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LES BARRICADES DES MISÉRABLES, OU LA LUTTE DES CLASSES COMME MALADIE AUTO-IMMUNE DU PEUPLE

Quand deux soixante-huitards, nés donc quarante-huitards (dix-neuf-cent-), se penchent sur une Révolution centenaire à leur naissance, est-ce parce que ça sent très fort le 18 Brumaire ?

 

Viennent de paraître, à deux mois d’écart, Du drapeau rouge à la tunique bleue, ma biographie historique de deux mécaniciens ferroviaires, Charles Marche et Jean-Jacques Witzig, grévistes de ce Mai-là, et la déambulation vagabonde d’Olivier Rolin derrière deux chefs-barricadiers de Juin, exilés duellistes Jusqu’à ce que mort s’ensuive : Emmanuel Barthélemy, mécanicien lui aussi, et Frédéric Cournet.

Dans la distribution travestie de 1848, deux de nos personnages se sont vu donner pour nom de scène Spartacus. Lamartine décrit Marche en « Spartacus de cette armée de prolétaires intelligents » qui, le 25 février, « força les consignes, pénétra en vociférant, en brandissant toutes sortes d’armes, entoura et pressa le gouvernement ». En Barthélemy, Alexandre Herzen décelait « une soif inextinguible, à la Spartacus, d’un soulèvement de la classe ouvrière contre la classe moyenne. Cette pensée était chez lui inséparable d’un désir sauvage d’exterminer la bourgeoisie. »[1] [Bourgeoisie et classe moyenne sont alors, chez Marx également, synonymes.]

En Barthélemy, quelque chose de Spartacus, selon le Times

« Les héros, ainsi que les partis et les masses de la première Révolution française accomplirent sous le costume romain et avec des phrases romaines la tâche de leur époque », écrit Marx dans le 18 Brumaire. Ceux de la seconde Révolution avaient adopté costumes et mots de la première mais, concernant les ouvriers mécaniciens, ces êtres que leurs pères n’avaient pas connus, ils en étaient restés au romain !

Pour un troisième de nos personnages, Victor Hugo osa la mise en abyme : « il y avait en Cournet quelque chose de Danton, comme, à la divinité près, il y avait en Danton quelque chose d'Hercule. »[2] Il avait oublié, ce faisant, l’autre membre de son duo funèbre, Barthélemy. Aussi Charles Hugo, l’un de ses fils, se hâta-t-il de réparer l’étourderie : « Il y avait quelque chose de Santerre dans Cournet, et il y avait dans Barthélémy quelque chose de Hébert. »[3]

On a cité Marx mais c’est Engels qui, au lendemain même du coup d’état, avait refilé à son compère l’idée d’une répétition hégélienne de l’histoire, mais de tragique en bouffon : « piètre farce, Caussidière pour Danton, Louis Blanc pour Robespierre, Barthélemy pour Saint-Just, Flocon pour Carnot, et l’autre avorton et ses douze premiers venus de lieutenants criblés de dettes pour le petit caporal et ses maréchaux de la Table ronde. »

Bon, si on voulait trouver un peu d’authenticité, il y avait du décapage à faire.

 

Concernant les têtes d’affiche, Blanqui s’était déjà chargé de dire que derrière les farceurs, il y avait des assassins, et derrière leurs dindons des morts. Barthélemy lui ayant demandé un toast pour le banquet des Égaux, qui allait, à l’Highbury Barn Tavern de Londres, célébrer le troisième anniversaire de la proclamation de la république, le prisonnier de Belle-Île avait envoyé ceci :

« Quel écueil menace la révolution de demain ?

L'écueil où s'est brisée celle d'hier : la déplorable popularité de bourgeois déguisés en tribuns.

Ledru-Rollin, Louis Blanc, Crémieux, Lamartine, Garnier-Pagès, Dupont de l'Eure, Flocon, Albert, Arago, Marrast !

Liste funèbre ! Noms sinistres, écrits en caractères sanglants sur tous les pavés de l'Europe démocratique.

C'est le gouvernement provisoire qui a tué la Révolution. C'est sur sa tête que doit retomber la responsabilité de tous les désastres, le sang de tant de milliers de victimes.

La réaction n'a fait que son métier en égorgeant la démocratie.

Le crime est aux traîtres que le peuple confiant avait acceptés pour guides et qui l'ont livré à la réaction. »

 

Évidemment, le toast n’a pas été lu aux quelque 700 présents recensés par le Morning Post, Louis Blanc étant l’un des parrains de l’évènement, aux côtés de réfugiés blanquistes et de cette fraction de la ligue des Communistes que Marx-Engels nomment « la clique Willich-Schapper », — laquelle va d’ailleurs expulser manu militari du banquet les deux représentants de la fraction marxienne. Mais cet Avis au peuple (le titre du toast), ayant été publié par des journaux français, Louis Blanc dira d’abord qu’il s’agit d’une supercherie blanquiste : le soi-disant toast n’aurait jamais été envoyé ; Barthélémy avouera ensuite l’avoir reçu mais avoir préféré le garder pour lui ; enfin, Vidil révèlera qu’au contraire, le texte en a bien été porté à la connaissance du comité d’organisation qui, par 7 voix sur 13, s’est prononcé contre sa lecture publique.

Marx et Engels sautent sur l’aubaine, le traduisent et le diffusent à quelque trente mille exemplaires en Allemagne comme en Angleterre.

Ça donne une idée de l’ambiance dans ce petit monde de l’exil que l’on voit, lorsqu’il n’est pas en train de commémorer, passer du salon de la baronne von Brüning, sur les hauteurs de St John's Wood, — à lire Carl Schurz[4], Barthélemy y jette un froid certain —, à la salle d’armes de Rathbone Place, sur Oxford Street (fleuret, épée et sabre, y compris d’estoc, au grand dam des Allemands qui prohibent cet emploi du sabre, hélas pour eux la salle est française ! ; pistolet), — Wilhelm Liebknecht[5] y mène de fréquent assauts contre Barthélemy, et y voit Marx de temps en temps, affrontant des Français, réussir à compenser son manque de technique par beaucoup d’ardeur.

Barthélemy passera ainsi quelque cinq ans à Londres, sous les yeux des deux sexes, Madame Marx, qu’il effraye, la baronne Bruning, qu’il glace, Malwida von Meysenbug, préceptrice des filles d’Alexandre Herzen, qu’il charme : « L'impression que me fit cet homme fut si forte, que Herzen, qui l'avait trouvé très intéressant lui-même, se moqua de mon enthousiasme. »[6] Et les regards de Herzen, donc, et de Charles Hugo, de Liebknecht, futur fondateur du SPD et de la IIe Internationale, ou encore de Schurz. Tout cela hors de tout évènement, dans le cadre de la vie sociale ordinaire, ce qu’il faut pour une bonne peinture de caractère.

Par opposition, Marche ne nous est connu que dans le moment de son irruption du 25 février. Les hommes qui lui font face, Lamartine, Louis Blanc, Garnier-Pagès, etc., diront dans quels termes, sur quel ton, avec quels gestes il a revendiqué le droit au travail, et ils ne diront que cela. Sa biographie est matérialiste, tirée de ses seuls faits et gestes chacun dans son contexte, et Du drapeau rouge à la tunique bleue quasi totalement inédit.

 

La couv. de la brochure de CrimethInc (2016)

À Londres, Barthélemy était arrivé de surcroît en évadé de la prison des Conseils de guerre de la rue du Cherche-Midi, et il y finirait au bout d’une corde pour le meurtre de deux importuns qui s’étaient mis en travers de sa route alors qu’il partait assassiner Napoléon III. Entre temps, il avait été le témoin de Willich dans un duel logiquement tenu aux frontières, sur une plage belge, et le vainqueur d’un autre incongrûment organisé à deux pas du château de Windsor de la reine Victoria ; il y avait tué Cournet. Barthélemy était, de son vivant, « lionised », objet d’autant de curiosité que les lions de la Tour de Londres ; il l’est resté après son exécution, et rien que pour l’époque récente, on dispose, en anglais et à gauche, du fascicule de 36 pages d’un groupe anarchiste et dématérialisé, CrimethInc., qui l’affiche en couverture « Combattant prolétarien, Conspirateur blanquiste, Rescapé des galères, Vétéran des soulèvements de 1848, Fugitif, Duelliste, Voyou, & Presque ASSASSIN DE KARL MARX », on verra pourquoi plus loin. C’était en 2016. Deux ans plus tard, Marc Mulholland, professeur d’histoire moderne à Oxford, publiait The murderer of Warren Street: the true story of a nineteenth-century revolutionary, qui sera Daily Express Book of the year.
4ème de couv. du livre de Marc Mulholland (2018)

Dans l’un comme l’autre des deux titres anglais, les barricades anthropomorphes dites « La Charybde du Faubourg Saint-Antoine et la Scylla du Faubourg du Temple » qui, au début du tome 5 des Misérables,  expriment Barthélemy et Cournet à la façon dont Man Ray minéralise le marquis de Sade avec les pierres de la Bastille, occupent la place, imposante, qui leur revient chez Victor Hugo. Le proscrit de Jersey et Guernesey connaissait Cournet dès avant son exil : le 82, rue Popincourt, ateliers de l’ancien officier de marine, avait été la base d’où des représentants et « plusieurs blouses » étaient partis, le 2 décembre 1851, tenter de rallier à eux le faubourg Saint-Antoine par l’exemple de la pauvre barricade sur laquelle tomba Baudin[7]. Barthélemy, Hugo le connut à Londres.

Une amplification du résumé en cent quarante-six mots que donne Hugo de la vie de Barthélemy à la fin du premier chapitre de ce tome V, s’ouvrant sur l’« espèce de gamin tragique » de sa première ligne pour se clore sur « le drapeau noir », épitaphe du pendu, à la dernière, c’est déjà le procédé qu’utilisait l’historien italien Innocenzo Cervelli dans un article de 126 pages, (étayé de 432 notes infrapaginales), de la revue de l'Institut Gramsci, Studi storici, « Emmanuel Barthélemy, in memoria ».[8] Jusqu’à ce que mort s’ensuive inscrit ses 200 pages dans le même intervalle, Olivier Rolin n’apportant de neuf que les doigts légers dont il reprend l’enquête, le nez en l’air qu’il y garde en cheminant.

 

Innocenzo Cervelli, né pendant la guerre, a quelques années de plus que nous. Ce n’est pas ici un nous de majesté mais de baby-booming. Olivier Rolin s’interrogeant sur les raisons qui l’ont poussé à son livre, voit dans « l’ouvrier Barthélemy et l’ex-officier Cournet, deux types absolument différents mais qu’on rencontre toujours dans les grands tumultes révolutionnaires, qu’on peut distinguer en termes de classe, bien sûr — le prolétaire et le bourgeois —, mais aussi de façon plus existentielle : celui que des causes sociales, matérielles, obligent à vouloir la fin de l’ordre établi, passionnément mais aussi logiquement, dirait Rimbaud, et celui que le combat attire pour lui-même, avec tout ce qu’il entraîne d’oubli de soi, de fraternité rêvée, de vie dangereuse, de mépris et en même temps d’idéalisation de la mort — figures du militant et de l’aventurier, pour reprendre les mots de Sartre dans sa préface au Portrait de l’aventurier de Roger Stéphane, “qui s’affrontent, se connaissent et se reconnaissent, quelquefois s’allient et se combattent quelquefois“. Je crois que lorsque les jeunes gens de ma génération, la plupart, pas tous mais moi en tout cas, nous faisions nôtres les mots et souvent les actes de la révolution, c’est ce second modèle que nous poursuivions, sans nous l’avouer ni même le savoir. »

Ben, pas moi. C’est mon père, ouvrier mécanicien, que des « causes sociales, matérielles, oblig(eai)ent à vouloir la fin de l’ordre établi », mais s’il a voulu cette fin, il n’a rien fait pour la hâter ; je m’y suis senti obligé. N’ayant commencé à militer qu’à la fac, le gauchisme de l’époque m’a permis d’exprimer sociologiquement mon père tout en m’en distinguant. J’enfilai des habits trotskistes, Rolin se mit en Mao, c’est-à-dire en Staline.

 

Là où l’on s’attendait qu’il fît de Barthélemy et Cournet, comme il se le propose lui-même, « des personnages, et même des personnes », Rolin revient donc aux types, aux figures, en l’occurrence « absolument différentes » du militant et de l’aventurier. À quelques lettres près, il est marxiste, la clique « aventuriste » que l’on a vu plus haut nommée Willich-Schapper, l’étant aussi parfois Willich-Barthélemy.

Au Banquet des Égaux du 24 février 1851, Willich avait porté son toast « Au moyen extrême ! » et terminé ainsi : « Frères prolétaires, (…) C'est seulement quand les rois et leurs suppôts seront écrasés par nos armes, qu'ils seront à notre merci, sous notre glaive, et que la puissance du canon sera pour toujours assurée au Peuple, c'est alors seulement qu'il y aura possibilité de commencer la création du nouveau monde, annoncé par nos penseurs, tant désiré par les opprimés.

A l'armée révolutionnaire ! Au moyen extrême ! »

Au bas de quoi il signait, les toasts étant lus : « Auguste Willich, Capitaine d'artillerie, commandant des corps-francs pendant l'insurrection de Bade. »

 

Revenant, en 1885 et en Quelques mots sur l'histoire de la Ligue des communistes, Engels écrira : « La crise industrielle de 1847, qui avait préparé la révolution de 1848, était passée ; une nouvelle période de prospérité industrielle inouïe s'était ouverte ; et quiconque avait des yeux pour voir, et s'en servait, s'apercevait forcément que la bourrasque révolutionnaire de 1848 s'apaisait peu à peu. » C’était « une époque où Ledru-Rollin, Louis Blanc, Mazzini, Kossuth, (…) et tutti quanti, constituaient en masses à Londres de futurs gouvernements provisoires, non seulement pour leurs patries respectives, mais encore pour toute l'Europe, et où il ne restait plus qu'à réunir, au moyen d'un emprunt révolutionnaire émis en Amérique, l'argent nécessaire pour réaliser en un clin d'œil la révolution européenne, ainsi que les différentes républiques qui devaient en être la conséquence naturelle. (…) Que la plupart des ouvriers de Londres, en majorité des réfugiés, les ait suivis dans le camp des démocrates bourgeois, faiseurs de révolution, qui pourrait s'en étonner ? Bref, la réserve que nous préconisions n'était pas du goût de ces gens ; il fallait essayer de déclencher des révolutions ; nous nous y refusâmes de la façon la plus absolue. »

Si bien qu’outre l’assassinat de Ledru-Rollin, son souci constant, et avant de concentrer ses efforts à comment estourbir Louis Bonaparte, Barthélemy songea un temps à liquider un Marx jugé bien tiède. D’où sa désignation, sur la brochure anarchiste, en « presque assassin » dudit.

Pour tuer le futur Napoléon III, raconte Herzen, « il inventa un fusil doté d’un mécanisme spécial rechargeant celui-ci après chaque coup, de sorte que toute une série de balles pouvaient être tirées sur la même cible, l’une à la suite de l’autre. » « C’était un excellent mécanicien », remarque-t-il, ajoutant : « Notons en passant que ce fut des rangs des mécaniciens, des ingénieurs, des cheminots, que sortirent les combattants les plus résolus des barricades de Juillet. » [celles de Juin dans son calendrier julien.]

Le moment de rappeler, bien sûr, que Charles Marche et Jean-Jacques Witzig étaient mécaniciens et cheminots !

Les deux figures « absolument différentes » du militant et de l’aventurier, Barthélemy et Cournet, sont en fait pour Hugo absolument identiques, chacun des deux hommes-barricades étant en lui-même, Jekyll et Hyde, « la populace contre le peuple », « la Carmagnole défiant la Marseillaise ». Si bien que leur « duel funèbre » sera comme un redoublement de cet écartèlement intime. À preuve, la description que fait Hugo de la barricade du faubourg Saint-Antoine, celle de Cournet pourtant, des deux celui qui a sa sympathie : « elle attaquait au nom de la Révolution, quoi ? la Révolution. Elle, cette barricade, le hasard, le désordre, l'effarement, le malentendu, l'inconnu, elle avait en face d'elle l'assemblée constituante, la souveraineté du peuple, le suffrage universel, la nation, la République ».

Portrait imaginaire de Sade par Man Ray, 1936

 

La barricade est « sphinx », elle est « une énigme », Hugo reste, devant elle, comme pétrifié. À la publication des Misérables, en 1862. Le 24 juin 1848, au contraire, les barricades du Temple et du Marais lui posaient moins de questions, il en avait mené l’attaque et la prise « vaillamment », mais seulement « après avoir épuisé tous les moyens de conciliation ». Pire, devant celle érigée à l’angle des rues de Poitou et de Berry (auj. Charlot), alors que Pierre Turmel, capitaine de la 7ème légion de la garde nationale, en sortait et s’avançait en parlementaire vers les représentants Hugo et Galy-Cazalat, Hugo, si l’on en croit le témoignage que Turmel fit à Lacambre au terme de ses deux ans de prison, le saisit au collet et le livra traîtreusement aux soldats en leur disant : « Celui-ci, c'est le chef, gardez-le bien »[9]. Le lendemain, le parti de l’ordre avait à peine fini de noyer dans le sang l’insurrection, qu’Hugo résumait en ces termes, dans ses carnets, ce qui venait d’avoir lieu : « Sauver la civilisation, comme Paris l'a fait en juin, on pourrait presque dire que c'est sauver la vie au genre humain. »[10]

Le 28 septembre, Pierre Turmel passe en conseil de guerre. Son défenseur, Me Madier de Montjau demande que Victor Hugo soit cité comme témoin. Sollicité à quatre reprises, Hugo se refuse quatre fois à venir déposer. Quand il y consent enfin, le lendemain, et en retard sur l’heure fixée, c’est pour commencer ainsi : « Je dois dire bien haut qu’il n’appartient à personne, à aucune autorité, de déranger un membre de l’Assemblée nationale » Et comme le commissaire du gouvernement fait observer à « l’illustre poète » que « l’Assemblée qui fait les lois ne peut se mettre au-dessus des lois déjà faites : (…) la loi est une, elle est pour tout le monde » ; que des représentants assez nombreux, dont Galy-Cazalat, se sont d’ailleurs pliés à ce qu’Hugo qualifie « d’injonction », de « sommation », le député de la Seine continue de soutenir qu’une exception existe pour les représentants, et qu’il lui fallait défendre leur inviolabilité. Il termine en disant : « J’ai simplement à réserver mon droit, à le maintenir ».

Sur les faits, « trois mois après », il ne se rappelle que ceci : « un képi à galons d’argent, se débattait vivement au milieu des gardes nationaux qui l’entouraient ; il s’adressa à moi, en me disant, si j’ai bonne mémoire : “Citoyen représentant du peuple, je suis innocent ; faites-moi mettre en liberté !“ L’adjoint du 6e arrondissement et les gardes nationaux me dirent que c’était un homme dangereux, et je dus maintenir l'arrestation. Voilà tout ce que je puis dire. »[11] Turmel est condamné à 2 ans.

On peine à croire que la revendication hugolienne d’une exceptionnalité supra-judiciaire du représentant ne soit que l’expression d’une morgue hautaine ou de son embarras face à une nouvelle prière de Turmel après celle qu’il a déjà refusé d’entendre trois mois plus tôt. On préfère y voir une sacralisation de la fonction qu’il semble être le seul de l’Assemblée à porter à ce niveau de fétichisme. Quoi qu’il en soit, c’est assez loin du « tendre et profond amour du peuple » que L’Évènement, le journal populaire à 2 sous qu’il vient de fonder fin juillet avec ses fils pour soutenir la candidature de Louis-Napoléon Bonaparte à la présidence de la République, affiche en sous-titre à sa Une. 

Me Madier de Montjau souligne la contradiction : « M. Victor Hugo a écrit, sur les Dernières heures d'un condamné à mort, quelques pages qui resteront comme l’une des œuvres les plus belles qui soient sorties de l’esprit humain. Les angoisses de l’accusé ne sont pas aussi terribles que celles du condamné mais elles demandent aussi à ne pas être prolongées. Eh bien, si M. Victor Hugo, qui le pouvait comme M. Galy-Cazalat, était venu hier ici, Long [co-accusé] et Turmel auraient été jugés hier et ils n’auraient pas passé une nuit de plus sous le coup d’une accusation qui ne les expose à rien moins qu’aux travaux forcés à perpétuité. »

Au début de novembre, on peut encore lire dans l’Évènement, — dont le pendant du « tendre et profond amour du peuple » est, on a omis de le dire, « haine vigoureuse de l’anarchie » —, que « l’insurrection de juin est criminelle et sera condamnée par l’histoire, comme elle l’a été par la société. (…) Si elle avait réussi, elle n’aurait pas consacré le travail, mais le pillage ».[12]  

Le 24 février 1851, troisième anniversaire de la révolution, Paul Meurice, rédacteur en chef de l’Évènement hugolien, écrit « Le suffrage universel est le pouvoir supérieur et la justice suprême. Il a, en 1848, réparé une partie des fautes de la révolution ; il corrigera une partie des fautes de la réaction, en 1852. (…) M. Thiers décimant les électeurs [par la loi du 31 mai 1850, qui en supprime trois millions], commet la même erreur que M. Ledru-Rollin retardant les élections. »

Ledru-Rollin, ou plutôt le gouvernement provisoire, ne les avait reportées que de deux semaines ! Blanqui était favorable à un ajournement indéfini. Pour tous les révolutionnaires de février, il était clair qu’à cet instant-là, des élections étaient le contraire de la démocratie : après un demi-siècle sans droit de réunion, sans presse libre, elles ne pouvaient que faire le lit de la réaction. Les trois journées révolutionnaires des 17 mars, 16 avril et 15 mai, — Charles Marche en était, on ignore ce que fit Barthélemy — se sont faites dans un rapport de défiance vis-à-vis de la représentation : pour le report ou l’ajournement avant qu’elle ne soit élue, puis par l’intervention directe pendant sa session, le 15 mai, après qu’elle l’eut été. Voir, dans Du drapeau rouge, le journal inédit d’Hippolyte Carnot convaincu que les intrus « voulaient simplement déposer une pétition en faveur de la Pologne et défiler devant l’Assemblée, comme ils ont lu que cela se passait à la Convention. La parodie aura encore joué son rôle dans cette déplorable circonstance »

Ce même 24 février 1851, au banquet de l’Highbury Barn Tavern, Barthélemy — « Ouvrier mécanicien, proscrit de Juin 1848 », selon sa souscription dans la brochure commémorative — porte son toast « Au triomphe du Socialisme ! à la souveraineté véritable du Peuple ! » Pour rendre cette souveraineté véritable, Barthélemy ne croit pas à la démocratie directe de « trente-six-mille assemblées communales de la France » : « cette foule de citoyens dont l'éducation politique et surtout républicaine est encore si imparfaite ; de tant de milliers d'hommes que l'obligation du travail, et peut-être même l'indifférence viendraient éloigner des assemblées où se traiteraient leurs intérêts les plus chers, mais quelquefois les moins compris », ne délibérerait pas mieux qu’elle ne voterait. Des représentants. Restent nécessaires, encore que « les Socialistes ne se sont jamais servis que [du mot] de mandataire ou de commis, lequel exprime mieux la subordination de l'élu à l'électeur. »

Finalement, citant le Contrat social de Rousseau, il croit pouvoir en déduire que l’expression de la volonté générale, c’est la révocabilité à volonté de la représentation nationale : « nous voulons le gouvernement direct du Peuple par lui-même, mais nous le voulons possible et réel, et il ne saurait être tel, qu'à la condition d'être exercé par les mandataires du Peuple, rendus sérieusement responsables et incessamment révocables. »

On est évidemment assez loin de la conception du représentant manifestée par Hugo devant le conseil de guerre : le représentant ne devant pas même être « dérangé », c’est dire s’il pouvait être révocable !

Et puis Louis Bonaparte avait violé le suffrage universel [masculin] qui l’avait élu pour un mandat unique de 4 ans aux termes d’une constitution adoptée par des représentants eux-mêmes élus au suffrage universel [masculin]. Il était devenu Napoléon le petit.

Moins de trois mois après le pamphlet, dans un poème au titre anodin, « Au bord de la mer » baignant Jersey, Victor Hugo absolvait par avance qui se chargerait d’éliminer le tyran : « Tu peux tuer cet homme avec tranquillité. »[13] Sans autre rapport que de concomitance, Barthélemy venait de révolvériser Cournet en duel, après que le rolliniste (partisan de Ledru-Rollin) — ce qui était une circonstance aggravante — eut colporté des ragots le disant entretenu par une prostituée.

Charles Marche a dû passer par Londres avec femme et enfants, au printemps 1853, à peu près au moment où Barthélemy, ses témoins et ceux de feu Cournet sortaient de prison, le juge ne retenant que l’homicide involontaire et leurs cinq mois de préventive couvrant la peine légère à laquelle il les condamnait., Pendant qu’ils étaient à l’ombre, le partenaire de Barthélemy dans la « clique aventuriste », August Willich, rejoignait Kinkel à New York, l’un comme l’autre étant selon Marx « des entrepreneurs[14] de l'affaire de l'emprunt révolutionnaire anglo-américain ». Caussidière allait les suivre dans la capitale américaine pour y diffuser la récente adresse « Au peuple américain » de cette « Commune révolutionnaire » dont il était l’un des fondateurs, en même temps qu’y placer un équivalent de l’emprunt allemand : des bons de souscription à 1 franc, remboursables par un futur gouvernement révolutionnaire. Marche, arrivant à New York sur ses traces, pourrait voir dans la salle de réunion de la Société Républicaine Universelle des exilé français, au 80 Leonard Street (entre Church et Broadway), le vers de Hugo tracé sur les murs en lettres géantes : TU PEUX TUER CET HOMME AVEC TRANQUILLITÉ. Sous cette forme, ce n’est plus seulement une absolution, c’est un commandement, voire un mot d’ordre — aux jambages d’autant plus bravaches qu’on est à quelque six mille kilomètres du trône impérial ! 

 


 
La colossale barricade barrant la rue du faubourg du-Temple à la hauteur de la rue Bichat, autrement dite « la Scylla du Faubourg du Temple », celle de Barthélemy, gravée par Bonhommé qui nous en nomme les protagonistes : Au centre, le général Cavaignac, debout de dos au sommet de la passerelle ; en dessous, le cavalier Lamartine, tourné vers nous ; à la croupe de son cheval, le chef d’escadron d’état-major, Husson de Prailly, qu’on emporte sur une civière. À g., à l’entrée du pont tournant, le représentant Pierre-Napoléon Bonaparte, commandant la légion étrangère en Algérie, à côté de son cheval mort ; plus à g., derrière le cavalier portant la main à son haut de forme, l’officier d’état-major [Aynard de] Latour du Pin, grièvement blessé, tombant de cheval. Il n’y manque que Victor Hugo.

  

En 1862, dans les Misérables, Hugo requalifie Juin 48, à l’aune du pronunciamento du 2 décembre 1851, en « coup d’État populaire ». Marx observait déjà qu’à ne voir dans le premier, comme fait le proscrit de Jersey, que l’œuvre d’un seul individu, Napoléon le petit, c’est peindre celui-ci, en dépit de l’adjectif méprisant, en très grand homme. On pourrait ajouter encore qu’un coup d’État populaire, cela s’appelle une révolution.

Sa sanctification répétée de l’élection permet à Hugo et d’absoudre un éventuel tyrannicide et de se disculper lui-même : « Il arrive quelquefois que, même contre les principes, même contre la liberté, l'égalité et la fraternité, même contre le vote universel, même contre le gouvernement de tous par tous, (…) la populace livre bataille au peuple. » Ces « coups d'État populaires doivent être réprimés. L'homme probe s'y dévoue, et, par amour même pour cette foule, il la combat. Mais comme il la sent excusable tout en lui tenant tête ! comme il la vénère tout en lui résistant ! C'est là un de ces moments rares où, en faisant ce qu'on doit faire, on sent quelque chose qui déconcerte et qui déconseillerait presque d'aller plus loin ; on persiste, il le faut ; mais la conscience satisfaite est triste, et l'accomplissement du devoir se complique d'un serrement de cœur. »

On croirait entendre « on tire et on pleure », ce qui, outre le titre du documentaire de David Benchetrit (2000), a été un genre littéraire et cinématographique à part entière en Israël.

On croirait entendre les sophismes de Macron défendant sa contre-réforme des retraites : « On ne peut pas faire comme s'il n'y avait pas eu d'élection il y a quelques mois… » Ou, après les gilets jaunes : « ne parlez pas de répression ou de violences policières, ces mots sont inacceptables dans un État de droit. »

Ne penser qu’en termes de peuple et non de classes, aura permis à Hugo de voir en Juin 48 non le premier massacre de masse des ouvriers par la république, c’est-à-dire par la bourgeoisie républicaine, mais seulement une sorte de maladie auto-immune. « Mais, au fond, que fut juin 1848 ? Une révolte du peuple contre lui-même. »



[1] Passé et méditation, t. IV, éd. L’Âge d’homme, 1981, p. 75 à 90.

[2] Les Misérables, 5ème partie, Jean Valjean, p. 12-13.

[3] Les Hommes de l’exil, 1875, p. 30 à 42.

[4] Memoires de Carl Schurz, vol. I, chap. 14, 1908 pour la trad anglaise.

[5] Reminiscences of Marx and Engels, (trad. anglaise de Karl Marx zum Gedächtniss), éd. De Moscou, p. 112-13.

[6] Mémoires d’une idéaliste, t. II, Librairie Fishbacher, 1900, p. 20-21.

[7] Histoire d’un crime, in Œuvres Complètes, librairie Ollendorf, 1907, p. 379-409.

[8] 41ème année, n° 2, avril-juin 2000. Tous les textes correspondant à ces notes sont disponibles en ligne.

[9] Maurice Dommanget, Auguste Blanqui et la révolution de 1848, Mouton, 1972 ; repris par Cervelli.

[10] Choses vues 1830-1848, 25 juin 48, p. 688.

[11] Voir le Moniteur à ces dates sur RetroNews.

[12] L’Évènement nº 94, 2 et 3 nov. 1848, RetroNews.

[13] Le 25 octobre 1852, repris dans les Châtiments début 1853.

[14] En français dans le texte.


Les Gobelins ou l'écarlate au pipi


- L’Université populaire La Solidarité était située 77 avenue d’Italie. Elle était une émanation de la coopérative La Solidarité des Travailleurs, 4 rue Véronèse, qui avait fait construire ses locaux en 1900.

Par les rues du Dr Laurent et Ernest et Henri Rousselle, on arrive rue du Moulin des Prés. Elle est indiquée à l'état de chemin sur le plan de Jouvin de Rochefort (1672). La partie comprise entre le boulevard Auguste Blanqui et la rue Vandrezanne portait le nom de chemin de la Butte aux Cailles, sur le plan cadastral de la commune de Gentilly, dressé en 1845. Le moulin des Prés était situé à l'extrémité sud de cette rue, au bord de la Bièvre.

47, Moulin-des-Prés, PLU: Petit immeuble de logement sur jardin de la fin du XIXème siècle construit en surélévation au-dessus du niveau de la rue du Moulin des Prés. La façade en bandes alternées de briques polychromes est agrémentée de panneaux de céramique. Bow-window à structure métallique orné de céramique donnant sur une cour arborée.

- les superstructures du puits artésien de la Butte-aux-Cailles, achevé au bout de vingt-sept ans de travaux par le même ingénieur qui fora celui de la raffinerie Say, ont été longtemps visibles sur la place aujourd'hui Paul Verlaine.

Piscine de la Butte-aux-Cailles, inscrite MH. Remplaçant un premier établissement de bains douches datant de 1908, créé pour profiter des eaux tièdes (28 degrés) du puits artésien foré à partir de 1866, la piscine actuelle est construite de 1922 à 1924 par Louis Bonnier, architecte de la ville. Associé à des bains douches situés dans le même bâtiment, et utilisant toujours l'eau "artésienne" (qui continue d'être pompée de nos jours) , le bassin de natation est couvert de sept arches en béton armé. La façade sur la place est en brique et la tour abrite un escalier. La piscine a été réhabilitée par l'architecte Johanna Fourquier en 1991.

En descendant la rue Bobillot, on atteint la rue Martin-Bernard :
- le cinéma Tolbiac était au 23, rue Martin-Bernard. En janvier 1935, Marceau Pivert vient y donner une conférence, qui sera suivie de la projection de Kühle Wampe, le film de Slatan Düdov qui raconte, sur un scénario de Bertolt Brecht, la vie d’une communauté de chômeurs berlinois pendant la montée du nazisme. Le 13e compte plus d’une dizaine de cinémas dans les années 1930.

- l’Union ouvrière du 13e, 14 rue de l’Espérance. La Fédération des 5e et 13e, centrale d’achat de huit coopératives de consommation des deux arrondissements, fondée en 1900, y siègea jusqu’à son absorption dans la Fédération parisienne.

Plus bas, mais tout est neuf à ce niveau de la rue Barrault, inutile d'y aller voir, était la
- boulangerie-biscuiterie La Coopération socialiste, 84 rue Barrault. Inaugurée le 16 septembre 1900, en présence de personnalités du socialisme parisien, dont Jean-Baptiste Clément. Un meeting suit, sur un terrain proche appartenant à la coopérative de production La Lutte économique, sous la présidence d’Amilcare Cipriani, l’ancien Communard qui s’est battu sur tous les fronts, de la Grèce à la France, déporté par celle-ci en Nouvelle Calédonie et condamné par l’Italie aux travaux forcés, et que ses divergences avec les socialistes de son pays ont amené à choisir à nouveau Paris. Jean Allemane, Aristide Briand, entre autres, y prennent la parole. Le poète Bouchor y dit Le Pain.
Une brûlerie centrale de café sera adjointe à la boulangerie à la mi-1901. Celle-ci, conçue strictement à l’imitation de son modèle belge du Palais du Peuple, n’est équipée que pour faire du pain de ménage quand les coopérateurs parisiens consomment du pain de fantaisie. A peine deux ans après son ouverture, elle devra abandonner la fabrication du pain et ne conserver que celle des gâteaux ; c’est la brûlerie qui assurera alors l’essentiel de ses recettes. Elle se fondra finalement dans le Magasin de gros des coopératives de France, centrale d’achat créée en 1905.

la Butte-aux-Cailles fournit de la roche, plus épaisse de cinq centimètres que le cliquart (soit 65 cm), au grain plus gros, aux coquillages moins nombreux. La Butte-aux-Cailles doit aux carrières sa préservation : son sol n’était pas apte à supporter beaucoup plus que des maisonnettes.
Sur la Butte-aux-Cailles, des chiffonniers, hotte d’osier sur le dos, crochet à la main, fouillent le sol. Ces débris, le chiffonnier les écoule auprès de fabricants de carton et papier, d’entreprises qui en font du sel ammoniac et, dans le meilleur des cas, chez les revendeuses du marché du Temple. Du Chiffonnier de Paris, première incarnation puissante de Frédérick Lemaître au théâtre de la Porte-Saint-Martin, Félix Pyat, futur quarante-huitard, membre de l’Internationale et communard, fait le symbole même du prolétaire. Louis Blanc l’accueille d’un « Enfin, nous avons le drame socialiste !», tandis qu’un article l’inscrit dans la lignée des pièces de sape : « Tartuffe contre l’autel, Figaro contre le trône et le Chiffonnier contre le coffre ».
Évidemment, la Butte-aux-Cailles est, pendant la Commune, « l’une des citadelles de la révolte », Malgré Wroblewski, malgré le 101e, la Butte sera finalement prise : l'habitat ici n'est pas assez dense et les barricades élevées sur les axes seront tournées par les Versaillais à travers les jardins.
La butte est restée, au début du 20e siècle, un « fief de la misère » que l’auteur de Paris-Atlas invite la municipalité à conquérir : « Quelles merveilles aurait pu faire le génie d’un Alphand, de la Butte-aux-Cailles, si on lui avait donné libre carrière pour la transformer ! Soit qu’on installât sur ses pentes, de moins en moins escarpées aujourd’hui, les verdures d’un parc, soit qu’on abattît les masures qui la couronnent pour percer des rues montant en lacet, bordées de maisons modestes, mais coquettes, ombragées d’un jardinet (…) Relier par une transition progressive cette pauvre vallée de la Bièvre aux fraîches grâces du parc de Montsouris, voilà le but ; lorsque il sera atteint, l’ancien faubourg souffrant n’existera plus ».
Blanqui n’avait pas pu participer à la Commune : « l’Enfermé » était – il le sera la moitié de sa vie – en prison. Quand il en sort, c’est chez son ami Granger, au 25 du boulevard qui porte aujourd’hui son nom, qu’il trouve refuge.

- Institut d’études et de recherches marxistes, 64 bd Blanqui, (puis Espaces Marx avant d'être vendu dans les années 2000). Siège des Editions sociales et de la Nouvelle Critique dans les années 1950 ; une grande mosaïque de Fernand Léger y occupait tout un mur de la grande salle du rez-de-chaussée.

- école russe du bd Blanqui. Les fils Trotski la fréquentent ; « Trotski écrivait jusqu’à 3 heures du matin ; en allant à l’école, Léon et Serge déposaient ses articles le matin à l’imprimerie. »

- Le Marius des Misérables, (roman esquissé en 1845, repris en 1860, publié en 1862), descendant la rue du Faubourg-Saint-Jacques, tourne sur le boulevard intérieur de l’enceinte des Fermiers généraux (alors bd de la Santé) et, passée la rue de la Santé, celle de la Glacière, tombe, un peu avant d’arriver à la petite rivière des Gobelins, sur « une espèce de champ, qui est, dans toute la longue et monotone ceinture des boulevards de Paris, le seul endroit où Ruisdael serait tenté de s’asseoir. (…) Un pré vert traversé de cordes tendues où des loques sèchent au vent, une vieille ferme à maraîchers bâtie du temps de Louis XIII avec son grand toit bizarrement percé de mansardes, des palissades délabrées, un peu d’eau entre des peupliers, des femmes, des rires, des voix ; à l’horizon le Panthéon, l’arbre des Sourds-Muets [un orme, qui atteindra 45 mètres en 1900], le Val-de-Grâce, noir, trapu, fantasque, amusant, magnifique, et au fond le sévère faîte carré des tours de Notre-Dame ».
On répond à ses questions qu’il est "au Champ de l’Alouette". L’oiseau est le petit nom, le seul sous lequel il connaisse Cosette. Dès cet instant, pour lui, c’est ici le pays de la jeune fille qu’il a perdue depuis si longtemps. Il y revient chaque jour, réellement ou par la pensée. « Il habitait le Champ de l’Alouette plus que le logis de Courfeyrac. Sa véritable adresse était celle-ci : boulevard de la Santé, au septième arbre après la rue Croulebarbe [auj. Ed. Gondinet]. »
Au point où cette rue de Croulebarbe rencontre l’actuelle rue Corvisart, il y a même, alors, un très vieux moulin dont les dernières réparations datent de 1773.

- arrière Ecole Estienne, rue des Reculettes, PLU : Ecole Municipale du Livre Estienne fondée à la fin du XIXème siècle. Les bâtiments disposés en U en briques polychromes sur le boulevard Auguste Blanqui ont été réalisés en 1896 par l'architecte Samuel Menjot de Dammartin sur commande de la Ville de Paris. Sur la rue des Reculettes, la cour est fermée par un bâtiment en béton dont l'avant-corps est orné de bas-reliefs de style Art Déco évoquant les métiers du livre et des arts graphiques. L'ensemble de ces constructions témoigne de l'évolution typologique de l'architecture scolaire parisienne, de l'esthétique rationnelle des écoles municipales en briques de la seconde moitié du XIXème siècle, de l'influence de l'architecture industrielle sur les bâtiments institutionnels des années trente.

Auberge de la mère Grégoire : Victor Hugo, Chateaubriand et La Fayette (mort à Paris le 20 mai 1834) comme convives. Elle tire son nom d'une tenancière de maison, évoquée par Béranger et peinte par Courbet en 1855. Archimède le clochard, 1958, dialogues de Michel Audiard, la ressuscite:
Courbet, la Mère Grégoire
Le Poivrot : C'qu'elle avait d'tocard, la Mère Grégoire, c'était l'humeur.
Jean Gabin : C'est surtout l'âge... Quand t'attrapes cinquante carats, t'as beau être aimable, ça n's'remarque plus...
Spécialités du sud-ouest depuis 1935.

- 33 rue Croulebarbe. La tour Albert ou tour Croulebarbe construite par l'architecte Édouard Albert de 1958 à 1960, en collaboration avec Robert Boileau et Jacques Henri-Labourdette, est le premier gratte-ciel de logements de la capitale française.

26 rue de Croulebarbe et 2 rue Berbier du Mets, PLU: Maison d'angle sur un terrain en pente présentant une façade composée de deux étages carrés sur rez-de-chaussée. Toiture en tuiles. Témoignage de l'habitat ancien du quartier à un emplacement important dans la composition du paysage urbain.

En 1936, Auguste Perret entame le bâtiment du Mobilier national, 33 ans après l’immeuble du 25 bis, rue Franklin à Paris, premier bâtiment à l'armature intégralement en béton armé. Héritier de l'ancien garde-meuble de la Couronne, créé en 1604 par Henri IV et réorganisé par Louis XIV en 1663, place de la Concorde, puis devant la colonnade du Louvre, le Mobilier national est un service rattaché au ministère de la culture et de la communication.

- arrière de la fabrique royale des tapisseries : établie par François Ier à Fontainebleau, elle a été transportée sur les bords de la Bièvre en 1622. Louis XIV et Colbert y réunissent tous les ouvriers du roi : brodeurs, orfèvres, fondeurs, graveurs, lapidaires, ébénistes, teinturiers, carrossiers, dans un hôtel acheté avec ses prés, ses aunaies et ses bois baignés par la rivière, « sur la principale porte duquel hôtel, indique le roi, sera posé un marbre au-dessus de nos armes, dans lequel sera inscrit : Manufacture royale des meubles de la couronne ». Et le signataire ajoute : « La conduite particulière des manufactures appartiendra au sieur Le Brun, notre premier peintre, sous le titre de directeur, suivant les lettres que nous lui avons accordées le 8 mars 1663 ».
Douze maisons, tout autour, sont réservées aux ouvriers et exemptes d’avoir à loger les militaires. Le directeur de la manufacture – après Le Brun viendra Mignard – peut faire établir des brasseries de bière à l’usage de ses ouvriers sans se soucier de la corporation des brasseurs. Le 13 décembre 1720, l’architecte Robert de Cotte étant directeur, la miniaturiste italienne Rosalba Carriera peut visiter ici « la fabrique de carrosses et de Phaétons et non celle des vernis », sans doute ceux dits Martin, vernis à la résine et laques dans le goût chinois destinés aux chaises à porteurs, meubles et lambris.
Soufflot assure la direction des Gobelins quand Bernardin de Saint-Pierre, de part et d’autre de son intendance au jardin des Plantes, habite rue de la Reine-Blanche, où il achève Paul et Virginie en 1786.
La rivière des Gobelins par E. Bourdelin, le Val de Grâces, le Panthéon... (dernier 1/3 du 19e s.)

Les mêmes lieux vers 1920.
La Bièvre (ou rivière des Gobelins) longeait l'arrière de la Manufacture. Bernardin de Saint-Pierre peut, pour ses Études de la nature, étudier ici le mimétisme défensif des insectes : « Au mois de mars dernier, je vis sur le bord de la rivière des Gobelins un papillon couleur de brique, qui se reposait les ailes étendues sur une touffe d’herbes. Je m’approchai de lui et il s’envola. Il fut s’abattre à quelques pas de distance sur la terre qui, en cet endroit, était de sa couleur. Je m’approchai de lui une seconde fois : il prit encore sa volée, et fut se réfugier sur une semblable lisière de terrain. Enfin, je ne pus jamais l’obliger à se reposer sur l’herbe, quoique je l’essayasse souvent, et que les espaces de terre qui se trouvaient entre les touffes de gazon fussent étroits et en petit nombre ».

Au coin avec la rue G. Geffroy, Hôtel de la Reine Blanche, arrière de la Folie Gobelin. C’était là cette Folie qui attirait Pantagruel : « Pantagruel, un jour, pour se distraire de ses études, se promenait vers le faubourg Saint-Marceau, car il voulait voir la Folie Gobelin ». Ailleurs dans le récit, Panurge, pour se venger, ayant enduit les vêtements d’une « dame Parisienne » d’une certaine substance, elle se trouva bientôt suivie de « plus de six cent mille et quatorze chiens » qui, lorsqu’elle se crut à l’abri chez elle, « pissèrent si bien sur la porte de sa maison, que leurs urines firent un ruisseau où les canes auraient bien nagé ; c’est celui qui à présent passe à Saint-Victor, dans lequel Gobelin teint en écarlate, grâce à la vertu spécifique de ces pisses de chien ».

- domicile de Charles Rappoport, 27 ou 29 rue des Gobelins, au début du 20e siècle, dans ce 13e où réside une forte communauté russe.

- 15, rue des Gobelins, PLU: Maison à l’ancien alignement caractéristique de l’ancienne rue des Gobelins, l’une des plus vieille de Paris et qui conserve encore plusieurs maisons en pierre, pans de bois et hourdis, élevées entre 1450 et 1750. (La rue figure sur le plan de Saint-Victor (1555). Elle était précédemment dénommée rue de Bièvre. Une partie de la rue des Gobelins, entre la rue de la Reine Blanche et la rue Le Brun, fait actuellement partie de l'avenue des Gobelins. Elle a fait partie auparavant de la rue Mouffetard.)

- domicile d’Hô Chi Minh, 6 rue des Gobelins. N’Guyen Ai Quôc, le futur Hô Chi Minh, est à Paris du début de l’hiver 1917 à la fin de 1923 ; d’abord ici puis 9, impasse Compoint, dans le 17e, enfin dans le 18e, rue Marcadet.
- 3-5, rue des Gobelins, Ancien hôtel Mascarini, remanié ou construit au 17e pour Jean de Julienne, teinturier, héritier de cette famille Gobelin établie ici depuis le XVe siècle. (Dans la 1ère cour, au fond à dr, se trouve l’entrée du corps de logis principal, précédé d’un haut perron donnant sur une double porte dont l’encadrement est orné d’un mascaron délicat.) Le corps de logis principal, bordé par une cour minérale et une cour plantée, abrite une rampe d'escalier en bois du XVIIème siècle (inscrite à l'inventaire supplémentaire des monuments historiques) et un plafond de solives peintes au premier étage. Sous le porche reliant les deux cours, percé dans le corps de logis, la porte en bois menant aux caves a conservé son arcade en pierre. Dans la seconde cour, vestige d’un jardin qui allait autrefois jusqu'à la Bièvre et était bordée d'ateliers, subsiste en retour d'équerre l'orangerie de Jean de Julienne (remaniée), composée de huit colonnes toscanes à rez-de-chaussée supportant un simple entablement, dans laquelle le mécène exposait ses collections de tableaux (notamment ceux de Watteau). (Comme une grande partie du quartier des Gobelins, les bâtiments reposent sur de profondes carrières de pierre aux ciels soutenus par des arcs bloqués.) Haut lieu de l'histoire de l'art et de l'architecture, intimement lié à la Manufacture des Gobelins, il constitue un témoin quasi-intact de la typologie de l'hôtel particulier du XVIIème siècle, exceptionnelle dans le quartier.

La famille Gobelin avait quitté la Bièvre au moment de son anoblissement, en 1554 ; son affaire était passée aux Canaye puis aux Hollandais Gluck qui, sous Louis XIV, dirigeaient les Manufactures de draps fins et écarlates des Gobelins. Jean Gluck épouse la fille d’un concurrent, François de Julienne qui, rue de la Reine-Blanche et 259, rue Mouffetard, tient manufacture pour les draps fins, façon d’Espagne, d’Angleterre et de Hollande. Jean de Julienne, neveu des deux hommes, réunit les entreprises désormais alliées dans les murs de la Folie Gobelin, qui s’étend jusqu’à ces bâtiments habituellement désignés comme hôtel de la Reine Blanche. Jean de Julienne est, de tous les amis de Watteau, celui qui possède le plus grand nombre de tableaux du peintre, accrochés ici avec d’autres pièces dans sa galerie de grand collectionneur, et jusqu’à sa mort, en 1766, octogénaire et paralytique, il continuera de s’y faire porter.

- carrefour des Gobelins. 5 000 personnes y manifestent le 14 juillet 1944.

- Durand Frères, tannerie de cuirs forts, 254 rue Mouffetard (auj. av. des Gobelins). Elle emploie environ 200 ouvriers vers 1860. La Bièvre couverte, les tanneurs se déplacent vers Gentilly et Arcueil, et Durand disparaît de l’arrondissement.

- domicile de Jeannette Vermersch, av. des Gobelins. Une chambrette, où Maurice Thorez la raccompagne, le 4 février 1934 au soir, après la conférence nationale des Jeunesses communistes au cours de laquelle, relevée de ses responsabilités, elle s’est évanouie. « Je viens avec toi », a-t-il dit à Jeannette ce soir-là, à en croire Philippe Robrieux, « Je viens pour toujours. »

Par la rue de la Reine-Blanche et la rue Nicolas Roret, on atteint la rue Le Brun.
Rue Le Brun. Précédemment, partie de la rue des Fossés Saint-Marcel ; cette dernière voie, indiquée sur le plan de Saint-Victor (1555), a porté les noms de rue de Fer, rue d'Enfer et rue des Hauts Fossés Saint-Marcel.
En face, la Manufacture. Concernant la couleur, non des papillons, mais des étoffes, le vieux mythe de l’écarlate obtenue par l’acide urique a la vie dure depuis qu’il a été lancé par Rabelais. Peut-être les dispositions de l’édit louis-quatorzien en matière de brasseries, la bière étant connue comme diurétique, l’ont-elles renforcé ? En 1823, encore, un condamné à mort écrit au directeur des Gobelins : « Monsieur, J’ai entendu dire, plusieurs fois, que l’on admettait dans la maison dont vous avez la direction des personnes condamnées à des peines graves, afin qu’étant nourries par des aliments irritants, elles procurent plus sûrement l’urine pour les écarlates que l’on y fabrique. Me trouvant, malheureusement, condamné à la peine capitale, je désirerais terminer ma carrière dans votre maison ; veuillez donc, Monsieur, avoir la bonté de m’instruire s’il est vrai que l’on y admette ces sortes de condamnés, et quelle serait la marche à suivre pour y entrer ? ».
La Savonnerie rejoint les Gobelins en 1825. En janvier 1860, un projet d’élargissement de la rue Mouffetard, qui entraînerait le déplacement de la manufacture, est vivement combattu par la presse du temps du fait qu’il néglige « l’importance qu’elle donne à un quartier de Paris, à un faubourg peu favorisé dont elle est la vie et l’orgueil ». À cette date, à la Folie Gobelin est installée une fabrique de châles.

- Morane jeune, et Morane aîné (future Société des Automobiles Delahaye). Fondée en 1835 dans le centre de Paris, l’entreprise se déplace 10, rue du Banquier. Les frères Paul-Henri et Florentin Morane sont fabricants de pompes, presses et outils hydrauliques, machines à vapeur, grues et ascenseurs. Georges Morane, client de Delahaye et participant à des compétitions avec cette voiture, et son beau-frère Léon Desmarais ont hérité de leur père et beau-père Paul Morane de l’entreprise de mécanique du 10, rue du Banquier et cherchent des nouvelles fabrications. Ils s’associent avec Emile Delahaye, dont l’entreprise arrive ici de Tours, en 1898. Elle va se trouver répartie, en 1914, sur trois sites : celui déjà cité, le 43, rue Esquirol et le 23-25, rue Jenner. La Société des Automobiles Delahaye va jusqu'en 1933 construire des voitures de classe moyenne réputées pour leur solidité, mais aussi des camions, des moteurs pour l'industrie et des canots automobiles de compétition, du matériel de lutte contre l'incendie et elle fabriquera même une très grosse machine agricole dite " charrue Tournesol". Ensuite, la famille Morane orientera la marque Delahaye vers la construction de voitures de prestige et la grande compétition, avec l'apport de la marque Delage en 1935. Devint fournisseur de nombreuses têtes couronnées et de personnages en vue dans le monde du spectacle.
A compter de son retour en France, à la Libération, Thorez, ministre d’état, roule le plus souvent dans une « très élégante et ultra-luxueuse Delahaye blindée ». Delahaye ferme en 1954 après fusion avec Hotchkiss et abandon du secteur automobile. Cette année-là, la population active du quartier compte 43% d’ouvriers, 27% d’employés, 11% de commerçants. Les ouvriers représentent alors 31% de la population active à Paris. Auj. Ecole Nationale de Biologie et de Chimie de Paris.
La grève avec occupation de 1936 aux usines Delahaye
- bibliothèque anarchiste, rue Duméril. Elle se crée dans la mouvance de Libertad, de ses Causeries populaires et de son journal l’anarchie, dans les premières années 1900. Dans la même rue Duméril, se trouve la brasserie Dumesnil depuis 1840, qui passera rue Dareau, dans le 14e, parce que les catacombes lui fourniront là des caves de fermentation pour ses 60 000 hectolitres de bière annuels.

- barrière des Deux-Moulins (Auj. angle rue Duméril/bd de l’Hôpital), lieu de rassemblement des chiffonniers. « Très mal famée à cette époque » dit Martin Nadaud, qui vient y déjeuner puis y faire la noce tout le restant de la journée plutôt que d’aller travailler dans une fosse rue de la Coutellerie. Bien lui en prend car l’un de ceux qui ont accepté ce travail y meurt asphyxié.

- salle de la Grille, 136 bd de l’Hôpital. C’est le siège des « Amis de la chanson », société qui donne des goguettes tous les dimanches durant la saison, de 4 à 7 heures du soir. On y entend Maria Verone et Jehan Rictus. Le 14 avril 1907, le groupe y donne en commun avec la Muse Rouge une grande soirée artistique à la mémoire de Jules Jouy, l’un des fondateurs du Chat Noir de Montmartre, et fournisseur de chansons de bataille pour la presse socialiste.

Ecole Nationale Supérieure des Arts et Métiers construite en 1909-1912 par l'architecte Georges Roussi. Construite sur les anciens abattoirs de Villejuif, l'école couvre 20 000 m². Sur la moitié nord-ouest, le long du boulevard de l'Hôpital, les bâtiments administratifs et les salles de cours sont disposés autour de trois cours carrées. Sur la moitié sud-est, le long de l'avenue Stéphen-Pichon, les ateliers sont disposés en lignes perpendiculaires à l'avenue. A cette séparation dans le plan, s'ajoute une hiérarchisation des matériaux, rarement aussi claire à cette époque : la façade boulevard de l'Hôpital est en pierre, les salles de classe, sur les cours de récréation et le long des rues Pinel et Edouard-Manet sont en pierre et brique, mariant la brique rose-jaune et la brique rouge en des dessins variés, les ateliers sur l'avenue Stéphen-Pichon sont en brique et meulière, la brique jouant toujours le rôle décoratif par ses couleurs et ses appareillages.

C’est pour intégrer cet abattoir dans les limites de l’octroi, et non pour annexer le hameau des Deux Moulins, dit aussi d’Austerlitz, (triangle Jenner, bd de l’hôpital, bd de la Gare devenu Vincent Auriol) dont on n’avait cure, que le tracé du mur des Fermiers généraux a été rectifié, et créé le boulevard de la Gare en 1818

- 22, rue Rubens, PLU: Bâtiment d'activités construit vers 1920 sur une cour ouverte. Composition alliant rusticité et pittoresque : façade présentant un soubassement et un rez-de-chaussée en pierre de réemploi et deux étages en double hauteur en briques rouges. La décoration est à l'économie et tient pour l'essentiel au calepinage des briques animant le dernier étage de motifs géométriques. Toitures en saillies mettant en valeur la distribution des bâtiments. L'édifice abrite actuellement des bureaux de la Caisse Régionale d'Assurance Maladie, un centre de santé dentaire.

- la coopérative La Solidarité des Travailleurs était 4, rue Véronèse. Elle fait construire ses locaux en 1900.

un peu à droite, sur l'av. des Gobelins,
- bibliothèque russe du POSDR, 61 ou 63 av des Gobelins. Siège du Club social-démocrate russe dès avant la guerre de 14, que fréquentent aussi les socialistes du 13e. Le 9 avril 1914, par exemple, Charles Rappoport, leur fait un point sur « Le PS à la veille des élections ». En 1916, en revanche, le même Rappoport se souvient y avoir entendu Trotski et ses amis proposer, pour lutter contre la guerre, une « fraternisation avec les soldats ennemis » qui fit hausser les épaules de beaucoup.

- Théâtre des Gobelins, 73 av. des Gobelins. « Le 13e arrondissement va chercher ses distractions place d’Italie et avenue des Gobelins, et le 15e rue de la Gaîté » note Jacques Valdour, qui assiste ici, en 1909, à une représentation des Etrangleurs de Paris. Comme dans tous les autres théâtres populaires, les ouvriers y « pique-niquent », ayant apporté à boire (bouteilles et verres) et à manger, discutent, interpellent les acteurs, etc. Mais Valdour précise que ce chahut dénote un jugement très sûr de l’ouvrier parisien : « il fait du bruit surtout lorsque le dialogue des acteurs n’est vraiment que du remplissage ; un profond silence s’établit lorsque l’action dramatique se précise. »

On revient par la rue Coypel ;
- coopérative L’Utilité Sociale, 17 rue Edouard Manet. Le Club sportif de la Jeunesse Socialiste du 13e y est hébergé, qui prendra bientôt le nom d’Etoile Sportive de l’Utilité Sociale. C’est aussi le siège, durant la première guerre mondiale, de la Fédération sportive ouvrière. C'est l'entrée annexe de la
maison des syndicats, 163 bd de l’Hôpital. Largement utilisée pour les réunions des « organisations démocratiques » : l’Union des femmes, le Comité de défense de l’Humanité, celui des chômeurs, les Campeurs rouges des 5e-13e, ou le groupe artistique de la coiffure, membre de la FTOF, qui y répète le soir, en 1932. La remise des cartes aux Jeunesses communistes pour 1934, par exemple, y a également lieu. UL CGT. Bureaux Touristra.

- préau des écoles, rue Fagon. Le compte-rendu de mandat de Monjauvis, le député, et d’André Marty, le conseiller municipal du quartier de la Gare depuis déjà cinq ans, prévus pour le 5 mai 1934, vont prendre ici, après les évènements de la Cité Jeanne d’Arc, l’allure d’un meeting de masse. Outre les deux élus, Marcel Cachin et Paul Vaillant-Couturier, Marcel Gitton, secrétaire du comité central, Michaut pour les JC, Emile Bureau pour le Secours Rouge International, et Lucien Midol, député et représentant des cheminots, sont à la tribune dans une atmosphère survoltée.

- domicile de Chou En-Laï (Shou Enlai), 17 rue Godefroy. Etudiant en France à compter de 1920, il avait alors 24 ans; il demeura à cette adresse entre 1922 et 1924, indique une plaque sur la façade. Teng Hsiao Ping (Deng Xiaoping), de huit ans son cadet, était également à Paris à la même époque. Dès 1916, une Société franco-chinoise d’éducation, domiciliée 39, rue de la Pointe à la Garenne-Colombes, encourageait les études financées par le travail, servait de bureau de placement, et publiait un Journal Chinois Hebdomadaire. Shou et Deng étaient arrivés, comme 2 à 3 000 étudiants-ouvriers chinois entre 1919 et 1930, avec la deuxième vague de l’opération travail-études, inspirée par le secrétaire général du Parti communiste chinois, Chen Duxiu.
Après que la police de la concession internationale a tiré, à Shangaï, sur une manifestation de soutien à des ouvriers en grève, y faisant 13 morts, Shou et Deng, comme les deux fils de Chen Duxiu sont de ceux qui occupent la légation de Chine à Paris, le 30 mai 1925, pour protester contre le refus qu’on leur a opposé de tenir un meeting de soutien. Ils seront expulsés ou s’en retourneront à Shangaï. Ils y colleront les affiches des Jeunesses communistes de France appelant à la solidarité la flotte envoyée en renfort : « Marins français soyez dignes des marins de la Mer noire ».

- mairie du 13e, 1 place d’Italie. Le 23 juin 1947, la municipalité invite la population à s’y regrouper pour protester contre le projet de redressement financier de Robert Schuman, et former la délégation qui ira faire part de ce refus à l’Assemblée nationale.

- barrière d’Italie (auj. place d’Italie). Les chiffonniers de la rue Mouffetard et les carriers de Gentilly et d’Arcueil défendaient la barrière d’Italie. Le 25 juin 1848, le général Bréa était venu parlementer barrière d’Enfer, barrière Saint-Jacques, barrière de la Santé ; arrivé barrière d’Italie, on s’était saisi de lui et on l’avait fusillé du côté du Petit Gentilly, un peu avant le carrefour avec l’actuelle rue de Tolbiac (à la hauteur du 76 av. d’Italie).
Le 26 au petit matin, Frédéric Moreau, le héros de l'Education sentimentale, arrive de Fontainebleau par cette route : « quatre barricades formaient, au bout des quatre voies, d’énormes talus de pavés ; des torches ça et là grésillaient ; malgré la poussière qui s’élevait, il distingua des fantassins de la ligne et des gardes nationaux, tous le visage noir, débraillés, hagards. Ils venaient de prendre la place, avaient fusillé plusieurs hommes ; leur colère durait encore. » La révolution est tombée.
Ils étaient, le 25 juin 1848, deux mille cinq cents insurgés derrière sept barricades. Sur vingt-cinq personnes qui seront traduites devant un conseil de guerre, on compte deux cordonniers, un contremaître tanneur, un marchand de chevaux et deux apprentis dans ce métier, un charpentier, un maçon et un garçon maçon, un carrier, un terrassier. Un employé de librairie est le seul employé du lot. Cinq seront condamnés à mort, et deux finalement guillotinés, le 17 mars 1849, à cette même barrière, devant plus de dix mille hommes de troupe, et quatre canons braqués sur les principaux axes de circulation.
Exécuté le premier, Henri-Joseph Daix, 44 ans, demeurait 34, rue Poliveau. Trépané, suicidaire, borgne, c’était un administré de Bicêtre depuis un accident qui lui avait fait perdre, de plus, l’usage d’un bras et d’une jambe. Nicolas Larr, 29 ans, « homme d’une grande énergie et d’une force herculéenne », était l’un de ces trois frères wurtembergeois, maçons travaillant sous les ordres de Martin Nadaud à la construction de la nouvelle mairie du 12e arrondissement, place du Panthéon. Il portait des boucles d’oreilles qui l’avaient fait reconnaître. Sa femme tenait un commerce de vin à la barrière des Deux Moulins (aujourd’hui place Pinel), côté Ivry. Nadaud publiera une lettre pour témoigner que Larr, gagné comme beaucoup aux idées bonapartistes, « avait marché au combat aux cris réitérés de “Vive Napoléon !” ». En vain.

- atelier de construction de matériel roulant, place d’Italie. Créé en 1906, c’est l’un des six qui accompagnent le développement du métro dans la capitale.

- Au lion d’Afrique, place d’Italie. Ce café fut la permanence de la 13e section socialiste avant le 199, boulevard de la Gare, au milieu des années 1930.

- maison de Granger, 25 boulevard Auguste Blanqui. Ici, « l’Enfermé » de toutes les geôles de France, dont le Mont-Saint-Michel, vint se réfugier chez son ami Granger à sa sortie de Clairvaux, le 11 juin 1879. Zola le dépeint sous le nom de Barthès dans son Paris : « Agé de 74 ans, Barthès avait passé près de 50 années en prison. Il était l’éternel prisonnier, le héros de la liberté que tous les gouvernements avaient promené de citadelle en forteresse. Depuis son adolescence, il marchait dans son rêve fraternel, il combattait pour une république idéale de vérité et de justice, et il aboutissait toujours au cachot, il allait toujours achever sa rêverie humanitaire sous de triples verrous. (...) Et lorsque la république était venue, cette république qui lui avait coûté tant d’années de geôle, elle l’avait emprisonné à son tour, ajoutant des années d’ombre aux années déjà sans soleil. Et il restait le martyr de la liberté, et il la voulait quand même, elle qui n’était jamais. »
Blanqui resta chez Granger jusqu’à sa mort, le 1er janvier 1881. « La chambre mortuaire était au quatrième, / Et la foule à pas lents gravissait l'escalier, / Le peuple du travail, en blouse d'atelier... » écrira Eugène Pottier. Ses obsèques réunirent 100 000 personnes. L’année suivante, au premier anniversaire de sa mort, 300 personnes, rassemblées ici devant son domicile, tentaient de partir en cortège ; dès la place d’Italie, elles étaient dispersées par la police et un certain nombre d’entre elles arrêtées.

- adresse de Cam Yu Tchen Chen, 5 rue Thiers (auj. Paulin-Méry). On le connaît par les papiers saisis lors d’une perquisition chez Suzanne Girault, dirigeante du PC, et concernant la circulation de « l’or de Moscou ». Le 17 avril 1924, Yu a écrit au camarade Sémard pour récupérer 500 roubles or que l’Internationale lui aurait adressés via le PC. Dans une autre correspondance, l’interlocuteur russe qui signe « Marie » fait savoir à Suzanne Girault qu’il a envoyé 155 dollars à Yu, « par Rose », quatre semaines plus tôt.