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PARIS Ier. 4 LES TUILERIES


Il y a une fausse évidence des Tuileries. Pour nous, c’est un jardin orienté est-ouest par l’allée qui le divise, second manchon d’une « voie triomphale » télescopique qui semble naturellement sortie du Louvre par prolongements successifs. Dans le mot Tuileries niche pourtant, en creux, un palais qui barra Paris d’un trait vertical, perpendiculaire à la Seine. Dans sa plus grande extension, celle qui fut la sienne de 1715 à 1883, le bâtiment s’étendait, du nord au sud, de l’actuelle rue de Rivoli jusqu’au quai. Un point d’exclamation au jambage à peine décalé de sa boule, l’île de la Cité ! C’était l’axe autour duquel Paris pouvait basculer.
Construit par Philibert Delorme pour Catherine de Médicis à partir de 1567, en dehors de l’enceinte, le palais des Tuileries fut vite le mur du fond à partir duquel s’étendait la ville vers l’est. On y entrait, évidemment, de ce côté-là. Un siècle plus tard, redessinant les jardins derrière le palais, et les dotant de leur fameuse allée centrale, Le Nôtre, en 1664, inventait la perspective est-ouest. Invention toute virtuelle dont on ne le créditera que longtemps après : en réalité, son allée était prise entre le palais et un égout où elle finissait en un cul-de-sac qui ne serait enjambé qu’une quarantaine d’années plus tard.
Les Tuileries dans les années 1790. Gallica
La première entrée solennelle au palais des Tuileries par le jardin, celle d’un ambassadeur turc, n’aura lieu qu’en 1721. Mais longtemps encore, entre côté jardin et côté cour, le cœur des souverains continue de balancer. En 1808, à l’apogée de son règne, c’est à la cour que Napoléon, avec l’arc de triomphe du Carrousel, donne une entrée grandiose. Finalement, c’est la IIIe République qui tranche. L’Empire avait effacé alentour les souvenirs de la République ; la République se résout, en 1883, à l’arasement du palais des Tuileries en tant que symbole de la monarchie. C’était sans doute une ruine au toit crevé depuis la Commune, mais le gros œuvre tenait bon. Cet obstacle levé, « la voie triomphale », comme la flèche recule sur la corde que tend l’archer, allait s’ancrer entre les bras du Louvre, au cœur même de Paris.

Un point de fuite
Le 13 mai 1588, vers 5 h du soir, Henri III, sous le choc des barricades de la veille, se décide à fuir. Il sort seul du Louvre, une badine à la main, l’air d’aller se promener, comme d’habitude, dans ce jardin des Tuileries dont il aime le damier florentin, la grotte décorée d’animaux de céramique par Bernard Palissy, le labyrinthe… Il contourne le palais délaissé depuis longtemps par sa superstitieuse mère, gagne les écuries et galope vers Saint-Cloud en maudissant Paris, jurant qu’il n’y reviendra qu’après l’avoir forcée, les armes à la main.
Mais c’est Henri IV qui y rentre à sa place le 22 mars 1594 et, ostensiblement, par le même chemin : cette porte Neuve qui ferme la muraille au bord de la Seine, un peu en amont du château des Tuileries. En six ans de guerres religieuses, de sièges, de combats, Paris a perdu la moitié de sa population ; tout est à reconstruire. Dans les jardins italiens des Tuileries, le roi économe fait planter vingt mille mûriers pour l’élevage des vers à soie. Et le roi bâtisseur augmente le palais des Tuileries du Pavillon de Flore, que vient rejoindre une grande galerie partie du Louvre, le long de la Seine.
Alentour ne sont que des couvents. Anne d’Autriche est aux Feuillants, à l’emplacement de l’actuelle rue de Castiglione, priant saint Joseph de lui donner un fils. Un an plus tard, c’est aux Jacobins, remplacés par les rue et marché Saint-Honoré d’aujourd’hui, que l’on va chercher Campanella, à deux reprises, pour examiner le nouveau-né. L’utopiste, qui s’est réfugié là après vingt-sept années de cachot et sept passages par la torture de l’Inquisition, est féru de kabbale et de magie : le futur Louis XIV tout nu devant lui, il lui tire l’horoscope. Prévoit-il que dix ans plus tard, le 6 janvier 1649, chassés de Paris par la Fronde, le jeune roi, avec sa mère la régente et son Mazarin de ministre, iront coucher sur la paille à Saint-Germain ?
La porte des Feuillants et, au fond, le dôme de l'Assomption vers 1780. Gallica
C’est encore aux Feuillants qu’après sa rupture avec La Fare, Mme de La Sablière, l’Iris des Discours et « Dédicaces » de La Fontaine, prend pension dans un logement situé au-dessus de l’entrée monumentale que Jules Hardouin-Mansart a bâtie pour leur couvent, le long de la rue Saint-Honoré. Elle y emmène le fabuliste qu’elle loge depuis sept ans. De tous ceux qui fréquentaient son salon, Molière, Retz, La Rochefoucauld sont morts, mais Mme de La Fayette, Mme de Sévigné, Boileau, Racine sont toujours fidèles.
Elle a installé La Fontaine dans une maison à lui, au n° 308 de la rue Saint-Honoré, quand, à l’église des Feuillants, Lully dirige le Te Deum qu’il a composé pour remercier le ciel d’avoir guéri le Roi-Soleil de sa fistule. Ce faisant, ce mémorable 8 janvier 1687, il se plante dans le pied la longue canne au lourd pommeau avec laquelle se bat la mesure. La gangrène s’y mettra, et Lully en meurt.
La Fontaine, qu’on a fini par admettre à l’Académie après l’avoir censuré, s’est fait une « chambre des philosophes » où, sous les bustes de Platon, de Socrate et d’Épicure, de jeunes et jolies demoiselles viennent toucher le clavecin parmi des abbés de cour, des poètes et des amis de la pensée libre. Mais à la première occasion – une maladie qui semble devoir être mortelle, en 1692 –, son confesseur sait lui arracher, devant une délégation d’Immortels, une abjuration publique de ses contes «infâmes».
Le siècle du Roi-Soleil s’achève avec l’inauguration, sur une place Louis-le-Grand (aujourd’hui Vendôme) tout juste tracée, d’une statue équestre de Louis XIV en costume d’empereur romain, par Girardon. La place s’insère entre les Capucines au nord, les Feuillants au sud, les Jacobins à l’est et les Capucins à l’ouest ; avant les filles de l’Assomption, dont l’église est aujourd’hui celle des Polonais de Paris, 263, rue Saint-Honoré, et celles de la Conception. La statue, qui regarde vers la rue Saint-Honoré, a le bras et l’index droits pointés légèrement de côté, ce qui permet à une épigramme d’affirmer qu’en désignant ainsi les Capucins, Sa Majesté prévient que l’exemple si salutaire de ces moines, qui n’ont d’autres ressources que la mendicité, s’appliquera dorénavant à tous, littéralement.
La place Vendôme sous Louis XV. Gallica

Les Mississippiens place Vendôme !
L’épigramme n’était pas sans clairvoyance : la place, conçue à l’instigation de Louvois comme celle des Conquêtes, qui devait être reliée à la place des Victoires et loger Académies, Bibliothèque, Hôtel des Ambassadeurs extraordinaires et Monnaie, a été repassée en catastrophe à la Ville sous forme de plans d’un côté et de piles de matériaux de l’autre. Paris mettra vingt ans à en revendre les lots et n’y parviendra qu’à l’aide des spéculations de Law, qui s’avèreront effectivement ruineuses pour beaucoup.
Le premier projet de Jules Hardouin-Mansart a été pensé pour un usage public : la place n’a d’issue que d’un seul côté, est entourée d’une galerie ; tout est fait pour que l’on en occupe l’espace, pas pour qu’on le traverse. Le plan retaillé, s’il reste peu ouvert au passage des voitures, ferme les arcades pour satisfaire aux besoins privés des particuliers.
Quand le palais des Tuileries accueille pour la première fois un hôte royal, en 1715, un tout petit roi de cinq ans, le jeune Louis XV – c’est en vain que le palais, agrandi par Le Vau, avait attendu le Roi-Soleil –, les « Mississippiens », comme l’on dit parce que la Compagnie d’Occident de Jean Law a d’abord été créée pour la mise en valeur de la Louisiane, sont partout. Law s’est porté acquéreur d’au moins huit des hôtels de la place, et ses largesses autorisent Mansart à terminer en 1719 l’église Saint-Roch que Lemercier avait commencée en 1653.
La maison de Mme de Tencin, enclavée dans le couvent des Filles de la Conception, à l’emplacement des actuelles rues Chevalier-de-Saint-Georges et Duphot, est ainsi le quartier général des agioteurs en même temps qu’un salon où l’on pense. L’hôtesse, qui vient de mettre au monde, pour l’abandonner aussitôt, le futur d’Alembert, accueille dans sa « ménagerie » du 382, rue Saint-Honoré, ses « bêtes » qui s’appellent, Réaumur, Montesquieu, Fontenelle, Mme du Deffand, Mme Geoffrin. Et voilà qu’une bête amoureuse, celle qui prenait la suite de Marc-René d’Argenson, lieutenant général de police, du Régent, de son Premier ministre, le cardinal Dubois, et du chevalier Destouches, père naturel de d’Alembert, voilà qu’au beau milieu de la ménagerie, La Fresnaye se donne le ridicule trop humain d’un suicide au pistolet. Le scandale envoie Mme de Tencin à la Bastille, où elle arrive par hasard en même temps que Voltaire, qui y séjourne déjà pour la deuxième fois.
La pensée est toujours libre au club de l’Entresol, qui tire son nom de celui du n° 7 de la place Vendôme où se réunissent tous les samedis, chez le président Hénault, de 5 h à 8 h du soir, une vingtaine d’esprits hardis intéressés par les questions politiques. Jusqu’à ce qu’un Grand Acte royal y mette l’éteignoir en 1731.
Les Lumières reprennent au 374, rue Saint-Honoré, en face des Capucins, chez Mme Geoffrin. Elle est de petite naissance – fille d’un valet de chambre de la Dauphine –, son orthographe est rudimentaire, mais le futur roi de Pologne Stanislas Poniatowski, Diderot, d’Alembert, Helvétius, Voltaire, d’Holbach, Montesquieu, Hume et Horace Walpole sont là le lundi et le mercredi, sous des tableaux qu’elle a commandés à Vernet, Vien et Carle Van Loo pour son hôtel, et d’autres achetés à Boucher, Greuze ou Hubert Robert pour enrichir sa très belle collection.
En se rendant chez elle pour souscrire à l’Encyclopédie qu’elle subventionne, ses invités ont croisé, entre les Jacobins et la place Vendôme, une foule en colère entourant le domicile de Nicolas Berrier, lieutenant général de police, « le vilain Beurrier » soupçonné de se faire graisser la patte pour peupler avec les enfants de Paris, enlevés de force à leurs parents, le Mississippi, toujours colonie de la couronne de France alors que Jean Law est failli et enterré.

Le sacre de Voltaire
Le couronnement de Voltaire à la 6e représentation d'Irène. Gallica
Quand Voltaire rentre à Paris après vingt-cinq ans d’exil, en 1778, le palais des Tuileries est toujours vide de toute présence royale depuis l’enfance de Louis XV, même si Marie-Antoinette, à l’avènement de son époux, a manifesté le désir de s’y installer. C’est la Comédie-Française qui est, depuis huit ans, dans le théâtre du château, « la salle des Machines », et sa situation, entre le parc et la cour du Carrousel, a déjà doté les acteurs de cet argot de métier, désormais consacré, qui oppose un « côté jardin » à un « côté cour ». « Le grand homme, écrit le Journal de Paris, nous présente aujourd’hui un spectacle qui ne s’est pas renouvelé depuis les beaux jours de la Grèce : Sophocle revenant au sein de sa patrie dans une extrême vieillesse pour y recevoir le prix de quatre-vingts ans de travaux ».
« Aujourd’hui », 16 mars 1778, près de mille deux cents spectateurs ont payé pour voir Irène, sa dernière tragédie, sans compter le Tout-Versailles, au premier rang duquel la reine Marie-Antoinette, et la foule dans les coulisses. Deux absents seulement : Louis XVI et le roi de la soirée, Voltaire, qui n’est pas encore remis de son voyage. Mais quinze jours plus tard, Voltaire est là, arrivant de l’Académie française où on l’a élu incontinent directeur pour le second semestre, installé dans la loge des gentilshommes de la chambre entre Mme Denis, sa nièce, et Mme de Villette, « Belle et bonne ». « De l’Académie au théâtre où il s’est rendu, le peuple l’a accompagné sans cesser de l’acclamer », écrit à sa sœur le Russe Fonvizine, qui lui raconte encore la fin de la représentation, l’enthousiasme indescriptible et les applaudissements de près d’un quart d’heure. « Et dès qu’à sa sortie du théâtre, Voltaire a commencé à s’installer dans son carrosse, le peuple s’est mis à crier “Des flambeaux ! Des flambeaux!”. Quand les flambeaux ont été là, on a ordonné au cocher d’aller au pas et le peuple, en une foule innombrable, l’a accompagné jusque chez lui en criant sans arrêt : “Vive Voltaire!” ».
Le jardin des Tuileries est, depuis que Charles Perrault a su en convaincre Colbert, ouvert au public moyennant paiement. Le jour de la Saint-Louis, l’entrée est même gratuite pour tout le monde. L’Américain Thomas Jefferson, successeur à Paris de Benjamin Franklin – c’est appuyé au bras de celui-ci que Voltaire a été reçu à la loge maçonnique des Neuf-Sœurs, trois semaines après la représentation d’Irène –, le futur président des États-Unis, donc, dispose d’un abonnement aux Tuileries ; il y est presque tous les jours. Quand il n’y assiste pas à une démonstration de montgolfière – deux cent mille personnes étaient là pour voir s’envoler les frères Charles et Robert –, il observe attentivement, depuis la terrasse du bord de l’eau, l’avancement des travaux à l’hôtel de Salm (aujourd’hui palais de la Légion d’honneur), sur la rive d’en face, derrière les bains Poitevin, ce bateau qui propose des baignoires d’eau chaude en cabines individuelles.
Les transformations de Paris lui plaisent : « Les anciens ponts sont débarrassés du rebut qui les encombre sous forme de maisons ; de magnifiques murs d’enceinte avec des pavillons de douane aux entrées sont en construction », et leur architecture néo-palladienne, comme celle de la Halle au blé et de l’hôtel de Salm, constitue ce dont il rêve pour les États-Unis.
Le jardin des Tuileries vers 1850. Gallica

Le périmètre de la Révolution
Paris, depuis longtemps, ne plaisait plus aux rois. Quand un souverain vient enfin habiter les Tuileries, la Révolution y entre avec lui. Le « boulanger, la boulangère et le petit mitron » y emménagent, contraints et forcés, le 6 octobre 1789. L’Assemblée nationale s’installe dans la salle du Manège, jouxtant le parc, le long de la terrasse des Feuillants. La société des Amis de la Constitution, ce club constitué par des députés bretons, qui compte maintenant un millier de membres, loue le couvent des Jacobins.
C’est dans ce périmètre que s’écrit la geste révolutionnaire : le roi s’échappe des Tuileries le 21 juin 1791, y est ramené quatre jours plus tard. Sa fuite promeut l’idée républicaine. Aux Jacobins, les partisans d’une monarchie constitutionnelle, La Fayette en tête, font alors sécession et s’en vont installer au couvent voisin leur Club des feuillants, à quatre louis d’or par tête. Dans l’église, dont il a fait son atelier pour la circonstance, Jacques Louis David est en train de peindre le Serment du Jeu de paume.
Au jour anniversaire dudit serment, le 20 juin 1792, la foule, menée par le brasseur Santerre, marche sur les Tuileries : le roi a remplacé des ministres brissotins par des ministres feuillants ; il lui faudra boire à la santé de la nation, coiffé d’un bonnet phrygien. Le 10 août, la patrie en danger, les émigrés de Coblence et leurs alliés austro-prussiens menaçant Paris d’« une vengeance exemplaire et à jamais mémorable », et le roi soupçonné de complicité, les sections, fédérés de Marseille en tête, donnent l’assaut aux Tuileries. La famille royale escalade en toute hâte les marches de la terrasse des Feuillants, gagne la salle du Manège, s’y place sous la protection de l’Assemblée législative. Elle passe là trois longues nuits, au terme desquelles le roi est suspendu.
La terrasse des Feuillants en 1812. Gallica
C’est dans cette salle du Manège que la République, la première, est proclamée le 21 septembre. C’en est fini du Club des feuillants ; Robespierre est l’âme des Jacobins ; la guillotine se dresse dans la cour du Carrousel.
Si la guillotine est placée là, c’est preuve que là est le mouvement de la ville. Elle ne passera de l’autre côté qu’exceptionnellement, pour l’exécution du roi, par exemple, et selon une mise en scène d’abord destinée aux Tuileries. « Je me rendis de bonne heure aux Tuileries, mais pas assez tôt », rapporte l’Allemand Gustav von Schlabrendorf. « Les deux terrasses du jardin étaient déjà pleines de gens. La communication avec la place Louis-XV était barrée et les deux moitiés du pont tournant tirées du côté du jardin. »
« Je visitai, après l’exécution, les cafés, cabarets, etc., du voisinage. Pas un qui ne fût comble. Mais nulle part on ne parlait de l’événement du jour. Les gens jouaient aux dominos et faisaient autre chose, comme s’il ne s’était rien passé. » En mai 1793 seulement, quand la Convention, quittant le Manège, s’installe au théâtre du palais, dans la salle des Machines, elle fait débarrasser de la guillotine la cour du Carrousel, sur laquelle donnent maintenant ses fenêtres.
Le 27 juillet 1794, 9 thermidor an II, Robespierre quitte son premier étage de la cour du 398, rue Saint-Honoré, devant l’ancien couvent de la Conception, comme il le fait chaque matin depuis trois ans, pour gagner la Convention. Il sera guillotiné le lendemain. Le Club des jacobins est fermé. Le 5 octobre 1795, 13 vendémiaire an IV, la Convention, menacée par les royalistes, appelle Bonaparte à la rescousse. En deux heures, la cour du Carrousel est dégagée et l’insurrection vient mourir aux marches de l’église Saint-Roch. Bonaparte est nommé général commandant l’armée de l’intérieur et se voit attribuer le bel hôtel de la Colonnade, entre boulevard et rue des Capucines.
La rue de Rivoli, qui interdit sous ses arcades l’enseigne, le marteau et le four, met à bas la salle du Manège où fut proclamée la République, et le château d’eau de Jacques Ange Gabriel et de Coustou, au débouché de l’actuelle rue de Mondovi, dont une fontaine monumentale masque les réservoirs comme rue de Grenelle celle de Bouchardon. Le bâtiment, comme celui de la place du Palais-Royal, loge au rez-de-chaussée le corps de garde et les pompiers et, au premier étage, la bibliothèque que Saint-Florentin s’était fait installer sous la terrasse dont il avait la jouissance. Le percement de la rue de Castiglione emporte les Feuillants, celui de la rue Napoléon le couvent des Capucines. L’Empereur s’est installé aux Tuileries, et la colonne Vendôme s’élève à la gloire des soldats d’Austerlitz. Les souverains d’après la Révolution ne vont plus cesser d’habiter les Tuileries.

Les échos de vendémiaire
Déjà, il faut débaptiser la rue Napoléon en rue de la Paix : celle des vainqueurs, le tsar et le duc de Wellington, que Talleyrand reçoit à l’hôtel Saint-Florentin. Dans ce palais, construit aux frais de la Ville par Chalgrin pour le ministre de la Maison du roi chargé du département de Paris, « comme une araignée dans sa toile », écrira Hugo après la mort du Diable boiteux, « il attira et captura un à un héros, penseurs, conquérants, princes, empereurs, Bonaparte, Sieyès, Mme de Staël, Chateaubriand, Benjamin Constant, Alexandre de Russie, Guillaume de Prusse, François d’Autriche, Louis XVIII, Louis-Philippe, toutes les mouches scintillantes et dorées qui bourdonnèrent à travers l’histoire de ces quarante dernières années ».
Requiem pour Molière à Saint-Roch en 1922. Gallica
Et voilà que le curé de Saint-Roch, cette église où Molière fit baptiser son enfant, où Sophie Arnould fit de même pour celui que lui avait donné le duc de Brancas, refuse d’accueillir la dépouille mortelle de la Raucourt, actrice dont la gloire se confond avec les débuts de l’Odéon, protégée de feu la reine Marie-Antoinette. Le peuple enfonce les portes et procède lui-même au service religieux.
Au départ des cent cinquante mille soldats alliés, à la fin du mois de novembre 1818, la presse de la Restauration, dans la fiction balzacienne, publie cet écho concernant un célèbre parfumeur du 397, rue Saint-Honoré : « Nous apprenons que la délivrance du territoire sera fêtée avec enthousiasme dans toute la France, mais, à Paris, les membres du corps municipal ont senti que le moment était venu de rendre à la capitale cette splendeur qui, par un sentiment de convenance, avait cessé pendant l’occupation étrangère. Chacun des maires et des adjoints se propose de donner un bal : l’hiver promet donc d’être très brillant ; ce mouvement national sera suivi. Parmi toutes les fêtes qui se préparent, il est beaucoup question du bal de monsieur Birotteau, nommé chevalier de la Légion d’honneur, et si connu par son dévouement à la cause royale. Monsieur Birotteau, blessé à l’affaire de Saint-Roch, au treize vendémiaire, et l’un des juges consulaires les plus estimés, a doublement mérité cette faveur ».
Pour l’occasion, César Birotteau a demandé à un architecte de réunir son logement, au-dessus de la boutique, à l’appartement mitoyen, et de lui ouvrir un accès sur la rue. « La porte de la maison avait été refaite dans un grand style, à deux vantaux, divisés en panneaux égaux et carrés, au milieu desquels se trouvait un ornement architectural de fonte coulée et peinte. Cette porte, devenue si commune à Paris, était alors dans toute sa nouveauté. » Devant cette porte, quelque deux cents voitures allaient déposer ses invités.
Le 3 juin 1825, la Compagnie du gaz portatif français installe deux réverbères au débouché de la rue de Castiglione sur la place et quatre candélabres aux quatre coins de la colonne Vendôme, au sommet de laquelle trône maintenant, remplaçant le petit Napoléon, une colossale fleur de lys. La Restauration, en matière d’éclairage public, innove : le gaz remplacera l’huile dans la rue au fur et à mesure de l’échéance des anciens contrats. Après ce premier essai sur une place publique, dix mille becs de gaz seront déjà en fonctionnement trois ans plus tard.
Napoléon reviendra au sommet de la colonne, et à son pied le rejoindra plus tard Chaumet, dont la maison a ciselé l’épée du Premier Consul, ornée du diamant Le Régent, la couronne de l’Empereur et la tiare du pape pour le sacre de l’un par l’autre, tout ce qui parait de pierres et d’or l’impératrice Marie-Louise et, quelques années plus tard, le glaive qui remplaça l’épée.
Le 23 février 1848, devant l’hôtel de la Colonnade où vécut Bonaparte célibataire, devenu le ministère des Affaires étrangères de Guizot, un détachement du 14e de ligne ouvre le feu sur des manifestants porteurs de drapeaux rouges. Tout s’enchaîne. Louis-Philippe s’enfuit des Tuileries en empruntant le chemin par où s’enfuient les rois. Son trône le suit à travers le jardin, cahotant sur les épaules de quatre ouvriers, que précédent deux garçons montés sur de superbes chevaux pris aux écuries royales, et que suit une foule hérissée de piques qui ont embroché pêle-mêle tout ce qui se présentait dans les cuisines, les caves et les salons du palais, chantant la Marseillaise.
Bientôt, au deuxième étage du 12, place Vendôme, Eugénie de Montijo attend sans le connaître encore le futur Napoléon III, en essayant des chapeaux chez la modiste de l’hôtel mitoyen. Au grand bal de la Saint-Sylvestre, aux Tuileries, l’empereur demande enfin sa main. Encore six ans avant que Charles Frédéric Worth n’installe sa maison de couture rue de la Paix, et les tableaux de Winterhalter pourront se mettre à tournoyer.
La colonne à terre après la Commune. Gallica
La colonne Vendôme tombe avec la Commune et se redresse avec Mac Mahon. Le palais des Tuileries ne sera pas relevé. Place Vendôme ont ouvert des palaces, le Bristol où, à la Belle Époque, l’on n’entrait pas sans une recommandation de chancellerie, et le Ritz, tellement littéraire : son maître d’hôtel, Olivier Dabescat, monocle à l’œil, a été l’informateur de Proust, tandis qu’à l’inverse, c’est Hemingway qui doit rafraîchir la mémoire de Georges, maintenant barman en chef, et chasseur dans les années 1920. Le Prix Nobel lui promet d’écrire un livre – ce sera Paris est une fête –, dans lequel il dira tout ce qu’il sait de Scott Fitzgerald afin que Georges puisse raconter aux clients, si curieux, tout ce que lui-même ne se rappelle pas avoir vu !

Croisez vos chemins

1. L’axe Est-Ouest

Le faubourg Saint-Antoine est la porte d’entrée de toutes les nations du monde : le protocole y fait faire aux ambassadeurs étrangers antichambre. Au 17ème siècle, ceux des puissances catholiques attendent, dans une salle du couvent de Picpus dite, pour cela, « des Ambassadeurs », d’avoir reçu les compliments des princes et princesses du sang pour pénétrer en ville ; les ambassadeurs des nations pas catholiques séjournent à l'hôtel des Quatre-Pavillons, chez les Rambouillet protestants, où, au jour de leur présentation, viennent les prendre les carrosses de la cour.
Au 18ème, l’hôtel des Rambouillet (rue de Charenton, la ‘rue de Rambouillet’ le rappelle encore) a été morcelé, il est devenu la « maison du diable », du nom d’un fermier général, Raymond, surnommé le diable à cause de son avarice. C’est donc dans la maison du diable, rue de Charenton, que descend Mehmed efendi le 8 mars 1721. Il avait traversé la Marne au pont de Charenton. Le 16 mars, Mehmed efendi fait son entrée solennelle à Paris. Le carrosse du roi (vide de son propriétaire), en argent doré, le carrosse du régent (tout aussi vide), en argent, le précèdent. Le cortège franchit la Porte Saint-Antoine, emprunte la rue Royale (auj. de Birague) ; le roi Louis XV (onze ans) est incognito à un balcon chez le marquis de Boufflers, le Régent à un autre, chez la grande duchesse de Toscane. Le cortège quitte la place Royale (auj. des Vosges) par la rue de l’Echarpe (des Franc-Bourgeois), passe par la place Baudoyer et le cimetière Saint-Jean, la rue de la Monnaie, le pont Neuf, la rue Dauphine, la rue de Condé, la rue de Vaugirard de sorte de passer devant le palais du Luxembourg, avant de redescendre la rue de Tournon pour rejoindre l’hôtel des Ambassadeurs extraordinaires, ancien hôtel de Concini, maréchal d’Ancre et favori de Marie de Médicis, que Louis XIII avait offert ensuite au duc de Luynes pour l’avoir aidé à se débarrasser dudit Concini (auj. caserne de la Garde Républicaine).
Saïd Mehmet Pacha à Paris. C-A Coypel

Le 21 mars 1721, Mehmed efendi est reçu aux Tuileries, où, arrivé par la porte Saint-Honoré, il entre dans les jardins par la place du pont Tournant (auj. de la Concorde), « par le derrière de la maison, parce que la véritable entrée n’était pas assez belle pour un Louvre. » Il s’en retourne « par le quai des Tuileries [puis le pont Royal] et par celui des Théatins, qui sont les endroits où Paris paraît le mieux » selon Saint-Simon, qui ajoute : « Que serait-ce si on dépouillait le Pont-Neuf de ses misérables échoppes, et tous les autres ponts de maisons, et les quais de celles qui sont du côté de la rivière ? » En effet, à Paris, on ne voit pas l’eau. Il n’est que de lire Hugo, sa Notre-Dame de Paris : « Le bord de la Seine [rive gauche] était tantôt une grève nue, comme au-delà des Bernardins, tantôt un entassement de maisons qui avaient le pied dans l’eau, comme entre les deux ponts ». Et les ponts resteront bordés de maisons, sauf éventuel incendie comme celui du Petit Pont de 1718, jusqu’en 1786.
Enfin on a du mal à deviner le Louvre, engoncé dans des constructions de toute sorte, hormis la grande galerie.
De Paris, comme ‘touriste’, Mehmed efendi verra le jardin du roi, les Gobelins, la manufacture de glaces de Reuilly, l’Observatoire, la bibliothèque du roi, les Invalides, l’Opéra, la salle des machines des Tuileries. Il sera allé à Saint-Cloud (où est la mère du Régent), à Versailles par Meudon, à Marly. Quand il prendra congé, il entrera cette fois au palais des Tuileries par la cour.

20 ans plus tard, installé d’abord dans la maison de M. Titon avec son fils de 12-13 ans et les 180 personnes de sa suite, Saïd Mehmet Pacha fera son entrée solennelle à Paris le 7 janvier 1742, en parcourant, entre 11 heures et 15 heures, le parcours protocolaire menant du faubourg Saint-Antoine à l’hôtel des Ambassadeurs extraordinaires de la rue de Tournon, par un froid qui a étréci le cortège sur la seule partie de la chaussée où fumier et sable ont été répandus pour recouvrir la neige gelée. Installé rue de Tournon, ses parades et ses défilés se déploieront presque quotidiennement au jardin du Luxembourg.

La route d’entrée de la porte Saint-Antoine, route de l’Est, est de ce fait la route de Genève, la ville et le symbole : celle, austère et souvent douloureuse, des réformés vers le temple de Charenton. L’édit de Nantes de 1598 a repoussé l’exercice de leur culte à cinq lieues, Henri IV leur accorde néanmoins Charenton, qui n’est qu’à deux lieues. Dès 1607, un temple y est construit par Jacques II Androuet du Cerceau, l’architecte, avec Louis Métezeau, du nouveau Louvre du roi. Il est flanqué d’un cimetière, et passent aussi sur cette route les morts que l’on porte en terre comme y oblige ce même édit : de nuit, sans cortège et sous la surveillance d’un archer du guet.
Il suffit pourtant que le duc de Mayenne, qui a succédé à son frère le duc de Guise à la tête de la Ligue, ait été tué au siège de Montauban, pour que des huguenots revenant de Charenton soient attaqués au faubourg, le 26 septembre 1621. Le lendemain, leurs agresseurs, pour faire bon poids, partent en nombre vers leur temple et y mettent le feu. Il sera reconstruit, agrandi, par Salomon de Brosse. Les voyageurs hollandais De Villers qui, le 28 janvier 1657, vont y entendre prêcher Jean d’Aillé, y trouvent « autant de monde qu’à notre Cloosterkerck à La Haye. La plupart des gens de condition de notre religion, venant à Paris ou pour affaires ou pour faire leur Cour, en augmente le nombre ». Ce flot ne tarira pas jusqu’à ce qu’en 1685 l’édit de Nantes soit révoqué, et le temple aussitôt détruit pierre à pierre.
En attendant, Carnaval ramène nos voyageurs hollandais au même faubourg quelques jours plus tard, car c’est entre l’arcade Saint-Jean-de-Grève et la barrière de Picpus que la mascarade bat son plein. « Nous fûmes avec l’abbé de Sautereau au cours de la Porte Saint-Antoine, où nous vîmes quantité de masques tant à pied qu’à cheval et plus de trois mille carrosses. En cette grande foule d’hommes et de chevaux il ne se peut qu’il ne se forme un grand embarras, et la pluie qui survint le rendit extrême parce que tout le monde voulait rentrer à la fois dans la ville, et cette confusion fit qu’à neuf heures du soir, il y en avait encore hors de la porte. » Carnaval ne bougera pas de là avant 1812.

Atget, 1899. Gallica
La route des protestants bifurque vers le sud à la Croix-du-Trahoir, carrefour en T de la rue de l’Arbre-Sec et de la rue Saint-Honoré, l’épicentre de Paris depuis le 17e siècle. On y est à l’intersection des routes des « entrées solennelles » arrivant de l’est – de Vincennes et de la Reims des sacres – par les rues Saint-Antoine et Saint-Honoré, et arrivant du nord – de Saint-Denis – par la rue éponyme, celles de la Ferronnerie et Saint-Honoré. La Croix-du-Trahoir est entre la Ville (les Halles) et le Roi (le Louvre). Elle est enfin, pendant quatre-vingts ans, sur la route dominicale des protestants, entre leur temple de Charenton, bientôt capable d’accueillir cinq mille fidèles, et « la Petite Genève » de la rive gauche, la rue de l’Arbre-Sec étant la voie d’accès au Pont-Neuf. Les frères de Villers et leurs compagnons de voyage, qui ont touché Paris à la fin de décembre 1656, se sont installés tout naturellement l’un rue de Seine, A la Ville-de-Brissac, les autres Au Prince-d’Orange, rue des Boucheries (auj. boulevard Saint-Germain entre Odéon et Mabillon). Ils n’y étaient pas plutôt descendus qu’y entrait leur cousin, revenant du temple de Charenton.
Ici, hors les murs, les règlements des corporations n’imposant pas que l’on soit catholique pour accéder à la maîtrise, les artisans réformés s’étaient installés nombreux, ainsi que des officiers royaux de la finance – la banque était presque entièrement protestante – et y vivaient aussi les pasteurs du temple de Charenton.
Dans la Petite Genève, chez Mme Bertrand, officie le pasteur La Cerisaie. Au n° 4 de la rue des Marais-Saint-Germain (auj. Visconti), le premier baptême réformé a été célébré à l’Auberge du Vicomte en 1555. Le synode national constitutif des Églises réformées en France s’y est assemblé du 25 au 29 mai 1559. Un an plus tôt, le 13 mai 1558, de trois à sept mille protestants ont rempli le Grand-Pré-aux-Clercs et chanté les psaumes de Marot face au Louvre. Ils ont renouvelé leur démonstration les jours suivants ; le 19, on a noté, dans l’assemblée, la présence du roi de Navarre.
À la Saint-Barthélemy, le 24 août 1572, la porte de Buci et ses voisines, dûment cadenassées, retinrent dans la nasse, sous le poignard et sous le mousquet, les huguenots qui espéraient trouver refuge dans « la petite Genève », de l’autre côté du mur. Les vestiges du rempart qui les a livrés à la mort sont encore nombreux rue Mazarine, rue Guénégaud et cour de Rouen (Rohan).
À quelques pas du nouveau palais abbatial des abbés de Saint-Germain, flambant neuf, Bernard Palissy, dont le cours d’histoire naturelle et de physique avait Ambroise Paré et de nombreux chirurgiens comme auditeurs, a été arrêté par la Ligue, en 1589, et enfermé à la Bastille, où il mourra sans avoir abjuré. Le siège mis autour de Paris par Henri IV, les protestants se sont emparés de l’abbaye. Du haut d’un clocher de Saint-Germain-des-Prés – l’église en compte trois, dont deux flanquent le nouveau chœur –, le roi fixe le Louvre, son but, et englobe du regard la capitale qu’il veut reconquérir.
Mais le jeudi 18 octobre 1685 au soir, les vingt à trente mille protestants qui habitent la Petite Genève, autour de l’église luthérienne de l’ambassade de Suède de la rue Jacob et de leur cimetière de la rue des Saints-Pères, apprennent que le roi a signé la révocation de l’édit de Nantes, à Fontainebleau, dans le salon de Mme de Maintenon.
 Il faudra dorénavant se réunir clandestinement à l’ambassade de Hollande, à l’angle de la rue des Saints-Pères et de la rue Saint-Dominique (auj. boulevard Saint-Germain), ou à l’ambassade du Brandebourg de la rue de Grenelle ; puis viendront les abjurations, les mariages mixtes et les exils.
Dessin de Hubert Clerget, 1848. Gallica

Diderot avait quitté la rue Mouffetard pour échapper à la surveillance du curé de Saint-Médard, il était allé habiter chez un tapissier de la rue de l’Estrapade. Le 24 juillet 1749, son domicile est perquisitionné : sa Promenade du sceptique, un manuscrit inédit, y est saisie, une lettre de cachet l’envoie à Vincennes. « On a arrêté aussi M. Diderot, homme d’esprit et de belles-lettres » : c’est la première fois qu’il est question de lui dans la Chronique de la Régence et du règne de Louis XV (1718-1763) de Barbier ; il a changé de statut.
Vincennes est la prison idéale pour un encyclopédiste, pourrait-on dire : dix ans plus tôt, une manufacture de porcelaine, bientôt royale, s’est installée dans la tour du Diable du château ; François Boucher vient donner à cette porcelaine ses motifs d’enfants potelés quand Diderot arrive au donjon. Mais l’Encyclopédie réclame sa présence à Paris, et les libraires s’entremettent ; le 21 août, il est élargi, reste seulement prisonnier sur parole « dans un parc qui n'est pas même fermé de murs ». Barbier poursuit, dans son Journal : « Pour le sieur Diderot, il est à Vincennes et a même à présent la liberté du parc de Vincennes pour se promener avec qui il veut. Il restera peut-être encore quelques temps. Les libraires pour qui il travaille pour le Dictionnaire de l’Encyclopédie, ont beaucoup parlé pour lui à M. le chancelier et aux ministres. »
Rousseau est alors à Fontenay-sous-Bois, à l’invitation du baron de Thun, gouverneur du jeune prince héréditaire de Saxe-Gotha, qu’il a rencontrés l’un et l’autre chez Mme Dupin ; il fait en cette compagnie la connaissance de Grimm avec qui il se liera d’amitié. Retour à Paris, à l’hôtel du Saint-Esprit, rue Plâtrière (auj. JJ Rousseau), il apprend l’amélioration des conditions de détention de Diderot. « Tous les deux jours au plus tard, malgré des occupations très exigeantes, j'allais, soit seul, soit avec sa femme, passer avec lui les après-midi, racontent les Confessions. » Diderot avait confié à Rousseau près de quatre cents articles musicaux, à rendre dans un délai record, et alors que Jean-Jacques devait réunir aussi du matériau pour les Dupin, lancés dans une réfutation de l’Esprit des lois. Les Confessions ne font pas état pour autant de séances de travail à Vincennes.
« Les Libraires intéressés à l'édition de l'Encyclopédie », écrivent bientôt ces derniers au comte d’Argenson, « pénétrés des bontés de Votre Grandeur, la remercient très humblement de l'adoucissement qu'elle a bien voulu apporter à leurs peines en rendant au Sr. Diderot, leur éditeur, une partie de sa liberté. Ils sentent le prix de cette grâce, mais si, comme ils croient pouvoir s'en flatter, l'intention de Votre Grandeur, touchée de leur situation, a été de mettre le Sr. Diderot en état de travailler à l'Encyclopédie, ils prennent la liberté de lui représenter très respectueusement que c'est une chose absolument impraticable ».
A part Rousseau, en effet, et d’Alembert que Jean-Jacques trouve à Vincennes en arrivant, aucun des collaborateurs de l’Encyclopédie n’a fait le voyage : « Quand le Sr. Diderot a été arrêté, poursuivent les libraires, il avait laissé de l'ouvrage entre les mains de plusieurs ouvriers sur les verreries, les glaces, les brasseries ; il les a mandés depuis peu de jours qu'il jouit de quelque liberté, mais il n'y en a eu qu'un qui se soit rendu à Vincennes, encore a-ce été pour être payé du travail qu'il avait fait sur l'art et les figures du chiner des étoffes. Les autres ont répondu qu'ils n'avaient pas le temps d'aller si loin et que cela les dérangeait. »
« Cette année 1749, l’été fut d’une chaleur excessive, raconte Jean-Jacques. On compte deux lieues de Paris à Vincennes. Peu en état de payer des fiacres, à deux heures après-midi j’allais à pied quand j’étais seul, et j’allais vite pour arriver plus tôt. Les arbres de la route toujours élagués à la mode du pays, ne donnaient presque aucune ombre, et souvent, rendu de chaleur et de fatigue, je m’étendais par terre n’en pouvant plus. Je m'avisai, pour modérer mon pas, de prendre quelque livre. Je pris un jour le Mercure de France ; et tout en marchant et le parcourant, je tombai sur cette question proposée par l'Académie de Dijon pour le prix de l'année suivante, Si le progrès des sciences et des arts a contribué à corrompre ou à épurer les mœurs. À l’instant de cette lecture je vis un autre univers et je devins un autre homme. (…) En arrivant à Vincennes j’étais dans une agitation qui tenait du délire. Diderot l’aperçut : je lui en dis la cause, et je lui lus la prosopopée de Fabricius, écrite en crayon sous un chêne. Il m’exhorta de donner l’essor à mes idées, et de concourir au prix. Je le fis, et dès cet instant je fus perdu. Tout le reste de ma vie et de mes malheurs fut l’effet inévitable de cet instant d’égarement. »

2. L’axe Nord-Sud

La Chapelle était un village-rue, ou plutôt rues ; celle, utilitaire, des poissonniers, et celle des processions royales entre Paris et Saint-Denis. Autour de ces deux voies, une colonie de laboureurs et de vignerons établie par les moines de Saint-Denis, qui connut son heure de gloire au XVe siècle : dans la petite chapelle où, déjà, sainte Geneviève faisait halte, Jeanne d’Arc et ses compagnons d’armes, Alençon, Dunois, La Hire, Xaintrailles vinrent prier, dans la nuit du 7 au 8 septembre 1429, avant de lever finalement le siège de Paris. Gilles de Rais, le fidèle, et futur « ogre », était-il avec eux agenouillé devant l’autel ?
Surtout, au rond-point de la Chapelle, se tint jusqu’en 1444 la foire du Landit, l’une des plus fameuses du Moyen Âge. Elle durait quinze jours, de la Saint-Barnabé à la Saint-Jean, attirait des marchands de Lombardie, d’Espagne, de Provence, et même des Arméniens qui, en 1400, y avaient apporté ces animaux inconnus : des chats angoras d’Asie. L’Université, avec bannières et flonflons, y arrivait en cortège, les écoliers s’égaillant autour des bonimenteurs, jongleurs et ménétriers, et des tables à boire, tandis que le recteur, dont c’était la prérogative, percevait des droits sur tout le parchemin mis en vente, avant de réserver les quantités nécessaires aux différents collèges. Au milieu du champ de foire, l’abbé de Saint-Denis arbitrait les litiges entre marchands.
le 6 mars 1571. Gallica
Le 16 mars 1562, rouge encore du sang des protestants qu’il a massacrés à Vassy, le duc de Guise entre à Paris, « triomphalement, comme un roi. Le prévôt et les échevins viennent au devant du duc, en corps, jusqu’à la porte Saint-Denis. Paris l’étourdit et le berce de ses acclamations enthousiastes ».
Entre Chapelle et porte Saint-Denis, l’enclos Saint-Lazare, le plus vaste de Paris, sur lequel seront construits et la gare du Nord et l’hôpital Lariboisière, sans compter la gare de l’Est sur le clos Saint-Laurent, qui n’est qu’une dépendance de Saint Lazare, et aura aussi sa foire Saint-Laurent.
Quand on est reçu comme un roi, c’est à la porte Saint-Denis. Quand on est le roi, le protocole commence plus tôt, dès l’enclos Saint-Lazare. La paix momentanément signée avec les protestants, à Saint-Germain, Charles IX fait son entrée à Paris, le 6 mars 1571. Dès 10 heures du matin, le roi arrive « au prieuré Saint-Ladre [Lazare], assis aux faubourgs Saint-Denis ». On lui a dressé une estrade « couverte de riches tapisseries ; et, au milieu, un haut dais de trois marches, couvert de tapisserie de Turquie, et dessus un dais tendu de riche valeur, sous lequel était posée la chaise pour recevoir Sa Majesté, couverte d’un riche tapis de velours pers, tout semé de fleurs de lis tissées d’or ».
Défilent devant le roi les quatre ordres mendiants, l’Université, puis le Corps de Ville, précédé de mille huit cents représentants des métiers, les menus officiers de la Ville « au nombre de 150, portant robes mi-parties de rouge et bleu, les chausses de même, chacun tenant un bâton blanc en sa main », les cent arquebusiers de la Ville, les cent archers, les cent arbalétriers, la cavalcade des enfants des plus riches bourgeois de la Ville, qui sont cent à cent vingt, accompagnés de leurs pages, enfin le prévôt, précédé des maîtres des œuvres, du capitaine de l’artillerie et des huit sergents de la Ville, le navire d’argent sur l’épaule, vêtu magnifiquement et montant une mule harnachée de même.
À côté du prévôt marchent plusieurs valets, « dont l’un portait les clefs de la Ville attachées à un gros cordon d’argent et de soie des couleurs du Roi, pendant à un bâton couvert de velours cramoisi, canetillé d’argent », et les quatre échevins. Le prévôt fait sa harangue un genou en terre, baise les clefs, les présente à Sa Majesté, qui les prend et demande au duc d’Anjou, son frère, le futur Henri III, de les confier à une garde écossaise, « qui les rapportera plus tard au Bureau en déclarant que le Roi les renvoie à la Ville, se confiant à eux comme en très bons, très loyaux et fidèles sujets ».
Un dais a été tendu entre les maisons du pont Notre-Dame. Gallica
Puis la maison du roi se met en cortège, enfin le roi lui-même monte à cheval et se dirige vers la porte Saint-Denis. Là, les échevins présentent à Sa Majesté le ciel de velours, semé de fleurs de lis d’or, et le tiennent au-dessus d’elle jusqu’à l’église de la Trinité. À cet endroit, les gardes des marchandises les remplacent pour porter le dais, en continuant vers Notre-Dame. Un conflit de préséance avait éclaté préalablement pour savoir qui, des marchands grossiers, épiciers et apothicaires ou des grossiers en draps de soie, joaillerie et mercerie, prenait le premier relais.

Le 29 mai 1934, tard dans la nuit, André Breton sort d’un café de Montmartre avec une inconnue : « Qui m’accompagne à cette heure dans Paris sans me conduire et que, d’ailleurs, moi non plus, je ne conduis pas ? ». Ils marchent au hasard, elle lui donne son bras, le lui retire aux Halles où la circulation est trop dense. « J’étais de nouveau près de vous, ma belle vagabonde, et vous me montriez en passant la Tour Saint-Jacques sous son voile pâle d’échafaudages »…
L’alchimiste Nicolas Flamel – « surréaliste dans la nuit de l’or », comme le dit la recension des précurseurs du Second Manifeste –, aurait fait couvrir de figures emblématiques et hiéroglyphiques le petit portail de la tour en 1389.
« À Paris la Tour Saint-Jacques chancelante / Pareille à un tournesol », avait écrit Breton assez obscurément pour lui-même, et voilà qu’il réalise la double analogie avec la fleur unique au bout de sa longue tige, et avec le papier réactif qui change de couleur au contact de l’acide, comme on rêve de changer le plomb en or dans l’alchimie qu’évoque une tour liée à Nicolas Flamel. Le papier de tournesol passe de surcroît du bleu au rouge, « les couleurs distinctives de Paris, dont, au reste, ce quartier de la Cité est le berceau, de Paris qu’exprime ici d’une façon tout particulièrement organique, essentielle, son Hôtel de Ville que nous laissons sur notre gauche en nous dirigeant vers le Quartier Latin ».
19e siècle. Gallica
L’inconnue, c’est Jacqueline Lamba. Breton l’épouse le 14 août, il a pour témoins Éluard et Giacometti.

Au nœud des deux axes perpendiculaires, une fontaine, au beau milieu d’un carrefour qui n’est pas plus vaste alors qu’il ne l’est aujourd’hui, offerte par François Ier à la ville qui manque cruellement, et manquera si longtemps, d’eau. La fontaine est, comme le carrefour, à un confluent, celui de deux adductions : les eaux de source du Pré-Saint-Gervais qui, avec celles de Belleville, alimentent la rive droite, et les eaux que Marie de Médicis fait venir par l’aqueduc d’Arcueil en son Luxembourg, qui poursuivront jusqu’à la Croix-du-Trahoir en passant dans le tablier du Pont-Neuf. Pour le reste, voir, sur ce site : Découvrons le nombril de Paris.