PARIS IIIème. 9 LES ARTS-ET-METIERS


Le beau bourg Saint-Martin
L’axe nord-sud qui traverse la Gaule de part en part prend ici le nom de rue Saint-Martin, qu’il tient de l’un des plus riches prieurés du grand Paris. Reconstruit et fortifié après l’an mille et les destructions des Normands, sa juridiction s’étend sur le bourg dit Beau jusqu’aux murs de Paris au sud et, à l’ouest, aux terres du Temple. C’est l’un des rares territoires parisiens bien approvisionnés en eau, les bénédictins de Saint-Martin-des-Champs possédant une source dans la vallée de Ménilmontant, au lieudit Savies, d’où un aqueduc construit à frais communs avec les Templiers la conduit, dès le début du XIIe siècle aux deux fontaines de l’abbaye et de la rue Maubuée, alors que la rive droite n’en compte encore que cinq, en tout et pour tout, trois siècles plus tard.
Avec de tels atouts, l’abbaye de Saint-Martin a loti son domaine méridional dès le XIIIe siècle, créant une troisième rue parallèle, entre celles de Saint-Martin et du Temple, et leur quadrillage perpendiculaire, de la rue Michel-le-Comte à la rue au Maire. Il en reste la plus vieille maison de Paris, celle que Nicolas Flamel et Pernelle, son épouse, donnèrent comme refuge aux pauvres, au 51, rue de Montmorency. Il ne lui manque aujourd’hui que le pignon pointu que Balzac pouvait encore voir surmonter la Maison du Chat-qui-pelote[1].
La maison de Nicolas Flamel, en 1900 hôtel Helvetia. Atget. Gallica
Au voisinage de l’enceinte de Philippe Auguste, où les jeux de paume sont la chose qui manque le moins, Mondory s’installe en 1629 dans celui de Jean Berthaud, au cul-de-sac Beaubourg (auj. impasse Berthaud), et révèle Corneille au public parisien en y jouant Mélite, la première pièce de l’auteur. Devant le succès, Mondory enchaîne avec Clitandre et La Veuve, du même Corneille, puis, au jeu de paume de la Fontaine, 25, rue Michel-le-Comte, où il a déplacé sa troupe, avec La Galerie du palais, La Suivante puis La Place royale, son auteur rouennais étant assez habile pour consacrer une pièce à chacun des lieux parisiens à la mode.
Pendant qu’on joue Mélite, Valentin Conrart, « le secrétaire d’État des belles-lettres », ainsi que le désigne Nicolas Schapira parce que son magistère, qui n’est basé sur aucune œuvre, est tout politique, réunit chez lui, au 135, rue Saint-Martin, dans le corps de logis donnant sur la cour, les neuf premiers membres de la future Académie française. « Elle ne fut d’abord composée que de ses plus chers amis ; sa probité, la douceur de ses mœurs, l’agrément de son esprit les avait rassemblés ; et quoiqu’il ne sût ni grec ni latin, tous ces hommes célèbres l’avaient choisi pour le confident de leurs études, pour le centre de leur commerce, pour l’arbitre de leur goût. Ils lui confièrent même la charge de secrétaire, la seule qui soit perpétuelle dans l’Académie », écrit d’Olivet, son historien. Valentin Conrart sera Théodamas dans le Grand Cyrus de Mlle de Scudéry, et l’objet des railleries de Boileau autant que l’est Chapelain.
La circulation des idées nécessite celle des personnes, et Paris est « un peu crotté », comme l’on dit, à en croire Molière, chez la marquise de Rambouillet où fréquente Conrart, « mais nous avons la chaise. – Il est vrai que la chaise est un retranchement merveilleux contre les insultes de la boue et du mauvais temps ». Les fiacres seront davantage encore les vraies « commodités (d’avant) la conversation ». Un nommé Nicolas Sauvage, descendu à l’auberge du Grand-Saint-Fiacre, 212, rue Saint-Martin, a l’idée de voitures de louage et, l’ayant traduite dans les faits, remise ici ses voitures, faisant de l’auberge leur bureau central, et du saint de l’enseigne un nom commun.
La paroisse a saint Nicolas. Le bourg formé au pied de l’abbaye avait son bailli – dont le souvenir se retrouve rue au Maire –, il lui fallait son église, qui ne pouvait être celle des moines réguliers. Dès 1184, la paroisse était constituée ; la construction de l’actuelle Saint-Nicolas commençait, pour la façade, en 1420. Et une paroisse, ce n’est pas rien : il suffit d’ouvrir une porte pour se retrouver dans une autre, et devant les tribunaux. « Au reste, il semble que M. de Beaufort soit destiné à porter la division partout », écrit Madeleine de Scudéry, en pleine Fronde, à propos du roi des Halles, « car il n’a pas plus tôt loué une maison dans la rue de Quinquenpoix, où jamais prince n’a logé, qu’il y a eu division entre deux paroisses, qui prétendent l’avoir toutes deux pour paroissien, l’une parce que de tout temps la maison où il va demeurer a été de Saint-Nicolas, et l’autre qui est de Saint-Leu, parce que M. de Beaufort, voulant être voisin des marchands de la rue Saint-Denis, a fait faire une porte qui y donne, de sorte que, comme cet endroit de la rue Saint-Denis est de la paroisse Saint-Leu, le curé de cette église prétend que, faisant une porte plus grande dans cette rue que n’est l’ancienne porte dans la rue Quinquenpoix, la maison doit changer de paroisse et être de la sienne. On verra ce que les juges en ordonneront ».

L'hôtel de Montmor. Atget. Gallica
L’hôtel de Montmor et l’anneau de Saturne
Rue du Temple, on est déjà dans l’aristocratique Marais des beaux hôtels. C’est au n° 79 – alors rue Sainte-Avoye –, qu’en 1623, Jean Habert – « Montmor le Riche », selon Tallemant des Réaux –, se fait construire l’hôtel fastueux qu’on connaît encore comme l’hôtel de Montmor. Il a pour voisin celui bâti par Le Muet, aux nos 71-75 (auj. Musée d’art et d’histoire du Judaïsme), pour le comte d’Avaux, ambassadeur de Louis XIV, hôtel qui passera ensuite au gendre de Colbert. Son aile gauche est un « mur renard », une façade plaquée, ici contre la muraille de Philippe Auguste sur laquelle vient partout buter le bourg. Un autre hôtel important, celui dit de Jean Bart, où se succèderont divers financiers, s’élève à l’entrée de la rue Chapon, l’une des cinq de la rive droite qui, depuis Saint Louis, ne parvenaient pas à contenir la prostitution.
Henri-Louis Habert, fils de Montmor le Riche, né en 1603 comme Valentin Conrart, est déjà, à 22 ans, conseiller au parlement de Paris. Ses cousins Germain et Philippe sont tous les deux membres de l’Académie, et des familiers de l’hôtel de Rambouillet. Il les y rejoint et « Les Trois Habert » aident à tresser la Guirlande de Julie[2], y nouant Narcisse, Souci, Rose et Perce-Neige. À 31 ans, Henri-Louis est à son tour de l’Académie, et il en héberge les séances durant trois mois dans l’hôtel paternel. Mais son intérêt va davantage aux sciences et il reçoit, au milieu d’une collection de tableaux qui ne regroupe pas moins de cent quatre-vingt-sept pièces, et de manuscrits anciens dont Colbert trouvera soixante-treize dignes de sa bibliothèque, l’abbé Mersenne, Étienne Pascal et son fils Blaise, Roberval, Gui Patin, l’Italien Campanella, l’Anglais Hobbes, l’Allemand Kepler.
Leur père mort, Jacqueline et Blaise Pascal se sont installés 44, rue Beaubourg, au bord de la muraille, aux deuxième et troisième étages. C’est d’ici que Jacqueline part pour le couvent de Port-Royal : « La veille de ce jour-là, rapporte leur sœur Gilberte, elle me pria d’en dire quelque chose à mon frère le soir, afin qu’il ne fût pas si surpris. Je le fis avec le plus de précaution que je pus ; (...) il ne laissa pas d’en être fort touché. Il se retira donc fort triste dans sa chambre, sans voir ma sœur qui était lors dans un petit cabinet où elle avait accoutumé de faire sa prière. Elle n’en sortit qu’après que mon frère fut hors de la chambre, parce qu’elle craignait que sa vue lui donnât au cœur ».
C’est ici que Blaise connaît sa « période mondaine » : « Il se trouva plusieurs fois à la Cour, où des personnes qui y étaient consommées remarquèrent qu’il en prit d’abord l’air et les manières avec autant d’agrément que s’il y eût été nourri toute sa vie », écrit Gilberte. « Ce fut, conclut-elle, le temps de sa vie le plus mal employé » : Pascal passe beaucoup de temps en compagnie du duc de Roannès, de savants, de « libertins » comme le chevalier de Méré, passionné par le jeu, ou le riche Damien Mitton, et il fait beaucoup de mathématiques.
À l’hôtel de Montmor, Gassendi finit ses jours chez Henri-Louis Habert, auquel il lègue la lunette qu’il a lui-même reçue de Galilée, à condition que son hôte sera l’éditeur de ses œuvres complètes. Henri-Louis fait enterrer son ami à Saint-Nicolas-des-Champs, dans la chapelle de la famille Habert de Montmor, auprès de Guillaume Budé, son grand-oncle, le célèbre helléniste, fondateur du Collège de France, qui s’était éteint en 1540 au 203 bis, rue Saint-Martin.
En 1657, ce qui était une sorte de salon scientifique se formalise et adopte une constitution en neuf règles qui en fait l’Académie Montmorienne. Jean Chapelain, versificateur ennuyeux, mais correspondant de Huygens, y rend compte des découvertes de ce dernier : l’horloge à balancier, Titan, l’anneau de Saturne… 
On donne souvent Chapelain comme le modèle de Molière pour le Philinte du Misanthrope, en tout cas, après l’interdiction de Tartuffe dès le lendemain de sa création, le 12 mai 1664, c’est devant des membres de l’Académie Montmorienne – Jean Chapelain, Gilles Ménage, l’abbé de Marolles – que Molière en donne une lecture.
C’est encore ici qu’en 1667, deux médecins du roi font la première expérience de transfusion du sang : celui d’un veau sur un malheureux valet de chambre de Mme de Sévigné, amie et voisine des Habert de Montmor.
L'hôtel de Montmor. Atget. Gallica

Paris et l’Internationale
Leur hôtel, acquis par un Fermier général au milieu du XVIIIe siècle, a été refait alors pour devenir l’un des chefs-d’œuvre de l’architecture Louis XV. Au règne suivant, un autre hôtel emblématique s’est édifié non loin, quasiment à l’angle de la rue Michel-le-Comte et de la rue Beaubourg, celui d’Hallwyll, propriété de la banque des Thélusson, où les Necker, leurs alliés, ont vécu jusqu’à la naissance de leur fille, la future Mme de Staël. L’hôtel est l’œuvre de Ledoux, qui a fait peindre derrière son jardin, pour étendre une vue un peu courte, un paysage en trompe-l’œil sur le mur aveugle d’en face, rue de Montmorency, celui du couvent des carmélites de la rue Chapon. L’hôtel d’Avaulx et celui d’Hallwyll, distants d’un bon siècle, anticipent l’un et l’autre le placage et la fausse fenêtre qui vont devenir les caractéristique du Beau bourg, si démoli, le sommet de l’illusion étant au 29, rue Quincampoix, l’ouvrage de ventilation déguisé en immeuble par Fabio Reti, sans parler de l’atelier factice de Brancusi sur le parvis, la « piazza », du Centre.
Le privilège des théâtres étant tombé avec l’Ancien Régime, en 1791, Jean-François Boursault[3], enrichi dans les boues et vidanges de Paris, crée aussitôt le sien, qu’il place sous le patronage de Molière, et l’inaugure avec le Misanthrope – il pressentait sans doute déjà que la méchanceté publique l’appellerait « le prince Merdiflore ». Danton interviendra en faveur de ce « théâtre qui n’a jamais présenté au public que des pièces propres à accélérer les progrès de la Révolution ». Au XIXe siècle, le théâtre était devenu un bal qui aurait été plutôt bien fréquenté « si quelques femmes éhontées de la rue aux Ours ne venaient s’y mêler ». C’est maintenant la Maison de la poésie.
Au carrefour de la rue Chapon avec la rue Beaubourg, une ancienne indication reste gravée sur le mur d’angle : « rue Transnonain ». L’immeuble du massacre du lundi 14 avril 1834[4] était à l’angle de la rue suivante, celle de Montmorency, adossé à l’ancienne chapelle des carmélites. Aux deux premiers étages étaient installés des artisans et de petites entreprises, dont un bijoutier, propriétaire de « la Comédie bourgeoise de la rue Transnonain », un théâtre installé dans les parties hautes de la nef. Hormis ce dernier, qui s’échappe par une fenêtre, presque tous les habitants du n° 12, hommes, femmes et enfants, sont tués au pied de leur lit par la troupe, à coups de baïonnette.
« Dans cette maison, trente “actifs” exercent, pour la plupart sur place, des métiers très divers et se répartissent dans les étages en fonction de leur fortune : au rez-de-chaussée, les boutiquiers ou artisans ; au premier et au deuxième étage, des artisans plus cossus ou des petites entreprises ; aux étages supérieurs, des employés, ouvriers, apprentis et journaliers sont bijoutier, chapelier, doreur sur papier, gainier, monteur sur bronze, peintre en bâtiment, tailleur de pierre, couturière, artiste peintre, peintre-vitrier, polisseuse en pendules ou ravaudeuse », rapportent Luce-Marie Albigès et Martine Illaire de l’examen des pièces du procès de l’année suivante.
Le crime est « effacé » par un changement du nom de la rue, devenue Beaubourg en 1851, puis par la démolition de la maison dans l’élargissement de celle-ci en 1897. Le quartier Saint-Martin reste celui de la petite industrie en chambre de « l’article de Paris », tandis que les manufactures plus importantes ont occupé les hôtels du Marais. C’est donc assez logiquement qu’on retrouve au 37, rue Michel-le-Comte, dès 1849, l’Union des associations ouvrières, soit cent quatre de celles-ci, animée par Jeanne Deroin, créatrice du journal L’Opinion des femmes, Pauline Roland et Gustave Lefrançais ; puis au 44, rue des Gravilliers, le siège de la première Internationale.
Dans cette rue dont les hautes et étroites façades, souvent de deux travées seulement, attestent d’une présence laborieuse, la section parisienne en est constituée dès les premiers jours de janvier 1865. Elle compte trois secrétaires : le bronzier Henri Tolain, le passementier Charles Limousin et le graveur-décorateur Eugène Fribourg. « Un petit poêle de fonte cassé, apporté par Tolain, rue des Gravilliers, une table en bois blanc servant dans le jour d’établi à Fribourg [qui habitait 26, rue Saint-Martin], pour son métier de décorateur, et transformée le soir en bureau pour la correspondance, deux tabourets d’occasion auxquels quatre sièges de fantaisie furent adjoints plus tard, tel fut, pendant plus d’une année, le mobilier qui garnissait un petit rez-de-chaussée exposé au nord et encaissé au fond d’une cour, où se condensaient sans cesse des odeurs putrides. C’est dans cette petite chambre de quatre mètres de long sur trois mètres de large que furent débattus, nous l’osons dire, les plus grands problèmes sociaux de notre époque », écrira Eugène Fribourg, cité par Jean Maitron.

Les cotillons du prolétariat
Au carrefour des deux saignées toutes fraîches du baron Haussmann, celle de la rue Réaumur (1854) et celle du boulevard de Sébastopol (1858), Jean-Louis Félix-Potin inaugure en 1860 la première grande surface d’épicerie sur deux niveaux, à la façade décorée de couleurs foisonnantes et d’abeilles, symboles du Commerce et de l’Abondance, et rappel du Premier Empire pour faire plaisir au maître du Second. En 1910, le magasin se voit coiffer d’un grand dôme, poivrière obligée de l’immeuble bourgeois de l’époque, tandis qu’au 71, rue Beaubourg, est construit l’immeuble-dortoir de ses employés. Dix numéros plus loin, au 81, la boutique d’Henri Audouin, Au Cotillon du Prolétariat, affiche : « Spécialité de drapeaux rouges, bannières, brassards, cordons, draps mortuaires, insignes pour sociétés. Grand choix d’épingles de cravate artistiques représentant les Grands Hommes de la Révolution, Jean Jaurès, la Confédération Générale du Travail, Prolétaires de tous les Pays, unissez-vous... ».
Au n° 23 de la rue Pastourelle, maison du culottier Bérard, l’auteur de la Carmagnole, au cabaret qui avait déjà eu pour habitués les membres du Tribunal révolutionnaire et du club des Cordeliers, se réunissent les conspirateurs de la Société des Saisons. Le cordonnier Edmond Bellemare en part, le 8 septembre 1855, pour aller décharger son fusil sur l’escorte de Napoléon III. En 1900, la salle Bertin, au 35 de la rue, est le lieu habituel des goguettes de la Jeunesse socialiste du 3e arrondissement.
« Comme ils sont émouvants les vieux communards qui occupent les sièges des premiers rangs de la salle » du palais des Fêtes, à l’angle des rues Saint-Martin et aux Ours, en réalité aux Oies, la rue étant célèbre dès le XIIIe siècle pour la rôtisserie de ces volailles mais, au XIXe, plutôt pour les femmes de mauvaises mœurs qui déparaient au bal du 6, passage Molière. Ce 18 mars 1914, Jean Allemane, Camélinat, Nathalie Lemel... « tous groupés, avec leurs têtes blanches, les traits durcis par les implacables rides de la vieillesse » assistent à une représentation, au Cinéma du Peuple, du film consacré à la Commune de leur jeunesse par Armand Guerra, qui raconte la séance : « Ils sont et continueront à être des révolutionnaires tenaces jusqu’à la mort, malgré leur grand âge, car ils gardent en eux l’impérissable souffle des combats des barricades… ».
Le Palais des Fêtes en 1914. Agence Rol. Gallica
Au début des années 1930, on abat le côté nord de la rue aux Ours et le côté sud de celle du Grenier-Saint-Lazare afin de mettre en œuvre le vieux projet haussmannien de prolongement de la rue Étienne-Marcel, quand la Fédération du théâtre ouvrier de France, qui vient de se constituer, installe sa permanence au 68, rue des Archives, tous les samedis de 14 à 17 heures. Sa revue, La Scène ouvrière, explique la décision du récent congrès de transformer les troupes de théâtre amateur en groupes d’agit-prop, et leur fournit un répertoire, dont Aux métallos !, par exemple, un chœur parlé pour douze à vingt personnes qui s’adresse à ceux de chez Citroën, Renault et Peugeot : « Vive le front unique des travailleurs ! À bas les chefs traîtres réformistes ! À bas la guerre contre l’URSS ! Vive l’unité syndicale de classe CGTU ! ».

De l’épanchement romantique au Front populaire
Hors les murs, avant d’être entre deux murs, celui de Philippe Auguste, dont le quartier de l’Horloge a détruit ce qui restait en même temps que quatre-vingt-cinq maisons anciennes, dont certaines du XVIe siècle, et la muraille de Charles V que Louis XIV transformera en boulevard, le prieuré royal de Saint-Martin-des-Champs était naturellement fortifié. Le coude de la rue Bailly nous conserve le tracé sud-est de son ancienne enceinte, et la maison du n° 7 sa tour d’angle. Au coin opposé, à l’intersection des rues Saint-Martin et du Vertbois, la tour nord-ouest avait été donnée à la Ville pour en faire le château d’eau de la fontaine qu’elle édifiait là en 1712. Menacée par de nouveaux aménagements du Conservatoire des Arts et Métiers, cette tour était défendue par la Société des antiquaires et finalement sauvée par Victor Hugo qui s’écriait : « Démolir la tour ? Non ! Démolir l’architecte ? Oui ! ». Une inscription y rappelle que l’on a cédé au « vœu des antiquaires parisiens », et tait les menaces du poète.
La tour qui mit Hugo en colère. 1880. Gallica
Au début du XVIIIe siècle, les bénédictins avaient fait refaire et agrandir leur maison et, au creux de l’enceinte soulignée par la rue Bailly, ils avaient ouvert, en 1765, un marché pour le poisson, les légumes et les herbages. Le Conservatoire des Arts et Métiers, dérivé de la collection de Vaucanson, qui avait rassemblé puis légué au roi, dès 1783, plus de cinq cents machines, était institué par la Convention nationale en 1794 et, joint aux machines de l’hôtel d’Aiguillon, logé dans le bâtiment de l’ancien prieuré royal cinq ans plus tard. On y garde l’une des machines à calculer signées « Blaise Pascal, d’Auvergne, inventeur ». On peut y voir, au mur de la bibliothèque, une « bouteille de Leyde », cette espèce de condensateur découvert en 1746 par Cuneus et deux de ses collègues, que tient une allégorie de la Physique de Jean-Léon Gérôme, parfaitement anachronique en femme du Moyen Âge. En revanche, les colonnettes qui divisent la salle, l’ancien réfectoire des moines, ont été repeintes comme au XIIIe siècle.
Devant, le square des Arts-et-Métiers était créé à la fin de 1857, et le théâtre municipal de la Gaîté cinq ans plus tard. Si le marché des bénédictins n’avait été supprimé sous le Premier Empire, et remplacé par un autre plus au nord, il aurait été emporté, de toute manière, par le Second Empire. Pour le percement de la rue de Turbigo se coalisent les banques de Seillière, Cahen d’Anvers, Dominique André, Mirabaud et Deutsch, associées aux industriels Schneider et Delessert. Elles ne font qu’une bouchée des Madelonnettes, couvent créé en 1620 pour rédimer les filles perdues. « Le despotisme monarchique [avait détourné] l’œuvre pieuse de sa louable destination, écrit La Bédollière, et les Madelonnettes devinrent prison d’État. Des lettres de cachet la peuplèrent de femmes ou de filles détenues par ordre du roi, sur la demande des maris ou des parents. » Ce que la Révolution avait entériné en y enfermant des détenues pour dette, d’autres qui l’étaient par voie de correction paternelle, puis des femmes publiques.
La bibliothèque des A&M au 19e s. Gallica
En 1831, les femmes quittaient les Madelonnettes pour Saint-Lazare ; à partir de 1838, c’était une maison d’arrêt qui, une décennie plus tard, accueillerait pas mal de politiques, dont le communiste utopique Cabet, « le vieux camarade » dont Engels donnait des nouvelles à Marx au sortir d’une visite.
L’industrie à domicile n’était déjà, pour le même Marx, que « l’arrière-train de la grande industrie ». En 1933 se bâtit pourtant encore, au 39, rue Volta, une vaste maison à usage industriel et d’habitation, aux appartements équipés d’origine de moteurs électriques, que leur coût destine plutôt aux artisans d’art : 600 francs par an et par cheval vapeur, en sus du loyer.
Dans la rue Meslay où, un siècle plus tôt, Marie Dorval était raccompagnée à son domicile, au sortir de la première d’Antony, d’Alexandre Dumas, par une foule au cœur incendié de la passion brûlante de la pièce, ainsi que le rapporte Théophile Gautier, pleurant et applaudissant, s’élève alors le siège de la Fédération de la Seine du Parti socialiste SFIO, que tient la tendance de la Gauche révolutionnaire, de Marceau Pivert. À l’épanchement romantique a succédé l’exaltation du Front populaire : « Tout est possible ! ».


[1] Voir chapitre 8, le Sentier, ci-dessous (posté en février 2016).
[2] Voir chapitre 3, le Louvre, posté en septembre 2015.
[3] Voir chapitre Nouvelle-Athènes, à venir.
[4] Voir chapitre Hôtel de Ville, à venir.

PARIS IIème. 8 LE SENTIER


Au faubourg Saint-Sauveur, du nom de la chapelle où Saint Louis faisait halte sur le chemin de Saint-Denis, on est dans le fief bourguignon. Hors les murs à sa construction, en 1270, adossé à l’une des tours rondes de l’enceinte de Philippe Auguste, le vaste « séjour d’Artois » est échu au duc de Bourgogne. Celui-ci a pour nom Jean sans Peur quand, en 1407, il fait assassiner son cousin germain, Louis d’Orléans, frère du roi, dont l’hôtel s’accote lui aussi à l’extérieur de la muraille, un peu au sud-ouest, à l’emplacement de l’actuelle Bourse de commerce. Quand il y avait visité son cousin, Jean sans Peur avait pu voir dans le « cabinet aux portraits », galerie que le duc d’Orléans consacrait à ses maîtresses, celui de sa propre épouse, placé bien en évidence. La rivalité lignagère fut pourtant la seule cause du meurtre, et la rue Mauconseil porterait trace du « mauvais conseil » qu’elle lui avait soufflé, qui augurait de trente années de guerre entre Armagnacs (Charles d’Orléans, fils de l’assassiné, est le gendre du comte d'Armagnac) et Bourguignons. La Révolution rebaptisera la rue « Bonconseil », sans doute par pur esprit de contradiction.
Tour de Jean sans Peur, dessin du 19e s. Gallica
Sitôt son crime accompli, Jean, qui pour être sans peur n’en était pas moins sur ses gardes, fit bâtir dans son hôtel, pourtant déjà bien fortifié, le donjon quadrangulaire flanqué de son escalier à vis que nous connaissons, au sommet duquel il dormirait mieux désormais.
À ce moment, la nouvelle enceinte, celle de Charles V, enclosant le faubourg Saint-Sauveur de la porte Saint-Denis à la place des Victoires actuelles, était achevée depuis vingt-cinq ans, mais la vieille n’avait pas été démolie. Elle ne le sera toujours pas à la génération suivante, quand Armagnacs et Bourguignons réconciliés pourront aller « après souper, s’ébattre et passer le temps au long et dessus les anciennes murailles de Paris, sans que ceux de la ville les vissent », d’un hôtel à l’autre, sur l’arc joignant ces deux repères que sont pour nous la tour de Jean sans Peur, conservée, et la tour astrologique de Catherine de Médicis, postérieure de cent soixante-quinze ans, la reine s’étant fait bâtir hôtel sur l’emplacement de celui des Orléans.
Dans cet entre-deux enceintes, les lieux les plus notoires sont le couvent des Filles-Dieu, fondé sous le règne de Saint Louis pour accueillir des femmes qui, par pauvreté, s’étaient mises en péché de luxure. La luxure, c’est l’une des caractéristiques qui restera au quartier. Ce couvent était une étape sur le chemin du gibet de Montfaucon, les condamnés y recevant le pain et le vin des mains des filles repenties.
Ses vastes jardins jouxtaient la plus importante cour des Miracles de la capitale. C’était un « immense vestiaire, résumera Hugo dans Notre-Dame de Paris, où s’habillaient et se déshabillaient à cette époque tous les acteurs de cette comédie éternelle que le vol, la prostitution et le meurtre jouent sur le pavé de Paris ». Et même un peu plus que cela, la comédie ne connaissant pas de relâche et les rôles ayant à jamais déteint sur les acteurs : « on pouvait voir passer un chien qui ressemblait à un homme, un homme qui ressemblait à un chien. Les limites des races et des espèces semblaient s’effacer dans cette cité comme dans un Pandémonium ».
En face et plus bas dans la rue Saint-Denis, des comédiens, en un sens plus habituel du terme, occupaient l’hôpital de la Trinité. Désaffecté parce que le cimetière attenant l’avait rendu peu salubre, l’hôpital était devenu le refuge, vers 1390, de la Confrérie de la Passion et Résurrection de notre Sauveur et Rédempteur Jésus-Christ. Ce groupe, composé comme ses homologues d’amateurs, marchands et artisans, allait obtenir un privilège royal pour ses représentations et, en troquant le parvis des églises pour une salle fermée, inventer le premier théâtre de Paris, et le seul pour près de cinquante ans. Après quoi l’hôpital réintégrerait les lieux, et ses orphelins, en uniforme, seraient ces Enfants bleus – dont la toponymie nous gardait le souvenir, avec une cour des Bleus, jusque dans les années 1950 –, qui feraient cortège à tous les enterrements de marque.
Dessin de Louis Dunki, 1899. Gallica
Autour étaient de ces maisons que Balzac avait encore connues « naguère » quand il écrivait La Maison du Chat-qui-pelote, en 1829, et dont il se fera fierté d’avoir, par son œuvre, sauvé quatre ou cinq types en les inscrivant dans la mémoire des hommes. « Au milieu de la rue Saint-Denis, presque au coin de la rue du Petit-Lion (aujourd’hui Tiquetonne), existait naguère une de ces maisons précieuses qui donnent aux historiens la facilité de reconstruire par analogie l’ancien Paris. Les murs menaçants de cette bicoque semblaient avoir été bariolés de hiéroglyphes. Quel autre nom le flâneur pouvait-il donner aux X et aux V que traçaient sur la façade les pièces de bois transversales ou diagonales dessinées dans le badigeon par de petites lézardes parallèles ? Évidemment, au passage de toutes les voitures, chacune de ces solives s’agitait dans sa mortaise. Ce vénérable édifice était surmonté d'un toit triangulaire dont aucun modèle ne se verra bientôt plus à Paris. Cette couverture, tordue par les intempéries du climat parisien, s’avançait de trois pieds sur la rue, autant pour garantir des eaux pluviales le seuil de la porte que pour abriter le mur d’un grenier et sa lucarne sans appui. Ce dernier étage était construit en planches clouées l’une sur l'autre comme des ardoises, afin sans doute de ne pas charger cette frêle maison. »

Ballade du duel qu’en l’hôtel bourguignon…
Le « séjour de Bourgogne », avec sa tour de Jean sans Peur, étant tombé dans l’escarcelle de la couronne, François Ier, en mal d’argent, le met aux enchères en 1543, en une douzaine de lots que sépare en deux moitiés la rue Françoise (aujourd’hui Française). Dans les constructions qui seront réalisées sur l’un de ceux-ci, au n°15 de la rue Tiquetonne, se verra un vestige de l’enceinte.
Les confrères de la Passion, expulsés de l’hôpital de la Trinité, passés par l’hôtel de Flandre de la rue Coq-Héron, où leurs mystères alternaient avec les soties des Enfants sans soucis, saisissent l’aubaine et se font construire, en 1548, la salle qui restera connue comme celle de l’Hôtel de Bourgogne. Puis défense sera faite par le Parlement d’interpréter des mystères sacrés et la confrérie, à compter de 1580 environ, se bornera à louer sa salle à des professionnels, dont, entre 1628 et 1680, la troupe dite de « l’Hôtel de Bourgogne », qui a pour membres notables Gros-Guillaume, Gautier-Garguille et Turlupin, de ces trois illustres farceurs le plus fin, puis Montfleury, Armande Béjart ou la Champmeslé.
C’est à l’Hôtel de Bourgogne que Cyrano de Bergerac interpelle Montfleury dans la pièce d’Edmond Rostand – « Que Montfleury s’en aille, Ou bien je l’essorille et le désentripaille ! » –, avant de déclamer lui-même une « ballade du duel » qu’applaudit d’Artagnan. Charles Lefeuve place au 12 ou au 16 de la rue Tiquetonne un hôtel de d’Artagnan, qui serait le siège des exploits de l’authentique mousquetaire dont Dumas allait s’inspirer. Du d’Artagnan historique, on a plutôt des traces sur le quai Voltaire, en tout cas, dans Vingt ans après, c’est bien dans cette rue Tiquetonne que fait retour le héros de Dumas, à l’hôtel de la Chevrette, tenu par une accorte Flamande qui sera vite sa maîtresse.
En 1660, à l’occasion de la paix des Pyrénées, c’est à l’Hôtel de Bourgogne qu’une représentation est, pour la première fois, donnée gratis. C’est ici que les chefs-d'œuvre de Corneille et tous ceux de Racine, durant une décennie, d’Andromaque à Phèdre ont étés vus. Comme nous le rappelle Cyrano de Bergerac :
« Le Bourgeois : 
— Et penser que c’est dans une salle pareille
Qu’on joua du Rotrou, mon fils !
Le jeune homme :
— Et du Corneille !
Un spectateur, à un autre, lui montrant une encoignure élevée :
— Tenez, à la première du Cid, j’étais là ! ».
L’année d’Andromaque, en juillet 1667, on amène à Pierre Corneille, qui habite rue de Cléry, son fils cadet, blessé au siège de Douai. La paille du brancard est oubliée devant la porte, et cette entorse à l’hygiène publique bien vite sanctionnée :
« Vous connaissez assez l’aîné des deux Corneille,
Qui, pour vos chers plaisirs, produit tant de merveilles ?
Hé bien ! cet homme-là, (…)
Fut naguère cité devant cette police,
Pour quelques pailles seulement
Qu’un trop vigilant commissaire
Rencontra fortuitement
Tout devant sa porte cochère »,
écrit Loret, en vers, dans sa gazette du 30 juillet. Il faut voir-là l’effet du zèle de La Reynie, tout frais nommé, en même temps qu’est créée la fonction, « lieutenant général de police de Paris », l’œil, l’oreille et le bras – il le sera durant trente ans – que Louis XIV laisse derrière lui en quittant la ville.
La Reynie, outre qu’il fait balayer chacun devant sa porte, va s’employer aussi à nettoyer les cours des Miracles, en commençant par la principale, grossièrement située autour de l’actuelle rue de Damiette. Un corps des archers de l’hôpital, créé à cet effet, va rassembler sans faire trop de détail mendiants, vagabonds et tout ce qui a l’air pauvre dans l’Hôpital général de Paris, ensemble formé par la Salpêtrière, la Pitié, Bicêtre, la Savonnerie, Scipion et les Enfants-Trouvés.
Corneille désirait être logé au Louvre, « Ouvre-moi donc, grand Roi… ». En vain. Ce sera donc la rue de Cléry, tracée sur le chemin de contrescarpe, comme celle d’Aboukir l’était à l’emplacement du rempart lui-même, lors de la démolition de l’enceinte de Charles V. Les deux frères Corneille, qui ont épousé deux sœurs, y habitent ensemble, à partir de 1665, avec femmes et enfants, Thomas Corneille au rez-de-chaussée, Pierre au-dessus. Le cadet, de dix-huit ans plus jeune, lexicographe, est un vrai dictionnaire et, en désespoir de cause, l’aîné ouvre une trappe ménagée à cet effet dans le plancher pour crier à son frère : « Thomas, envoie-moi des rimes ! ».
Ici, Corneille collabore avec Molière et Lully pour Psyché, mais, hormis cette tragédie-ballet, rien de ce qu’il écrit rue de Cléry n’a de succès : « Après l’Agésilas, hélas, mais après l’Attila, holà ! », s’esclaffe la critique. Vient la guerre d’Espagne, qui fait suspendre la pension royale, et Corneille est dans une situation très difficile, qui lui fera quitter, en 1681, la rue de Cléry pour le quartier de la butte des Moulins.
Le roi ne s’en soucie guère quand, au début de décembre, il vient à l’hôtel de Chaumond, rue Saint-Denis (entre les actuels passages Lemoine et du Ponceau), voir ce qu’il est advenu du bloc de marbre blanc que Mme de Sévigné nous a décrit bouchant la rue Saint-Honoré[1]. Le maréchal de La Feuillade y a fait sculpter par Desjardins, nom de burin d’un artiste hollandais, une statue de son souverain en empereur romain. Louis XIV en est content, plus que le commanditaire, qui préférera finalement le bronze doré au marbre quand il l’offrira placée dans l’écrin de la place des Victoires.

Décors et costumes
Une Villeneuve, bien que le nom soit très outré, avait tôt poussé au pied de l’enceinte de Charles V, dotée d’une modeste chapelle dédiée à la Bonne-Nouvelle. Elle avait été rasée durant le siège qu’Henri IV avait imposé à Paris en 1593, ajoutant ainsi à des déblais plus anciens qui constituaient déjà son sol. La chapelle était reconstruite sous Louis XIII, et Anne d’Autriche en posait la première pierre autour de 1625, puis la démolition de la muraille, dans son dos, augmentait la butte de nouveaux gravats, comme le faisait le creusement concomitant des « fossés jaunes » de la nouvelle enceinte, à ses pieds. Enfin, le Roi-Soleil faisait abattre les fortifications de son prédécesseur, et c’était à jamais, pensait-on.
La butte de Villeneuve-sur-Gravois n’a donc cessé de s’élever. Dès le début de décembre de l’année 1708, un hiver terrible mord le pays et sa capitale. L’un des moyens de porter secours aux chômeurs est d’employer 15 000 ouvriers à l’aplanissement de la butte aux gravats. Elle sera lotie plus tard, avec ses rues partant en dents de peigne de celle de Beauregard, toujours reconnaissables ; il n’y aura plus d’obstacle à l’extension de Paris vers le nord.
D’un règne à l’autre, cour des Miracles ou pas, le quartier est resté le royaume des métamorphoses. Rue du Sentier, Jeanne Poisson est devenue marquise de Pompadour, et Le Normant d’Étiolles, le mari de madame, demeure (presque) seul dans son bel hôtel du n° 24. À l’Hôtel de Bourgogne, la troupe a fusionné avec celle de Molière et celle du jeu de paume du Marais pour former les Comédiens-Français, et a laissé la place aux Italiens de Scaramouche, moustaches et sourcils de charbon sur la face lunaire, habit aussi noir que son bonnet. Ce sont eux qui donnent maintenant sa couleur à l’endroit : « Il fait noir comme dans un four ; le ciel s'est habillé, ce soir, en Scaramouche ; et je ne vois pas une étoile qui montre le bout de son nez », dit un personnage de Molière dans L’Amour peintre.
Renvoyés par Mme de Maintenon, les Comédiens-Italiens sont revenus sous la Régence jouer du Marivaux. Mme Favart l’a interprété avec eux bien que son ex-amant, le maréchal de Saxe, l’ait interdite de scène. Enfin, les Italiens ont loué le privilège de l’Opéra-Comique, et Mme Favart, qui n’avait que quelques pas à faire depuis la rue Tiquetonne ou la rue Mauconseil, ses domiciles successifs, a imposé chez eux la vraisemblance des costumes de scène.
Le 12, rue Saint-Sauveur photographié par Atget. Gallica
On se travestit au moins autant dans la somptueuse maison de rendez-vous de la Gourdan, l’officieuse « surintendante des plaisirs » qui a formé Jeanne Bécu, « l’ange du harem », future comtesse du Barry. Une entrée s’en ouvre dans l’actuelle rue Dussoubs, une autre se cache dans la boutique d’un antiquaire, 12, rue Saint-Sauveur [Atget légende ainsi sa photo du lieu, au début du 20e s. : « passe dans le quartier pour un hôtel Du Barry »]. Le passage se fait au fond d’une armoire ; un stock de déguisements est à disposition pour assurer l’incognito.
Le 8 de la rue du Sentier, avec sa terrasse qui s’étend vers le 19 de la rue de Cléry sur un pan de l’ancien mur de Charles V, est la partie de l’hôtel Lebrun dévolue à madame, née Vigée. C’est là qu’Élisabeth Vigée-Lebrun, peintre attitré de la reine Marie-Antoinette, habituée des fêtes de Chantilly, chez le prince de Condé, et des chasses du duc d’Orléans, donne son fameux souper à la grecque où, vêtue en Aspasie et ses convives comme à Athènes, tous à demi couchés buvaient du vin de Chypre en écoutant la lyre. Du côté de la rue de Cléry, Lebrun, peintre également, a fait doter d’un éclairage zénithal, ce qui était nouveau, une grande salle d’exposition qu’il met à la disposition des jeunes peintres, réduits par l’Académie à la portion congrue d’une fin de matinée place Dauphine, le jeudi suivant la Trinité.
Mme Vigée-Lebrun a su s’absenter durant la Révolution – au cours de laquelle Carlo Goldoni, devenu précepteur des princesses royales, est mort misérablement rue Tiquetonne, là où était déjà mort, un siècle plus tôt, Tiberio Fiorilli, dit Scaramouche, créateur du personnage et directeur des Comédiens-Italiens de Louis XIV. Elle reviendra ensuite peindre rue du Sentier comme à Louveciennes, en commençant par Caroline Bonaparte.
Rue Saint-Pierre-Montmartre (aujourd’hui Paul-Lelong), Étienne Morel de Chédeville, ancien intendant de Monsieur, frère du roi (le futur Louis XVIII), après avoir été attaché au comte d’Artois (futur Charles X), et devenu directeur de l’Opéra sous le Consulat, adapte la Flûte enchantée de Mozart, sous le titre des Mystères d’Isis, donnés le 28 août 1801, au Théâtre des Arts, ci-devant de l'Opéra, rue de la Loi, ex-rue de Richelieu.
À l’emplacement de l’Hôtel de Bourgogne, on a construit une halle aux cuirs. Sur la vaste étendue du couvent des Filles-Dieu, en 1798, un lotissement appelé « Foire du Caire » évoque, par quantité de scribes et de palmes, la pourtant peu glorieuse campagne d’Égypte. Soixante ans plus tard, la place du Caire sera pleine de cardeuses de matelas, le passage du Caire dévolu à l’imprimerie lithographique et la rue du Caire, le centre de l’industrie du chapeau de paille.
Entre la rue du Croissant et la rue Saint-Joseph, un marché a remplacé en 1806 le cimetière où Molière a été inhumé. Au 16, rue du Croissant, dans l’hôtel dit « Colbert », s’est installé, à la mi-juillet 1836, le journal Le Siècle qui, à partir de 1858, publie en feuilleton l’Histoire des maisons anciennes de Paris, rue par rue, de Charles Lefeuve. Le Charivari l’y a alors rejoint, et l’immeuble mitoyen est le siège de la Patrie, dont le patron, Delamare, habite rue des Jeûneurs, cette voie en réalité des « Jeux neufs », comme l’indique le plan Turgot de 1739, parce qu’y étaient récents, à cette date, ceux de la paume et des boules.
1914, devant le 16 rue du Croissant, la foule commente les nouvelles de la crise austro-serbe. Gallica

La dernière citadelle du peuple et du droit
La chronique de Charles Lefeuve décrit, dans les rues qui entourent le journal, « des myriades de jeunes ouvrières qui gaîment y font des chapeaux, des corsets, des enveloppes en papier, du linge, de la passementerie et des fleurs artificielles ». Martin Nadaud, qui travaillait rue Saint-Fiacre l’année où le Siècle arrivait dans le quartier, voyait partout à la ronde, du haut de son échafaudage, « de grands magasins de marchandises d’exportation qu’on chargeait ou déchargeait dans la cour ou même dans la rue. On sait que ce quartier est le centre du grand commerce d’exportation de Paris ». Dans ces rues « silencieuses et mornes dès 8 heures du soir, confirme La Bédollière, loge une foule d’exportateurs, agents acheteurs, commissionnaires en marchandises, agents de transports maritimes, représentants de maisons de commerce et de manufactures ».
On retrouve les unes et les autres sur le devant de l’histoire. Friedrich Engels, reporter de la Neue Rheinische Zeitung aux heures sombres de juin 1848, voit, sur une barricade de la rue de Cléry, sept ouvriers et deux grisettes rejouant le tableau célèbre de Delacroix. « Un des sept monte sur la barricade, le drapeau à la main. Les autres commencent le feu. La garde nationale riposte, le porte-drapeau tombe. Alors, une des grisettes, une grande et belle jeune fille, vêtue avec goût, les bras nus, saisit le drapeau, franchit la barricade et marche sur la garde nationale. Le feu continue et les bourgeois de la garde nationale abattent la jeune fille comme elle arrivait près de leurs baïonnettes. Aussitôt, l’autre grisette bondit en avant, saisit le drapeau… »
Au soir du coup d’État de Louis Napoléon Bonaparte, ne tiennent plus, rapporte Victor Hugo, que la barricade de la rue de Cléry, celle de la rue du Cadran (aujourd’hui Léopold-Bellan), les deux de la rue Mauconseil. « Tous les réverbères étaient éteints, les tuyaux de gaz coupés, les fenêtres fermées et noires, pas de lune, pas même d’étoiles. La nuit était profonde. (…) Il n’y avait plus dans tout Paris que ce point résistant. Ce nœud de barricades, ce réseau de rues crénelé comme une redoute, c’était là la dernière citadelle du peuple et du droit. »
Le préfet de l’empereur s’en souviendra : « dans le quartier de Paris où la population est la plus dense et la voie publique la plus encombrée », il fallait, expliquera Haussmann, « percer ce foyer habituel des émeutes pour venir couper à angle droit la rue de Rivoli par une nouvelle voie stratégique ». Dès 1858, avant même l’extension de Paris par l’annexion des faubourgs, le boulevard de Sébastopol sera cette « nouvelle voie stratégique » inaugurée en grande pompe.
Quand Paris trouve sa forme définitive, celle d’aujourd’hui, le marché Saint-Joseph, dont la poissonnerie est remarquable pour être si près du chemin de la marée, est « bordé, du côté de la rue du Croissant, par des boutiques où les marchands de journaux viennent le soir s’approvisionner. Après avoir pris un numéro d’ordre, hommes et femmes attendent patiemment leur tour, et se sauvent en emportant les exemplaires qu’ils ont demandés. La rue du Croissant est active, même de nuit ; on y entend presque jusqu’à l’aube mugir les rouages des presses mécaniques ; et quand d’importantes nouvelles l’exigent, de nombreux compositeurs veillent longtemps après minuit devant leur casse dans les imprimeries d’alentour ».
L’hebdomadaire La Marseillaise, le journal de l’Internationale qu’Henri Rochefort, entouré de Victor Noir, Jules Vallès et Benoît Malon, lance à la fin de 1869, s’installe dans le quartier de la presse, comme les journaux officiels, 9, rue d’Aboukir. La concentration de l’encre s’accélère ici dans les années 1880 : le marché Saint-Joseph, démoli, est remplacé par un immeuble où prennent place l’imprimerie de Paul Dupont et plusieurs sièges de journaux dont Le Radical, L’Aurore, L’Univers, Le Jockey, La Presse.
Vallès, rentré après l’amnistie, relance à l’ancienne adresse de la Marseillaise, Le Cri du Peuple que, lui mort, Séverine poursuivra jusqu’au centenaire de 89. Un autre communard, Jean Allemane, se forme à la grande imprimerie du Croissant puis installe 51, rue Saint-Sauveur une coopérative ouvrière, la Productrice, qui publiera le Capital de Marx.

Le tissu et la toile
Percement de la rue Réaumur, 1895, passage vers la Cour des Miracles. Gallica
La rue Réaumur est ouverte, à la Belle Époque, spécialement pour abriter les immeubles du prêt-à-porter et de l’imprimerie. En même temps, la législation, mettant fin aux cinquante ans de règles en fer des balcons haussmanniens, permet les arborescences verticales de l’Art nouveau, et des façades cloquées de bow-windows. Le secteur de la rue du Croissant est toujours ce marché aux journaux où viennent s’approvisionner crieurs, porteurs et camelots. Le commerce des fleurs et plumes est centralisé place et rue du Caire ; celui de la draperie et de la passementerie l’est rue du Sentier, « l’un des plus gros marchés de tissus du monde entier ».
« De la rue des Petits-Carreaux montent des femmes ployées sous les fardeaux de la confection. Attifées sans goût, l’idée de coltiner les lourds paquets les empêche d’être coquettes. Bien qu’à l’atelier de leur patronne, elles aient produit le labeur d’un jour, elles emportent encore de l’ouvrage au logis de leur mari ou de leur maman. Chargées de grands sacs en papier qui sont de vraies bannettes, les modistes conservent leur élégance, raconte Maurice Bonneff au fil des rues du quartier. Puis c’est la rue Saint-Denis qui se présente avec ses fleuristes et ses plumassières, assez nombreuses pour encombrer le boulevard Sébastopol. »
La Guerre sociale, le brûlot de Gustave Hervé, est 121, rue Montmartre, puis rue Saint-Joseph, publiant au matin des manifs les chansons de Gaston Couté ou de Montéhus que l’on chantera dans les cortèges du soir et, chaque semaine, une chanson d’actualité. L’Humanité se retrouve, en 1910, dans l’hôtel Colbert qu’occupait le Siècle, puis 138 et 142, rue Montmartre avec Bonsoir, Le Journal du Peuple, de Fabre, Le Merle Blanc, d’Eugène Merlot dit Merle, un ex-antimilitariste capable de porter son tirage à plus de 800 000 exemplaires dans les années 1920. Paris-Magazine est installé là aussi, et encore Le Populaire de Paris, le journal socialiste du soir de Jean Longuet, Paul Faure et Henri Barbusse.
La plaque commémorative, 1924. Gallica
Le soir où Jean Jaurès est assassiné au Café du Croissant, 146, rue Montmartre, Almeyreda, transfuge de la Guerre sociale, et deux de ses collaborateurs du Bonnet rouge dînent dans la salle, tandis que le médecin qu’on appelle au secours est le fils du ministre brésilien des Affaires étrangères parce qu’on sait, au comptoir, qu’il est dans les locaux du Radical voisin.
Il y aura encore un Cri du peuple, autour de 1930, dans deux pièces du 123, rue Montmartre, au-dessus de l’imprimerie Dangon, la feuille de la minorité de la CGTU qui lutte pour la réunification syndicale. Puis ce sera la grande époque où rue Réaumur, de part et d’autre du carrefour Montmartre, les Nouvelles Messageries de la Presse Parisienne, leurs coursiers qui sont d’anciens champions cyclistes, et leurs six cents camionnettes, regardent le Parisien libéré, dans son immeuble aux nervures d’acier s’ouvrant en calice, avant l’immeuble que Léon Bailby a fait construire au n° 100 pour L’Intransigeant, où est passé Combat, enfin France-Soir, avec ses rotatives en sous-sol et là-haut, dans le triangle des frontons, des bas-reliefs magnifiant les Ouvriers typographes sur l’un et les Journalistes sur l’autre.
Nestor Burma s’y promène, en 1955 : « Rue Réaumur, je m’attardai à regarder les photos exposées dans les vitrines du Parisien libéré (…) lorsque j’entendis dans mon dos, succédant à un brusque coup de frein, un type hurler un de ces mots qui l’auraient fait recaler au concours. Je me retournai. (…) Un peu avant d’arriver à l’immeuble que Léon Bailby fit construire pour L’Intran, sur l’emplacement de l’ancienne cour des miracles, et qui abrite, aujourd’hui, entre autres rédactions et imprimeries, celles de France-Soir, Franc-Tireur et Crépuscule*, je revis la bagnole de mon millionnaire, rangée le long du petit square. J’entrai dans le hall de la S.N.E.P. et je vis Lévyberg sortir des bureaux réservés à la réception des petites annonces. Nous nous suivions ou quelque chose comme ça (…). Je pris l’ascenseur à destination du bar du septième étage et m’installai devant un apéro sur la terrasse ensoleillée d’où on domine tout Paris. Depuis 1944, pas mal de Rastignacs au petit pied étaient venus rêver là ».
A priori, le Sentier aurait pu rester la zone industrielle de Paris, ville où l’activité de l’édition, de l’imprimerie et de la reproduction représente plus de 40 % des emplois de l’industrie, et le secteur de l’habillement et du cuir un cinquième de ceux-ci. Mais si le quartier continue de réaliser plus de 40 % du chiffre d’affaires du vêtement féminin français, les imprimeries de la rue du Croissant ont laissé place, dans les années 1970-1980, aux ateliers clandestins de couture en même temps que s’en allaient les Messageries et les grands quotidiens.
Et puis, autour de l’an 2000, on a parlé soudain de Silicon Sentier. « Silicon », ce n’est pas une nouvelle fibre synthétique en vogue dans la confection, mais une allusion, sans doute présomptueuse, à la Silicon Valley. Une boucle téléphonique locale à haut-débit, installée pour faciliter les transactions électroniques de la Bourse, avait permis à quelques poids lourds de l’Internet et quelques dizaines de start-up d’accoler de nouveaux adjectifs aux activités du quartier : au fil l’épithète électrique, et à l’édition le mot électronique.



[1] Voir le précédent article : Place des Victoires.
* Titre fictif, abrégé en Le Crépu. Burma y a un copain, Marc Covet, rubricard imbibé des faits divers.

PARIS IIème 7 LES GRANDS BOULEVARDS


Si les Grands Boulevards remplacent, à partir des années 1670, sur la totalité de la rive droite, la muraille de Paris, le Boulevard est celui qui longe la partie la plus récente de celle-ci, son tronçon Louis XIII rabouté à la vieille enceinte de Charles V au niveau de la porte Saint-Denis. Entre cette dernière et la Madeleine, ce qui sera le Boulevard pour le XIXe siècle prend la succession, dans la liste des lieux à la mode, de la place Royale, de la galerie du Palais, du Pont-Neuf, du Palais-Royal…
À la charnière des XVIIe et XVIIIe siècles, le versant nord du Boulevard est champêtre : Regnard, qui connaît aussi bien Alger que la Laponie et fait donc un paysagiste crédible, nous raconte qu’il voit, du haut de la rue de Richelieu, sur les « vastes marais » d’en face, croître à plaisir l’oseille et la laitue, les artichauts et les champignons de couche. Il est donc assez naturel que ne soient tracées là, au début de la Régence, en contrebas du Boulevard et longeant son talus, que des voies de desserte agricole : à l’ouest, la rue Basse-du-Rempart qui, partie de la chaussée d’Antin, ne rattrape le niveau du Boulevard qu’à la rue Caumartin, avant de se prolonger jusqu’à la Madeleine ; à l’est, la rue Basse-Porte-Saint-Denis.
La rue Basse-du-Rempart sera bordée de maisons sur son côté extérieur au dernier quart du XVIIIe siècle, et celles-ci, dont les fenêtres de premier étage sont au niveau du Boulevard, encaissent la chaussée en en faisant cette « espèce de ravin sombre » qu’évoque Barbey d’Aurevilly. Au moins, leur situation en contrebas ne gêne-t-elle en rien la vue qu’on a depuis le côté sud du Boulevard. Les gravures du Krafft et Ransonnette nous montrent encore, en 1812, le salon octogonal de l’hôtel de Gontaut-Biron surmonté d’une terrasse d’où l’on observe, pour certains la lunette à l’œil, la beauté du paysage et l’animation du Boulevard.
Sur ce versant méridional, avant les jardins de l’hôtel de Gontaut-Biron, situé au débouché de la rue Louis-le-Grand, s’étendent ceux de l’hôtel de la Colonnade puis ceux du couvent des Capucines, dans lesquels est tracée la rue de la Paix en 1806. À l’est de la rue Louis-le-Grand, verdoient les immenses parcs des hôtels qui ont leur entrée sur la rue Saint-Augustin. Puis vient Frascati, hôtel contemporain de celui de Gontaut, devenu sous le Directoire, entre les mains du glacier napolitain Garchi, un hôtel meublé assorti d’un restaurant et d’une maison de jeu. Parmi la végétation méditerranéenne qu’il y a importée, ponctuée d’architectures éphémères, une terrasse de bois longe le Boulevard en une gloriette brillamment éclairée, de la rue de Richelieu à la rue Vivienne.
Frascati, dessin de Michel, 1800. Gallica
Suivent les jardins de l’hôtel de Montmorency-Luxembourg, où s’ajoutent, sous le Consulat, au paysage à portée de vue, ceux, artificiels, peints sur les murs circulaires de vastes rotondes qu’on appelle des « Panoramas » : Paris tel qu’on le voit du haut du château des Tuileries, Toulon et, plus tard, Rome et Jérusalem. Enfin, après le domaine de l’hôtel ci-devant d’Uzès, qui occupe tout l’espace entre les rues Montmartre et Saint-Fiacre, s’élève la butte de Ville-Neuve-les-Gravois, formée de déblais accumulés au fil de six siècles, surmontée de sa rue Beauregard, qui pourrait être le terme générique désignant tout l’arc du Boulevard, belvédère de Paris sur les hauteurs de Montmartre, ses moulins et ses abbayes. Largement nivelée pour être lotie sous le nom de « Bonne-Nouvelle », plus vendeur que « Gravats », elle reste, encore aujourd’hui, en léger surplomb au-dessus du Boulevard.

Chopin, dernier témoin du Boulevard belvédère
Un jeune homme de 21 ans, qui se réfugie à Paris après la chute de Varsovie, Frédéric Chopin, sera le dernier à profiter – et à nous en transmettre le souvenir – de la vue que l’on a de ce balcon de Paris qu’est la façade méridionale du Boulevard. Au-dessus du trottoir, qui commence à remplacer les bas-côtés de terre battue simplement séparés de la chaussée par de grosses bornes de pierre, et plus haut que ses deux rangées d’arbres, Chopin s’installe à l’automne de 1831 dans l’immeuble du Grand Bazar de l’Industrie française, au coin de la rue Montmartre. « Dans mon cinquième étage (j’habite boulevard Poissonnière n° 27) – tu ne pourrais croire combien est joli mon logement ; j’ai une petite chambre au délicieux mobilier d’acajou avec un balcon donnant sur les boulevards d’où je découvre Paris de Montmartre au Panthéon et, tout au long ce beau monde. Bien des gens m’envient cette vue mais personne mon escalier. »
Dès l’année suivante, le rideau est tiré : la rue Basse-Porte-Saint-Denis est exhaussée et bâtie, la
La rue Basse-du-Rempart par Martial, 1877. Gallica
rue Basse-du-Rempart commencera d’être nivelée en 1858, quand s’aménagera la place du futur Opéra, et rentrera dans l’alignement du côté septentrional du Boulevard. À l’avènement du Grand Paris d’après l’annexion des communes limitrophes, la vue au-dehors du Boulevard est donc bouchée ; il y a dorénavant assez à voir au-dedans, sur sa chaussée, ses trottoirs, ses terrasses, ses devantures. La société y remplace le paysage, l’animation le calme de la nature – la fréquence des omnibus, pour ne prendre que cet exemple, est d’un toutes les deux minutes.
Mais l’animation est différente à l’un et l’autre bouts : le Boulevard a un pôle aristocratique à la Madeleine, qu’on surnomma le Petit-Coblence tellement il semblait, sous le Directoire, une annexe de la ville rhénane où les émigrés avaient passé la Révolution, et qui s’est appelé boulevard de Gand sous la Restauration parce que Louis XVIII s’était réfugié là-bas durant les Cent-Jours. Même si l’étymologie de « gandins » est multiple, ce n’est pas hasard si on l’associe à ce nom.
Le Boulevard a un autre pôle, plus populaire, à la porte Saint-Denis : le lotissement de Bonne-Nouvelle, franc de taxes à l’origine, est de longtemps le fief des menuisiers et, jusqu’au boulevard Montmartre, le commerce domine : « Dans les magasins qui bordent les chaussées, assure La Bédollière dans Paris-Guide, se brassent des affaires considérables en porcelaine, vêtements confectionnés, parfumerie bronze, tapis, fourrures, articles de voyage, miroiterie, etc. ». L’ouvrier vient quand il le peut à cette extrémité du Boulevard qui, comparée aux quartiers qu’il habite, est une véritable allée forestière, une trouée de grand air en plein Paris.
Ce Boulevard destiné à devenir « le quartier élégant » de la capitale, le Second Empire le baptise dans le sang : au jour du coup d’État de Napoléon le Petit, « une brigade tuait les passants de la Madeleine à l’Opéra[1] ; une autre de l’Opéra au Gymnase ; une autre du boulevard Bonne-Nouvelle à la porte Saint-Denis », rapporte Victor Hugo dans L’Histoire d’un crime.
Après quoi, on peut aller se faire tirer le portrait. L’Empereur, partant pour l’Italie à la tête d’un corps d’armée, s’arrête devant le 8, boulevard des Italiens, pousse la porte de l’atelier de Disdéri et s’y plante devant l’objectif pendant que l’armée attend, sur le Boulevard, le (long) temps de pose nécessaire. Les collègues du 5, boulevard des Capucines, les frères Mayer et Pierre-Louis Pierson ont, eux, photographié un à un – « à la va-comme-je-te-pousse », dit Nadar, mais il est républicain –, les aristocratiques diplomates réunis en congrès à Paris pour mettre un terme à la guerre de Crimée. La cour, la haute finance, les actrices et les musiciens vont suivre à l’une et l’autre adresse durant une demi-douzaine d’années.

La gadoue et les catleyas
Illustration de Nana par Gill, 1882. Gallica
Au long du Boulevard, Zola, chroniqueur du régime et de sa décomposition, fera pleurer le comte Muffat, chambellan de l’impératrice, quand l’entrée des artistes du théâtre des Variétés, où il attend Nana, reste pour lui désespérément vide. « Sans pouvoir expliquer comment, il se trouvait le visage collé à la grille du passage des Panoramas, tenant les barreaux des deux mains. Il ne les secouait pas, il tâchait simplement de voir dans le passage, pris d’une émotion dont tout son cœur était gonflé... Alors, il avait repris sa marche, désespéré, le cœur empli d’une dernière tristesse, comme trahi et seul désormais dans toute cette ombre. Le jour enfin se leva, ce petit jour sale des nuits d’hiver, si mélancolique sur le pavé boueux de Paris. Muffat était revenu dans les larges rues en construction qui longeaient les chantiers du nouvel Opéra. Trempé par les averses, défoncé par les chariots, le sol plâtreux était changé en un lac de fange. Et, sans regarder où il posait ses pieds, il marchait toujours, glissant, se rattrapant. »
Sous la IIIe République, le Boulevard se fait bienveillant : Odette « n’était pas chez Prévost ; il voulut chercher dans tous les restaurants des boulevards. Pour gagner du temps, pendant qu’il visitait les uns, il envoya dans les autres son cocher Rémi, écrit Proust. Mais le cocher revint lui dire qu’il ne l’avait trouvée nulle part… Swann se fit conduire dans les derniers restaurants… Il ne cachait plus maintenant son agitation, le prix qu’il attachait à cette rencontre et il promit en cas de succès une récompense à son cocher… Il poussa jusqu’à la Maison Dorée, entra deux fois chez Tortoni et, sans l’avoir vue davantage, venait de ressortir du Café Anglais, marchant à grands pas, l’air hagard, pour rejoindre sa voiture qui l’attendait au coin du boulevard des Italiens, quand il heurta une personne qui venait en sens contraire : c’était Odette ».
Tortoni par Martial, 1877. Gallica
Il monte avec elle dans la voiture qu’elle avait, disant à la sienne de suivre. Elle tient à la main un bouquet de catleyas, elle en a dans les cheveux, et dans l’échancrure de son corsage. Après un écart du cheval, qui les a déplacés, Swann se propose de « les enfoncer un peu » de peur qu’elle ne les perde. C’est à compter du moment qui suit que faire l’amour, pour eux, se dira « faire catleya ».
Sous la IVe République, Yves Montand, quand il est « tourneur chez Citroën », « dès le travail fini », « file entre la porte Saint-Denis et le boulevard des Italiens » parce qu’ici « y a tant de choses, tant de choses, tant de choses à voir »…

Monet et le Boulevard des Capucines
Le mardi 23 février 1847, la foule se presse au 15, boulevard de la Madeleine, domicile de Marie Duplessis, que Dumas rendra immortelle en Dame aux camélias, morte à 23 ans. Elle était si belle que Gautier se désespérait « qu’aucun de ces jeunes magnifiques qui obstruaient le boudoir de cette femme de si riches coffrets et de vases précieux, n’eût eu l’idée de répandre une poignée d’or devant un statuaire pour éterniser dans le Carrare ou le Paros une telle beauté! ».
Les gens ne sont pas ici tellement nombreux pour lui rendre un dernier hommage, mais parce qu’on y disperse ses biens après saisie. On espère découvrir sur sa table de toilette, et acquérir au meilleur prix, le secret de sa beauté, ses élixirs et ses philtres. Elle avait « le meilleur cuisinier, les plus beaux chapeaux, les plus merveilleuses dentelles et les perles les plus fines de Paris ». Elle dépensait des sommes folles, pour une part aux Trois-Quartiers, le magasin mitoyen fondé en 1829. Le Figaro prétendait que sept membres de ce Jockey-Club installé plus loin sur le Boulevard avaient créé une société en participation destinée à son entretien. Sur la tablette de marbre, il n’y avait qu’une boîte à poudre en argent massif de chez Marlé, boulevard des Italiens, un flacon de L’Eau du Harem, de Geslin, le parfumeur établi au bas de la Maison Dorée, sur le même boulevard. Étaient-ce là les clés du mystère ?
« Avant 1789 », déjà, l’hôtel de la Duthé construit par Bélanger rue Basse-du-Rempart, au coin de l’actuelle rue Scribe, était, selon Girault de Saint-Fargeau, « le rendez-vous de tout ce que la cour, l’épée, la finance avaient de jeune, de riche, de brillant en hommes à la mode ». Outre quatre petites pièces, son grand salon en demi-cintre était prolongé par « une terrasse donnant sur le boulevard, qui était la pièce principale, et où Mlle Duthé se montrait presque tous les jours. C’est là qu’assise sur une causeuse elle étendait sur un tabouret le pied le plus élégamment chaussé, ou qu’appuyée sur un bras complaisant elle faisait admirer le mol abandon de sa taille ». 
Dans cette rue Basse-du-Rempart, les corps dégringolent sous la mitraille quand, au soir du 23 février 1848, la troupe ouvre le feu sur les manifestants devant l’hôtel de la Colonnade où est établi le ministère des Affaires étrangères. Un cortège funèbre va remonter le Boulevard, à la lumière des torches. « Dans un chariot attelé d’un cheval blanc, que mène par la bride un ouvrier aux bras nus, seize cadavres sont rangés avec une horrible symétrie, écrit Marie d’Agoult. Debout sur le brancard, un enfant du peuple au teint blême, l’œil ardent et fixe, le bras tendu, presque immobile, comme on pourrait représenter le génie de la vengeance... » Un autre ouvrier, à l’arrière du chariot, ne fait pas qu’incarner la révolte, il y appelle : « Vengeance ! Vengeance ! On égorge le peuple ! – Aux armes ! , répond la foule ».
Après la révolution, Asselineau, qui a retrouvé Baudelaire plongé dans la traduction d’Edgar Poe, doit l’accompagner dans un hôtel du boulevard des Capucines « où on lui avait signalé l’arrivée d’un homme de lettres américain qui devait avoir connu l’auteur ». Dans l’atelier de Nadar, au deuxième étage du n° 35, à l’angle de la rue Daunou, une « Société anonyme des artistes peintres, sculpteurs et graveurs » organise une exposition payante d’un mois à compter du 15 avril 1874. Des cent soixante-cinq œuvres présentées, la presse fait un sort à Impression, soleil levant, de Claude Monet, qui montre aussi un Boulevard des Capucines, vu d’une fenêtre, en plongée : une foule de passants réduits à des points minuscules, sous un ciel d’hiver plombé. La 6e exposition collective du groupe qu’on n’appelle plus que les impressionnistes, au grand complet, se tiendra de nouveau au même endroit.
Des montagnes russes occupent, depuis l’Expo de 1889, l’emplacement de l’actuel Olympia, et une autre attraction foraine fait ses débuts au Salon indien, sous-sol du Grand Café, au n° 14 du boulevard, le 28 décembre 1895 : le cinématographe des frères Lumière, vingt minutes de projection pour une dizaine de petits films. Au théâtre du Vaudeville, futur cinéma Paramount, le 12 janvier 1910, Lénine assiste à une représentation de La Barricade, une pièce de Paul Bourget, dont le personnage central est inspiré de Pataud, le chef de ce Syndicat des électriciens qui a su, trois ans plus tôt, faire s’éteindre les mille scintillements du Boulevard et toute la Ville Lumière deux nuits durant.
Au moment où le Boulevard retrouvait tous ses feux après cette grève éclipse, Mistinguett quittait l’Eldorado dont, « entrée comme gigolette, elle sortait comme vedette ». Elle était déjà installée au n° 24 où elle allait rester cinquante ans, « cette tragédienne qui résume notre ville parce que sa voix poignante tient des cris des marchands de journaux et de la marchande de quatre-saisons », comme l’écrira Jean Cocteau. C’est ici que la « môme » de Paris vivra avec « son homme », Maurice Chevalier, de part et d’autre de la guerre de 1914 ; My man, comme on le saura jusqu’en Amérique.

Dada passage de l’Opéra
Quand Manet veut remercier Zola, après avoir lu son article dans L’Événement, il invite le journaliste à passer le voir au Café de Bade, 26, boulevard des Italiens, où l’on peut le trouver tous les jours entre 17h30 et 19h. La République a succédé à l’Empire quand Zola, désormais auteur, est le commensal régulier d’un autre établissement, le café Riche, au n° 16, à l’angle de la rue Le Peletier. Là se partage, à cinq, un « dîner des auteurs sifflés » : Flaubert en est pour l’échec de son Candidat, un canevas laissé par son ami Bouilhet qu’il a fini pour le Vaudeville voisin, Zola pour Les Héritiers Rabourdin, Edmond de Goncourt pour Henriette Maréchal, Daudet pour son Arlésienne. « Quant à Tourgueniev, expliquera Daudet, il nous donna sa parole qu’il avait été sifflé en Russie, et, comme c’était très loin, on n’y alla pas voir. »
Dix ans plus tard, les impressionnistes s’y retrouvent pour un dîner mensuel décidé à leur 6e exposition afin de célébrer les retrouvailles avec Monet, Renoir et Sisley. On y voit parfois Mallarmé. L’unanimisme sera de courte durée : à leur 8e exposition – il n’y en aura pas d’autre –, qui ouvre le 15 mai 1886 pour un mois à la Maison Dorée, au coin de la rue Laffitte, les trois prodigues ont à nouveau fait sécession, tandis que Degas y a accepté Seurat et Signac, les Pissarro père et fils, en un mot, pour le moins des « Néo ». Le groupe impressionniste finit sur le Boulevard comme il y a commencé. Ce qui n’empêche pas Renoir d’inviter Mallarmé, chez Riche, à fêter son exposition ingresque – il préfère dire « sa manière aigre » – quand, après son voyage d’Italie, conscient d’être allé « au bout de l’Impressionnisme », il revient au dessin en mai 1892.
Ces établissements, pour l’essentiel : le café et son grand balcon adossé à l’Opéra-Comique, sous une enseigne ou une autre, le Café Anglais et ses vingt-deux salons particuliers dont le fameux Grand-Seize, Tortoni devenu un nom commun – après gandins, les dandys et les lions sont tout autant dits tortonistes –, le Café de Paris, le Café du Helder, sont toujours là à la Belle Epoque, et Swann y suit la piste d’Odette de Crécy.
Après la guerre, les surréalistes encore Dada, à la recherche d’un décor kitsch, le trouvent sans aucun hasard passage de l’Opéra. Dans ce passage ouvert en 1822, qui a connu le bal d’Idalie venant du jardin Marbeuf, le Gâteau d’amandes, fameux pâtissier et confiseur, l’ancien restaurant Leblond, et le coiffeur des Goncourt, d’Horace Vernet et peut-être de Courbet, les vestiges de la vogue impériale se limitent désormais au petit théâtre érotique qui donne alors Fleur-de-Péché.
Le passage de l'Opéra, Martial, 1877. Gallica
Sous le Second Empire, témoigne La Bédollière, on voyait passage Jouffroy, passage Verdeau, dans celui de l’Opéra, celui des Panoramas, le plaid des Écossais, les fourrures des gens du Nord, les sombreros de Madrid ou de La Havane, les fez de Constantinople ou du Caire. Les étrangers, comme les provinciaux, apparaissaient à partir de midi. À 17h, les journaux du soir, particulièrement nombreux sur le Boulevard – Le Constitutionnel, L’Écho de Paris, L’Événement, Le Figaro, Le Gaulois, Le Gil Blas, La Libre Parole, Le Mousquetaire d’Alexandre Dumas, Le Petit-Journal, Le Soir, Le Temps –, étaient distribués dans les kiosques et l’on se cognait alors à ceux qui les lisaient en marchant. À 18h, les habitantes des quartiers Bréda et Notre-Dame-de-Lorette prenaient des positions stratégiques depuis le passage Jouffroy jusqu’à la rue de la Chaussée-d’Antin.
Les passages sont à ce point prostitués, vingt ans plus tard, qu’y simplement stationner, pour une femme, est équivoque, comme l’apprendra Mme Eyben à ses dépens. Ayant rendez-vous avec ses enfants passage des Panoramas, elle y est interpellée, le 29 mars 1881, par la très arbitraire police des mœurs, que sa vigoureuse campagne de presse réussira néanmoins à faire abolir.
A cette date, passage de l’Opéra, le nouveau et dernier journal d’Auguste Blanqui, Ni dieu ni maître, est en dépôt au n° 13 de la galerie de l’Horloge.

Chambre avec vue contre immeuble de rapport
Villiers de L’Isle-Adam, fraîchement arrivé à Paris en possession d’un héritage, est propriétaire d’une calèche et de deux chevaux qui stationnent toute la journée devant le Café de Madrid, où fréquentent ses amis Catulle Mendès et Léon Dierx. Quand la voiture bouge, c’est pour traverser le boulevard et attendre devant le Café des Variétés. La vogue a suivi le chemin inverse entre les deux établissements quand, fin 1861, le patron de celui des Variétés ne s’est pas abonné au Boulevard que lançait le portraitiste en caricatures et photographies, Étienne Carjat.
À la carte des restaurants du Boulevard, diverses recettes, dont des poires nappées de glace et de chocolat, sont proposées sous le patronage de la Belle Hélène, l’opéra bouffe d’Offenbach que donnent les Variétés depuis le 17 décembre 1864. L’ouvrage passe si bien pour le comble du licencieux que l’ambassadeur Richard de Metternich a pu reprocher à la princesse, son épouse, de s’être montrée à la première. Trois ans plus tard, c’est à une coiffure que la Grande-Duchesse de Gérolstein donne son nom ; Napoléon III, le prince de Galles, le duc d’Édimbourg, Bismarck, les rois de Suède et du Portugal, se sont précipités aux Variétés, pour ne rien dire du tsar qu’on y voyait trois heures à peine après qu’il fut arrivé à Paris.
Dix ans après Chopin, Balzac occupe une maison d’angle à la situation semblable : il a deux pièces donnant sur le boulevard, une sur la rue de Richelieu. C’est Buisson, son tailleur, qui a fait construire « cette espèce de phalanstère colyséen », « dans la cour de l’hôtel où tous les joueurs de Paris ont palpité pendant trente-cinq ans », celle de Frascati, « dont le nom est religieusement conservé par un café, rival de celui dit du Cardinal, qui lui fait face ».
À l’époque de Balzac, on ne parle plus de vue, comme du temps de Chopin, on parle d’argent : « Admirez les étonnantes révolutions de la propriété dans Paris ! Sur la garantie d’un bail de dix-neuf ans qui oblige à un loyer de cinquante mille francs, un tailleur construit, et il y gagnera, dit-on, un million ; tandis que, dix ans auparavant, la maison du café Cardinal, dont le rez-de-chaussée rapporte aujourd’hui quarante mille francs, fut vendue pour la somme de deux cent mille francs ! ».
Un demi-siècle plus tard, Mallarmé vient admirer, à l’ex-galerie Goupil, à côté, 19, boulevard Montmartre, les dix Marines d’Antibes  de Monet. Il faut, pour cela, monter au premier étage : MM. Boussod et Valadon, successeurs de Goupil, ne partagent pas les goûts de leur directeur, Théo Van Gogh, en matière de peinture moderne.
Le Brébant pendant la fermeture, 1933. Gallica
En face du balcon de Chopin, le Brébant, à l’angle des 32, boulevard Poissonnière et 2, rue du Faubourg-Montmartre, est un autre des restaurants fameux du Boulevard. C’est là que Flaubert fait déplacer la « société Magny » après les décès de Gavarni et de Sainte-Beuve. Au Gymnase dramatique, où débuta Virginie Déjazet, « statuette de Saxe animée par l’esprit de Voltaire », l’actrice la plus populaire de Paris, où Nerval vint admirer Jenny Colon, l’impératrice a toujours sa loge, assortie d’un salon meublé et d’un cabinet de toilette. Mais déjà, au quatrième étage de l’hôtel Montholon, vestige des fastes des années 1770, Juliette Adam reçoit, dans ses grands salons tendus de velours rouge, un avocat sans le sou, habillé comme l’as de pique du « vêtement de bureau d’un employé ». En la personne de Gambetta, le parti républicain a trouvé son chef ; il préside désormais le dîner du mercredi soir auquel sont conviés une douzaine d’invités. Les autres soirs, les invités d’après-dîner, surnommés pour cela les « cure-dents », sont plus nombreux, mais toujours exclusivement masculins, la maîtresse de maison ne se voulant pas de possible rivale.
C’est ici, où Gambetta a discuté de la fondation de la République française, qu’elle lance, en octobre 1879, sa Nouvelle Revue bimensuelle, à laquelle elle fera collaborer, pour la partie littéraire, Flaubert, Maupassant ou Loti. Mais, politiquement, elle est passée au nationalisme le plus virulent, et Jules Renard, qui lui donne des textes brefs, note à ce propos dans son Journal : « Oh, vos pages courtes ont un succès !, dit Mme Adam, avec l’air d’ajouter : oui, mais ce n’est tout de même pas ça qui va nous rendre l’Alsace et la Lorraine ».

Le surréalisme au bout du boulevard
Le boulevard de Bonne-Nouvelle renoue avec une « promesse de révolte stratégique qui a toujours été implicite dans son nom » quand, à l’occasion de la campagne internationale de solidarité avec Sacco et Vanzetti, quatre-vingt mille manifestants débordent la police le 23 août 1927. Cruel coup du sort, André Breton, qui assure, dans Nadja, qu’on ne peut « passer plus de trois jours sans [le] voir aller et venir, vers la fin de l’après-midi, boulevard Bonne-Nouvelle entre l’imprimerie du Matin et le boulevard de Strasbourg », en était absent, et le regrette fort, « lors des magnifiques journées de pillage dites “Sacco-Vanzetti” ». Anarchistes et communistes y ont convergé, et Walter Benjamin se demande comment lier révolte et révolution, comment « imaginer une existence axée toute entière sur le boulevard Bonne-Nouvelle dans des espaces de Le Corbusier et de Oud[2] ? ».
L'église de Bonne-Nouvelle vue du boulevard. Martial. 1877. Gallica
Le Rex, la salle hollywoodienne de plus de trois mille places ouverte à la fin de 1932, est Soldatenkino, c’est-à-dire réservé aux troupes d’occupation, durant la Seconde Guerre mondiale. Il est, de ce fait, la cible d’une attaque de la Résistance qui a un fort retentissement. À la Libération, Le Populaire, journal du Parti socialiste, s’installe presque en face, au 6, boulevard Poissonnière. L’Humanité est à côté, au n° 8.
Le 4 janvier 1948, passe là un char bariolé de slogans en défense du cinéma français, derrière lequel marchent Pierre Blanchard, Jean Marais et Madeleine Sologne, Simone Signoret, Roger Pigaut et Claire Mafféi, qui viennent d’être Antoine et Antoinette, l’ouvrier typographe et la vendeuse d’Uniprix dans le film de Jacques Becker, qui défile à leurs côtés avec toute la profession, de la Madeleine à la République, sur le Boulevard des frères Lumière. Les accords Blum-Byrnes du printemps 1946, conclus avec les libérateurs, ont imposé, en échange de la remise de dettes de guerre, une diffusion massive de films américains.
C’est dans le hall de l’Humanité que sont exposés, au jour des funérailles, les corps des personnalités du monde communiste. En 1967, à l’enterrement de Georges Sadoul, ancien du groupe surréaliste, Aragon y prononce un discours nostalgique, « où se lisait, juge Pierre Daix, une interrogation sur le chemin qu’ils avaient pris ensemble, comme aussi leur regret commun de n’avoir pas su retrouver Breton » sur ce boulevard où, si près, passage de l’Opéra, tout avait commencé près de cinquante ans plus tôt.


[1] Situé rue Le Peletier de 1820 à 1873, accessible aussi par le passage de l’Opéra au 12, boulevard des Italiens.
[2] Architecte, avec Theo Van Doesburg, du mouvement De Stijl.