Où l'on croise Lénine, Trotsky, Hô Chi Minh et des Peaux-Rouges camouflés en loup...

Balade en boucle autour de la librairie SMD Books, 1 rue Nicolas Roret, 75013 Paris.


on va jusqu’au débouché de la rue de la Reine Blanche sur l’av. des Gobelins pour évoquer :

— 0. Bibliothèque russe du POSDR, 63 avenue des Gobelins. Siège du Club social-démocrate russe dès avant la guerre de 1914, que fréquentent aussi les socialistes français du 13e. Le 9 avril 1914, par exemple, Charles Rappoport, l’un des plus anciens exilés russes, arrivé à Paris dès les lendemains de l’attentat de 1887 contre le tsar Alexandre III (attentat qui coûta la vie au frère aîné de Lénine), leur fait un point sur “le Parti Socialiste SFIO à la veille des élections”. En mars 1920, neuf mois avant le congrès de Tours donc, il lance en langue française une Revue communiste.

Les rapports de police, signalent la présence de Trotsky aux réunions en ce lieu, les 1er, 8 et 16 septembre 1916, du groupe central des Amis de Nache Slovo. Le quotidien en langue russe de Trotsky s’était créé sous le nom de Golos (La Voix) en sept 1914, interdit en janvier 1915, il a reparu sous le titre de Nache Slovo (Notre parole), il a joué un rôle dans l’organisation de la conférence de Zimmerwald ; à l’été 1916, il est à nouveau menacé. Les réunions de septembre ont pour objet, selon la police, d'organiser une souscription entre camarades, aussi bien en France qu'en Angleterre et en Russie pour permettre à Nache Slovo de continuer à paraître d'une façon régulière et tous les jours ; de s’engager à soutenir le titre par tous les moyens, notamment en lui procurant de nouveaux abonnés par un recrutement intensif dans les milieux ouvriers russes. À la dernière, après l’annonce de son interdiction et l'arrêté d'expulsion de Trotsky qui vient de tomber, le groupe des Amis prend la résolution d'accorder son appui au journal qui sera fondé après le 30 septembre pour le remplacer, Natchalo (le Commencement).

Durant l’une des réunions de septembre, Rappoport se souvient avoir entendu Trotsky et ses amis proposer, pour lutter contre la guerre, une “fraternisation avec les soldats ennemis”, en un mot le défaitisme révolutionnaire que Lénine proposait depuis juillet 1915, et qui fit hausser les épaules de beaucoup.

en face, de l’autre côté de l’avenue :


Hô Chi Minh
habite au n° 6  de l’impasse dite villa des Gobelins, 2ème étage, chez l’avocat Phan Van Truong, à partir du 13 juillet 1919. Il a fondé un mois plus tôt, le Groupe des patriotes annamites, sur huit « Revendications  du Peuple  Annamite » très concrètes : « amnistie des prisonniers politiques indigènes, fin de la justice d’exception, liberté de presse et d’opinion, liberté d’association et de réunion, liberté d’enseignement, remplacement du régime des décrets par le régime des lois et instauration d’une délégation permanente d’indigènes élus au Parlement français. » Nguyen Ai Quoc - c’est sous ce nom que vit alors Hô Chi Minh - habitera ici 2 ans, jusqu’à la mi-juillet 1921, où son groupe éclatera après qu’il a publié dans La Revue communiste de Charles Rapport, en mai 1921, cet article : « Le régime communiste est-il applicable en Asie en général et en Indochine en particulier ? À cette question, nous pouvons répondre affirmativement. (...) l'Indochine, exploitée par le capitalisme français, sert à enrichir quelques requins ! On fait assassiner les Indochinois dans la boucherie impérialiste pour défendre... ils ne savent quoi. On les empoisonne avec l'alcool et l'opium. On les tient dans l'ignorance (il y a 10 écoles contre 1000 débits officiels de drogue), on invente des complots pour leur faire goûter les bienfaits de la civilisation bourgeoise sur l'échafaud, dans la prison ou dans l'exil ! (...) ce qu'il nous manque pour devenir communistes, ce sont les conditions les plus élémentaires de l'action : La liberté de la presse ; La liberté de voyage ; La liberté d'enseignement et d'éducation ; La liberté de réunion (tout ceci nous est sauvagement interdit par nos civilisateurs coloniaux).

Le jour où les centaines de millions d'Asiatiques martyrisés et opprimés se réveilleront pour se débarrasser de l'abjecte exploitation de quelques insatiables coloniaux, ils formeront une force colossale et pourront, en supprimant une des conditions d'existence du capitalisme, l'impérialisme, aider leurs frères d'Occident dans la tâche d'émancipation totale. »

on revient sur nos pas :

— 1. [Au no 16 rue de la Reine Blanche, (arrière de l’ex Centre d'orientation professionnelle et d'apprentissage des métiers féminins de la CC, bâtiment de 1932) se trouvait la maison où vécut Jacques-Henri Bernardin de Saint-Pierre lorsqu'il écrivit son célèbre roman Paul et Virginie en 1786 et La Chaumière indienne en 1790. Il continua d'habiter ce lieu lorsqu'il fut nommé intendant du jardin des plantes de Paris de 1792 à 1793.]

— 2. bâtiment mitoyen, 12 bis, rue de la Reine Blanche, local du Cercle ouvrier russe. Indic de police : « Demain soir 24 mai 1916, à 8 h. 1/2, Bronstein-Trotsky, directeur de Nache Slovo, doit faire une conférence sur le mouvement pacifiste au Cercle ouvrier russe. Le sujet de cette conférence est : “Le 2e congrès de Zimmerwald”. » L’interdiction de cette conférence tombera ce même 23 mai.

— 3. Trotsky, Ma vie : « De Sèvres, ma famille avait déménagé [les T. étaient encore à Sèvres le 21 sept. 1915] pour habiter [au 27 de] la petite rue Oudry. Paris se vidait de plus en plus. Les horloges de la ville s'arrêtaient les unes après les autres. Le Lion de Belfort avait, on ne savait pourquoi, de la paille sale dans la gueule... »

Les fils, fréquentent une école russe du boulevard Blanqui ; Alfred Rosmer : “Trotsky écrivait jusqu’à 3 heures du matin ; en allant à l’école, Léon et Serge déposaient ses articles le matin à l’imprimerie” l’Union du 50 bd Arago. Les repas de la famille se prenaient à la « cantine russe » du 113 rue Broca (auj. Léon-Maurice Nordmann ; ex restaurant coopératif La Solidarité), à l’angle de la rue Corvisart, à deux pas de l’imprimerie. C’est là aussi que se tiendra le banquet d’adieu à l’expulsion des Trotsky, un an plus tard. Rosmer y partagera « un menu russe dans lequel seul du thé était versé en abondance ».

Note de police du 9 décembre 1915 : « Bronstein-Trotsky figure sur une liste de personnes résidant à Paris ou en banlieue dont l'adhésion et la participation au mouvement féministe sont notoires ». Cette caractérisation de Trotsky comme féministe avant tout étonne un peu, mais on trouve dans le carnet d’Hélène Brion, cette note : « 10 novembre 1915. Chez Trotski [27 rue Oudry donc], j'en sors. »

Un Comité pour la reprise des relations internationales (CRRI) vient de se créer, qui réunit des socialistes et des syndicalistes CGT, les uns et les autres s’engageant à mener la bataille interne au sein de leurs organisations respectives pour la reprise des relations avec l’Internationale socialiste comme avec l’Internationale syndicale, contre l’Union sacrée, contre le vote des crédits de guerre et la participation gouvernementale, « en faveur d’une paix sans vainqueur ni vaincu, et de la réconciliation des peuples. » Un indic, rend compte ainsi de l’une des réunions du CRRI, qui se tiennent 33 rue de la Grange-aux-Belles : « Au cours de la réunion qui a eu lieu hier, la présence de 40 femmes environ a été constatée, dont la moitié appartient à la colonie russo-polonaise. Quelques isolées du groupe des femmes socialistes de Louise Saumoneau et du groupe des institutrices d’Hélène Brion, ainsi que des femmes de militants socialistes ou syndicalistes français, composaient l’autre moitié. »


Hélène Brion, institutrice à l’école de la rue de Candale, à Pantin, a été élue au comité confédéral de la fédération des instituteurs CGT dès 1912, et en est devenue la secrétaire générale par intérim après la mobilisation. La police l’a empêchée de se rendre à la conférence pacifiste de Zimmerwald ; elle a écrit à Merrheim, le secrétaire de la fédération des métaux, qui s’y rend : « Nous qui n’avons rien pu pour empêcher la guerre puisque nous ne possédons aucun droit civil ni politique, nous sommes de cœur avec vous pour en vouloir la fin. »

Hélène Brion ne pourra pas plus se rendre à la conférence de Kiental. Elle sera traînée devant un Conseil de guerre, au printemps 1918, pour propagande défaitiste. Elle y pointera haut et fort cette absurdité patriarcale : Je comparais ici même inculpée d’un délit politique : or, je suis dépouillée de tous les droits politiques. Elle écopera de 3 ans de prison avec sursis, et sera révoquée de l’Éducation nationale dont elle était déjà suspendue depuis l’été 1917.


Pour Louise Saumoneau, ce ne serait pas un évènement de rencontrer Trotsky parce qu’elle habite 6, rue Flatters (la rue qui suit la rue Broca en remontant le bd de Port-Royal, à 350 mètres de la cantine russe et de l’imprimerie l’Union), et que c’est dans son appartement de couturière qu’elle assure la permanence du Comité d’Action Féminine Socialiste pour la Paix contre le Chauvinisme qu’elle a créé, les jeudis et samedis, de 2 à 5 heures. Elle y donne aussi des cours de français pour étrangers, principalement à des réfugiés politiques russes. Louise Saumoneau avait fait imprimer, et diffusé, avec quelques camarades du Groupe des Femmes Socialistes (S.F.I.O.), en janvier 1915, l’appel aux femmes socialistes de tous les pays qu’avait lancé Clara Zetkin le mois précédent : « Femmes socialistes de tous les pays, nous ne sommes nullement responsables du malheur qui, comme un fauve, dévore les peuples. Ce n’est pas notre faute. En nous retirant les droits politiques, ne nous a-t-on pas retiré le moyen de décider de la Guerre et de la Paix ? Oui ! devant les champs dévastés, devant les villes et les campagnes en ruine, devant les hécatombes de corps mutilés nous pouvons décliner toute responsabilité de cette guerre. En restant fidèles à notre Idéal socialiste, n’avons-nous pas lutté de toute notre force pour la conservation de la paix ? »

Arrêtée le 2 octobre 1915 pour outrages à l’armée, incarcérée à la prison de Saint-Lazare, en haut de la rue du Fbg St-Denis, remise en liberté le 20 novembre, elle devient aussitôt secrétaire adjointe du CRRI.


Trotsky l’évoquera dans la lettre qu’il adresse à Jules Guesde, le fondateur du Parti ouvrier français (POF) devenu ministre d’Union sacrée, le 11 oct. 1916 : « Vous avez enfermé Louise Saumoneau dans une de vos prisons, mais avez-vous diminué pour cela le désespoir des femmes de ce pays ? Vous pouvez arrêter des centaines de Zimmerwaldiens après avoir chargé votre presse de les couvrir une fois de plus de calomnies policières, mais pouvez-vous rendre aux femmes leurs maris, aux mères leurs fils, aux enfants leurs pères, aux infirmes leur force et leur santé, au peuple trompé et saigné à blanc la confiance en ceux qui l'ont trompé ? »

Après l’interdiction de Nache Slovo, des policiers se sont installés dans une boutique vide du coin de la rue Oudry et du boulevard Saint-Marcel (auj. un café), d’où ils peuvent surveiller le domicile des Trotsky.

Puis arrive l’expulsion vers l’Espagne. Ma Vie : « Les deux inspecteurs de police m'attendaient chez moi, dans la petite rue Oudry [fin oct. 1916] : l'un de petite taille, presque vieux ; l'autre énorme, chauve, d'un noir de goudron, âgé d'environ quarante-cinq ans. Leurs vêtements de civils leur allaient mal. Lorsqu'ils avaient à répondre, ils portaient involontairement la main à une visière inexistante. Au moment où je fis mes adieux à mes amis et à ma famille, les policiers, par un surcroît de politesse, se dissimulèrent derrière la porte. En sortant, le plus âgé ôta plusieurs fois son chapeau :

-Excusez, madame...

Un des deux mouchards qui m'avaient infatigablement et rageusement filé au cours des deux derniers mois, attendait en bas, sur le trottoir. Cette fois, il arrangea lui-même, d'un geste amical, le plaid et ferma la portière de l'auto. Il avait l'air d'un chasseur qui livre le gibier à l'acheteur. Nous partîmes. »

en arrivant au coin du bd St-Marcel, on évoque, dans son prolongement, de l’autre côté du carrefour des Gobelins :

— 4. 28 boulevard Arago, de l’autre côté du carrefour des Gobelins, on trouve déjà avant la guerre de 1914, la coopérative “l’Espérance des 5e et 13e. C’est un lieu que fréquentent après la guerre, à la fois les adhérents de la LFADCIM (Ligue française pour l'accession aux droits de citoyen des indigènes de Madagascar), Jean Ralaimongo, Samuel Stéfany, qui avec l’aide de juristes antillais (dont Max Clainville-Bloncourt) se battent pour obtenir les droits de citoyenneté pour les anciens combattants malgaches de la Grande Guerre, et le Groupe des patriotes annamites, fondé le 18 juin 1819 par le futur Ho Chi Minh sur huit « Revendications  du Peuple  Annamite » très concrètes : « amnistie des prisonniers politiques indigènes, fin de  la justice d’exception, liberté de presse et d’opinion, liberté d’association et  de réunion, liberté d’enseignement, remplacement du régime des décrets par le régime des lois et instauration d’une délégation permanente d’indigènes élus  au Parlement  français. »

C’est à la coopérative l’Espérance, si l’on en croit un rapport de police, encore un, que se serait nouée, en février 1921, — entretemps Hô Chi Minh a adhéré au Parti communiste SFIC — une coopération entre les deux groupes qui donnera naissance, à l’automne, à l’Union intercoloniale, bientôt forte de 200 adhérents, bientôt financée par le Kominterm, et dont le premier numéro de son mensuel, Le Paria, sera tiré à 1 000 exemplaires le 22 avril 1922. Hô Chi Minh le rédige presque entièrement à lui tout seul, des articles jusqu’aux dessins caricaturaux.

en poursuivant le bd Arago, on croiserait, à notre gauche la cantine russe et l’on arriverait à


l’Imprimerie Union, 50 boulevard Arago
. Charles Rappoport habite à cette adresse dès 1899. L’imprimerie de l’Iskra, arrivée avec Lénine en décembre 1908, a imprimé 8, rue Antoine Chantin puis 110 av. d’Orléans (auj. du Gal Leclerc), toujours dans le 14e, Le Prolétaire, et Le Social-démocrate, (en russe). Aline, auquel on doit un Lénine à Paris (souvenirs inédits), 1929, en a pris la direction en 1911. Puis elle est passée au 50, bd Arago, dans la boutique sur rue et, au départ de Lénine, à l’été 1912, a été donnée aux deux typographes russes qui l’avaient suivi depuis Genève, Vladimir et Riskine.  Rappoport en devient le gérant. L’Union imprimera alors les 104 numéros de Golos jusqu’au 13 janvier 1915 ; Nache Slovo, enfin Natchalo.

En effet, écrit Marcel Martinet, « les socialistes russes réalisèrent ce miracle de publier à Paris, pendant la guerre, un quotidien socialiste contre la guerre, et ils le publièrent “jusqu’au bout”, se bornant à en changer le titre quand le gouvernement français décidait de l’interdire”. Golos avait été fondé par un ancien officier, Antonov-Ovseenko, qui tirait son journal à la main, dormant par terre dans l’imprimerie pour perdre moins de temps, le distribuant lui-même dans les kiosques, avant d’être enfin aidé par Manouilsky et la section russe des ouvriers typographes de l’Union du Livre. Martov, Trotsky, Lozovsky, Monatte, Rosmer, Souvarine participeront au titre. Antonov-Ovseenko, le « petit homme maigre » décrit par Natalia Sedova, sera le Foch de l’Armée rouge, prendra d’assaut le palais d’Hiver et fera prisonnier le gouvernement de Kérenski.

on suit le bd Saint-Marcel :

— 5. 35 boulevard Saint-Marcel, Maison de santé du gardien de la paix. En août 1927, pendant les manifestations en défense de Sacco et Vanzetti, « Paris ouvrier [a été] maître du pavé », comme l’a titré l’Humanité. « À plusieurs reprises, les manifestants ont été maîtres de la rue. La foule ouvrière en deuil a imposé silence à l’internationale de la noce », se rappellera Léon Moussinac dans le roman qu’il publie en 1935, Manifestation interdite (prix Renaudot, c’est dire le souvenir laissé). La Maison de santé du gardien de la paix a été une réponse à ces manifs. On laisse ici la parole au site de l’institution : « La situation des agents, transportés dans les hôpitaux parisiens, fut très critique pour ceux qui se trouvaient aux côtés de manifestants eux aussi hospitalisés. Exposés aux sarcasmes, insultes et menaces, ils vécurent ce séjour à l’hôpital avec difficulté, dans une atmosphère parfois insupportable. Face à cette situation grave, susceptible de se reproduire, le préfet de police de l’époque, Jean Chiappe, décida de créer une maison de santé pour les gardiens de la paix blessés en service commandé. »

En effet, Le Matin du 31 août 1927, — la plus grosse manif a été celle du 23, jour où Paris a appris l’exécution de Sacco et Vanzetti sur la chaise électrique — annonce que « M. Jean Chiappe, le préfet de police va pouvoir acheter des automobiles pour transporter rapidement les défenseurs de l’ordre », le préfet de la Seine l’y autorisant en procédure d’urgence bien que le conseil municipal ne soit pas en session ; et que « la souscription ouverte, grâce à l’initiative de Mme Jean Chiappe, en faveur d’une maison de traitement pour les gardiens de la paix, continue de recevoir les plus généreux subsides. » De nombreux galas, concerts, expositions, représentations théâtrales, seront organisés à son profit, et se poursuivront annuellement après son inauguration du 5/10/1929 ; on y verra Marlène Dietrich, la reine de Hollande, etc.

Alexandre Stavisky, l’escroc du siècle, s’est suicidé (de 2 balles dans la tête, un exploit !), le 7 janvier 1934, l’affaire a fait tomber le gouvernement. Le préfet de police dément aussitôt que Stavisky ait été un généreux donateur de la maison de santé comme le bruit en court. Il dément aussi avoir fait preuve de négligence dans le traitement de l’affaire. Daladier, nouveau président du conseil, se voit tout de même contraint de lui proposer une mutation dorée : la résidence générale du Maroc. Chiappe refuse avec morgue, répond à son interlocuteur que, s’il persiste, il le « trouvera dans la rue ». Mme et lui claquent donc la porte de la PP le 5 février.

Trois ministres et le préfet de la Seine démissionnent en solidarité avec lui, les ligues appellent à défiler le 6 ; dans la nuit, le directeur de la police municipale entre pour une appendicite « diplomatique »... à la maison de santé des gardiens de la paix, laissant sa police livrée à ses penchants, le nouveau préfet étant sans expérience. Il y aura 14 morts le lendemain, 31 au total si on leur ajoute celles des 7, 9 et 12 février, soit le bilan le plus meurtrier de la IIIème République et du XXème siècle — compte non tenu, bien sûr du 17 octobre 1961, l’ordre de grandeur du nombre de victimes n’étant jamais le même quand il s’agit de racisés.

À la démission de son mari, Mme Chiappe a déclaré qu’elle n’abandonnait évidemment pas sa Maison. Le 9 février, elle s’y est fait photographier « auprès de ses blessés ».

— 6. 21 boulevard Saint-Marcel, Institut de Paléontologie Humaine. Les travaux en commencent en 1912 sur l’ancien marché aux chevaux ; il est inauguré en 1920. La frise de Constant Roux ne montre guère d’hommes préhistoriques qu’à la porte d’entrée, en l’occurrence des Cro-Magnon peignant les parois des grottes. Sinon, sont représentées des ethnies de l’époque moderne : Fuégiens de la Terre de feu cuisant du poisson, aborigènes d’Australie réparant une embarcation, Inuits découpant un caribou, ou Peaux-Rouges à la chasse aux bisons camouflés par des peaux de loups, tels que les a peints l’Américain George Catlin en 1832.

— 7. « Arrivé à Paris, venant de Genève, dans la soirée du 3 décembre 1908, en compagnie de sa femme et de Zinoviev, Lénine descendit à l’hôtel des Gobelins, 24, boulevard Saint-Marcel où habitait sa sœur cadette Marie, venue faire ses études à Paris. Sa première question fut : “Est-ce que Kamenev a trouvé quelque chose pour l’imprimerie ?” [les voyageurs transportaient avec eux le matériel d’impression de l’Iskra.] En apprenant que rien n’avait été fait, il se borna à remarquer : “C’était à prévoir…”. Le lendemain matin, les deux typos russes qui les accompagnaient [Riskine et Vladimir], se mirent à la recherche d’un local quelconque. On trouva [8] rue Antoine-Chantin, à quelque cent mètres de l’église Saint-Pierre de Montrouge, une sombre boutique sans gaz ni électricité qui fut louée sur-le-champ » Walter, Gérard, Lénine, Albin Michel.

Kamenev, beau-frère de Trotsky, membre du comité central du POSDR pour la tendance bolchévique, était à Paris avant les autres, mais le « vieux parisien » ne trouvera pas plus le second local, mieux adapté, de l’imprimerie, qu’il n’avait trouvé le premier.

Après quelques jours, autour du 18 décembre, les Lénine quittaient l’hôtel des Gobelins pour un bel immeuble de 1893, toujours debout, et doté, lui, d’une plaque, au deuxième étage du 24 rue Beaunier, de l’autre côté de l’av. du Gal Leclerc. C'était un grand appartement : trois chambres dont une fut réservée à la mère de Kroupskaïa et une autre à la sœur, Marie, qui quitta elle aussi l'hôtel des Gobelins.

prendre rue Panhard et rue des Wallons, entrer dans la Pitié, rejoindre le parc de la Hauteur de la Salpêtrière jusqu’au panneau indiquant :

— 8. Square Maurice Prost, membre du personnel ouvrier de l’A.P., mort en déportation en Allemagne en 1944.

 Maurice Prost est né le 17 juin 1891 à Charenton-le-Pont (Seine) d’un père mécanicien. À son incorporation, le 1er oct. 1913, chauffeur de machine à vapeur à l’Assistance publique, il réside au 37 rue du Château des Rentiers, 13e, avec sa mère déjà veuve. Il sera fait prisonnier le 7 août 1914 et passera la guerre en captivité. Rapatrié le 23 déc. 1918, il n’est démobilisé que le 19 août 1919 et se marie le 29 oct. avec Marie Dufour, “papetier”, demeurant 65 rue Vergniaud, 13e. Au mariage de son fils, la mère de Maurice Prost, sans profession à sa naissance, est maintenant mécanicienne ; la tante paternelle, Reine Prost, qui habite elle aussi rue du Château des Rentiers, est cartonnière. Le couple déménage à Aulnay-sous-Bois, 158 av. de Nonneville, le 30 mai 1926. Militant communiste, Maurice Prost est candidat aux élections municipales de 1929 et 1932 ; il est élu en mai 1935 où le PC enlève la mairie à la SFIO, et réélu en 1936, l’élection de l’année précédente ayant été annulée. Déchu en 1939, interné à Aincourt en octobre 1940, Maurice Prost fait partie des militants mis en juin 1941 à la disposition des occupants. 

Pour les Amis de la Fondation pour la Mémoire de la Déportation, il est déporté à Sachsenhausen les 23/24 janvier 1943 (à 53 ans), par le Convoi FMD I.74 partant de Compiègne ; à son arrivée, le 25 janvier, lui est attribué le matricule 59 067. Après sa période de quarantaine il est affecté au Kommando Kinker, puis au Kommando Heinkel. Il y décède un an plus tard comme en atteste l’arrêté « du 10 décembre 1997 portant apposition de la mention “Mort en déportation” sur les actes et jugements déclaratifs de décès (JORF n° 91 du 18 avril 1998) », qui dit « Prost (Maurice), né le 17 juin 1891 à Charenton-le-Pont (Seine), décédé courant janvier 1944 à Oranienburg (Allemagne). »

L’Association Française Buchenwald, Dora et kommandos indique au contraire que « le 6 février 1945, Maurice Prost a été transféré à Buchenwald, où il a reçu un nouveau matricule, le 28 195, et intègré le Block 56 du Petit camp. Il est libéré le 11 avril 1945. »

Maitron reprend les mêmes informations (arrivée à Buchenwald le 6 février 1945, matricule 28 195) mais s’arrête là sans parler de libération.

Une plaque commémorative est apposée sur le mur Est du bâtiment de la Force, qui fait de l’espace à ses pieds une Place Camatte - Zaydolf.

— 9. Louis Camatte, Né le 21 septembre 1903 à Paris (IIIe arr.), ce titulaire du certificat d’études primaires, garçon de salle à la Salpêtrière, adhéra au Parti communiste en 1936, milita à la cellule de l’hôpital de la Salpêtrière et eut des responsabilités à la CGT. Démobilisé en octobre 1940, il entra aux FTP en juillet 1942 ; il fut arrêté le 14 octobre de la même année, jugé et condamné à mort pour « actes de franc-tireur » par le tribunal du Gross Paris le 4 février 1943. Il est fusillé à pas tout à fait 40 ans, le 15 février 1943, au Mont-Valérien avec les quatre camarades avec lesquels il avait été arrêté. Maitron

Alje Zajdorf, né le 12 mars 1914 à Kalisz (Pologne), étudia la médecine à la faculté de Genève. Il s’engagea dans les Brigades internationales de l’armée républicaine espagnole, affecté à la Centrale sanitaire internationale (CSI) comme médecin capitaine. Pendant la guerre, interne (élève adjoint en second) à l’hôpital de la Pitié-Salpêtrière, il organisa la diffusion de la propagande communiste clandestine parmi le personnel de l’AP-HP. « Militant communiste convaincu. Il était le principal animateur du groupe communiste de la Salpêtrière et assurait la liaison entre ce groupe et le centre régional » selon Louis Sadosky inspecteur principal de la 3ème section des RG. Maitron

contourner la Force par la rue des Archers, remonter la rue Félix jusqu’à la plaque à gauche du porche du bâtiment Montyon :

— 10. Le 1er empire colonial français. Colbert avait tiré de l’enclos de la Salpêtrière les futures épouses et mères de colons qu’il destinait au Québec : sur 770 de ces « filles du Roy », ainsi qu’on les appelle, déportées de France entre 1663 et 1673, dont 327 de Paris et de sa région, 240 l’ont été depuis la Salpêtrière, parmi lesquelles 14 des quartiers de St-Médard et St-Marceau. Une plaque rappelle ces évènements dans la cour Sainte-Claire. Après avoir chanté le Veni Creator pour attirer sur leur long périple la bénédiction du ciel, elles rejoignaient à pied un foncet (un grand bateau de rivière) qui les débarquait à Rouen, d’où elles remontaient par voie terrestre jusqu’à Dieppe (une autre plaque le rappelle là-bas), avant de s’embarquer sur l’océan. Beaucoup n’avaient pas vingt ans. Elles n’étaient pas bannies de France ; sur 850 parties, une trentaine, encore célibataires, sont revenues rapidement, une cinquantaine plus tardivement, avec ou sans leur mari ; restèrent les 770 mentionnées ci-dessus. Le répertoire d’Yves Landry montre qu’il y a chez elles un espacement des naissances en fonction du calendrier agricole dès les secondes conceptions, ce qui paraît témoigner d'une connaissance et d'une mise en pratique de méthodes de contrôle des naissances.

Cinquante ans plus tard, en 1719 et 1720, ce sont des femmes enchaînées, tirées de la prison de la Force, construite en 1684 avec son quartier dit du « Commun » destiné au tout venant des criminelles, voleuses, débauchées et libertines, gibier des archers, et sa « Grande Force », réservée sur lettres de cachet à quelques prisonnières de marque. Ces femmes, qu’on marie parfois avant leur départ à des prisonniers de Bicêtre, seront déportées avec d’autres laissées célibataires pour être appariées aux quelque 7 000 colons que Law — contrôleur général des Finances du royaume de France, à la tête de la compagnie du Mississippi — a réussi à y faire partir, dont 200 travailleurs et mécaniciens, outre 500 esclaves de Saint-Domingue, pour les mines de plomb du sud du Missouri et la Louisiane française, qui s’étendait alors jusqu’aux Grands Lacs en passant par le pays des Illinois.

quitter la Pitié-Salpêtrière, descendre le bd de l’Hôpital jusqu’à la porte désormais réservée au personnel dans le square Marie Curie :

— 11. Ces déportations servirent de thème au roman de l’Abbé Prévost (qui fut aumônier à la Salpêtrière, l’un des vingt-trois aumôniers desservant l’Hôpital général, alors qu’il était aumônier du prince de Conti) : Manon Lescaut, 1731. Manon s'étant évadée de la Force, déguisée en homme, se jeta dans le carrosse de des Grieux « un peu au-dessous de la porte de l'Hôpital ». C’était une porte précédant celle-ci (classée), qui est de 1756.

Ulysse Trélat, élève d’Esquirol, médecin des quartiers d'aliénés des hospices depuis 1840 ; élu à la Constituante le 23 avril 1848, nommé ministre des Travaux Publics le 12 mai dans la Commission exécutive qui remplace le gouvernement provisoire, en en excluant Louis Blanc et Albert, ouvrier. Trélat a été nommé maire du 12ème arrondissement ancien (le Vème actuel + le faubourg Saint-Marcel du XIIIème), le 25 juin, en remplacement de Pinel-Grandchamp, autre élève d’Esquirol mais passé à la chirurgie, destitué pour attitude ambiguë face aux barricades de Juin et condamné à 1 an de prison.

Le 2nd empire colonial français. Le 23 septembre 1848, Trélat est nommé président de la Commission de colonisation de l'Algérie, composée de trois députés, et des maires des VIIème, VIIIème et IXème arrondissements anciens.  Le 19 septembre 1848, l'Assemblée Constituante a voté un décret ouvrant « au ministère de la Guerre un crédit de 50 millions de francs pour l'établissement de 42 colonies agricoles dans les provinces d'Algérie ». Douze mille colons, installés aux frais de l'État, recevraient en plus d'une concession de terre de 2 à 10 ha selon l'importance de leur famille, une maison, des instruments, du bétail, des semences et des rations journalières de vivres pendant trois ans. L'Algérie ne comptait alors qu'une cinquantaine de villages de colonisation peuplés d'environ vingt mille colons ruraux. « Ces dernières fonctions intéressèrent vivement Trélat ; il avait foi dans l'avenir de ces nouvelles conquêtes et poussait les jeunes à y prendre des lots de colonisation : à ces futurs pionniers, il avait le don d'adresser, au moment émouvant du départ, des paroles d'encouragement et de confiance, qui leur allaient droit au cœur. »

Dès le 8 octobre 1848, un premier convoi de colons part du quai de Bercy avec 800 personnes : les péniches, ornées de bannières portant les noms des villages à créer là-bas, sont halées sur la Seine jusqu’à Moret sur Loing, puis par le canal du Loing, celui de Briare, le canal latéral à la Loire et canal du Centre atteindront Chalon-sur-Saône. C’est en bateaux à vapeur qu’ils descendront la Saône et le Rhône jusqu’à Arles, d’où le chemin de fer les mènera à Marseille. Il y aura17 convois, jusqu’en mars 1849, qui transborderont finalement non pas 12 000 mais 14 000 colons admis pour plus de 16 000 candidatures. De notre XIIème, classé quatrième pourvoyeur de colons parisiens, partiront 1 221 personnes, ou 381 familles, soit 11 à 12 % du total. Les ouvriers, au premier rang desquels figurent les menuisiers-ébénistes (15,3 %), devant les métallos (11 %), représentent 61,30 % des partants. 21,5% d’entre eux seulement sont nés dans le département de la Seine.

traverser le bd

— 12. 8 bd de l’hôpital, Passage Maurel (initiales P.M. de part et d’autre du porche) menant rue Buffon ; l’Escargot d’or, dont on voit encore le nom sur la façade, remonte au moins aux années 1930. Dans ces années-là, le restaurant Cancès, dans le passage, est l’endroit où l’Humanité convoque les employés CGTU du groupe sud-ouest des PTT). Pierre Fort, cuisinier à l’hôpital de la Pitié, soupçonné de distribuer des tracts du Parti communiste, habite cette adresse. Alje Zajdorf est arrêté chez lui le 26 février 1941. Condamné à six mois de prison pour infraction au décret-loi du 26 septembre 1939 qui a dissout toutes les organisations communistes, Alje Zajdorf est d’abord incarcéré à la prison de Fresnes, transféré à la Santé le 12 novembre 1941, puis au camp de Drancy la veille de son exécution. À 27 ans, il est fusillé au Mont-Valérien le 15 décembre 1941 en représailles aux attentats du 28 novembre et du 7 décembre 1941 à Paris et en région parisienne.

— 13. Le premier embarcadère du chemin de fer d’Orléans se situait à droite de l’actuelle allée de la cour d’arrivée, qui correspond grossièrement à l’ancienne rue de la Gare. Il est mis en service le 20 septembre 1840 (six ans avant l’embarcadère du Nord), pour le tronçon Paris-Corbeil ; la ligne n’atteindra Orléans qu’en mai 1843. Les bureaux y font face aux premières maisons du bd de l’Hôpital.

En 1838, le polytechnicien Georges-Luc Clarke avait acheté en Angleterre à George Stephenson, créateur de la traction à vapeur sur voie ferrée, quinze locomotives, ainsi que des machines-outils destinées à l’atelier de réparations du chemin de fer d’Orléans à naître. (Le rapport qu’il publia sur sa mission en Angleterre et en Belgique, plein de détails sur le fonctionnement des chemins de fer de ces deux pays est toujours disponible en librairie.)

Georges-Luc Clarke sera ingénieur en chef du matériel de la compagnie d’Orléans à la création de celle-ci. Le 4 avril 1848, le chemin de fer d’Orléans, ligne stratégique dont l’embranchement de Corbeil approvisionne Paris en farine — les Grands Moulins de Corbeil restent encore auj. les premiers de France — est mis sous séquestre. Et Sauvage, l’administrateur du séquestre, qui veut en finir avec cette « corporation isolée et exclusive » que sont les mécaniciens conducteurs, regroupe traction et matériel (les ateliers de fabrication et d’entretien des machines) en une entité unique qu’il confie à Georges-Luc Clarke.

Presse de l’époque : « Le 25 juin 1848, vers quatre heures de l’après-midi, M. Clarke était debout à la fenêtre de son cabinet du 1er étage, situé sur le devant des bureaux de l'administration du chemin de fer, au boulevard de l'Hôpital. Il avait demandé qu’on lui envoyât des troupes pour empêcher l’enlèvement des rails. Inquiet de ne pas voir les troupes arriver, voulant s’assurer des dispositions des insurgés qui s’approchaient du chemin de fer, il était monté au premier étage d’où il examinait les allures des factieux. Une balle partie des maisons vis-à-vis, où plutôt du Jardin-des-Plantes même, l’atteignit en pleine poitrine. »

retraverser, contourner la gare jusqu’au portail du bâtiment de l’administration, 1 place Valhubert :

— 14. C’est à la gare d’Ivry, (de l’autre côté de l’actuel bd Vincent Auriol) que les hommes d'équipe et de journée débutent la grève dans les tout premiers jours de mars 1848, sur, comme l’écrit l’administration, à la fois des « questions de salaires et d'intervention directe dans la conduite du service » : 4 Francs par jour au lieu de 3,50 F ; la journée de 12 heures et non plus de 15 à 16 heures comme c’était trop souvent le cas pour les hommes de nuit ; enfin que le nommé Sarrazin, premier chef d'équipe, soit renvoyé immédiatement de la gare.

Ils exigent une réponse pour le 6 mars au plus tard. La direction accorde le passage à 3 équipes de 12 heures repas compris, soit l’application du décret pris par le gouvernement provisoire le 2 mars sur la journée de 10 heures effectives pour l’agglomération parisienne. Concernant les salaires, la direction répond qu’ils sont identiques à ceux du Nord et du Rouen, tout en reconnaissant que « sur ces deux chemins le service des hommes est beaucoup moins pénible, les gares étant d'une étendue suffisante et d'une disposition convenable pour que la presque totalité des travaux se fasse à couvert ». Enfin elle refuse catégoriquement le renvoi de Sarrazin — peine perdue, quelque temps plus tard, il sera « violemment expulsé par ses subordonnés. »

Dès les premiers jour de la révolution, les mécaniciens-conducteurs, l’aristocratie ouvrière (ils sont payés le double des chauffeurs, eux-mêmes payés 43% de plus que les ouvriers des ateliers d’entretien-réparation), se sont regroupés en une « Société fraternelle des chemins de fer français » particulièrement élitiste, qui n'admet en son sein que les mécaniciens brevetés, en en excluant aussi bien les élèves-mécaniciens que les chauffeurs. Ils envoient des émissaires aux chemins de fer de Rouen et du Nord pour les associer à la coalition mais sur une revendication catégorielle : des conditions de travail et de salaire identiques à celle des mécaniciens anglais employés en France. Les ouvriers des ateliers de réparation et d’entretien, eux, cherchent à étendre la coalition au-delà du chemin de fer, aux ateliers de construction mécanique parisiens. Des conducteurs de locomotives, il n’y en a que dans les chemins de fer, des mécaniciens tout court, il y en a ailleurs et l’unité peut se faire d’autant mieux que les grandes entreprises de construction mécaniques, fournisseurs des compagnies ferroviaires, sont en relations constantes avec leurs ateliers. Finalement, les ouvriers des ateliers de réparation en grève, iront, accompagnés des délégués des principaux ateliers de construction mécanique de Paris, réclamer l'abolition du marchandage et la réduction de la durée du travail à neuf heures, soit une de moins que ce que venait de fixer le décret gouvernemental du 2 mars : trois jours avant la fin de leur ultimatum, fixée au 10 mars, les trois délégués des ouvriers mécaniciens au Luxembourg, Jean-Pierre Drevet (travaillant chez Ch. Derosne & Cail), Thomas Colin (de chez Gouin) et Louis Lavoye, (qui travaille aux ateliers d’Ivry du Paris-Orléans et habite rue du Chevaleret), signaient avec les patrons de l’Orléans et du Nord, au Vauxhall de la rue de la Douane (aujourd’hui Léon-Jouhaux), la journée de 9 heures. Sur cette durée, une seule coupure de repas suffit, jugent-ils, ce qui ramène le temps de présence sur le lieu de travail à 10 heures.

Il y a une sociabilité cheminote qui n’est pas limitée au lieu de résidence ou de travail mais diffuse, spécialement pour les mécaniciens conducteurs, tout au long de la ligne. On peut voir, par exemple, que le 7 mars, le jour de la signature de l’accord sur la journée de 9 heures, un nommé Charles Frédéric Ferrand, mécanicien de 28 ans à l’Orléans, domicilié 8 rue du Chevaleret à Paris, est le témoin de mariage d’un mécanicien du dépôt d’Étampes aux côtés de Jean-Jacques Witzig, second témoin, qui lui travaille et habite à Étampes.

Le 28 mars 1848, les mécaniciens-conducteurs et les chauffeurs obtiennent tout de même, outre des augmentations de 9 à 12%, l’institution d’un conseil de discipline paritaire, des temps de repos compensatoires, et le « droit d'élire (leurs) chefs immédiats tels que chef et sous-chef de dépôt ». Le mécanicien Witzig, communiste icarien, entré en fonction à la compagnie au 15 janvier 1845, est aussitôt élu par ses camarades chef du dépôt d’Étampes, poste qui lui donne le pouvoir de délivrer des laissez-passer pour Paris aux mécaniciens-conducteurs.

Au début de mai, les ouvriers des ateliers de construction des wagons et machines locomotives de la gare d'Ivry réussiront de surcroît à entraîner les mécaniciens-conducteurs de la compagnie pour revendiquer maintenant un franc d'augmentation/jour pour tous sans distinction d'état ni de salaire ; ce qui correspond pour eux à une augmentation moyenne de 25 %, qu’ils obtiennent rapidement, les charpentiers exceptés. Dès le 6 mai, Charles Marche — le personnage principal de Du drapeau rouge à la tunique bleue — et ses camarades du chemin de fer du Nord vont exiger, en faisant référence à la Compagnie d’Orléans, les 1 franc par jour, et une participation aux bénéfices provenant des travaux de construction et réparation du matériel pour tous les employés, ouvriers et aides.

Quand la Société fraternelle des chemins de fer français annonce pour le 3 juin, une grève générale sur tous les chemins de fer si le renvoi des mécaniciens anglais du chemin de fer de Rouen n’est pas immédiatement prononcé, le nouveau ministre des Travaux publics, Ulysse Trélat, prend les devants et arrête qu'« aucun mécanicien ou chauffeur ne pourra quitter le service du chemin de fer auquel il est attaché sans prévenir l'administration au moins un mois à l'avance ». Chacun doit signer « dans le délai de trois jours », « un engagement écrit » par lequel il « déclare se soumettre à l'exécution pleine et entière de tous les ordres de service », et déposer en garantie de cet engagement une caution égale au montant d'un mois de salaire. Les autorités locales, la Garde nationale, la gendarmerie et la force armée, requis d'intervenir partout où de besoin, en seront une seconde caution.

Le 28 juin, Ulysse Trélat, qui perd le portefeuille des Travaux publics dans le nouveau gouvernement Cavaignac, a le temps de signer avant son départ, à la suite des journées insurrectionnelles des 23-26 juin, le licenciement de l’ensemble du personnel des gares et ateliers d’Ivry et de Paris, et de tous les conducteurs et chauffeurs des deux compagnies associées, celle d’Orléans et celle du Centre.

 


— 15. on poursuit jusqu’au monument en hommage aux brigades internationales, cour du départ : L’Apporteur d’espoir, de Denis Monfleur.

Les premiers départs « officieux » ont lieu d’ici en octobre 1936, voir à ce propos le témoignage de Lise London, dans Le printemps des Camarades, Le Seuil, 1996 : « Il fait nuit noire lorsque nous arrivons à la gare d’Austerlitz. Le hall, les quais éclairés sont bondés. Il y a là plus de 2 000 volontaires en partance, les membres des familles, les amis, les délégués du PCF et des organisations antifascistes (…) Nous nous dirigeons vers le stand d’accueil signalé par une banderole HONNEUR AUX COMBATTANTS DE LA LIBERTE flanquée de deux drapeaux, l’un rouge et l’autre tricolore. Un groupe de responsables du parti, des collaborateurs de Maurice Tréand, entourent Maurice Thorez et Victor Michaut, qui tous deux ont un frère volontaire dans ce convoi. »

Puis viendra le temps des retours : Le convoi du dimanche 13 novembre 1938, composé de volontaires de la Seine, avec à leur tête André Marty, donnera lieu à une imposante manifestation. Transportés dans des « wagons de bois », sans communication entre eux, ils n’arriveront pas dans le hall de la gare centrale mais dans celui de la rue Sauvage (disparue sous l’actuelle BnF). Là, les attendent diverses personnalités, dont Maurice Thorez, et une foule de Parisiens. Ils défileront de la gare d’Austerlitz à la Maison des Métallos (aujourd’hui Rue Jean-Pierre Timbaud). (Voir le site des Amis des Combattants en Espagne Républicaine (ACER))

on traverse la gare

— 16. Aux alentours du 15 août 1941, soit moins d’une semaine avant l’attentat contre un soldat allemand à la station Barbès, une bande de jeunes gens et deux jeunes filles des JC, sac au dos, en short, prennent le train pour Lardy, à côté d’Étampes, avec Frédo, futur colonel Fabien. Ils ont excursionné un autre dimanche dans le Vexin, un autre dans le Hurepoix. On part pour une marche de nuit, un simulacre d’attaque de poste allemand avec repli à la boussole puis, dans la matinée, initiation au lancement de grenades avec des pierres, lecture de carte, exercices physiques.

on ressort cour de l’Arrivée

— 17. Plaque aux déportés : François Mauriac écrira dans Le Cahier noir, qu’il publie en 1943 aux éditions de Minuit sous pseudonyme : « A quel autre moment de l'histoire les bagnes se sont-ils refermés sur plus d'innocents ? A quelle autre époque les enfants furent-ils arrachés à leur mère, entassés dans des wagons à bestiaux, tels que je les ai vus, par un sobre matin, à la gare d'Austerlitz ? ». Ces enfants et ces wagons, François Mauriac ne les a pourtant vus que dans le récit bouleversé de sa femme, complété peut-être, plus tard, par les mots de son fils Claude.

Ces mots, Claude Mauriac, qui accompagnait à la gare sa mère allant rejoindre son mari déjà à Malagar, les a notés dans son journal à la date du 20 juillet : « Un long train de marchandises, cerné par des forces policières imposantes, avec de pâles visages d'enfants pressés aux étroites ouvertures des wagons à bestiaux. Voilà ce que j'ai vu, hier matin, à la gare d'Austerlitz où j'avais été conduire maman à son train. […] Maman est bouleversée par ce spectacle. Notre séparation en fut attristée. Toute la matinée j'ai gardé la hantise de cette vision déshonorante : un convoi de gosses juifs, mené vers quel bagne ? Et les mères ? Où étaient les mères ? On ne peut imaginer l'étendue des souffrances ainsi engagées ». Mauriac, Claude, Les espaces imaginaires. Le temps immobile, 2, Paris, Grasset, 1975.

on retraverse le bd, on suit la rue Buffon jusqu’au n° 25 :

— 19. L’Institut pour l’étude du fascisme (INFA), est fondé en décembre 1933 sur l’ordre du Komintern par l’entremise de la Ligue internationale des libres penseurs. « Centre de résistance idéologique », il se donne pour but de constituer une bibliothèque rassemblant l’ensemble de la littérature sur le fascisme ; de recueillir des archives sur les mouvements fascistes français et étrangers ; enfin de produire et diffuser des analyses sur ces mouvements. À son Comité de patronage, Paul Langevin, Lucien Lévy-Bruhl, Marcel Prenant, Henri Wallon, Francis Jourdain et l’avocat Marcel Willard. Il s’installe dans un 5 pièces au 22, rue des Fossés-Saint-Bernard où il sera toujours à l’hiver 1934. Début février 1935, il déménage pour un 4 pièces du 25, rue Buffon. À sa tête, le peintre et critique d’art serbe Oto Bihalji, qui signera ses articles Pierre Merin, et les futurs écrivains Arthur Koestler et Manès Sperber. C’est par leurs mémoires, Hiéroglyphes pour le premier, Au-delà de l’oubli pour le second, que l’on connaît la vie quotidienne de l’Institut.

Bulletin n°1, mars 1934, Sommaire : La loi sur l’organisation du travail national. / Documents sur le conflit religieux en Allemagne. / Fascisme en Angleterre. / Fascisme au Japon. / La réforme de la Constitution polonaise. / La stérilisation et la castration en Allemagne. / Bibliographie.

Bulletin n°2 : L’éducation fasciste. / Le fascisme et les questions économiques. / Les problèmes de race du national-socialisme. / Les succès de la révolution nationale-socialiste. / La fascisation des pays baltes. / Le droit national socialiste.

Suivra un bulletin double, n°3-4, à l’été. À la fin de chaque article, une bibliographie sur le sujet, à quoi s’ajoute, à la fin du volume, une biblio générale.

Livre : L'Allemagne, champ de manœuvre, S. Erckner, pseudonyme d’un « Ancien officier de l'état-major allemand » ; présenté par les professeurs Paul Langevin, Lucien Lévy-Bruhl, préface de Marcel Prenant, adapté de l'allemand par Léon Limon ; Institut pour l'étude du fascisme (INFA), 1934. « ... A côté des usines de production de matériel de guerre, les généraux d'état-major ont fait bâtir d'autres usines modernes où l'on fabrique l'idéologie guerrière : les fabriques d'illusions de la haine nationaliste, des appareils publicitaires du fanatisme racial, de la machinerie de propagande pour la production en série de soldats inconnus prêts à mourir sur le “champ d'honneur” ».

Le texte de Walter Benjamin « l’Auteur en tant que producteur » a été préparé pour l’INFA et y a peut-être été lu le 27 avril 1934, donc au 22, rue des Fossés-Saint-Bernard : « la distinction entre auteur et public, maintenue conventionnellement par la presse bourgeoise, commence à s’effacer dans la presse soviétique. Là, le lecteur est à tout moment disposé à devenir un scripteur, à savoir un descripteur ou encore un prescripteur ».

L’INFA organisa, du 9 mars au 7 avril 1935, à la galerie La Boétie (au n° 83 de la rue) l’Exposition internationale sur le fascisme, patronnée par André Malraux, Bernard Lecache, Paul Signac, Victor Margueritte, Andrée Viollis, le docteur Dalsace. Une exposition, qui, selon les rapports de police, eut un succès restreint. Le travail de l’Institut cesse quelques mois plus tard, une reprise en mains stalinienne (“Peter”- Oto Bihalji étant remplacé à sa tête) entraînant le départ de Koestler et Sperber.

on entre au jardin des Plantes par la porte presque en face

— 19. Une illustration de ce qu’a été la colonisation de l’Algérie, illustration au sens littéral du terme puisqu’elle nous vient d’un peintre : en 1845, Horace Vernet, peintre, entre beaucoup d’autres tableaux d’histoire coloniale, de La Prise de la smalah d’Abdelkader, (5 m x 21,40 m !), offre au Muséum d’histoire Naturelle devant lequel nous nous trouvons, une tête d’Arabe. Pas un portrait, pas une tête peinte, non, une vraie tête coupée, momifiée. On ne sait si ce résultat de décapitation est toujours présent dans ces murs, mais quatre daguerréotypes rappellent ce « cadeau » au musée du quai Branly, qui sont légendés Tête d’Arabe, donnée par Horace Vernet au Muséum d’histoire Naturelle.

Sans doute, Vernet l’a-t-il rapportée de son voyage du mois d’avril précédent, qui s’était terminé par l’apothéose que lui avait offerte le colonel Montagnac, celui qui confiait à une lettre : « Pour chasser les idées noires qui m’assiègent quelquefois, je fais couper des têtes, pas des têtes d’artichauts, mais bien des têtes d’hommes. », une phrase que se rappellera Aimé Césaire dans son Discours sur le colonialisme, 1950. Mais Vernet, pour recueillir pareil trophée, n’avait que l’embarras du choiux, il était aussi un grand ami du général Joseph Vantini, dit Yusuf, qu’il qualifiait lui-même, avec un brin d’admiration, de « terrible coupeur de têtes ». En octobre 1836, le Moniteur algérien avait rapporté ainsi un engagement entre Vantini/Yusuf et Ahmad Bey : « Vingt têtes furent renvoyées ici [à Bône] ; 68 furent comptées au bout des baïonnettes au retour au camp. C’est une très belle affaire et un bon début » pour une attaque française sur Constantine. Yusuf allait être bientôt nommé gouverneur de la province.

Vernet était raciste en peinture, sa Prise de la smalah d’Abdelkader l’est à l’égard des arabes comme des juifs, mais il était aussi adepte de la phrénologie : il avait fait prendre un moulage de son crâne à lui pour le musée de la Société phrénologique de Paris. Avec son cadeau au Muséum, il faisait œuvre scientifique !  

Théophile Gautier décrivait ainsi la Prise de la smalah : « Plusieurs de ces figures sont évidemment tracées avec une intention grotesque, enlaidies ou grimaçantes à dessein ; La peur est exprimée sur leurs traits d’une façon qui frise la charge ; – Nous avons vaincu les Arabes, – c’est glorieux pour nous, – mais en fait de beauté, de tournure et de caractère, nous sommes beaucoup au-dessous d’eux. (…) De si beaux ennemis doivent être peints avec gravité et respect. — Il n’y a rien de gai d’ailleurs dans cette irruption soudaine et violente d’un escadron de cavalerie au milieu d’un camp rempli de femmes, d’enfants et de vieillards ! »

on prend la rue Geoffroy St-Hilaire jusqu’à la placette Abdelkader, ainsi nommée depuis 2006

— 20. La révolution de 1830 (27, 28 et 29 juillet) est quasi concomitante de la prise d’Alger (5 juillet) ; la révolution de 1848 (23, 24 et 25 juillet) l’est presque de la capitulation de l’émir Abdelkader 23 décembre 1847). L’émir se sera donc battu contre la pénétration française durant tout le règne de Louis-Philippe, et si ni l’une ni l’autre de ces deux révolutions ne s’est faite en soutien de l’Algérie, c’est la République qui, au contraire, va l’annexer et lancer la colonisation de peuplement.

Homme de foi et de culture, élu émir à 25 ans, à la fin de 1832, Abdelkader va réussir à contenir la pénétration française dans l’ouest de l’Algérie à l’exception des villes côtières, à la tenir hors de l’intérieur, soit des 2/3 du pays, ce que lui reconnaît un traité de 1834, renouvelé en 1837. Puis la France trahit sa signature, mène la politique de la terre brûlée que l’on sait, avec ses enfumades.

Contraint de capituler par des défections dans ses troupes, Abdelkader se rend, le 23 décembre 1847, au général Lamoricière en échange d'un sauf-conduit pour Alexandrie ou Acre, le tout officialisé par le gouverneur général, duc d'Aumale, fils du roi Louis-Philippe, auquel Abdelkader remet symboliquement son cheval de bataille. Le pouvoir royal trahit une nouvelle fois sa parole, et le bateau qui transporte Abdelkader et ses proches — presque une centaine — met le cap sur Toulon et le fort Lamalgue, où les Algériens sont placés en détention. La nouvelle république les y maintient, elle qui (ré)abolit l’esclavage, avant de les faire transférer au château de Pau, puis à celui d'Amboise en novembre 1848.

La République, proclamée le 25 février, assure dès les premiers jours de mars que : « Colons de l’Algérie, la République défendra l'Algérie comme le sol même de la France. Vos intérêts matériels et moraux seront étudiés et satisfaits. L'assimilation progressive des institutions algériennes à celles de la métropole est dans la pensée du gouvernement provisoire ; elle sera l'objet des plus sérieuses délibérations de l'Assemblée nationale. »

Le 9 décembre 1848, l’Algérie est annexée : « La division actuelle de l'Algérie en trois provinces est maintenue. Chaque province sera divisée en territoire civil et en territoire militaire. Le territoire civil de chaque province formera un département, ceux d’Oran, d’Alger et de Constantine. » Comme on avait, désormais, lancé une colonisation de peuplement, on ne pouvait laisser des Français sous administration militaire. 

on poursuit pour l’enseigne, puis l'ancien pavillon de police de ce marché aux chevaux que Lénine avait pu voir encore.