LE PARIS DE VOLTAIRE, POÈTE (II. 1723-1726)


(quatrième épisode de Paris, la ville rêvée de Voltaire, commencée ici avec la livraison de novembre 2013)

 

Le café des honnêtes gens


« Il avait dès sa jeunesse adopté un genre de vie ambulatoire. Il n’eut jamais, jusqu’à l’âge de plus de soixante ans, un domicile en propriété dans sa patrie », confirmera Sébastien Longchamp, plus tard son secrétaire. Voltaire loue ainsi, au coin de la rue de Beaune et du quai des Théatins, une partie de l’hôtel de Bragelongne, celui de la marquise de Bernières, femme de 35 ans, épouse d’un président à mortier au parlement de Normandie, à laquelle il est alors attaché. Le 20 mars 1723, la correspondance du marquis de la Cour relate que M. l’abbé Dubos a été nommé « pour examiner s’il y a rien dans le poème d’Henri IV qui puisse choquer à Rome ». Quand Voltaire comprendra que si, et qu’il n’obtiendra pas de privilège, il décide de passer outre, fait imprimer clandestinement à Rouen, et c’est Mme de Bernières qui passe dans son carrosse les premiers exemplaires à Paris. Ces détails scandaleux s’ajoutant aux qualités intrinsèques du texte, le succès est considérable : Voltaire, déjà successeur au théâtre de Corneille et de Racine, est maintenant, de surcroît, « le Tasse et le Virgile de la France ».
D’Argenson l’aîné, l’ancien condisciple, fait à ce moment ses universités chez l’abbé Alary, de l’Académie française, qui loge à l’entresol de la maison du président Hénault, sur cette place Vendôme dont la ville n’avait pu boucler le programme que grâce aux spéculations de Law, acquéreur pour sa part de huit de ses hôtels. Cette société de l’Entresol, d’une vingtaine de membres, l’exilé Bolingbroke, ancien Premier ministre de la reine Anne, qui y propage la conception anglaise de la liberté, l’appelle naturellement un club ; d’Argenson, dans ses Mémoires, la désigne comme « un café d’honnêtes gens », manifestant que le café est en ce temps tout autre chose qu’un débit de boissons. On y trouvait, « l’hiver, de bons sièges, un bon feu et du thé ; dans la belle saison, les fenêtres [du n° 7] s’ouvraient sur un joli jardin, on y prenait de la limonade et des liqueurs fraîches, ou bien l’on se transportait aux Tuileries et l’on discutait en se promenant. En tout temps les gazettes de France, de Hollande, et même les papiers anglais étaient entre nos mains ».
Leur doyen est l’abbé de Saint-Pierre, un ancien de la maison d’Orléans comme l’abbé Dubois, exclu de l’Académie française après la publication, en 1718, de La Polysynodie ou la pluralité des conseils, ouvrage dans lequel il critiquait le despotisme de feu le roi Louis XIV. « Ce bon citoyen, dit d’Argenson, était celui qui nous fournissait le plus de lectures de son cru ; il nous prêtait ses Mémoires et sollicitait nos observations. Un M. de Plélo, depuis ambassadeur [au Danemark], nous lut une belle dissertation sur les diverses formes de gouvernement. »
Au Café majuscule, c’est-à-dire chez Procope, que Maupertuis fréquente de préférence à sa caserne des mousquetaires gris, ce fils d’un corsaire malouin anobli par le Roi-Soleil a, parmi Marivaux, Fréret ou La Motte-Houdart, si bien su faire étalage de son savoir et de ses connaissances que l’Académie des sciences de Paris va l’admettre en qualité d’adjoint géomètre alors qu’il n’a rien publié encore.
Voltaire, chez les frères Pâris, n’oublie pas ce Thiriot, qu’il a connu à l’époque où, pour complaire à son père, il s’était « mis en pension chez un procureur », près les degrés de la place Maubert, rue Pavée-Saint-Bernard. Comme ses amis du collège, Thiriot restera celui d’une vie, et il faudra pour cela que Voltaire y mette du sien. Est-ce en allant de chez Thiriot, qui habite alors au bout du quai des Orfèvres, près du Chagrin de Turquie, vis-à-vis le cheval de bronze, au Pâté-Bercy qu’il passe devant Sainte-Marguerite au jour de la grande Fête-Dieu de la paroisse ?
Anne Charlier, épouse La Fosse, 45 ans. Gallica
Voltaire est là témoin d’un miracle : une femme malade d’un flux de sang depuis des années, et qui ne pouvait se remuer, est inopinément guérie à l’aspect du Saint-Sacrement, si bien qu’elle peut se joindre à la procession. Une enquête a lieu. L’avocat Mathieu Marais, qui nous a laissé des Mémoires, prétend que l’archevêque la conduisit en personne. « Votre mari n’est-il pas janséniste ?, interroge-t-il. — Non, Monseigneur, il est ébéniste », répond-elle ingénument. L’épiscopat de Paris proclame le miracle dix jours plus tard, ordonne un Te Deum à Sainte-Marguerite, et une procession du clergé de cette paroisse jusqu’à Notre-Dame. Ce sont là l’origine et la date – le 26 juin – d’une célébration qui porta le titre de « Procession de madame La Fosse, » du nom de l’ébéniste de mari, jusqu’à la Révolution française, laquelle y mit un terme.
Voltaire ne s’en convertit pas, bien qu’il fût lui-même une espèce de miraculé, comme on va le voir.

Le pauvre de la reine


Jean René de Longueil s’était fait « à Maisons un jardin de plantes rares [plus complet et mieux entretenu que celui du roi ne l’était alors, précise Voltaire] et un laboratoire de chimie, dignes tous les deux d’un lieu où tout ce qui n’aurait pas été magnifique aurait eu fort mauvaise grâce, écrira Fontenelle. Il est sorti du jardin le seul café, que l’on sache, qui ait encore pu venir à maturité en France, et on assure qu’il n’a pas moins de parfum que celui de Moka. M. de Maisons a fait lui-même, dans le laboratoire, le bleu de Prusse le plus parfait que l’on ait encore dans cette espèce de couleur ».
« Il réunissait souvent à Maisons tous les arts, tous les talents et tous les agréments de la société, poursuit l’abbé Duvernet, un autre contemporain. Il y donnait souvent des fêtes. Il en avait annoncé une dans laquelle tous les plaisirs de l’esprit devaient se varier et se succéder pendant trois jours. Plus de trente seigneurs y étaient invités [dont le baron de Breteuil et le président Hénault] et autant de dames. On devait jouer la comédie. Mlle Le Couvreur était déjà arrivée. Le cardinal de Fleury était invité aux fêtes de Maisons, et devait y venir. Voltaire devait lire sa tragédie de Mariamne. Le jour de son arrivée, il se sent indisposé, et sur les neuf heures du soir la fièvre se déclare. Gervasi, le médecin alors le plus accrédité, est appelé, et décide que c’est la petite vérole. L’épouvante est dans le château. On réveille les dames pour annoncer cette nouvelle. On dépêche des courriers au cardinal de Fleury et aux autres seigneurs qui devaient venir à Maisons. Mlle Le Couvreur, persuadée que la présence d’un ami peut ajouter aux soins du docteur Gervasi, fait partir un exprès pour la Normandie où se trouvait Thiriot, et ne quitte Voltaire que lorsque cet ami est arrivé. »

Thiriot veille le malade sans discontinuer, malgré le risque de contagion. Voltaire, reconnaissant, partagera plus tard avec lui, entre autres largesses, une pension de 2 000 livres allouée par le duc de Bourbon, Premier ministre. Bref, Voltaire est sauvé. « Au bout d’un mois, Voltaire, encore très faible, voulut venir à Paris, reprend l’abbé Duvernet. À peine fut-il en voiture que le feu éclata dans la chambre d’où il sortait, et embrasa, en grande partie, une des ailes du château. Le danger que Voltaire avait couru pendant sa maladie, et l’incendie auquel il venait d’échapper le rendirent encore plus cher aux sociétés dont il faisait les délices. »
Le 5 septembre 1725, Louis XV, ses fiançailles avec la jeune infante d’Espagne rompues, est marié à 15 ans à la fille de Stanislas, roi détrôné de Pologne : Marie Leszczynska. Trois pièces de Voltaire sont jouées en cet honneur. La cour s’ouvre au fils de maître Arouet, assure Gustave Lanson : il est des familiers de Mme de Prie, qui peut tout sur « Monsieur le Duc », Louis Henri de Bourbon, Premier ministre depuis la mort du Régent ; c’est à elle qu’il dédie sa comédie de L’Indiscret. La jeune reine, Marie Leszczynska, qu’il amuse, l’appelle : « Mon pauvre Voltaire » et, de sorte qu’il ne le soit plus, lui donne 1 500 livres de pension sur sa cassette. « Ainsi tout lui venait, argent, gloire et plaisir. C’était un enchantement. »

« Ne frappez pas sur la tête »


« Il n’y avait pas à perdre une minute pour écraser Voltaire », conclut Michelet, qui voit dans ce qui va suivre non un conflit personnel, mais l’action « des prêtres », menés par le cardinal de Fleury, contre Mme de Prie et Monsieur le Duc, et contre Pâris-Duverney, secrétaire de ses commandements et quasi-ministre des Finances. « Un chevalier Rohan-Chabot, homme de peu, poursuit-il, se chargea de l’exécution. Le 1er février 1726, il accoste le poète au théâtre, et lui cherche querelle. [— “Arouet ? De Voltaire ? Comment vous appelez-vous donc ?”] ; Voltaire le cloue d’un mot [— “Et vous, Rohan ou Chabot ?”].
« Deux jours encore, avec persévérance, autre querelle au foyer, et il lève sa canne [— “Mon nom, je le commence, et vous finissez le vôtre !”] ; Mlle Lecouvreur, qui était là, s’évanouit. Enfin le 4, Voltaire dînant chez M. de Sully, il est demandé à la porte, où il trouve Rohan avec quatre coquins qui lui donnent des coups de bâton. [« Tandis que M. de Chabot faisait tomber Voltaire dans un guet-apens, il criait à ses gens : “Ne frappez pas sur la tête, il en peut sortir encore quelque chose de bon” », rapportera d’Argenson dans ses Mémoires.]
« Il court à l’Opéra où était Mme de Prie, court à Versailles se plaindre, à qui ? à Maurepas, grand maître des chansons, qui ne peut rien pour lui que faire chansonner son affaire. Voltaire rage et cherche Rohan. En vain pendant deux mois entiers (février-mars). Il ne trouve partout que de mauvais plaisants, d’aveugles sots qui disent : “Tant mieux ! le moqueur est moqué !” ».
Telle est effectivement la réaction du prince de Conti, si louangeur au moment d’Œdipe, toujours à lire d’Argenson : « M. le prince de Conti, apprenant cette aventure, dit que les coups de bâton étaient bien reçus, mais mal donnés ».
l'hôtel de Sully, Ransonnette, 1806. Gallica
Le duc de Sully, dont il est si souvent l’hôte et depuis si longtemps, n’a pas daigné prendre fait et cause pour lui ; Voltaire ne le reverra plus. « Il s’éloigne de toute société ; une profonde retraite devient son partage. À l’étude des langues vivantes qu’il commence alors il joint l’exercice de l’escrime. Un maître d’armes vient tous les matins lui donner des leçons », raconte l’abbé Duvernet qui a recueilli le témoignage de Thiriot. C’est « par un garçon de Procope qu’il avait accommodé de façon à s’en servir comme d’un second », qu’il fait porter son cartel au chevalier de Rohan. « Le chevalier de Rohan accepte le défi pour le lendemain à neuf heures, assigne lui-même le rendez-vous à la porte Saint-Antoine, et le soir même fait part à sa famille du cartel qu’il a reçu. Tous les Rohan se mettent en mouvement » ; le 17 avril 1726, Voltaire est de nouveau à la Bastille.
Une lettre de félicitations envoyée au lieutenant général de police semble donner quelque crédit au « complot des prêtres » dénoncé par Michelet, dont le chevalier de Rohan-Chabot n’aurait été que l’instrument : « Vous venez de mettre à la Bastille un homme que je souhaitais y voir il y a plus de 15 années », écrit l’anonyme, fustigeant le vilain « métier que faisait l’homme en question, prêchant le déisme tout à découvert aux toilettes de nos jeunes seigneurs ». Et le délateur de poursuivre : « L’Ancien Testament, selon lui, n’est qu’un tissu de contes et de fables, les apôtres étaient de bonnes gens idiots, simples et crédules, et les pères de l’Église, saint Bernard surtout, auquel il en veut le plus, n’étaient que des charlatans et des suborneurs ». Suit ce souhait terrible : « Je voudrais être homme d’autorité pour un jour seulement, afin d’enfermer ce poète entre quatre murailles pour toute sa vie ».
Heureusement, Voltaire est désormais Voltaire : en attestent les ordres transmis au gouverneur de la Bastille : « Le sieur de Voltaire est d’un génie à avoir besoin de ménagement. SAR a trouvé bon que j’écrivisse que l’intention du roi est que vous lui procuriez les douceurs et la liberté de la Bastille, qui ne seront point contraires à la sécurité de sa détention ». 
Thiriot dînera donc avec lui tous les jours, et il aura tout loisir de se consacrer à l’étude de l’anglais.
Mme de Tencin a été, par hasard, incarcérée en même temps que lui. Il s’agissait, à suivre Michelet, pour Voltaire, de le perdre, mais pour Mme de Tencin, de la sauver… du Châtelet. La Fresnaye, qui s’est tiré une balle dans la tête au beau milieu de son salon, a laissé des lettres qui l’accusent de l’avoir ruiné, d’avoir détourné tout l’argent qu’il lui confiait pour placement.
Le gouverneur de la Bastille fait à Voltaire les honneurs de sa table ; le poète reçoit tant que le lieutenant général de police doit émettre un rappel à l’ordre : « les douceurs et la liberté de la Bastille » ne vont pas jusqu’à sa transformation en salon. Voltaire aura-t-il l’occasion d’y rencontrer Pâris-Duverney, embastillé lui aussi ? On ne sait. Il n’aura pas de contact, en tout cas, avec Mme de Tencin. Dès le 2 mai, Voltaire est libéré sous la condition d’un exil en Angleterre. Il n’a pas atteint Calais que déjà il écrit à une amie commune : « Ayez la bonté d’assurer Mme de Tencin qu’une de mes plus grandes peines, à la Bastille, a été de savoir qu’elle y fût. Nous étions comme Pyrame et Thisbé : il n’y avait qu’un mur qui nous séparât, mais nous ne nous baisions point, par la faute de la cloison ». Trois jours plus tard, il traverse la Manche.
« Lorsque Voltaire débarqua pour la première fois en Angleterre, au mois de mai 1726, résume Brunetière, il avait passé la trentaine, et, depuis déjà plus de vingt ans alors, il n’était guère de monde où son extraordinaire précocité ne l’eût familièrement mêlé. Chez la vieille Ninon de Lenclos, où son parrain, l’abbé de Châteauneuf, le menait aux jours de congé ; au Temple, chez les Vendôme, où l’on tenait, après boire, académie de libertinage ; ailleurs encore, chez les Maisons, où Dumarsais faisait le philosophe ; au café Gradot, au café Procope, où Boindin donnait des leçons d’athéisme ; à la cour du Régent ou chez Mme de Prie, tous ces audacieux paradoxes, toutes ces idées que Bayle avait insinuées sous le couvert de son érudition, Voltaire les avait entendu soutenir et discuter, il les avait discutées lui-même, il les avait mises en vers faute d’oser encore les mettre en prose. »

LE PARIS DE VOLTAIRE, POÈTE (I. 1718-1722)

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(troisième épisode de Paris, la ville rêvée de Voltaire, commencée ici avec la livraison de novembre 2013)

C’est de Châtenay que datent les premiers billets que François Marie signe Arouet de Voltaire. En octobre, on l’autorise enfin à regagner Paris, et il s’applique à y faire jouer son Œdipe, depuis trop longtemps en portefeuille à la Comédie-Française.
La première est fixée au 18 novembre 1718. D’Argenson cadet est dans la salle de la rue appelée aujourd’hui de l’Ancienne-Comédie. Le notaire Arouet aussi ? « On a dit, rapporte Desnoireterres, que malgré sa rancune contre son damné fils, Arouet le père, caché dans un coin de la salle, ne cessait de murmurer, combattu par la joie et ses anciennes rancunes: “Ah ! le coquin ! Ah ! le coquin !”. Cela nous paraît encore un de ces contes dont les chroniqueurs ne se montrent que trop prodigues, et nous nous serions gardé de citer cette anecdote si Jean-Jacques Rousseau, qui, en dépit de ses griefs, aimait à s’entretenir de Voltaire, n’y eût ajouté foi, de quelque source qu’elle lui vînt, et n’eût pris plaisir à la raconter à tout propos, non par malveillance, mais parce que la chose lui semblait plaisante. C’est à Bernardin de Saint-Pierre que l’on doit ce détail. »
La « joie » du notaire Arouet devait pourtant être amoindrie par plus vif que ses anciennes rancunes : le nom de plume qu’il venait de voir au programme de la pièce n’était pas celui de la famille. Arouet, après une courte transition par Arouet de Voltaire, allait disparaître au profit de Voltaire tout court. Pour nous qui sommes nés après Freud, il est cocasse que François Marie ait choisi son Œdipe pour renier son père. Du notaire, il ne voudra bientôt plus ni le nom ni l’hérédité puisqu’il se prétendra de surcroît, un jour, le fils de Rochebrune sinon de Châteauneuf.
Une quarantaine de représentations suivent, le chiffre est exceptionnel dans la première moitié du XVIIIe siècle. À 24 ans, Voltaire s’affirme d’emblée aux yeux de ses contemporains comme le digne successeur des poètes tragiques du Grand Siècle, l’égal de Racine, le rival heureux de Corneille :
« Sur les bords fameux de la Seine 
Sous le nom d’Arouet cet esprit fut conduit. 
Ayant puisé ses vers aux eaux de l’Aganipe, 
Pour son premier projet il fait le choix d’Œdipe : 
Et quoique dès longtemps ce sujet fût connu, 
Par un style plus beau cette pièce changée, 
Fit croire des enfers Racine revenu, 
Ou que Corneille avait la sienne corrigée. »
Ces vers sont de Louis Armand de Bourbon, prince de Conti, d’un an le cadet de Voltaire, mais chevalier de l’ordre du Saint-Esprit, pair de France au parlement de Paris, membre du Conseil de Régence et du conseil de la Guerre, gouverneur du Poitou.
La correspondance du marquis de La Cour se fait l’écho du succès persistant. Le 30 décembre 1718 : « On ne parle que de la belle tragédie de M. Harouët... M. le duc d’Orléans a donné une médaille d’or à M. Harouët en récompense de sa belle tragédie d’Œdipe » – c’était le 6 décembre, le Régent figurait sur l’avers, le roi au revers. Le marquis y revient le 16 janvier 1719 : « Œdipe est toujours fort suivi ».
C’est à la création d’Œdipe que l’avocat Barbier, dans la maison de la rue Galande où il est né, commence à 29 ans son Journal, comme s’il se proposait d’être l’historiographe de la gloire de Voltaire, pressentant déjà qu’elle serait celle du siècle.
À l’édition d’Œdipe, Voltaire désire dédier sa tragédie au Régent, qui décline l’offre, mais accorde une pension de 1 200 francs sur sa cassette, et accepte la dédicace pour sa mère, la princesse Palatine.
Pareille gloire mérite un portrait. Voltaire choisit ou, plutôt, sa fortune choisit pour lui un peintre d’origine flamande, qu’il a sans doute croisé dans les salons de Mme de Lambert, de Mme de Tencin ou de la duchesse du Maine. C’est Jacques André Joseph Aved, selon une hypothèse récente de Michelle Lespes, qui réaliserait ainsi dans son atelier de l’hôtel des Théatins, rue de Bourbon, à l’emplacement de l’actuel n° 30 de la rue de Lille, le tableau conservé aux Délices et considéré jusqu’ici comme une copie de celui peint par Largillière, qu’il précèderait en réalité d’une dizaine d’années.

 

Au salon de la marquise de Tencin


Ses amis voudraient voir Voltaire achever le poème épique dédié à Henri IV dont il a eu l’idée en écoutant le vieux M. de Caumartin, dans ce château de Saint-Ange, à trois lieues de Fontainebleau, où son père lui demandait, quelques années auparavant, de réfléchir au choix d’un état. Le jeune Arouet a composé les premiers chants de cette Henriade, on l’a vu, à la Bastille ; il les a repris chez Jean René de Longueil, marquis de Maisons, tout jeune président du parlement de Paris, dans ce château, coup d’essai et chef-d’œuvre de François Mansart, que l’on connaît aujourd’hui comme celui de Maisons-Laffitte. Une remarque qu’il prend mal le fait jeter soudainement ses papiers dans la cheminée ; le président Hénault les en retire in extremis. « Souvenez-vous, lui écrira-t-il plus tard, que c’est moi qui ai sauvé la Henriade et qu’il m’en a coûté une belle paire de manchettes. »
Grisé par le succès de son premier essai théâtral, Voltaire ne pense plus qu’à le rééditer. Il travaille d’arrache-pied à une Artémire, qu’interpréterait Adrienne Lecouvreur, la nouvelle étoile du Théâtre-Français depuis qu’elle y a brillé en Monime, trois ans plus tôt, dans le Mithridate de Racine. D’Artémire, ni Sophocle ni Corneille n’ont eu à connaître : cette fois, « la fable, les caractères, les sentiments et la disposition » sont de l’auteur. La Lecouvreur est enthousiaste ; l’abbé de Bussy, présent chez elle lors d’une lecture, pleure tellement qu’il s’en enrhume.
Arrive la première, le 17 février 1720 et, le lendemain, le marquis de La Cour est à son écritoire : « Ce pauvre Harouët eut hier une mauvaise réussite à sa nouvelle pièce. Le premier acte fut fort applaudi, les autres furent sifflés en plusieurs endroits ». Desnoiresterres décrit la suite : « Voltaire, ne se possédant plus, bondit de la loge où il se tenait sur le théâtre, et se mit à prendre à partie et à haranguer le parterre. Lorsqu’on sut que c’était lui, les clameurs s’apaisèrent ; il s’exprima avec tant d’adresse, d’éloquence, de pathétique même que les murmures se convertirent en bravos ».
Voltaire a eu beau retourner le public, il n’est pas dupe des défauts de sa pièce. Artémire ne sera rejouée que parce que la mère du Régent, dédicataire d’Œdipe, exige de la voir. Malgré les remaniements apportés à cette occasion, Voltaire ne voudra plus ensuite la laisser représenter ni ne la publiera jamais.
À l’amitié que d’Argental portait au plus remarquable de ses camarades de collège s’est ajoutée l’admiration due à l’auteur de théâtre et, c’est paradoxal, le sentiment qui les porte ensemble vers Adrienne Lecouvreur. Voltaire est son amant, le nouveau conseiller de la quatrième chambre des enquêtes du parlement de Paris veut l’épouser. La relation des deux anciens condisciples n’en est nullement affectée ; elle durera autant que leurs vies.
On les voit ensemble chez Mme de Tencin, tante maternelle du comte d’Argental. La marquise s’est beaucoup occupée de l’avancement de son frère aîné, le futur cardinal et ministre d’État, auquel l’attachent des liens assez forts pour qu’on ait dit qu’elle avait abandonné sur les marches d’une chapelle de Notre-Dame le fruit d’un inceste. L’enfant qui, selon la coutume, portera le nom du saint patron de cette chapelle, Jean le Rond – qu’il remplacera plus tard par celui de d’Alembert –, n’est pourtant que le fils d’un amant ordinaire, le chevalier Destouches.
La maison de Mme de Tencin, enclavée dans le couvent des Filles de la Conception de la rue Saint-Honoré, au confluent des actuelles rues Chevalier-de-Saint-George et Duphot, face à l’église de l’Assomption, est devenu le quartier général des agioteurs à l’époque de la fameuse fièvre transmise par John Law. Qui n’a pas tari pour autant la spéculation intellectuelle qu’évoque Marivaux dans sa Vie de Marianne, où il dépeint la marquise sous le nom de Mme Dorsin.
« Il n’était point question de rangs ni d’états chez elle ; personne ne s’y souvenait du plus ou du moins d’importance qu’il avait ; c’était des hommes qui parlaient à des hommes, entre qui seulement les meilleures raisons l’emportaient sur les plus faibles ; rien que cela.
« Ou si vous voulez que je vous dise un grand mot, c’était comme des intelligences d’une égale dignité, sinon d’une force égale, qui avaient tout uniment commerce ensemble ; des intelligences entre lesquelles il ne s’agissait plus des titres que le hasard leur avait donnés ici-bas, et qui ne croyaient pas que leurs fonctions fortuites dussent plus humilier les unes qu’enorgueillir les autres. Voilà comme on l’entendait chez Mme Dorsin ; voilà ce qu’on devenait avec elle, par l’impression qu’on recevait de cette façon de penser raisonnable et philosophe que je vous ai dit qu’elle avait, et qui faisait que tout le monde était philosophe aussi. (…) N’eût-on vu Mme Dorsin qu’une ou deux fois, elle ne pouvait être une simple connaissance pour personne (…) C’était être d’un parti que de l’aimer et de lui rendre justice, et d’un autre parti que de la critiquer. »

À l’écart de la fièvre


Voltaire ne s’est pas adonné au système de Law, d’autant moins, sans doute, que ses maîtres en finances, les frères Pâris, en ont été tenus par force à l’écart. Puis est arrivée la banqueroute. « La banque n’a point été ouverte, et l’on ne paye nulle part », s’alarme Barbier un beau matin ; l’argent liquide a totalement disparu. Le chroniqueur doit pourtant constater, quelque temps plus tard, que « l’on est si accoutumé au luxe et au plaisir dans cette ville que, malgré la misère générale où l’on est, puisque dans les meilleures maisons il n’y a pas un sol, et que la circulation des choses nécessaires à la vie et à l’entretien se fait par crédit, tout le monde crie et se plaint ; cependant, je n’ai jamais vu un spectacle plus rempli et plus superbe qu’hier, mercredi, 21 novembre, à l’Opéra, où les comédiens représentaient. Il est impossible que le Régent, en voyant cela, se repente, ni soit touché de tous les maux qu’il fait ».
Depuis la mort de Louis XIV, Paris est redevenu la capitale du royaume : le Régent vit au Palais-Royal comme font les Orléans depuis 1662, et il a demandé que l’on installe le petit roi de 5 ans sous ses yeux, aux Tuileries ; le Palais-Royal est aussi la maison de l’Opéra. Il a encore été celle de la banque, la « prison » de Law pendant que les émeutiers menaçaient d’y mettre le feu aux quatre coins. John Law, raconte Barbier, « est demeuré dans le Palais-Royal, chez Coche, premier valet de chambre du Régent, et chez Mme de Nancré pendant dix jours sans sortir » ; le Régent était « blanc comme sa cravate ».
À l’Opéra, trois fois par semaine, de la Saint-Martin jusqu’à la fin du carnaval, le plancher du parterre s’élève jusqu’à rejoindre la scène. Le Régent et ses « roués » – le sobriquet vient de ce que le duc d’Orléans avait dit en boutade au jeune duc de Richelieu que ses amis et lui étaient « bons à rouer » –, au sortir de leurs soupers à huis clos, sans cuisiniers ni laquais sauf pour interdire les portes, y viennent se mêler à la danse, quand ils tiennent encore debout. Une nuit que le Régent veut y paraître absolument incognito, l’abbé Dubois, qui a été son précepteur avant que d’être son ministre, affirme qu’il connaît le moyen le plus sûr : il lui donnera publiquement des coups de pied au derrière. Ce qu’il fait avec tant d’entrain que sa victime doit lui crier : « L’abbé, tu me déguises trop ».
Voltaire aurait pu facilement entrer dans l’intimité du Régent ; il ne verra pourtant celui-ci qu’épisodiquement ; un soir, par exemple, au bal de l’Opéra, où la conversation se limita aux belles lettres : le duc d’Orléans y afficha son goût pour Rabelais, à la surprise du poète. « Il me fit un grand éloge de Rabelais, et je le pris pour un prince de mauvaise compagnie, qui avait le goût gâté », écrira Voltaire à Mme du Deffand une quarantaine d’années plus tard. « J’avais alors un souverain mépris pour Rabelais. Je l’ai repris depuis, et, comme j’ai plus approfondi toutes les choses dont il se moque, j’avoue qu’aux bassesses près, dont il est trop rempli, une bonne partie de son livre m’a fait un plaisir extrême. » Voltaire ajoute encore, quelques mois plus tard : « J’ai relu, après Clarisse, quelques chapitres de Rabelais, comme le combat de frère Jean des Entommeures (sic), et la tenue du conseil de Picrochole (je les sais pourtant presque par cœur) ; mais je les ai relus avec un très grand plaisir, parce que c’est la peinture du monde la plus vive ».

Vivre pour travailler ?


La fuite de John Law a sonné, le jour même, le retour des quatre frères Pâris. Barbier note au 14 décembre 1720 : « Les Pâris, créatures de M. d’Argenson, qui ont été exilés dans leur pays [le Dauphiné], sont rappelés pour être à la tête des Fermes générales ». Leur pouvoir, désormais, connaîtra d’autant moins d’éclipses qu’ils vont bientôt baptiser la petite Jeanne-Antoinette Poisson, fille d’un de leurs obligés : Jean Pâris dit Montmartel, le cadet des quatre frères, sera son parrain, et sa marraine une fille d’Antoine Pâris, le frère aîné. En 1745, quand Jeanne-Antoinette sera devenue femme, ils la placeront sur le chemin du roi. Louis XV la fera marquise de Pompadour, et elle saura rester en grâce jusqu’à sa mort.
Joseph Pâris dit Duverney, le troisième frère, acquiert à ce moment le domaine de Plaisance, à Nogent-sur-Marne, de l’autre côté du bois de Vincennes par rapport au « Pâté-Bercy » de ses deux aînés. L’Est parisien n’a rien alors à envier à la moitié opposée. Si, aux pires moments de la faillite de Law, le Régent a pu obtenir un répit en faisant dire qu’il « était à Bagnolet », c’est qu’il y possède un château. Le baron de Breteuil, lui, vient d’acheter à un Rochechouart son domaine du Buisson, à Créteil ; les abbés de Saint-Germain-des-Prés ont le Berny de Métezeau et Mansart, à Fresnes ; enfin, le duc de Bourbon, septième prince de Condé, à la tête du Conseil de Régence, aime à se faire appeler, modestement, « baron de Saint-Maur » car là est sa résidence aux champs, qui eut pour architecte Philibert Delorme.
Paris est à la fois plus petit, bien sûr, mais aussi plus vaste qu’aujourd’hui, rien ne limitant plus la ville depuis que Louis XIV a fait détruire ses remparts, et la bonne société partageant équitablement son temps entre ses maisons de campagne et ses hôtels du centre. C’est d’ailleurs à ces adresses périphériques qu’elle se fera, en 1766, livrer l’Encyclopédie, interdite de diffusion à l’intérieur de l’octroi parisien.
C’est « rue de la Roquette, à droite en montant, au fond d’une cour d’honneur encadrée de parterres fleuris, que se trouve, décoré de sculptures emblématiques, de groupes d’Amours et de bustes appariés sans autre souci que l’effet décoratif, le coquet hôtel bâti par l’architecte Dulin pour Nicolas Dunoyer, secrétaire du roi, ancien greffier en chef au parlement de Paris ». La maison aura ensuite pour hôtes le savant Réaumur, puis un prince du sang, M. de Clermont. « C’est là, assure Gaston Capon, que, le 10 juin 1721, le Régent triompha des fragiles scrupules de Sophie de Brégy, comtesse d’Averne. » Quand elle l’en remercie, c’est Voltaire qui rime : À SAS Mgr le duc d’Orléans, régent, au nom de Mme d’Averne au sujet d’une ceinture qu’elle avait donnée à ce prince.
Le marquis de La Cour, sachant qu’on est à Balleroy toujours attentif à ce qui touche Voltaire, écrit, le 10 janvier 1722, que le poète vient de se voir attribuer une pension de 500 écus. Son père est mort dix jours plus tôt, et l’héritage suscite un grave conflit avec Armand, le frère aîné. Maître Arouet a inclus dans son testament une clause de substitution de biens, applicable au trente-cinquième anniversaire de son cadet si, à cette date, il ne s’est toujours pas montré responsable. L’appréciation en est laissée au Premier président de la Chambre des comptes, Jean-Aymard de Nicolay, à suivre un lointain descendant de celui-ci. Voltaire confie alors à Mme de Bernières : « Je serai peut-être obligé de travailler pour vivre, après avoir vécu pour travailler ».
Voltaire ne comptait pourtant pas seulement, pour vivre, sur son héritage ou sur les pensions royales. « Par les frères Pâris, qui lui donnaient un intérêt dans certaines affaires, il jetait les bases de sa fortune, la plus considérable sans doute qu’un homme de lettres sous l’Ancien Régime ait possédée », assure Gustave Lanson. « Vivre pour travailler », autrement dit sans travailler, c’est vivre comme un gentilhomme, de ses rentes, à cette seule différence que les rentes de Voltaire seront des rentes mobilières toutes modernes et non les rentes foncières de la noblesse ou de l’Église.

LE PARIS DU JEUNE AROUET (II. 1711-1718)

(deuxième épisode de Paris, la ville rêvée de Voltaire, commencée le mois dernier)

Le peuple est le miroir de l’âme

Le 5 août1711, après sept ans du régime épuisant des jésuites, François-Marie Arouet quitte le collège Louis-le-Grand et, donnant ainsi des gages à son père, commence des études de droit. Mais il songe plus sérieusement à la carrière des lettres, et la voie royale pour y entrer, c’est le théâtre. A dix-sept ou dix-huit ans, il ne craint pas de se mesurer, sur le sujet d'Œdipe roi,  et à Pierre Corneille, auquel il reproche la galanterie surannée qu’il a ajoutée au sujet, et à Sophocle dont « la grossièreté » choque à présent le goût. Il s’en ouvre régulièrement au Temple, où il a désormais loisir d’être tout à fait assidu. « Je me souviens bien, écrira-t-il à l'abbé de Chaulieu le 20 juin 1716, des critiques que M. le grand-prieur, et vous, me fîtes dans un certain souper chez M. l'abbé de Bussy [-Rabutin]. Ce souper-là fit beaucoup de bien à ma tragédie, et je crois qu'il me suffirait, pour faire un bon ouvrage, de boire quatre ou cinq fois avec vous. Socrate donnait ses leçons au lit, et vous les donnez à table : cela fait que vos leçons sont sans doute plus gaies que les siennes. »
La guerre des Couplets opposant les gens de lettres nés dans les années 1670 connaît alors son acmé au café de la veuve Laurens. Nicolas Boindin, ancien mousquetaire entré en littérature, dont les pièces sont interdites sitôt qu’écrites, et que les épigrammes attribués à Jean-Baptiste Rousseau dépeignent comme un athée, a déplacé son incrédulité ergoteuse chez Procope, où l’on se presse pour l’entendre discuter avec son ami Fréret sur les questions les plus ardues de la métaphysique.
Chez Procope, écrira Montesquieu dans ses Lettres persanes, « l’on apprête le café de telle manière qu’il donne de l’esprit à ceux qui en prennent : au moins, de tous ceux qui en sortent, il n’y a personne qui ne croie qu’il en a quatre fois plus que lorsqu’il y est entré. » Que dire de ceux qui en avaient déjà beaucoup en arrivant ! Boindin « était raisonnable dans le tête-à-tête, assureront les Mémoires de Duclos, mais avait-il un auditeur, il n’ambitionnait plus que les applaudissements, il se livrait au paradoxe ; il avait la contradiction dure. »
Nicolas Fréret, le compère, d’une douzaine d’années son cadet, étudiant en droit par complaisance filiale, est surtout passionné d’histoire, celle des religions comme celle des peuples. Il soutient que les Francs n’étaient qu’une ligue de tribus barbares et non des descendants de la grande Grèce ayant préservé leur intégrité dans un environnement hostile. La Bastille est au bout de cette « diffamation de la monarchie ». Il s’y adonne à l’étude du chinois, étant l’un des premiers en Europe à le faire.
Hôtel de Nevers/Lambert. Atget. Gallica
Un provincial du même âge, Marivaux, pareillement étudiant en droit à Paris, y préfère le salon qu’Anne-Thérèse de Lambert a ouvert à 63 ans à l’hôtel de Nevers, au-dessus de cette arcade dont est encore visible le départ, qui enjambait la rue Colbert parallèlement à celle de Richelieu, recevant le mardi savants, artistes et écrivains ; le mercredi, des gens du monde. De cet observatoire, aussi bien que des marchés populaires, Marivaux prépare ses Lettres  sur les habitants de Paris, qu’il publiera dans le Mercure : « Il est de certains endroits à Paris, madame, où le peuple est en possession d'une liberté despotique dans le langage, et souvent dans les actions : il y règne souverainement ; il y parle de tout et n'y craint personne : achetez-vous quelque chose aux marchés publics, par exemple ; votre honneur, votre taille, votre visage y sont à la discrétion des marchandes (…) Je connais un de mes amis, homme d'esprit et de bon sens, qui me disait un jour, en parlant du génie du peuple : le moyen le plus sûr de connaître ses défauts et ses vices serait de familiariser quelque temps avec lui, et de lui chercher querelle après. On a trouvé l'invention de se voir le visage par les miroirs : une querelle avec le peuple serait la meilleure invention du monde pour se voir l'esprit et le corps ensemble. »
Ce peuple a beaucoup souffert : la grande famine consécutive au terrible hiver de 1709 a tué à Paris vingt mille personnes, la ville a subi ensuite des inondations qui se sont répétées trois ou quatre années durant et, comme l’ensemble du pays, les conséquences de cette guerre dite « de succession d’Espagne » impliquant l’Angleterre, l’Autriche, la Hollande et la Prusse.
Le ministre Desmarets a tenté de faire face en créant un nouvel impôt, pour la première fois universel, au moins en théorie, assis sur la déclaration des revenus et leur contrôle par des services institués à cet effet. D’Argenson le cadet en décrit à sa tante, la marquise de La Cour de Balleroy, née Caumartin, les effets sur le monde qu’il fréquente :
« Les taxes, ma chère tante, font maintenant ce que tous les prédicateurs du monde n'auraient jamais osé entreprendre ; le luxe est absolument tombé, et une simplicité noble, mais modeste, a pris sa place. Les vices sont à la vérité plus modérés, mais les financiers commencent à goûter le repos que donne la bonne conscience. Les bals de l'Opéra [à l’angle sud-est du Palais-Royal, le long de la future rue de Valois alors cul-de-sac de l’Opéra] et de la Comédie sont aussi déserts que l'antichambre de M. Desmarets ou de M. de Pontchartrain. Les églises sont un peu plus fréquentées : on y voit, par exemple, des gens d'affaires qui n'ont pas encore été taxés, demander au pied des autels un sort plus doux que celui de leurs compagnons ; on y voit de pauvres molinistes, effrayés du triomphe de leurs adversaires, soupirer après le rétablissement de la puissance des jésuites. On y voit mainte jeune fille en pleurs regretter la bourse des traitants qui les entretenaient avec tant d'éclat et de profusion, et se plaindre de la dureté de ceux qui ont maintenant part au gouvernement, et qui travaillent à bâtir leur fortune avant de songer à faire celle de leurs maîtresses ; on m'y voit moi-même quelquefois fort embarrassé de savoir où aller dîner ou souper, et devenu dévot à force d'être désœuvré... »

Le crépuscule du roi-soleil

Le 1er septembre 1715, Louis XIV s’éteint, et s’achève un interminable règne, long de cinquante-cinq années. L’oraison funèbre est dite par un nommé Antoine Louis Lebrun :
Tristes et lugubres objets, 
J’ai vu la Bastille et Vincennes, 
Le Châtelet, Bicêtre, et mille prisons pleines 
De braves citoyens, de fidèles sujets : 
J’ai vu la liberté ravie, 
De la droite raison la règle poursuivie : 
J’ai vu le peuple gémissant 
Sous un rigoureux esclavage (…)
J’ai vu ces maux, et je n’ai pas vingt ans.

On attribue ces vers à François-Marie Arouet. C’est qu’on le sait capable de tout rimer. A Louis-le-Grand, pour qu’on lui rendît sa tabatière confisquée, il faisait des vers – mais, cette fois-là, il n’y était pour rien, c’est la forme de punition qu’on lui imposait. Au collège encore, quand le père Porée lui demanda de se charger d’un solliciteur de passage, en une demi-heure il alignait la vingtaine de vers qui vaudrait au vieux soldat invalide une pension du Dauphin. En ce temps, la dédicace, la supplique, le remerciement, la colère, la statue, le frontispice, tout s’exprime en vers. Arouet pouvait poétiser les unes comme les autres, mais les « J’ai vu » disent aussi : « J’ai vu les traitants impunis, J’ai vu Port-Royal démoli », et de cela il n’avait cure, sans compter cette charge, qu’il n’aurait pas écrite, contre le marquis d’Argenson, le père de ses amis : « J’ai vu dans ce temps redoutable Le barbare ennemi de tout le genre humain Exercer dans Paris, les armes à la main, Une police épouvantable ».
Le Régent à peine en place rappelle Philippe de Vendôme, le grand-prieur du Temple, et chasse le ministre Desmarets. Pour sembler prendre néanmoins en compte les souffrances du peuple, il recourt à l’expédient traditionnel de la monarchie : l’édit du 12 mars 1716 inaugure une Chambre de justice, qui tiendra ses séances au couvent des Grands-Augustins. Quatre mille quatre cents dix financiers y seront finalement taxés. A la foire Saint-Germain, d’Orneval monte aussitôt les trois actes de son Arlequin traitant : « l'établissement d'une Chambre de Justice et la recherche qu'on faisait alors des gens d'affaires, écriront les frères Parfaict dans leur répertoire du théâtre de foire, procurent le succès de cet ouvrage, où l'on voyait des portraits connus traités comiquement. »
Une Ode sur la Chambre de justice, dirigée au contraire contre « le tribunal infâme » censé jeter l’épouvante et la consternation dans tout Paris, est attribuée au jeune Arouet. On prétend que l’ode lui a été demandée par MM. Pâris et Héron, receveurs des finances de Champagne, qui trouvaient que « cette Saint-Barthélemy de traitants » avait assez duré.
Le Pâté-Pâris à Bercy. Gallica
Dans le parc du grand château de Bercy, dont Charles-Henri de Malon leur a vendu, cinq ans plus tôt,  une parcelle, les frères Antoine et Claude Pâris ont fait bâtir, à la pointe d’un triangle dont la base est le fleuve, (aujourd’hui à l’emplacement du 5, rue Nicolaï), un château carré aux coins coupés. Surmonté d’une terrasse, qu’en domine une autre entourant la lanterne, sans qu’aucune cheminée ne vienne gêner une vue où la vaste orangerie, à l’est du jardin, pose sa chaude couleur, sa compacité le fait désigner comme « le Pâté-Pâris », bientôt au centre d’un jardin des mille-et-une nuits : outre les orangers innombrables, des lauriers roses, des myrtes, des jasmins, un palmier dattier, trois oliviers, dix grenadiers, des pistachiers...
Les bords de Seine, du côté de Bercy, agrandissent ainsi le territoire de François-Marie, déjà répandu dans l’hôtel de la rue des Saints-Pères, que M. de Mimeure, maréchal de camp et membre de l’Académie française, et la marquise, qui a pour eux un faible, ouvrent aux artistes et aux gens de lettres. Il fréquente aussi, place Royale, l’hôtel de ce baron de Breteuil qui a été pendant plus de quinze ans, jusqu’à la mort de Louis XIV, l’introducteur des ambassadeurs à la cour ; on le voit à Sceaux lors des fameuses « grandes nuits » de la duchesse du Maine, parmi « le président (de la Première chambre des Enquêtes du parlement de Paris) Hénault », Fontenelle bientôt sexagénaire, les inévitables Chaulieu et La Fare.
Le grand-prieur a pu maintenant donner sur Œdipe l’avis qu’on a pu lire dans la lettre de François-Marie à Chaulieu ; la duchesse du Maine, M. le cardinal de Polignac, et M. de Malézieu en ont également apprécié la lecture. Les Comédiens-Français eux, veulent de l’amour, et le développement du rôle de Philoctète dans cette direction. L’auteur débutant ronge son frein.
Son domicile, depuis qu’il a quitté celui de son père, est resté modeste : une maison garnie, à l’enseigne du Panier-Vert, dans la rue de la Calandre recouverte aujourd’hui par notre boulevard du Palais. Dans cette rue, à chaque fête de l’Ascension, depuis des siècles, le clergé de Notre-Dame vient faire station devant la maison natale présumée de Saint-Marcel ou Marceau, le plus parisien des bienheureux, le seul natif, le neuvième évêque de la ville, qui, au 5ème siècle, l’a débarrassée du dragon hantant le marais de la Bièvre.

La Pentecôte de François-Marie

Concernant le jeune Arouet, rue de la Calandre, c’est à la Pentecôte que ça se passe, et c’est la police qui stationne devant sa porte :

Or ce fut donc par un matin, sans lune,
En beau printemps, un jour de Pentecôte,
Qu’un bruit étrange en sursaut m’éveilla. (…)
Fallut partir. Je fus bientôt conduit
En coche clos vers le royal réduit
Que près Saint-Paul ont vu bâtir nos pères
Par Charles Cinq. Ô gens de bien, mes frères,
Que Dieu vous gard’ d’un pareil logement ! (…)
Me voici donc en ce lieu de détresse,
Embastillé, logé fort à l’étroit.


En prose, l’exempt rend compte ainsi au marquis d’Argenson, lieutenant général de police, ce 16 mai 1717 : « J’ai l’honneur de vous donner avis que j’ai conduit à la Bastille le sieur Arouet, en exécution des ordres du Roi, dont vous m’avez fait celui de me charger. Il a beaucoup goguenardé, en disant qu’il ne croyait pas que l’on dût travailler les jours de fêtes, et qu’il était ravi d’être à la Bastille, pourvu qu’on lui permît de prendre son lait, et que, si dans 8 jours, l’on voulait l’en faire sortir, il supplierait que l’on l’y laissât encore 15 jours, afin de le prendre sans dérangement, et qu’il connaissait fort cette maison, qu’il avait eu l’honneur d’y aller plusieurs fois rendre ses devoirs à M. le duc de Richelieu [sans doute lorsque celui-ci y avait été envoyé pour la deuxième fois l’année précédente, suite à un duel] mais qu’il ne croyait pas dans ce temps être obligé d’y venir un jour faire sa demeure, que tout ce qui le consolait, était qu’il n’avait rien à se reprocher. »
Rue de la Calandre en 1850 Hoffbauer. Gallica
Quelques jours plus tôt, un espion de police, nommé Beauregard, l’était allé voir chez lui rue de la Calandre, avait fait rouler la conversation sur ces libelles qui circulaient contre le Régent et sa fille, avait prêché le faux pour savoir le vrai ; François-Marie, par vantardise, avait tout endossé : « Il m’a dit, rapporte l’indicateur, que puisqu’il ne pouvait se venger de M. le duc d’Orléans d’une certaine façon, il ne l’épargnait pas dans ses satires. Je lui demandai ce que M. le duc d’Orléans lui avait fait. Il était couché en ce moment ; il se leva comme un furieux, et me répondit : Comment, vous ne savez pas ce que ce bougre-là m’a fait ? Il m’a exilé, [un an plus tôt, pas si loin et pas bien longtemps : quatre mois, à Sully-sur-Loire, dans le château du duc Maximilien-Henri de Béthune, qu’il connaît depuis ses douze ans], parce que j’avais fait voir en public que sa Messaline de fille était une p.... »
« Je sortis, et y retourne le lendemain, où je retrouve M. le comte d’Argental ; je sortis de mes tablettes le Puero regnante. Il me demanda sur-le-champ ce que j’avais de curieux. Je l’ai montré; quand il eut vu ce que c’était: « Pour celui-là, je ne l’ai pas fait chez M. de Caumartin, mais beaucoup de temps avant que je parte. » »
Le Puero regnante était en vers latins mais se traduisait ainsi : « Sous le règne d’un enfant, sous l’administration d’un homme fameux par un empoisonnement et des incestes, sous des conseillers ignorants et indécis ; la religion étant instable, le trésor épuisé, la foi publique violée, la fureur de l’injustice triomphante, le danger d’une sédition générale imminent, la patrie sacrifiée à l’espoir inique et anticipé de l’héritage d’une couronne, la France doit bientôt périr. »
Pour François-Marie, c’est sans doute un exercice de style plus que l’expression d’une indignation civique ; encore moins une opposition au régime ou un appel à la révolte : une vengeance sans doute mais personnelle, des vers comme un bon mot, comme une répartie qui fait mouche dans un salon.
Toujours est-il qu’en janvier 1718, Arouet est toujours à la Bastille, très exactement dans une tour de celle-ci dite de la Basinière, située pour nous au débouché du boulevard Henri-IV, côté impair, sur la place de la Bastille. Il met ce temps à profit, bien que privé de papier et d’encre, pour composer les premiers chants de sa Henriade, soit en les écrivant au crayon entre les lignes d’un livre, soit en se les récitant pour les retenir par cœur, selon l’une ou l’autre version de ses récits ultérieurs.
Le 28 de ce mois de janvier, le marquis d’Argenson, lieutenant général de police, est élevé à la dignité de garde des Sceaux. On le retrouve peu après, rue de Charonne, dans toute la pompe de sa charge.
« Mlle de Vichy de Champron était pensionnaire au couvent de la Madeleine de Traisnel, [dont il reste quelques traces au 100, rue de Charonne], au faubourg Saint-Antoine ; elle était jolie comme un ange, et n’était pas alors âgée de plus de seize ans. M. d’Argenson, le Garde-des-Sceaux, connaissait la supérieure de cette maison, qui était une fille d’esprit et de mérite, et qui s’appelait, je me souviens parfaitement du nom, Mme de Véni d’Arbouze. C’était un grand événement, dans une communauté, qu’une visite de M. le Garde-des-Sceaux, qui n’en faisait à personne, et qui n’allait jamais qu’au pas dans les rues, tout seul au fond d’un grand carrosse et sur un fauteuil à bras, escorté par ses hoquetons et suivi par un autre carrosse avec la cassette où l’on gardait les sceaux de France, et de plus, par trois Conseillers Chauffe-Cire, qui ne le quittaient non plus que son ombre ou sa croix du Saint-Esprit. La Supérieure vint le recevoir au parloir. — Je n’ai pas le temps de m’arrêter, lui dit-il en la saluant, vous avez ici la fille du comte de Champron ? — Oui, Monseigneur. — Je vous conseille de la renvoyer à ses parents secrètement, sans bruit et le plus tôt possible ; je n’ai voulu dire ceci qu’à vous-même. Adieu, Madame. »
Les mémoires de Mme de Créquy sont apocryphes : quand d’Argenson devient garde des Sceaux, Marie-Anne de Vichy de Champron n’a plus seize ans mais vingt-et-un, elle va être mariée quatre mois plus tard au marquis du Deffand ; sa liaison avec le Régent, que d’Argenson semble vouloir prévenir ici, est encore postérieure. Qu’importe, c’était l’occasion de présenter la future célèbre salonnière.
En face, Charles Pinot Duclos, qui un jour remplacera Voltaire, partant pour la Prusse, dans sa charge d’historiographe de France, achève cinq ans d’internat à « l’académie » de Charonne. « Cette pension, très célèbre autrefois, écrit-il en ses fragments de Mémoires, mérite que j’en parle. Le marquis de Dangeau, à qui Boileau a dédié sa cinquième Satire, forma cet établissement. Comme il était grand’maître de l’Ordre de Saint-Lazare, il se chargea généralement de l’entretien et de l’éducation de vingt jeunes gentilshommes, qu’il fit chevaliers de cet Ordre, et les rassembla dans une maison de la rue de Charonne, en bon air, avec un jardin, mur mitoyen du couvent de Bon-Secours. Il y établit un principal instituteur qui choisissait les autres, ce qui n’empêchait pas le marquis et l’abbé de Dangeau, son frère, de venir de temps en temps inspecter la manutention et l’ordre de la maison. Les enfants qu’il y plaçait étant trop jeunes pour les armes et l’équitation, la base des exercices était la lecture, l’écriture, le latin, l’histoire, la géographie et la danse. On imagine bien que la sublime science du blason n’était pas oubliée dans une éducation destinée à des gentilshommes dont chacun l’aurait inventée, si elle ne l’était pas. (…) Quoique la maison que le marquis de Dangeau avait établie fût originairement et particulièrement destinée à des élèves chevaliers, il avait permis qu’on y admît d’autres enfants dont les parents payaient la pension, ne fût-ce que pour exciter l’émulation commune. »
La tour de la Basinière est en bas à droite (marquée H). Gallica
Onze mois après la Pentecôte de 1717, le secrétariat de la maison du roi écrivait ces mots : « 10 avril 1718. L’intention de S. A. R. est que le sieur Arouet fils, prisonnier à la B., soit rendu libre et relégué au village de Châtenay, près Sceaux, où son père, qui a une maison de campagne, offre de l’y retenir. »
C’était l'usage qu'un prisonnier libéré de la Bastille fût tenu un temps à l'écart de Paris. Ici, l’écart n’est pas grand, et Arouet est renvoyé chez Arouet. Il en reviendra Voltaire.

LE PARIS DU JEUNE AROUET (I. 1694-1711)


Quand François-Marie, né la veille, est baptisé à Saint-André des Arts, le 22 novembre 1694, les Arouet sont Parisiens depuis près d’un siècle. Son père, « ancien notaire au Châtelet », est au sens propre un bourgeois de Paris, né dans la capitale. François-Marie est lui, parisien, et rien que cela : Paris n’est plus la capitale du royaume, transportée officiellement à Versailles une quinzaine d’années plus tôt.
Quartier St-André-des-Arts en 1712. Gallica
L’église de sa paroisse s’élève alors sur « la pauvre petite place », que connaîtra, inchangée, l’étudiant Haussmann, « où se déversaient, comme dans un cloaque, les eaux des rues de la Harpe, de la Huchette, Saint-André-des-Arts et de l’Hirondelle ». Autour du dernier des cinq enfants qui leurs sont nés en onze ans de mariage, dont deux morts précocement, François le père, grave, austère, a quarante-cinq ans ; Marie, la mère, de dix ans plus jeune, est vive et gaie. Le parrain, le quinquagénaire François de Castagner, est abbé de Châteauneuf ; la marraine est l’épouse de l’oncle maternel, écuyer et contrôleur de la gendarmerie du roi.
Un abbé perçoit les revenus d’une abbaye, il n’en est pas forcément prêtre ; le parrain de François Marie est plutôt libertin, et musicologue. Voltaire le dira « très ami » de sa mère, en laissant sous-entendre plus que cela. Un certain Rochebrune, selon Voltaire « poète et militaire », client du notaire Arouet, jouissait lui aussi, paraît-il, de l’amitié maternelle, et Voltaire s’en dira, un jour, le fils adultérin.
Maître Arouet connaît du monde : son fils Armand, de huit ans l’aîné de François Marie, a eu pour parrain un Richelieu, frère du futur maréchal-duc, et pour marraine la duchesse de Saint-Simon dont le fils sera l’immortel chroniqueur.
Entre une mère qui est en relations, même si c’est par son notaire de mari, avec Ninon de Lenclos, l’hétaïre du siècle de Louis XIV, et un père qui est la figure du Dieu vengeur de Port-Royal, l’enfance de François-Marie, tirée à hue et à dia par François et par Marie, se poursuivra, à compter de ses sept ans, au cœur profond de Paris, dans l’île de la Cité, à mi-chemin entre la place Dauphine et la Sainte-Chapelle. Le logement de fonction du père, désormais payeur des épices de la chambre des comptes, se trouve dans un bâtiment situé à l'angle des rues aujourd’hui disparues de Jérusalem, de Nazareth et de Galilée.
La Chambre des Comptes en 1712. Gallica
On est là non seulement dans « l’île sonnante » au vingt et une églises, dont la centaine de cloches, que domine le bourdon de Notre-Dame baptisé par Louis XIV et Marie-Thérèse, « honorant les morts, font mourir les vivants », mais encore à l’épicentre des bruits de voix de la nouvelle sociabilité, celle des cafés. Les principaux cafés de Paris sont alors, en haut du Pont-Neuf, vers l’aval, sur le quai de l’École, celui de Gradot où se réunissent les esprits forts, les savants et les bons joueurs d’échecs, et à l’autre extrémité du Pont-Neuf, côté amont, c’est-à-dire au bout du quai des Augustins, celui de Duverger, où se rassemblent les nouvellistes et les gazetiers politiques. Les hommes de lettres, au premier rang desquels Jean-Baptiste Rousseau qui n’a pas encore trente ans, fréquentent le café de la veuve Laurens, rue Dauphine, presque au carrefour Buci, non loin du Théâtre-Français, où l’on compare les mérites respectifs des musiques de Campra et de Lulli. Enfin au Procope, juste en face de la Comédie française, on rencontre de ce fait même acteurs, auteurs dramatiques et amateurs de théâtre.
« Les établissements de l’espèce des cafés ne dataient guère que de ces années-là, écrira Sainte-Beuve, et remplaçaient avantageusement pour les auteurs et gens de lettres le cabaret, où s’étaient encore enivrés sans vergogne Chapelle et Boileau. Le café n’avait pas passé de mode, malgré la prédiction de madame de Sévigné ; bien au contraire, il devait exercer une grande influence sur le XVIIIe siècle, sur cette époque si vive et si hardie, nerveuse, irritable, toute de saillies, de conversations, de verve artificielle, d’enthousiasme après quatre heures du soir ; j’en prends à témoin Voltaire et son amour du Moka. »
Arouet n’est pas encore Voltaire ni ne boit de café. Le bruit des soucoupes est à ce moment couvert, chez la veuve Laurens, par les éclats de voix. Jean-Baptiste Rousseau, dont les deux dernières comédies ont été l’une goûtée du bout des lèvres et la seconde sifflée, y voit une cabale, attribuée à la jalousie de ses commensaux. Des épigrammes, des satires se retrouvent sur les tables du café, glissées sous la porte. On ne prête des rimes aussi riches qu’à lui, il s’en défend, retourne l’accusation, crie au complot. Durant dix ans, (on peine à le croire !), des couplets toujours plus injurieux ne vont cesser d’apparaître et de maintenir à vif la querelle.
Boileau passe ses dernières années dans sa retraite d’Auteuil, Racine vient de mourir, La Fontaine l’a précédé de quatre ans ; dans le Paris des lettres, le 18ème siècle s’ouvre par cette guerre picrocholine.

Du latin et des sottises

Le parrain de François-Marie, dont le frère aîné, marquis de Châteauneuf, est ambassadeur dans l’empire ottoman, jouit d’assez de confiance royale pour se voir confier, dans l’affaire qui s’annonce délicate de l’accession du prince de Conti au trône de Pologne, la surveillance discrète du diplomate en titre. De retour, l’abbé de Châteauneuf, quand il n’est pas auprès de madame Arouet à Paris l’est à Châtenay, que nous disons aujourd’hui Malabry, dans la maison de campagne des Arouet, où François-Marie prétendra être né, une belle habitation entre cour et jardin, avec une ferme à côté.
Châtenay, ce n’est pas exactement perdu : Nicolas de Malézieu, chancelier de la principauté de Dombes, secrétaire général des Suisses et Grisons de France, secrétaire des commandements du duc du Maine, et membre de l’Académie française, y possède lui aussi une jolie maison. Il y reçoit la jeune duchesse du Maine, cette petite-fille du Grand Condé, épouse du fils légitimé de Louis XIV et de Mme de Montespan, qui y demeure étant enceinte, pendant le séjour de la Cour à Fontainebleau. Ce sont des jeux, des fêtes, des feux d’artifice continuels en son honneur, qui l’enchantent tellement qu’elle ne voudra bientôt plus quitter ce vallon féerique et acquerra pour cela le château de Sceaux voisin, construit par Claude Perrault pour Colbert.
Marie Arouet meurt à l’été 1701. Trois ans plus tard, à la rentrée de 1704, François-Marie est inscrit comme pensionnaire en classe de sixième au collège Louis-le-Grand, chez les jésuites. Le fait paraît curieux de la part d’un père janséniste, alors même qu’est disparue son épouse qui ne l’était pas, et qu’Armand, le frère aîné, a été instruit chez les oratoriens de Saint-Magloire. Peut-être fallait-il donner des gages en un moment de regain de la tension antijanséniste ? Peut-être s’agissait-il seulement d’assurer à son cadet, pour un homme qui était déjà le notaire des Caumartin, des Praslin, des Saint-Simon, des Sully, les promesses d’ascension dans le monde que supposait un établissement placé sous le patronage royal, depuis que Louis XIV, assistant à une représentation théâtrale donnée par les élèves de l’ancien collège de Clermont de la rue Saint-Jacques, avait eu ces simples mots : « C’est mon collège. »
La plaque, dorénavant sur la cour, photographiée lors de la visite du roi de Monténégro en 1916. Gallica
« Du latin et des sottises » sont au programme, c’est ce qu’en retiendra Voltaire ; il aurait pu y ajouter : et du théâtre. C’est le théâtre déjà qui, en 1674, avait emporté l’adhésion royale mais au-delà de l’anecdote, les maîtres de Louis-le-Grand le considèrent comme un outil pédagogique de première importance. Le père Porée, qui sera en classe de rhétorique le mentor aimé de François-Marie, est l’auteur de L’Homme instruit par le spectacle, ou le Théâtre changé en école de vertu.
La scène des jésuites est certes latine mais elle compte aussi des intermèdes, sur des musiques d’André Campra, par exemple, comme ce ballet au titre éponyme, du père Porée, dont voici l’argument : « On suppose que trois jeune Poètes, voulant consacrer leurs Talents au Théâtre, entreprennent de se perfectionner dans l'Art des Ballets. Pour cela ils s'adressent au Génie du Ballet lui-même. Le Génie daigne se donner en spectacle à leurs yeux et ne les laisse ignorer rien de ce qu'il y a d'intéressant 1° dans son Histoire 2° dans ses Sujets 3° dans ses Règles 4° dans sa fin. Ainsi ce Ballet aura cet avantage qu'il ne sera pas moins un exemple de l'art des Ballets, que l'art lui-même réduit en exemple ».
Au bout du trimestre, le 19 décembre, Ninon de Lenclos, âgée de quatre-vingt-quatre ans et à deux ans de sa fin, lègue au fils prometteur de son notaire mille francs « pour lui avoir des livres ». La scène se passe dans « la chambre jaune » de son hôtel sis entre les actuels 28, rue des Tournelles et 23, boulevard Beaumarchais, dans sa « ruelle », vaste comme le monde de son temps, où Molière, trente-cinq ans plus tôt, lisait pour la première fois son Tartuffe, et où elle-même, qu’on appelait « Nidalie » ou « Ligdamise » en préciosité, en avait brossé un autre par ses réactions enthousiastes, portrait plein « d’une si grande quantité de traits fins et moqueurs, d’indignation railleuse et spirituelle, rapporterait Molière, que si ma pièce n’eût pas été faite, je ne l’aurais jamais entreprise, tant je me serais cru incapable de rien mettre sur le théâtre d’aussi parfait que ce Tartuffe de Mlle de L’Enclos ».
L'hôtel de Ninon. Photo Atget. Gallica
Le siècle de Molière passe ici le flambeau au siècle de Voltaire, les chandelles de la rampe aux Lumières.

Les Anacréon du Temple

Catherine, sa sœur, sert à François-Marie de mère autant qu’il est possible ; avec Armand, son frère aîné, aussi pénétré de jansénisme que leur père, il ne s’entend pas et ne s’entendra jamais. De toutes manières, l’essentiel de son temps est pour l’internat et, aux jours de congé, c’est moins au domicile de son père qu’il se rend qu’au Temple, où son parrain conduit dès qu’il a douze ans cet enfant prodige, ce versificateur si précoce.
L’enclos du Temple, avec son église, son couvent, son cloître, ses vastes cours meublées d’hôtels particuliers et de maisons d’artisans, forme une ville à part dans Paris, presque un État, jouissant de privilèges spéciaux, d’une justice, d’une police, d’une voirie particulières. C’est aussi un asile sûr pour les débiteurs, qui le restera jusqu’à la Révolution alors que tous les espaces conventuels ont perdu ce privilège dès la fin du Moyen Âge ; et une zone franche pour les artisans, qui peuvent s’y établir sans avoir été reçus maîtres, ce qu’interdit ailleurs la loi des corporations.
En 1706, le palais bâti par Mansart pour le Grand Prieur quarante ans plus tôt est vide : Philippe de Vendôme connaît l’exil depuis dix ans. François-Marie ne verra pas de sitôt celui qu’à en croire Saint-Simon, le duc d’Orléans admirerait si fort « parce qu’il y avait quarante ans qu’il ne s’était couché qu’ivre, et qu’il n’avait cessé d’entretenir publiquement des maîtresses et de tenir des propos continuels d’impiété et d’irréligion. »
Dans l’enclos du Temple, l’amphitryon est pour l’heure le vieil abbé de Chaulieu qui, à 67 ans, est l’intendant des Vendôme depuis plus d’un quart de siècle et, poète anacréontique autant qu’épicurien, bientôt le surintendant de leurs plaisirs. L’Académie, sur ordre du roi, en fermera ses portes au libertin.
En son hôtel de Boisboudran, dont Jean-Baptiste Rousseau se rappellera les marronniers avec nostalgie, on a vu La Fontaine, qu’y entraînait la doctrine d’Épicure malgré les reproches que lui adressait son ami Racine ; on y écoute toujours le marquis de La Fare, ancien guerrier et poète tardif : « Son talent pour la poésie ne se développa qu’à l’âge de près de soixante ans », écrira Voltaire qui rencontre à 12 ans ce vieux monsieur de 62. Les cadets de l’aréopage bachique sont le duc Louis-Joseph de Vendôme, frère du grand-prieur, à 52 ans, et les deux Sully, Maximilien cinquième du nom et Maximilien-Henri, qui en ont un peu plus et un peu moins de quarante.
On retrouve ces rimeurs galants, quand arrivent les mois de juillet ou d’août, chez Malézieu, le « Sylvain de Châtenay », autour d’une comédie de Molière, d’une adaptation de Plaute, ou d’une pièce de l’hôte lui-même mise en musique par le compositeur et chanteur Jean-Baptiste Matho.
Le Temple, de sa grande aile tolérante, abrite aussi le théâtre « sans privilège » : au faubourg Saint-Germain, non loin de la Comédie Française, une jeune fille de quinze ans, Adrienne Lecouvreur, s’était entendue avec quelques jeunes gens du voisinage pour représenter Polyeucte et la petite comédie du Deuil, de Thomas Corneille. Les répétitions s’étaient faites chez un épicier de la rue Férou. « On en parla dans le quartier, assure Germain Bapst. Adrienne jouait Pauline, et n’était pas trop mal secondée par ses camarades; il y avait un Sévère qui se distinguait par la vérité de son jeu. La présidente Le Jay prêta à cette petite troupe son hôtel, rue Garancière ; le beau monde y accourut ; on dit que la porte, gardée par huit suisses, fut forcée par la foule. Mais la tragédie s’achevait à peine, que les gens de police entrèrent et firent défense de passer outre. La petite pièce ne fut pas donnée. Ainsi finirent ces représentations sans privilège. Adrienne joua quelque temps encore dans l’enceinte du Temple ; puis on sait qu’elle reçut des leçons du comédien Le Grand, et on la perd de vue. Elle va faire ses caravanes en province et aux pays limitrophes, sur les théâtres de Lorraine et d’Alsace. »

De futurs ministres à Louis-le-Grand

Est-ce dû à ces fréquentations qui ne sont pas de son âge ? On sait qu’en 1707, - François-Marie a 13 ans -, il emprunte 500 livres à une prêteuse sur gages, mais leur utilisation reste un mystère. Des camarades de sa génération, il en a pourtant, par force, au collège : les deux neveux de Mme de Tencin, qui entrent à Louis-le-Grand cette année-là : le comte de Pont-de-Veyle, de trois ans son cadet, et le comte d’Argental, frère de celui-ci, de trois ans plus jeune encore ; et puis Pierre-Robert Le Cornier de Cideville, le fils d’un conseiller au Parlement de Normandie.
   Le 16 décembre 1708, l'abbé de Châteauneuf, son parrain, est rappelé… à Dieu ? On n’en jurerait. L’hiver qui commence quelques jours plus tard va, durant près de deux mois, rendre « les rivières solides jusqu’à leurs embouchures », nous renseigne Saint-Simon. La température descend jusqu’à 21° au-dessous de zéro, c’est bientôt la disette des grains et une pension augmentée pour François-Marie de cent francs, qui ne lui assure pourtant que du pain bis. Au collège Louis-le-Grand, les jeunes gens aisés mais qui ne sont point de grands seigneurs sont à cinq par chambre avec un préfet. En classe, on grelotte à qui mieux mieux au coin d’un méchant feu. L’épreuve est rude pour le frileux Arouet qui, passée la Saint-Jean, se rapproche habituellement de la cheminée. Un jour de cet hiver de glace qu’il n’arrive pas à rejoindre le poêle, étroitement cerné, il menace l’un de ses camarades plus jeunes, rapporte Desnoiresterres :
« Range-toi, sinon je t’envoie chauffer chez Pluton.
— Que ne dis-tu en enfer ?, réplique celui-ci. Il y fait encore plus chaud.
— Bah, l’un n’est pas plus sûr que l’autre. »
Voltaire au Procope, c'est pour plus tard. Dessin de 1843. Gallica
L’hiver suivant voit arriver à Louis-le-Grand les fils de Marc-René de Voyer de Paulmy, marquis d'Argenson, lieutenant général de police. Ils font preuve d’assez de modestie : « Quand mon père et ma mère se sont mariés, écrira plus tard l’aîné, dans ses Mémoires, on leur disait que c'était la faim qui épousait la soif ; ma mère apporta 30 000 écus à mon père, qui alors n'avait rien. » Les deux frères sont plutôt mal à leur aise, découvrant le collège pour la première fois un peu tard, à 13 ans pour Marc-Pierre, le cadet, si l’on compare aux dix ans de François-Marie à son entrée, et à un âge carrément avancé pour l’aîné, René-Louis, qui a 15 ans.
Celui-ci, surtout, en éprouve « grande honte » : à son âge, au lieu d’user ses fonds de culotte sur un banc de classe, le duc de Fronsac, futur duc de Richelieu, se mariera et, trois mois après ses noces, pour s’être permis quelque privauté avec la petite duchesse de Bourgogne, sera mis par son père à la Bastille, où il attendra quatorze mois que la protection de Mme de Maintenon l’en tire. Cela vous a une autre allure.
Est-ce parce que leur père, en charge de la lutte contre le jansénisme, est alors en train de faire procéder à l’expulsion des religieuses de Port-Royal-des-Champs ? Toujours est-il que François-Marie va se lier avec Marc-Pierre, que ses camarades de classe surnomment la Chèvre, et plus encore avec René-Louis qui a exactement son âge. « Voltaire, que j’ai toujours fréquenté depuis le temps que nous avons été ensemble au collège », écrira le marquis dans ses Mémoires. Il aura été auparavant ministre des Affaires étrangères, et son frère cadet ministre de la Guerre.