MARSEILLE, L'AUTRE EMBOUCHURE DU RHIN

 Les lignes en sanguine sont tirées du 1 bis quai des Métallos :


 

 

Je suis né à Marseille et je m’appelle Rustenholz. Être un Alsacien de Marseille m’a toujours paru cocasse : j’étais une rareté comme Pierre Fresnay, de son vrai nom Pierre Laudenbach — soit le village de mon père, Lautenbach, à une lettre près — et incarnation pourtant du Marius de Pagnol. Mais pour que je fusse né à Marseille, encore fallait-il que mon père y eût été avant moi, et d’ailleurs mon oncle avant lui.

Les deux frères avaient été mis en apprentissage à Zlin, Tchécoslovaquie, chez Bata. Mon père n’y était resté qu’à peine ; mon oncle s’était coulé dans le moule durant trois ans, puis avait commencé comme mécanicien à Hellocourt, la Bataville mosellane. A la déclaration de guerre, Bata avait replié son outil de production chez Marbot, à Neuvic sur l’Isle, Dordogne, manufacture dont il était devenu actionnaire majoritaire en dépit de la loi anti-Bata adoptée début 1936 pour lui interdire toute expansion en France. Mon oncle avait donc passé la guerre chez Marbot.

Durant l’occupation, les Allemands avaient non seulement réquisitionné l’usine d’Hellocourt au profit de la Luftwaffe mais revendu en outre la vingtaine de succursales Bata d’Alsace et de Lorraine. A la Libération, Bata tentait devant la justice de recouvrer ses biens spoliés, tandis qu’un certain nombre d’acquéreurs de ses magasins ripostaient en accusant l’entreprise, devant les commissions d’épuration, de collaboration économique avec l’ennemi.

Dans cette incertitude, mon oncle s’était retrouvé, je ne sais comment, aux chaussures Roger Soulet de Marseille. Dès les années 1930, la boîte n’était pas, à une échelle infiniment plus réduite, bien sûr, sans analogie avec Bata. Une publicité incessante vante sa mécanisation : elle est « la plus belle usine du Sud-Est », ou « du Sud », voire « d’Europe » ; « la seule travaillant à la chaîne “Ferrox“ » — (pour la simple raison que ladite chaîne Ferrox est une création et une appellation maison et non quelque Rolls des chaînes importée d’on ne sait où) —  avec des « méthodes en avance de 50 ans sur celles actuelles ». Elle vend à des prix d’usine dans des dépôts qui sont d’abord ceux des frères Palombo 37, rue d’Aix et 145, boulevard de la Madeleine, et sous la marque Palombo, les deux frères étant les créateurs des modèles, les dépositaires de la marque ou les associés de Roger Soulet ?



Toujours est-il qu’au printemps 1935, l’usine du 2, route Nationale, à Saint-Antoine, s’agrandie sur 8 000 m2, ouvre une annexe à Septème-les-Vallons, et produit 3 000 paires de chaussures par jour. Une journée de fête et un bal de nuit réunissent pour l’occasion les plus de cinq cents membres du personnel, outre le député des Bouches-du-Rhône, le conseiller général du 7ème canton, le maire de Septème, etc... « Un membre du personnel, raconte Le Petit Provençal, remit à M. Soulet, au milieu des applaudissements unanimes, deux superbes bronzes représentant “L’Effort“ par Nerva et portant cette heureuse dédicace : “Au robuste artisan de notre bonheur. Hommage respectueux de tout le personnel.“ » (Voir en contrepoint l’article de Rouge-Midi :)


On ne sait si l’on doit au même membre du personnel cette ode à la chaîne qu’ont publiée les Tablettes d’Avignon et de Provence à l’occasion de la venue des chaussures Palombo à la Foire de Printemps.

Le patron, Roger Soulet, a été l’un des plus jeunes engagés volontaires d’août 1914 — à 17 ans ! Croix de guerre, médaille militaire, c’est un colosse à la Raimu et un « sportif industriel », fondateur de l’Union Sportive Soulet (USS), qu’il a dotée du stade Roger Soulet à Notre-Dame-Limite ; organisateur de la Coupe Roger Soulet réservée aux équipes de foot non licenciées et débutantes, du Cross-Country challenge Roger Soulet, du Grand Prix Roger Soulet de cyclisme sous le patronage du Radical, etc. Outre l’USS, il créera encore le Saint-Antoine Sports (SAS, couleurs blanches et noires) et le Racing Club de St-Antoine (couleurs rouges et bleues). 


 

Il est aussi à l’initiative de l’Estudiantina Roger Soulet dans le « but de développer l'art musical » ; il est président d’honneur des Amis de l’Instruction Laïque de Septème-les-vallons, et membre d’honneur de vélo-clubs comme de groupes de boulomanes. Bref, les jours où sa publicité ne passe pas dans le journal, le patron y est pour un parrainage sportif quelconque.

Le stand Palombo à la Foire d'Avignon

 

Mon oncle Jean semble attendre chez Roger Soulet que Bata se réorganise — en Tchécoslovaquie, les usines de Zlin ont été nationalisée, l’entreprise est en train de transférer son siège mondial au Canada — et que la fabrique projetée en Algérie au début de 1939 et refusée par les autorités françaises malgré sa modestie —150 ouvriers pour 6 000 paires par semaine — voie enfin le jour et peut-être en plus grand.

Il a trouvé à louer pour lui et sa femme deux pièces à l’étage d’un cabanon de la Gavotte, muni en tout et pour tout de l’eau courante sur un évier de pierre, mais d’où il peut aller travailler à Saint-Antoine à pied. Le rez-de-chaussée en est libre aussi et Jean propose à son cadet (donc à mes parents) d’y venir et de partager avec lui l’aventure algérienne. Il lui trouvera bien du boulot en attendant, par l’intermédiaire de ses amis arméniens, nombreux dans la chaussure et à Saint-Antoine.

Et c’est ainsi qu’un jour du printemps 1946, mon père se retrouve à la villa Les Coquelicots, 11, allée des Fleurs, au domicile personnel de Paul “Achille“ Papazian.

Son licenciement, le 17 juin 1938, de la Société Provençale de Construction Navale (SPCN) où il était dessinateur principal, avait suscité une grève de solidarité de 6 ou 7 000 ouvriers et techniciens de la métallurgie, qui avait tenu bon durant un mois et demi. Chaque jour, les journaux de Doriot, la Liberté et l’Émancipation nationale, s’étouffaient de ce que celui qu’ils n’appelaient qu’“Omar Papazian“, ce “turco-arménien soviétisé“, paralysât à lui tout seul la ville de Marseille.

En 1942, sous le nom de guerre d’Achille, il était l’un des dirigeants de l’union départementale clandestine de la CGT ; en 1944, vice-président du comité de Libération des Bouches-du-Rhône. Aujourd’hui, de la SPCN réquisitionnée et confiée à la « gestion ouvrière » de la CGT, Paul Papazian est le directeur qui a été proposé par le syndicat et agréé par le commissaire régional de la République, Raymond Aubrac.

Et il embauche mon père comme électricien, son métier, bien qu’il n’ait aucun fait de résistance à son actif et ne soit même pas syndiqué. Parce qu’il a été victime, à 14 ans, de ce Bata qu’Ilya Ehrenbourg qualifiait dans le Crapouillot de « Mussolini de la chaussure » ?

 

Voilà les deux frères alsaciens à Marseille, dans les starting-blocks pour l’Algérie, à la suite de ce qui apparaît comme deux parcours individuels, originaux, l’un linéaire, Bata aux pieds — Lautenbach, Zlin, Hellocourt, Neuvic-sur-l’Isle, Marseille — l’autre erratique : Lautenbach, Zlin, Le Mans, Toulouse, Saint-Béat, Le Mans, Saint-Pierre-des-Corps, Joué-lès-Tours, Paris, Marseille…

Et pourtant cette géographie a priori toute personnelle est naturellement sociologique. Au XIXe siècle, quand les pays germanophones sont terres d’émigration, le Rhin a deux embouchures, Rotterdam d’un côté et Marseille, par le sillon rhodanien, de l’autre ; l’Algérie est l’Amérique de ceux qui n’ont pas les moyens de la vraie : vingt à vingt-cinq pour cent des colons français y arrivent d’Alsace et de Lorraine.

L’annexion de l’Alsace-Moselle par la Prusse, en 1871, qui accorde aux natifs un droit d’option, c’est-à-dire d’émigration durant deux ans, n’est pas significative pour ce qui est des flux. Elle l’est politiquement : c’est sur les 445 000 hectares séquestrées aux insurgés kabyles de Cheikh El Mokrani que les “optants“ alsaciens et lorrains vont être installés en Algérie. Le fils d’un de ces optants, Victor Spielmann, s’en fera l’écho dans Le Cri de l’Algérie du 5 novembre 1912 : « Si nous, Alsaciens, nous plaignons des spoliations et des vexations dont nous sommes victimes de la part de l’Allemagne, que doivent dire les indigènes patriotes de leur Algérie, pour avoir été, sous prétexte d’insurrection, dépouillés de centaines de milliers d’hectares des meilleures terres, sans compter l’amende de guerre. Les Allemands, en 1870, se sont contentés de l’amende et d’une partie de notre territoire. C’est pour cela que je proteste contre toutes les injustices dont on les abreuve. » Cité par Gilbert Meynier, « Victor Spielmann (1866-1938), un Européen d’Algérie révolté contre l’injustice coloniale » dans Raison présente 2017/3 (N° 203).

Écho encore présent dans Le premier homme d’Albert Camus, qui qualifie de « persécutés-persécuteurs », « réfractaires prenant la place chaude des rebelles », « ces Alsaciens qui en 71 avaient refusé la domination allemande et opté pour la France, et on leur avait donné les terres des insurgés de 71[ceux de la révolte d’el-Mokrani et el-Haddad], tués ou emprisonnés ».

Quelque deux cents de ces insurgés rejoindront dans les bagnes de Nouvelle-Calédonie ceux de la contemporaine Commune de Paris. « Un matin, dans les premiers temps de la déportation, écrit Louise Michel, nous vîmes arriver, dans leurs grands burnous blancs, des Arabes déportés pour s’être, eux aussi, soulevés contre l’oppression. Ces orientaux, emprisonnés loin de leurs tentes et de leurs troupeaux, étaient simples et bons, et d’une grande justice ; aussi ne comprenaient-ils rien à la façon dont on avait agi envers eux. » La Commune, 1898.

Le Progrès de Sétif, dont Victor Spielmann est un collaborateur occasionnel, « journal républicain radical », bi-hebdomadaire, annonce à sa Une, le 19 octobre 1904, un passage prochain dans la ville d’Ernest Girault et de Louise Michel, promesse faite par celle-ci aux "grands burnous blancs" quelque vingt-cinq ans plus tôt.


Les deux orateurs donnent leur première conférence le lendemain à l’Athénée d’Alger, puis une autre le 30 octobre, à la Maison du Peuple, elle traitant de « l’éducation intégrale », lui du « néo-malthusianisme ». Le même jour, ils publient chacun un article dans La Pensée libre, revue hebdomadaire d’éducation sociale (21 bd Bugeaud ! Alger). Girault titre le sien LA PESTE : « [Le vapeur] La Marsa a apporté avec nous la peste à Alger… Quelle est donc la nature de cette peste ? L’Internationale ! [Il désigne par-là l’Association internationale antimilitariste (AIA) qui s’est créée en juin à Amsterdam] Organiser l’antimilitarisme, aider les déserteurs, soutenir les insoumis, défendre les révoltés, miner l’armée, cette école du crime, ébranler la discipline, apprendre à haïr les chefs, créer un état de conscience capable d’empêcher les jeunes gens de tirer sur le peuple (…) telle est l’œuvre que se propose la nouvelle Internationale. »

Entretemps, le 26 octobre, cette fois en pages intérieures, le Progrès de Sétif  a confirmé la venue des conférenciers pour les 7 et 8 novembre.


Ils sont exacts au rendez-vous et le numéro du 9 novembre rend compte en Une de la soirée (ci-dessous). L’autre bi-hebdomadaire, le Réveil de Sétif, « journal républicain démocratique », ne le fait que le 13novembre, mais plus longuement. Il précise qu’il « avait été décidé au préalable que chacun des partis politiques de Sétif serait représenté à la tribune et qu’en conséquence y avaient pris place MM. Pasquini, directeur du Progrès, Deluca, rédacteur-en-chef du Réveil, et Georget, ouvrier. » Il rapporte que le discours introductif de Louise Michel portait sur l’église, l’armée et la propriété, et qu’il avait été salué « d’applaudissements frénétiques ». Girault avait ensuite développé ces trois sujets, beaucoup plus minutieusement, et si le journal l’approuvait sur les deux premiers, il ne le suivait pas sur l’armée.

Mais le plus réjouissant, pour nous qui étions à la recherche d’indices d’une possible rencontre de Louise Michel et de Victor Spielmann lors de cette tournée, c’est que l’article du Progrès, qui finit sa phrase en page 2 : « … citoyennes que leur place à toutes devrait être aux premiers rangs à une pareille école. », fait voisiner du coup le compte-rendu de la réunion avec celui d’une autre qui s’est tenue le dimanche 6 à la mairie de Bordj Bou Arreridj en vue de la création d’une société de Secours-Mutuel. Victor Spielmann, écrit le journal, l’ouvrit par ces mots : « En dehors des bienfaits matériels, la mutualité prépare encore la Paix et la Fraternité parmi les populations où elle règne. Elle hâte la solution de la question sociale. C’est là notre rêve… » A la fin de quoi, Victor Spielmann, négociant, en était élu vice-président. L’était avec lui, parmi 17 membres du bureau et administrateurs divers, un « délégué des indigènes ». 

Victor Spielmann fut-il, le lendemain lundi 7 novembre, à la conférence de Louise Michel et d’Ernest Girault ? C’est plus que probable. Bordj Bou Arreridj n’est qu’à 65 km de Sétif, leur liaison ferroviaire est assurée depuis plus de vingt ans — sur cette ligne Alger-Constantine qu’empruntent les deux conférenciers — enfin la conférence avait été vantée depuis trois semaines et se trouvait quasi « parrainée » par un journal dont il était le collaborateur.

 

Mon père comme son frère aîné sont nés après le retour de l’Alsace-Moselle à la France. C’est le moment où l’Algérie, et plus largement l’empire colonial français, passent pour les Alsaciens de terre d’émigration à débouché commercial, les deux n’étant pas complètement sans lien. Dès 1923 la création d’un Office colonial est en germe à Mulhouse ; elle sera effective trois ans plus tard, parce que « si l’on sait s’adapter à leurs demandes, les soixante millions d’indigènes de nos colonies peuvent remplacer les soixante millions d’Allemands défaillants », écrit la Commission d’initiatives de la Société industrielle de Mulhouse, la fameuse SIM que cite Nicolas Stoskopf dans « La culture impériale du patronat textile mulhousien (1830-1962) », (article de L’esprit économique impérial (1830-1970). Groupes de pression & réseaux du patronat colonial en France & dans l'empire. Paris : Société française d'histoire d'outre-mer, 2008.)

« À l’activité purement économique, poursuit-il, l’Office se proposait « d’en ajouter une autre : celle de faire connaître au grand public la ’’plus grande France’’ […]. Il s’efforcera de donner une image aussi vivante et exacte que possible de la richesse et de la diversité de nos possessions d’outre-mer ». Les enfants des écoles étaient donc invités à participer à ces diverses manifestations et des bourses de voyages étaient accordés aux meilleurs élèves de l’École supérieure de commerce. En 1933, un bilan provisoire fit état de trente conférences, trois films et trois grandes expositions au Musée des Beaux-Arts sur Madagascar, l’AOF et le Maroc qui avaient attiré chacune 4 à 5 000 personnes, (…) ce qui permit à tout le moins aux Mulhousiens de tous âges de découvrir un empire colonial largement ignoré jusque-là et au patronat mulhousien de jouer un rôle pédagogique qui faisait traditionnellement partie de ses ambitions sociales. »

À la fin de cette année-là, mon père a 12 ans, mon oncle 14 et mon grand-père vient de mettre la clé sous la porte de la minuscule fabrique de vis à bois qu’il avait créée six ans plus tôt.

 

Jean était finalement parti non pas pour le Maghreb mais rejoindre l’usine Bata de Rufisque, au Sénégal. Mes parents ne l’avaient pas suivi. Il y avait sans doute eu un désir d’ailleurs colonial chez mon père mais, à bien y réfléchir, Bata, c’était quand même un sale souvenir, il n’avait qu’à regarder sa main... Et à y accompagner Jean qui, lui, avait dix ans d’ancienneté dans la boîte, il aurait forcément été le subalterne de son frère...

Georges et Lucienne étaient simplement montés remplacer mon oncle à l’étage, pas plus confortable mais un rien plus lumineux qu’un rez-de-chaussée encaissé sous l’escalier extérieur et son palier menant à l’étage.

Et ils avaient fait pour l’État-civil, un Alsacien de Marseille.

Mon père avait sillonné les routes maritimes de la « plus grande France » sur les bateaux des Messageries Maritimes, de Djibouti à la Nouvelle Calédonie, en passant par l’Indochine, et puis il était remonté à Mulhouse dans l’espoir d’en repartir, toujours pour l’outre-mer mais cette fois avec son père et la Manurhin.

 

En juillet 1957, je suis ainsi en colo à Joie et Santé, chez les salésiens de Ferrette, dans le Sundgau comme on appelle le Jura alsacien.

Je reçois de Manman des enveloppes gonflées comme par des lettres de vingt pages, parce qu’elle a découpé dans le journal tout ce qui concerne la visite officielle du président René Coty. Manifestement, un président de la République ça l’impressionne, et elle pense que ça m’intéresse. J’ai droit aux photos du cortège de Tractions et de DS entrant à Colmar derrière la limousine présidentielle, le 8 juillet ; à celles de l’inauguration du bief de l’usine hydroélectrique de Fessenheim et, le lendemain, à la réception de l’hôtel de ville : « Vous autres Mulhousiens représentez une tradition et cette tradition, c’est la marche en avant. »

Mais surtout, le président René Coty est venu repeindre en bleu des Vosges le problème algérien. « Qu’on ne compte pas sur nous pour sacrifier de l’autre côté de la Méditerranée une nouvelle Alsace-Lorraine. Cette amputation que la violence nous avait imposée, les autres peuples ont plus tard mesuré ce qu’il leur en coûtait d’en avoir été les spectateurs passifs. En Algérie, le chaos et la misère qui suivraient une abdication de la France, nul ne peut ignorer quels en seraient les profiteurs. »


Coiffé de la toque d'Ataturk adoptée en 1922



Ferhat Abbas
, futur président du gouvernement provisoire de la République algérienne (GPRA) retournera la comparaison — “ L’Algérie est aussi une Alsace, mais c’est l’Alsace du monde musulman et du Maghreb arabe ” — avec d’autant plus de force que ses premiers articles de membre du mouvement Jeune Algérien ont été publiés, dès 1922, par Le Trait d’Union de Victor Spielmann. “ Ce courageux Alsacien, dont j’évoque avec émotion le souvenir, écrira-t-il en 1962, ancien colon de Bordj Bou Arreridj [là-même où la première attaque d’el-Mokrani avait été portée, le 16 mars 1871], prenait violemment à parti les pouvoirs publics, et dénonçait avec vigueur l’expropriation des Arabes et leur ruine. À certains égards, il était un des plus valeureux défenseurs de notre cause. ” La nuit coloniale pp. 26 et 118.
Rééd. du Jeune Algérien de F. Abbas chez Garnier en 1981

Ferhat Abbas avait déjà écrit au début de 1954 dans son journal, La République algérienne, que le Haut-rhinois arrivé à 5 ans en Algérie avec son cordonnier de père, avait été « un des tous premiers combattants pour la reconnaissance de la personnalité algérienne », « le précurseur méconnu du Manifeste du Peuple algérien ». (cité par Gilbert Meynier)

 

J’étais en 3ème au Lycée de Molsheim — après notre détour par la région stéphanoise, mes parents en étaient à leur douzième adresse — quand deux rapatriés d’Algérie sont arrivés dans ma classe.

 

Sur la chaîne YouTube Faire de l'Histoire... populaire de Gérard Noiriel / Daja : 


“ROUTE DE L’ÉMEUTE“ OU “RUE SANS JOIE“ ?

 Les lignes en sanguine sont tirées du 1 bis quai des Métallos 


La Ricamarie, c’est une ville-rue et on est à son bas bout où le ruban des maisons après s’être effiloché finit par disparaître. Passé l’usine Jacquemond Frères, il n’y a plus qu’un grand terrain vague, avant que ne commence de l’autre côté, par une effilochure semblable qui va ensuite coaguler, le Chambon-Feugerolles. Dans le court intervalle entre les deux communes, mais à l’écart de la route, le puits Pigeot se signale par un chevalement monolithique de soixante-sept mètres de haut, tout en béton, très moche, et un terril. Dans les années 1920, la Compagnie des mines a choisi exprès de bâtir loin de tout, la cité des Combes, de sorte que ses ouvriers polonais puissent conserver leur langue et leur culture jusqu’à leur retour au pays.

Notre appartement tout en longueur donne sur la nationale 88. « Cette route qui va de Saint-Etienne à Firminy, écrivait Léon de Seilhac*, passe par La Ricamarie et Le Chambon, et les distances sont courtes sur cette grande voie où pullulent les puits de mines et les grandes usines métallurgiques. » Elle avait en 1912, précise-t-il, « le plus fort trafic de France », et pas que de voitures : « Si une grève éclatait à Firminy, c’était immédiatement l’exode vers Saint-Étienne, la démonstration bruyante de la force ouvrière, et sur la route la manifestation faisait fermer toutes les usines, vidait les puits de mine et se grossissait de tous les ouvriers arrachés à leur travail. » Cette nationale, qu’il appelle « la grande route de l’émeute », on l’a découverte hier au petit matin, quand le jour nous a réveillés, moulus, éreintés après une nuit depuis Mulhouse, entassés dans notre vieille 202. Et c’était dimanche. Le lundi matin, en partant pour l’école, on se rend compte, sans avoir les chiffres, qu’en 1958 c’est huit à dix mille véhicules par jour qui y passent, dont un tiers de trolley, d’autobus et de camions.

Des ouvriers du Chambon, nos voisins, le même Seilhac disait qu’« individuellement, ce sont les gens les plus doux du monde. Mais ils se trouvent par malheur sur la grande route de l’émeute ». Déjà qu’en arrivant nous n’étions sûrement pas dans nos rapports intra-familiaux les gens les plus doux du monde, maintenant qu’on est au bord de « la grande route de l’émeute », ça va tourner comment ?

*Léon de Seilhac, Les Grèves de Chambon, Paris : A. Rousseau, 1912.

 

Il est pour cette nationale 88 une autre qualification que l’on pourrait dire populiste à l’inverse de celle, politique, de Léon de Seilhac : celle d’Eugène Claudius-Petit qui, député de la Loire, écrivait à l’automne de 1949 « Si [le département] ne compte pas parmi les grands départements sinistrés aux villes totalement détruites, aux villages disparus ou meurtris, il est hélas trop connu pour sa Rue sans joie qui, de Rive-de-Gier à Firminy, déroule son ruban monotone de taudis accumulés ».

Affiche de Boris Bilisky; sortie de 1925

 En 1960 encore, le Monde du 15 juillet lui fait dire : « A l’extrémité de cette rue sans joie, presque ininterrompue, qui, de Rive-de-Gier en passant par Saint-Etienne, emprunte la vallée de l’Ondaine, Firminy présente ses maisons noircies par les fumées des usines et usées par le temps. » Faut-il que le désormais maire de Firminy tienne à sa Rue sans joie pour distordre ainsi la géographie : entre Rive-de-Gier et Saint-Etienne, point de vallée de l’Ondaine, naturellement, mais celle du Gier. Le journaliste semble d’ailleurs rectifier discrètement : « Le voyageur qui emprunte l'assez inconfortable navette reliant Lyon à Saint-Etienne reste en effet coi devant les immeubles désolés qui jalonnent la vallée du Gier. » Il devrait rester plus coi encore : s’il descend à Saint-Etienne, il n’est qu’à mi-chemin de la fameuse Rue. Pourquoi approuve-t-il alors d’un « en effet » un qualificatif portant sur quelque chose dont il n’a vu que la moitié ?

Ressortie des années 1970

 

A la date, on l’habite depuis deux ans la « Rue sans joie » de la vallée de l’Ondaine ; je la remonte toute la semaine jusqu’à Saint-Etienne pour aller au lycée ; je la descends tous les dimanches jusqu’au Chambon-Feugerolles où mon père me largue dans un cinéma pendant qu’il va voir sa maîtresse. Avant tout, c’est une « route nationale » : la N 88. Sur la quinzaine de kilomètres qui nous intéresse, elle ne devient rue qu’épisodiquement, en traversant la Rica (10 000 habitants environ), le Chambon (un peu moins de 20 000) ou Firminy (un peu plus de 20 000). Si on ne peut la dire joyeuse, tout simplement parce qu’elle est sans caractère, sans qualité aucune, parfaitement ordinaire, elle n’a rien du misérabilisme qu’évoque le film fameux dont Claudius-Petit utilise le titre. Quel rapport entre une ruelle de la Vienne des années Vingt, capitale impériale déchue, certes, mais capitale encore, l’une des plus grandes d’Europe, quintessence d’urbanité, et la vallée de l’Ondaine ? Quel rapport avec l’expressionisme de Pabst, Greta Garbo et, peut-être, qui sait, les débuts de Marlène Dietrich ?

Matériel publicitaire de la Sofar Films en 1925

Si le député de la Loire, le maire de Firminy emploie une image manifestement inadaptée, c’est sans doute qu’il ne cherche pas à être descriptif, évocateur de la réalité forézienne de cette route-ci. Ce qu’affirme sa métaphore, c’est sa totale allégeance aux idées de l’architecte dont il s’est fait le disciple définitif en 1937 et le mentor depuis au moins l’Unité d’habitation de Marseille. Pour Le Corbusier, toute rue est sans joie, la rue en soi l’est, il faut éradiquer la rue de la Ville radieuse, c’est de sa suppression que la joie naîtra.

Dès le 20 mai 1929, dans l'Intransigeant, il écrivait sous ce titre « L’avis de l’architecte… La rue », et sur quatre colonnes : « La rue est une rigole, une fissure profonde, un couloir resserré. On touche à ses deux murs des deux coudes du cœur ; le cœur en est toujours oppressé… » On en passe, pour arriver à ce point : « Rien de cela n’exalte en nous la joie qui est l’effet de l’architecture. »

L'illustration de L'Intransigeant (Gallica)

Eugène Claudius-Petit se veut par l’architecture et l’urbanisme dispensateur de joie. Mais de quelle joie ? La joie du Front populaire, des campeurs et des ajistes en congés payés ? Ou la joie de l’encadrement des loisirs ouvriers par le parti nazi, la Kraft durch Freude (la force par la joie), exact contraire de la freudlose Gasse (la rue sans joie) ?

Prora, île de Rügen
La première aura pour traduction architecturale le bâtiment de 4,5 km de long du complexe balnéaire de Prora, conçu pour 20 000 vacanciers, dont les plans obtiennent le Grand prix d’architecture à l’Exposition universelle de Paris en 1937.

 A l’autre bout de l’expo, sur un terrain annexe de la porte Maillot, Le Corbusier a dressé son Pavillon des Temps nouveaux, un « Essai de musée d'éducation populaire » sous une gigantesque tente carrée qui lui permettra d’être itinérant. Il y place, par exemple, son Plan de Paris pour une ville contemporaine de trois millions d’habitants, qu’il a souvent remanié depuis 1922. C’est là qu’Eugène Claudius-Petit rencontre les conceptions urbanistiques du Corbusier. Sur l’un des nombreux panneaux didactiques, il y a ces lignes : « Ce qu’il fallait établir, c’est la thèse de l’abri digne des hommes, un abri porteur de joies essentielles. »

 

La ville de l'avenir sera... riante. Émilie Lefranc, La Voix du Peuple (Gallica)

Deux décennies plus tard, la prétendue rue sans joie devenue Firminy Vert ou, plus exactement, la partie de Firminy vert due au Corbusier (la maison de la culture, le stade et l’unité d’habitation) est entrée au patrimoine mondial de l’humanité labellisé par l’Unesco, devenant un enjeu important pour la communauté d’agglomération de Saint-Etienne métropole.

Et voilà qu’à l’occasion du cinquantenaire de la mort de l’architecte, en 2015, et de l’exposition à Beaubourg censée le célébrer, paraissent trois livres qui le portraiturent en brun, ceux de François Chaslin, de Marc Perelman, et de Xavier de Jarcy, le dernier explicite dans son titre : Le Corbusier, un fascisme français. Et les noms d’oiseaux fusent, Luc Ferry se fendant d’un « nazillon de la pire espèce » !

Le précieux patrimoine s’en trouve du coup écorné, Robert Belot, l’Université Jean Monnet de Saint-Étienne et leur Encyclopédie du patrimoine culturel européen ne peuvent rester sans réagir : « Le concept d’unité d’habitation est d’abord à considérer comme une réinvention du phalanstère de Charles Fourrier. En faire l’ombre portée d’une tentation « totalitaire » est aussi incongru que de faire de Le Corbusier le seul instigateur de ce mouvement, qui est largement européen ».

Tellement incongru, poursuit le texte, qu’« à gauche, on apprécie cette nouvelle conception. La CGT avait édité avant-guerre une brochure qui était un hommage à Le Corbusier (…) Pour la CGT, l’architecture rationnelle prônée par Le Corbusier “rejoint les préoccupations émancipatrices“. » CQFD ? Encore faudrait-il s’entendre sur « la gauche » et sur « la CGT ».


La N R S du 15 janv. 1930 (Gallica)

La gauche d’abord. Celle qui « apprécie cette nouvelle conception », ce n’est jamais que la douzaine d’intellectuels inspirés par le planisme d’Henri de Man, qui vont publier leur programme chez Georges Valois, en juin 1932, sous le titre de Révolution constructive et sous les signatures de Maurice Deixonne, Georges Lefranc et Pierre Boivin. Alors quand dans La Nouvelle Revue Socialiste du 15 janvier 1930, Maurice Deixonne signe un article intitulé « Socialisme et architecture », dont le titre s’accompagne de la note suivante : « En ce qui concerne l’architecture, nos camarades trouveront l’essentiel des idées que nous exposons ici dans les différentes publications de Le Corbusier : Vers une architecture, Urbanisme, Almanach d’architecture moderne, Une maison – un palais (Collection de l’Esprit Nouveau, chez Crès), et dans le magnifique ouvrage d’Elie Faure : L’Esprit des Formes (chez Crès) », on pourrait croire, en effet, que la doctrine socialiste de l’architecture – pour autant que cette expression ait un sens – se trouve tout entière dans les écrits du Corbusier. A condition de confondre ce groupe avec « la gauche ».
La Voix du Peuple, oct. 1935 (Gallica)

La CGT ensuite. C’est ce même groupe, en la personne de Georges Lefranc, qui se trouve à la tête de l’Institut Supérieur Ouvrier de la confédération. Un cycle de cours va y être dispensé par Émilie Lefranc, l’épouse de Georges, sous l’intitulé Des pharaons à Le Corbusier, qui se termine par cette apothéose : « La vie harmonieuse dans la maison rationnelle » (XVIIe et dernier chapitre). L’ensemble sera publié en 1935 en cinq livraisons dans la Voix du Peuple, le mensuel de la CGT, puis en brochure. Cette CGT-là, c’est celle qui s’est maintenue lors de la scission de 1922 quand les communistes ont créé la CGTU. De cette CGT socialiste, René Belin est un secrétaire confédéral et le rédacteur en chef de l’hebdomadaire Syndicats. Sous Vichy, René Belin devenu ministre de la Production industrielle et du Travail proposera à Georges Lefranc d’entrer à son cabinet ; il engagera finalement l’épouse de celui-ci. Le couple a approuvé l’armistice. Émilie Lefranc conservera sa fonction au cabinet du ministre suivant, Hubert Lagardelle. Lequel Lagardelle avait fondé en 1930 avec Le Corbusier et quelques autres la revue Plans, considérée par de nombreux fascistes notoires, dont Robert Brasillach, comme une « incarnation du fascisme », si l’on en croit François Chaslin. Les Lefranc seront épurés l’un et l’autre à la Libération.

 En résumé, une gauche vichyste et une CGT vichyste ont partagé les conceptions du vichyste Le Corbusier. Le même approuve le même. Ce qui se voulait démonstration vire à la tautologie.

Le Corbusier est un ouvrier (Gallica)

 

Il n’en reste pas moins que notre géographie familiale, ouvrière, a étonnamment côtoyé Le Corbusier durant un quart de siècle. Au tournant de 1935/36, mon père et mon oncle étaient envoyés en apprentissage aux usines Bata, entreprise pour laquelle l’architecte allait multiplier les projets : pour Zlin, la capitale du « roi de la chaussure », pour la Bataville mosellane d’Hellocourt et, finalement, pour le pavillon de la marque à l’expo de 1937 ; projets tous refusés.

A compter de 1946, mon père est, à Marseille, ouvrier dans la réparation navale puis à bord des navires des Messageries Maritimes et ma mère nous emmène ma sœur et moi, comme des milliers de marseillais, voir le chantier de la cité radieuse, d’autant plus admiratifs que le cabanon sans électricité dans lequel nous logeons doit être renversé par l’autoroute du soleil qui va faire là ses premiers kilomètres.

 

Début juillet [1949], le bruit court à Marseille que Claudius-Petit, le ministre de la Reconstruction et de l’Urbanisme, est revenu à « l’unité d’habitation de grandeur conforme » de Le Corbusier pour, cette fois, y passer une nuit incognito dans le premier appartement témoin. Pour d’autres, c’est l’architecte qui s’y est enfermé « une journée entière, seul, sans contact avec l’extérieur ». À sa sortie, il aurait dit simplement, avec le laconisme qu’on lui connaît : « Ça va, ça ira. » Cela suffit à hisser la Cité radieuse au rang des curiosités locales : une guinguette s’installe devant le chantier, des guides y emmènent les visiteurs, leur expliquent que les trente-deux pilotis sont posés dans des baquets de sable munis de vannes dont l’ouverture permettrait de rétablir l’assiette du bâtiment en cas de glissement de terrain, par exemple.

Évidemment, ces « villas superposées », qui auront toutes vue sur la mer dès le quatrième étage, tous les appartements étant traversant et bénéficiant de la double exposition à l’est et à l’ouest, nous font rêver. Dans notre rez-de-chaussée sombre, on n’a la radio que grâce à une pile carrée énorme, très chère, qui se décharge très vite, et pour le bain hebdomadaire on chauffe l’eau du baquet en zinc au butane. Pour les besoins nocturnes, il y a le seau hygiénique.

 

Mai 1958 nous voit arriver dans la vallée de l’Ondaine, à la Ricamarie. Deux ans plus tard, « La machine à bien laver », c’est le slogan de notre Atlantic, nous coûte quelque 1 300 nouveaux francs ou environ 130 000 anciens francs. Nous sommes devenus les heureux propriétaires, comme 23,2% des ménages ouvriers, d’un engin qui, chez nous, se balade énormément. Au risque d’arracher ses tuyaux et son câble électrique, et surtout au risque d’écraser mon tout petit frère qui a l’habitude de se laisser bercer par les vibrations de ce que l’on n’appelle pas à l’époque lave-linge jusqu’à s’endormir devant. Papa doit la lester de trois gueuses de fonte.

Le 17 avril 1961, Firminy-Vert inaugure avec un an et demi de retard un chauffage urbain entièrement public qui associe la ville, l’office d’HLM et l’hôpital-hospice, et qui alimente aussi en eau chaude une laverie collective au rez-de-chaussée de l’immeuble-tour du nouveau quartier : dix machines Speed Queen automatiques, capables de laver chacune quatre kilos de linge en vingt minutes, et cinq séchoirs rotatifs Huebsch d’une capacité de dix-huit à vingt-trois kilos. Pour patienter : des fauteuils, la télé, des revues ! Chez nous, on lave en famille, et il n’y a pas que le linge qui y soit sale.

Le Corbusier profite de l’excavation d’une ancienne carrière de pierre pour y loger un stade de quatre mille places assises. Au sommet du front de taille, quinze mètres plus haut, la Maison de la culture et de la jeunesse, en gradins, sera la translation de la tribune couverte du stade. Firminy-Vert aura de la gueule. Qu’attend-on pour y aller voir ? On a visité tous les barrages de la région, on a de grands travaux à côté, mais Papa me débarque une fois de plus devant les deux cinémas du Chambon-Feugerolles...

 

Le Corbusier y a déterminé l’emplacement de trois Unités d’habitation. Pour des raisons financières et à la différence de celle de Marseille, elles ne bénéficieront pas de l’isolation phonique tenant à la pose des appartements sur des poutres métalliques par l’intermédiaire de boites isolantes en plomb, leur structure sera tout en béton. Pas non plus pour elles de rue commerciale intérieure. Et finalement, les trois unités se réduiront à une seule.

Mais bien avant qu’elle ne sorte de terre, le ratio bâti / espaces verts du nouveau quartier de Firminy est conforme à celui préconisé dans la charte d’Athènes, les circulations sont différenciées, et le piéton marche droit. « L'Âne a tracé toutes les villes du continent, déplorait Le Corbusier, Paris aussi, malheureusement. » Outre le fait d’être « une rigole », « une fissure », etc., la rue avait encore ce défaut rédhibitoire d’être sinueuse, zigzagante ; ici le cheminement de l’homme au sein du grand parc de Firminy Vert est enfin rectiligne.

 

Fallait-il pour en arriver là le repoussoir d’une prétendue « rue sans joie » et effacer sous elle la mémoire de la « grande route de l’émeute » ?

Sur la chaîne YouTube Faire de l'Histoire... populaire de Gérard Noiriel / Daja :


 

BATA, LE CORBUSIER, PAPA

 Petit hors-texte à 1 bis quai des Métallos :


 

Le 30 juin 1926, le Tribunal d’Instance de Colmar immatricule sous le n° 5964 l’« atelier de construction et mécanique » que créent à Lautenbach, leur village natal, mon grand-père paternel, Jules, 33 ans, et son frère cadet, Xavier, 27 ans, qualifié sur le document de « procuriste », calque du mot allemand que l’on peut traduire par mandataire commercial.

Joseph, leur demi-frère, beaucoup plus âgé (46 ans), instituteur titulaire adjoint depuis 1910 à l’école de garçons de Sainte-Marie-aux-Mines (Markirch) — où il enseigne maintenant en français exactement de la même façon qu'il le faisait en allemand — attend en cet été 1926 d’être nommé à la rentrée instituteur titulaire de l’école mixte du faubourg de la Petite-Lièpvre (Klein-Leberau). Hors de l’école, on le retrouve organiste, dirigeant le chœur de la chapelle catholique d’Échéry (Eckirch) ou la chorale des jeunes filles pendant la messe en plain-chant de l’église de Saint-Pierre sur l’Hâte, deux autres lieux-dits de Sainte-Marie-aux-Mines.

Pour l’anecdote, c’est à la Petite-Lièpvre que se trouve le studio du musicien Rodolphe Burger, où Jacques Higelin s’est remis en selle après huit ans loin des bacs, en y enregistrant l’album Amor doloroso en 2006, puis le suivant Coup de foudre en 2010, avant de passer encore là trois semaines en octobre 2015 pour l’album qui serait son dernier, Higelin 75.

 

Le 29 mai 1932, quand il fait la déclaration de décès de sa mère, mon grand-père Jules est noté sur le registre de l’État-civil comme « fabricant de vis à bois ». Voilà six ans que son atelier fait des vis, Jules a eu jusqu’à cinq ouvriers, mais la crise vient de rattraper la vallée : elle est là, tout autour. En plus de son deuil, ce qui tourmente Jules c’est l’avenir de la fabrique et celui de ses trois enfants : Jean, 12 ans, Georges — mon père — 10 ans, et la petite Juliette qui en a 4.


Un mois et demi plus tard, le 12 juillet, Thomas Bata, le roi du monde de la chaussure, le Ford européen, se crashe dans son avion privé. Lui avait échappé à la crise puisqu’il s’envolait visiter une future nouvelle usine suisse quand son Junker F13 s’est écrasé. L’accident fait la Une des journaux partout mais spécialement ici en Alsace-Moselle. C’est par les trois départements concordataires que Bata s’est introduit en France : il a installé le siège de sa filiale hexagonale à Strasbourg, au 1 rue Mercière, dès 1930. Deux ans plus tard, les premiers bâtiments d’une future Bataville sortent de terre le long du canal de la Marne au Rhin, à Hellocourt, où la production démarrera dès septembre. Il y a un magasin Bata à Guebwiller, 78 rue de la République, et un autre à Colmar, 30 rue des Clefs. Quand on ne s’en chausse pas, on lit du Bata, en allemand, à longueur de ces quotidiens qui n’ont d’imprimé en français que leur sous-titre, à l’exception du Journal de Guebwiller (Gebweiler Tagblatt) qui fait le contraire. Les Colmarer Neueste Nachrichten, (Les Dernières Nouvelles de Colmar ; Le Démocrate du Haut-Rhin), comme les Gebweiler Neueste Nachrichten (Les Dernières Nouvelles de Guebwiller) racontent la vie édifiante du grand homme, sans oublier la note dramatique : « Sabotage ou attentat ? » Quatre appareils de la firme ont connu des problèmes depuis avril, cela peut-il être un hasard ? Enfin, ils s’inquiètent pour l’avenir : Thomas Bata ne laisse qu’un fils unique, bien jeune pour un tel empire…

Tout cela ne peut que fasciner les petits Rustenholz : Bata dans son avion, c’est Mermoz, Saint-Exupéry, mieux, c’est Mercure, un roi qui a des ailes à ses chaussures !

Il y a toujours des voix discordantes, mais parviennent-elles jusqu’au foyer ? Die Neue Welt (organe du Parti communiste - Opposition d'Alsace-Lorraine), cite le livre de Rudolp Philipp, Der unbekannte Diktator (Le dictateur inconnu), 465 pages, qui dépeint un Bata « grand patron, maire [de Zlìn, sa ville-usine, élu en 1923, réélu en 27] et chef à poigne de sa police, tout ça en une seule et même personne ». L’Humanité, elle, ironise sur une remarquable hécatombe : « Loewenstein ! Eastman ! Kreuger ! Bata ! “Le destin“ frappe à coups redoublés les dieux du capital. » (Le roi de la soie est mort quatre ans plus tôt, lui aussi dans la chute de son avion ; le roi de la photo et celui des allumettes viennent de se suicider au mois de mars). Le Populaire, pareillement ironique, leur adjoint Gillette, le roi du rasoir, mort trois jours avant Bata mais de mort naturelle.

  Le 10 février 1933, Jules est à nouveau à la mairie. Son père avait juré à son épouse malade qu’il partirait avec elle. Il s’est laissé retenir par ses enfants, pendant des mois, et puis la veille il s’est tiré une balle dans la tête*. Au registre d’État-civil, le déclarant n’est plus « fabricant de vis à bois », seulement « mécanicien ». Jules a dû mettre la clé sous la porte. Avant d’ouvrir son atelier, il était électricien. Ces six dernières années, il a été métallo, à tous les postes ; c’est là qu’il pense pouvoir trouver au plus vite du travail. Son fils aîné, passé le certif, était entré à l’atelier ; il faut le recaser lui aussi. 

 En Alsace-Moselle, il y a un rêve Bata qui est comme le rêve américain. On y entre nu, sans bagages, comme dans la vie, comme dans les ordres, et tout devient possible. C’est volontairement que, depuis son fameux avion, Thomas Bata a choisi le site d’Hellocourt au milieu de nulle part. A proximité de voies de communications certes, mais surtout pas en fonction d’un bassin de main-d’œuvre qualifiée. Une main d’œuvre qualifiée, c’est une main d’œuvre déjà viciée. Bata embauchera des paysans sans tradition ouvrière, qu’encadrera une maîtrise venue de Zlín, et surtout des jeunes garçons de 14 – 16 ans vierges de toute influence antérieure. Un passage obligatoire par l’internat, dont la construction s’achève, autant ou plus que des méthodes de travail, leur insufflera « l’esprit Bata ».

Une fois qu’on l’a acquis, Bata vous tient ouverte la porte du monde. La firme est depuis longtemps présente aux États-Unis, en Angleterre, en Hollande, au Danemark, et elle est en train d’ouvrir des succursales dans toute l’Indochine française. Jean n’aura 14 ans que le 8 décembre prochain. D’ici là, Jules espère avoir trouvé du travail…

 

Il a réussi à se faire embaucher aux presses du secteur munitions de la Manurhin, à Mulhouse. Concernant ses fils, ses idées se précisent : il faut viser Zlín, le saint des saints, plutôt qu’Hellocourt, et les y envoyer ensemble, aucune raison de ne pas donner la même chance à chacun. Ils ne seront pas trop de deux pour supporter trois ans d’internat à mille kilomètres de la maison. Ils ont cette chance d’avoir appris l’allemand avec leur grand-père, c’est un sésame, la Tchécoslovaquie a été autrichienne jusqu’en 1918 et elle compte 20 ou 25% de Sudètes. Les deux garçons ont exactement deux ans d’écart : quand Georges atteindra l’âge requis, Jean sera encore dans la tranche admissible.

Les échos de Bata ponctuent les jours, parfois tragiques comme ces huit ouvrières qui meurent en mai 1933 à la division caoutchouc d’Hellocourt, empoisonnées par des émanations gazeuses.

Le 3 mai 34, c’est cette annonce à la Diogène, la seule en français dans les Colmarer Nachrichten :

A l’autre bout de l’année, le 5 décembre, l’internat d’Hellocourt recrute ses apprentis : « On recherche Jeunes Gens de nationalité française, âgés de 14 à 16 ans, pour l’École d’apprentissage. Indemnités immédiates d’au moins 80 Frs par semaine. Perspectives d’avenir garanties. Fini d’être à la charge des parents. Adressez-vous au magasin Bata de Guebwiller ou écrivez à Usine Bata par Avricourt (Moselle) » :
Gebweiler Neueste Nachrichten du 5 décembre 1934

Le 13 avril 35, Zlín s’adresse à ceux qu’attire le grand large : « Nous recherchons plusieurs Vendeurs, Étalagistes, Gérants de magasin, Instructeurs, Responsables de services techniques, Cordonniers, désireux de travailler à l’étranger. Préférence sera donnée aux candidats qui peuvent justifier d’une garantie adéquate. Envoyer offres manuscrites avec photo à Bata A.S. Service du Personnel – Export, Zlín 2, (Tchéco-slovaquie) » :

Colmarer Neueste Nachrichten du 13 avril 1935

Enfin, tandis que Sainte-Marie-aux-Mines honore les 25 ans de services de Joseph et lui vote une gratification de 250 Frs, Jules remplit, en allemand, l’autorisation dont on donne ici l’équivalent français tel qu’il figure dans la brochure d’Hellocourt, Jeunesse, au travail ! « L’autorisation des parents devra mentionner qu’ils confient leur fils aux bons soins des Usines Bata (…) Le jeune homme ne pourra quitter l’usine et l’internat sans autorisation expresse de ses parents. Une mention à ce sujet devra être faite dans l’autorisation que les parents délivreront. »

 

Les deux garçons sont arrivés dans cette curieuse ville où près de 2 700 maisons de brique rouge sont simplement semées dans l’herbe, sans potager, sans rien autour. Des cubes au toit plat — les combles, ce n’est pas hygiénique, jugeait Thomas Bata — qui ne ressemblent à aucune des maisons qu’ils ont pu voir des fenêtres du train au cours de leur interminable voyage.


Ils ont passé la visite médicale obligatoire et, dès le lendemain, c’est tous les matins pour tous les apprentis lever à 5 H 30, direction le terrain de sport. Ils sont plus d’un millier d’internes, dont seulement une cinquantaine de Français. Il y a aussi une vingtaine d’Indiens et presque autant d’Africains. Finalement, c’est le sport le moins dépaysant : Georges et Jean se sont toujours classés dans le premier tiers de la « Société de gymnastique du Florival de Lautenbach et Lautenbach-Zell ».

Puis tout ce monde défile au mausolée de Thomas Bata,

L'auteur du bâtiment, F.L. Gahura, a été l'élève du Corbusier

grand parallélépipède de verre dans lequel est suspendu l’avion du dernier voyage et, autour, des photos, des objets personnels, des documents illustrant la vie du père fondateur. Des graphiques dessinent l’évolution de la production et des ventes de l’entreprise qu’il a créée.

L'avion de malheur. Les deux photos sont de 1936

 

Pendant ce temps, en France, l’industrie de la chaussure est en émoi. Bata s’apprête à agrandir son usine d’Hellocourt et projette d’en construire une nouvelle à Vernon, dans l'Eure ; il vient pour cela d’acheter le champ de courses de la ville. Et « des succursales s'ouvrent actuellement dans tout le pays à une cadence effrayante ». Dès le 28 février 1936, la Chambre discute le projet d’une loi dirigée directement contre ce que le Populaire nomme « les monstrueux établissements Bata ». Il s’agit d’interdire pour deux ans « d'ouvrir de nouvelles entreprises de l'industrie de la chaussure et d’agrandir ou de transférer des entreprises existantes ». Le projet ajoute même aux usines « l’interdiction d’ouverture de nouveaux magasins de vente, comme l’agrandissement ou le transfert des magasins existants. » Le texte est voté le lendemain. Un amendement réclamant aux chausseurs français, qui viennent d’obtenir cette loi protectionniste, les 40 heures dans leurs entreprises, le salaire minimum et les congés payés est repoussé.

Le Corbusier à Zlin, sur la terrasse de la maison commune

Le Corbusier — sans que l’entreprise le lui ait demandé — est en train de dessiner les plans de cette future extension d’Hellocourt. Il imagine une ville de 32 000 habitants composée de « treize gratte-ciels cartésiens », treize tours tripodes sur pilotis de 45 mètres de haut, dont les appartements assureront une surface de seize mètres carrés à chaque individu. Dans chaque tripode, des installations collectives : cuisines, restaurants, bibliothèques, etc. Tout le contraire, donc, du semis de maisonnettes de Zlín.
Maquette d'un tripode. Photo Albin Salaün  © FLC/ADAGP

 

Et puis Georges laisse le bout d’un doigt dans une machine. En dépit du règlement, malgré son frère, il saute dans le premier train venu et, tout seul, refait à l’envers les mille kilomètres qui le ramènent chez ses parents. Deux mois plus tard, la cartoucherie de la Manurhin est éloignée des frontières jusqu’au Mans, une partie du personnel doit suivre, dont Jules, et la famille quitte l’Alsace.

Jean est resté à Zlín. Il y suit normalement ses trois ans d’apprentissage. Il s’y trouve quand sort de terre le nouveau bâtiment administratif de quatorze étages, qui restera longtemps le plus haut de Tchécoslovaquie. Quatorze étages que parcourra de bas en haut et de haut en bas le fameux bureau-ascenseur directorial, tout vitré, installé pour Jan Bata, le demi-frère de Thomas, à la tête de l’entreprise depuis la mort du fondateur.

A la fin de son apprentissage, Jean sera affecté à Hellocourt puis, après la guerre, à la S.A. BATA Africaine, dans l’usine toute neuve de Rufisque, près de Dakar. Il y occupera pendant quelque trente ans le poste de « chef mécanicien ».

Georges aura gardé de Zlín, outre son doigt ébréché, le souvenir des planeurs lancés à l’élastique depuis les collines entourant le site : Bata proposait le vol à voile parmi les innombrables activités physiques conseillées aux pensionnaires comme à tout le personnel. Autarcique en ce domaine comme dans les autres, l’entreprise fabriquait d’ailleurs elle-même ses planeurs ; elle passera ensuite aux avions à moteur. Au Mans, « l’aviation populaire » promue par Pierre Cot et Léo Lagrange, ministres du Front populaire, permettra à Georges de voler sur un modèle très semblable au Z-I de Bata. Voir le billet de mars 1921 : Au Mans, mon père voulait voler à voile.

 

*Der Republikaner, sous-titré en français Le Républicain du Haut-Rhin Quotidien socialiste (était l’organe de la SFIO, l’équivalent pour le département du Populaire ; mon arrière-grand-père y était abonné), rend compte ainsi du drame :

Lautenbach, 13. Febr. (1933) Freitod. Der 71 Jahre alte Nachtwächter J.R. von hier hatte sich den Tod seiner vor Jahresfrist verstorbene Gattin derart zu Herzen genommen, dass er das Leben nicht mehr lebenswert fand. Am Freitagabend schoss sich der Unglücklich eine Kugel in den Kopf. Der Enkel des Mannes war es, der zuerst die Leiche seines Grossvaters in dessen Zimmer fand.

Que l’on peut traduire ainsi :

Lautenbach, 13 février. Suicide. Le veilleur de nuit J.R. d'ici avait tellement pris à cœur la mort de sa femme, décédée il y a un an, qu'il ne trouvait plus la vie digne d'être vécue. Vendredi soir, le malheureux s'est tiré une balle dans la tête. C'est le petit-fils de cet homme qui a le premier découvert le corps de son grand-père dans sa chambre.

 

Sur la chaîne YouTube Faire de l'Histoire... populaire de Gérard Noiriel / Daja :