BATA, LE CORBUSIER, PAPA

 Petit hors-texte à 1 bis quai des Métallos :


 

Le 30 juin 1926, le Tribunal d’Instance de Colmar immatricule sous le n° 5964 l’« atelier de construction et mécanique » que créent à Lautenbach, leur village natal, mon grand-père paternel, Jules, 33 ans, et son frère cadet, Xavier, 27 ans, qualifié sur le document de « procuriste », calque du mot allemand que l’on peut traduire par mandataire commercial.

Joseph, leur demi-frère, beaucoup plus âgé (46 ans), instituteur titulaire adjoint depuis 1910 à l’école de garçons de Sainte-Marie-aux-Mines (Markirch) — où il enseigne maintenant en français exactement de la même façon qu'il le faisait en allemand — attend en cet été 1926 d’être nommé à la rentrée instituteur titulaire de l’école mixte du faubourg de la Petite-Lièpvre (Klein-Leberau). Hors de l’école, on le retrouve organiste, dirigeant le chœur de la chapelle catholique d’Échéry (Eckirch) ou la chorale des jeunes filles pendant la messe en plain-chant de l’église de Saint-Pierre sur l’Hâte, deux autres lieux-dits de Sainte-Marie-aux-Mines.

Pour l’anecdote, c’est à la Petite-Lièpvre que se trouve le studio du musicien Rodolphe Burger, où Jacques Higelin s’est remis en selle après huit ans loin des bacs, en y enregistrant l’album Amor doloroso en 2006, puis le suivant Coup de foudre en 2010, avant de passer encore là trois semaines en octobre 2015 pour l’album qui serait son dernier, Higelin 75.

 

Le 29 mai 1932, quand il fait la déclaration de décès de sa mère, mon grand-père Jules est noté sur le registre de l’État-civil comme « fabricant de vis à bois ». Voilà six ans que son atelier fait des vis, Jules a eu jusqu’à cinq ouvriers, mais la crise vient de rattraper la vallée : elle est là, tout autour. En plus de son deuil, ce qui tourmente Jules c’est l’avenir de la fabrique et celui de ses trois enfants : Jean, 12 ans, Georges — mon père — 10 ans, et la petite Juliette qui en a 4.


Un mois et demi plus tard, le 12 juillet, Thomas Bata, le roi du monde de la chaussure, le Ford européen, se crashe dans son avion privé. Lui avait échappé à la crise puisqu’il s’envolait visiter une future nouvelle usine suisse quand son Junker F13 s’est écrasé. L’accident fait la Une des journaux partout mais spécialement ici en Alsace-Moselle. C’est par les trois départements concordataires que Bata s’est introduit en France : il a installé le siège de sa filiale hexagonale à Strasbourg, au 1 rue Mercière, dès 1930. Deux ans plus tard, les premiers bâtiments d’une future Bataville sortent de terre le long du canal de la Marne au Rhin, à Hellocourt, où la production démarrera dès septembre. Il y a un magasin Bata à Guebwiller, 78 rue de la République, et un autre à Colmar, 30 rue des Clefs. Quand on ne s’en chausse pas, on lit du Bata, en allemand, à longueur de ces quotidiens qui n’ont d’imprimé en français que leur sous-titre, à l’exception du Journal de Guebwiller (Gebweiler Tagblatt) qui fait le contraire. Les Colmarer Neueste Nachrichten, (Les Dernières Nouvelles de Colmar ; Le Démocrate du Haut-Rhin), comme les Gebweiler Neueste Nachrichten (Les Dernières Nouvelles de Guebwiller) racontent la vie édifiante du grand homme, sans oublier la note dramatique : « Sabotage ou attentat ? » Quatre appareils de la firme ont connu des problèmes depuis avril, cela peut-il être un hasard ? Enfin, ils s’inquiètent pour l’avenir : Thomas Bata ne laisse qu’un fils unique, bien jeune pour un tel empire…

Tout cela ne peut que fasciner les petits Rustenholz : Bata dans son avion, c’est Mermoz, Saint-Exupéry, mieux, c’est Mercure, un roi qui a des ailes à ses chaussures !

Il y a toujours des voix discordantes, mais parviennent-elles jusqu’au foyer ? Die Neue Welt (organe du Parti communiste - Opposition d'Alsace-Lorraine), cite le livre de Rudolp Philipp, Der unbekannte Diktator (Le dictateur inconnu), 465 pages, qui dépeint un Bata « grand patron, maire [de Zlìn, sa ville-usine, élu en 1923, réélu en 27] et chef à poigne de sa police, tout ça en une seule et même personne ». L’Humanité, elle, ironise sur une remarquable hécatombe : « Loewenstein ! Eastman ! Kreuger ! Bata ! “Le destin“ frappe à coups redoublés les dieux du capital. » (Le roi de la soie est mort quatre ans plus tôt, lui aussi dans la chute de son avion ; le roi de la photo et celui des allumettes viennent de se suicider au mois de mars). Le Populaire, pareillement ironique, leur adjoint Gillette, le roi du rasoir, mort trois jours avant Bata mais de mort naturelle.

  Le 10 février 1933, Jules est à nouveau à la mairie. Son père avait juré à son épouse malade qu’il partirait avec elle. Il s’est laissé retenir par ses enfants, pendant des mois, et puis la veille il s’est tiré une balle dans la tête*. Au registre d’État-civil, le déclarant n’est plus « fabricant de vis à bois », seulement « mécanicien ». Jules a dû mettre la clé sous la porte. Avant d’ouvrir son atelier, il était électricien. Ces six dernières années, il a été métallo, à tous les postes ; c’est là qu’il pense pouvoir trouver au plus vite du travail. Son fils aîné, passé le certif, était entré à l’atelier ; il faut le recaser lui aussi. 

 En Alsace-Moselle, il y a un rêve Bata qui est comme le rêve américain. On y entre nu, sans bagages, comme dans la vie, comme dans les ordres, et tout devient possible. C’est volontairement que, depuis son fameux avion, Thomas Bata a choisi le site d’Hellocourt au milieu de nulle part. A proximité de voies de communications certes, mais surtout pas en fonction d’un bassin de main-d’œuvre qualifiée. Une main d’œuvre qualifiée, c’est une main d’œuvre déjà viciée. Bata embauchera des paysans sans tradition ouvrière, qu’encadrera une maîtrise venue de Zlín, et surtout des jeunes garçons de 14 – 16 ans vierges de toute influence antérieure. Un passage obligatoire par l’internat, dont la construction s’achève, autant ou plus que des méthodes de travail, leur insufflera « l’esprit Bata ».

Une fois qu’on l’a acquis, Bata vous tient ouverte la porte du monde. La firme est depuis longtemps présente aux États-Unis, en Angleterre, en Hollande, au Danemark, et elle est en train d’ouvrir des succursales dans toute l’Indochine française. Jean n’aura 14 ans que le 8 décembre prochain. D’ici là, Jules espère avoir trouvé du travail…

 

Il a réussi à se faire embaucher aux presses du secteur munitions de la Manurhin, à Mulhouse. Concernant ses fils, ses idées se précisent : il faut viser Zlín, le saint des saints, plutôt qu’Hellocourt, et les y envoyer ensemble, aucune raison de ne pas donner la même chance à chacun. Ils ne seront pas trop de deux pour supporter trois ans d’internat à mille kilomètres de la maison. Ils ont cette chance d’avoir appris l’allemand avec leur grand-père, c’est un sésame, la Tchécoslovaquie a été autrichienne jusqu’en 1918 et elle compte 20 ou 25% de Sudètes. Les deux garçons ont exactement deux ans d’écart : quand Georges atteindra l’âge requis, Jean sera encore dans la tranche admissible.

Les échos de Bata ponctuent les jours, parfois tragiques comme ces huit ouvrières qui meurent en mai 1933 à la division caoutchouc d’Hellocourt, empoisonnées par des émanations gazeuses.

Le 3 mai 34, c’est cette annonce à la Diogène, la seule en français dans les Colmarer Nachrichten :

A l’autre bout de l’année, le 5 décembre, l’internat d’Hellocourt recrute ses apprentis : « On recherche Jeunes Gens de nationalité française, âgés de 14 à 16 ans, pour l’École d’apprentissage. Indemnités immédiates d’au moins 80 Frs par semaine. Perspectives d’avenir garanties. Fini d’être à la charge des parents. Adressez-vous au magasin Bata de Guebwiller ou écrivez à Usine Bata par Avricourt (Moselle) » :
Gebweiler Neueste Nachrichten du 5 décembre 1934

Le 13 avril 35, Zlín s’adresse à ceux qu’attire le grand large : « Nous recherchons plusieurs Vendeurs, Étalagistes, Gérants de magasin, Instructeurs, Responsables de services techniques, Cordonniers, désireux de travailler à l’étranger. Préférence sera donnée aux candidats qui peuvent justifier d’une garantie adéquate. Envoyer offres manuscrites avec photo à Bata A.S. Service du Personnel – Export, Zlín 2, (Tchéco-slovaquie) » :

Colmarer Neueste Nachrichten du 13 avril 1935

Enfin, tandis que Sainte-Marie-aux-Mines honore les 25 ans de services de Joseph et lui vote une gratification de 250 Frs, Jules remplit, en allemand, l’autorisation dont on donne ici l’équivalent français tel qu’il figure dans la brochure d’Hellocourt, Jeunesse, au travail ! « L’autorisation des parents devra mentionner qu’ils confient leur fils aux bons soins des Usines Bata (…) Le jeune homme ne pourra quitter l’usine et l’internat sans autorisation expresse de ses parents. Une mention à ce sujet devra être faite dans l’autorisation que les parents délivreront. »

 

Les deux garçons sont arrivés dans cette curieuse ville où près de 2 700 maisons de brique rouge sont simplement semées dans l’herbe, sans potager, sans rien autour. Des cubes au toit plat — les combles, ce n’est pas hygiénique, jugeait Thomas Bata — qui ne ressemblent à aucune des maisons qu’ils ont pu voir des fenêtres du train au cours de leur interminable voyage.


Ils ont passé la visite médicale obligatoire et, dès le lendemain, c’est tous les matins pour tous les apprentis lever à 5 H 30, direction le terrain de sport. Ils sont plus d’un millier d’internes, dont seulement une cinquantaine de Français. Il y a aussi une vingtaine d’Indiens et presque autant d’Africains. Finalement, c’est le sport le moins dépaysant : Georges et Jean se sont toujours classés dans le premier tiers de la « Société de gymnastique du Florival de Lautenbach et Lautenbach-Zell ».

Puis tout ce monde défile au mausolée de Thomas Bata,

L'auteur du bâtiment, F.L. Gahura, a été l'élève du Corbusier

grand parallélépipède de verre dans lequel est suspendu l’avion du dernier voyage et, autour, des photos, des objets personnels, des documents illustrant la vie du père fondateur. Des graphiques dessinent l’évolution de la production et des ventes de l’entreprise qu’il a créée.

L'avion de malheur. Les deux photos sont de 1936

 

Pendant ce temps, en France, l’industrie de la chaussure est en émoi. Bata s’apprête à agrandir son usine d’Hellocourt et projette d’en construire une nouvelle à Vernon, dans l'Eure ; il vient pour cela d’acheter le champ de courses de la ville. Et « des succursales s'ouvrent actuellement dans tout le pays à une cadence effrayante ». Dès le 28 février 1936, la Chambre discute le projet d’une loi dirigée directement contre ce que le Populaire nomme « les monstrueux établissements Bata ». Il s’agit d’interdire pour deux ans « d'ouvrir de nouvelles entreprises de l'industrie de la chaussure et d’agrandir ou de transférer des entreprises existantes ». Le projet ajoute même aux usines « l’interdiction d’ouverture de nouveaux magasins de vente, comme l’agrandissement ou le transfert des magasins existants. » Le texte est voté le lendemain. Un amendement réclamant aux chausseurs français, qui viennent d’obtenir cette loi protectionniste, les 40 heures dans leurs entreprises, le salaire minimum et les congés payés est repoussé.

Le Corbusier à Zlin, sur la terrasse de la maison commune

Le Corbusier — sans que l’entreprise le lui ait demandé — est en train de dessiner les plans de cette future extension d’Hellocourt. Il imagine une ville de 32 000 habitants composée de « treize gratte-ciels cartésiens », treize tours tripodes sur pilotis de 45 mètres de haut, dont les appartements assureront une surface de seize mètres carrés à chaque individu. Dans chaque tripode, des installations collectives : cuisines, restaurants, bibliothèques, etc. Tout le contraire, donc, du semis de maisonnettes de Zlín.
Maquette d'un tripode. Photo Albin Salaün  © FLC/ADAGP

 

Et puis Georges laisse le bout d’un doigt dans une machine. En dépit du règlement, malgré son frère, il saute dans le premier train venu et, tout seul, refait à l’envers les mille kilomètres qui le ramènent chez ses parents. Deux mois plus tard, la cartoucherie de la Manurhin est éloignée des frontières jusqu’au Mans, une partie du personnel doit suivre, dont Jules, et la famille quitte l’Alsace.

Jean est resté à Zlín. Il y suit normalement ses trois ans d’apprentissage. Il s’y trouve quand sort de terre le nouveau bâtiment administratif de quatorze étages, qui restera longtemps le plus haut de Tchécoslovaquie. Quatorze étages que parcourra de bas en haut et de haut en bas le fameux bureau-ascenseur directorial, tout vitré, installé pour Jan Bata, le demi-frère de Thomas, à la tête de l’entreprise depuis la mort du fondateur.

A la fin de son apprentissage, Jean sera affecté à Hellocourt puis, après la guerre, à la S.A. BATA Africaine, dans l’usine toute neuve de Rufisque, près de Dakar. Il y occupera pendant quelque trente ans le poste de « chef mécanicien ».

Georges aura gardé de Zlín, outre son doigt ébréché, le souvenir des planeurs lancés à l’élastique depuis les collines entourant le site : Bata proposait le vol à voile parmi les innombrables activités physiques conseillées aux pensionnaires comme à tout le personnel. Autarcique en ce domaine comme dans les autres, l’entreprise fabriquait d’ailleurs elle-même ses planeurs ; elle passera ensuite aux avions à moteur. Au Mans, « l’aviation populaire » promue par Pierre Cot et Léo Lagrange, ministres du Front populaire, permettra à Georges de voler sur un modèle très semblable au Z-I de Bata. Voir le billet de mars 1921 : Au Mans, mon père voulait voler à voile.

 

*Der Republikaner, sous-titré en français Le Républicain du Haut-Rhin Quotidien socialiste (était l’organe de la SFIO, l’équivalent pour le département du Populaire ; mon arrière-grand-père y était abonné), rend compte ainsi du drame :

Lautenbach, 13. Febr. (1933) Freitod. Der 71 Jahre alte Nachtwächter J.R. von hier hatte sich den Tod seiner vor Jahresfrist verstorbene Gattin derart zu Herzen genommen, dass er das Leben nicht mehr lebenswert fand. Am Freitagabend schoss sich der Unglücklich eine Kugel in den Kopf. Der Enkel des Mannes war es, der zuerst die Leiche seines Grossvaters in dessen Zimmer fand.

Que l’on peut traduire ainsi :

Lautenbach, 13 février. Suicide. Le veilleur de nuit J.R. d'ici avait tellement pris à cœur la mort de sa femme, décédée il y a un an, qu'il ne trouvait plus la vie digne d'être vécue. Vendredi soir, le malheureux s'est tiré une balle dans la tête. C'est le petit-fils de cet homme qui a le premier découvert le corps de son grand-père dans sa chambre.


DU CÔTÉ SOCIOLOGIQUE DE LA LANGUE

 Les lignes en sanguine sont tirées du 1 bis quai des Métallos



 

L'intermède ci-dessous se situe page 105, au printemps 1951. Je viens de fêter mon troisième anniversaire un gros mois plus tôt. La famille quitte Marseille (la Gavotte) pour Mulhouse, et mon père la marine marchande. Durant mes trois premières années d’existence, il aura été sur les flots la moitié du temps et jusqu’à six mois d’affilée. Il avait quitté son Alsace natale à 14 ans, il y retourne à la trentaine. Dans l’intervalle, il a connu ma mère, sarthoise, au Mans. Armelle est ma sœur aînée.

 

 

Intermède 1

 

Les cent pages précédentes comptent un peu moins de vingt-cinq mille mots. Ce ne sont que 0,13 % de ceux que j’ai entendus à la Gavotte : je suis allé à l’essentiel. Comment je le sais ? Grâce à un détour par Kansas City. Aux environs de 1980, deux chercheu•r•se•s en sciences sociales, Betty Hart et Todd R. Risley, ont posé leur magnétophone dans quarante-deux foyers socialement différents de la ville. Arrivés tôt, auprès de bébés n’ayant encore que de 7 à 9 mois, de sorte que les familles soient totalement habituées à leur présence au moment où commencerait l’acquisition du langage par les petits, nos deux chercheurs les ont suivis jusqu’à leur troisième anniversaire, enregistrant, à raison d’une heure par mois, ce qu’on disait aux enfants, ce qu’ils disaient eux-mêmes, ce qui se disait autour d’eux.1

Ce qui leur était dit ou que simplement ils entendaient, c’était dans les foyers de catégorie socio-professionnelle supérieure (CSP+) 2153 mots par heure, dans les foyers ouvriers 1251 mots/heure et dans les foyers bénéficiant de l’aide sociale, 616 mots/heure. Hart et Risley extrapolent ces résultats à une semaine de cent heures et une année de cinq mille deux cents heures et, si tant est que Marseille vaille Kansas City et les dernières années 1940 les premières années 1980, j’ai donc entendu durant mes trois années de Gavotte dix-neuf millions et demi de mots, dont le plus grand nombre (99,87 %), et sans doute le pire, vous a été épargné.

Papa chantait une part non négligeable d’entre eux avec la voix de Tino Rossi. Maman s’exprimait avec « le plus bel et le plus pur accent », celui que Michelet attribue à la Touraine, et le Maine n’en est pas loin, elle insistait beaucoup là-dessus. Quand il se bornait à parler, Papa n’avait d’alsacien qu’une légère assimilation des b aux p et des d aux t.

S’agissant de ce que les enfants disaient eux-mêmes, la transposition est moins aisée. Si dans les familles loquaces, montrent Hart et Risley, l’enfant, depuis qu’il a commencé à parler et jusqu’ à ses 3 ans, a répliqué douze millions de mots, et dans les familles mutiques quatre millions seulement, et si, on s’en doute, les familles aisées sont prolixes et les familles bénéficiaires de l’aide sociale mutiques, les familles ouvrières présentent tout l’éventail des plus loquaces aux plus mutiques. Chez nous, Maman est bavarde, Papa l’est bien moins, outre qu’il n’est pas souvent à portée d’oreille. Maman a dû n’en être que plus bavarde, et Papa, une fois à terre, se rattraper. Après tout, ils s’y sont repris à deux fois pour m’avoir (avoir un garçon, avoir un Alain, est-ce qu’on sait ce qu’ils voulaient, au juste ?) J’espère que ce n’était pas pour rester là ensuite comme deux ronds de flan, sans piper mot. En faisant une pondération entre ces éléments disparates, disons que j’ai répondu six ou huit millions de mots, dont vous avez eu sous les yeux quatre seulement : « Papa Lor » et « Manman Lulu ».

Un dernier élément qu’Hart et Risley jugent capital pour l’acquisition de vocabulaire, c’est outre leur volume, la charge affective entourant les mots : d’approbation ou d’improbation. Leurs enregistrements montrent qu’en une heure un enfant de CSP+ reçoit trente-deux messages d’encouragement et six d’interdiction ; un enfant d’ouvriers, douze messages valorisants et sept messages négatifs, et un enfant de foyer défavorisé cinq messages positifs seulement pour onze dévalorisants. Armelle dirait bien sûr que les parents m’avaient surclassé en catégorie socioprofessionnelle supérieure et qu’on l’avait traitée, elle, en Cendrillon. Mais à son arrivée à Marseille, elle avait déjà quasi 8 ans, ça ne compte plus, elle n’entre pas dans le corpus de l’étude.

1 Betty Hart et Todd R. Risley, Meaningful Differences in the Everyday Experience of Young American Children (« Différences significatives dans l’expérience quotidienne des jeunes enfants américains »), Baltimore, E.-U., 1995.

 

Le second intermède se situe page 208. J’ai 9 ans, on habite encore Mulhouse, dans la cité HLM dite du Drouot. J’y ai commencé ma scolarité tardivement : à la dernière année de maternelle. Si mon nom ne me distingue pas des autres, ma langue si, de ce qu’à la maison je n’ai jamais entendu parler l’alsacien.

 

La fête de fin de maternelle au Drouot...

... la rentrée en CP à l'école des garçons.


Intermède 2

 

En 1983, Hart et Risley ont laissé leurs petits sujets d’étude, à 3 ans, en butte à ce qu’ils nommeront dans un article ultérieur « une catastrophe originaire » : les enfants d’ouvriers (et moi parmi eux) avec un vocabulaire de sept cent quarante-neuf mots ; en dessous, les gosses des bénéficiaires de l’aide sociale avec cinq cent vingt-cinq mots ; au-dessus, les héritiers des CSP+ avec mille cent seize mots. Et leur recherche se clôt sur cette question angoissée : l’école saura-t-elle apporter des correctifs à cette colossale inégalité de départ ?

La réponse tombe six ou sept ans plus tard. À Kansas City toujours, une collègue chercheuse, Dale Walker, fait passer à vingt-neuf des quarante-deux enfants suivis par Hart et Risley – ils ont maintenant 9 à 10 ans, ils sont en CE2 (« 3rd grade » américain) – les trois tests censés évaluer leurs capacités de lecture et de compréhension, connus aux États-Unis par leurs acronymes : le PPVT-R (échelle de vocabulaire en images Peabody – révisée), le TOLD-I (test de développement langagier – intermédiaire) et le CTBS/U (test complet des compétences de base). Après trois années de scolarité primaire, l’écart n’a pas bougé d’un iota, l’école n’a servi à rien.

Pour cette raison simple que le nouveau s’assimile grâce à son contexte. Induire le sens de 10 % de mots inconnus nécessite de comprendre, donc de connaître, 90 % des mots qui l’environnent ; la pauvreté du vocabulaire de départ interdit et la compréhension et l’apprentissage. Keith Stanovich1, professeur émérite de psychologie appliquée et de développement humain à l’Université de Toronto, pointe là un de ces « effets Mathieu » dont les sociologues ont puisé le nom dans la parabole des talents (Matthieu, XXV-29) : « à celui qui a, il sera beaucoup donné et il vivra dans l’abondance, mais à celui qui n’a rien, il sera tout pris, même ce qu’il possédait ».

Socialement, mon école du Drouot est sans doute très homogène : on n’y a tous que 66 % du vocabulaire d’un gosse de bourges ; j’ai l’avantage de l’avoir presque à 100 % made in France de l’intérieur. Il y en a sans doute, des comme moi, chez les filles : Colette Simonin, ma voisine de palier, et une copine d’Armelle, dans la barrette d’en face, dont le père est originaire de Haute- Saône. Je n’ai pas d’exemples chez les garçons.

1 Keith E. Stanovitch, « Matthew effects in reading : Some consequences of individual differences in the acquisition of literacy. » Reading Research Quarterly, vol. 21, n° 4, p. 360-406, 1986.

 

 

 


AU MANS, MON PÈRE VOULAIT VOLER À VOILE

 En prolongement du quai des Métallos



 

En Alsace, à Lautenbach, aux environs de 1926, mon grand-père avait monté avec son frère une petite fabrique de vis à bois ; ils avaient eu cinq salariés. Six ans plus tard, contrecoup de la Crise de 29, ils avaient mis la clé sous la porte. Mon grand-père avait dû aller s’embaucher à la Manurhin de Mulhouse, quant à ses fils de 14 et 16 ans, sur la foi d’une petite annonce du quotidien local, il les avait envoyés en apprentissage aux chaussures Bata, à Zlín (Tchécoslovaquie), la Ford européenne aux quarante mille ouvriers, la ville-usine rationnelle inspirée du Corbusier, que Jean Echenoz a fait revivre dans sa biographie romancée d’Émile Zátopek, Courir.

Presque aussi sec, mon père était victime d’un accident : une machine lui arrachait le bout du majeur de la main gauche. Il rentrait dare-dare chez ses parents. Son frère aîné y restait et suivrait le cursus jusqu’au bout.

Le nazisme grondant de plus en plus fort de l’autre côté de la frontière, la Manurhin en éloigna sa cartoucherie jusqu’au Mans, avec une partie de son personnel. Début mars 1936, mes grands-parents devinrent manceaux. Le Front Populaire arrivait pratiquement sur leurs talons : le 11 août 1936, le ministère de la Guerre nationalisait la cartoucherie de la Manurhin, tandis que la triade Pierre Cot, Jean Zay,

Sur le site de l'aéro-club du Dauphiné

Léo Lagrange lançait l’Aviation Populaire, vaste programme destiné à orienter le plus possible de jeunes vers la formation de pilotes dont il était clair que le pays manquerait gravement en cas de conflit. Seules ces Sections d'aviation populaire (S.A.P.), où un enseignement quasi gratuit permettait aux jeunes ouvriers et employés d’accéder au pilotage, avait quelque chance d’en accroître le nombre. On offrait ainsi dès l’école, aux enfants de 9 à 14 ans, une initiation à l’aéronautique par la pratique des modèles réduits ; le vol à voile prenait le relais pour les 14 - 17 ans, le vol à moteur bouclait le cycle chez les 18 - 21 ans. Et pour faire naître davantage encore de vocations, des voix demandaient que l’on place Auberges de Jeunesse et installations sportives au bord des terrains d’aviation.
Brodé sur une casquette, sur eBay

L’État devait fournir aux S.A.P. avions, moniteurs et personnel d’entretien. Devant la lenteur de la réponse des industriels, il sollicita les aéro-clubs privés pour qu’ils prêtent leurs appareils d’école et leurs encadrants moyennant compensations financières.

Le Mans possédait l’un des plus vieux aéro-clubs de France, installé à Pontlieue sur les terrains du polygone d’artillerie. Il était, depuis 1932, équipé d’un treuil fourni par la maison Bollée pour le lancement des planeurs. Un planeur en effet, à cette époque, ça se lance, principalement avec un sandow qu’une dizaine de personnes tendent en courant en V, façon fronde géante. Cela fonctionne d’autant mieux qu’il y a quelque part au bout du terrain une pente un peu raide. Dans la plaine qui s’étend à Pontlieue entre l’Huisne, la Sarthe et la ligne ferroviaire de Tours, le câble de traction s’enroulant à grande vitesse sur un treuil, ce n’est pas du luxe.

L'Avia 11-A sur www.cab.asso.fr

Le planeur d’initiation de l’Aéro-Club de la Sarthe est alors un Avia 11-A, soit une chaise posée au bout d’une poutre allongée sur un patin pas plus large qu’une spatule de ski, le tout accroché à une aile de dix mètres d’envergure.

 

L'Avia 11-A sur www.j2mcl-planeurs.net

Quand ses parents emménagent à Pontlieue, mon père a 14 ans. Les maisonnettes de la cité-jardin de l’allée de Funay ne sont qu’à un gros kilomètre du polygone d’artillerie, de Renault où il entre comme électricien, de la Cartoucherie où travaille son père. Alors que le Front Populaire, avec la loi des 40 heures, vient de diminuer le temps que l’on est contraint de passer sur son lieu de travail, mon père retourne sur le sien, pour ainsi dire, le samedi et le dimanche : il s’est inscrit à la Section d’Aviation Populaire ouverte dans le cadre de l’aéro-club.

Il y découvre aussitôt que dans le vol à voile, contrairement à ce dont il rêvait, on ne prend pas l’air. En tout cas sûrement pas tout de suite et sans doute pas avant longtemps. Ici, ni appareil biplace ni double commande : ce n’est pas en vol que l’on apprend à voler.

Au début, et s’il y a un minimum de vent (au moins 6 m/s), on se contente, en agissant sur les commandes du planeur posé sur le ventre, tout à fait fixe, de maintenir les ailes parallèles au sol. Ça peut durer deux mois comme ça. Ensuite le treuil te tirera, de plus en plus fort mais jamais assez pour te faire décoller : tu feras des glissades sur le sable pendant lesquelles tu devras, là encore, garder tes ailes horizontales en manœuvrant le manche et le palonnier. Un jour enfin, le treuil mettra la gomme et tu décolleras. Pas très haut, plus haut que le toit des bâtiments quand même et, tu verras, c’est assez impressionnant. Tu as été projeté en ligne droite et, au bout, ton planeur se pose tout seul comme quand tu lances un avion en papier.

Chez nous, nos sauts de puces se mesurent en centaines de mètres ; c’est en dizaines pour l’altitude et ça dure quelques secondes. Imagine-toi, pour le Brevet A, tu dois réussir un vol de 30 secondes en ligne droite. Pour le Brevet B, c’est trois vols : deux de 45 secondes et un troisième d’1 minute avec deux virages. C’est lent, c’est long, beaucoup parmi vous abandonneront en cours de route, mais c’est le meilleur apprentissage qui soit pour un futur pilote.

Georges, 15 ans. A la boutonnière, l'insigne des S.A.P.

 

Il n’a pas fait demi-tour. Durant cette longue patience, le jeune Georges ne voit le ciel qu’en levant le nez et dans les mots des plus âgés qui s’entrainent sur les vrais avions du club, un Potez 60 et un Caudron 230. Leur chef pilote, André Deschamps, à moins de 30 ans est déjà une figure : instructeur, il est aussi mécanicien et il a sauté en parachute.

Week-end après week-end, la S.A.P. parvient au mieux à s’assurer une douzaine de lancer quand l’aéro-club privé s’en réserve vingt. La durée moyenne d’un vol est aux alentours de 36 secondes.

Les 29 et 30 mai 1937, le terrain du polygone accueille la grande kermesse de l’aéronautique populaire, sous le double patronage des ministères de l’Air et de l’Éducation nationale. Le samedi, l’arrivée de la Coupe aérienne, qui réunit les quinze meilleurs pilotes de tourisme de France, est jugée pour la première fois au Mans. Le soir, un grand bal y est donné par les figures emblématiques du Front populaire : Ray Ventura et ses collégiens jazzent les chansons qui sont sur toutes les lèvres : Tout va très bien, madame la marquise, Ça vaut mieux que d’attraper la scarlatine, et Les chemises de l’archiduchesse qu’ils viennent d’enregistrer au début du mois. Florelle, chante À la belle étoile, la chanson de Prévert et Kosma qu’elle interprétait dans le Crime de M. Lange, de Renoir, l’année précédente. Quelques pilotes de la Coupe proposent des baptêmes de l’air en vols de nuit.

Florelle en blanchiseuse, Valentine, dans le Crime de M. Lange

Le dimanche matin est réservé au concours inter-régional de modèles réduits. Georges défile l’après-midi avec les S.A.P. et les sections scolaire de l’Aéro-Club de la Sarthe, qui sont présentées aux autorités ministérielles et locales. Il n’est pas de ceux retenus pour l’exhibition de planeur. Enfin, tout le monde a le nez en l’air pour les vols de virtuosité du fameux groupe de haute école de Dijon.

 

Un Sulky sur http://vvmn.free.fr

L'Aéro-Club acquiert un second planeur, un Sulky, dont l’avant caréné ressemble à une grosse baignoire fermée d’où sortent la tête et les épaules du pilote. Un membre du club, Roger Davaze, y réussit un vol de 1' 47". La S.A.P., pour sa part, se voit dotée par l’État d’un Caudron Luciole, un avion biplan et biplace, mais ça c’est pour l’étape supérieure, quand Georges aura 18 ans.

Il y a à la S.A.P., en vol à voile, un garçon d’un an de plus que lui, qu’il côtoie depuis avant la kermesse, en fait depuis le début de l’année, quand il est arrivé à la sous-section. En novembre, André Derouet a obtenu son brevet A avec un vol de 37". Le dimanche 20 février 1938, en fin de matinée, il s’apprête à se poser avec l’Avia 11-A. L’appareil frôle le toit des hangars, accroche la cime d’un arbre et se fracasse au sol. Le jeune homme meurt dans les bras de son père qui était venu en spectateur. Une impasse, dans la plaine de l’ex-terrain d’aviation, porte désormais son nom.

Pour Georges, le vol à voile s’arrête là, ou l’année suivante quand la guerre met un terme à la S.A.P. avant qu’il n’ait atteint l’âge de passer à l’avion : il n’aura ses 18 ans que le 25 décembre 1939.

CHEZ L’AMÉRICAIN, ON SE BAIGNAIT AU MILIEU DES LOUPS

Dans le prolongement du Quai des Métallos, (les lignes en sanguine sont des citations du livre) :

 

 

 



C’était la toute première fois, à 40 ans, que mes parents prenaient des vacances et nous emmenaient à la mer. Ils avaient loué à La Palme. En y arrivant, le 1er août 1961, on se rendit compte que pour aller à la plage, il faudrait la voiture : on dépendait du bon vouloir de mon père…

 

« Un jour où il n’a pas envie de conduire, il veut bien faire un tour à pied avec moi dans la garrigue, j’emporte ma carabine. (On a restreint ma mère sur le linge ou les ustensiles de cuisine, mais Maman, la Diana, ça prend pas de place !) Au bout du village, le long du chemin, derrière un muret de pierre sèche, il y a un petit étang entre deux tours en ruines. Je tire un plomb dans l’eau comme j’aurais fait un ricochet. Un grand costaud sort de la tour la plus grosse, en short, torse nu : « Eh, c’est dans un vivier que tu tires. J’élève du loup là-dedans.

— On savait pas, excusez-nous... »

Son ton n’était pas méchant. Il ajoute : « On ne tire pas dans le vide, et au bord d’un chemin ! C’est dangereux et ça ne t’apprendra pas à viser.

— On cherchait justement sur quoi tirer, explique Papa. On pouvait pas deviner que c’était habité, ça fait plutôt sauvage...

— Je sais, pour l’instant les poissons sont mieux installés que moi, mais ça va venir. »

En fait, l’ermite est un extraverti. Il a vite fait de nous montrer les trésors qu’il a rapportés d’Amérique : trois fenêtres à bascule en acajou qui semblent provenir d’un paquebot (l’une seulement est en place, les autres sont accotées au mur), un ouvre-boîte électrique marrant comme un jouet (il nous fait une démonstration sur le fond d’une conserve vide : un aimant attire le disque découpé. À moi !), et puis surtout deux fusils.

Désiré a une Winchester de cow-boy ! Une vingt-deux long rifle, avec cette poignée pour l’armer dans laquelle on enfile les trois derniers doigts : « Un levier de sous-garde, ça s’appelle. »

On peut la charger de quinze balles longues ou vingt-et-une balles courtes. Il nous fait voir une boîte de chaque. Il a aussi un fusil de chasse à répétition dont le magasin à cinq cartouches coulisse sous le canon : « On dit répétition à pompe... »

Mais moi, un fusil de chasse, bof. Pareil pour ses fusils harpons.

« Le lièvre, je le tire plutôt avec la Winchester : la balle unique, c’est plus fair-play que la grenaille qui t’enveloppe l'animal dans un nuage de plombs. »

Il me laissera bientôt essayer sa vingt-deux long rifle parce que je reviendrai, avec Papa et sans lui, et avec toute la famille. Quand on vient tous – il est vraiment accueillant Désiré, vu qu’on est huit –, on se baigne au milieu des loups, on déterre des racines de réglisse qu’on mâchouille, on mange son poisson au fenouil sur le grill, on se balance dans le hamac qu’il a suspendu entre un arbre et le mur dans lequel sont prises deux meules de l’ancien moulin.

Les pieds dans la gueule des loups

Son projet, à Désiré, quand il en aura les moyens, c’est d’ouvrir le mur de sa chambre, au premier, d’y fixer un plongeoir et de pouvoir piquer une tête dans l’étang au réveil. Mais comment en trouverait-il les moyens ? La chasse en saison, son vivier, la cueillette, un peu de pêche professionnelle, du côté de Sigean, il vit de presque rien.

Il s’est engagé dans l’armée américaine au débarquement. À la fin de la guerre, le GI Désiré Pech a suivi son régiment aux États-Unis. Là-bas, il a été scaphandrier, dans des ports. C’était bien payé, il envoyait régulièrement de l’argent au pays (à de la famille ? à des connaissances ?) pour qu’on y prépare son retour. Quand il est rentré, on lui a remis l’acte de propriété de ce bout de garrigue avec étang et moulins en ruines, c’est tout. Le reste s’était évaporé. Il habite cette tour tronquée de pierre nue, percée de sa seule belle fenêtre d’acajou et d’une porte que je ne me rappelle pas car elle était toujours ouverte. En bas, il y a un établi, auquel est fixé l’ouvre-boîte électrique, et l’échelle qui monte à sa chambre. Là-haut, un lit de fer, à peu près rien d’autre. À La Palme, ils l’ont surnommé, bien sûr, “l’Américain“. Il a une Winchester comme John Wayne. »

 

Les meules alors encastrées dans la clôture

A partir de l’année suivante, nos vacances se passeront à Valras-Plage. Ici, c’est écrit dessus qu’il y a la mer et qu’on n’a pas besoin de Papa pour nous y emmener. Moi, la plage, je m’en fiche autant que lui qui ne sait pas nager, mais pour Maman et mes cinq frères et sœurs, si on prend des vacances à la mer, c’est pour en profiter. Revers de la médaille, Désiré se retrouve à une bonne heure de voiture ; heureusement, cette route-là ce n’est pas une corvée pour Papa, ni pour aucun de nous. On retournera chez Désiré tous les aoûts jusqu’à ce que je rentre à la fac et ne suive plus la famille dans le Midi. Il s’associera dans une affaire de parc à moules, dans l’étang de Sigean, on croisera parfois un neveu qui lui donne un coup de main, sinon on le trouvera toujours seul, ses travaux n’avançant pas, dans une situation plutôt précaire.
Les meules aujourd'hui, accotées au moulin

Il va sans dire que dans ces années-là, l’actuelle rue du Lavoir n’était pas goudronnée, qu’il n’y avait pas la moindre construction autour, que le moulin de Désiré n’était qu’une tour ébréchée sans le toit pointu qu’on lui voit aujourd’hui. Il y avait aussi un second moulin, très ruiné et envahi de ronces, à l’autre bout de l’étang.

Pour moi enfant puis adolescent, Désiré était un trappeur de cinéma et pas un troubadour. Il avait le fusil à portée de main, il ne jouait pas d’un flûtiau folklorique. De sa voix au bel accent mais au débit mesuré, il parlait d’Amérique et non des vieilles légendes de l’Aude. J’ignorais l’existence de l'Elh de la Pounso, pourtant distant de seulement quelques dizaines de mètres, au bord duquel il ne nous a pas emmenés, et que je ne l’ai jamais entendu nommer.

J’ai été très étonné de découvrir qu’il avait traduit juste avant sa mort cet « Elh-de-la-Pounso. Légendo de l'Age Mejan. Estamparié dal Languedoc : Narbouno », publié par le Dr Charles Pélissier en 1935, et qu’il en avait illustré la couverture – je ne l’avais jamais non plus vu dessiner.


Je ne donnerai pas à lire ici les mots de Désiré, cette voix tardive troublerait mes souvenirs, je me tiendrai au résumé de la légende par l’abbé Montagné dans son article de la revue Folklore de décembre 1941 :

« Près du village de La Palme se trouve un puits très profond en forme d'entonnoir, mesurant 7 mètres de diamètre et actuellement tout clôturé. La légende raconte qu'autrefois était bâti sur ce terrain une tour dans laquelle s'était enfermé le seigneur « Pouns d'Auriac ». — Et de là, aidé de satellites cruels et voleurs qu'il avait pris à sa charge, il faisait arrêter les gens pour les détrousser ; il s'était même emparé des biens de l'abbaye des Bénédictins, dépendante de la maison mère de Lagrasse. Pour échapper à la justice du grand roi Saint Louis, qui l'avait déjà menacé, il fit un pacte avec le démon qui moyennant le don de son âme, lui assura l'impunité pendant 20 ans. A cette date le diable vint le prendre, et engloutit la tour avec son Seigneur. Depuis, continue la légende, la race et même le nom du seigneur d'Auriac sont complètement oubliés. Mais ce qui ne l'est pas, c'est que l'Elh-de-la-Pounso cache dans son abîme d'eau bourbeuse la Tour maudite où le seigneur de Gabanel, saisi tout vivant par la griffe du démon, souffre pour l'éternité le châtiment de ses vices et de ses crimes.

Et voilà pourquoi même aujourd'hui, écrit le Docteur Pélissier, nul ne s'approche, sans frémissement, de la sinistre source. Tout paysan de la Palme sait que les tourbillons qui montent du fond, sont les hoquets pantelants de l'horrible gentilhomme, et que les algues gigantesques qui se dressent droites et immobiles au ras de l'eau sont ses griffes pointues à l'affût de quelque pauvre victime. Nul n'a oublié surtout la clause du pacte infernal qui laisse au damné, enseveli corps et âme dans la tour, le pouvoir de retourner sur terre une fois par an, le jour et la nuit de la Toussaint, à la recherche d'âmes à perdre afin de racheter la sienne. Aussi, s'il est dit de ne point rôder la nuit de la Toussaint pour ne pas rencontrer la procession des Morts, nul à la Palme, n'oserait par cette nuit, s'aventurer aux alentours de l'Elh-de-la-Pounso, persuadé de se butter au damné du seigneur d'Auriac, car les gens du village savent bien que le pacte fait avec le démon dure jusqu'à la fin des siècles. »

 

Ce qui ne dura pas, c’est le mariage de mes parents — trente ans, tout de même. C’est justement l’heure, quand on s’est marié à 19, où le démon de Midi frappe banalement les hommes.

Envers le Midi géographique, Maman ne se montra pas rancunière — elle devait à Marseille ses plus belles années et, à peine était-on depuis deux ou trois jours à La Palme ou à Valras-Plage qu’elle « retrouvait » un caricatural accent pagnolesque qui n’avait rien de commun avec la Narbonnaise — ce qui fait que…

 

« Maman passe à La Palme, chez Désiré, dire son dernier été serait bien poétique, son dernier août de congés payés – elle a dû, après le divorce et trente ans au cul de six gosses, retrouver du boulot. Des douleurs qu’elle croit rhumatismales – et nous aussi – gâchent ces moments que « l’Américain » souhaiterait plus amoureux. Ce sont malheureusement les métastases du cancer féminin qui l’a frappée à peine le divorce prononcé. Elle en meurt le 20 septembre 1979. Dix ans plus tard, à sa mort à lui, Désiré Pech lègue à la commune de La Palme étang, moulin et buissons de réglisse qui forment maintenant un parc public à son nom. J’aime penser que là est le vrai tombeau de Maman, méridionale de cœur. »

LUMIÈRE NOIRE SUR DIJON : L'ORCHESTRE RAYMOND JACKSON

 En prolongement du Quai des Métallos ; les lignes en sanguine sont des citations du livre :



 

 

 

Mes parents ont connu l’orchestre de Raymond Jackson, dont le frère cadet, Gaby, était le batteur, à La Petite Auberge du Mans, en 1943. La zone dite libre envahie à son tour, Lucienne et Georges avaient regagné la Sarthe mais ils avaient laissé leur fille à ses grands-parents paternels et s’étaient pris une chambre meublée assez loin de Pontlieue, en haut de la rue Nationale. L’hôtel – bar – restaurant La Petite Auberge était juste à côté, ils y passaient plusieurs soirs par semaine. Gaby avait leur âge, Raymond un peu plus, ils avaient sympathisé. A la Libération, mes parents étaient partis à Marseille ; ils s’étaient perdus de vue.

 

Cinq ou six ans plus tard, on – j’étais né dans l’intervalle – avait débarqué à Mulhouse et, rentrant du boulot, mon père aperçoit « collé aux vitres du café du coin : “Tous les jours... Raymond Jackson vous présente son orchestre...“ “Tous les mercredis, soirées “Amora”, ses jeux inédits présentés par Gaby Jackson...“ “Tous les vendredis, les Espoirs des Tréteaux, concours de chant, harmonica, accordéon, présentés par Gaby Jackson...“ page128image50801920

Quand Papa arrive à la maison et demande, de la porte : — T’as vu c’que j’ai vu ?

      Manman répond en riant : — Ils ont pris des chambres à l’étage du dessous ! »


GABY

Les frangins repasseront, au gré de leurs tournées, par ce Café de la République. Deux, trois ans plus tard, on sera à la hauteur du micro, ma sœur cadette et moi, à condition d’être debout sur une chaise du café, et on y chantera Mon âne, celui du mal de tête, dans leurs radio-crochets. En 1954, un HLM nous a enfin été attribué dans une banlieue de Mulhouse, et Gaby passe nous y faire des photos. Dès que je saurai écrire, ce sera à lui : il m’enverra des collages sur des cartes postales, des portraits en papier découpé, les programmes de leurs galas, parfois « un petit billet pour des bonbons »

Ils sont bien plus que des parrains laïques, leurs dédicaces, sur les photos, c’est : « À mon copain Alain » (Raymond), ou « À mon grand ami Alain en souvenir de ton copain Gaby ». J’ai 8 ans et j’ai des copains qui ont l’âge de mes parents ! L’été prochain — celui de 1956 – Gaby me prendra même en vacances.

RAYMOND

      « Je ne sais plus qui m’accompagne ni dans quelles conditions – pour ce qui est du train, en tout cas, la troisième classe n’existe plus depuis début juin –, me voilà en route pour Dijon. L’orchestre n’est pas en congés, ils jouent tous les soirs au Grand Café et, bien que dijonnais, je crois, ils vivent ici comme en tournée, à l’hôtel[1]. Gaby et Madeleine, sa compagne – ils ne sont pas mariés, m’a précisé Manman, Raymond et Rita non plus, c’est des artistes –, occupent une chambre au premier étage, rue du Château, presque en face du Grand Café. On y ajoute un lit pour moi.

Pendant un mois ou deux, je mène moi aussi la vie d’artiste. Des journées, je ne me rappelle rien : on dort probablement tard de s’être couché de même la veille. Mais il devait bien y avoir l’après-midi à tuer ? Madeleine partait sans doute dès l’ouverture des cinémas si elle avait dégotté à Dijon, comme souvent dans leurs villes de tournées, un boulot d’ouvreuse en sus de celui du vestiaire dans une boîte de nuit. Gaby avait probablement des commerçants à démarcher pour obtenir les lots en nature ou en espèces de ses jeux bihebdomadaires (“100 000 francs de prix“ pour les “Espoirs des Tréteaux“, lisait-on sur les prospectus). Et moi pendant ce temps-là ?

Ma vie commence le soir. Je suis assis à une table, la plus proche de l’orchestre, devant une grenadine ou un Pschitt ! (C’est ce que boit Bobet maintenant : “Pour toi cher ange, Pschitt ! orange, Pour moi Louison, Pschitt ! citron.“) Gaby est derrière la grosse caisse marquée à ses initiales, GJ, les deux toms perchés dessus ; entre les jambes la caisse claire, sur laquelle la main gauche tourne le balai dont l’autre main vient régulièrement couper le cercle. Il a encore deux gros toms posés sur pieds du côté droit, et trois cymbales aux toits de pagode en plus de la charleston qui claque comme un bec.

L'orchestre, ici au Casino de Chamonix, hiver 1956

Deux ou trois fois dans la soirée revient la séquence sud-américaine : les musiciens mettent des ponchos, des sombreros, rayés de jaune, de rouge, de vert spéciaux et la « lumière noire » est envoyée. Sur l’estrade, les couleurs de leurs costumes brasillent ; sur la piste, le blanc des cols de chemises, des corsages et même des dents fluoresce sous les rayons ultra-violets. Les gens sont réduits à leurs squelettes, comme dans une radioscopie. C’est généralement à ce moment-là page194image50566208que Gaby me fait monter sur scène, il me donne des claves, un guiro, une cloche, un de ces instruments magiques, simple comme deux bouts de bois, avec pourtant un son si plein, si mat... Je suis devenu musicien.

Gaby avait commencé chasseur à l'hôtel, était revenu musicien au Café, j'y ai été enfant de la balle

Les jours d’attractions, il y a, en plus, des jeux, des rires, un porcelet vivant (l’un des lots) qui glisse comiquement sur le carrelage entre les jambes des consommateurs...

Alors qu’on finit déjà à pas d’heure, Gaby m’emmène, après la fermeture, dans un cabaret[2] dont il veut entendre les musiciens. Il y a aussi du strip-tease, rigole-t-il en chemin, mais c’est pas grave, j’ai qu’à regarder ailleurs, c’est pas pour ça qu’on y va. Je revois un escalier tendu de rouge descendant dans un sous-sol et, à mi-course, Gaby, en habitué, souriant avec la patronne à mon propos. Je n’ai pas été tenté de me retourner vers la personne qui se dénudait, à 8 ans et demi mon érotisme, tout abstrait, se bornait à imaginer Grace Kelly nageant en bikini. »

 

Deux ans plus tard, on déménagea de nouveau, brusquement, direction Saint-Etienne. Je m’inquiétai, Gaby n’avait pas d’adresse fixe, on ne pouvait jamais lui écrire les premiers, seulement lui répondre. Et si, durant la seule année où le courrier nous suivrait à notre nouvelle adresse, il ne donnait pas de nouvelles ? Leur vie de vagabonds n’en faisait pas des correspondants très réguliers.

Le contrat de réexpédition arriva à son terme. C’était fini. Gaby ne saurait rien de mon entrée en sixième ; j’ignorerai la façon dont ils prendraient la vague yé-yé. J’avais été un enfant de la balle, un adulte avant l’âge au milieu de mes copains musiciens, c’était le passé.

 

Plus tard, bien plus tard, j’ai recherché mon “parrain“ baladin. Des échos de l’orchestre, on en trouvait facilement dans les collections de vieux journaux.

 

En 1945, l'orchestre Raymond Jackson faisait danser à Dijon, dans les styles musette, jazz, et typique, aussi bien les bals de l’UD CGT, à la Bourse du Travail — dont celui du cinquantenaire de la Confédération — que le Grand gala des services sociaux de la police, à la Chambre de Commerce. Il partageait l’affiche avec Tony Fallone, accordéoniste virtuose, le fantaisiste Cirasse, ex-partenaire de Joséphine Baker, ou la chanteuse Annie Tiss, 25 ans, dont c’étaient les débuts. (Marcelle Trillet, de son vrai nom, avait traversé l’occupation, à Dijon, sous le pseudonyme d’Annie Tissot ; elle y avait fait « subrepticement de la résistance ». « Je servais de boîte aux lettres... », racontera-t-elle plus tard. Elle se lançait sous son nom de guerre abrégé. Une douzaine d’années plus tard, à Paris, sous un nouveau pseudo, Anny Gould, inspiré d’un jazzman “symphonique“ américain, elle sera la « reine des juke-box » grâce à une adaptation de l’Only You des Platters.)

Le gars de Rochechouart est une chanson de Boris Vian

En 1950, l’orchestre de Raymond et Gaby joue pour les malades de la Trouhaude, le sanatorium départemental. Il se produit au Grand Café, où il accompagne concours de Home Trainer et concours de chant organisé par les Amis de Radio Luxembourg, que diffuse le poste périphérique. L’année suivante, c’est au Triomphe et Night-Club d’Henri Foveau, lors du bal de l’association des étudiants en Droit qu’est révélée « une innovation : “Lumière noire“ », projetée sur mambo et cha-cha. Cette même année 1951, Tony Fallone, déjà patron à Dijon d’une académie d’accordéon et d’un magasin de musique — qui ont toujours pignon sur la rue d’Auxonne soixante-dix ans plus tard – confie à la Bourgogne républicaine ce qu’il répètera à Jean Michel Fremont : « Moi, j'ai appris la musique à 20 ans à peu près [soit vers 1944]. Je jouais toujours de routine avant, sans partitions. Puis, j'ai appris la musique dans l'orchestre de Raymond Jackson, parce que j'ai vu que c'était nécessaire et formidable... Et j'apprends encore, monsieur ! »

 

Fin des années 1940

La période qui suit est celle de notre copinage : c’est en direct, par leurs courriers, que je sais qu’ils sont pour trois mois et demi d’affilée au Casino de Chamonix, qu’ils ont pris leurs quartiers à la Taverne des 3 Dauphins de Grenoble, au pied du Grand Hôtel Moderne, ou qu’ils se sont engagés à titre individuel dans l’orchestre du cirque Rancy dont le chapiteau est planté à Lille.

Mais c’est à nouveau dans la presse, rétroactivement, que je découvrirai qu’en avril 1958, alors que la perspective de notre prochain déménagement me faisait craindre de n’avoir plus jamais de leurs nouvelles, l’orchestre accompagnait, au Caveau du Miroir, un Championnat de Bourgogne de Rock and Roll doté de 30 000 Francs en espèces, qu’animaient les jeux de Gaby.

 

Des nouvelles de l’orchestre, donc, la presse de l’époque m’en a donné tant et plus. Mais des nouvelles des copains, où les trouver ? Aucune trace de Gaby ni de Raymond sous l’état-civil Jackson. Je supposais depuis longtemps que c’était un nom de scène : ils avaient dû américaniser un patronyme phonétiquement proche. Jacson, Jacqueson (avec un ou deux s), ou même Jaxon, ne sont pas rares en Côte d’Or, mais impossible de dénicher dans toutes ces familles que je passais en revue, la fratrie d’un Raymond et d’un Gaby. Évidemment, s’ils avaient aussi changé leurs prénoms, c’était foutu. Mais abandonner son vrai prénom pour Raymond ou Gabriel, on ne voit vraiment pas pour quoi ils auraient fait ça.

Finalement, un jour, je tombai sur cet avis de décès, publié dans Le Bien Public du 03/03/2014.

 


Voilà un musicien, pensai-je avec émotion, qui revendique comme titre de gloire d’avoir joué aux côtés de mes copains. Quelqu’un que j’aurais pu interroger… Y a-t-il d’autres vétérans comme lui ? Les rares programmes en ma possession semblent plutôt montrer un renouvellement complet de l’orchestre d’une saison sur l’autre…

Taverne des Dauphins, Grenoble, deux saisons successives au milieu des années 50

Ce n’est que le lendemain que vint l’Euréka : et si ce Gabriel était mon Gaby ?! Dans ce cas, j’aurais plutôt vu « Gabriel Jacob, dit Gaby Jackson, membre permanent et animateur des galas de l’orchestre Raymond Jackson ». La formule choisie n’en fait qu’un des musiciens de la formation ; la faute en revient peut-être à la famille. Mais le prénom est le même, sans compter que Jackson et Jacob, ce n’est pas si loin. Ne reste plus qu’à trouver un Raymond Jacob qui soit son frère aîné.

Bingo ! Et miracle d’internet : en une grosse journée, j’avais sorti la généalogie quasi complète. Famille de métallos, comme la mienne. Le grand-père, Auguste Jacob, brigadier poseur aux tramways départementaux — clin d’œil à distance du poseur de rails qui fait la couverture de mon Paris Ouvrier. Le père, Camille Jacob, tourneur sur métaux, entre autres chez Vernet (auj. Vernet Behringer), chez Terrot, chez Wormser. Famille nombreuse, aussi : Raymond et Gaby ont trois sœurs, dont une cadette à laquelle on a redonné le prénom d’une sœur décédée en bas-âge un an plus tôt — comme on m’a fait remplacer feu mon frère aîné. Famille libre penseuse et socialiste, enfin, ce que la mienne était de façon moins nette. Si à son conseil de révision, Auguste, le grand-père, est encore enregistré comme catholique, à son décès, le 11 août 1940, ses obsèques sont civiles. On pourra rétorquer que c’est son fils qui en a décidé. Camille, en effet, au moment où il adhère à la Coalition républicaine qui se crée sous l’égide de Barbusse, Cachin et Jouhaux, le 4 avril 1918, est déjà « secrétaire du groupe socialiste dijonnais », et c’est au milieu de ses camarades de la CGT et de la SFIO qu’ont lieu les obsèques, civiles bien sûr, de la petite Odette huit mois plus tard.


Et l’on pourra deviner, à lire l’épilogue de mes Métallos, l’effet que ça m’a fait de trouver une notice le concernant dans le Maitron.

 

Les Jacob de la lignée de mes copains habitent à Dijon le faubourg : les grands parents rue de Gray après avoir été rue de Mulhouse, les parents au Clos Morin puis rue Louis Blanc. Au recensement de 1936, Odette, la cadette, est inscrite comme “vendeuse aux Magasins modernes“, où j’ai trouvé sa sœur Anita caissière lors d’un recensement précédent. Raymond, 21 ans, qui a fini son apprentissage chez Terrot, est dit “tourneur en chômage“, et Gaby, 14 ans, “chasseur à l’hôtel de la Poste“, celui qui surmonte le Grand Café de la rue du Château.

Sur le faire-part de décès d’Auguste Jacob, du 11 août 1940, Raymond est maintenant « aux armées à Lyon », Gaby « à Ajaccio », c’est-à-dire chez sa sœur Odette, mariée en Corse l’année précédente. Je saurai par mes parents qu’en 1943, ils les écoutent jouer à la Petite Auberge. Quand, comment et où le tourneur et le chasseur d’hôtel ont-ils appris la musique, et pas celle que l’on joue d’instinct, d’imitation, celle qui s’écrit et qu’ils pourront apprendre à lire à Tony Fallone, le prodige autodidacte ? Je n’ai absolument rien trouvé à ce sujet et j’accueillerai avec un grand plaisir et beaucoup de gratitude, tout renseignement déposé dans ma boîte aux lettres électronique : prenom.nom@gmail.com.

 

Dernière découverte : à la charnière 1960-61, à cinq mois d’intervalle, Raymond puis Gaby se sont mariés, mettant un terme à des années d’union libre et, puisqu’ils se “rangeaient“, peut-être du même coup à leur nomadisme. Les mots de Gaby, dans ses lettres, avaient souvent été : « après, je ne sais pas où le vent nous poussera… » Étaient-ils en train de se poser ?

Gaby en fakir. Je n'aurai jamais ses réponses...

Raymond épousait une Charlotte, pas Rita — ça ne veut rien dire, j’avais peut-être connu une Charlotte qui préférait qu’on l’appelle Rita.  Le cocasse, c’est qu’elle a pour nom de jeune fille Jacqueson, ce nom dont j’ai longtemps supposé que c'était le véritable nom des frères Jackson. Gaby, lui, marie une Madeleine Tissier, à coup sûr “sa“ Madeleine, peu de chances qu’il soit allé en chercher une autre de même prénom. D’elle, j’ai une photo en course, elle était licenciée d’un club cycliste amateur.

Au Grand Prix de Vincey-Charmes, 14/7/1954?

Ils se marient, Raymond à 45 ans, Gaby à 38. 
Pour leurs épouses le temps des maternités est passé, c’est le début de quoi ? Là non plus, je n’ai pas l’ombre d’un renseignement sur toutes les années qui vont jusqu’à l’ombre définitive, en 2002 pour Raymond, en 2014 pour Gaby…


[1] J’apprendrai par un papier de Roger Loustaud que ce n’était pas une chambre d’hôtel mais l’appartement que Mme Mourlet, la patronne — que je voyais non pas derrière sa grosse caisse, ça c’était Gaby, mais derrière sa caisse enregistreuse presque plus grosse — tenait à la disposition des orchestres de passage.

[2] Probablement le Caveau du Miroir