel est située au n°9.
41, rue Chardon-Lagache, PLU : immeuble Jassedé, construit en 1893, l’une des réalisations précoces de Guimard

11, rue Chardon-Lagache. Les anciennes possessions de la seigneurie des Génovéfains avaient été acquises par Gérard, premier peintre de l'Empereur, en 1809, dans la perspective d’y vivre une partie de l'année. En 1856, ses héritiers vendirent la propriété qui fut morcelée. Pierre-Alfred Chardon, fils d'un « médecin des pauvres », avait amassé une fortune considérable dans un magasin de confection du faubourg Saint Honoré, ce qui lui permit d'ouvrir en 1865 une maison de retraite pour les gens modestes. Il associa à son nom le nom de jeune fille de sa femme : Lagache. Pour bâtir la maison, il fit l'acquisition d'un lot : le bâtiment long avec sa chapelle axiale.
Hôpital Sainte-Perine. Tournées, vers des fonctions hospitalières depuis 1788, les Dames Augustines de Chaillot en avaient été chassées par le percement, en 1854-58, de l’avenue Joséphine (devenue av. Marceau en 1879) et étaient arrivées ici en 1860.
En 1889, la fondation Rossini, maison de retraite des artistes, était fondée grâce à un legs du compositeur Rossini qui avait habité le quartier.
16, Chardon Lagache, Max et Géo Chiquet, sc, 1934

1 ter, rue Molitor, PLU : Hôtel Delfau construit en 1894 pour Louis Marie Albert Delfau, agent commercial, et traité dans le style néo-roman en pierre de taille et briques ocres par Hector Guimard. Le tympan de grès est l'œuvre de Thimoléon Guérin, collaborateur habituel de Guimard pour ses monuments funéraires, et est orné d'un coq sur fond de fleurs réalisé par Muller qui surmonte la fenêtre de la chambre du maître. Ce modèle figura longtemps au catalogue et sur les supports publicitaires du céramiste. L'aspect de l'hôtel a été considérablement modifié lorsque les époux Delfau firent construire en 1907 une annexe à leur hôtel par l'architecte François Orliac et surélever la façade postérieure de
Guimard (modification du comble et de l'intérieur).

En 1872, la ville de Paris rachète le château Ternaux. L’école Normale d’Instituteurs y est logée en attendant la construction du bâtiment sur la rue Molitor. Aujourd’hui IUFM.

2-4-6, rue du Buis : Les bâtiments des n° 2, 4, 6 remontent au XVIIIème siècle et constituent des vestiges d'un hôtel qui a été transformé. Au n°6, maison d'angle présentant une façade composée de deux étages carrés sur rez-de-chaussée. Angle abattu. Le rez-de-chaussée est orné de refends. Les fenêtres du premier étage sont surmontées de mascarons et de guirlandes. Au n°4 se retira Olympe de Gouges. Ses positions furent toujours très proches de celles des hôtes de Mme Helvétius, dans le salon de laquelle on défendait le principe d'une monarchie constitutionnelle. En relation avec le marquis de Condorcet et l’épouse de celui-ci, née Sophie de Grouchy, elle rejoignit les Girondins en 1792. Elle fréquentait les Talma, le marquis de Villette et son épouse, également Louis-Sébastien Mercier et Michel de Cubières, secrétaire général de la Commune après le 10 août, qui vivait maritalement avec la comtesse de Beauharnais, auteur dramatique et femme d'esprit. Avec eux, elle devint républicaine comme d'ailleurs beaucoup de membres de la société d'Auteuil, qui pratiquement tous s'opposèrent néanmoins à la mort de Louis XVI : le 16 décembre 1792, Mme de Gouges s'offrit pour assister Malesherbes dans la défense du roi devant la Convention. Dans sa Déclaration des Droits de la Femme, 1791, elle avait écrit de façon prémonitoire "la femme a le droit de monter sur l’échafaud ; elle doit avoir également celui de monter à la Tribune". Elle sera guillotinée le 3/11/1793.
Le château Ternaux est loué à Madame Récamier qui y reçoit Lamartine, Chateaubriand. En 1853, c’est un pensionnat.
On prend rue Désaugier, on tourne à dr. rue d’Auteuil, puis à dr. rue Verderet.

2, rue Verderet, PLU : Immeuble de rapport construit en 1936 par Joseph Bassompierre, Paul de Rutté et Paul Sirvin abritant des studios, des chambres et un duplex. Profitant de l'exiguïté de la parcelle (78 m²), les architectes ont habilement transformé la contrainte en atout, grâce à une saillie en courbe sur les trois premiers niveaux, qui a ainsi permis de supprimer l'angle aigu du bâtiment. Le revêtement en casse de grès cérame or, les ferronneries du même ton des balcons supérieurs, la finesse des huisseries métalliques confèrent au bâtiment une apparence à la fois précieuse et moderne. Le traitement des façades, la couleur, la ligne courbe et le jeu de décrochement des derniers niveaux s'opposent aux tenants de la pureté et du dépouillement moderne des années vingt. Elle indique une vision adoucie de la modernité proche de celle de Michel Roux-Spitz ou de Madelin.

4, rue d’Auteuil, PLU : Chapelle Sainte Bernadette, construite entre 1936 et 1937 par l'architecte Paul Hulot en brique de Bourgogne sur une armature de ciment. Les verrières sont l’œuvre de Mauméjean. La façade-clocher parée de brique, réalisée en 1953 par Raymond Busse, annonce le bâtiment situé en retrait de la rue d'Auteuil. Emplacement du lieu de naissance de Pierre Chardon.

Vers 1667, Molière, on l’a dit, loge au coin de la rue d’Auteuil et de  l’avenue Théophile Gautier. La veille de la première d’Amphytrion, il s’est couché tôt, laissant Boileau, La Fontaine, Chapelle, La Bruyère, Racine boire seuls, racontera Louis Racine, le second fils de ce dernier, qui n’aura que 7 ans à la mort de son père. Chapelle, qui n’est pas gai, propose bientôt qu’on aille se jeter tous ensemble dans la Seine. L’acteur Baron appelle à l’aide son quasi-père adoptif. Molière descend, fait valoir qu’une aussi belle et grande action, qu’il approuve, doit se faire au grand jour : il faut attendre le matin. Dans l’intervalle, les candidats au suicide auront oublié leur projet.
On les imagine, d’après les mémoires fournis par Baron à Grimarest, mener une vie toute contemporaine : Molière joue au théâtre du Palais-Royal son Amphytrion, ou le Tite et Bérénice que lui a confié Corneille, et il habite Auteuil. Il est presque quotidiennement en bateau : il y monte au pont Royal et il descend là où, sous le pont Mirabeau, coulera la Seine. À bord, des moines qui s’arrêtent au couvent des Bonshommes de Chaillot, des paysans qui rentrent à Auteuil après avoir livré leurs produits aux marchés parisiens. Pendant le trajet, Molière discute avec l’ami Chapelle, si souvent à ses côtés, de la philosophie de Gassendi. Ou bien le jeune Baron avoue que quatre vers de son rôle lui paraissent obscurs. Molière se rend : il ne les comprend pas mieux ; par chance, Corneille vient dîner ce soir, on demandera à l’auteur. Mais Corneille lui-même n’est plus très sûr de ce qu’il a voulu dire ; il s’en tire par cette pirouette : « Récitez-les noblement : tel qui ne les entendra pas les admirera ».

8-10, rue Leconte de Lisle, PLU : Maisons individuelles réalisées par les architectes Pol Abraham et Paul Sinoir en 1924-25. Les façades des deux maisons construites pour le même client, l'ingénieur Marette, sont inspirées de l'architecture belge (Pompe, De Koninck) qu'Abraham avait connu l'année précédente. L'oriel du second étage, avec ses angles marqués et le balcon du troisième qu'il soutient, est l'élément essentiel de la composition, comme il sied à l'ouverture de la pièce principale sur la rue.

5-11, rue Leconte de Lisle, PLU : Ensemble de maisons disposées autour d'une voie privée. Le n°7 a été surélevé mais il conserve deux panneaux en bas-relief au-dessus des fenêtres du rez-de-chaussée. Au n°9-9bis, deux pavillons sur cour présentant deux façades composées d'un étage carré sur rez-de-chaussée.

17-23, rue Leconte de Lisle, PLU : Groupe de cinq maisons édifié en 1923-1925 par l'architecte Adolphe Thiers. Thiers a construit cinq maisons sur une parcelle délimitée par de nombreux angles dont il était propriétaire et dont il fut probablement le promoteur. L'intérêt de cet ensemble réside surtout dans le plan, l'architecte ayant réussi à obtenir des pièces régulières en disposant les services, cuisines, dégagements, escaliers le long des limites biaises, et à placer les garages sous la cour aménagée en jardin de façon à laisser chaque maison bénéficier de son sous-sol. La construction est en brique avec linteaux et corniches en béton armé, ainsi que les terrasses aménagées dans les décrochements. Les volets de bois, avec barres et écharpes, donnent à ces maisons une image de "résidence secondaire" avant la lettre.

Rue des Perchamps à dr. : 1927, le Studio Building d’Henri Sauvage, 2-4, Gal Largeau/21-35 rue des Perchamps/65-65bis-65ter La Fontaine. Le revêtement de Gentil et Bourdet, entreprise de Billancourt, souligne les volumes : gris sur le plat, marron en creux, multicolore sur les bow-windows des ateliers. Inscrit aux Monuments Historiques. Voir aussi dans le 16e sa Cité Argentine, 111, av Victor Hugo (1905), et l’immeuble du 28, rue Scheffer – rue Pétrarque (1928). Redescendre par la rue des Perchamps

85-87 rue La Fontaine, PLU : Immeuble construit par l'architecte Ernest Herscher en 1905 avec des détails influencés de l'Art Nouveau. Remarquables façades sur rue et sur cour. L'architecte a utilisé des consoles métalliques pour soutenir la loggia du dernier étage suivant un modèle proche de celui utilisé par son camarade d'atelier, Henri Sauvage, pour la villa Majorelle de Nancy (1898). Une abondante faune et végétation en pierre sculptée complète la décoration de la façade : des mésanges, un escargot et un lézard se promènent entre les feuillages entourant le portail d'entrée, tandis que les allèges des baies, les consoles des balcons et des bowwindows regorgent de campanules. "Les façades en briques roses de la cour intérieure révèlent une invention que l'on rencontre rarement dans ces lieux visibles des seuls résidents; la composition est toute en vigueur, encadrée par les fenêtres triples disposées en escalier qui suggèrent la fonction de circulation verticale dévolue aux angles". (in Catalogue Henri Sauvage. A.A.M. Bruxelles et S.A.D.G Paris, 1976.)

16, rue d’Auteuil : Saint-Jean de Passy est dans l’hôtel Véron, de la 1ère moitié du 18e siècle, dont sont protégés l’escalier, le vestibule, le salon, l’élévation, la rampe d’appui, le décor intérieur.

11-27, rue d’Auteuil : Ensemble cohérent de maisons représentatives de l'ancien village d'Auteuil s'étendant jusqu'au lycée J.-B. Say. Au n° 11, belle maison d'angle de trois étages carrés sur rez-de-chaussée, ornée de refends au premier étage et d'appuis soutenus par des consoles cannelées; la maison du n°19 est sommée d'une pittoresque lucarne à ferme débordante.