Aux bois d’Paris, y a des…


Le Point du Jour et le bois de Boulogne

Le Point du Jour, c’est la pointe sud du village d’Auteuil. Joseph Micault d’Harvelay, « garde du Trésor royal », y possède un jardin dont une étroite bande de potager descend jusque-là. Si, comme tous ses pairs dans les années 1780, M. d’Harvelay fait appel à Blaikie pour qu’il lui dessine son jardin à l’anglaise, il veut à la fois un sentier tortueux et conserver au même endroit son allée rectiligne de tilleuls ! En désespoir de cause, Blaikie proposera une colossale serre chauffée, qu’il remplira d’ananas et autres fruits des tropiques.
Au XIXe siècle, Gavarni a, dans les parages, une propriété riche de bassins, rocailles, ondulations de terrain, et de ces arbres à feuillage persistant que Blaikie a semés partout de Monceau à Auteuil. Le chemin de fer dit « de Ceinture », courant au long des fortifications depuis 1851, avant de franchir la Seine par le viaduc du Point-du-Jour (remplacé depuis par le pont du Garigliano), l’emporte sur son passage en 1863. Le lieu sera désormais le plus industrialisé d’Auteuil : une usine chimique, des laboratoires pharmaceutiques assez nombreux, une fonderie d’art ; et il verra s’élever la seule cité industrielle de l’arrondissement, la villa Mulhouse.
Ce n’est pas qu’il s’agisse ici de loger la main-d’œuvre auprès de ses lieux de travail – seuls les ouvriers nomades vivent dans cette proximité, et ils louent. Au Point du Jour, on construit pour de futurs propriétaires, « l’élite des ouvriers, stables et économes et pouvant résider sans inconvénient loin de leur chantier ». C’est plutôt qu’habitent le 16e arrondissement – beaucoup plus au nord – un certain nombre d’employeurs pour lesquels la maisonnette individuelle, sa propriété, l’épargne qu’elle suppose – il s’agit de devenir propriétaire en vingt ans par le paiement d’un amortissement à 4% compris dans le loyer –, est l’instrument de contention des « classes dangereuses ». Dollfuss, des filatures de Mulhouse, auquel la villa est en quelque sorte dédiée, comme Dietz-Monnin, dont une rue de la cité porte le nom, seront du congrès international réunissant à Londres, en 1886, « les grands industriels et les financiers des deux mondes » afin, écrit Paul Lafargue, le gendre de Marx, « de rechercher ensemble les moyens les plus efficaces d’arrêter le dangereux envahissement des idées socialistes ».
La villa Mulhouse comprend soixante-sept pavillons, édifiés à partir de 1880, un premier groupe attenants, en frise, comme en Angleterre, un autre avec la cuisine en sous-sol, là encore selon un modèle anglais. En général, les maisonnettes à étage seront acquises par des employés, seules celles ne comportant qu’un rez-de-chaussée l’étant par des ouvriers, « presque tous typographes ». Selon son promoteur lui-même, « seulement 4% de la population ouvrière à Paris pouvait se payer un loyer semblable ». Parmi les rares équipements collectifs – la règle du genre étant plutôt le repliement imposé sur la vie de famille –, une coopérative de consommation logée dans deux des pavillons.

Les canotières « aiment l’amour et l’bal »
Un service de bateaux à vapeur essentiellement estival, entre Paris et Saint-Cloud, s’étant révélé prometteur, on envisage, dès les années 1860, la formation d’une « Société pour le transport des voyageurs de Bercy à Neuilly ». Après l’ouverture de l’écluse de Suresnes, en 1867, qui régularise le niveau de la Seine, et l’Exposition universelle, la Société des bateaux-mouches voit effectivement le jour, étendant son trajet jusqu’à Charenton. Le Point-du-Jour en devient le point de départ vers l’amont, et la première escale à guinguettes et canotage vers l’aval, avant celles du bas-Meudon, de Saint-Cloud, de Courbevoie. Au Point du Jour, l’une de ces guinguettes est de Guimard, à l’enseigne du Grand-Neptune, sous le signe, comme ailleurs, des fritures et des matelotes, du vin blanc et de l’omelette au lard. Du café-concert des Ambassadeurs, sur les Champs-Élysées, où elle est créée en 1886, jusqu’à Suresnes, se chante la Polka des Canotières : « Puis au bal, Au signal, Bacchanale, À faire rougir le municipal. Surprenant, Épatant, Renversant, Cette façon de danser le cancan… ».
Le cross des As, 1932. Gallica
Il y a un accès noble et cavalier au bois de Boulogne, par l’Étoile et l’avenue de Neuilly (de la Grande-Armée), celle de l’Impératrice (Foch) ou celle de Saint-Cloud (Victor-Hugo). Il y a des transports populaires : le chemin de fer d’Auteuil et « le chemin de fer américain », celui qui est tiré par des chevaux et part de la place de la Concorde, longeant la Seine jusqu’à Saint-Cloud, enfin, les bateaux à vapeur. Au bois de Boulogne, nous dit le guide Joanne en 1863, le jour aristocratique est le samedi, qui a son acmé entre 4 h et 5 h de l’après-midi ; « le dimanche, toutes les classes de la société s’y trouvent représentées et confondues ». Après la loi sur le repos hebdomadaire et dominical, enfin promulguée le 13 juillet 1906, la sieste sur l’herbe au bois de Boulogne devient, en quelque sorte, le minimum syndical d’un dimanche ouvrier.
Le Front populaire, et l’arrêt de l’exploitation commerciale des bateaux-mouches qui l’a précédé de peu, marquent un complet revirement de la géographie des guinguettes entre l’aval et l’amont, et même entre la Seine et la Marne. Dorénavant, « Quand on s’promène au bord de l’eau », comme le font Jean Gabin et ses poteaux dans La Belle Équipe, c’est à Nogent, où l’on arrive par le chemin de fer partant de la Bastille.
Près du chemin des Vieux-Chênes, la butte Mortemart offre toujours de jolis points de vue sur l’ourlet de collines festonnant la boucle qu’empruntait le bateau-mouche, celles d’Issy, de Meudon, de Bellevue, de Saint-Cloud, de Suresnes et du mont Valérien et, bien plus loin, celles de Montmorency et Saint-Leu. Désormais, le « mont Valérien » évoque les heures les plus noires de l’Occupation, comme fait la cascade, à son pied, avant Longchamp, où, dans la nuit du 16 au 17 août 1944, trente-cinq jeunes résistants, dont certains n’avaient pas 20 ans, la plupart étudiants, étaient, après l’exécution, achevés à la grenade.
Après la guerre, les réjouissances populaires retrouvent ici une postérité, à cette différence qu’autour de la nappe étalée sur l’herbe, on s’interpelle en espagnol et en portugais. Gardiens d’immeuble et gens de maison, issus de l’immigration ibérique, sont les seuls habitants, le week-end, des beaux quartiers désertés par leurs propriétaires. Le bois de Boulogne voit, à nouveau, sortir du panier à pique-nique les melons qui avaient fait la célébrité de Bagatelle deux siècles plus tôt.

De la rouvraie au parc anglais
La forêt du Rouvray – plantée de chênes rouvres – avait été dite « de Boulogne » en hommage à Boulogne-sur-Mer où Philippe le Bel avait fait un pèlerinage. François Ier l’avait peuplée de cerfs et de chevreuils, entourée d’une muraille percée de huit portes, coupée d’allées d’ifs et de cyprès en prévision de Champs-Élysées au sens premier du terme, c’est-à-dire une nécropole. Le bois de Boulogne, presque entièrement détruit par le campement des Alliés en 1814-1815, avait été replanté sous la Restauration ; seuls quelques vieux chênes rouvres du XVIe siècle avaient réchappé, du côté de la mare d’Auteuil. Sous le Second Empire, il avait été diminué sur Auteuil, mais agrandi de deux cents hectares du côté de Boulogne et de Longchamp : le mur d’enceinte était abattu, la forêt remodelée en parc de type anglais.
Un hippodrome a remplacé, à Longchamp, l’abbaye datant de Saint Louis, lieu de pèlerinage qui était devenu l’arrivée d’un défilé mondain, de Louis XV à Louis-Philippe, par-delà sa destruction en 1795. La procession avait souvent pris des formes si impudentes que la Duthé, future maîtresse d’un frère et d’un cousin du roi, dans son char doré tiré par six chevaux, était arrêtée au beau milieu de l’avenue de Longchamp pour être conduite à la prison de For-l’Évêque, près du Louvre.
Si elles n’ont plus rien, en 1863, de ce caractère extravagant, le guide Joanne décrit encore les « fameuses promenades de Longchamp que la mode a prises sous sa protection et par lesquelles il est d’usage d’inaugurer les toilettes de printemps ». Sous le Second Empire, et jusqu’à la Première Guerre mondiale, le Grand Prix de Paris clôture, à l’hippodrome, la « grande saison » mondaine, qui n’a commencé qu’à la fin d’avril. Aussitôt, l’on part en villégiature, croisière et voyage jusqu’à l’automne, saison des chasses, que l’on passe à la campagne et en grandes réceptions dans les châteaux hospitaliers, avant l’hiver et la Riviera. Quelques personnes du monde, malgré tout, feront bénéficier Paris l’hiver d’une « petite saison » mondaine.
De l’autre côté de la route du Champ-d’Entraînement, au bord de laquelle le roi anglais démissionnaire, Édouard VIII, passa son exil volontaire jusqu’en 1972, Bagatelle était né d’un pari du comte d’Artois avec sa belle-sœur, Marie-Antoinette. Une folie, à tous les sens du terme, construite par Bélanger et neuf cents ouvriers en soixante-quatre jours ! Pour en transformer le parc en jardin anglais, Blaikie obtenait trois ans. Un mur de dix pieds de haut séparait alors la maison des jardins : décidément, « ces gens n’ont pas de goût pour les points de vue », soupirait l’Écossais. Après son passage, il n’y avait plus de mur, mais un obélisque égyptien, un pont chinois, un grand rocher avec une cascade, alimentée par une pompe des frères Périer, … et des melons. Blaikie en cueillait le premier le 18 avril 1781. Bientôt, la reine préférait ceux de Bagatelle à tous les autres. Le roi venait parfois de la Muette jusqu’ici à pied, mais quand la cour était à Saint Cloud, d’Artois emportait les fameux melons avec lui en y partant dîner.
On y montre les Nubiens plus encore que les animaux nubiens. J. Cheret, 1877. Gallica
Alors qu’il ne reste rien des nombreuses fabriques du jardin de Bagatelle, de la Folie Saint-James (aujourd’hui à Neuilly) est demeurée une grotte dans un rocher, fourrée d’un temple dorique. Blaikie trouvait cela « ridicule, car il n’y a ni point haut ni montagne pour former cette énorme masse de rochers ». Il y voyait « plus d’extravagance que de goût », et ne s’en étonnait point, ayant entendu le comte d’Artois donner à Bélanger cette consigne : « J’espère que vous allez ruiner Saint-James ». Ce qui fut fait.
À proximité du Jardin d’acclimatation, aux proustiennes promenades d’enfants sages dans des carrioles tirées par des zèbres ou des autruches, le château de Madrid avait été construit pour François Ier et revêtu de céramiques par Girolamo della Robbia. Presque tous les rois de France y avaient abrité leurs amours. Colbert, plus prosaïque – il n’était pas roi –, avait installé une manufacture dans ses communs, mais, pour rester dans la note, celle-ci fabriquait des bas de soie. Mlle de Charolais, à qui Louis XV donna ces communs, le Petit-Madrid – une trentaine de bâtiments, tout de même –, y reçut ses amants. Un restaurant s’installa, sous le Second Empire, dans ce qu’il en restait de vestiges. La construction, reprise en immeuble d’habitation, agrandie et surélevée, a été ornée d’un riche décor néo-Renaissance vers 1910.
Au Bois, dans les allées d’Haussmann, Alphand et Davioud, qui serpentent autour de ces quelques grands restes, des joggers émaciés en sportswear de prix font comme les promoteurs dans les rues hautement spéculatives : ils conservent la façade.

Le bois de Vincennes, exotique

Le bois de Vincennes est célèbre pour la justice de Saint Louis comme pour l’illumination de Jean-Jacques Rousseau, l’une et l’autre sous un chêne. Dans les années 1240, c’est Saint Louis : « maintes fois il advint qu’en été il allait s’asseoir au bois de Vincennes après sa messe, et s’accotait à un chêne, et nous faisaient asseoir autour de lui. Et tous ceux qui avaient affaire venaient lui parler, sans empêchement d’huissier ni d’autres gens », assure Joinville. Cinq siècles plus tard, il faut à Rousseau, sur le chemin du château, trouver le moyen de marcher moins vite pour ne pas risquer le coup de chaleur. « Je m’avisai, pour modérer mon pas, de prendre quelque livre. Je pris un jour le Mercure de France, et tout en marchant et le parcourant, je tombai sur cette question proposée par l’Académie de Dijon pour le prix de l’année suivante : Si le progrès des sciences et des arts a contribué à corrompre ou à épurer les mœurs. À l’instant de cette lecture je vis un autre univers et je devins un autre homme. »
Marc Seguin, ingénieur, à l'origine de la ligne Lyon-St-Etienne. Gallica
L’inspiration qui le visite soudainement est aussi brutale que le coup de chaleur redouté : étourdissements, palpitations, crises de larmes. « En arrivant à Vincennes j’étais dans une agitation qui tenait du délire. Diderot l’aperçut : je lui en dis la cause, et je lui lus la prosopopée de Fabricius, écrite en crayon sous un chêne. Il m’exhorta de donner l’essor à mes idées, et de concourir au prix. Je le fis, et dès cet instant je fus perdu. Tout le reste de ma vie et de mes malheurs fut l’effet inévitable de cet instant d’égarement. »
Jusqu’à la Révolution, le bois est interdit aux « chariots, charrettes, fourgons et autres voitures publiques » ; seuls les « gens de pied » sont admis à y passer, à leurs risques et périls si la chasse bat son plein. Le château est contemporain de la Bastille et, comme elle, prison d’État de Louis XI à 1784. Il était resté intact depuis sa réfection de 1380, malgré l’ordre donné par Louis XVI de le vendre ou de le démolir, et c’est le XIXe siècle qui, en l’attribuant à l’armée, l’a dénaturé.
En 1860, l’État impérial, désireux d’affirmer son sens de l’équilibre, décide de réitérer au bord des faubourgs populeux ce qui vient de se faire au bois de Boulogne. Il cède à la Ville ces mille hectares d’arbres, si l’on y inclut le polygone affecté aux manœuvres militaires, qui les coupe en deux et est aussi dénué de feuilles que le bois d’une crosse de fusil. Au bord de cette zone désertique, la présence d’une pyramide rappelant que la forêt de Vincennes avait été entièrement reboisée par ordre de Louis XV en 1731 semblait légèrement ironique. C’est moins vrai depuis que le Parc floral, en 1969, y a été installé. Il reste, des arbres de Louis XV, un exemplaire près du lac artificiel des Minimes, dont une île, qui tout aussi artificielle, s’est vue ornée de vestiges du couvent fondé par Louis VII le Jeune en 1155.
Destin des lieux : il est curieux de penser que le bois de Saint Louis, le roi croisé qui passa sept années à guerroyer d’Égypte en Tunisie, allait devenir, six ou sept siècles plus tard, le bois de Lyautey, le bois de l’expansion coloniale. Sur un fond de jardin à l’anglaise avec ruisseaux, cascades et lacs dus à l’ingénieur Alphand, les fleurons du bois de Vincennes, hormis le vaste champ de courses installé dans la plaine de Gravelle en 1863, nous viennent presque tous du temps des colonies. Le jardin tropical dont la Ville de Paris vient de récupérer une partie, est l’ex-« jardin colonial », établissement public industriel et commercial chargé de recherches agronomiques sur les pays chauds, fondé en 1899 et installé ensuite dans les pavillons du Maroc, de la Tunisie, du Congo et de l’Indochine rapatriés de l’Exposition coloniale de Marseille de 1906.
Le réseau routier tracé à travers le bois, son éclairage électrique, sont des vestiges de l’Exposition coloniale de Paris de 1931. En dépit des tracts du Secours rouge international, en dépit de ceux que distribuent les surréalistes : « Ne visitez pas l’Exposition coloniale » ; malgré l’action de la CGTU et d’une Ligue contre l’oppression coloniale que préside Albert Einstein, plus de cinq cent mille visiteurs, en six mois, vont visiter cette exposition que le ministre des Colonies, Paul Reynaud, a inaugurée en affirmant que « l’idée coloniale doit désormais faire partie intégrante de l’idée de citoyen ».
« La vérité sur les colonies », la contre-expo organisée par la CGTU et Einstein dans l’ancien pavillon soviétique de l’exposition des Arts Déco de 1925, n’en accueillera, du 19 septembre au 2 décembre, que quatre mille cinq cents. S’en est-on consolé en se disant que les gens allaient à Vincennes surtout pour le Parc zoologique, qui vit affluer cinquante mille visiteurs dès le premier dimanche ? Un zoo strictement colonial, lui aussi, réservé à la faune de nos territoires africains, donc sans tigres, ces félins-là appartenant à la couronne britannique.
L’immense rocher artificiel de près de soixante-dix mètres de haut nous vient de l’Expo de 1931, comme le Temple bouddhique tibétain, comme, bien sûr, le musée des Arts d’Afrique et d’Océanie, où se voit encore le salon de Lyautey, commissaire général de l’Exposition. Il est devenu Cité nationale de l’histoire de l’immigration.
De 1945 à 1956, la « Fête de l’Huma » se tint chaque année au bois de Vincennes, sur les cinquante-cinq hectares de la clairière de Reuilly. En 1946, ce rassemblement festif sera dit, dans la presse communiste, constituer « la deuxième ville de France » ; le nombre des participants en fera encore « la quatrième ville française » en 1952.
Il y a donc dès la Libération, et pour une décennie, une nouvelle capitale des ouvriers à côté de Paris qui a cessé de l’être. D’autant que la capitale est passée au parti gaulliste RPF aux élections municipales de 1951. Un RPF qui va disputer au Parti communiste le bois de Vincennes, en y organisant, de 1947 à 1953, une « Fête de la jeunesse, du travail et du sport », qui accueille, comme l’autre, des stands de Renault, de Citroën, de la Snecma, d’Alsthom, d’EDF, d’Hispano-Suiza ou de la SNCF. Le 5 octobre 1947, le RPF y réunit sept cent mille personnes, à l’en croire (cent cinquante mille, selon la police,), tandis que le PC en avait rassemblé un million le 8 septembre (de cent cinquante à deux cent mille, selon la police).
Jean-Baptiste Chaverot, anarcho-syndicaliste du P.L.M. haranguant les grévistes le 25/2/1920. Gallica
À compter de 1952, la vignette d’entrée à la « Fête de l’Huma » fait participer à une tombola, dotée d’une 4 CV Renault comme premier prix, qui en fait vendre cinq fois plus que l’année précédente.
Un Parc floral a succédé, en 1969, à l’ancien polygone d’artillerie de 1796, et, dans la cartoucherie de Vincennes, s’est installé le Théâtre du Soleil. « Nous ne sommes ni une communauté contemplative ni un groupe de gens “différents” », assure Ariane Mnouchkine, sa fondatrice. « Nous n’avons de vie communautaire que dans le travail. Nous avons les mêmes buts, nous poursuivons les mêmes intérêts et nous avons choisi le même genre de vie. »
En 1970, cette troupe y donne 1789 - La révolution doit s’arrêter à la perfection du bonheur, dont les narrateurs sont des bateleurs qui racontent au peuple ce qu’ils ont appris. En 1972, c’est 1793 - La cité révolutionnaire est de ce monde, où ce sont les sectionnaires de Mauconseil qui font le récit des événements ;  en 1975 vient L’Âge d’or. Première ébauche.
Le professeur Bernard Dort est, un jour, dans leurs murs, avec ses étudiants de la Sorbonne, pour assister au travail collectif. Ariane Mnouchkine, qui n’est pas comme lui une intellectuelle de haute volée, mais une femme de terrain, force le vieux théâtrologue brechtien, s’il veut pénétrer sa méthode, à improviser avec la troupe, et tenez, par exemple, à mimer un chien. Ça ne va évidemment pas de soi pour le digne théoricien, mais il s’efforce consciencieusement de grogner, gratter, lever la patte et frétiller, jusqu’à finir par mordre à belles dents dans les fesses de la dramaturge. Après quoi, il téléphone à la fac pour modifier, tout en continuant de japper, l’intitulé de sa communication à un prochain colloque : « Un chien dans le théâtre de Brecht ».
L’anecdote n’est sûrement pas à prendre au pied de la lettre, c’est seulement ainsi que Philippe Caubère l’amplifie jusqu’au burlesque dans Ariane, le pénultième épisode de L’Homme qui danse.

Les boîtes à histoire. II.


            Ford France puis Simca Poissy : la collaboration sous toutes ses formes

Le roman le Complot contre l’Amérique, de Philip Roth, ainsi que nombre d’essais récents ont rappelé le philonazisme du magnat de l’automobile Henry Ford. C’est par sa filiale française, Ford France, et en l’occurrence grâce à l’usine de Poissy, construite à partir du second semestre de 1938 et devenue opérationnelle en zone occupée en 1940, que le patron de la firme de Detroit a matérialisé ses sentiments en une collaboration en bonne et due forme à l’effort de guerre allemand. Onze lettres échangées entre Edsel Ford, le fils d’Henry, et Maurice Dollfus, président de Ford SAF (Société anonyme française), qui s’échelonnent de janvier à octobre 1942, postérieurement donc à Pearl Harbour et à l’état de belligérance entre les États-Unis et l’Allemagne nazie, sont pleines de félicitations réciproques sur les bonnes affaires réalisées avec la Wehrmacht, qui nécessitent la construction de trois nouveaux grands bâtiments à Poissy. Comme l’écrit le Français à l’Américain : « L’attitude de stricte neutralité que vous avez adoptée, votre père et vous, a été un atout incalculable pour la prospérité de vos entreprises en Europe. »
Henry et Edsel Ford. Gallica
Le 2 septembre 1944, Maurice Dollfus est arrêté pour collaboration et transféré à Drancy. Il est très vite libéré – est-il possible de s’en prendre au chargé d’affaires d’un allié ? –, et Ford SAF, de la même façon qu’elle honorait la veille les commandes de l’armée nazie, répare maintenant le matériel de guerre des troupes américaines. Il en recevra même, en octobre 1945, une éminente distinction octroyée aux sociétés dont la production a participé à la victoire des Alliés.
Pour cause de tripartisme, de présence du PCF au gouvernement, et de bataille de la production, les résistants de la CGT travaillent à Poissy main dans la main avec un président qui déclarait avoir été le premier Français à se rendre à Berlin après l’armistice de 1940 ! Quand Maurice Dollfus rapporte des États-Unis le projet de la voiture « Vedette », et celui du moteur Diesel de camion « Hercules », on voit les délégués CGT de Poissy intervenir auprès de la Fédération des métaux pour récupérer les machines nécessaires ; on les voit encore rencontrer leurs homologues de chez Chausson, à Gennevilliers, parce que les carrosseries destinées à Ford SAF ne s’y font ni assez vite ni assez bien ; et de surcroît s’employer à obtenir auprès des autorités chargées de la répartition des contingents d’acier supplémentaires.
En échange, quand, après le tournant anti-atlantiste de novembre 1947, le leader CGT du C.E. se voit contesté dans le syndicat par les nouveaux convertis à la radicalité, le président Dollfus le conforte dans sa position en lui accordant l’augmentation d’une prime de rendement depuis longtemps attendue.
La maison mère américaine que ces pratiques ne satisfont plus, et pas davantage le coût de cette politique sociale, fait succéder à Dollfus un autre collaborateur notoire, neveu par alliance de Louis Renault et ministre de Vichy : François Lehideux. Celui-ci entreprend aussitôt, dès janvier 1950, de diviser par deux le budget du C.E. pour le ramener au minimum légal. Peu après, la fin du blocage national des salaires amène une grève de la métallurgie qui arrive à Poissy. L’usine, occupée par les grévistes, se transforme pendant quatre semaines en camp retranché. La CGT coupe les routes pour empêcher les jaunes d’arriver ; les cars de ramassage ne s’y aventurent plus. « Les dirigeants roulaient portes fermées pour ne pas se faire éjecter de leur voiture aux abords de l’usine ; ils travaillaient la porte de bureau verrouillée pour ne pas se retrouver à la rue », raconte un ancien à Jean-Louis Loubet et Nicolas Hatzfeld[1].
L’usine est barricadée pour empêcher les C.R.S. d’y pénétrer. « Mais ils sont quand même entrés, explique un autre. Les ouvriers les attendaient avec des bruts de fonderie, à la porte de l’usine. Les C.R.S. sont arrivés de l’autre côté du site, par la Seine avec des bateaux. Là, ils ont cassé les glaces du hall à coups de crosse, ils ont pris les grévistes à revers. Puis ils ont ramassé tout le monde et relevé les noms. Presque tous ont été virés. La direction a alors installé des tourniquets pour contrôler les entrées. C’était une drôle d’époque. »
En 1952, Ford Detroit reprend la main, pour céder bientôt Poissy à Henri Théodore Pigozzi, patron idéologue, auteur de la Doctrine Simca, qui dans son usine de Nanterre a imposé son syndicat maison, les Autonomes. La méthode Simca appliquée à Poissy, aidée par la crise de Suez qui entraîne une mévente de ces grosses cylindrées que sont les Vedettes, et qui permet ainsi le licenciement de plus du tiers du personnel, CGT en tête, vient à bout du syndicat : aux élections de délégués du personnel, la CGT passe d’environ 60 % des voix en 1955 à 6 % en 1958 ; dans le même temps, Autonomes et Indépendants passent de moins de 27 % à 87 %.
PSA-Talbot-Poissy, grève de 1984, atelier B3. Eyeda/Keystone-Fr
Tout comme les « hommes-secteurs » créés par Édouard Michelin vers 1930, et implantés chez Citroën par Pierre Michelin à partir de 1935 sous le nom d’« agents de secteur », ou comme les « techniciens sociaux » introduits dans les ateliers de Peugeot en juillet 1936 à l’initiative du directeur technique et des fabrications Ernest Mattern, Simca a des « conseillers d’ateliers », choisis par la direction, souvent des fidèles passés par l’école d’apprentissage, faisant fonction d’intermédiaires entre le personnel ouvrier et l’encadrement, court-circuitant ainsi les délégués syndicaux.
D’un côté donc, les « conseillers d’atelier » se substituent aux délégués, quant à ce qui porte le nom de syndicat – la CFT en l’occurrence, dernier avatar des Indépendants –, il se fond dans la direction du personnel au sein de laquelle quelques-uns de ses hommes ont des responsabilités.
Chrysler, qui rachète progressivement Simca, pérennise le système, qu’il transmet intact, en 1978, au groupe PSA-Peugeot Citroën, pour lequel la méthode, on l’a vu, n’est d’ailleurs pas d’une totale nouveauté.



15 novembre 1974. Cliché CFDT
Paris-Brune, c’est, sortis de terre au printemps 1962, huit étages au bord des boulevards extérieurs, pour y trier le courrier de la banlieue parisienne, puis le courrier d’entreprise, le fameux Cedex, mis en place ici en 1966, six ans avant son extension au reste de la France. Répartis en quatre roulements, nuit et jour et sept jours sur sept, ils sont plus de 1 000 postiers sur 10 000 m2 de salles de travail, presque tous de moins de trente ans, et pour la plupart exilés de leur province : dans le sud, les postes sont attribués en priorité aux rapatriés, tandis que l’automatisation des centraux téléphoniques contraint à reclasser partout sur place nombre de demoiselles du téléphone. La CGT annonce 500 adhérents au centre de tri et, après 68, tout ce que Paris connaît de groupuscules s’y est implanté, sans compter que le restaurant d’entreprise du 123 boulevard Brune, géré par les syndicats, est devenu la cantine gauchiste des militants étudiants.
Il y a aussi à Paris-Brune l’équivalent d’une cellule d’entreprise du PS, Georges Sarre, militant FO du centre de tri, étant le fondateur de l’Association des postiers socialistes destinée à implanter le parti sur les lieux de travail. Comme il est également cofondateur du CERES (Centre d’études, de recherches et d’éducation socialiste, l’aile gauche de la SFIO, qui a donné la majorité à François Mitterrand au congrès d’Épinay en 1971), c’est devant Paris-Brune que la télévision envoie ses caméras à chaque décision ou congrès de ce courant.
En 1974, Paris-Brune, fer de lance des six bureaux-gares parisiens, est en grève du 22 octobre au 2 décembre pour l’augmentation uniforme des salaires, la titularisation de tous les auxiliaires, le refus du démantèlement des PTT.
« Ce qu’il y a de bien, dans le tri, c’est quand ça s’arrête, confie à sa sœur, Max Morel, personnage du Paris-Brune, de Maxime Vivas, (Le Temps des cerises - VO Éditions, 1997). Et la
grève arrête le tri. Elle nous rend une fierté perdue : le fonctionnaire devient citoyen. Il n’est plus tenu d’obéir aux claquements de doigts, il devient incontrôlable, on envoie des flics pour le surveiller, il se sent fort. Tant que la grève durera, on évitera de lui parler avec morgue, on n’essaiera pas d’imposer, on négociera. La grève est le seul vrai bonheur que j’aurai connu ici jusqu’à ce jour. »
Le 19 avril 1980, dans les 50 000 personnes qui suivent l’enterrement de Jean-Paul Sartre, Bernard-Henri Lévy a su distinguer les militants du centre de tri : « Ces vivants. Ces fantômes. Ces insurgés et ces petits-bourgeois mêlés dans un brouhaha retenu. Ces gauchistes. Cette délégation de mondains masqués par les drapeaux rouges et noirs des postiers de Paris-Brune. La gerbe de la NRF et celle de l’Amicale des Algériens de France. Ces paparazzi à l’affût. » (Le Siècle de Sartre.)
À l’automne 1988, lors de la grève des « camions jaunes » dirigée contre l’ouverture au privé du transport du courrier, l’appel à la reprise n’est pas suivi dans la région parisienne par une partie des adhérents de la CFDT-PTT, qui se voient exclus par leur fédération. La majorité d’entre eux va fonder SUD (Solidaires, Unitaires et Démocratiques), et début 1989, le groupe des Dix s’élargit en s’ouvrant à Sud-PTT. La nouvelle fédération postale n’obtient, aux élections professionnelles qui ont lieu trois mois après sa naissance, de représentativité que sur la région parisienne mais, la CFDT décidant de soutenir la loi Quilès de séparation des PTT en deux opérateurs publics distincts, La Poste et France Télécom, qui ouvre la voie à la privatisation, d’autres syndicats départementaux de la CFDT-PTT font défection à leur tour et rejoignent Sud-PTT.
Cette même année 1991, Paris-Brune est détruit : « Une noria de camions emportait les débris, sans doute vers une fosse commune. Toute une tranche de vie était gommée. “Après notre jeunesse, dit Linarès, ils nous volent notre mémoire.”



[1] « Poissy : de la CGT à la CFT, histoire d’une usine atypique », Vingtième siècle, no 73, 2002.

Grands hommes en boîtes


À Renault Billancourt, prendre le pouls de la classe ouvrière


En ce 45ème anniversaire de Mai 68 et, aujourd’hui, en l’occurrence de la nuit des barricades, ce rappel. « L’appréciation de l’accueil fait par les ouvriers de Billancourt au protocole de Grenelle est une des questions historiographiques les plus discutées de Mai 68 », selon Michelle Zancarini-Fournel[1]. En d’autres termes, qu’ont hué les ouvriers de l’île Seguin le 27 mai 1968 : la tentative de la CGT de leur faire reprendre le travail, ou simplement le constat de Grenelle sur lequel la CGT les appelait très démocratiquement à se prononcer ?
Séguy à Seguin le 27 mai 1968. Photo Gérald Bloncourt
Quand la négociation qui a commencé la veille à 15 heures au ministère du Travail, aborde, le dimanche 26 à 17 heures 30, les discussions sur la Sécurité sociale, Georges Séguy rappelle encore que l’abrogation des ordonnances de 1967 constitue l’« objectif principal des travailleurs en grève », l’un des trois points du mandat impératif donné par la commission administrative de la CGT à sa délégation, avec l’échelle mobile des salaires, et le paiement des heures de grève.
La négociation bloque assez rapidement et une interruption de séance est décidée sur un constat de désaccord. De 20 heures 15 à 21 heures 30 les radios s’en font l’écho et, au micro, Georges Séguy se montre très ferme et parfaitement négatif dans son appréciation du processus en cours.
Après la reprise des discussions, dans la nuit, le secrétaire général de la CGT est prévenu que le PSU, la FEN, la CFDT et l’UNEF – vingt ans plus tard, il ajoutera « et la FGDS » – se sont réunis à part pour décider d’une manifestation commune pour le lendemain. Georges Séguy, selon son témoignage, y voit une rupture de l’unité syndicale, s’estime trahi par la CFDT et en fait d’ailleurs aussitôt le reproche à Eugène Descamps. Il se demande, en substance, pourquoi la CGT continuerait dans ces conditions de s’enfermer dans une négociation globale alors qu’elle serait davantage en position de force dans des discussions par branche.
Jacques Baynac, dans son Mai retrouvé, écrit que Pierre Mendès-France était présent à la réunion incriminée, comme il allait l’être à la manifestation du stade Charléty. Que Georges Séguy ait rajouté plus tard la FGDS de François Mitterrand à la liste des « traîtres » amène à penser que de sous son autre casquette, celle du militant politique, une autre rupture lui apparaissait beaucoup plus grave encore que celle de l’unité syndicale : celle de l’union des partis de gauche et des syndicats pour la mise au point d’un « programme commun de gouvernement d’un contenu social avancé », dont il soulignait l’urgence à Billancourt une semaine plus tôt. En un mot, il voit se profiler une tentative gouvernementale à gauche évinçant le PCF.
À partir de ce moment, la CGT veut en finir au plus vite avec Grenelle. « Après avoir rencontré Jacques Chirac vers 4 heures du matin et négocié la reconnaissance de la CGT comme organisation représentative – ce qui est assorti de subventions », relate Michelle Zancarini-Fournel, Georges Séguy accepte, en guise d’abrogation des ordonnances, un débat au Parlement sur la Sécurité sociale et une réduction de 5 % du ticket modérateur que les ordonnances ont fait passer de 20 % à 30 %. Il laisse Eugène Descamps continuer seul à ferrailler : « Vous nous avez pris 10 %, monsieur le Premier ministre, vous nous devez encore 5 %. » Il accepte en guise d’échelle mobile l’examen, fixé au mois de mars 1969, de l’évolution du pouvoir d’achat durant l’année 1968, et en fait de paiement des jours de grève, la proposition patronale d’une avance équivalant à 50 % des salaires perdus, à récupérer impérativement avant le 31 décembre.
Sur le perron du ministère du Travail, le lundi 27 mai à 7 heures 30, Georges Séguy souligne les points positifs du « protocole » ou « constat », il affirme que le dernier mot revient à ce sujet aux travailleurs mais que, sous réserve de l’approbation de ces derniers, « la reprise du travail ne saurait tarder ».
Là-dessus, il téléphone à Benoît Frachon pour un rapide bilan de la situation, et décision est prise d’aller à Billancourt et non chez Citroën comme prévu initialement. « J’ai tout à fait conscience de l’importance de ce meeting, il aura valeur de test à l’échelle nationale », écrira Georges Séguy quatre ans plus tard.
À ce moment, un tract intersyndical CGT, CFDT, FO a déjà été diffusé, peu avant 6 heures du matin, aux ouvriers de Billancourt qui viennent y prendre leur poste : tiré dans la nuit sur la base des déclarations radiophoniques de la veille au soir, il appelle à la poursuite de la grève jusqu’à la victoire.
Le meeting de l’île Seguin commence peu après 8 heures. Aimé Halbeher, secrétaire de la CGT Renault y fait adopter par acclamation le principe de la poursuite de la grève. Il s’agit d’un meeting syndical ordinaire, les ouvriers n’y ont pas été invités à venir entendre le secrétaire général dont on ne savait pas qu’il y viendrait. Benoît Frachon prend ensuite la parole, et la garde trois quarts d’heure, pour faire patienter en attendant Séguy. Se livrant à un historique de trente ans de luttes sociales, il voit dans le constat de Grenelle, des « gains appréciables » ; en réponse : un silence réprobateur. André Jeanson, le président de la CFDT, lui succède, qui n’était pas membre de la délégation de Grenelle. Il « trouve l’ambiance survoltée » de Billancourt propice à une évocation de « la démocratie dans les usines afin que cesse la monarchie des patrons », soit en gros cette cogestion cédétiste que Séguy condamnait dans ce même hall une semaine plus tôt. Il fait aussi applaudir la convergence des actions ouvrières avec celles des étudiants et des enseignants. Séguy arrive sans doute sur ces entrefaites, et la fin du discours de Jeanson est ponctuée par les cris de « Unité » et « Gouvernement populaire », qui sont des allusions à l’opération mendésiste programmée pour le soir à Charléty.
Le discours de Séguy suscite des huées « qui ne visent pas l’orateur », affirme Michelle Zancarini-Fournel, mais les propositions patronales de Grenelle ; en particulier, l’évocation d’un rattrapage de la moitié des heures de grève et de la perte de l’autre moitié provoque un tollé général. Finalement, si Frachon puis Séguy ont fortement souligné l’un et l’autre les points positifs du constat de Grenelle, ni l’un ni l’autre n’ont demandé littéralement une reprise du travail. Si bien que le Monde peut titrer le lendemain : « La CGT n’a pu convaincre les grévistes de reprendre le travail », comme la CGT de Billancourt peut protester de bonne foi, avec FO, que leur tract syndical du matin, loin d’appeler les grévistes à reprendre, les appelait au contraire à continuer. Michelle Zancarini-Fournel note que la CFDT, pourtant signataire du même tract intersyndical, ne s’est pas jointe à la protestation envoyée au quotidien.
En tout cas, le rejet du protocole de Grenelle par les ouvriers de Billancourt, immédiatement diffusé par la radio, et quelles qu’aient été les intentions de la CGT, n’est sans doute pas sans conséquence sur les refus en cascade de Renault-Cléon, Renault-Le Mans, Berliet, SUD-Aviation, Rhodiacéta, la Snecma et Citroën-Paris. Et après le « test » Billancourt, la commission administrative de la CGT, dans l’après-midi, « appelle tous les travailleurs à resserrer leur unité dans leur lutte ».

Le 21 octobre 1970, Jean-Paul Sartre devrait être au palais de justice pour témoigner dans le procès Geismar, mais la justice étant « de classe » et « les peines déjà données » d’avance, il est à 14 heures 30 à Boulogne-Billancourt, place Bir-Hakeim, qui pointe vers la porte Émile Zola, d’où sortent les ouvriers du matin de Renault, et c’est à eux qu’il en appelle. « Vous seuls, vous pouvez juger l’action de Geismar. […] Geismar : celui qu’on juge, c’est le peuple lui-même. C’est-à-dire le peuple qui, en découvrant à la fois la violence dont il est victime et la force qu’il a, se dresse contre ceux qui veulent l’asservir donc c’est bien à vous de juger s’il a raison ou tort. »
Magnum/Bruno Barbey
Sur un côté, une bâtisse administrative où se profilent les casquettes à visière des gardes-chiourme de l’usine ; on les voit s’agiter derrière les vitres sales. Les équipes du matin devraient sortir par là mais un ouvrier assure à l’Idiot international que la CGT leur a conseillé de passer par une autre porte parce que l’avenue Émile-Zola était « bourrée de flics ». Sartre, juché sur un fût de mazout, n’est donc pas entouré par une foule très dense ; il reprend néanmoins son improvisation à l’approche de chaque nouveau groupe…

« Il y a une troisième raison pour laquelle j’ai voulu parler devant vous, c’est que je suis un intellectuel et que voilà un siècle, l’alliance du prolétariat et des intellectuels a existé. Elle représentait une force considérable. Depuis le début de ce siècle, elle n’existe plus. [Devant de nouveaux arrivants, Sartre répètera : “Il y a cinquante ans que le peuple et les intellectuels sont séparés ; il faut maintenant qu’ils ne fassent plus qu’un.”] Il faut que les ouvriers et les intellectuels, cela, non pas pour que les intellectuels donnent des conseils aux ouvriers, mais au contraire, pour constituer une nouvelle masse unie qui changera le point de vue des intellectuels, qui les transformera dans leur action même et qui fera à ce moment-là une union solide et redoutable. C’est un commencement le fait que vous vouliez bien m’écouter. Je vous en remercie. Il faudra que nous nous rencontrions dans d’autres occasions encore. »

Jean-Paul Sartre, le 21 octobre 1970, dans l’Idiot international, no11, nov. 1970.

 


Pierre Bourdieu à Paris-Lyon : « tous ensemble » en 1995


« Comme en mai 1968, le drapeau rouge a été hissé sur le campanile de la gare des Bénédictins qui domine Limoges », signalait le Monde du 7 décembre 1995. Mais à la différence de Mai 1968, le mouvement a peut-être été cette fois moins centralisé encore, touchant fortement des villes comme Toulouse, Nantes, Montpellier et Bordeaux, Nice ou Rouen. Pour les étudiants, tout est ainsi parti de Rouen le 9 octobre, Toulouse suivant dix jours plus tard, avant que Metz et Orléans ne s’y mettent quand Rouen était déjà en grève depuis trois semaines. Pour la fonction publique, cela a démarré le 23 novembre avec la grève totale et reconductible des cheminots, qu’ont prolongée des dépôts d’autobus de banlieue, des centres de tri, des secteurs d’EDF – comme aux centrales nucléaires de Paluel et de Gravelines par exemple.
Pierre Bourdieu, Annick Coupé le 12 décembre 1995. Vu/J-F Campos
Pour les étudiants, il s’agit d’obtenir des moyens supplémentaires, pour les salariés de lutter contre le plan de réforme de la sécurité sociale, pour les cheminots – outre qu’ils sont comme les autres fonctionnaires concernés par l’alignement programmé des régimes spéciaux de retraite sur ceux du secteur privé – de s’opposer à un contrat de plan État-SNCF s’accompagnant de la fermeture de 6 000 kilomètres de lignes. Le 28 novembre, lors de la 3e journée nationale d’action, les secrétaires généraux de FO et de la CGT se serrent publiquement la main pour la première fois depuis 1947 avant de défiler côte à côte à Paris. La CFDT de Nicole Notat, en revanche, estime que le plan Juppé défend la sécurité sociale, qu’il s’agit de « ne pas enterrer par des actes syndicaux d’arrière-garde ». Chez les cheminots, toutes ces déclarations, tous les articles de presse, tous les textes sont dûment affichés et font débat avant que des assemblées générales souveraines ne tranchent.
Le mouvement est populaire (62 % d’opinions positives au 2 décembre après 10 jours de paralysie nationale des trains, et de la totalité des transports publics en région parisienne), si bien que l’on peut parler de « grève par procuration » des salariés du secteur privé, qui ne sont pas en situation d’arrêter eux-mêmes le travail. « Nous ne nous battons plus pour nous-mêmes, explique un cheminot CFDT. Nous sommes en grève pour tous les salariés. J’ai d’abord fait la grève en tant que conducteur de train, puis en tant qu’ouvrier du chemin de fer, puis en tant que travailleur des services publics et maintenant c’est en tant que salarié que je suis en grève. »[2]
La 6e journée nationale d’action, le 12 décembre, à l’appel de la CGT, de FO, de la FSU, et de SUD-PTT, est d’une ampleur inégalée : 1 million dans la rue d’après le ministère de l’Intérieur, 2,2 millions selon les syndicats, avec à Paris, Marseille, Toulouse, Rouen, Bordeaux, Grenoble, des manifestations monstres auxquelles les torches fumigènes écarlates des cheminots donnent leur couleur, et Pierre Bourdieu sa particularité à celle de la gare de Lyon : « Je suis ici pour dire notre soutien à tous ceux qui luttent, depuis trois semaines, contre la destruction d’une civilisation, associée à l’existence du service public, celle de l’égalité républicaine des droits, droits à l’éducation, à la santé, à la culture, à la recherche, à l’art, et, par-dessus tout, au travail. Je suis ici pour dire que nous comprenons ce mouvement profond, c’est-à-dire à la fois le désespoir et les espoirs qui s’y expriment, et que nous ressentons aussi. »
La gare Paris-Lyon est le premier lieu emblématique du mouvement, celui où 560 adhérents CFDT vont fonder, le 26 janvier 1996, « SUD-Travailleurs du rail de Paris sud-est », suivis par 450 de Saint-Lazare, le 7 février 1996, puis par ceux de Lyon, Rouen et Clermont-Ferrand, tandis que 111 autres syndicats, sans quitter la confédération, s’y dotaient d’une bannière spécifique : « Cheminots CFDT en lutte. » Le 28 mars 1996, en région parisienne, SUD-Rail obtenait 20 % des suffrages aux élections professionnelles.
Le second lieu marqué « 95 », c’est la gare d’Austerlitz, lieu du documentaire Paroles de grèves : « La seule chose que j’espère, c’est que les gens se disent : bon sang, t’as vu, les cheminots, ils se sont battus pendant 24 jours, et ils ont gardé tout ce qu’ils avaient. Pourquoi pas nous ? » ; et lieu de la fiction dans laquelle Nadia[3] – Ariane Ascaride – tente, d’un brasero de piquet de grève à un autre, de retrouver le père disparu de son enfant, entrevu dans un reportage télévisé. Pour l’aider dans cette recherche, Serge, Claire, Jean-Paul et quelques autres cheminots vont s’y mettre « tous ensemble, tous ensemble, ouais ! ».
Ariane Ascaride dans Nadia et les hippopotames
Avec la grève de l’hiver 1986, explique Christian Chevandier[4], « les cheminots [s’étaient] retrouvés sur le devant de la scène sociale pour la première fois depuis 1920, y [avaient] tout à fait recouvré cet élément d’identité qu’est la lutte sociale qui leur permet de garder la tête haute malgré la fin de la vapeur. […] après 1995 plus encore qu’après 1986, on est fier d’être cheminot […]. C’est par la lutte sociale qu’en cette fin de siècle les cheminots réinvestissent la fierté du métier ».

« En Allemagne, la phrase qui circulait chez eux : « Les cheminots français ne font plus rouler de trains, ils font rouler des idées. » Sympa. Je crois qu’on a fait rouler trois mots et alors, moi, ces trois mots, la dernière fois que je les avais vus, je crois que c’était sur une pièce de monnaie, c’était liberté égalité fraternité, et je crois qu’on a fait rouler ça. C’est bien sur les pièces de monnaie, c’est ça hein ? D’ailleurs c’est quand même fou que ce soit sur des pièces de monnaie. Ces trois mots, ça veut dire que c’est la Bourse qui s’en sert quelque part de ces trois mots, c’est la Bourse qui joue avec, avec ça. Alors nous on s’est réapproprié ces mots, ils étaient à nous, et on les a mis en pratique nous ces mots, en tout cas chez nous, au niveau de notre grève à nous. »
Un cheminot de la gare d’Austerlitz, dans Paroles de grèves, de Sabrina Malek et Arnaud Soulier, diffusé sur Arte en décembre 1996.


[1] Les Années 68. Le temps de la contestation, Bruxelles, Éd. Complexe, 2000.
[2] cité dans P. Barets, « Journal de grève. Notes de terrain », Actes de la recherche en sciences sociales, 115, 1996.
[3] Dominique Cabrera, Nadia et les Hippopotames, 1999.
[4] Cheminots en grève. La construction d’une identité (1848–2001), Éd. Maisonneuve et Larose, Paris, 2002.

Les boîtes à histoire

Chez Als.Thom Paris-Lecourbe, 1934 : Simone Weil, la première « établie »

Simone Veil en brigadiste
La Société alsacienne de constructions mécaniques (SACM) est née de la fusion de la haut-rhinoise AKC (André Koechlin Constructions) avec la bas-rhinoise Société Graffenstaden, qui vivaient l’une et l’autre du marché français, pour 60 % à 75 %, et que la guerre de 1870 et l’annexion subséquente ont privées de ce débouché. Pour renouer avec le marché hexagonal, elle s’est implantée à Belfort, en 1879 – c’est pourquoi la grève de neuf semaines de l’automne 1979 sera celle « du Centenaire », motivée par le grotesque (cadeau d’un flacon de cognac, d’un tire-bouchon ou d’un stylo) des célébrations anniversaires.
Peinant à atteindre la taille nécessaire pour affronter des concurrents comme Geco et Westinghouse aux USA, Siemens, AEG ou Brown Boveri en Europe, elle s’allie en 1929 à la compagnie française Thomson-Houston, donnant naissance à Als.Thom (Als pour Alsacienne et Thom pour Thomson). Auguste Detœuf, directeur général de Thomson-Houston, sera, et jusqu’en 1940, le premier président d’Als.thom, et encore, selon l’historien Richard Kuisel, « la conscience de l’industrie française ».
L’unité de fabrication d’appareils électriques pour le réglage, le démarrage, le couplage et la protection des matériels tournants est transférée 250, rue Lecourbe, à Paris, vers 1932. Simone Weil, agrégée de philosophie de 25 ans, proche du groupe de la Révolution prolétarienne, et qui a déjà milité – et plus que cela, en s’obligeant à ne vivre qu’avec 5 francs par jour, montant de l’allocation des chômeurs du Puy, lieu de son premier poste –, désire vivre complètement la condition ouvrière. Elle prend une année de congé « pour études personnelles » et se fait embaucher comme manœuvre chez Als.Thom Paris.
« Je n’y suis arrivée que par faveur, explique-t-elle à une ancienne élève ; un de mes meilleurs copains [Boris Souvarine] connaît l’administrateur délégué de la Compagnie [Auguste Detœuf], et lui a expliqué mon désir ; l’autre a compris, ce qui dénote une largeur d’esprit tout à fait exceptionnelle chez cette espèce de gens. De nos jours, il est presque impossible d’entrer dans une usine sans certificat de travail – surtout quand on est, comme moi, lent, maladroit et pas très costaud. »
Simone Weil réalise son expérience avec une sincérité totale, s’isolant de sa famille, vivant dans la chambre que lui autorise son salaire aux pièces, tout près de son usine, au n° 228 de la rue Lecourbe.
De sa condition d’ouvrière, elle envoie un instantané à son amie Albertine Thévenon : « Imagine-moi, devant un grand four, qui crache au-dehors des flammes et des souffles embrasés que je reçois en plein visage. Le feu sort de cinq ou six trous qui sont dans le bas du four. Je me mets en plein devant pour enfourner une trentaine de grosses bobines de cuivre qu’une ouvrière italienne, au visage courageux et ouvert, fabrique à côté de moi ; c’est pour les trams et les métros, ces bobines. Je dois faire bien attention qu’aucune des bobines ne tombe dans un des trous, car elle y fondrait ; et pour ça, il faut que je me mette en plein en face du four, et que jamais la douleur des souffles enflammés sur mon visage et du feu sur mes bras (j’en porte encore la marque) ne me fasse faire un faux mouvement. Je baisse le tablier du four ; j’attends quelques minutes ; je relève le tablier et avec un crochet je retire les bobines passées au rouge, en les attirant à moi très vite (sans quoi les dernières retirées commenceraient à fondre), et en faisant bien plus attention encore qu’à aucun moment un faux mouvement n’en envoie une dans un des trous. Et puis ça recommence. »
Contrairement à ce que l’on pourrait croire, c’est là un bon moment – et rare – des neuf semaines qu’elle passera chez Als.Thom, entre le 4 décembre 1934 et le 5 avril 1935. « En face de moi un soudeur, assis, avec des lunettes bleues et un visage grave, travaille minutieusement ; chaque fois que la douleur me contracte le visage, il m’envoie un sourire triste, plein de sympathie fraternelle, qui me fait un bien indicible. De l’autre côté, une équipe de chaudronniers travaille autour de grandes tables ; travail accompli en équipe, fraternellement, avec soin et sans hâte ; travail très qualifié, où il faut savoir calculer, lire des dessins très compliqués, appliquer des notions de géométrie descriptive. Plus loin, un gars costaud frappe avec une masse sur les barres de fer en faisant un bruit à fendre le crâne. Tout ça, dans un coin tout au bout de l’atelier, où on se sent chez soi, où le chef d’équipe et le chef d’atelier ne viennent pour ainsi dire jamais. J’ai passé là 2 ou 3 heures à quatre reprises (je m’y faisais de 7 à 8 francs l’heure – et ça compte, ça, tu sais !). La première fois, au bout d’une heure et demie, la chaleur, la fatigue, la douleur m’ont fait perdre le contrôle de mes mouvements ; je ne pouvais plus descendre le tablier du four. Voyant ça, tout de suite un des chaudronniers (tous de chics types) s’est précipité pour le faire à ma place. J’y retournerais tout de suite, dans ce petit coin d’atelier, si je pouvais (ou du moins dès que j’aurai retrouvé des forces). »
Le reste du temps, c’est simplement l’esclavage : « Il y a deux facteurs, dans cet esclavage : la vitesse et les ordres. La vitesse : pour “y arriver” il faut répéter mouvement après mouvement à une cadence qui, étant plus rapide que la pensée, interdit de laisser cours non seulement à la réflexion, mais même à la rêverie. Il faut, en se mettant devant sa machine, tuer son âme pour 8 heures par jour, sa pensée, ses sentiments, tout. Est-on irrité, triste ou dégoûté, il faut ravaler, refouler tout au fond de soi, irritation, tristesse ou dégoût : ils ralentiraient la cadence. Et la joie de même. Les ordres : depuis qu’on pointe en entrant jusqu’à ce qu’on pointe en sortant, on peut à chaque moment recevoir n’importe quel ordre. Et toujours il faut se taire et obéir. L’ordre peut être pénible ou dangereux à exécuter, ou même inexécutable ; ou bien deux chefs donner des ordres contradictoires ; ça ne fait rien : se taire et plier. […] Quant à ses propres accès d’énervement et de mauvaise humeur, il faut les ravaler ; ils ne peuvent se traduire ni en paroles ni en gestes, car les gestes sont à chaque instant déterminés par le travail. Cette situation fait que la pensée se recroqueville, se rétracte, comme la chair se rétracte devant un bistouri. On ne peut pas être “conscient”.
» Tout ça, c’est pour le travail non qualifié, bien entendu. (Surtout celui des femmes.)
» Et à travers tout ça un sourire, une parole de bonté, un instant de contact humain ont plus de valeur que les amitiés les plus dévouées parmi les privilégiés grands ou petits. Là seulement on sait ce que c’est que la fraternité humaine. Mais il y en a peu, très peu. Le plus souvent, les rapports même entre camarades reflètent la dureté qui domine tout là-dedans. »
Pendant les grèves du Front populaire, où l’on prend si grand soin de l’outil de travail, parmi les rares sabotages répertoriés par le Groupement des industries métallurgiques (GIM), figure Als.Thom Paris, où des fils téléphoniques ont été coupés.
Simone Weil, après les quelque cinq mois d’usine (après Als.Thom, chez J.-J. Carnaud et Forges de Basse-Indre, 71, avenue Édouard Vaillant, enfin chez Renault, les deux à Boulogne-Billancourt), que lui a seulement permis sa santé fragile, avait repris l’enseignement mais s’apprêtait déjà à partir, ce 8 août 1936, pour l’Espagne, dans les Brigades internationales.

La sortie des ouvriers de chez Carnaud, rue du Vieux-Pont-de-Sèvres

L’Humanité, 24 janvier 1934 : « Lorsque vous descendez l'avenue Édouard-Vaillant, vous apercevez au numéro 71, un immeuble de trois étages. Ce sont les bureaux des établissements J.-J. Carnaud et Forges de Basse-Indre. Cette firme occupe, à Boulogne, le pâté de maison situé entre l'avenue Édouard-Vaillant, la rue du Vieux-Pont-de-Sèvres, la rue Danjou et celle qui porte le nom de l'assassin de la Commune, Thiers. Rue du Vieux-Pont-de-Sèvres, les ateliers, ont un aspect triste et sale. Une moitié de premier étage aux murs décrépits ; des fenêtres basses et protégées par des barreaux. Un grand portail en fer, c'est l'entrée principale des ouvriers. Par dessus ce portail, l'œil peut entrevoir une petite partie de l'intérieur. Dans un coin des caisses sont entassées.
Il fait sombre. L'aspect de saleté est encore plus grand qu'à l'extérieur. C'est là que travaillent près de 1 500 ouvriers 300 hommes, 1 200 femmes. A côté, au 72, le bureau d'embauche.
Une entrée de maison petite bourgeoise. Porte étroite, avec des grilles (la maison aime ça), derrière lesquelles se trouve une petite affiche : on n'embauche pas. Au-dessus de la première pancarte, il en est une autre : on demande deux jeunes filles françaises de 16 à 17 ans, robustes. »
LIRE : Simone Weil, la Condition ouvrière, coll. « Idées », Gallimard, 1951.

Citroën Choisy, 1958, Claire Etcherelli ; 1968, Robert Linhart : même usine, même combat


Claire Etcherelli, grâce à une bourse de pupille de la nation, a été élevée dans un pensionnat religieux élégant, mais, révoltée par tout ce qui l’entoure, elle ne s’est pas présentée au baccalauréat ; c’est par nécessité qu’elle est amenée à travailler en usine. Elle se fait embaucher, à la fin des années 1950, à l’ancienne usine Panhard reprise par Citroën, qui s’étend entre le chemin de fer de petite ceinture et les boulevards des maréchaux, l’avenue d’Ivry et l’avenue de Choisy. Un tunnel, sous cette dernière, fournit un accès direct à un hectare supplémentaire de bureaux et d’ateliers d’usinage, en face. Pour Claire, devenue « Élise », le premier contact est, au 2e étage, avec la chaîne de montage des 2 CV :
« J’étais dans l’atelier 76. Les machines, les marteaux, les outils, les moteurs de la chaîne, les scies mêlaient leurs bruits infernaux et ce vacarme insupportable, fait de grondements, de sifflements, de sons aigus, déchirants pour l’oreille, me sembla tellement inhumain que je crus qu’il s’agissait d’un accident, que ces bruits ne s’accordant pas ensemble, certains allaient cesser. »
Mais il ne s’arrêteront pas, neuf heures durant chaque jour, au sortir de cinquante minutes de bus : « Mortel réveil, porte de Choisy. Une odeur d’usine avant même d’y pénétrer. Trois minutes de vestiaire et des heures de chaîne. La chaîne, ô le mot juste... Attachés à nos places. Sans comprendre et sans voir. […] À chaque reprise du travail, je me demandais : “Est-ce que je tiendrai ?” Aucun temps n’était prévu pour le repos, pour le besoin le plus naturel. Les hommes réussissaient à souffler un peu, en trichant, mais moi je n’y arrivais pas encore. La voiture était là, et puis l’autre et l’autre. »
L’habillage intérieur des habitacles, fait autrefois par des professionnels, à raison de trois voitures à l’heure, est maintenant réalisé uniquement par des O.S., qui doivent en faire sept. Il n’y a plus qu’un seul O.P. dans l’atelier ; avec un régleur et le contrôleur : « On est les trois seuls Français du secteur. Vous vous rendez compte. Rien que des étrangers ! Des Algériens. Des Marocains, des Espagnols, des Yougoslaves. »
Pour être Français, on n’en est pas moins aussi étranger qu’eux à ce qu’on fait. « J’aimerais, dit Élise, voir comment se fabrique une voiture. Pourquoi n’amène-t-on pas les nouveaux visiter chaque atelier, pour comprendre ?
– Attention, vous avez laissé passer un pli, ici. Pourquoi ?
– Oui. Pourquoi ? On ne comprend rien au travail que l’on fait. Si on voyait par où passe la voiture, d’où elle vient, où elle va, on pourrait s’intéresser, prendre conscience du sens de ses efforts. »
Il se recula, sortit ses lunettes, les essuya et les remit.
« Et la production ? Vous vous rendez compte si on faisait visiter l’usine à tous les nouveaux ? »
Elise et Arezki... chez Renault, Citroën n'autorisant pas à tourner

Robert Linhart se présente dans la même usine dix ans plus tard, au début de septembre 1968 ; lui est normalien, professeur agrégé, et militant maoïste ; il habite à deux pas. La grande chaîne de montage des 2 CV porte maintenant le numéro 85. Cent quarante-cinq voitures en sortent chaque jour, des mains de 1 200 personnes, alors plutôt des Yougoslaves, l’usine de Javel étant connue comme celle des Turcs.
Il s’est établi pour militer ; quatre mois plus tard, il n’a toujours rien fait. « Je m’étais rêvé agitateur ardent, me voici ouvrier passif. Prisonnier de mon poste. » Et puis, vers la mi-janvier, il y a cette note de service affichée dans les ateliers : « À compter du lundi 17 février 1969, l’horaire de travail sera porté à dix heures […]. La moitié des 45 minutes de travail supplémentaire par jour sera retenue à titre de remboursement des avances consenties au personnel aux mois de mai et juin 1968. »
Avant la grève, enfin possible, par honnêteté il révèle sa qualité d’établi : « À l’extérieur, “l’établissement” paraît spectaculaire, les journaux en font toute une légende. Vu de l’usine, ce n’est finalement pas grand-chose. Chacun de ceux qui travaillent ici a une histoire individuelle complexe, souvent plus passionnante et plus tourmentée que celle de l’étudiant qui s’est provisoirement fait ouvrier. Les bourgeois s’imaginent toujours avoir le monopole des itinéraires personnels. Quelle farce! »
La seule différence, c’est que lui peut retrouver son statut quand il le voudra ; alors il se promet de ne jamais le faire volontairement, de tenir quoi qu’il arrive, de «  rester dans l’usine aussi longtemps que l’on ne [l’en] chassera pas ».
Le lundi 17, ils sont 400 à sortir à l’heure habituelle, à refuser les 45 minutes supplémentaires : 400 grévistes. Le lundi suivant, ils ne sont déjà plus qu’une centaine, et la direction parvient à combler les trous sur les chaînes, à faire sortir les voitures. Linhart, lui, est exilé à l’annexe de la rue Nationale, où s’empoussière ce qui reste de pièces de rechange des défuntes Panhard. Après quelques semaines, il est rappelé à l’usine, muté d’un poste pénible et isolé à un autre. Le 30 juillet en fin d’après-midi, quelques minutes avant la fermeture annuelle, il est licencié.
L’année d’après, l’usine fermait, le terrain était vendu ; c’est aujourd’hui une partie du quartier chinois du XIIIe arrondissement.
LIRE : Claire Etcherelli, Élise ou la Vraie Vie, Denoël, 1967 ; Folio, 1973. Robert Linhart, l’Établi, Minuit, 1978. VOIR : CA 13, comité d’action du 13e, collectif Arc, 1968. Michel Drach, Élise ou la Vraie Vie, 1970.