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LE PARIS DE L’ABSENT (I. 1752-1755)


 (treizième épisode du Paris, la ville rêvée de Voltaire, commencé ici avec la livraison de novembre 2013)


Le 15 décembre 1752, une lettre arrive chez Mme du Deffand, qui corrige le tableau embelli que Voltaire, dans les siennes, lui a dressé : « Quelque art qu’il ait pu mettre dans la peinture qu’il vous a faite de son bonheur, je vois bien qu’il ne vous a pas persuadée, et vous n’avez pas dû l’être. Je l’ai vu de près, je puis vous assurer que son sort n’est pas digne d’envie. Il passe toute la journée seul dans sa chambre, non par goût, mais par nécessité ; il soupe ensuite avec le roi de Prusse, par nécessité aussi beaucoup plus que par goût. II sent bien qu’il n’est là qu’à peu près comme les acteurs de l’Opéra à Paris, dans le temps que la bonne compagnie les admettait seulement pour chanter à table. Je suis fort trompé, ou il ne tiendra pas longtemps contre l’ennui qu’il mène ».
Cette lettre est du baron de Scheffer, ambassadeur de Suède à Paris depuis bientôt huit ans, et qui vient de regagner Stockholm, par Berlin.
Scheffer, comme le comte Bernstorff, envoyé de Danemark, comme Jean-Louis Saladin, patricien genevois mais ambassadeur du roi d’Angleterre Georges II, comme Horace Walpole, quatrième fils du Premier ministre Sir Robert Walpole, est de ces Européens de distinction que Voltaire a recommandés à Mme du Deffand et qui ont fréquenté son salon de la rue Saint-Dominique, dans la communauté de Saint-Joseph, aux côtés de d’Alembert, de Marmontel, de Maupertuis et de deux chats angora « ayant au cou l’énorme collier de faveurs, qu’ils portent gravé en or sur le dos des livres possédés par la marquise ». Dans cette liste, le président Hénault est à part, qui forme un couple hors norme avec Mme du Deffand, comme Voltaire avec Mme du Châtelet jusqu’à la mort de celle-ci.
La vie monacale que dépeint Scheffer, image que Voltaire lui-même utilise dans ses lettres à la margrave de Bayreuth, sœur de Frédéric II, parlant du « couvent de Potsdam » et signant « Frère Voltaire », a permis au Siècle de Louis XIV d’être mené à bien. Voltaire le mûrissait depuis ses conversations avec le vieux M. de Caumartin au château de Saint-Ange.
Ce livre écrit à Berlin, un Anglais, lord Chesterfield, le juge pour son fils en des termes qui soulignent l’absence de tout nationalisme chez Voltaire : « Il me dit tout ce que je souhaite de savoir, et rien de plus ; ses réflexions sont courtes, justes, et en produisent d’autres dans ses lecteurs. Exempt de préjugés religieux, philosophiques, politiques et nationaux, plus qu’aucun historien que j’aie jamais lu, il rapporte tous les faits avec autant de vérité et d’impartialité que les bienséances, qu’on doit toujours observer, le lui permettent ».
Au passage, Voltaire réforme l’orthographe, pour en faire la nôtre, et n’oublie évidemment pas ce qui, du siècle de Louis XIV, a fait Paris. « Nous avions eu de très grands architectes du temps de la régence de Marie de Médicis. Elle fit élever le palais du Luxembourg dans le goût toscan, pour honorer sa patrie et pour embellir la nôtre. Le même de Brosse, dont nous avons le portail de Saint-Gervais, bâtit le palais de cette reine, qui n’en jouit jamais. Il s’en fallut beaucoup que le cardinal de Richelieu, avec autant de grandeur dans l’esprit, eût autant de goût qu’elle. Le palais Cardinal, qui est aujourd’hui le Palais-Royal, en est la preuve. Nous conçûmes les plus grandes espérances quand nous vîmes élever cette belle façade du Louvre qui fait tant désirer l’achèvement de ce palais. Beaucoup de citoyens ont construit des édifices magnifiques, mais plus recherchés pour l’intérieur que recommandables par des dehors dans le grand goût, et qui satisfont le luxe des particuliers encore plus qu’ils n’embellissent la ville. »
On ne s’étonne pas d’y retrouver sa préoccupation constante : donner à voir ; par une architecture privée tournée vers l’extérieur, et par une architecture publique visible de tous côtés grâce à des parvis, des places, des percées offrant des perspectives. « Le roi avait destiné les bâtiments [de la place aujourd’hui Vendôme] pour sa bibliothèque publique. La place était plus vaste ; elle avait d’abord trois faces, qui étaient celles d’un palais immense, dont les murs étaient déjà élevés, lorsque le malheur des temps, en 1701, força la ville de bâtir des maisons de particuliers sur les ruines de ce palais commencé. Ainsi le Louvre n’a point été fini ; ainsi la fontaine et l’obélisque que Colbert voulait faire élever vis-à-vis le portail de Perrault n’ont paru que dans les dessins ; ainsi le beau portail de Saint-Gervais est demeuré offusqué ; et la plupart des monuments de Paris laissent des regrets. » 
Si la responsabilité du monarque est importante, elle n’est pas la seule : « Colbert, le Mécène de tous les arts, forma une académie d’architecture en 1671. C’est peu d’avoir des Vitruves, il faut que les Augustes les emploient », écrit Voltaire, pour ajouter aussitôt : « Il faut aussi que les magistrats municipaux soient animés par le zèle et éclairés par le goût. S’il y avait ou deux ou trois prévôts des marchands comme le président Turgot, on ne reprocherait pas à la ville de Paris cet hôtel de ville mal construit et mal situé ; cette place si petite et si irrégulière, qui n’est célèbre que par des gibets et de petits feux de joie ; ces rues étroites dans les quartiers les plus fréquentés, et enfin un reste de barbarie, au milieu de la grandeur et dans le sein de tous les arts ».
Le principal grief fait à Louis XIV – et Colbert déjà avertissait le roi qu’il serait jugé à cette aune par la postérité – est qu’il a préféré « sa maison de campagne » à sa capitale. « S’il avait employé à embellir Paris, à finir le Louvre, les sommes immenses que coûtèrent les aqueducs et les travaux de Maintenon, pour conduire des eaux à Versailles, travaux interrompus et devenus inutiles ; s’il avait dépensé à Paris la cinquième partie de ce qu’il en a coûté pour forcer la nature à Versailles, Paris serait, dans toute son étendue, aussi beau qu’il l’est du côté des Tuileries et du Pont-Royal, et serait devenu la plus magnifique ville de l’univers. »
C’est l’époque où les Rousseau vont, avec la mère de Thérèse et parfois Grimm, à Marcoussis, qui inspire ces vers à Jean-Jacques :
« Paris, malheureux qui t’habite
Mais plus malheureux mille fois
Qui t’habite de son pur choix,
Et dans un climat plus tranquille
Ne sait point se faire un asile
Inabordable aux noirs soucis
Tel qu’à mes yeux est Marcoussis ! »

Le voyage de la statue royale

Pendant que Diderot était enfermé au donjon de Vincennes, en août 1749, et que Voltaire redoutait l’accouchement prochain de Mme du Châtelet, le journal de Barbier indiquait : « Le roi a déterminé la place où il permet à la ville de Paris de lui faire ériger une statue », savoir le quadrilatère compris entre la rue de Seine et la rue des Grands-Augustins, les quais et les rues de Buci et Saint-André-des-Arts. « Ce n’est pas à dire, cependant, qu’on prendra absolument tout ce terrain (…) mais c’est-à-dire que la place est désignée dans cet espace de terrain, pour lequel il sera dressé différents plans, dont l’on choisira celui qui paraîtra le plus beau. »
Le prince de Conti, reçu Grand Prieur de France et ayant de ce fait pris possession du Temple, le roi lui a fait vendre son hôtel éponyme à la Ville – pour une somme comprise entre 1,6 et 1,8 million de livres, assure Barbier, moitié pour lui, moitié pour sa sœur –, afin qu’on y pût « bâtir un hôtel de ville magnifique ». « Il faut donc d’abord faire le plan d’un hôtel de ville, et ensuite le plan de la place derrière ou à côté, sur la même ligne. » On semblait répondre ainsi au vœu de Voltaire qui, dix ans plus tôt, se plaignait à Caylus : « Il n’y a pas une seule place publique dans le vaste faubourg Saint Germain : cela fait saigner le cœur ».
Moins de deux ans plus tard, tout avait déjà changé : il était question de placer la statue du roi entre l’extrémité du jardin des Tuileries et le départ des Champs-Élysées. D’Argenson l’aîné notait dans son journal : « Mon frère m’a montré les deux plans pour la place du Pont-Tournant. L’un est de Servandoni, l’autre de Mansart. Celui-ci est d’une architecture française et galante, l’autre d’architecture italienne, auguste, mais lourde. On rétrécit la place, la trouvant trop grande, et l’on a tort, car dans les monuments publics le grand est toujours le beau. Dans le dessin de Servandoni, il n’y a que la statue du roi, entourée d’une balustrade, quoique grande, mais qui laisse de grands vides derrière elle. Dans celui de Mansart, cette espèce de colonnade est plus vaste, mais non encore assez ; elle est adhérente aux Tuileries. Elle est mieux, mais non aussi bien, selon moi, qu’elle pourrait être ».
Et puis le « cher Nigaud » de Mme de Pompadour, Pâris-Duverney, est passé par là, et d’Argenson se voit contraint de rectifier, deux mois plus tard : « On travaille à force au bâtiment de l’École militaire, qui sera plus grand que celui des Invalides, près duquel il est situé. Ainsi l’on veut surpasser l’édifice de Louis le Grand. Le roi a acheté des carrières près Senlis ; on prétend que c’est une économie. Pâris-Duverney avancera tout l’argent nécessaire. Il faudra, dit-on, 15 millions. Tout autre bâtiment est suspendu moyennant celui-ci. Ni place publique pour la statue du roi, ni hôtel de ville, quoique l’on ait promis à M. le prince de Conti d’acheter son hôtel. L’hôtel de Soissons doit servir de halle aux blés. Le prévôt des marchands a engagé l’hôtel de ville à donner chaque année 7 à 8 000 livres pour arroser les remparts, sabler les contre-allées desdits remparts, y placer des barres, etc. ».
L’hôtel de Conti ne sera finalement démoli qu’en 1768, pour être remplacé par l’hôtel de la Monnaie. Rempart est synonyme de boulevard, et Voltaire fera l’étymologie de ce terme d’une façon que le dictionnaire de l’Académie n’a pas retenue.
Voltaire a fini par quitter, en mauvais termes, Frédéric II. À Francfort, pourtant ville libre, il a été attrapé par le résident de Prusse, qui l’y a retenu de force un bon mois, au prétexte qu’il serait parti en emportant un « livre de poésies du roi ». Près de trente ans après la valetaille de Rohan-Chabot, le voilà de nouveau malmené ; la morgue du sang bleu ne connaît pas les frontières. Arrivé en Alsace, il attend en vain un signe pour rentrer à Paris. Le roi lui interdit finalement de se rapprocher de la capitale du fait du scandale causé par une édition pirate de son Abrégé de l’Histoire universelle, le futur Essai sur les mœurs,  peut-être publiée à l’instigation de Frédéric II pour le perdre. Dès l’introduction, on y trouvait cette phrase : « Les historiens, semblables en cela aux rois, sacrifient le genre humain à un seul homme ».
À Paris, « on a jeté quatre vers sur la fondation de la statue du roi », pour lui reprocher de n’y résider pas plus que ne faisait le Roi-Soleil. « En voici le sens, explique d’Argenson : cet habitant des bois s’est retiré hors de la ville, comme il est hors du cœur de ses sujets. »

Mme Geoffrin craignait sa pétulance

 
Vien, La vertueuse Athénienne
Flipart, d'après Vien, la Jeune Corinthienne
Le 25 août de chaque année, à la Saint-Louis, s’ouvre le Salon. En 1755, un portrait de Mme de Pompadour, par Quentin La Tour, y trône en bonne place : sur une console, en fond, la Henriade et le tome IV de l’Encyclopédie, le dernier paru, au mois d’octobre précédent, reliés en veau. À Bellevue, depuis le départ de Voltaire, la marquise a interprété le Colin du Devin du village de Jean-Jacques Rousseau, tout comme elle avait tenu un rôle dans Zaïre ; on ne saurait être plus éclairée. Elle n’a pu pourtant fléchir le roi. Pour la première fois, à 60 ans, Voltaire, rompant avec la fortune portative, s’est installé en pleine propriété, mais à Genève, aux Délices, avec Mme Denis.
En cet été de 1755, on fait « abattre les arbres des Champs-Élysées… pour donner à l’hôtel de la marquise de Pompadour un aspect plus agréable sur la rivière », comme le note le marquis d’Argenson. Lorsque Diderot commencera son Neveu de Rameau, six ans plus tard, le personnage ne pourra plus s’y promener que « sous quelques-uns de ces vieux arbres épargnés parmi tant d’autres qu’on a sacrifiés au parterre et à la vue de l’hôtel de Pompadour ».
La marquise s’est, en effet, acheté l’hôtel d’Évreux, aujourd’hui notre palais de l’Élysée. Jamais en reste, le Fermier général Étienne-Michel Bouret, parangon du courtisan que moque Diderot dans le même Neveu de Rameau, le flanque aussitôt de six hôtels, confiés à l’architecte Boullée : le n° 53 de la rue du Faubourg-Saint-Honoré sera annexé à l’Élysée en 1852 ; le n° 51, l’hôtel de Saxe, absorbé par la rue de l’Élysée, percée un peu plus tard ; le n° 49 est pour son gendre et confrère, de Vilmorin ; le n° 47 à la comtesse de Sabran ; le n° 45 au marquis de Brunoy, fils du Pâris dit Montmartel ; le n° 43 à d’Andlau, gendre d’Helvétius.
Chardin, La Pourvoyeuse, 1739
La marquise de Pompadour, aux jours de tristesse, aime à se retirer aux Nouvelles Haudriettes, ou Filles de l’Assomption, où est morte sa fille unique, Alexandrine Lenormant d’Étiolles. L’église du couvent (aujourd’hui celle des Polonais) donne à entendre, aux jours saints, des cantiques presque aussi courus que ceux de Longchamp. Paris se décentre au faubourg Saint-Honoré. La « place pour la statue du roi » est toujours en plan, et c’est de l’autre côté des palais royaux que semble se réaliser une idée si souvent prônée par Voltaire. « La colonnade du Louvre, du côté de l’église de Saint-Germain-l’Auxerrois, est un des beaux monuments de l’architecture moderne qui existent », rappelle la Correspondance littéraire de Grimm. « Les cris des citoyens et des gens de goût se sont toujours réunis pour faire remarquer au gouvernement combien il était indécent non seulement que le Louvre ne soit pas achevé, mais surtout que ce superbe monument soit masqué par des maisons et des ruines, et dérobé, pour ainsi dire, à la vue de ceux qui aiment les belles choses. On dit que les ordres sont donnés pour achever le Louvre, et pour découvrir la colonnade. »
Pour que ces ordres ne risquent plus d’être contredits, Bachaumont distribue des félicitations anticipées à tous les échos, sous forme de chanson. « C’est une assez bonne méthode, poursuit la Correspondance, de louer le gouvernement sur les belles choses qu’il a envie de faire, comme si elles étaient déjà faites. La honte empêche souvent de reculer, et fait achever les choses dont on a reçu les éloges d’avance. » Malheureusement, un bonheur ne vient jamais seul : « Pour que le goût soit toujours outragé, on dit que la décoration du mur qui est derrière la colonnade sera totalement défigurée. Il ne s’agit de rien moins que de percer en croisées les niches qui y sont pour placer des statues, et en forme d’œil-de-bœuf les médaillons qui sont au-dessus. À ce prix-là, il vaudrait bien mieux que la colonnade restât toujours cachée à nos yeux. Est-il croyable que dans un siècle aussi éclairé que le nôtre on puisse former le projet de défigurer le plus beau monument d’architecture qu’il y ait en France, et cela pour avoir des fenêtres et des lucarnes ? ».
Au 374, rue Saint-Honoré, en face des Capucins, Mlle Clairon et Lekain ont commencé de lire une pièce que son auteur compare aux « farces monstrueuses de Shakespeare et Lope de Vega », L’Orphelin de la Chine. Voltaire n’est présent qu’en buste, sous trois paysages de Joseph Vernet, dont une Tempête. À sa gauche, la Conversation espagnole est une commande de Mme Geoffrin, « exécutée sous ses yeux » par Carle Van Loo, comme le seront la Vertueuse Athénienne et la Jeune Corinthienne, par Vien. Ces peintres, comme Boucher, Greuze, Hubert Robert, le graveur Cochin, dont elle achète les œuvres, sont assidus à ses lundis d’artistes.
La lecture de l'Orphelin de la Chine dans le salon de Mme Geoffrin, par Lemonnier, 1812. On voit sur le mur du fond une Tempête de Vernet et, à g. du miroir, les deux Grecques de Vien avec, en dessous, le haut de la Pourvoyeuse de Chardin.
« D’Alembert présidait les dîners du mercredi ; c’est là où je l’ai vu la première fois, racontera d’Escherny. Mme Geoffrin a marqué dans le XVIIIe siècle par sa maison qui était devenue le point de réunion des étrangers distingués et de tout ce que la ville et la cour avaient de plus instruit et de plus poli, gens de lettres, philosophes, principaux artistes, grands seigneurs et leurs femmes. Diderot n’allait point chez Mme Geoffrin ; elle craignait sa pétulance, la hardiesse de ses opinions, soutenue, quand il était monté, par une éloquence fougueuse et entraînante. »
D’Alembert n’y présidait peut-être que parce qu’il n’habitait pas trop loin, rue Michel-le-Comte, chez Mme Rousseau, vitrière, sa mère nourricière qu’il n’avait jamais quittée. C’est en tout cas le genre d’explication que donne Voltaire à Mme du Deffand, quand elle se sent négligée : « Je vois les fortes raisons du prétendu éloignement dont vous parlez ; mais vous en avez oublié une, c’est que vous êtes éloignée de son quartier. Voilà donc le grand motif sur lequel court le commerce de la vie ! Savez-vous bien, vous autres, ce qu’il y a de plus difficile à Paris ? C’est d’attraper le bout de la journée ».

LE PAR(AD)IS DU MONDAIN (II. 1738-1742)

(huitième épisode de Paris, la ville rêvée de Voltaire, commencée ici avec la livraison de novembre 2013)


Paris, partie or, partie fange


21 juillet 1738 : « Je vous prie de faire venir chez vous le chevalier de Mouhy, et de lui demander naturellement ce qu’il faut par an pour les Nouvelles qu’il fournit (…) Le chevalier de Mouhy demeure rue des Moineaux, butte Saint-Roch. Vous pourriez lui écrire un mot pour savoir ce qu’il faut par mois, et pourquoi il n’envoie plus de nouvelles depuis huit jours. (…) S’il veut deux cents livres par an, à condition d’être mon correspondant littéraire, et d’être infiniment secret, volontiers. J’aurais mieux aimé mon d’Arnaud ; mais il n’a pas voulu seulement apprendre à former ses lettres ».
Les deux candidats s’avèreront, au final, aussi décevants l’un que l’autre. Le chevalier de Mouhy, envoyé à la Bastille du 12 avril au 9 mai 1741 pour avoir fait imprimer sans privilège, s’en libérera en devenant indicateur de police. Il portait un nom presque prédestiné puisqu’on appelait, paraît-il, ces gens « mouches » ou « mouchards » du fait d’un inquisiteur du règne de François II nommé Desmochères, originaire du village de Mouchy.
Pour financer tout ce qu’on lui demande, Moussinot est encore chargé de vendre des actions, comme de la relance d’innombrables débiteurs, qui ne sont autres que le prince de Guise, le duc de Richelieu, le duc de Villars, le marquis d’Estaing, M. de Goesbriant… À tous, Voltaire a prêté de l’argent, remboursable en rentes viagères, dont les versements tardent la plupart du temps.
Préparation pour le portrait perdu, Musée nat. de Stocholm
Enfin, Moussinot doit faire répartir par Thiriot, qui demeure alors « chez M. de La Popelinière, Fermier général, rue Saint-Marc », des exemplaires de factums divers, ou s’occuper de la reproduction d’un pastel de Quentin La Tour, pour lequel Voltaire a posé en avril 1735, tâche dont il ne s’est d’abord qu’imparfaitement acquitté : « Vous êtes obligé, en conscience, de me faire graver autrement. Il faut qu’Odieuvre s’en mêle ; je donnerai cent livres ; la planche restera à Odieuvre ; j’aurai quelques estampes pour moi ; La Tour conduira le graveur ».
Hélas, du travail de Michel Odieuvre, Voltaire ne sera pas davantage content. Quand il répondra, plus tard, à l’un de ces libelles qui affirment dévoiler son vrai visage, il aura cette comparaison : « Cette peinture est aussi peu ressemblante que l’estampe au bas de laquelle il a plu au sieur Odieuvre de mettre mon nom. Celui qui m’a voulu définir, et celui qui m’a voulu graver, ne m’avaient jamais vu ni l’un ni l’autre ».
Peut-être Voltaire aurait-il dû s’adresser au comte de Caylus, graveur passionné qui avait reproduit tous les Watteau de la collection de M. de Julienne, le drapier des Gobelins. Voltaire avait souvent vu « au bout du banc » ce membre honoraire de l’Académie royale de peinture et de sculpture qui étudiait le peuple parisien comme il avait fait de l’archéologie : vêtu de drap brun, les bas roulés sur de gros souliers, il fréquentait incognito guinguettes et bals publics, où, une fois, un peintre d’enseignes, le prenant pour un confrère, lui avait demandé de l’aider à finir.
Autre préparation, musée Lécuyer
Paris ayant décidé de la construction d’une nouvelle fontaine, rue alors de Grenelle-Saint-Germain, le comte de Caylus l’a fait attribuer à Bouchardon. Voltaire, qui ne se préoccupe pas que de la ressemblance de son portrait, lui écrit, le 9 janvier 1739 : « Je n’ai rien à dire sur la belle fontaine qui va embellir notre capitale, sinon qu’il faudrait que M. Turgot [Michel-Étienne Turgot, élu prévôt des marchands en 1729] fut notre Édile et notre Prêteur perpétuel. Les Parisiens devraient contribuer davantage à embellir leur ville, à détruire les monuments de la barbarie gothique, et particulièrement ces ridicules fontaines de village qui défigurent notre ville. Je ne doute pas que Bouchardon ne fasse de cette fontaine un beau morceau d’architecture ; mais qu’est-ce qu’une fontaine adossée à un mur dans une rue, et cachée à moitié par une maison ? Qu’est-ce qu’une fontaine qui n’aura que deux robinets, où les porteurs d’eau viendront remplir leurs seaux ? Ce n’est pas ainsi qu’on a construit les fontaines dont Rome est embellie. Nous avons bien de la peine à nous tirer du goût mesquin et grossier. Il faut que les fontaines soient élevées dans les places publiques, et que ces beaux monuments soient vus de toutes parts. Il n’y a pas une seule place publique dans le vaste faubourg Saint Germain : cela fait saigner le cœur. Paris est comme la statue de Nabuchodonosor, en partie or, et en partie fange. »
Des fontaines grandioses, cornes d’abondance aux cataractes attirant la foule, au centre de places publiques dont elles évinceraient les statues de rois, c’est la ville se voyant vivre, son activité, embellie d’art, étant à elle-même son propre spectacle, au lieu d’habitants tournés avec déférence vers le souverain. Le temple grec avait été un bâtiment abritant la statue d’un dieu, la place royale parisienne était exactement, sur ce modèle, un temple à ciel ouvert ; Voltaire lui opposait Rome et les fontaines du Bernin sur ses places.

Voltaire urbaniste


De Bruxelles, où il seconde Émilie dans un procès d’héritage compliqué, Voltaire poursuit son dialogue avec le comte de Caylus, auquel il écrit, le 21 août 1740 : « En vérité, vous êtes un homme charmant, vous protégez tous les arts, vous encouragez toute espèce de mérite ; il semble que vous soyez né à Berlin. Du moins, il me semble qu’on ne suit guère votre exemple à la cour de France. Je vous avertis que, tant qu’on n’emploiera son argent qu’à bâtir ce monument de mauvais goût qu’on nomme Saint-Sulpice, tant qu’il n’y aura pas de belles salles de spectacle, des places, des marchés publics magnifiques à Paris, je dirai que nous tenons encore à la barbarie. Hodieque manent vestigia ruris. » [« Demeurent encore aujourd’hui des traces de notre passé rustique », c’est le vers 160 de la première épître d’Horace, au Livre II.]
Notons en passant que le « monument de mauvais goût » qu’évoque Voltaire est, pourtant, le pendant exact du Saint-Gervais qu’il admire tant : c’est une façade (à l’antique, de Servandoni) à laquelle manquent une église qui lui soit assortie (le corps en est de style jésuite), et une place (la rue Férou étant si étroite qu’elle n’a même pas permis un perron débordant). Les différences d’appréciation tiennent, sans doute, aux qualité respectives de Desbrosses (sic) et de Servandoni, peut-être aussi au fait que celui qui a su mobiliser par tous les moyens, y compris une loterie, les sommes nécessaires à l’achèvement d’un édifice resté en souffrance depuis quarante ans, est ce curé Languet de Gergy qui refusa à Mlle Lecouvreur une sépulture décente.
Mais surtout, à sa préoccupation du paysage urbain, de la beauté formelle, architecturale, d’édifices qu’il voudrait à la fois visibles et à voir, Voltaire ajoute dans cette seconde lettre un souci de la réunion du peuple, de lieux où la ville s’éprouve dans sa communauté rassemblée, et qui, certes, ne soient pas dépourvus de qualités esthétiques – (« magnifiques » les marchés publics et « belles » les salles de spectacle) –, mais pour une fonction d’abord civique.
Voltaire ne va cesser de répéter ces idées simples. Dans son Siècle de Louis XIV dont il vient de publier le premier Essai, et plus précisément dans le « catalogue d’artistes célèbres » qui en est l’introduction, à l’article Jules Hardouin-Mansart, il écrit : « On reproche à la ville de Paris de n’avoir que deux fontaines dans le bon goût ; l’ancienne, de Jean Goujon, et la nouvelle, de Bouchardon : encore sont-elles toutes deux mal placées ». [Celle de Jean Goujon était appuyée à l’église des Saints-Innocents, à l’angle des rues Saint-Denis et Aux Fers (aujourd’hui Berger), et ne comptait, de ce fait, que trois arcades.]
« On lui reproche de n’avoir d’autre théâtre magnifique que celui du Louvre, dont on ne fait point d’usage – [par Louvre il faut entendre la « salle des Machines » des Tuileries, ce palais étant inoccupé depuis la fin de la Régence] –, et de ne s’assembler que dans des salles de spectacle sans goût, sans proportion, sans ornement, et aussi défectueuses dans l’emplacement que dans la construction. »
Cette fois, c’est sur le théâtre que Voltaire insiste : il ne le veut pas seulement fonctionnel et beau, mais encore, et c’est moins évident, bien placé, ce qui s’entend comme pour les fontaines : dégagé. Pourquoi donc ? Aucun des théâtres de son temps ne l’est, aucun du siècle précédent ne l’a été : l’Opéra n’est que l’aile sud-est du Palais-Royal, la salle des Machines un chaînon de la longue ligne du palais des Tuileries, la Comédie-Française est engoncée parmi les maisons. Le théâtre que Voltaire appelle de ses vœux, c’est la salle isolée que construira Charles de Wailly peu après la mort du philosophe, et non s’en s’être inspiré de ses idées, que l’on connaît comme l’Odéon. 
Un texte publié en 1742, et qui pourrait être antérieur, Ce qu’on ne fait pas et ce qu’on pourrait faire, est plus précis encore : « Ces carrefours irréguliers, et dignes d’une ville de barbares, peuvent se changer en places magnifiques. (…) Vos marchés publics devraient être à la fois commodes et magnifiques ; ils ne sont que malpropres et dégoûtants. Vos maisons manquent d’eau, et vos fontaines publiques n’ont ni goût ni propreté. Votre principal temple est d’une architecture barbare ; l’entrée de vos spectacles ressemble à celle d’un lieu infâme ; les salles où le peuple se rassemble pour entendre ce que l’univers doit admirer n’ont ni proportion, ni grandeur, ni magnificence, ni commodité ».
Le théâtre est donc vu comme le lieu « où le peuple se rassemble pour entendre ce que l’univers doit admirer ». C’est lui donner beaucoup d’importance, retrouver quelque chose de sa solennité antique. Pour pareil rôle, aussi cérémoniel, on imagine bien que le bâtiment vers lequel converge la cité, avec la ferveur d’une procession, doive être isolé comme il l’était en Grèce. Il n’est pas indifférent que celle-ci ait été païenne. Par le détour d’Athènes, l’urbanisme de Voltaire joue le Théâtre contre le Temple, le vers contre la liturgie – et, à la Comédie-Française, les vers sont tellement souvent les siens ! « Écraser l’infâme » n’est pas encore à l’ordre du jour ; il s’agit au moins, déjà, de couvrir sa voix.

Une position digne de Constantinople


Durant l’année 1739, il sera beaucoup question, dans les lettres qu’envoie Voltaire à l’abbé Moussinot, de l’hôtel Lambert ; d’abord comme d’un projet : « Mon cher abbé, je vous donne rendez-vous un jour au palais Lambert. Ah ! que de tableaux et de curiosités, si j’ai de l’argent ! Allez donc voir mon appartement. C’est celui où est la galerie adossée à la bibliothèque ». L’hôtel du président aux comptes Nicolas Lambert de Thorigny, dit Lambert le Riche, était passé aux mains du Fermier général Claude Dupin ; celui-ci s’est vu contraint de le céder pour honorer les dettes de jeu de son plus jeune fils ; l’occasion est à saisir. Voltaire demandera donc bientôt à Moussinot d’acheter des meubles.
Entre-temps, en effet, Voltaire a écrit, de Cirey, à Frédéric, prince royal de Prusse, le 15 avril 1739 : « Il y a apparence qu’au retour des Pays-Bas nous songerons à nous fixer à Paris. Mme du Châtelet vient d’acheter une maison bâtie par un des plus grands architectes de France, et peinte par Lebrun et par Lesueur : c’est une maison faite pour un souverain qui serait philosophe ; elle est heureusement dans un quartier de Paris qui est éloigné de tout ; c’est ce qui fait qu’on a eu pour deux cent mille francs ce qui a coûté deux millions à bâtir et à orner ; je la regarde comme une seconde retraite, comme un second Cirey ».
Comme un second Cirey, dont le château se trouve à près de trois cents kilomètres de Paris ! C’est qu’à la pointe de l’île Saint-Louis, on est à la lisière des faubourgs, « éloigné de tout », ce qui ne veut dire que de l’axe mondain du Pont-Neuf, reliant l’Opéra du Palais-Royal à la Comédie-Française, par les cafés Gradot et Procope ; il est donc possible d’y mener la même vie studieuse qu’à Cirey.
source: Gallica
Au retour des Pays-Bas, cependant, c’est à l’hôtel meublé de Brie, rue Cloche-Perce, que descend Voltaire. Le 2 mars 1740, il donne pourtant encore à Falkener, ce marchand anglais qui l’avait accueilli durant son exil londonien et à qui il avait ensuite dédié sa Zaïre – c’était la première fois qu’on adressait une dédicace à un marchand, et cela avait paru d’une audace incroyable –, rendez-vous à l’hôtel Lambert, à la première occasion, chez Mme du Châtelet, « avec laquelle [il vivra], selon toute probabilité, le reste de sa vie, compte tenu de ce qu’ils ne se sont pas quittés depuis bientôt dix ans ».
Falkener étant à présent en poste à la Porte ottomane – il y a été nommé ambassadeur –, c’est une comparaison avec la Corne d’or qui vient naturellement sous la plume de Voltaire : l’hôtel Lambert est « un des plus beaux de Paris, et situé dans une position digne de Constantinople car il a vue sur la rivière, une vaste perspective s’ouvrant devant toutes ses fenêtres, semée de jolies maisons ».
Curieusement, dès 1743, « l’autre Cirey » est devenu dans ses lettres la « petite retraite du faubourg Saint-Honoré », rue Traversière, aujourd’hui Molière, à deux pas de ce Palais-Royal si mondain. Mme du Châtelet aura séjourné à peine plus d’un mois, celui de mai 1742, à l’hôtel Lambert ; Voltaire jamais, sans qu’on sache pourquoi.
Diderot, lui, a occupé dans l’île Saint-Louis une pauvre chambre de la rue des Deux-Ponts ; c’était entre une, semblable, de la rue du Vieux-Colombier et une autre, identique, de la rue de l’Observance, devenue Antoine-Dubois, devant le couvent des Cordeliers. Il vit d’expédients, « donne des leçons de mathématiques sans en savoir un mot », à en croire le Neveu de Rameau. « L’allée des Soupirs », cette promenade de platanes qui se trouvait du côté de l’actuelle rue de Fleurus, dans un jardin du Luxembourg bien plus vaste qu’aujourd’hui, est son territoire. On l’y voit, « en été, (…) en redingote de peluche grise, éreintée par un des côtés, avec la manchette déchirée et les bas de laine noirs et recousus par derrière avec du fil blanc »…
Les parades des aghas et des janissaires de l’ambassadeur de la Sublime Porte, ses Heyduques et ses Chatirs, ont un autre genre de pittoresque. Depuis que Saïd Méhémet Pacha a fait son entrée solennelle à Paris, le 7 janvier 1742, empruntant le parcours protocolaire menant du faubourg Saint-Antoine à l’hôtel des Ambassadeurs extraordinaires de la rue de Tournon, par un froid qui a étréci le cortège sur la seule partie de la chaussée où fumier et sable avaient été répandus sur la neige gelée, ses cavalcades et ses défilés se déploient au jardin du Luxembourg.
par Joseph Aved, musée de Versailles
Le parcours officiel des ambassadeurs, après avoir franchi la porte Saint-Antoine et traversé la place Royale, gagne la Seine par la rue de la Monnaie puis fait le tour du bassin du Louvre, longeant le fleuve vers l’aval jusqu’au pont Royal, et remontant les quais de l’autre rive jusqu’au Pont-Neuf. Il emprunte ensuite la rue Dauphine et celle de la Comédie, entre Procope et Théâtre-Français, suit enfin la rue de Condé, de sorte de passer devant le palais du Luxembourg avant de redescendre la rue de Tournon. Il a ainsi soigneusement évité de longer la colonnade du Louvre, qu’il n’a pas admirée davantage, de biais, lorsqu’il a descendu le quai de l’École, masquée qu’elle est par quantité de constructions parasites.
Depuis que Louis XIV a choisi Versailles, le Louvre, inachevé, n’est plus entretenu et croule lentement. Pour un peu, Saïd Méhémet Pacha assistait même à sa démolition. « Il fut proposé, sous le ministère du cardinal de Fleury, écrira l’abbé de Raynal quelques années plus tard dans ses Nouvelles littéraires, d’abattre le Louvre pour vendre les matériaux. Cette extravagante proposition fut écoutée, mise en délibération, et allait passer tout d’une voix, lorsqu’un membre de cette assemblée, qui heureusement pour l’honneur de la nation n’avait ni fièvre ni transport, demanda qui serait le garant de l’entreprise de cette démolition, dont les exécuteurs pouvaient s’assurer d’être assommés par tous les citoyens au premier coup de marteau. La seule crainte d’une émotion fit échouer l’indigne projet de détruire le plus bel édifice qui soit dans l’univers. »
Ainsi Jean-Jacques Rousseau, arrivé de Lyon sur ses 30 ans, à l’automne de 1741, connaîtra-t-il encore le Louvre, tandis que descendu « à l’hôtel Saint-Quentin, rue des Cordiers, proche la Sorbonne, vilaine rue, vilain hôtel, vilaine chambre, mais où cependant avaient logé des hommes de mérite », il aura bientôt tout loisir d’admirer les janissaires au Luxembourg.
Ses espoirs de conquérir Paris par un système de notation musicale de son invention ayant fait long feu, il lui faudra « n’aller plus au café que de deux jours l’un, et au spectacle que deux fois la semaine ». Puis, pour tuer le temps, « tous les matins, vers les dix heures, [il devra se] promener au Luxembourg, un Virgile ou un [Jean-Baptiste] Rousseau dans [sa] poche, et là, jusqu’à l’heure du dîner, » chassera toute autre pensée par des exercices de mémoire, s’essayant « à retenir tous les poètes par cœur ».
« À l’égard de la dépense des filles, je n’eus aucune réforme à y faire, n’ayant mis de ma vie un sol à cet usage », assurent ses Confessions. Diderot est sans doute moins chaste : « Conviens, Diderot (me disait un jour M. de Montmorin [l’évêque de Langres]), conviens que tu n’es un impie que parce que tu es un libertin. — Croyez-vous donc, Monseigneur, que je le sois à propos de bottes ? [c’est-à-dire sans raison] », racontera-t-il à d’Escherny.