Les quarante-huitards français (et allemands) dans le Missouri
Si à Saint Louis le français s’est
maintenu dans un petit tiers de la population pour des raisons historiques, la
population étrangère de loin la plus importante est celle des Allemands. Les
Alsaciens, nombreux dans et hors les communautés icariennes dont ils sont
parfois issus, ressortissent d’une double sociabilité, jusque dans le drame. Ainsi,
le malheureux Frédéric, l’un des plus jeunes frères Bauer, qui se suicide le 8
décembre 1856, à 22 ans, au troisième anniversaire jour pour jour de
l’accident qui lui a valu une amputation des deux pieds — à peine arrivé à
Nauvoo, sa barge de corvée de bois, heurtée par les glaces que commençait à
charrier le Mississippi, s’était échouée sur un îlot ; il avait dû y passer
la nuit par moins 18° — demande-t-il : « que [ses] dernières pensées
soient insérées dans la Revue de l'Ouest et traduites en allemand dans
l'Anzeiger des Westens ».
Cette Revue de l'Ouest
publie à l’occasion des articles de Joseph Déjacque, et appelle à une
souscription destinée à lui permettre, après ses Lazaréennes, fables et
chansons : poésies sociales, qui viennent de paraître à la Nouvelle
Orléans, d’y faire éditer son Humanisphère.
Le patron de l’Anzeiger, français
depuis août 1848, possède hôtel, brasseries et, avec son Théâtre des
Variétés, la plus grande maison d’opéra de Saint Louis. Il est aussi
président de la Société des Hommes Libres, bien visible en ville par ses deux
gros bâtiments où s’étagent salles de réunion et d’enseignement.
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| Bordereau d'enrôlement pour le 2ème grand départ. JJ Witzig ajoute "Jeune" à sa signature parce que son frère aîné signe sur la même feuille, en bas de page |
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L’Alsacien Jean-Jacques Witzig,
a été le découvreur de la ville moitié abandonnée de Nauvoo puis, quatre ans
plus tard, l’explorateur des rives de la Rivière rouge quand la communauté
icarienne espéra se resserrer sur elle-même, au désert, loin des influences
dissolvantes qu’elle subissait à Nauvoo dont elle partageait les rues avec
d’autres. Il fut aussi, à la gérance de Nauvoo, le directeur général de
l'Industrie et de l'Agriculture. Jean-Jacques Witzig a quitté l’Icarie et
repris, depuis 1855, son métier de mécanicien ferroviaire : il est
maintenant contremaître à la fonderie du Berlinois William Palm, à
l’angle sud-ouest de Lombard et de la Troisième, d’où sont sorties les dix
premières locomotives du Chemin de fer de l’Ohio et du Mississippi et où se
fabriquent pour l’heure celles du Missouri Pacifique dont le tronçon Saint
Louis – Jefferson City sera achevé dans l’année.
Witzig a fait venir presque
aussitôt à Saint Louis son ami étampois Augustin Soufflot — ces deux-là
sont quasi jumeaux, le premier est né le 6 février 1822, le second le 4 avril
— l’un des « chefs des socialistes » de la ville, à en croire la
sous-préfecture, et l’une des victimes de la répression que cite Victor Schœlcher
dans son Histoire des crimes du 2 décembre.
A la mi-mai 1855, Augustin
Soufflot s’est ainsi embarqué au Havre, dans l’entrepont du Globe, avec
Victorine, sa femme, 34 ans, et leur fille Aurélie 7 ans. Trente-cinq
autres Français sont à bord ; ils touchent la Nouvelle Orléans le 15 octobre.
A son arrivée à Saint-Louis, une place de modeleur attend Augustin Soufflot à
la fonderie Palm.
Quand paraît à la mi-1857,
l’Annuaire professionnel de Saint Louis que lance Robert V. Kennedy, Charles
Marche, mécanicien, y est domicilié au n° 226 de la Troisième rue Sud, voisin
de palier, en quelque sorte, de Jean-Jacques Witzig qui est au
n° 228 ! Ce ne peut être un hasard : Witzig et Marche ont été tous
deux délégués des cheminots au Luxembourg, l’un pour le chemin de fer
d’Orléans, l’autre pour celui du Nord. Mais si l’on sait que Witzig est resté
en correspondance avec les socialistes d’Étampes, par quels intermédiaires les
échanges sont-ils passés avec Marche, à priori illettré ? Cette
sociabilité non écrite, forcément indirecte, entre Saint-Louis et New York,
nous échappe.
On s’attendrait, d’autant plus qu’il sont l’un
et l’autre mécaniciens ferroviaires, à ce que Witzig fasse entrer Marche chez
Palm comme il a fait pour Soufflot qui, lui, ne l’était pas, mais lorsque
paraît l’annuaire qui les fait voisiner, Marche vient d’acquérir du domaine
public américain, le 10 juin 1857, cent-vingt acres, soit environ 48,5 hectares
de terres de colonisation, au beau milieu du Missouri, dans le comté d’Osage,
canton de Crawford, à cent-cinquante kilomètres à l’ouest de Saint-Louis, et une
trentaine de kilomètres à l’Est de Jefferson City. Le comté d’Osage, au
recensement de l’année précédente, comptait 6 493 habitants, chiffre
stable par rapport à l’édition antérieure, dont 271 esclaves. Changement
radical de vie pour Marche, donc, à 38 ans : grand saut de la loco à
la charrue, du Paris révolutionnaire et du cosmopolitisme progressiste de
New York à un État frontière de l’ouest où, dans les pages de l’annuaire
déjà cité, un « mécanicien » voisine très normalement avec un « marchand
d’esclaves » — un monsieur Lynch, ça ne s’invente pas ! — ou un
autre s'occupant de « ventes de biens fonciers, d'esclaves, de bétail, de matériels,
pièces d’occasions, etc. » Le Missouri a été, en 1821, le seul État
accepté dans l’Union malgré sa pratique de l’esclavage, qui y frappe dix pour
cent de la population ; cet esclavage dont la Révolution de 1848 a réitéré
l’abolition en France.
Le prix d’achat de cette terre,
nous ne le connaissons pas, ces données étant absentes des archives du Missouri,
mais il pouvait aller de 1,25 $ l’acre (4 046,86 m2) pour les
nouvelles mises sur le marché, à 12,5 cents l’acre pour les parcelles en vente
sans avoir trouvé preneur depuis trente ans, soit une somme comprise entre
15 et 150 dollars pour ces 120 acres. Et nous savons que l’acquéreur les
paye cash, l’achat à tempérament ayant été supprimé au 1er juillet
1820.
Marche, on l’a dit, ne s’est
inscrit ni dans un des grands mouvements collectifs de colonisation agricole
partis d’Europe, icariens ou néo-fouriéristes, ni dans la croisade du Kansas appelée
depuis la Nouvelle Angleterre. Il participe pourtant, en s’installant comme
fermier au Missouri à la mi-1857, d’un certain boom : un journal local qui,
à la fin d’août, tire un bilan de l’activité récente dans les États et
territoires de la frontière, écrit qu’en « Iowa, il ne reste plus une acre
disponible ; que dans le Wisconsin et le Minnesota, les terres ont été
retirées du marché dans l’attente des attributions qui en seront faites au
chemin de fer ; et qu’au Kansas comme au Nebraska, on n’en est pas encore
à la vente, seulement au squat de préemption. Durant les quatre derniers mois,
les cessions de terres se sont essentiellement limitées au Missouri, et d’ici
quelques mois, il ne restera plus dans l'État aucune terre disponible de
quelque valeur. »
Le même jour que Marche en tout
cas, on a vu se présenter au Bureau foncier public du 61, rue Walnut,
quarante-huit personnes, dont neuf portant des noms supposément français, parmi
lesquelles Pascal Decroix, pour 80 acres, Antoine Combe pour 120,
Charles F. Boillot pour 200, etc.
Pascal Decroix avait été arrêté le
9 juin 1853 dans l’affaire dite du complot de l’Hippodrome, « attentat
contre la vie de l’empereur et contre la sûreté du gouvernement ». Au
terme des audiences, il avait demandé, si on le condamnait, à être banni avec
sa femme, Marguerite Bobillot, qu’il avait épousé, le 11 mai 1839, à Paris,
âgée de 42 ans ; ils n’avaient pas eu d’enfant.
La cour avait accédé à sa demande avec
une peine de huit ans de bannissement, comme pour deux autres de ses
co-inculpés. Le verdict rendu, le 16 novembre 1853, les condamnés comme
d’ailleurs les acquittés étaient tous renvoyés, avec dix-neuf nouveaux
prévenus, devant le tribunal de police correctionnelle pour « délit de
société secrète », sous l’accusation d’avoir fondé ou été membre d’une
société résultant de la fusion du Cordon sanitaire, de la Société des Écoles et
de la Société des Deux-Cents. A quoi s’ajoutait, pour Decroix, Commes et
Ruault, la « détention d’armes de guerre ». Tous avaient été déclarés
coupables en janvier 1854, mais sans que des peines supplémentaires ne soient
prononcés pour ceux qui étaient déjà condamnés dans l’affaire de l’Hippodrome.
Le couple Decroix avait dû arriver
peu après aux États-Unis, dans la mesure où la demande de naturalisation du
mari, pour laquelle une résidence d’un an dans le Missouri était nécessaire,
avait été déposée à Saint Louis le 27 mars 1855.
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La demande de naturalisation de Decroix, signée du demandeur
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Alors que le mécanicien
ferroviaire Jean-Jacques Witzig continue d’exercer et d’approfondir son métier —
on le trouve souscripteur, en 1858, d’un ouvrage consacré à L’alimentation
des chaudières à charbon des locomotives des chemins de fer européens devant
paraître à New York — le recensement agricole de 1860 enregistre que Marche
exploite dix acres de ses terres seulement et en laisse soixante-dix en jachère,
(il a donc déjà revendu quarante des cent-vingt acres achetées trois ans plus
tôt) ; qu’il possède un âne ou une mule, une vache laitière, six bœufs de
trait et un bovin à viande ; qu’il élève quinze porcs et qu’il a récolté
dans la saison qui s’achève au 1er juin, dix-huit boisseaux
(soit 460 kg) de blé, et deux-cent-cinquante boisseaux (soit 6,35 tonnes)
de maïs. L’administration chiffre la valeur de sa ferme à 500 $, plus
50 $ pour le matériel et 230 $ pour le bétail.
Un recensement spécifique montre
qu’il n’est pas propriétaire d’esclaves. On en dénombre vingt-deux dans son
canton de Crawford, qui possèdent quatre-vingts esclaves au total.
Et l’esclavagisme ne se borne
évidemment pas à l’emploi d’une main d’œuvre agricole servile. Deux ou trois
mois avant le recensement, la Revue de l’Ouest, publiait l’article
suivant : « Samedi soir, une centaine de bandits et de polissons
arrachèrent Sherman (époux d’une femme noire) de sa demeure, le mirent à cheval sur une
perche, portée par quelques-uns d’entre eux, et s’acheminèrent, fifre et
tambour en tête, vers l’East St. Louis [le quartier Est de la ville, sur la
rive gauche du Mississippi, de son vrai nom Illinoistown, le fleuve faisant
frontière entre les deux États du Missouri et de l’Illinois] ; là on fit de
copieuses libations en attendant le passage du bac, on fit remonter Sherman sur
sa perche, on le transporta dans le bateau et on l’amena à Saint-Louis, où la
bande se donna le plaisir de parader quelque temps sur la levée, avec sa
victime. Enfin ces honnêtes défenseurs de la moralité publique consentirent à
lâcher Sherman, en lui défendant de reparaître à Illinoistown, sous peine
d’être jeté, les mains liées derrière le dos, dans un canot troué, et abandonné
aux vagues du Mississipi. Voilà les infamies que la plupart des journaux de Saint-Louis
racontent comme une chose toute simple et toute naturelle, ou plutôt comme un
juste châtiment infligé à ce qu’ils appellent le péché d’amalgamation. »
Jean-Jacques Witzig, citoyen
américain, a très certainement voté Abraham Lincoln aux élections du
7 novembre 1860, mais l’élection du champion du travail libre et de la
libre colonisation ne va pas suffire à écarter à elle seule à écarter la menace
de la guerre civile : le 20 décembre, la Caroline du Sud fait sécession.
Et dans le périple d’une douzaine de jours qu’il entreprend avant son
investiture, le nouveau président semble hésitant : le 12 février, par
exemple, il déclare aux délégués des sociétés ouvrières allemandes qui
l’accueillent à Cincinnati, qu’il « considère de [son] devoir d'attendre
jusqu'au dernier moment que les difficultés actuelles de la nation se soient
précisées avant de [s]'exprimer de façon définitive sur la voie [qu’il va]
suivre. »
Sans attendre et dès la fin de
janvier 1861, les unionistes, réunis au Washington Hall de Saint-Louis,
décident que la protection de l’arsenal et des institutions fédérales présentes
dans la ville nécessite une milice armée et, pour diriger celle-ci comme pour
se coordonner avec les forces fédérales, désignent un Comité de sauvegarde de
six membres. Ce sont naturellement des personnalités, Américains natifs,
avocats ou riches hommes d’affaires, anciens maires de Saint-Louis pour deux
d’entre eux, avec à leur tête Francis Preston, dit Frank, Blair, propriétaire
du Missouri Democrat, ancien représentant au Congrès ; son frère
dirige le service postal des États-Unis et est un proche de Lincoln. Un seul
profil tranche dans cet aréopage de prééminents : Jean-Jacques Witzig, ni
notable ni natif, maître mécanicien à l’Iron Mountain Railroad, Français
naturalisé.
On a pu lire qu’il avait été
choisi pour assurer la liaison, vitale, du Comité de sauvegarde avec
« l’élément allemand ». Cela n’explique pourtant rien. Saint-Louis ne
manquait pas d’Alsaciens du même âge, anciens icariens de plus ou moins fraîche
date, comme lui germanophones et comme lui américains depuis bientôt dix
ans ; ne serait-ce que Vogel, chargé du secrétariat et de
l’imprimerie, et donc des publications nombreuses de la colonie, en particulier
Der Communist, organe de la communauté de biens d’Icarie.
La ville manque encore moins de
notables allemands, au premier rang desquels Heinrich Börnstein. Celui-ci
est l’éditeur de l’Anzeiger des Westens, plus fort tirage de la presse
du Missouri toutes langues confondues, le directeur de l’Opernhaus, l’une des
meilleures scènes des États-Unis, et encore le président de la Société des
Hommes libres et de ses œuvres éducatives et sociales. Son journal venait
d’écrire, le 17 décembre 1860, « Les
Allemands des États de l'Ouest, - auxquels le Missouri appartient - doivent être
fermes sur la liberté et le droit et s'opposer dans toute la mesure de leurs
forces à ce que cet État entre dans la confédération du Sud. »
La Confédération sécessionniste se
crée le 4 février. Le Missouri reste officiellement neutre, mais la forte
minorité irlandaise de Saint-Louis, par exemple, soutient très majoritairement
les confédérés, auxquels est favorable également le gouverneur Jackson.
Börnstein est devenu la bête noire
des nativistes xénophobes du Know Nothing qui, ayant exhumé une loi interdisant
les représentations théâtrales durant le jour du Seigneur, lui envoient, le
dimanche 14 avril, le nouveau chef de la police et quarante agents boucler l’Opernhaus.
C’est signer l’arrêt de mort de sa salle : les Allemands habitant pour
l’essentiel l’extrême nord et sud de la ville, il ne leur est pas possible de
la fréquenter en semaine.
Les Wide Awakes, (les Vigilants),
— autant dire les “wokistes“, comme on le voit le terme ne date pas d’hier — qui
formaient le service d’ordre des réunions et défilés républicains étaient déjà
ici comme dans de nombreuses autres villes des quarante-huitards, ou plutôt des
achtundvierziger, majoritairement allemands ; ils vont maintenant
s’armer. Le 22 avril, après le bombardement de Fort Sumter le 12 et la
reddition de sa garnison unioniste le lendemain, première bataille de la Guerre
civile et première victoire confédérée, quatre puis cinq régiments de
volontaires se créent à l’arsenal de Saint-Louis, minuscule garnison de l’armée
fédérale ; Frank Blair prend la tête du premier, tous les autres sont commandés
par des Allemands : l’Heinrich Börnstein déjà nommé, Franz Sigel,
ex ministre de la guerre du gouvernement provisoire révolutionnaire badois de 1848-49,
le briquetier Nicolas Schüttner, de longtemps président du Chasseur
noir, club de tir des faubourgs allemands du sud de la ville, Charles E.
Salomon.
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| En mai 1861, Witzig signataire pour le Comité de sauvegarde d'une demande d'émission de bonds de la défense pour l'État du Missouri à l'American Banknote Co |
Fin avril, le Comité de sauvegarde
auquel participe Witzig est reconnu par le Secrétaire d’État à la guerre, Simon
Cameron, et Lincoln invite le général Harney à collaborer avec lui.
Le 2nd Régiment du corps de réserve de l’armée fédérale se constitue
à Saint-Louis le 7 mai sous le commandement du colonel Kallmann, et
Jean-Jacques Witzig en est l’un des neuf capitaines. Le régiment compte 785
hommes, à 92% “allemands“ — la littérature américaine n'y distingue pas les
Alsaciens.
Le bruit court bientôt que des
canons et des mortiers ont été débarqués du steamer JC Swan et
transportés au camp du peu sûr gouverneur Claiborne Fox Jackson, en vue d'une
attaque contre l'arsenal de la ville que prendraient en tenaille des groupes
venant du Nord et d’autres remontant le long de la voie ferrée de l’Iron Mountain
Railroad. Le commandant de la garnison de l’arsenal en l’absence du général
Harney, Nathaniel Lyon, en est informé par Witzig pour le Comité de
sauvegarde. Désirant s’en assurer par lui-même, il demande à Witzig de lui servir
de guide lors d’une reconnaissance qu’il fera déguisé en douairière, robe de
bombazine et voilette couvrante, rencogné au fond d’une calèche, si l’on en
croit La vallée du Mississippi dans la Guerre civile, publié en 1900 par
John Fiske, qui disait en tenir le récit de la vieille madame Blair
elle-même.
Convaincu que la menace est réelle,
Lyon marche sur Camp Jackson le 10 mai, en force la reddition et en ramène à Saint-Louis
669 prisonniers. Des injures accueillent les hommes de Börnstein qui les
escortent : « maudit Allemand », « saleté de mercenaire
hessois » (les Hessois ont été durant la révolution américaine des
auxiliaires de l’armée britannique) ; des jets de pierre accompagnent les
invectives. Un coup de feu part, et le régiment riposte. S’ensuivent quelques
jours d’émeute, les locaux du Missouri Democrat comme de l’Anzeiger
des Westens sont attaqués ; des soldats de Börnstein, rentrés en
permission et en civil, sont retrouvés et molestés jusque dans leur quartier. Deux
d’entre eux manqueront ensuite à l’appel, sans doute battus à mort puis jetés
dans le fleuve.
Mais, comme l’écrit Adam
Goodheart dans 1861: The Civil War Awakening, « Concrètement,
la petite troupe de révolutionnaires allemands a réussi à Saint-Louis ce
qu’elle avait échoué à faire à Vienne et Heidelberg : renverser le gouvernement
réactionnaire de l’État. »
C’en est fini, pour les unionistes,
d’être sur la défensive. « Dès que la nouvelle de la prise de Camp Jackson
parvint dans la ville, écrira le général Ulysses S. Grant dans ses Mémoires
personnels d’U. S. Grant, la situation fut transformée. Les hommes de
l’Union étaient maintenant crânes, pugnaces et même, pourrait-on dire,
intolérants. Ils affichaient leurs convictions avec aplomb et ne supportaient
plus que difficilement tout ce qui pouvait passer pour un manque de respect envers
l'Union. »
Sans l’action de Blair et Lyon,
ajoute-t-il, « Je n'ai pas le moindre doute que Saint-Louis serait tombé aux
mains des rebelles, et avec lui l'arsenal et toutes ses armes et munitions. »
Le général Harney, de retour, passe
pourtant un accord avec l’ancien gouverneur et commandant de la garde d’État du
Missouri, Sterling Price, aux sentiments sudistes bien connus (il
rejoindra d’ailleurs la Confédération l’année suivante) : il s’engage à ne
pas intervenir contre ses milices pour peu qu’elles ne visent pas directement
le gouvernement fédéral. Le Comité de sauvegarde, dont John J. Witzig, signe
aussitôt, le 22 mai 1861, une lettre qui apporte à Washington la connaissance
de ces petits arrangements. Parallèlement, C. L. Bernays s’en va
remettre au gouvernement fédéral un rapport forcément bien informé de Börnstein
— puisque ce sont les hommes de son régiment qui ont répondu au feu — sur les
évènements ayant suivi Camp Jackson. L’Anzeiger du 23 mai écrit : «
Mais de quoi les Allemands sont-ils coupables ? De ce que le Sud a déclaré la
guerre aux États-Unis ? Que Claiborne Fox Jackson ait essayé d'enchaîner au Sud
cet État et cette ville, et ses soixante mille Allemands ? Non. Ils
sont coupables d’avoir déjoué la trahison sournoise de Claiborne Fox Jackson. »
Dans son comté rural, à
cent-cinquante kilomètres du Saint-Louis où Witzig est devenu un protagoniste
politique influent, Charles Marche s’engage le 14 juin 1861 dans la compagnie D
d’un bataillon de gardes territoriaux unionistes en formation. Le capitaine de
celle-ci, Josias McKnight, est son voisin
direct du district de Crawford : un natif du Tennessee, de quatre ans plus
jeune mais déjà père de sept enfants, un fermier prospère dont la
propriété vaut six fois celle de Marche. Leur mission : surveiller la
ligne de chemin de fer du Pacifique et le télégraphe qui la borde ; patrouiller
le long du Mississippi et empêcher les sécessionnistes de le traverser
pour rejoindre les confédérés ; enfin, monter la garde à Jefferson City
pendant la session de la Convention.
Charles Marche est bientôt rejoint
à la compagnie D, (77 hommes), par ses voisins français : Antoine
Combe, le 21 juin, et Pascal Decroix, le 29.
Le 25 juillet, quelques jours
après la nouvelle de la défaite unioniste de Bull Run (Manassas), le
commandant-en-chef pour l’Ouest nouvellement nommé, John C. Fremont,
installe son Quartier Général à Saint-Louis. A ses côtés, un certain nombre
d’Européens ayant connu l’expérience du feu dans les insurrections de 1848-49,
comme Joseph Weydemeyer, ancien officier artilleur et topographe, que
Marche avait pu croiser à New York dans la salle de la Montagne du
80 Leonard Street lors de réunions unitaires.
La majorité des comtés du Missouri
est alors en état de quasi-insurrection et sa frontière sud a été franchie par les
confédérés en plusieurs points. La chute de Saint-Louis après celle de Manassas
donnerait aux sudistes un avantage pratiquement irréversible. Weydemeyer s’attelle
à la poursuite des travaux de défense de la ville que Lyon avait entrepris, par
la construction de dix forts.
Nathaniel Lyon et Franz Sigel,
devenu son adjoint, ont poursuivi les confédérés jusque dans le sud-ouest du
Missouri. Ayant dû se retrancher à Springfield, carrefour commercial de deux
mille habitants, ils y réclament des renforts, mais Fremont juge plus opportun
de renforcer son flanc oriental et en particulier le confluent stratégique des
fleuves Mississippi et Ohio, 220 km au sud-est de Saint-Louis. C’est forcément là,
à Cairo, que les confédérés attaqueront, juge-t-il, et il y envoie ce qu’il
peut réunir de troupes, dont six compagnies du 2nd Régiment du
corps de réserve de l’armée fédérale, où Witzig est capitaine. Lyon se voit
demander de se replier mais, tout au contraire, prend l’initiative d’aller
attaquer Sterling Price dix miles au sud de la ville, à Wilson’s Creek. Il
y est tué le 10 août. Springfield, troisième ville de l’État du Missouri, tombe
dans la foulée.
Le colonel Börnstein a été nommé
par Lincoln consul américain à Brême. Il n’en reviendra qu’en 1864 pour
participer à la campagne de réélection du Président, « à l’invitation de
son ami Frank Blair », preuve qu’entre Blair et Börnstein, il n’y avait
nul besoin du truchement de Witzig. C’est donc par son seul activisme, pour ses
qualités propres d’agitateur et d’organisateur que le mécanicien ferroviaire
d’Étampes avait été porté au Comité de sauvegarde de Saint-Louis dès sa
création.
Les engagements des débuts de la
guerre étaient de trois mois et Witzig est démobilisé le 16 août, mais le
conflit ne va pas s’achever pour autant : mille deux cents batailles et accrochages
vont avoir lieu au Missouri, sans aucune pause ; vingt-sept mille
personnes, soit plus de 2 % de la population, y trouveront la mort. Le 30
août, Fremont décrète la loi martiale et l’émancipation des esclaves de tout
propriétaire partisan des confédérés. Le président Lincoln annule cette
décision douze jours plus tard et, de plus en plus sensible aux arguments des
conservateurs, démet Fremont de son commandement le 2 novembre. Weydemeyer est
promu lieutenant-colonel des compagnies F et S du 2e Régiment de volontaires
d’artillerie, qui va combattre dans le sud de l’État.
Witzig, rendu à la vie civile,
n’en reste pas moins impliqué dans les affaires militaires. Au hasard de
discussions avec des soldats, à Iron Mountain, terminus de la ligne de chemin
de fer où il travaille, il pense avoir découvert une escroquerie aux fournitures
portant sur leurs chaussures et leurs couvertures. Il s’en ouvre à Oliver D.
Filley, l’ancien maire, son collègue du Comité de sauvegarde. Les deux
hommes sont appelés à témoigner les 17 et 18 octobre 1861 devant le comité que
la Chambre des Représentants a nommé pour enquêter sur les contrats passés par
le gouvernement. A la suite de quoi, on propose à Witzig de prendre en charge
lui-même les problèmes qu’il a dénoncés en devenant quartier-maître fourrier du
2nd régiment d’artillerie du Missouri en train de se former.
Marche, démobilisé de la garde
territoriale comme Combe et Decroix le 5 octobre, n’attend pas un mois
pour aller se réengager, dans l’armée régulière cette fois, et pour trois ans.
On est pourtant en plein dans la période de récolte du maïs, sa principale
production, et il laisse à la ferme sa femme et leurs enfants dont les aînés
Charles jr et Louise n’ont encore que 16 et 14 ans. Y est-il poussé par la
nécessité économique ? Certes, le Congrès vient de voter l’octroi d’une
prime de 100 $, plutôt mal nommée « prime d’engagement »
puisqu’elle ne sera versée en fait qu’au terme de celui-ci. Sinon, la solde du
Deuxième classe est de 13 $ le mois, payée là où se trouve le soldat à ce
moment-là, ce qui rend plutôt compliqué d’en envoyer une partie chez soi. Si on
cherche un taux d’équivalence dans les comptes publiés régulièrement par les
Icariens qui, en 1858, estimaient le dollar à 5 francs 25, ça porte
la solde mensuelle — qui n’est versée au mieux que tous les deux mois et qui le
sera au pire avec quatre mois de retard, mais Marche ne peut pas le savoir
d’avance — à 68,25 francs. Mécanicien aux chemins de fer du nord à 4 francs par
jour en 1848, il gagnait presque moitié plus.
Toujours est-il que le 1er
novembre 1861, à Pacific, comté de Saint-Louis, Marche est incorporé au 26e Régiment
de volontaires d’infanterie, dans la compagnie F montée par un ancien
dentiste, Benjamin Devor Dean, qui en devient le capitaine. A bientôt
43 ans, Marche s’y enrôle à un poste non combattant, dans le transport du
matériel, comme « roulier auxiliaire ». La moyenne d’âge est de 26 ans
pour les 972 hommes du régiment. Ils n’y sont que vingt-cinq Français pour
soixante-six Irlandais, trente-cinq Prussiens et cent-vingt-deux autres
Allemands. Et l’on a enfin, grâce à l’armée américaine, une description de
Marche plus précise que celle de Lamartine, Garnier-Pagès ou Louis
Blanc : « 1,72 m, teint clair, yeux noisette, cheveux châtains » ;
« mécanicien dans le civil » — on notera qu’il ne se définit pas
comme fermier.
Le 26ème régiment reste
engagé d’abord dans l’État du Missouri où les escarmouches de guérilla sont
incessantes, avant d’être dirigé le long du Mississippi pour forcer les
fortifications qui barrent le fleuve et empêchent sa descente. Pendant que le
26ème force à New Madrid la boucle presque fermée qu’y forme le
Mississippi, Sigel, qui partage maintenant avec Samuel Ryan Curtis le
commandement d’une armée au nord-ouest de l’Arkansas, prend sa revanche sur la
défaite de Wilson’s Creek. Cette victoire, à Pea Ridge, le 7 mars 1862, mène sa
popularité déjà très forte du côté de l’adoration. « I fights mit Sigel »
— « Je combats avec Sigel », mais baragouiné avec un mot d’allemand pour
deux d’anglais — devient le cri de guerre des Allemands qui montent au front,
qu’importe le nom véritable de qui les commande. Les Américains natifs
eux-mêmes utilisent désormais cette expression, et toute invitation à trinquer
se fait en référence à Sigel et en anglais mâtiné d’allemand : « You
fights mit Sigel ? den you trinks mit me. »
La guerre de Sécession a aussi
pour effet de transposer l’abolitionnisme du domaine des grands principes à l’utilitarisme
concret du terrain militaire. Les esclaves, qu’ils soient employés aux travaux
de défense (constructions de barricades, de tranchées, etc.), dans l’agriculture
vivrière qui a largement remplacé celle du coton pour assurer la subsistance des
troupes comme de la population, ou qu’ils rendent possible un enrôlement massif,
jusqu’au moindre des petits fermiers blancs chez lesquels les gros
propriétaires envoient de leurs « nègres » pour les remplacer,
participent à l’effort de guerre du Sud. Du coup, émanciper c’est affaiblir
l’ennemi. La règle est donc simple : derrière la ligne bleue des tuniques
de l’Union, tout esclave, qu’il s’y soit réfugié ou qu’il s’y trouve englobé
par l’avancée nordiste, est considéré comme prisonnier de guerre, ou encore
« contrebande de guerre ». Il est de ce fait émancipé par « confiscation »,
et définitivement. La Seconde loi de confiscation promulguée par le Congrès
fédéral en juillet 1862 officialise cette pratique — Fremont avait donc eu
raison un an trop tôt mais surtout le tort de l’avoir étendue au Missouri alors
qu’elle ne concerne dans la loi fédérale que les États du Sud. Une Proclamation
du président des États-Unis la renforcera encore le 24 septembre.
Curtis, qui après Pea Ridge a mené
« l’armée du sud-ouest », qu’il commande avec Sigel, vers le nord-est
de l’Arkansas où il a enlevé la ville d’Helena, sur le Mississippi, en aval de
Memphis, a commencé lui aussi, sans attendre la loi, à procéder à cette
émancipation à une échelle de masse – certains historiens parlent de trois
mille libérations — et à distribuer sur son parcours les certificats
d’affranchissement. Puis il a été nommé, en septembre, commandant de la région
militaire du Missouri, où les possesseurs d’esclaves loyaux envers le
gouvernement fédéral, sont censés voir leur propriété servile protégée par la
loi.
En novembre, des soldats du 4e
Régiment de volontaires d’infanterie, qui gardent l’extrémité sud d’un pont sur
le Missouri, dans la petite ville d’Hermann — on est ici dans le comté de
Gasconade, voisin immédiat de celui d’Osage où Marche a sa ferme — voient
arriver depuis Loutre Island, sur la rive d’en face, un petit groupe d’esclaves.
Ils ont quitté trois fermiers qu’ils disent sympathisants de la Confédération,
dont l’un, propriétaire de vingt-six esclaves, a même fait quelques jours de
détention pour avoir cherché à éviter l’enrôlement dans la milice unioniste.
Les évadés ont choisi ce point de passage parce qu’ils savent que le 4e
Régiment compte de nombreux Allemands, comme le comté de Gasconade.
Le capitaine de la troupe leur
déclare que, bien sûr, ils sont libres dès cet instant mais que dans la mesure
où il manque de rations militaires et n’a pas de travail à leur donner, il leur
faudra se débrouiller pour en trouver ailleurs dans le comté.
Le 19 novembre, les trois
propriétaires d’esclaves — un second en possédait neuf, le troisième on ne sait
pas — viennent réclamer leur bien à un juge de paix, qui les déboute. Après six
jours de patientes recherches, ils dénichent un autre magistrat qui leur donne
gain de cause et fait mettre en prison quatre de leurs esclaves retrouvés.
Pendant que le Missouri Democrat de Blair titre sur « L’Évasion de
Loutre Island » et l’arrestation des fugitifs, le Westlische Post (Le
Courrier de l’Ouest) — journal d’un quarante-huitard allemand, condamné à dix
ans dans son pays d’origine et ancien éditeur de l’Anzeiger de Börnstein
avant que les deux hommes ne se brouillent — se fait l’écho des
« Allemands libres de Hermann » qui n’entendent pas que leur comté se
transforme en « terrain de chasse à l’esclave. »
La population allemande de
Gasconade, rassemblée autour de la prison, fait d’ailleurs savoir au même
journal que les captifs seront libérés le lendemain « par la voie légale
ou, à défaut, par l’assaut donné à la prison. »
Sollicité par un activiste du
comté, qui lui rapporte que l’on ne peut laisser de telles affaires aux décisions
contradictoires de juges locaux, le général Curtis décide qu’elles seront
désormais confiées à la prévôté militaire et nomme un prévôt qui, quelques
minutes avant 9 heures du soir et l’expiration de l’ultimatum fixé par la
population en colère, fait remettre en liberté les quatre esclaves affranchis.
Curtis publie ensuite, le 24
décembre 1862, ses Instructions générales n° 35 à tous les prévôts de la Région
militaire du Missouri, leur enjoignant de « protéger la liberté et les
personnes de tous les “prisonniers de guerre” ou esclaves émancipés contre ceux
qui voudraient s’en prendre à eux d’une manière quelconque », de placer en
détention les anciens propriétaires abusifs comme contrevenant à la loi
militaire, enfin de fournir des « certificats d’émancipation », si
l’on peut appeler comme cela des certificats de confiscation de contrebande de
guerre, attestant de la qualité de « prises de guerre » desdites
personnes, et leur protection à ce titre par tout représentant de l’autorité
légale.
Surtout, il enjoint aux prévôts
d’accepter comme valides des témoignages d’esclaves. Le nom et l’adresse du ou
des témoins garants de la qualité de « prise de guerre » au titre de
la proclamation présidentielle du 24 septembre 1861, figureront sur le
certificat ou lui seront annexés.
Le 26ème Régiment où
sert Marche, a combattu à Iuka, non loin du fleuve Tennessee (près de quinze
cents morts et blessés, dont Dean, le capitaine de la compagnie F, touché à
trois reprises), puis à Corinth, à la frontière des États du Mississippi et du
Tennessee, sans que Marche ne quitte le roulage ni ne monte en ligne. « Nous
n’avons jamais essayé de le faire servir dans le rang parce qu’il s’était
engagé comme roulier et rien d’autre », dira son nouveau capitaine, William
L. Wheeler, remplaçant Dean.
Depuis le 17 janvier 1863, le
26ème régiment cantonne à Memphis, Tennessee, où Marche, détaché de
sa compagnie, se trouve affecté comme cuistot à l’hôpital de la 3ème
brigade, 7ème division, 17ème corps d’armée. Le 1er mars,
il demande une permission d’une journée et on ne l’y revoit plus.
Witzig n’a tenu dans son grade de
quartier-maître fourrier qu’un petit mois et demi avant d’en démissionner. On
le retrouve pétitionnaire dans « un groupe de citoyens de Saint Louis »
(en gros le Comité de sauvegarde moins Blair, mais plus quelques autres), qui
le 1er mai 1863, dénonce
auprès du président Lincoln les agissements des « révolutionnaires »
du Missouri et de Curtis qu’ils estiment en être le chef :
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La pétition du 1er mai 1863
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« Les “révolutionnaires“, comme ils se
nomment eux-mêmes fièrement, dont la théorie et la pratique rejettent tout
principe de droit et d'ordre social, et dont le but avoué est l'abolition
immédiate de l'esclavage, quels que soient les droits constitutionnels de nos
citoyens, sont assistés dans leurs opérations par le commandant du département
militaire du Missouri ».
Le général Samuel R. Curtis,
assurent-ils, par ses Instructions générales du 24 décembre 1862, « autorise
ses officiers à juger du “statut“ du nègre non en vertu des dispositions légales
en vigueur mais par ce qu'il appelle les témoignages disponibles, et donc à recevoir
des affirmations comme une preuve recevable de leur droit à la liberté ».
Le texte poursuit ainsi : « Les
esclaves sont incités non seulement à quitter leurs maîtres, mais à emmener
avec eux chevaux, mules et autres biens à leur gré. Cette politique est
également préjudiciable à l'esclave et au maître, elle trouve des
encouragements continus de la part de ce parti, de notre commandement général
et de la presse qui parle en leur nom. (…) “Nous sommes la Révolution“
n'y est pas seulement leur principe affiché, mais l’esprit et la base mêmes de
leur action. Et à moins qu’on n’y mette promptement un coup d’arrêt, l'histoire
des Révolutions précédentes se reproduira bientôt parmi nous » sous sa
forme « sanglante ».
Les conservateurs du Missouri, qui
ont déjà eu la peau de Fremont, obtiennent bientôt celle de Curtis que Lincoln,
trois semaines après avoir reçu la pétition, écarte le 24 mai au bénéfice
de John M. Schofield.
 |
Signature
autographe de JJ Witzig aux côtés de celles d'autres membres du Comité
de sauvegarde : John How, O.D. Filley, S. T. Glover, Jas. O. Broadhead, etc.
|
Dans la même veine et trois
semaines plus tard, le nouveau gouverneur du Missouri, Hamilton R. Gamble,
nommé à titre provisoire après révocation de Clairborne F. Jackson, réunit au
Capitole de Jefferson City une Convention de l’État censée adopter une loi sur
l’émancipation. Cette Ordonnance sur l’Émancipation, prise le 1er
juillet, repousse finalement l’abolition de l’esclavage au 4 juillet 1870.
Jusqu’à cette date, les esclaves demeureront sous le contrôle, et soumis à
l’autorité, de leurs anciens maîtres en tant que domestiques. Au-delà du
4 juillet 1870, les ex-esclaves âgés de plus de 40 ans y continueront
de servir pour le restant de leurs jours ; ceux âgés alors de moins de
12 ans jusqu’à leurs 23 ans ; tous les autres jusqu’au
4 juillet 1876.
A l’automne, les « Unionistes
radicaux du Missouri », véritable étiquette qu’ils se donnent, réagissent
à l’action des « conservateurs » : ils tiennent des réunions
dans tous les comtés, dont cinquante-sept enverront finalement à Jefferson City
soixante-dix délégués représentant ainsi plus des trois-quarts de la
population. C’est à les en croire, un rassemblement de masse comme cet État
n’en a jamais connu. Le délégué choisi par le comté d’Osage est John G.
McKnight, frère du voisin qui a été le capitaine de Marche dans la garde
territoriale. Marche a-t-il participé à sa désignation et aux débats du
comté ? Avait-il, après sa désertion, retrouvé sa ferme et sa famille ?
« Les Radicaux, affirme leur
pétition adoptée le 30 septembre, considèrent que l’institution de
l’esclavage est la cause unique et la raison même de la rébellion, et
convaincus au plus profond d’eux-mêmes que cette institution est totalement
incompatible avec la sauvegarde du pays, ils ont dûment décidé de s’en faire
l’adversaire.
Ils réclament sa suppression
immédiate de l’État du Missouri non seulement pour leur propre bien mais comme
contribution au bien de l’Union, comme étape de son éradication complète et
définitive du sol américain. Ils s’opposent à son abolition graduelle. »
Faisant référence à la
proclamation du président Lincoln du 1er janvier 1863, émancipant
tout esclave vivant dans une zone rebelle, et déclarant cette émancipation
irréversible, ils continuent ainsi : « Si vous, M. le président, avez
pensé que votre devoir envers le pays pouvait vous conduire à libérer sur
l’heure les esclaves des territoires rebelles, nous ne voyons aucune raison au
monde pour que le peuple du Missouri ne puisse, mû par le même sens du devoir,
extirper aussi immédiatement de son sein l’institution traîtresse et parricide. Les
Radicaux du Missouri souhaitent et demandent dans ce but l’élection d’une
nouvelle convention. »
Leur pétition affirme que les
radicaux sont en danger de mort dans l’État ; elle rappelle que le nouveau
chef de la région militaire, le général Schofield, fidèle exécutant de la politique
esclavagiste des conservateurs, a aussitôt édicté un commandement qui restreint
la liberté d’expression et la liberté de la presse ; elle demande son
remplacement par le général Benjamin F. Butler.
Les soixante-dix signataires se
mettent en route pour Washington, où ils confèrent plusieurs heures avec le
président à la remise de leur texte. Le secrétaire du comité, Chas D. Drake,
attend ensuite dans la capitale, jusqu’au 10 octobre, une réponse qui ne
vient pas. Rentré avant lui dans son comté d’Osage, J. G. McKnight fait ce
compte-rendu optimiste à ses délégants : « Les gars, nous avons vu le
Père Abraham et il a prêté l’oreille à notre plainte. » Tous les présents
crient victoire, se congratulent. Marche avec eux ?
La décision présidentielle parvient
finalement à Saint-Louis le 19 octobre. Elle peut se résumer par
l’expression alors en vogue : « labourer autour de la souche ». Autant
dire contourner l’obstacle, ne pas s’attaquer à la racine des choses, laisser
en l’état.
Arrivé au terme de son engagement dans
le Second régiment de volontaires d’artillerie le 21 septembre 1863, Weydemeyer,
qui s’exprimait déjà dans les deux journaux germano-américains progressistes de
Saint-Louis, la Westlische Post et la Neue Zeit (Les Temps
nouveaux), — ce dernier lancé en 1862 par George Hillgärtner quand l’Anzeiger
des Westens de Börenstein s’était mis au service de la campagne de Blair
contre les Républicains progressistes du Missouri — peut entrer au comité
éditorial de la Neue Zeit, organe « de l’émancipation générale, du
bien-être et de l’éducation du peuple. »
C’est à Saint-Louis en tout cas,
et non dans son comté d’Osage, que Marche est arrêté le 22 janvier 1864
alors qu’il se rendait, dira-t-il, à la prévôté militaire pour y avoir des
nouvelles de son régiment. Dans la capitale économique de l’État, Jean-Jacques
Witzig est devenu l’un des neufs inspecteurs généraux du service fédéral de la
navigation à vapeur, en l’occurrence celui du quatrième district du Mississippi,
basé à Saint-Louis. C’est une fonction fédérale, exigeant nomination par le
président de la République, dotée d’un salaire de 1 500 dollars auxquels
s’ajoutent les frais de déplacement, avec cette prérogative, à compter du
10 mai 1864, de pouvoir exempter de service militaire les capitaines,
pilotes, mécanos, matelots et employés des steamers.
La prévôté rapatrie Marche au 26ème,
alors occupé à la garde de la voie ferrée de Géorgie et d’Atlanta. Il lui en
coûte 30 $ de frais de transport avant de se voir déféré devant la cour
martiale de Huntsville, Alabama, le 30 mars. Marche choisit de se défendre
seul, et il plaide non coupable : « J’attendais, à l’hôpital, qu’on
m’accorde la permission que j’avais demandée ; ma compagnie a fait
mouvement pendant ce temps-là, je n’ai pas réussi à la rejoindre. (…) J’ai été
blessé en 1839 dans l’armée française et, à cause de cette blessure, exempté
ensuite de la conscription. Si je ne me suis engagé que comme roulier, c’est du
fait de cette blessure. »
C’est le seul verbatim de Charles
Marche que nous possédions, encore que sa parole soit peut-être ici filtrée et
résumée par le greffe d’une justice pressée. Elle semble correspondre du coup
au laconisme que relevait Hippolyte Carnot à propos de Marche, qu’il
avait rencontré les 25 février et 15 mai 1848. Cette parole n’est
malheureusement ici que factuelle, sans rien ni de politique ni d’intime.
La cour martiale déclare Marche
coupable, le condamne à rembourser toute solde et indemnité éventuellement
perçues durant la quasi-année de son absence, et à une peine de trois mois de
travaux forcés dans une prison militaire, qui sera celle de Nashville,
Tennessee.
Marche est en prison quand les
Radicaux du Missouri, avant-garde des Républicains radicaux de l’Union, déçus
par la voie qu’emprunte l’administration Lincoln, décident de réunir à
Cleveland le 30 mai 1864, soit avant que la Convention nationale
républicaine ne se tienne à Baltimore, une Convention nationale populaire. Ils
y désignent John C. Fremont comme leur candidat aux présidentielles à
venir.
Weydemeyer, qui s’était mis au
service de Fremont dès la nomination de celui-ci au commandement en chef de
l’Ouest, trois ans plus tôt, fait maintenant tous ses efforts pour que la
désunion dans les présidentielles reste sans conséquence au niveau de l’État du
Missouri et que partisans de Fremont comme de Lincoln y votent pour la liste
radicale, c’est-à-dire pour Fletcher, le candidat au poste de gouverneur
qu’elle présente. La Neue Zeit éditorialise sans relâche sur ce thème
et, début juillet, le Missouri Democrat l’y rejoint.
Sur ces entrefaites, Price envahit
le Missouri, menaçant Saint-Louis. Le 3 septembre 1864, Weydemeyer se réengage
au 41ème Régiment de volontaires d’infanterie, chargé de la défense de la
ville ; il y a rang de colonel. Le 22 septembre, Fremont retire sa
candidature pour préserver l’unité du Parti républicain.
L’avancée de Price sur Saint-Louis
est stoppée le lendemain à Pilot Knob, dans les montagnes métallifères, terminus
du chemin de fer de l’Iron Mountain, où avait travaillé Witzig. Le général
confédéré perd dans ces « Thermopyles de l’Iron County » dix pour
cent des douze mille cavaliers qu’il a lancés dans son raid.
C’est le moment où le français Auguste
Laugel, jeune polytechnicien et ingénieur des Mines (il est né en 1830),
après Boston, Detroit et Chicago, arrive à Saint-Louis par le haut Mississippi
(Les États-Unis pendant la guerre (1861-1865), Paris, 1866.) « La
ville, au premier abord, me parut triste et sale. Les maisons de brique qui avoisinent
le fleuve sont toutes délabrées. Saint-Louis a déjà, dans quelques parties, l'air
d'une vieille ville, bien qu'elle soit entièrement moderne. » De cette
sénescence précoce, il rend responsable l’esclavage qui « en a écarté
l'esprit d'entreprise, l'émigration, le génie industriel. » « Avec
les avantages naturels que possède Saint-Louis, maîtresse du plus grand fleuve
de l'Amérique du Nord, cette ville aurait fait des progrès bien plus rapides,
si elle n'eût été soumise aux énervantes influences de l'esclavage. » Ainsi,
malgré les riches gisements dont elle dispose, à Iron Mountain, à Pilot Knob, d’un
minerai de qualité égale à ceux de Suède ou de Norvège, « peut-on comparer
les forges et les usines à fer du Missouri à celles de la Pennsylvanie ? »
Malheureusement, « la population
française de Saint-Louis a été de tout temps et reste encore aujourd'hui
attachée à l'esclavage, aux anciennes traditions coloniales » qui font du « Saint
Louis des Français » une ville « endormie, paresseuse ». « C'est,
je dois le dire, pour un Français un spectacle douloureux que celui de cette population
aimable, riche, estimable, mais, par sa propre faute, presque absolument privée
d'influence. Tandis que tout marche autour d'elle, elle reste et veut rester stationnaire.
Elle ne descend point dans l'arène politique et n'a pas encore fourni à la république
un seul homme d’État. »
L’action civique de Marche, de
Witzig, on le voit, se distingue donc en tout point des mœurs majoritaires de
la communauté française. Tandis que Laugel oppose à cette dernière un « Saint-Louis
des Allemands » tout autre, reconnaissant ceux-ci comme « les
défenseurs les plus exaltés de l’Union, les ennemis les plus résolus de l’esclavage »,
« aussi américains, je dirais presque plus Américains que les Yankees. »
Ce qui corrobore ce que l’on a montré jusqu’ici.
Le 17 décembre 1864, dans les
trois principaux quotidiens de Saint-Louis, une centaine d’ouvriers imprimeurs se
mettent en grève contre leurs employeurs, qui veulent leur imposer une
diminution de 1,05 $ de leur salaire journalier. Les grévistes expliquent
leur mouvement dans un quatre pages intitulé Daily Saint-Louis Press,
qu’ils transforment en un quotidien paraissant six jours sur sept et diffusé à
vingt mille exemplaires dès la deuxième semaine. Weydemeyer y publie de larges
extraits de l’Adresse inaugurale de l’Association internationale des
Travailleurs, que Marx lui a envoyée à la fin de novembre, accompagnés
d’une introduction regrettant que le manque d’espace en empêche la publication
intégrale. Ce sont ainsi les lecteurs du Daily Saint-Louis Press qui les
premiers en Amérique sauront que « La conquête du pouvoir politique est
devenue le premier devoir de la classe ouvrière. »
Pendant que le Missouri subissait
le raid de Price, Marche, sorti de prison, et le 26ème régiment
participaient à la campagne d’Atlanta de l’été et de l’automne puis, à compter
du 15 novembre, à la « Marche vers la mer » du général Sherman.
Soixante mille soldats avalaient quatre cent soixante kilomètres de route avant
d’assiéger Savannah entre le 10 et le 20 décembre 1864. C’est là que Marche, la
veille, à Millers Station précisément et sans que sa désertion ne lui porte
préjudice, est « honorablement démobilisé ». Son régiment aura vu
12 % de ses hommes tués ou mortellement blessés au combat et, en y
ajoutant les morts de maladie ou accidentelles, aura eu 30 % de pertes.
Les prisonniers de la Guerre
civile rentrent peu à peu. Le 27 avril 1865, près de deux mille unionistes
libérés remontent le Mississippi sur le Sultana, un vapeur flanqué de
roues à aubes latérales quand, à deux heures du matin, ses chaudières
explosent. Le bateau est alors à sept miles au nord de Memphis. Plus de
la moitié des passagers périssent dans l’incendie qui se déclare, ou se noient
dans l’eau glacée du fleuve. C’est la pire catastrophe navale de l’histoire des
États-Unis.
L'enquête sur les causes de l’accident
entre dans les attributions de l’inspecteur général Witzig, qui en attribue
l’origine à une réparation défectueuse des chaudières, et la responsabilité
légale au chef mécanicien du bord qui, en ne s’opposant pas au départ du
navire, l’a endossée. Witzig consigne cela dans son rapport puis en témoigne
devant une cour martiale le 17 janvier 1866 et les jours suivants. La licence
du chef mécanicien, Nathan Wintringer, lui est retirée.
Le mis en cause envoie alors une
lettre au Missouri Democrat, dont on s’étonne qu’elle soit publiée tant
elle est injurieuse, mais le journal qu’on a connu comme celui de Frank Blair,
collègue de Witzig au Comité de Sauvegarde, est maintenant sur la ligne de
Radicaux qui lui sont hostiles — Blair vient d’ailleurs de quitter le
Parti républicain pour le Parti démocrate. Wintringer dépeint dans sa lettre un
Witzig ivre de bière la moitié du temps, dont l’ivrognerie l’aurait même fait passer
par-dessus bord lors d’un voyage vers Memphis et manqué de peu de le noyer. Il
demande que l’accident soit réexaminé par les deux inspecteurs ordinaires du
bureau de Saint-Louis et assure qu’il se soumettra à leur verdict, quel qu’il
soit.
Les inspecteurs locaux exonèrent
bientôt Wintringer de toute faute, du fait qu’il n’était pas de quart au moment
du drame, tandis qu’ils chargent le mécanicien en second, disparu dans le
naufrage. Sa licence est rendue à Wintringer.
L’hostilité entre Witzig et ses
subordonnés est-elle née là ? Existait-elle antérieurement et en a-t-elle seulement
été aggravée ? Toujours est-il que dans son rapport au secrétariat fédéral
des Finances pour l’année comptable se terminant au 30 septembre 1866, Witzig
explique que son compte rendu ne peut être que lacunaire, les chiffres du
bureau de Saint-Louis ne lui ayant pas été fournis. Il signale également qu’en
infraction à la règle édictée en juillet par le bureau des inspecteurs
superviseurs de Boston, les deux inspecteurs de Saint-Louis ont accordé des
certificats de conformité à des vapeurs non équipés de la valve de sécurité
verrouillable désormais requise.
Au final, c’est lui qui, au
18 janvier 1867, sera démis de ses fonctions pour « malfeasance in
office », faute grave, ce que l’on ne sait que par la mention qui en est
faite sur le décret de nomination de son successeur, sans connaitre pour autant
les faits précis qui lui ont valu son licenciement.
L’annuaire de Saint-Louis pour
1868 réinscrit dans ses pages « Marche, Charles, Engineer [mécanicien], à
l’arrière du n° 21 de la Troisième rue Sud ». Cette adresse, provisoire —
elle va changer dès l’édition suivante pour demeurer stable ensuite — comme la
réapparition dans le répertoire citadin, semblent indiquer que la famille
Marche est de retour en ville pendant la période où se réactualise l’annuaire,
soit vers la fin de 1867. Une parenthèse paysanne de dix ans, déjà interrompue
par la guerre et le service aux armées, se clôt définitivement. Peut-être
Marche vient-il saisir la chance d’une croissance industrielle qui, durant la « Reconstruction »,
aura été de plus de 75% entre 1865 et 1873, et voit Saint-Louis rivalisant avec
Chicago pour le titre de capitale du chemin de fer.
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Obtention par Marche de la nationalité américaine. Malheureusement, ces certificats ne sont pas signés par le récipiendaire.
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C’est finalement en ville et non à
travers la colonisation agricole que Marche s’enracine aux États-Unis : le
25 août 1868, il obtient la nationalité américaine à titre militaire, le
certificat mentionnant son « enrôlement dans l'armée » et sa « démobilisation
honorable ». Il dépose en même temps une demande de naturalisation pour
son fils aîné, Charles Victor Eugène. Son voisin Antoine Combe, rentré lui
aussi à Saint-Louis où il tient maintenant pension de famille au 39 Walnut
Street, en fait autant le 9 décembre. Pour la génération des pères, cette
décision marque sans doute l’abandon de toute idée de retour en France, mais
aussi, depuis le lointain exil, un dernier rejet de l’usurpateur du 2-Décembre :
l’acte de naturalisation stipule que le bénéficiaire « refuse à jamais la
moindre allégeance ou fidélité à quelque autre pouvoir, prince, état ou
souverain que ce soit et, dans le cas présent, à l’empereur de France dont il
est aujourd’hui le sujet. »
L’annuaire de l’année suivante
montre que l’ancien mécano de la Chapelle, parti de sa ferme à cause des
ravages de la guerre, par inaptitude agricole ou pour profiter du boom économique,
et l’ancien mécano d’Étampes, licencié de son poste administratif important,
ont tous deux repris le chemin de l’atelier. Charles Marche est finisher
(finisseur) chez Collins & Holliday, fabricants de machines à vapeur et de
chaudières fixes et mobiles, scies et moulins à vapeur, laminoirs et
grenailleuses, etc. Jean-Jacques Witzig est patternmaker (concepteur)
chez Jacob Felber, fabricant de machines à bois. Mais ils ne sont plus
voisins : Witzig est toujours dans la Troisième rue Sud, mais maintenant
au numéro 813 ; les Marche sont au 621 de la Cinquième rue Nord : Charles
Jr, le fils aîné, y fabrique des fleurs artificielles à domicile, Eugène, le
cadet, est chapelier chez Joseph Schiller and Co.
Le foyer compte un cinquième
enfant, Marie, dont le recensement de juin 1870, qui lui donne « 4 ans »,
montre qu’elle est née juste au sortir de la Guerre civile, au second semestre
de 1865 ou au premier de 1866. La mère et sa fille aînée font elles aussi des
fleurs artificielles.
John J. Witzig, dernier de ses
engagements civiques, contribuera comme assistant marshal à ce recensement-là,
qui le montre, à 48 ans, pourvu d’un patrimoine mobilier de 500 $,
toujours mécanicien, habitant du 4ème quartier avec sa femme, Eugénie (41 ans),
et leurs enfants Léon (15 ans), Adèle (9 ans) et Julie (8 ans).
C’est au retour des Marche à
Saint-Louis que des Français et francophones, anciens Icariens et quarante-huitards
créaient, le 20 octobre 1868, l’Union républicaine de langue française
(URLF). C’est à l’appel de Saint-Louis que New York répondait cinq mois plus
tard par une puis deux sections, sans compter celle de Newark, avant de lancer
un Bulletin pour « rallier en un faisceau », à l’échelle des
États-Unis, tous les partisans de la République universelle et sociale sans
exclusive.
La section de Saint-Louis se
réunit maintenant tous les premiers dimanches de chaque mois à 15 heures, dans
la salle des Druides, au coin sud-ouest de Park avenue et de la Septième rue.
Elle y prépare depuis trois mois le vingt-deuxième anniversaire du 24 février
1848, que célèbreront avec elle l’association dite Camp Fremont, ou
encore Poste français de la Grande Armée de la République, qui regroupe
d’anciens combattants unionistes de la Guerre Civile, et le Club français.
Huit cents personnes sont présentes ce jour-là. Se peut-il que Marche, que Witzig,
n’y soient pas ?
— De l’autre côté de l’Atlantique,
contrepoint saisissant aux tribulations américaines de Marche, on peut lire
dans le « bulletin des travailleurs », la rubrique spécialisée de
la Marseillaise d’Henri Rochefort, ce 23 février 1870,
une demande d’emploi émanant de François Ramonnet, l’ami mécanicien-tourneur
de chez Cavé que Marche était passé chercher à son domicile, le dimanche
16 avril 1848, pour la manifestation du Champ-de-Mars et la pétition à l’Hôtel
de Ville. On constate au bas de l’annonce que Ramonnet, depuis leur compérage
de 1848, durant ces vingt-deux ans donc, n’a jamais bougé, lui, du 19 rue de
Jessaint, à La Chapelle, toujours son adresse. —
Presque autant de monde qu’en février
pour l’anniversaire de la Deuxième, se retrouve en septembre en l’honneur de la
nouvelle et Troisième République qui vient d’être proclamée. Et quelques-uns, partant
rejoindre la « défense nationale » face aux Prussiens, transitent par
Saint-Louis. Charles Sardou, par exemple, l’un des pionniers de Topeka, qui
laisse sa ferme que le tout récent recensement estime à 22 000 $ pour
déposer dès le 26 septembre, à New York, sa demande de passeport pour la France. Son
témoin dans cette démarche est Pierre Alphonse Gerdy, bottier et
marchand de cuir qui s’est occupé dès la déclaration de guerre et donc avant le
retour de la République, d’organiser la solidarité avec le pays natal.
Dans les trois ans qui suivent le
crash financier de 1873, la moitié des sociétés de chemin de fer font faillite.
Les patrons des compagnies licencient le tiers de leurs ouvriers et baissent
les salaires de ceux qui restent, tout en augmentant leur charge de travail et
en ne les employant plus que de manière intermittente. A la mi-juillet 1877, les
cheminots répondent à cette attaque sans précédent par une grève qui se répand
dans le pays comme une traînée de poudre. Le samedi 21 juillet, elle touche East
St. Louis, c'est-à-dire Illinoistown, partie industrielle de l’agglomération mais commune à part entière, séparée de Saint-Louis par le Mississippi. East St.
Louis rassemble sur son territoire le nœud ferroviaire, qui répartit en
particulier le charbon des mines de l’Illinois, de nombreux parcs à bestiaux et
les conserveries de viande qui vont avec, etc. Les cheminots qui entrent en
grève décident de bloquer le trafic marchandises et de lui interdire l’unique
pont sur le Mississippi qui, trois ans plus tôt, a permis le raccordement du
chemin de fer transcontinental. Ils font rapidement débrayer toutes les
entreprises de la ville, et c’est au comité de grève que le maire d’East St.
Louis, John Bowman, quarante-huitard allemand, remet le soin de l’ordre
public et de la sécurité des biens industriels occupés.
Otto Weydemeyer, le fils de
Joseph (mort en 1866 du choléra), a créé l’année précédente avec des membres de
feue la Ière Internationale et quelques autres petits groupes, le Workingmen’s
Party of the US (WPUS), qui compte à Saint-Louis un millier de membres, à
soixante pour cent allemands. Le dimanche 22, les grévistes d’East St. Louis,
réunis en meeting à la gare de triage, voient arriver de l’autre côté du
Mississippi quelque cinq cents membres du WPUS, la moitié du parti !, qui débarquent
du ferry en chantant la Marseillaise. Monté sur le wagon plateforme qui
sert de tribune, l’un des arrivants délivre aux grévistes ce message qui semble
une reprise de l’Adresse inaugurale de l’AIT que Weydemeyer père publiait douze
ans et demi plus tôt : « Messieurs, vu que vous avez le nombre, tout
ce que vous avez à faire est de vous unir autour de cette seule idée que c’est
le travailleur qui doit diriger le pays. Ce que fait l’homme lui appartient, et
ce pays a été fait par les travailleurs. »
Les grévistes votent pour la
restauration de leurs salaires au niveau de 1873.
Le lendemain soir, le WPUS réunit
au marché Lucas de la Douzième rue, en plein cœur de Saint-Louis, quatre à cinq
mille personnes. Une délégation de cinq membres, dont un afro-américain du nom
de Wilson, y est désignée pour rencontrer le maire Henry Overstoltz,
tout aussi allemand que son collègue de l’autre rive mais issu, lui, d’une
famille patricienne de Cologne, et déjà établi à Saint-Louis antérieurement à
1848. Le porte-parole élu de cette délégation sera le dirigeant de la section
anglaise du parti, un Danois du nom de Peter Lofgreen, diplômé de
l’université de Copenhague, avocat. Né juste avant 1848, il est de la même
génération qu’Otto Weydemeyer, né en 1849, ou que celui qui s’adresse en ce
moment à la foule en allemand, Albert Currlin, secrétaire de la section germanique
du WP, la plus nombreuse, qui est né, lui, en 1853 et arrivé aux États-Unis assez
récemment.
On aurait aimé, à l’heure où une
grève du chemin de fer embrase les États-Unis, pouvoir y situer l’ancien
cheminot d’Étampes et l’ancien cheminot de la Chapelle. A défaut, leurs
enfants, qui sont de cette génération des « héritiers
intellectuels et politiques de Sigel et Weydemeyer », comme l’écrit Walter
Johnson. On sait seulement que Jean-Jacques Witzig est décédé. On
l’a trouvé une dernière fois dans l’annuaire de 1871, mécanicien, sans
indication d’appartenance à une entreprise ; en 1875, il y était remplacé par
sa veuve, Eugénie, couturière. Leur fils Léon, employé quatre ans plus tôt, étant
alors encaisseur.
Charles Marche (depuis longtemps
Marsh), toujours mécanicien, sans indication d’employeur, est enregistré par le
même annuaire au 1008 de la Dixième rue Nord ; Eugène, le cadet, toujours
chapelier, vit au domicile paternel, tandis que l’aîné, Charles Junior, semble
s’être associé avec Edwin A. Anthony dans la société « E. A. Anthony &
Co, confiseurs, vente en gros de noix, fruits, conserves et feux d’artifice » ;
il en est détaché, à ce moment-là, dans l’État de New York.
Le 24 juillet, la grève est déjà
quasi générale à Saint-Louis, les tonneliers, les garçons de journaux, les
ouvriers du gaz, ont été les premiers à s’y joindre, avec les dockers et
soutiers des vapeurs du Mississippi, quasi-tous africains-américains. À Lucas
Market, le soir, le meeting compte déjà dix mille personnes quand mille cinq
cents mouleurs et mécaniciens le rejoignent, fifre et tambour en tête, marchant
à quatre de rang, barre de fer ou de bois à l’épaule pour certains. Un Comité
de grève d’une cinquantaine de membres, où domine le WPUS, y fait adopter une
résolution qui, le lendemain, sera distribuée par toute la ville en anglais et
en allemand :
« Comme la condition d’un
nombre immense de personnes réduites au chômage forcé, et les grandes
souffrances pour faire face aux nécessités de la vie que provoque le monopole aux
mains des capitalistes, l’assemblée appelle de façon pressante les classes ouvrières
à une action rapide et, pour éviter l’effusion de sang ou la violence, à la
grève générale de toutes les branches de l’industrie pour obtenir la journée de
huit heures de travail : elle demande au législateur de promulguer
immédiatement une loi des huit heures, assortie de sanctions sévères pour sa
violation, ainsi que l’interdiction du travail des enfants de moins de
14 ans. La grève ne cessera qu’à la satisfaction de ces revendications. »
Quand un représentant des ouvriers
des quais, un Africain-Américain, a demandé à la foule, la veille,
« Serez-vous à nos côtés sans vous soucier de la couleur de
peau ? », le meeting a répondu : « Nous le
serons ! » Et le 25, effectivement, c’est Blancs et Noirs mêlés qui
vont imposer aux capitaines des steamers une augmentation des salaires de 50%.
Mais quand, dans l’après-midi, ce sont des Africains-Américains qui se
retrouvent un moment en tête du cortège qui sillonne durant trois heures les
rues de la ville, Currlin et d’autres membres de son parti s’inquiètent de l’éventuel
effet de cette présence aux yeux des travailleurs blancs. Et alors que le
Comité de grève représente maintenant la réalité du pouvoir à Saint-Louis — les
grévistes, qui laissent circuler les trains de voyageurs, encaissent eux-mêmes
le prix du billet ; c’est au Comité de grève que Belcher, le patron
de la raffinerie sucrière du même nom, vient demander la permission de rouvrir
pour 48 heures, de sorte que quelques tonnes de sucre en attente ne soient
pas gâchées — il décide de suspendre toute manifestation de rue, défilés comme
meetings, pour cacher, Currlin l’avouera plus tard, ces Noirs trop visibles.
Les quelque deux mille personnes
qui se réunissent spontanément à Lucas Market le 26 au soir sont de ce fait
livrées à elles-mêmes, et quand un Africain-Américain inconnu y tient une harangue
passionnée, un membre du WPUS, l’Irlandais Henry Allen va dénoncer ce « discours
incendiaire » à la police et en obtient la permission de procéder lui-même
à l’arrestation de « l’agitateur »… qui aura fui avant son retour.
Les grévistes ne font donc plus quotidiennement
l’épreuve de leur nombre ni de leur force. Le vendredi 27, à trois heures, cinquante
policiers montés chargent sans relâche la petite foule en attente de consignes
autour de Schuler’s Hall, le QG du Comité. Derrière les chevaux, deux lignes de
police à pied, baïonnettes au canon, six cents membres d’une milice citoyenne
armée par la municipalité et le patronat, des éléments de la Garde Nationale. Deux
pièces d’artillerie sont disposées pour croiser leurs feux sur la façade, au
coin de la Cinquième et de Biddle Street. L’assaut du bâtiment de trois étages
est lancé, une vingtaine de personnes s’échappent par les toits,
soixante-treize sont arrêtées : quarante-six Allemands, quatorze natifs,
cinq Irlandais, un Français. C’en est fini de ce que la presse locale appelait
la Commune de Saint-Louis, en référence à celle de Paris. On a eu là « la
dernière image, que l’on saisit dans l’éclair du flash et qui s’éteint avec
lui, de ce qu’était la promesse démocratique de l’ère de l'abolition »,
écrit encore Walter Johnson dans The Broken Heart of America: St. Louis and
the Violent History of the United States.
Peut-être à la demande de Blanqui
récemment libéré et qu’il héberge depuis le mois de juin 1879, le Dr
Lacambre tente de rassembler des informations sur les vieux camarades
dispersés. Le 19 août, lui parvient une lettre de Louis Meyer, qui fut
pion en même temps que lui à la pension Chataing et comme lui membre de la
Société des Saisons dès la fin des années 1830, quarante ans plus tôt. Une
lettre que Maurice Dommanget résume ainsi : « Pour échapper à
la répression, il [Marche] émigra en Amérique. Là-bas, non perdu de vue par les
blanquistes, il était encore en 1879 à la tête d’un établissement
agricole. »
Ces renseignements sont sans doute
arrivés jusqu’au 43 rue de Rivoli, cabinet du docteur, par les communards
blanquistes, assez nombreux, réfugiés aux États-Unis postérieurement à la
Semaine sanglante, après on ne sait combien et quels intermédiaires. Ils sont
tout à fait erronés : à la date, Marche a quitté sa ferme depuis une
douzaine d’années. S’il a toujours été « non perdu de vue par les
blanquistes », c’était tout de même d’assez loin. Parmi ceux qui sûrement avaient
été les mieux renseignés, sans être pour autant blanquistes, Caussidière est mort
depuis dix ans et Jean-Jacques Witzig depuis cinq. Marche, lui, a toujours été
empêché par son illettrisme d’entretenir une correspondance.
Dans ces conditions, que l’on ait
encore de ses nouvelles — fussent-elles anciennes — alors qu’il avait mis un
océan entre la France et lui un quart de siècle plus tôt, à quoi il avait rajouté
quinze cents kilomètres de terre ferme jusqu’à un district encore innommé dans
un Border-State du Midwest, manifeste que « cet intrépide et
audacieux ouvrier qui, dans la journée du 25 février [1848, était] parvenu, par
son énergique langage, à arracher, séance tenante, le fameux décret relatif à
l'organisation du travail », comme on avait pu le lire dans la presse
trois mois plus tard, n’était pas, en dépit de l’historien de Harvard, Donald
Cope Mc Kay, « après cette unique apparition, retourné dans l’oubli ».
Au recensement de 1880, Charles
Michel Marche, mécanicien, habite toujours la 13ème rue à Saint-Louis. Sa femme
est décédée durant la décennie écoulée, il vit maintenant avec une veuve
Irlandaise de 52 ans. Seule la petite Marie, 14 ans, écolière, vit
encore au foyer.
En octobre 1889, Charles Marsh,
comme est orthographié son nom depuis longtemps, quitte Saint Louis pour le
Foyer national des combattants volontaires invalides de Leavenworth, sur la
rive gauche du fleuve Missouri qui fait ici frontière avec le Kansas. Il y
meurt de vieillesse le 23 mars 1893. Il est enterré au cimetière militaire de
la ville.