CHEZ L’AMÉRICAIN, ON SE BAIGNAIT AU MILIEU DES LOUPS

Dans le prolongement du Quai des Métallos, (les lignes en sanguine sont des citations du livre) :

 

 

 



C’était la toute première fois, à 40 ans, que mes parents prenaient des vacances et nous emmenaient à la mer. Ils avaient loué à La Palme. En y arrivant, le 1er août 1961, on se rendit compte que pour aller à la plage, il faudrait la voiture : on dépendait du bon vouloir de mon père…

 

« Un jour où il n’a pas envie de conduire, il veut bien faire un tour à pied avec moi dans la garrigue, j’emporte ma carabine. (On a restreint ma mère sur le linge ou les ustensiles de cuisine, mais Maman, la Diana, ça prend pas de place !) Au bout du village, le long du chemin, derrière un muret de pierre sèche, il y a un petit étang entre deux tours en ruines. Je tire un plomb dans l’eau comme j’aurais fait un ricochet. Un grand costaud sort de la tour la plus grosse, en short, torse nu : « Eh, c’est dans un vivier que tu tires. J’élève du loup là-dedans.

— On savait pas, excusez-nous... »

Son ton n’était pas méchant. Il ajoute : « On ne tire pas dans le vide, et au bord d’un chemin ! C’est dangereux et ça ne t’apprendra pas à viser.

— On cherchait justement sur quoi tirer, explique Papa. On pouvait pas deviner que c’était habité, ça fait plutôt sauvage...

— Je sais, pour l’instant les poissons sont mieux installés que moi, mais ça va venir. »

En fait, l’ermite est un extraverti. Il a vite fait de nous montrer les trésors qu’il a rapportés d’Amérique : trois fenêtres à bascule en acajou qui semblent provenir d’un paquebot (l’une seulement est en place, les autres sont accotées au mur), un ouvre-boîte électrique marrant comme un jouet (il nous fait une démonstration sur le fond d’une conserve vide : un aimant attire le disque découpé. À moi !), et puis surtout deux fusils.

Désiré a une Winchester de cow-boy ! Une vingt-deux long rifle, avec cette poignée pour l’armer dans laquelle on enfile les trois derniers doigts : « Un levier de sous-garde, ça s’appelle. »

On peut la charger de quinze balles longues ou vingt-et-une balles courtes. Il nous fait voir une boîte de chaque. Il a aussi un fusil de chasse à répétition dont le magasin à cinq cartouches coulisse sous le canon : « On dit répétition à pompe... »

Mais moi, un fusil de chasse, bof. Pareil pour ses fusils harpons.

« Le lièvre, je le tire plutôt avec la Winchester : la balle unique, c’est plus fair-play que la grenaille qui t’enveloppe l'animal dans un nuage de plombs. »

Il me laissera bientôt essayer sa vingt-deux long rifle parce que je reviendrai, avec Papa et sans lui, et avec toute la famille. Quand on vient tous – il est vraiment accueillant Désiré, vu qu’on est huit –, on se baigne au milieu des loups, on déterre des racines de réglisse qu’on mâchouille, on mange son poisson au fenouil sur le grill, on se balance dans le hamac qu’il a suspendu entre un arbre et le mur dans lequel sont prises deux meules de l’ancien moulin.

Les pieds dans la gueule des loups

Son projet, à Désiré, quand il en aura les moyens, c’est d’ouvrir le mur de sa chambre, au premier, d’y fixer un plongeoir et de pouvoir piquer une tête dans l’étang au réveil. Mais comment en trouverait-il les moyens ? La chasse en saison, son vivier, la cueillette, un peu de pêche professionnelle, du côté de Sigean, il vit de presque rien.

Il s’est engagé dans l’armée américaine au débarquement. À la fin de la guerre, le GI Désiré Pech a suivi son régiment aux États-Unis. Là-bas, il a été scaphandrier, dans des ports. C’était bien payé, il envoyait régulièrement de l’argent au pays (à de la famille ? à des connaissances ?) pour qu’on y prépare son retour. Quand il est rentré, on lui a remis l’acte de propriété de ce bout de garrigue avec étang et moulins en ruines, c’est tout. Le reste s’était évaporé. Il habite cette tour tronquée de pierre nue, percée de sa seule belle fenêtre d’acajou et d’une porte que je ne me rappelle pas car elle était toujours ouverte. En bas, il y a un établi, auquel est fixé l’ouvre-boîte électrique, et l’échelle qui monte à sa chambre. Là-haut, un lit de fer, à peu près rien d’autre. À La Palme, ils l’ont surnommé, bien sûr, “l’Américain“. Il a une Winchester comme John Wayne. »

 

Les meules alors encastrées dans la clôture

A partir de l’année suivante, nos vacances se passeront à Valras-Plage. Ici, c’est écrit dessus qu’il y a la mer et qu’on n’a pas besoin de Papa pour nous y emmener. Moi, la plage, je m’en fiche autant que lui qui ne sait pas nager, mais pour Maman et mes cinq frères et sœurs, si on prend des vacances à la mer, c’est pour en profiter. Revers de la médaille, Désiré se retrouve à une bonne heure de voiture ; heureusement, cette route-là ce n’est pas une corvée pour Papa, ni pour aucun de nous. On retournera chez Désiré tous les aoûts jusqu’à ce que je rentre à la fac et ne suive plus la famille dans le Midi. Il s’associera dans une affaire de parc à moules, dans l’étang de Sigean, on croisera parfois un neveu qui lui donne un coup de main, sinon on le trouvera toujours seul, ses travaux n’avançant pas, dans une situation plutôt précaire.
Les meules aujourd'hui, accotées au moulin

Il va sans dire que dans ces années-là, l’actuelle rue du Lavoir n’était pas goudronnée, qu’il n’y avait pas la moindre construction autour, que le moulin de Désiré n’était qu’une tour ébréchée sans le toit pointu qu’on lui voit aujourd’hui. Il y avait aussi un second moulin, très ruiné et envahi de ronces, à l’autre bout de l’étang.

Pour moi enfant puis adolescent, Désiré était un trappeur de cinéma et pas un troubadour. Il avait le fusil à portée de main, il ne jouait pas d’un flûtiau folklorique. De sa voix au bel accent mais au débit mesuré, il parlait d’Amérique et non des vieilles légendes de l’Aude. J’ignorais l’existence de l'Elh de la Pounso, pourtant distant de seulement quelques dizaines de mètres, au bord duquel il ne nous a pas emmenés, et que je ne l’ai jamais entendu nommer.

J’ai été très étonné de découvrir qu’il avait traduit juste avant sa mort cet « Elh-de-la-Pounso. Légendo de l'Age Mejan. Estamparié dal Languedoc : Narbouno », publié par le Dr Charles Pélissier en 1935, et qu’il en avait illustré la couverture – je ne l’avais jamais non plus vu dessiner.


Je ne donnerai pas à lire ici les mots de Désiré, cette voix tardive troublerait mes souvenirs, je me tiendrai au résumé de la légende par l’abbé Montagné dans son article de la revue Folklore de décembre 1941 :

« Près du village de La Palme se trouve un puits très profond en forme d'entonnoir, mesurant 7 mètres de diamètre et actuellement tout clôturé. La légende raconte qu'autrefois était bâti sur ce terrain une tour dans laquelle s'était enfermé le seigneur « Pouns d'Auriac ». — Et de là, aidé de satellites cruels et voleurs qu'il avait pris à sa charge, il faisait arrêter les gens pour les détrousser ; il s'était même emparé des biens de l'abbaye des Bénédictins, dépendante de la maison mère de Lagrasse. Pour échapper à la justice du grand roi Saint Louis, qui l'avait déjà menacé, il fit un pacte avec le démon qui moyennant le don de son âme, lui assura l'impunité pendant 20 ans. A cette date le diable vint le prendre, et engloutit la tour avec son Seigneur. Depuis, continue la légende, la race et même le nom du seigneur d'Auriac sont complètement oubliés. Mais ce qui ne l'est pas, c'est que l'Elh-de-la-Pounso cache dans son abîme d'eau bourbeuse la Tour maudite où le seigneur de Gabanel, saisi tout vivant par la griffe du démon, souffre pour l'éternité le châtiment de ses vices et de ses crimes.

Et voilà pourquoi même aujourd'hui, écrit le Docteur Pélissier, nul ne s'approche, sans frémissement, de la sinistre source. Tout paysan de la Palme sait que les tourbillons qui montent du fond, sont les hoquets pantelants de l'horrible gentilhomme, et que les algues gigantesques qui se dressent droites et immobiles au ras de l'eau sont ses griffes pointues à l'affût de quelque pauvre victime. Nul n'a oublié surtout la clause du pacte infernal qui laisse au damné, enseveli corps et âme dans la tour, le pouvoir de retourner sur terre une fois par an, le jour et la nuit de la Toussaint, à la recherche d'âmes à perdre afin de racheter la sienne. Aussi, s'il est dit de ne point rôder la nuit de la Toussaint pour ne pas rencontrer la procession des Morts, nul à la Palme, n'oserait par cette nuit, s'aventurer aux alentours de l'Elh-de-la-Pounso, persuadé de se butter au damné du seigneur d'Auriac, car les gens du village savent bien que le pacte fait avec le démon dure jusqu'à la fin des siècles. »

 

Ce qui ne dura pas, c’est le mariage de mes parents — trente ans, tout de même. C’est justement l’heure, quand on s’est marié à 19, où le démon de Midi frappe banalement les hommes.

Envers le Midi géographique, Maman ne se montra pas rancunière — elle devait à Marseille ses plus belles années et, à peine était-on depuis deux ou trois jours à La Palme ou à Valras-Plage qu’elle « retrouvait » un caricatural accent pagnolesque qui n’avait rien de commun avec la Narbonnaise — ce qui fait que…

 

« Maman passe à La Palme, chez Désiré, dire son dernier été serait bien poétique, son dernier août de congés payés – elle a dû, après le divorce et trente ans au cul de six gosses, retrouver du boulot. Des douleurs qu’elle croit rhumatismales – et nous aussi – gâchent ces moments que « l’Américain » souhaiterait plus amoureux. Ce sont malheureusement les métastases du cancer féminin qui l’a frappée à peine le divorce prononcé. Elle en meurt le 20 septembre 1979. Dix ans plus tard, à sa mort à lui, Désiré Pech lègue à la commune de La Palme étang, moulin et buissons de réglisse qui forment maintenant un parc public à son nom. J’aime penser que là est le vrai tombeau de Maman, méridionale de cœur. »