PARIS, ENTRE CIREY ET VERSAILLES (I. 1742-1745)

(neuvième épisode du Paris, la ville rêvée de Voltaire, commencé ici avec la livraison de novembre 2013)

Vingt ans plus tôt, une précédente ambassade de la Sublime Porte, conduite par le père de Saïd Méhémet Pacha – il avait été reçu au Palais-Royal par le Régent, aux Tuileries par le petit roi ; son fils l’était, par Louis XV, à Versailles –, avait inspiré à Montesquieu ses Lettres persanes. Cette fois, l’ambassadeur ottoman n’est pas sitôt parti que Voltaire donne à la Comédie-Française Le Fanatisme ou Mahomet le prophète. Simple coïncidence : Voltaire a commencé les cinq actes de sa nouvelle tragédie en vers dès 1736, et il l’a testée à Lille, où ses représentations ont été triomphales, à la fin d’avril 1741.
Dans la pièce, un jeune fanatique, que Voltaire définit comme un « esprit amoureux de son propre esclavage », commet un parricide. Le Prophète, qui l’a inspiré, est en réalité un athée cynique dont la prédication n’est que le moyen le plus utile à son pouvoir – « Quiconque ose penser n’est pas né pour me croire ». Mais s’il s’agit d’une pièce que l’on dirait aujourd’hui militante – « Jean-Jacques n’écrit que pour écrire, moi j’écris pour agir », dira Voltaire vingt-cinq ans plus tard (à ce moment, Rousseau n’écrit pas du tout) –, il s’y trouve des sentiments incestueux qui toujours intéresseront Voltaire : Mahomet est épris de celle qu’il a élevée comme sa fille ; un frère et une sœur s’aiment en ignorant leur lien de parenté. La pièce est interdite à Paris au bout de trois jours ; ce n’est pas du fait des mahométans.
Diderot n’avait sûrement pas raté la tragédie nouvelle, et il était assurément, six mois plus tard presque jour pour jour, devant une autre, de Voltaire encore : La Mérope française. Le futur encyclopédiste se rappellerait longtemps l’atmosphère de ce temps-là : « Nos théâtres étaient des lieux de tumulte, les têtes les plus froides s’échauffaient en y entrant, et les hommes sensés y partageaient plus ou moins le transport des fous. On s’agitait, on se remuait, on se poussait ; l’âme était mise hors d’elle-même. La pièce commençait avec peine, était souvent interrompue ; mais survenait-il un bel endroit, c’était un fracas incroyable, les bis se redemandaient sans fin ; on s’enthousiasmait de l’acteur et de l’actrice. L’engouement passait du parterre à l’amphithéâtre et aux loges. On était arrivé avec chaleur, on s’en retournait dans l’ivresse ; c’était comme un orage qui allait se dissiper au loin, et dont le murmure durait encore longtemps après qu’il s’était écarté. Voilà le plaisir ».
Ce 20 février 1743, « tel fut l’enthousiasme du parterre, dira Sainte-Beuve dans ses Causeries du lundi, que, par une innovation glorieuse, il demanda l’auteur à grands cris, et que, porté en triomphe dans la loge de la maréchale de Villars, Voltaire, aux applaudissements répétés des spectateurs, dut être embrassé par la belle-fille de celle-ci, la jeune duchesse de Villars ».
Pour Diderot, ce sont les dernières soirées du tumulte théâtral, la fin de la vie de bohème et du libertinage : il s’est épris d’Anne-Antoinette Champion, une lingère très sérieuse qui vit avec sa mère rue Boutebrie, celle du collège Maître-Gervais, mitoyen de Louis-le-Grand, et il compte bien l’épouser.
Un succès tel que celui de Mérope semblait avoir désarmé l’envie, poursuit Sainte-Beuve, et Voltaire crut qu’il pouvait sans trop d’ambition aspirer au fauteuil académique, que la mort du cardinal de Fleury, le 29 janvier, venait de laisser vacant. L’influence du duc de Richelieu et de Mme de La Tournelle lui avait déjà obtenu l’agrément de Louis XV, qui, dans un souper, avait annoncé que ce serait lui « qui prononcerait l’oraison funèbre du cardinal ».
C’est parmi les fleurs de Plaisance, au château de Pâris-Duverney, que Mme de La Tournelle avait rencontré le roi, qui allait la faire sa maîtresse, et duchesse de Châteauroux. Les Pâris n’y avaient pas forcément prêté la main, le roi passait alors en revue de corps toutes les sœurs Mailly-Nesle : il avait commencé par Mme de Mailly-Rubempré, avait poursuivi avec Mme de Vintimille, qu’avaient emportée ses couches de 1741 ; Mme de La Tournelle venait logiquement ensuite. Une épigramme montrait que Paris n’en était pas étonné :
« La première en oubli, la seconde en poussière
La troisième est en pied, la quatrième attend [la duchesse de Lauraguais]
Et fera place à la dernière. [Il y avait une cinquième sœur, Mme de Flavacourt]
Choisir une famille entière
Est-ce être infidèle ou constant ! »
Les Pâris, dans le cercle d’influence qui les associait aux Tencin – la marquise et son frère, désormais cardinal et ministre d’État –, sans compter le duc de Richelieu, avaient, au cas où, un autre fer au feu : leur filleule, Jeanne-Antoinette Poisson avait été mariée à Lenormant d’Étiolles, se frottait au monde dans le salon de Mme de Tencin, tenait à l’occasion un rôle dans Zaïre sur le théâtre du château de son époux.
Jeanne-Antoinette Poisson. Gallica
La guerre de Succession d’Autriche, engagée depuis deux longues années, prenait mauvaise tournure pour le royaume : l’allié prussien, une fois la Silésie engrangée, avait signé une paix séparée avec l’Autriche ; le maréchal de Belle-Isle se voyait contraint d’évacuer Prague, de faire retraite. À cette guerre, Voltaire était doublement intéressé. Pâris-Duverney, comme le rappellera plus tard la Correspondance de Grimm, avait obtenu « la direction générale des vivres des troupes du roi, qu’il garda pendant toute la guerre de 1741, et qui lui valut une fortune immense. Il est aussi l’auteur de la grande fortune de M. de Voltaire, à qui il donna un intérêt dans les vivres pendant cette guerre ; il en résulta des sommes considérables, et le bienfaiteur fut souvent cité comme un homme d’État dans les ouvrages de son obligé ».
D’autre part, Frédéric II, maintenant sur le trône de Prusse, est ce prince royal avec lequel Voltaire entretenait des relations épistolaires amicales dès 1736. Le poète pourrait tenter de le ramener dans la guerre aux côtés de la France. Voltaire se rend à Aix-la-Chapelle pour y rencontrer son royal ami au début de septembre 1742, sans le fléchir. Six mois plus tard, Jean-François Boyer, ancien évêque de Mirepoix que l’on continue de désigner par ce titre, grand aumônier de la dauphine, triste inventeur des « billets de confessions » infligés aux jansénistes, membre de l’Académie française et de toutes ses succursales, a réussi à en écarter Voltaire. On lui a préféré l’abbé de Luynes, évêque de Bayeux.
Si l’on en croit un rapport de police, Voltaire se serait vanté, pour forcer cette porte, « qu’il trouverait le secret de faire agir les tétons de madame de La Tournelle ». Celle-ci l’ayant appris, quand il vint la visiter à sa toilette, « en lui découvrant sa gorge » : « Eh bien, Voltaire, que feriez-vous de mes tétons si vous en étiez le maître ? » et lui en se jetant à ses pieds : « Je les adorerais ».
L’armée de l’Angleterre, du Hanovre et de l’Autriche, commandée par Georges II, défait le 23 juin 1743 celle du maréchal de Noailles à Dettingen, sur le Main. La route du royaume de France s’ouvre par l’Alsace devant les coalisés. Les rapports de police poursuivent leurs dénonciations : « On dit que Voltaire déclame hautement contre les Français, les ministres, l’Académie, et surtout contre l’évêque de Mirepoix et l’on blâme le gouvernement de ne l’avoir pas mis à la Bastille pour les derniers discours qu’il tint publiquement chez Gradot avant son départ ».
Photomontage d'un rapprochement sur les couv. de Roger Peyrefitte
Voltaire est reparti, en effet, en mission diplomatique pour Berlin et pour Bayreuth. Frédéric Il reste sourd à ses propositions, mais le cajole pour qu’il se fixe en Prusse. Voltaire est sous le charme : « Un des plus aimables hommes du monde, l’a-t-il décrit à Cideville, un homme qui serait le charme de la société, que l’on rechercherait partout, s’il n’était pas roi ; un philosophe sans austérité, rempli de douceur, de complaisance, d’agréments, ne se souvenant plus qu’il est roi dès qu’il est avec ses amis, et l’oubliant si parfaitement qu’il me le faisait presque oublier aussi, et qu’il me fallait un effort de mémoire pour me souvenir que je voyais assis sur le pied de mon lit un souverain qui avait une armée de cent mille hommes ».
Voltaire se fait attendre. « Que de choses à lui reprocher ! et que son cœur est loin du mien ! », confie Émilie à d’Argental. Et l’absence dure. S’il allait rester ? : « Je ne reconnais plus celui d’où dépend et mon mal et mon bien, ni dans ses lettres, ni dans ses démarches. Il est ivre absolument ». Et elle « plus folle, plus perdue d’amour que tous les romans ensemble », selon Mme de Tencin qui la laisse dans cet état pitoyable le 21 octobre 1743.

Des vers et des triangles

« J’ai aussi passé par Cirey », écrit le président Hénault à d’Argenson le cadet, ministre de la Guerre depuis janvier 1743 ; « c’est une chose rare. Ils sont là tous deux seuls, comblés de plaisirs. L’un fait des vers de son côté, et l’autre des triangles. La maison est d’une architecture romanesque et d’une magnificence qui surprend. Voltaire a un appartement terminé par une galerie qui ressemble à ce tableau que vous avez vu de l’école d’Athènes, où sont assemblés des instruments de tous les genres, mathématiques, physiques, chimiques, astronomiques, mécaniques, etc.; et tout cela est accompagné d’ancien laque, de glaces, de tableaux, de porcelaines de Saxe, etc. Enfin, je vous dis que l’on croit rêver. »
Cirey, le petit théâtre du château
Cirey, la porte dessinée par Voltaire
Voltaire est rentré de Potsdam. À Paris, le 9 février 1744, toute la journée, les colporteurs ont crié et vendu les lettres patentes du Roi portant don de la duché de Châteauroux à Mme de La Tournelle. La tragédie de Mérope continue d’attirer la foule. Mlle Dumesnil enlève les suffrages et tire des larmes de tous les spectateurs. Mais surtout, note le Journal du lieutenant général de police Feydeau de Marville, « on dit que le Roi l’a demandée, et les comédiens vont la jouer à la cour. Si le Roi prenait une fois goût aux spectacles, il est certain que cela réchaufferait la verve de bien des acteurs ».
Une lueur d’intérêt chez ce roi que tout ennuie, la désormais duchesse de Châteauroux bien en place, des fêtes pour le mariage du dauphin qui s’annonce : la situation est prometteuse. Aussi, quand le président Hénault passe par Cirey, Voltaire est-il en train de travailler à un opéra, La Princesse de Navarre, que Rameau doit mettre en musique. « Il m’a lu sa pièce, continue le Président. J’en ai été très content. Il n’a pas omis aucun de mes conseils, ni aucune de mes corrections, et il est parvenu à être comique et touchant. Mais que dites-vous de Rameau, qui est devenu bel esprit et critique, et qui s’est mis à corriger les vers de Voltaire ? J’en ai écrit à M. de Richelieu deux fois. »
La pauvre Mme de La Tournelle n’aura guère été duchesse qu’un an, elle meurt tandis que Voltaire s’installe à Versailles pour diriger les répétions de sa Princesse de Navarre. Mais, au bal masqué qui suit la représentation de l’opéra, le 25 février 1745, Jeanne-Antoinette Poisson, travestie en bergère, réussit à retrouver le roi pourtant déguisé en if taillé, en tous points semblable à ceux de son parc. Trois mois plus tôt, d’Argenson l’aîné a été promu ministre des Affaires étrangères. L’avenir n’est plus ouvert, il est béant. Au printemps, Voltaire est historiographe de Sa Majesté, aux appointements annuels de deux mille livres, assortis d’une pièce à Versailles pour faciliter ses recherches dans les archives officielles. On lui promet la première place vacante de gentilhomme ordinaire ; il a 50 ans.
Dans le public des fêtes données à Paris et Versailles en l’honneur du mariage du dauphin, Jean-Jacques Rousseau n’est pas venu en simple spectateur. Il a déjà esquissé dans sa jeunesse des brouillons d’opéras, paroles et musique ; il a commencé, à Paris, de songer à un projet mieux construit, en trois actes, chacun sur un sujet différent, qui aurait pour titre Les Muses galantes. Et puis, « un soir, nous disent ses Confessions, près d’entrer à l’Opéra, me sentant tourmenté, maîtrisé par mes idées, je remets mon argent dans ma poche, je cours m’enfermer chez moi, je me mets au lit, après avoir bien fermé tous mes rideaux pour empêcher le jour d’y pénétrer, et là, me livrant à tout l’oestre poétique et musical, je composai rapidement en sept ou huit heures la meilleure partie de mon [premier] acte ».
Cette chambre se trouve à côté du jeu de paume de la rue Verdelet, emportée depuis par la rue Étienne-Marcel, qui donnait dans la rue Plâtrière, désormais Jean-Jacques Rousseau. S’il doit y faire le noir, c’est qu’il n’est que six heures du soir, début en ce temps des spectacles à l’Opéra, et qu’on est au mois de juin, peut-être au jour anniversaire de ses 30 ans. Le lendemain, Jean-Jacques n’a plus qu’à confier sa partition à Philidor, le joueur d’échecs professionnel, également musicien, pour « quelques remplissages ».
Si Jean-Jacques est venu loger rue Verdelet, c’est pour se rapprocher de Louis Claude Dupin, dit de Francueil, fils d’un Fermier général, et beau-fils donc de la seconde et jeune épouse de ce dernier, fille du richissime financier Samuel Bernard. Le petit citoyen de Genève n’était heureusement pas arrivé à Paris sans quelques adresses : celles de l’abbé de Mably et du philosophe sensualiste Condillac, l’un et l’autre frères du prévôt général du Lyonnais dont Jean-Jacques a été le précepteur des enfants ; du comte de Caylus, de Fontenelle, de Marivaux, sans compter le duc de Richelieu auquel il a déjà été présenté à Lyon, alors que celui-ci rejoignait son gouvernorat du Languedoc.
Portrait d'un musicien, présumé être Jean-jacques Rousseau / [attribué à] F. Boucher. Gallica
La soutenance de son « Projet concernant de nouveaux signes pour la musique » devant l’Académie des sciences, permise par Réaumur, a multiplié ses relations. « Mes fréquentes visites à mes Commissaires et à d’autres académiciens, ajoutent les Confessions, me mirent à portée de faire connaissance avec tout ce qu’il y avait à Paris de plus distingué dans la littérature. » Enfin, un père jésuite lui a dit : « Puisque les musiciens, puisque les savants ne chantent pas à votre unisson, changez de corde et voyez les femmes. (…) On ne fait rien dans Paris que par les femmes : ce sont comme des courbes dont les sages sont les asymptotes ; ils s’en approchent sans cesse, mais ils n’y touchent jamais ».