Paris aux rendez-vous de l'histoire

(Introduction aux Journées capitales):


Sur l’agenda de Paris, quand on s’en saisit pour l’enquête histo­rique, on trouve en exergue cette phrase de Pascal : « Il y a des lieux où il faut appeler “Paris”, “Paris”, et d’autres où il la faut appeler “capitale du royaume”. » À feuilleter ensuite l’éphéméride, on retrouve ce double caractère : il y a des pages où le rendez-vous est à Paris (dans la capitale), et d’autres où Paris est au rendez-vous (où sa participation est capitale).
Et dans le second cas, simple effet de proximité ? Paris étant capi­tale, la ville a du même coup le pouvoir sous la main, pour ne pas dire à sa main : quand Paris éternue, le Palais s’enrhume ; banal exemple de contagion ?
Sauf que la dichotomie pascalienne, trop souvent citée, est falla­cieuse. Pascal, à ce moment des Pensées, ne s’occupe d’ailleurs pas du tout de Paris mais de sémantique ; l’intéressent seulement les doubles (ou triples) acceptions de quelques mots qu’il passe en revue. Or Paris n’est pas également Paris et la capitale. Une capitale est censée réunir, résumer, incarner les valeurs nationales ; en être l’émanation. Paris, lui, ne se confond pas avec la France, il l’excède, il est autre et davan­tage. Paris est d’abord Paris. La capitale vint à lui ; il se contente de l’abriter.
Montaigne qui, dans ses Essais, à la différence de Pascal, parle vrai­ment de Paris, Montaigne le Bordelais peut écrire que, dans la France, seul Paris l’intéresse ; que Paris sauve la France à ses yeux ; qu’il ne se veut français que pour autant qu’en France il y a Paris. « Je ne me mutine jamais tant contre la France que je ne regarde Paris de bon œil […]. Je ne suis français que par cette grande cité[1]. »
Au moment où Montaigne prend la plume, Paris vient de se fermer pour un immense massacre ; il n’évoquera pourtant jamais la Saint-Barthélemy.

En 1370, le pouvoir monarchique a posé sur la muraille de Paris un verrou dont lui seul a la clé : la Bastille, au bout du couloir stratégique partant du château royal de Vincennes. Cette Bastille sera prise par la Ligue parisienne, reprise six ans plus tard par le roi Henri IV ; en 1652, ses canons seront tournés par la Fronde contre l’armée de Louis XIV, dauphin. Monté sur le trône, le Roi-Soleil dépouille Paris de sa muraille, n’y laisse que l’ombre immense de l’oppressante citadelle.
L’enceinte était membrane, et la Bastille sa valve, ainsi battait le cœur de Paris. Le 14 juillet 1789, les Parisiens montent à l’assaut de la forteresse, qu’ils abattent. Pas même trois mois plus tard, ils ramènent sur leur sol, de Versailles, la capitale.
En 1792, Paris, sa Commune, prend le pouvoir, s’empare des Tuileries, palais du roi et ambassade de toutes les familles régnantes d’Europe. En 1793, la Commune révolutionnaire les envahit à nouveau : elles sont maintenant le siège de l’Assemblée de la République ; il s’agit d’en chasser les « Girondins », trop irrésolus face aux monarchies coalisées. Après l’échec de prairial an III, Paris trouvera la force d’assiéger encore les Tuileries, redevenues royales, en 1830, en 1848.
Dans l’intervalle, Napoléon aura rêvé de faire de Paris la capitale de son Empire.

Aux portes de son enceinte défensive, d’un mur proprement fiscal (celui « des fermiers généraux », à l’exception de la période 1791-1798), ou de tardives fortifications, Paris a eu jusqu’en 1943 des barrières d’octroi. Une journée communaliste commence par ce cri : « Aux barrières ! » Paris se ferme ; la barricade, reproduction de la muraille à l’échelle de la rue, est retranchement. Et, la chose étant liée à la garde aux portes, les Parisiens, depuis Étienne Marcel, sous des avatars divers (« milice bourgeoise », « garde nationale ») et avec des éclipses, sont en armes, les ont chez eux. La barricade en est, bien sûr, autrement redoutable qu’avec le seul pavé pour projectile.
Le 24 août 1945, à leur premier anniversaire, Sartre pourra encore écrire des barricades de la Libération de Paris (il a fallu, cette fois, s’armer sur l’occupant) : « Le but des résistants a été précisément l’inverse de celui qu’on leur prête à présent [se libérer seuls, donc chasser l’ennemi hors de Paris] : ils ont tenté de ralentir la retraite ennemie et de refermer Paris comme un piège sur les troupes qui l’occupaient. »

Une dialectique de la fermeture et de l’ouverture, de l’occupation du sol et de la circulation, traverse les vingt et une journées retenues. Quand il se garde de l’arrivée des faubourgs, le pouvoir central coupe la circulation, verrouille l’arcade Saint-Jean, débouché de la rue Saint-Antoine sur la place de Grève, et barre le Pont-Neuf. À l’inverse mais pour la même raison, la voirie d’Haussmann permet à la cavalerie le galop, et fait marcher les ouvriers, depuis la banlieue où il les a relégués. La réforme administrative de 1964 éclate la nouvelle barrière, sociale, électorale de Paris, sa « ceinture rouge », en trois départements ; tandis que la capitale est censée épouser l’automobile. Enfin, le Grand Paris de demain se résume pour l’instant au projet de 200 kilomètres de métro.
La tour Eiffel, à l’origine provisoire attraction privée, doit sans doute pérennité et succès à ce qu’indépendamment de ses intentions premières, elle matérialise l’idée de Paris comme phare. Mais dans son bilan de l’Expo du Centenaire de la Révolution, c’est dans la perspective de l’enceinte et de son enjambement qu’Alphand la justifia : « En cas de guerre ou de siège, elle donnerait un poste d’observation merveilleux et faciliterait la communication de la ville assiégée avec les parties éloignées de la province par la télégraphie optique, à des distances considérables. »

Le retranchement tactique, quand Paris se bat, n’est pas synonyme de repliement. Les barricades de Mai 68 n’empêchent pas les étudiants de Paris d’être « tous des juifs allemands ! » À la dialectique de l’ouverture et de la fermeture, il faut ajouter le rayonnement, et son corollaire, l’attraction. Montaigne l’écrivait déjà : Paris a toujours été « grande en peuples » et, pour tous, possible refuge : « Tant qu’elle durera, je n’aurai faute de retraite où rendre mes abois ; suffisante à me faire perdre le regret de tout autre retraite. »
Prenons la rafle du Vél’ d’Hiv’. Le même jour, il y en a d’autres ailleurs en France, exactement de même nature, issues des mêmes ordres, des mêmes accords franco-allemands. Si celle de Paris a eu cette ampleur, ce n’est pas le fruit de quelque hasard. Les juifs n’avaient pas droit de cité, au sens le plus concret de « résider en ville » ; la Révolution émancipatrice, dont Paris reste le phare incomparable, le leur avait donné. On ne s’étonnera pas qu’ils l’aient exercé d’abord à Paris ; qu’à Paris, c’est de partout qu’ils soient venus.

Paul Delouvrier, proconsul gaullien du district de Paris, disait, citant Paul Valéry : « Paris est la ville la plus complète qui soit au monde. » Ce qu’il explicitait ainsi : « Londres manque d’université, New York n’est pas la capitale politique. Rome n’a pas de milieu industriel… »
À toutes, il manque… C’est quand même un sacré paradoxe que, siège du pouvoir, Paris ait été si peu ville aux ordres ; que, tout contre les organes centraux de l’État, elle ait été une ville contre. « Il y a des lieux où il faut appeler “Paris”, “Paris”, et d’autres où il la faut appeler “capitale du royaume”. » Oui. De part et d’autre de la barricade.



[1] Engels écrira en 1848 : « La France seule a Paris, une ville où (…) se rassemblent toutes les fibres nerveuses de l’histoire européenne et d’où partent à intervalles réguliers les secousses électriques qui font trembler le monde entier. »

Un évènement :-) "capitale"

Litho de Villain et Bodem, Carnavalet. En librairie le 10 octobre.


21 jours de Paris

Paris ne s’est pas fait en un jour, pas davantage en vingt-et-un, mais en certaines occasions son cœur a battu plus vite et plus fort qu’à l’ordinaire.
Ces journées particulières brillent de l’éclat du miroir brisé : la glace de Paris capitale sur le tain de Paris ville libre. Car ce sont bien ces deux faces qu’on retrouve (presque) toujours aux prises. L’opposition prend son sens dès la construction de la Bastille, en 1370 : accès privé du roi à Paris-la-turbulente… et issue de secours ! Pivot de l’affrontement qui va se poursuivre de part et d’autre des enceintes successives ou des deux côtés de la barricade. De la « journée des barricades » du 12 mai 1588 à la « nuit des barricades » qui en est presque l’anniversaire, en mai encore et près de 400 ans plus tard, la même dialectique de l’occupation du terrain et de la liberté de circulation, de l‘enfermement et de l’ouverture est à l’œuvre.
Elle ronge le nœud gordien qui lie la ville à la capitale, Paris à Paris… en même temps qu’elle en écrit l’histoire paradoxale.

22 avril 1370. Avec la Bastille, l’Histoire moderne peut commencer • Dimanche 24 août 1572. Saint-Barthélemy : Paris fermé pour tuer • 12 mai 1588. Invention des barricades. Et première prise de la Bastille • 22 mars 1594. Paris attendait la République ? Ce fut Henri IV• 2 juillet 1652. La Bastille tire sur Louis XIV, et Paris mergitur • 14 juillet 1789. A bas la Bastille ! • 5 et 6 octobre 1789. Les citoyennes du Paris-Versailles • 10 août 1792. Le roi Paris • 31 mai-2 juin 1793. Paris n’est pas Gironde • 1, 2 et 3 prairial an III (20, 21 et 22 mai 1795). La défaite des faubourgs • 15 août 1812. À Paris, toute la mémoire du monde • 27, 28 et 29 juillet 1830. Le pavé frappe les trois coups du siècle • 24 février 1848. Paris restaure la République • 23 juin 1853. Haussmann « le Sanglier » est lâché dans Paris• 18 mars 1871. Une volonté Commune • 31 mars 1889. Liberté, Égalité, tour Eiffel ? • 16 et 17 juillet 1942. La rafle du Vél’ d’Hiv’ • Vendredi 25 août 1944. … mais Paris libéré ! • 10 août 1961. Voici « l’Haussmann des faubourgs » ! • 10 mai 1968. Sous les pavés, la grève • 17 septembre 2007. Y a-t-il un Grand Paris après le métro ?

La Parisienne, tableau de genre.

librement adapté de mes Parisienne(s), Parigramme, 2001, épuisé.

La Parisienne marche vite, à grandes enjambées. La Parisienne a de l’allure, à tous les sens du terme.
La Parisienne, on la suit, attiré par son charme ; on la suit parce qu’on n’arrive pas à la rattraper.
Le Train bleu, choré de Bronislava Nijinska, Garnier 1992. Daniel Cande. Gallica
 La Parisienne, c’est toute une histoire et c’est à Longchamp que tout commence. Cette promenade, elle la parcourt depuis le début du règne de Louis XV. Elle y a roulé son carrosse à destination d’une abbaye où les clarisses, à l’occasion de la semaine sainte, donnaient des concerts très en vue, aidées de tout ce que l’Opéra comptait de choristes. « C’était un défilé mondain : toute une procession de voitures quittait Paris par les Champs-Élysées, raconte Georges Pillement. En 1768, Melle Guimard s’exhiba dans un char décoré de ses armes parlantes : un gui de chêne s’élevant d’un marc d’or. En 1774, Melle Duthé fit sensation dans un char doré tiré par six chevaux. En 1780, la duchesse de Valentinois se fit admirer dans un carrosse de porcelaine tiré par quatre chevaux gris pommelé aux harnais de soie rouge, tandis que Melle de Beaupré, simple figurante à l’Opéra, avait elle aussi un carrosse de porcelaine attelé de quatre chevaux isabelle harnachés de velours bleu foncé rehaussé d’une broderie d’or. »
Joseph Gabriel Maria Rossetti, La fabrique des frères Wetter à Orange (détail), 1764
D’autres parisiennes ont roulé carrosse sous le règne de Louis XVI, galantes aussi, comme Théroigne de Méricourt, actrices aussi, comme Rose Lacombe, mais surtout bouquetières comme Françoise Rolin, dentellières comme Marie-Rose Barré, ornemanistes comme Louison Chabry, portière comme Jeanne Martin, fruitières comme Renée Audu. Parties à pied pour Versailles, le 5 octobre 1789, ces Cendrillons en sont revenues quelques-unes dans des voitures mises à leur disposition par le palais, après avoir arraché au roi l’ordre de faire venir des blés et de lever tout obstacle à l'approvisionnement de Paris, et quelques autres, le lendemain, à califourchon sur des canons, ramenant avec elles « le boulanger, la boulangère et le petit mitron ! » Lesquelles sont les plus parisiennes ? Les vraies Parisiennes ?
Dès avant la Révolution, la “grisette“, baptisée d’après l’étoffe du même nom, ouvrière des maisons de couture, coquette, de mœurs faciles, mais non vénale – c’est Mercier qui donne ces précisions dans son Tableau de Paris -, était plus indépendante, plus libre que la fille du bourgeois.
Après que des décrets auront, le 4 prairial (23 mai 1795), dissout les clubs comme ceux des Citoyennes républicaines révolutionnaires, interdit aux femmes d’assister aux assemblées politiques, leur enjoignant de rester chez elles, ordonnant l’arrestation de celles qui seraient « attroupées au-dessus du nombre de cinq », on verra les “merveilleuses“ reprendre le chemin de Longchamp, en costumes grecs, en déshabillés hardis, en robes transparentes. Puis viendra l’empire, on pourrait dire celui de Mme Récamier, qui a bien du mal à se frayer un passage sur la fameuse promenade, tant sa beauté aimante une foule qui ne manque pas pourtant de brillant.
Dans le premier tiers du XIXe siècle, marche le “trottin“, jeune ouvrière employée aux courses, aux rassortiments et, plus spécialement, apprentie d’une modiste, chargée des courses en ville, nous dit le dictionnaire.
En 1830, aux Trois Glorieuses, de la fenêtre, d’une lucarne, elle jette sur la troupe bouteilles, tuiles, meubles, morceaux de fonte, et les pavés montés pour ça jusqu’au logis quand la barricade a été assez haute.
En 1848, le trône de Louis Philippe, porté à bras dans les Tuileries, passe devant une fille publique qui se tient, debout sur un tas de vêtements, en statue de la Liberté, une pique à la main, le bonnet rouge sur la tête, immobile, les yeux grands ouverts. Marie d’Agoult nous apprend que c’est la Maillard, qu’elle restera ainsi « pendant plusieurs heures », et qu’on « défile devant elle avec toutes les marques d’un profond respect. »
Un empire encore et se crée à Longchamp l’hippodrome, et le Grand Prix de Paris, en juin 1863. La Parisienne “Second Empire“ rose, bleue, veuve, rêveuse, pensive, promeneuse, spectatrice, souple et gracieuse, suspend sa course un instant sous le pinceau d’Alfred Stevens. Du monde ou du demi-monde, elle se “pose“ chez Boldini, Sargent ou Ignacio Zuloaga. Sous la Troisième République, c’est Corot, naturellement proche du monde féminin pour être le fils d’une marchande de mode de la rue du Bac, qui arrête la nouvelle Parisienne en bleu. Ses multiples visages, « essentiellement de Paris », se reflètent dans les toiles de Jean-Louis Boussingault, le « nouveau Guys ».
Baudelaire la voit Passante, bien sûr : « La rue assourdissante autour de moi hurlait. / Longue, mince, en grand deuil, douleur majestueuse, / Une femme passa, d’une main fastueuse / Soulevant, balançant le feston et l’ourlet ; / Agile et noble, avec sa jambe de statue. »
Le pesage de Longchamp est aussi mondain que l’était l’abbaye mais on s’y attend davantage : c’est « une manifestation d’élégance, illuminée des derniers modèles des grands couturiers », comme le dit Paris Guide. La Parisienne s’y presse spécialement pour le Grand Prix, point d’orgue de la Grande Saison, après lequel c’est l’exode vers les villes d’eau et les plages, par le Train bleu.
La “midinette“, nom familier donné aux jeunes ouvrières de la couture et de la mode, qui se contentent le midi d’une dînette (voire d’une demi-dinette), reste à Paris. Le nom désignera, entre les deux guerres mondiales, toute jeune fille simple et frivole.
Sortie des ouvrières de la maison Paquin, rue de la Paix. J. Béraud, vers 1900. Carnavalet

Quand la vitesse du cheval-vapeur enfièvre les Ballets russes, c’est Coco Chanel qui, modiste débutante quinze ans plus tôt, fait les costumes de ce Train bleu, argument de Cocteau, musique de Darius Milhaud, programme illustré par Picasso. Tous les arts, mineurs et majeurs, s’y répondent, comme à l’Exposition des Arts décoratifs et industriels de 1925, où le pavillon de l’Élégance a pour vice-présidente Jeanne Lanvin.
Grisette, trottin, midinette, sous trois noms différents, c’est la même démarche. Églé Salvy les condense en une phrase : « Cousant, brodant, ourlant à longueur de journée pour une somme aussi menue que sa taille, la grisette trottait sur le pavé parisien, un carton à chapeau sur la hanche ». C’est la démarche de Jeanne Lanvin, trottin de treize ans pour vingt-cinq francs par mois, puis modeste modiste à son compte sous les combles du faubourg Saint-Honoré, avant l’hôtel particulier qu’elle se fait bâtir rue Barbet-de-Jouy, où elle tapisse sa chambre de Renoir, de Bonnard, de Vuillard et d’autres peintres dont les noms n’assonent pas, mais à condition que leurs tableaux représentent – souvenir, souvenir – des ateliers de modiste. Son grand salon, musée de 400 œuvres, toutes de sujet féminin, servira de décor, chaque année au défilé de ses mannequins.
Les marches du succès à gravir, elle trotte, la Parisienne, des lieux de la fabrication, qui n’ont guère changé depuis l’énumération que les guides en donnaient dans les années vingt : la rue du Sentier et les rues voisines, ainsi que les rues Vivienne et de Richelieu pour les tissus ; la rue Montmartre et les rues adjacentes pour la confection en gros pour dames et la rue Saint-Martin pour la confection pour hommes ; la rue du 4-Septembre et la rue Réaumur pour les soieries et les fournisseurs pour modistes ; la rue Saint-Denis pour la passementerie et la mercerie ; le quartier du Temple pour la maroquinerie et les articles de Paris – elle trotte jusqu’au quadrilatère du commerce de luxe : rue Saint-Honoré, rue de Castiglione, place Vendôme, rue de la Paix, rue Royale, faubourg Saint-Honoré. Elle passe facilement de l’un à l’autre, la mode est démocratique.
Sauf que, pas de course, pas de charge, ce dimanche 28 juin 1936, la Parisienne, faute d’autres bulletins, d’autres droits, vote avec ses pieds, à Longchamp, bien sûr. « Nous entrâmes tranquillement au pesage, raconte Louise Weiss, nos affiches roulées dans nos sacs et nos pliants au bras, comme tant d’élégantes. Sous le regard débonnaire des agents, nous nous approchâmes des grilles qui bordaient la piste, à gauche des tribunes, non loin de la ligne de départ. Les derniers cracks s’alignaient de leur pas dansant. Les tribunes étaient combles, les lorgnettes braquées, les paris conclus. La foule haletait. C’est le moment précis que nous choisîmes pour enjamber les grilles à l’aide de nos pliants, sauter sur la piste et la remonter lentement vers les chevaux en brandissant nos affiches. »
Puis pas de fuite des suffragettes : « Je vis le moment, poursuit Louise Weiss, où, saoule d’espoirs déçus, la multitude enragée des parieurs éventrerait les grilles, ferait irruption sur la piste et nous lyncherait. » Échappée belle.

Quand elle a vingt-cinq ans et toujours pas d’époux, elle processionne encore ironiquement, de nos jours, le 25 novembre, entre l’église Notre-Dame-de-Bonne-Nouvelle et la statue de Sainte-Catherine, à l’angle des rues de Cléry et des Petits-Carreaux, avant le concours de chapeaux du palais Brongniart, qui réunit toutes les écoles de la mode. Au passage, elle marche sur les câbles à haut débit de la “toile“, partis de la rue des Jeûneurs et qui ont fait du Sentier la serre des jeunes pousses.
Rentrant de la Bibliothèque nationale de la rue de Richelieu, le cuistre la voit passer en coup de vent, dans cette ravissante boulangerie vert et crème de la place des Petits-Pères, Parisienne en robe noire constellée d’aiguilles et de faufilages blancs, échappée le temps d’un pain au chocolat à l’atelier et à l’essayage.
Au bout, le défilé de mode. La Parisienne arpente le podium plus vite que jamais, air hautain, menton levé, longues jambes sur talons hauts, grands mouvement de ciseaux qui rappellent ceux qui, plus tôt, coupaient et taillaient.
Elle défile, allure de gigolettes et d’apaches sur fond de “fortifs“, chez Jean-Paul Gaultier, par exemple, à l’été 1988, et sous un titre-programme : « La concierge est dans l’escalier », échos du boulevard, de Pauline Carton et de Sacha Guitry. La mode la plus mode joue de la mode rétro. Elle défile, elle s’appelle Farida, découverte par Azzedine Alaïa, sous l’œil, en coulisses, d’une photo de sa grande amie Arletty, accent faubourien et “gueule d’atmosphère“.
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Hors d’haleine, rassemblons ce que nous avons aperçu d’elle : la Parisienne marche sur ses deux jambes, celle du grand monde et celle du petit peuple, et, à chacun de ses pas, elle soulève de l’histoire, du mythe, des atmosphères.

« Un p’tit mannequin / En confection / C’est pas l’bais’main / Mais c’est si bon » Léo Ferré, Paris canaille.

Mais à la suivre, on ne la voit jamais, au mieux, que de trois quarts arrière, la Parisienne. Il faut faire halte. Il faut prendre du champ, il faut le recul de l’étranger, l’impartialité du savant. Un Anglais, par exemple. Il n’y a personne comme les Anglais pour voir des Parisiennes partout. Quand le peintre “James“ Tissot, qui ne se prénommait encore que “Joseph-Jacques“, choisit pour dix ans l’Angleterre, il eut beau faire, les femmes de ses portraits apparurent au magazine Spectator comme « indéniablement parisiennes ». Ce n’était pas un compliment ; cela voulait dire, à lire un autre périodique, le Graphic, que son style était « plein de sous-entendus à peine décents ». Il est sûr que sa Jeune femme en veste rouge, par exemple, est un portrait d’intérieur d’une dame portant chapeau. Qui s’apprête à sortir, donc. Autant dire une “coureuse“.

Une trentaine d’années plus tard, en 1900, Arthur John Evans, fils de sir John, un archéologue, pas un gazetier, brosse à la main et monocle à l’œil, exhume le palais crétois de Cnossos. Quand une silhouette féminine, un profil à la Bretécher apparaît à ses yeux, il s’exclame – fut-ce en français dans le texte ? – « Ça, c’est une Parisienne ! »
Ces années étaient folles et les savants inconséquents ; de Paris, on était à mille sept cent kilomètres à vol d’oiseau et à quelque deux mille ans : sa Crétoise est du XVe siècle avant notre ère et Paris, sous ce nom-là, du Ve siècle après. Anachronisme ? Le pire est encore à venir : la jeune fille de Cnossos est manifestement dépourvue d’oreille, n'en a que l'emplacement. La baptiser “Parisienne“, n’est-ce pas alors un outrage plutôt qu’un hommage ? Manière de sous-entendre que la Parisienne est non seulement sourde à la musique, comme tous les Français, mais complètement bouchée ? Une ravissante idiote ?
L’explication du manque auriculaire du profil de Cnossos se trouve chez Elie Faure. Le conformisme anatomique, l’artiste crétois s’en soucie autant qu’un peintre cubiste : « L’artiste s’attache au visage : celui-ci est souvent vivant et expressif, assez particularisé pour qu’il faille y voir un portrait. Hors de là, il ne s’intéresse pas aux détails et les traite rapidement… Ce qui compte, c’est le mouvement saisi dans son instantanéité et dans son frémissement… »
Et c’est sans doute dans ces caractères de l’art crétois qu’Evans a justement vu la Parisienne ; en baptisant ainsi ce portrait, il nous révèle que la Parisienne n’est pas une beauté parfaite mais un mouvement, pas une plastique mais une expression, pas un corps, une allure. La Parisienne est frémissante. Son charme, ce sont des traits animés par l’esprit. Disons, pour faire formule, qu’elle est silhouettée d’un trait d’esprit.
En d’autres mots, un corps façonné par l’esprit, c’est très exactement une gueule d’atmosphère, et la parisiennissime Arletty avait bien tort de se défendre, devant l’Hôtel du Nord, d’en avoir une.

Le professeur Louis Chevalier, créateur de la chaire de “parisianologie“ au Collège de France et à Sciences Po, qui avait sous les yeux, en mille exemples historiques, ce qu’Evans ne voyait qu’en une peinture, dira en d’autres mots la même chose que celui-ci : pour la Parisienne, le corps compte moins que le visage, et encore le visage est-ce surtout les yeux, miroirs de l’âme comme chacun sait. A l’opposé des sobriquets d’équarisseur dont les États-Unis affublaient leurs stars – “les jambes“ (Cyd Charisse), “le buste“, “les lèvres“ -, notre Mistinguett, celle pourtant des “belles gambettes“, ne les mettait en avant qu’avec ironie, et c’est sa gouaille plus que ses gambettes qui firent son charme, ou ses gambettes gainées de gouaille.

Autre preuve de ce que le corps lui-même importe peu, c’est que celui de la Parisienne, « atteint des pires disgrâces, l’une d’entre elles et non des moindres étant l’âge, [il] attire encore hommages et passions… » Aussi n’y a-t-il pas d’âge pour la Parisienne, c’est un rôle que l’on peut tenir, à l’instar des lecteurs de Tintin, de sept à soixante-dix-sept ans.
Sarah Bernardt en 1869. Gallica
Melle Mars, l’actrice – on peut la voir, sculptée par Duret, en incarnation de la Comédie dans le vestibule du Théâtre-Français, face à Melle Rachel figurant la Tragédie – jouait encore à soixante ans des héroïnes de vingt. Stendhal voyait toujours en elle « l’une des plus jolies femmes de Paris », tandis qu’elle se jugeait de façon plus nuancée : « Je devins presque jolie à l’âge où les femmes ne le sont plus. » Sarah Bernhardt, née en 1844, était célèbre à la fin du Second Empire ; on courait encore l’admirer à la veille de la guerre de 14, et même, pour donner tout à fait raison à Louis Chevalier dans son dédain du corps, après qu’elle eut une jambe de bois. Ce qui frappait depuis toujours en elle, c’était d’abord des « yeux limpides d’un bleu céleste qui devenaient subitement noirs à la moindre contrariété », ainsi que sa voix, et ses narines frémissantes.
Ce corps qui n’est qu’un point de départ, matière première que sculptera l’esprit, c’est d’abord le vêtement qui lui donne son mouvement. Et en cette matière, la Parisienne est servie. Depuis au moins quatre siècles, la mode se fait à Paris, la Parisienne en est le mannequin, le modèle. Pour elle, le prêt-à-porter c’est du sur-mesure ; coupé à sa taille, ajusté à ses formes. Elle est forcément à la mode puisque la mode est faite sur elle.
Sarah Bernhardt en 1916. Gallica
Et derrière, comme décor, il y a Paris, ses écharpes de Seine et ses dentelles de pierre, le bas résille de la tour Eiffel… Sur la scène parisienne, avec Montmartre côté jardin et Montparnasse côté cour, le Louvre et les quais en toile de fond, la Bastille et le Sentier tombant des praticables, l’esprit sort continûment par le trou du souffleur. La Parisienne est son interprète. Pour être une Parisienne, il n’est pas nécessaire de naître à Paris, il suffit d’y être.


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« Où est-ce que j’avais pris mes délicatesses ? » se demande la Marianne de Marivaux, qui sent en elle une aspiration au raffinement. « Venaient-elles du séjour que j’avais fait à Paris ? » C’est la première hypothèse qui lui vient à l’esprit. Or le séjour qu’elle se remémore se réduit à trois fois rien, comme elle le précise aussitôt elle-même : « Je n’en avais vu que les rues, mais dans ces rues, il y avait des personnes de toute espèce ; il y avait des carrosses, et dans ces carrosse un monde… » Cela avait suffi. Virginie Ledoyen, la Marianne mise en scène par Benoît Jacquot, pour être née à Paris et y avoir toujours vécu, n’en est pas plus parisienne.
La Parisienne a le marivaudage à la bouche et l’aiguille à la main. Si la « vraie Parisienne, c’est cette fille du peuple qui peut en remontrer aux plus grandes dames », comme le dit Azzedine Alaïa en parlant d’Arletty – qui d’ailleurs fut mannequin – c’est de les avoir habillées, ces grandes dames, dont elle fut la petite main. C’est qu’entre la cour et la coupe, le monde et la mode, il y a eu cette osmose. La Parisienne est, depuis toujours, fournisseur des grands. A preuve, elle travaille encore dans les films d’Éric Rohmer, le plus littéraire des cinéastes pourtant, mais aussi le plus parisien en ce qu’il est celui de la main autant que du mot. Pour « peser des œufs de mouche dans des balances de toile d’araignée », comme se moquait Voltaire des dialogues de Marivaux, il faut d’abord être adroit de ses mains. La Chloé (Zouzou) de l’Amour l’après-midi vend des vêtements près de la gare Saint-Lazare ; la Marion (Arielle Dombasle) de Pauline à la plage est dessinatrice de mode et, quand elle arrive à Deauville, elle vient de terminer sa collection à Paris ; la Louise (Pascale Ogier) des Nuits de la pleine lune crée des lampes dans un atelier de décoration entre Wagram et les Ternes.

Paris-sur-scène, l’enclos du Temple, entre quatre murs-rues dont un angle touchait l’actuelle place de la République, en est l’épure. Quatre mille personnes vivaient dans cette zone franche, exemptée d’impôts par un ancien privilège dû à l’ordre des Templiers. Y cohabitaient des aristocrates comme le prince de Conti, chez lequel Mozart vint jouer à l’heure du thé pour la société la plus élégante de son temps, et tous les artisans fabricants « d’articles de Paris », nés ici de ce que les règlements régissant les corporations n’y avaient pas cours. Lisette – l’un des prénoms de la grisette, c’est-à-dire de la Parisienne – est tout naturellement baptisée ici, dans les rimes du chansonnier Chaulieu, l’“Anacréon du Temple“ dès l’aube du XVIIIe siècle. Lisette y habite un siècle plus tard, incarnée en Judith Frère, la compagne de Béranger, et sous le même toi que lui. Lisette, Béranger la chantera sur tous les tons, portera son nom aux oreilles de Goethe, de Petôfi, de Pouchkine, de Garibaldi, de Thackeray, à l’époque où Chateaubriand le considère comme l’ « un des plus grands poètes que la France ait produits ».
Lisette, la Parisienne, a derrière chez elle, au 6, place de la Corderie-du-Temple, le cabaret l’Assommoir, siège de la première Chambre syndicale ouvrière de Paris, en 1869, et de la section parisienne de l’Internationale. Le Comité central de la Garde nationale également, en 1871. « Ville de l’esprit, ville du peuple, ville de la Commune », écrit Marcel Roncayolo, recensant les attributs de Paris.

Pierre Manguin, Une barricade en 1830. 1834, Carnavalet
Gavroche est tombé sur les barricades de 1830, le nez dans le ruisseau, la faute à Voltaire, la faute à Rousseau. Mais à l’abri du coin d’immeuble où s’appuyait la barricade, on pouvait voir la grisette, avec ses manches à gigot, la même qui trotte encore aujourd’hui, statufiée par Joseph Descamps, au milieu du boulevard Richard-Lenoir, panser le blessé de l’émeute. On en avait vu d’autres comme elle à l’atelier de munitions du passage Dauphine, et elle n’hésita pas à faire le coup de feu à la barricade du Palais-Royal où l’a trouvée une gravure d’Achille-Louis Martinet.
L’insurgé, lui, à peine le dernier projectile tiré, était déjà prêt à se soumettre à nouveau à… sa Parisienne : « Trinquons à notre république, / Pour voir son destin affermi. / Mais ce peuple si pacifique / Déjà redoute un ennemi : / C’est Lisette qui nous rappelle / Sous les lois de la volupté. / Elle veut régner, elle est belle ; / C’en est fait de la liberté. » Béranger, Ma République.

Ici, « la vie mondaine, la mode s’épanouissent comme nulle part ailleurs sur la lave des révolutions », écrivait Walter Benjamin de Paris, capitale du XIXe siècle. Ici, la Révolution était mode, parce qu’elle était moins la terreur que les Lumières : l’ironie de Voltaire. Ce Voltaire dont l’une des devises était : « J’aime le luxe », et à qui Mme du Deffand pouvait écrire : « Savez-vous, Monsieur, ce qui me prouve le plus la supériorité de votre esprit et ce qui fait que je vous trouve un grand philosophe ? C’est que vous êtes devenu riche. »
C’est l’esprit de Voltaire qui, avec celui de la cour, donne corps à la Parisienne. Virginie Déjazet, dont l’ancien théâtre des Folies-Nouvelles porte toujours le nom, à l’orée du boulevard des manifestations République-Bastille, Melle Déjazet, montée sur les planches, la raillerie à la bouche, dès l’âge de dix ans, était définie par l’académicien Jules Claretie comme une « statuette de Saxe animée par l’esprit de Voltaire ».
La Déjazet interpréta près d’un siècle plus tard le personnage de l’actrice Sophie Arnould, que fréquentait Voltaire. Sophie Arnould avait été « l’esprit de Paris, de la Comédie, d’une femme et d’une fille », selon les frères Goncourt, et Jules Lemaître trouvait dans les lettres qu’elle avait laissées le « bavardage libre et pimenté d’une vieille Lisette qui aurait l’esprit de Chamfort ». Sophie Arnould était désormais le rôle-titre de la pièce éponyme de Barré. Sarah Bernhardt interpréta pareillement le rôle – qu’elle avait d’ailleurs écrit elle-même – de l’actrice Adrienne Lecouvreur, dont Voltaire avait fermé les yeux.
Chez Hortense Schneider, la Belle Hélène aux pieds de laquelle tous les Pâris, non seulement de Paris mais du monde, déposent leur sceptre et leur couronne, il y a toujours du « titi parisien », si l’on ne dit plus du Voltaire. « Il y a en elle du débardeur, de la grande artiste et une pointe de titi parisien, écrit le marquis de Villemer. Son jeu est une ironie, un scepticisme, une satire, un commentaire des choses les plus intimes du monde parisien. » La Parisienne du Second Empire est ainsi actrice et chanteuse, ses grands airs sont d’Offenbach, ses répliques de Meilhac et Halévy.
Titi en jupons, la Parisienne a la répartie qui fait mouche chez les Angot, mère et fille. C’est aussi Mme Sans-Gêne, théoriquement alsacienne mais que Victorien Sardou naturalisa en la faisant parler “parigot“. Un rôle sur mesure pour ces Parisiennes, gouailleuses à la ville autant qu’à la scène, que furent Réjane, Mistinguett, Arlétty…
Mistinguett, « tragédienne qui résume notre ville parce que sa voix poignante tient des cris des marchands de journaux » - la lettre – « et de la marchande de quatre saisons » - l’esprit -, à en croire Cocteau qui, notez-le, se soucie de ses gambettes comme d’une guigne. Mistinguett inaugurera, sous le Front populaire, le Balajo de la rue de Lappe. A côté, la rue de la Roquette, que Léon Daudet décrivait ainsi : « Bon nombre de mannequins de petit style, de petites ouvrières et de dactylos ont ici leur taudis fixe… » Mais, plus souvent que dans son galetas, la Parisienne est dans les escaliers. Escaliers de la Butte, durs aux miséreux, grand escalier du Casino de Paris, escalier de la concierge, c’est tout un. La Parisienne n’est pas bégueule et accepte le clin d’œil de Jean-Paul Gaultier.
Florelle, alias Valentine dans le Crime de M. Lange
Au Casino de Paris ou au Moulin Rouge, quand ce n’est pas Mistinguett qui est dans l’escalier, à le bien descendre, c’est Florelle, Valentine à l’écran, gentille blanchisseuse du Crime de M. Lange, le film de Renoir et Prévert. « Au jour le jour / A la nuit la nuit / A la belle étoile / C’est comme ça que je vis… », la chanson de Valentine, elle la donne aussi à la scène. Et Florelle est encore Fantine, dans Les Misérables tournés par Raymond Bernard, rôle où lui succèdera, dans une grande production du petit écran, Charlotte Gainsbourg.
Gouaille, goualeuse, goualante, les trois mots ont la même racine. A cheval sur les années cinquante et soixante, Colette Renard  
est la nouvelle « voix de Paris », selon le décret de Paul Guth, et Irma la douce pour une bonne décennie. On dit que dans ces années-là, pour Broadway, la Parisienne idéale d’un musical aurait été écrite par Françoise Sagan, composée par Marguerite Monnot (qui avait fait la musique d’Irma la douce, et aussi celle de La Goualante du pauvre Jean, immortalisée par Edith Piaf), et dansée par Zizi Jeanmaire.

« Mimi Pinson est une blonde, / Elle n’a qu’une robe au monde, / Dieu voulut de cette façon / La rendre sage : / On ne peut pas la mettre en gage, / La robe de Mimi Pinson. » Profil de grisette, c’est le sous-titre de Mimi Pinson, conte d’Alfred de Musset.
Georges Brassens invoquera encore dans ses chansons l’esprit « des titis et des grisettes, de Gavroche et de Mimi Pinson ». La Parisienne reste un diminutif : Lisette, grisette, Musette, cousette, lorette, midinette, l’énumération n’en finirait pas. Une petite femme donc, pas une dame, jeune fille et de petite vertu. « Ah, les p’tites femmes, les p’tites femmes de Paris », chantent en chœur Brigitte Bardot et Jeanne Moreau dans le film de Louis Malle.
Petite fille, presque, et camaraderie d’atelier. Quand Mimi Pinson finit par engager son unique robe, c’est seulement pour venir en aide à Rougette, son amie. Petite vertu, mais grand cœur à l’ouvrage. Ce n’est « pas pour un homme, mais pour un châle, un chapeau », qu’est infidèle la Mimi de Murger, celle des Scènes de la vie de Bohême. C’est que le châle, le chapeau, c’est elle qui les fait, c’est du beau travail. Comme on la transporte mourante à l’hôpital, elle fait arrêter la voiture pour contempler, une dernière fois, les étalages des magasins de nouveauté. Un geste de la (petite) main à son œuvre, un adieu.

La rue parisienne a deux éléments, le pavé et le bitume. Arielle Dombasle chante, au masculin, chez Rohmer : « Paris m’a séduit… Point perdu dans la masse immense, je ne compte pas plus qu’un pavé de la rue. »
Sur le trottoir, le poète décadent Émile Goudeau, aux souvenirs de Dix ans de bohême et voyageur « à travers les États-Unis de Paris », cueillait ses Fleurs de bitume.
Le pavé pour la barricade et le trottoir pour le tapin. La tradition voit quand même plutôt Gavroche sur l’une et Mimi Pinson sur l’autre. Il est une façon de résoudre le dilemme : couper court, aller de biais. « S’il l’avait vue traverser au milieu des voitures le boulevard Montparnasse », écrit Positif de l’actrice qui fut l’une des Parisiennes des années quatre-vingt, « Henry Miller aurait reconnu en elle l’une de ses chères femmes-proues. Fine, nerveuse, transparente et élégante, Christine Boisson est un esquif qui fend la foule. »
Christine Boisson dans Extérieur nuit de Jacques Bral
Paris a très souvent été dite “nouvelle Rome“, “nouvelle Athènes“. Nouvelle Rome où, naturellement, on parle latin. Il y a ainsi à Paris un “quartier“, un “pays“ latin, c’est selon. Là, Mimi, cousette, et Musette, grisette – c’est la distribution des rôles dans La Bohême, on n’invente pas – se mêlent à un poète, un peintre, un philosophe, un musicien – c’est les quat’zarts, le quatuor, là encore de Puccini. La couture rencontre la culture, le métier d’art l’artiste ; correspondances habituelles à Paris. Le travail de la Parisienne est un artisanat, l'article de Paris un article décoratif; les valeurs industrieuses, pour ne pas dire industrielles, ne s'y séparent pas des valeurs artistique et spirituelle. Le travail a partie liée avec le plaisir, en passant par ceux de la vue, du toucher de la belle ouvrage. Et puis, au Quartier latin, l'ouvrière libre, qui tire son indépendance d'une mise précoce au salariat, rencontre la liberté de l'esprit chez l'étudiant, encore libre de n'avoir pas déjà contracté son mariage bourgeois.

Cette Parisienne émancipée, “latine loveuse“, continuera de hanter la rive gauche sous divers avatars, de l’existentialisme sans apprêt, façon Gréco, à l’ironie baise-beige de Françoise Mallet-Joris et Marie-Paule Belle : « Dans les lits de Saint-Germain, c’est divin, c’est divin… »
Elle aura une cousine nymphette, entre le lycée Fénelon et la piscine Deligny, entre les pages de Gabriel Matzneff, et une petite sœur khâgneuse, agrégative, autour de la rue d’Ulm, dans les films d’Arnaud Desplechin, sous les traits de Jeanne Balibar ou d’Emmanuelle Devos.
Mais Paris est aussi la nouvelle Athènes et, sur l’autre rive, un quartier fut baptisé de ce nom pour la quantité de muses dont il était le séjour. Rue Taitbout, sur un terrain vendu par Melle Mars, de la Comédie Française, habitait la danseuse Taglioni, la première à danser sur les pointes, George Sand, l’écrivaine socialiste faute-à-Rousseau et, du même coup, Frédéric Chopin. Et si Melle Mars avait vendu rue Taitbout, ce n’était que pour faire construire à deux pas, rue de la Tour-des-Dames, où résidait également son collègue du Français, le tragédien Talma.
Jouxtant cet athénée, derrière l’église Notre-Dame-de-Lorette, où stationnait la Païva en route vers les Champs-Élysées, on trouvait le tout jeune Offenbach, puis quantité de peintres comme Delacroix, Degas, Gauguin ou Pissarro. On y trouvait aussi des “lorettes“, seul diminutif de la Parisienne littéralement parisien, seule référence topographique, seul enracinement dans un quartier.
La lorette était une trouvaille de Nestor Roqueplan, gros matou du foyer des petits rats, administrateur de quantité de théâtres, qui savait ce que vie parisienne veut dire. De son mot, le chansonnier Gustave Nadaud fit une chanson ; Gavarni, entre deux croquis pour La Mode ou Silhouette, des albums ; les Goncourt, une “physiologie“.
« Élégante et facile » est la traduction que donne de “lorette“ le Petit Robert, qui en fait un synonyme de grisette. La liberté des mœurs est décidément, à Paris, une pratique d’atelier (de couture) dans le voisinage d’ateliers (d’artistes), qui ne va pas sans élégance.
Les frères Goncourt voyaient les lorettes de leurs fenêtres du 43, rue Saint-Georges, où ils habitèrent vingt ans. C’est du théâtre Saint-Georges, à côté de chez eux, que François Truffaut fit le cadre de son Dernier Métro, où Catherine Deneuve, directrice de l’établissement, se fait souffler la direction d’acteurs par son mari, le véritable metteur en scène que l’antisémitisme nazi contraint de rester caché. Est-ce un hasard si Catherine Deneuve ne fut jamais plus parisienne que dans cette parabole de la Parisienne comme “médium“, inspirée ? « Belle, Catherine Deneuve l’est à un tel point qu’un film dont elle est l’héroïne pourrait presque se passer de raconter une histoire », disait déjà Truffaut. Mais ce ne serait plus un film ; et plus une Parisienne.
Catherine Deneuve dans le Dernier Métro

La Parisienne est l’esprit des lieux et, ici, l’esprit des lieux est un art de vivre. La culture y est faite de haute couture, d’art sous sa forme également culinaire, de mode et de mode de vie. Elle n’est donc pas séparée dans la sphère de l’abstraction, réservée aux érudits austères, mais la chose du monde la mieux partagée. La Parisienne travaille pour le plaisir. Pour le plaisir des autres, dans l’industrie et le commerce du luxe. Pour son propre plaisir du même coup, en étant appelée à faire essentiellement du “beau travail“. Travail, culture, plaisir sont écrits sur son front comme de plus grands mots à de plus grands frontons, répercutés par le cadre de vie, ramenés en écho par l’histoire : la mode n’est-elle pas un éternel recommencement ?
Un député du Vaucluse et rédacteur en chef du Charivari, Taxile Delor, écrivait déjà que la Parisienne était un mythe en 1841 ! Il est sûr pourtant que les premiers à déclarer aujourd’hui haut et fort que la Parisienne n’est plus concèderaient volontiers que, s’il y a un moment où elle a existé, c’est bien le XIXe siècle. Mythe ou pas d’ailleurs, qu’importe ? Un mythe n’est ni une erreur ni un mensonge : c’est bien à travers lui, incarné dans mille films, mille romans, mille réparties et mille chansons, que nous voyons la Parisienne. Le mythe est l’une des composantes de l’esprit qui souffle à Paris, qui façonne les traits, le physique comme le caractère de la Parisienne, son allure si pleine de caractère.
Chaque jour elle se réinvente, elle est beurette, elle est bretonne, elle tire ses écouteurs du sac à bandoulière, elle écoute Louise attaque chanter Léa : « Elle est parisienne, elle est pas présentable, elle est pas jolie, elle est pas moche non plus… », elle a Paris dans les oreilles, elle a Paris à ses pieds, elle a enfilé ses rollers sans faire filer son collant. Y a une reprise à la Bastille… T’as pas fini ton cinéma ?

Tous en Seine


Avant la Seine où Paris se mire, la Seine vers laquelle les façades se tournent jusqu’à en oublier, derrière elles, toute contrainte d’équerre, il y a la Seine que l’on travaille, que l’on fend, que l’on bat, que l’on mange et que l’on boit. Une Seine aux berges hérissées de pontons en dents de peigne, au bout desquels les porteurs d’eau tentent de prémunir leurs seaux de la vase du bord et, entre ces pontons, des attelages qui reculent, munis de barriques d’une capacité plus grande. Une Seine où l’on pêche, une Seine où le poisson frétille partout dans les viviers, et s’y vend. On n’imagine plus aujourd’hui la quantité de poisson consommée, qu’imposait la stricte observance des jours maigres et du Carême. La seule chambre spécialisée, des sept qui composent le Parlement de Paris, est celle de la Marée, et c’est le poisson, l’assiette fiscale sur laquelle se bâtit la ville. François Ier confirme en 1530, et pour six ans, « l’aide de 6 deniers sur le poisson vendu en la ville et faubourgs de Paris, 20 sols sur le thon blanc, maquereaux et poissons salés », accordée par son prédécesseur pour « fortification des fossés, quais de cette ville ».
En 1583, reconstitution de Hoffbauer, éd. de 1875-1882. Gallica
Les pompes élévatrices accrochées aux ponts battent le fleuve sans relâche de leurs roues à aubes, celle de la Samaritaine, au Pont-Neuf, depuis Henri IV ; celles du Grand et du Petit Moulins, aux deuxième et troisième arches en partant de la Ville, côté aval du pont Notre-Dame, depuis Louis XIV. Et les moulins à farine, amarrés dans le courant, pétrissent pareillement le flot, et aussi les bras des lavandières. « Il y avait grand vacarme de blanchisseuses, elles criaient, parlaient, chantaient du matin au soir le long du bord, et y battaient fort le linge, comme de nos jours », écrit Hugo. “Comme de nos jours“, c’est-à-dire en 1831, tandis que le passé qu’évoque Hugo est celui de 1482. « Ce n’est pas la moindre gaieté de Paris. »
Ajoutons, sur « la “nourricière Seine”, comme dit le père Du Breul », que cite Hugo, quantité de ports où abordent les bateaux avalants, qui peuvent atteindre facilement toutes les berges du « trapèze central de la Ville », tandis que les navires montants s’arrêtent à sa lisière, avant le Pont-Neuf, seuls des produits manufacturés de haute valeur, en provenance de Normandie ou de la Manche, pouvant supporter les coûts d’un halage à contre-courant.
Côté Ville, « le quai avec ses mille boutiques et ses écorcheries saignantes », ses tanneurs et teinturiers qui ne partiront pour la Bièvre qu’après 1673, et les sergents racoleurs qui les remplacent sous la Régence ; le pittoresque quai de Gesvres, entre pont Notre-Dame et Pont-au-Change, posé sur des arcades pour ne pas rétrécir le lit du fleuve, au haut duquel Rose Bertin, la modiste de Marie-Antoinette, a sa première boutique jusqu’en 1772.
Le côté Université « était le moins marchand des deux, les écoliers y faisaient plus de bruit et de foule que les artisans, et il n’y avait, à proprement parler, de quai que du pont Saint-Michel à la tour de Nesle. Le reste du bord de la Seine était tantôt une grève nue, comme au-delà des Bernardins, tantôt un entassement de maisons qui avaient le pied dans l’eau, comme entre les deux ponts ».
On n’oubliera pas les bains flottants, bains chauds ou étuves, dont on compte une dizaine à la fin du règne de Louis XVI ; et, plus tard, les bains froids ou écoles de natation qui fleurissent sous le Second Empire : Bains du Pont-Royal, Bains Henri-IV, quai du Louvre ; Bains de la Samaritaine et, pour les femmes, Bains des Fleurs, au port de l’École.

La Seine publique et le bassin royal
Le 24 mars 1722, en l'honneur du mariage espagnol de Louis XV, qui finalement n'aura pas lieu. Vue prise depuis le Louvre. Gallica
Dans cette Seine industrieuse, ce fleuve du quotidien, celui des harengères et des crocheteurs, Louis XIV a pourtant su isoler une naumachie, une scène de grand opéra, en demandant à Jules Hardouin-Mansart et Jacques-Ange Gabriel ce pont Royal inutile à la circulation, situé non dans le prolongement d’une rue, mais dans celui du palais des Tuileries, au bout du Pavillon de Flore, simple balcon au-dessus du bassin dont il trace le quatrième côté, face au Pont-Neuf, entre le Louvre, rive droite, et le collège des Quatre-Nations sur l’autre. Ici, pour le mariage prévu avec l’infante d’Espagne, lors des naissances du duc de Bourgogne ou du duc de Bretagne, dix mille lampes font de la grande galerie du Louvre l’astre même du Roi-Soleil, tandis qu’au-dessous, sur le fleuve, flottent palais allégoriques aux colonnes et portiques surchargés de tous les attributs de la mythologie, qu’entourent des musiciens sur d’autres nefs, au milieu des embrasements des feux d’artifice. D’autres jours, les remplacent joutes ou fêtes vénitiennes.
Ce « bassin du Louvre », ce « côté des Tuileries et du Pont-Royal », était pour Voltaire – qui écrit en 1751, avant la création de la place Louis-XV –, le modèle absolu, l’aune à laquelle juger les villes, l’esquisse de la perfection urbaine : si Louis XIV « avait dépensé à Paris la cinquième partie de ce qu’il en a coûté pour forcer la nature à Versailles, Paris serait, dans toute son étendue, aussi beau qu’il l’est du côté des Tuileries et du Pont-Royal, et serait devenu la plus magnifique ville de l’univers ».
 
En 1800 cette fois, vue prise depuis la rive gauche. Gallica
Paris qui gèle, Paris qui brûle 
Quand la Seine est gelée, Paris meurt, comme en ce terrible hiver qui commence en décembre 1708 et, durant près de deux mois, aura « rendu les rivières solides jusqu’à leurs embouchures », note Saint-Simon. La disette des grains, les épidémies, une température qui descend jusqu’à 21° au-dessous de zéro font plus de vingt mille victimes dans la capitale.
Et quand la Seine s’embrase, Paris brûle. Le 22 avril 1718, une femme, dont le fils a disparu noyé, abandonne au fil de l’eau, devant le couvent des Miramionnes, une planche munie d’un pain bénit et d’un cierge allumé, censé s’éteindre là où gît le corps de son enfant et lui en révéler le lieu. Sous le Petit-Pont, le cierge heurte une barque chargée de foin, les flammes montent jusqu’aux maisons de bois, le grand incendie dure trois jours et trois nuits. Le maître des pompes, Dumouriez, un ancien de chez Molière, n’y peut rien : les vingt-deux maisons du pont sont détruites. On ne les reconstruira plus.

Quand la cour était à Choisy
Qui vit à Paris a donc affaire à la Seine. Dans l’exercice ordinaire de son emploi, le jardinier du duc d’Orléans et du comte d’Artois, un Écossais, Thomas Blaikie, s’y retrouve tout naturellement, traversant Paris et ses faubourgs par deux fois en trois jours, dans un sens et dans l’autre. Le 3 octobre 1777, il prend le coche d’eau au port Saint-Paul, en compagnie d’un pépiniériste de Covent Garden, pour rejoindre avec lui la cour, à Choisy, où elle se trouve à ce moment-là. Le port Saint-Paul, entre le débouché de la rue Saint-Paul et le pont de Gramont, qui prolonge la rue du Petit-Musc sur l’île Louviers, est le terminus des coches d’eau pour Corbeil, Montereau, Nogent et Briare. C’est là qu’un peu plus tard, le jeune Bonaparte, 15 ans, débarquera, le 25 octobre 1784, arrivant de son collège de Brienne pour s’inscrire à l’École militaire.
C’est d’en face – il n’y aura plus d’île Louviers – que partira le Frédéric Moreau de L’Éducation sentimentale : « Le 15 septembre 1840, vers six heures du matin, la Ville-de-Montereau, près de partir, fumait à gros tourbillons devant le quai Saint-Bernard. »
« Des gens arrivaient hors d’haleine ; des barriques, des câbles, des corbeilles de linge gênaient la circulation ; les matelots ne répondaient à personne ; on se heurtait ; les colis montaient entre les deux tambours, et le tapage s’absorbait dans le bruissement de la vapeur, qui, s’échappant par des plaques de tôle, enveloppait tout d’une nuée blanchâtre, tandis que la cloche, à l’avant, tintait sans discontinuer. »
« Enfin le navire partit ; et les deux berges, peuplées de magasins, de chantiers et d’usines, filèrent comme deux larges rubans que l’on déroule. »
Les bateaux que croise Blaikie sur ce tronçon de la Seine sont, pour l’essentiel, des avalants, portés par le courant, chargés des bois du Morvan, des blés de la Brie, des vins de Bourgogne, de charbon de bois ; souvent des « sapines » ou « sapinières » à usage unique, que les « déchireurs » vont démonter sur la berge pour en faire du bois de charpente. Quand les mariniers sont montés à bord pour les piloter dans la traversée de la ville, rendue difficile par une infinité d’obstacles et de forts courants entre des berges rétrécies, la première chose qu’ils voient en abordant Paris, et que Blaikie vient de laisser dans son dos, c’est « après le Sérail, le bâtiment du monde le mieux situé » : l’hôtel de Bretonvilliers qui, avec l’hôtel Lambert, forme la proue sculptée de l’île Saint-Louis au-dessus du fleuve.
En 1867, les bains. Hoffbauer. Gallica
Puis, au pas du cheval sur le chemin de halage, tirant le coche d’eau, c’est, à gauche, la forteresse imposante de la Bastille et, à droite, devant l’abbaye de Saint-Victor, le quai Saint-Bernard, où Henri IV et son fils, le futur Louis XIII, se baignaient nus, et où les hommes avaient continué de le faire à la grande satisfaction des dames. « Tout le monde connaît cette longue levée qui borne et qui resserre le lit de la Seine, du côté où elle entre à Paris avec la Marne, qu’elle vient de recevoir : les hommes s’y baignent au pied pendant les chaleurs de la canicule ; on les voit de fort près se jeter dans l’eau ; on les en voit sortir : c’est un amusement. Quand cette saison n’est pas venue, les femmes de la ville ne s’y promènent pas encore ; et quand elle est passée, elles ne s’y promènent plus », écrivait ironiquement La Bruyère, dans ses Caractères, en 1688.
La bête de somme tire maintenant au milieu des empilements de pierres du port au Plâtre. La Rapée est déjà « fameuse pour préparer le poisson en ce qu’on appelle “matelotes” ». Des barques toilées assurent la traversée vers l’énorme ensemble de l’Hôpital général ; bientôt, la patache d’octroi complètera, sur le fleuve, le mur des Fermiers généraux. Les joutes des mariniers, que Raguenet nous a montrées devant la Cité, auront alors lieu ici et, un peu avant 1830, le canotage bruyant, tandis que son pendant sélect s’organise dans la Société des régates et le Club des canotiers qui, sous le Second Empire, regrouperont quelque six mille passionnés, du côté de Charenton et, de l’autre côté de Paris, d’Asnières.
Derrière les chantiers de bois, s’étendent les domaines de La Croix, du Petit-Château de Bercy, du Pâté-Pâris, puis l’immense étendue du château de Bercy. Les vins viendront à partir du Premier Empire et, avec eux, un surcroît de canotiers et de guinguettes, dont celle de Jullien qui, quand le quai sera gravement endommagé par la débâcle des glaces, en janvier 1880, ira ouvrir sur l’île Fanac, à Joinville-le-Pont, le restaurant décrit par Zola dans Au Bonheur des dames.
Sur l’autre rive, passé l’abri semi-circulaire de la gare d’eau entamée en 1764 et abandonnée, ce sont, partout dans les champs, de grandes roues qui servent à extraire les pierres des carrières profondément souterraines d’Ivry, Gentilly, Montrouge, Arcueil et Villejuif.

À l’ouest, le Point du Jour !
Deux jours plus tard, le samedi 5 octobre 1777, Thomas Blaikie rembarque à bord d’un coche d’eau, avalant cette fois, au pont Royal, avec le même Mr. Hairs et le jardinier allemand de Monceau, M. Ettingshaussen. De ce même embarcadère, à partir de 1826, de petits bateaux à vapeur effectueront le premier service régulier reliant, pendant la belle saison, Paris à Saint-Cloud. Blaikie descend la Seine jusqu’au pont de Sèvres, où il prendra une voiture pour Versailles.
Ici, le trafic est moins dense : la remontée du courant étant particulièrement épuisante, les bateaux ne vont pas au-delà du port de l’École. Mais il faut déjà, pour l’atteindre, passer le pont Royal et, dans ce sens, les mariniers n’ont pas seulement à piloter les bateaux et à guider leur accostage, les avaleurs de nefs, ou maîtres des ponts, doivent encore les tirer du haut du tablier, le chemin de halage se trouvant souvent interrompu.
Sur l’autre rive, le port de la Grenouillère, sous le quai ombragé entrepris par Charles Boucher d’Orsay, prévôt des marchands, est rempli de bois flotté qui a traversé tout Paris. Le coche d’eau longe le quai des Tuileries, et la place Louis-XV. On trouvera amarrée en face, sous Napoléon III, l’École impériale de natation, « ses 350 cabinets et ses 16 salles, son vaste divan et ses salles de cafés ». Passés les Invalides, on arrive très vite à l’île des Cygnes, qui épouse la courbe de la rive gauche jusqu’à la hauteur du château de Grenelle. Entre cette île et la berge, bien plus d’un millier de cadavres étaient venus s’agglutiner lors de la Saint-Barthélemy, ceux des protestants jetés à la Seine. Ils avaient été inhumés sur place, et Louis XIV avait fait vivre là, plus tard, des cygnes amenés de Scandinavie.
Quand Blaikie la croise, l’île est spécialisée dans la fabrication de l’huile, extraite de la cuisson des tripes, destinée aux réverbères à miroirs de métal qui, depuis quelques années seulement, ont remplacé au long des rues les lanternes à chandelles. Le lieudit Gros-Caillou, plus bas, est connu pour des mijotages plus appétissants, ceux du ragoût de poissons au vin. « Ce lieu peuplé de guinguettes, écrit Mercier, est sur le bord de la rivière, au-dessous des Invalides. Là, on mange des matelottes, objet définitif et chéri des gageures parisiennes. Une bonne matelotte coûte un louis d’or ; mais c’est un manger délicieux, quand elle n’est pas manquée. Les cuisiniers les plus fameux baissent pavillon devant tel marinier qui fait mélanger et apprêter la carpe, l’anguille et le goujon. Ils cèdent ce jour-là leur emploi à la main grossière qui manie l’aviron. Les cuisiniers ont beau être jaloux ; ils accommodent les autres plats, excepté la matelotte : ainsi l’ordonne tout maître friand ou connaisseur. »
Il y aura ici, dix ans après le passage de Blaikie, la seconde paire de pompes à feu des frères Périer, en aval de l’égout des Invalides ! Et l’on apercevra derrière, en 1841, la tour de 42 mètres, élevée au milieu de la place de Breteuil, qui sert de château d’eau au puits artésien de Grenelle, dont le débit est d’un million de litres par jour.
En 1867 toujours, les lavandières, devant la même place de l'Hôtel de Ville qu'en 1583. Hoffbauer. Gallica
Mais au moment où son coche d’eau atteint l’extrémité du quai de la Conférence, les frères Périer sont seulement en train de créer leur Compagnie des eaux de Paris et de prévoir ici l’installation de « pompes à feu », c’est-à-dire à vapeur, pour élever l’eau de la Seine vers des réservoirs situés sur la colline de Chaillot et, de là, la redistribuer chez les particuliers.
La grand-route de Paris à Versailles passe ici au pied de la Savonnerie, la manufacture d’où sortit l’essentiel des tapis du Louvre, de Versailles, de Trianon et de Marly, puis, sur le bord escarpé du fleuve, arrive le couvent de la Visitation-Sainte-Marie, qui descend jusqu’à la route de la Reine, permettant aux recluses d’y voir passer de brillants équipages. Enfin, aussi contigu au monastère des femmes que le permet la règle, ce qui signifie deux murs de séparation, le couvent des Bons-Hommes ou minimes de Chaillot s’étage, lui aussi, presque jusqu’au sommet du coteau. À son extrémité sud-ouest, la patache d’octroi dite de la Conférence viendra matérialiser, sur le fleuve, la barrière des Fermiers généraux comme, de l’autre côté de Paris, son homologue de la Rapée.
À gauche, l’École militaire se prolonge jusqu’au fleuve « d’un vaste terre-plein enclos » appelé Champ-de-Mars. Puis vient la « belle plaine de Grenelle ». En face, Passy a succédé à Chaillot, avec son établissement thermal, au bord du quai, « supérieur à Spa et à Forges-les-Eaux », mais plus animé l’été qu’en ce début d’octobre. C’est à son appontement qu’une litière, qu’accompagne Thomas Jefferson, amènera Benjamin Franklin, malade, de l’hôtel de Valentinois, afin de l’y faire s’embarquer pour Le Havre et les États-Unis. La Seine va jusque là : sous le Second Empire, des lignes régulières de vapeurs partiront du quai du Louvre pour Rouen, Le Havre et l’Angleterre.
Enfin, c’est le petit village appelé Point du Jour. À compter de l’Exposition universelle de 1867, il sera une station importante et l’un des garages des « bateaux-mouches » parisiens qui, de Suresnes à Charenton, sur quarante kilomètres et avec quarante-sept escales, vont transporter annuellement de dix à vingt millions de Parisiens laborieux jusqu’en 1934. Laborieux, il leur en coûte dix centimes les douze kilomètres, mais oisifs, le dimanche, le double, quand c’est aux guinguettes du Point du Jour et d’ailleurs qu’ils se rendent. Martin Nadaud évoque le sujet, contre lequel « la population se montre pleine d’une juste colère », à la Chambre des députés, en 1876, et Léo Claretie vingt ans plus tard encore : « Vous imposez la joie et la santé populaires ! ».
Ensuite, Blaikie ne verra plus, fermant la plaine plate au nord, que le mur du parc du bois de Boulogne.
Le métro a fini par tuer le bateau-mouche, mais, dernier écho de la période du transport fluvial populaire, c’est encore quai du Louvre que l’on embarque pour la « Fête de l’Humanité », et Garches, en 1938. Dix ans plus tard, et après la guerre, la Seine est devenue officielle : la préfecture de police se dote d’une vedette de prestige, et le Conseil municipal traite ses hôtes de marque à l’hôtel Lauzun, dans l’île Saint-Louis. Le samedi 15 mai 1948, pour la première fois, le préfet de police et Pierre de Gaulle, président du Conseil municipal depuis huit mois et frère du Général, accueillent à l’embarcadère d’Iéna la princesse Élisabeth d’Angleterre et le duc d’Édimbourg et, en dépit du temps orageux qui menace, leur font remonter la Seine jusqu’à l’île Saint-Louis au milieu d’une foule énorme et enthousiaste, massée sur les deux rives – par prudence, la police a fait évacuer les ponts.
Le 25 mai 1950, le président de la République et Mme Vincent Auriol accompagnent sur la Seine la reine Juliana et le prince des Pays-Bas. Cette fois, la Préfecture a fait le vide sur le parcours fluvial. À l’escale de l’Hôtel de Ville, il y a néanmoins beaucoup de monde pour saluer les souverains. Du coup, bousculant l’itinéraire prévu, le préfet fait faire à la vedette le tour des îles, et passer la reine sous des ponts ouverts au public comptant sur l’effet de surprise pour déjouer un geste de malveillance toujours possible.
Ensuite, les voies sur berges auront, en dépit de bien des défauts, cet effet paradoxal de revivifier la Seine d’usage quotidien perdue depuis les bateaux-mouches de ligne, et d’offrir à chacun, principalement la nuit et à quelques heures creuses du jour, les deux plus fabuleux travellings latéraux du monde, que l’Unesco a inscrits au Patrimoine de l’humanité. Tandis que les opérations Paris-Plage ramènent la familiarité avec un fleuve qui n’était plus que l’instrument technique du transport des matières pondéreuses.