1er Mai: pour une vraie réduction du temps de travail



En 1848, une association de mécaniciens de la Seine demande à travailler 9 heures :

« Non, ce n’est pas la paresse qui nous a porté à demander une diminution des heures de travail, c’est le désir tout fraternel d’étendre à un plus grand nombre de nos camarades le moyen de vivre. Le seul moyen pour cela, puisque nous n’avions pas de travaux, [on est alors dans une situation de chômage massif] c’était de diminuer le nombre d’heures, car, pour que les travaux fussent livrés en temps utile, il fallait de toute nécessité, la durée du travail diminuant, augmenter le nombre des bras produisant.

Il y a plus : sur les barricades nous avons conquis un droit, celui de citoyen. De là, pour nous, la nécessité d’avoir du temps à consacrer à la culture de notre esprit.
Tout citoyen se doit à la patrie ; il faut donc que nous sachions quels sont nos devoirs envers elle, et ce n’est pas en restant toujours renfermés dans nos ateliers que nous l’apprendrons : l’esclave ne travaille que de corps, le citoyen doit travailler de cœur et d’intelligence.

Nous dira-t-on qu’en travaillant dix heures, nous aurons encore assez de temps pour nous instruire ? Il ne faut pas oublier que les grands ateliers de la mécanique sont pour la plupart situés aux extrémités de Paris, quand ils ne le sont pas au-dehors [l’extrémité, c’est alors le mur des fermiers généraux, sur le tracé des actuelles lignes 2 et 6 du métro ; de l’autre côté sont les faubourgs, qui ne seront annexés qu’en 1860] ; de sorte que, bien souvent, il nous faut faire une heure de marche avant de rentrer dans nos ateliers, et une heure le soir pour nous en retourner, ce qui fait deux heures à ajouter au travail de l’atelier, plus une heure pour chaque repas, voilà donc déjà 14 heures de la journée ; pour peu que l’on prenne (et ce n’est pas être trop exigeant) une heure pour faire son repas du soir en famille, cela fait 15 heures ; croyez-vous qu’il nous reste beaucoup de temps à donner à notre instruction ?

Nous demandera-t-on pourquoi nous ne demeurons pas dans le voisinage de nos ateliers ? [Les ouvriers habitent encore le cœur de Paris, comme Drevet, 5, rue Godot de Mauroy, qui travaille chez Cavé, 216, rue du fbg Saint-Denis]. Nous le pourrions, sans doute, si dans ces ateliers nous étions certains d’avoir continuellement de l’ouvrage. Mais nous nous mettons à notre tâche le matin, et souvent, le soir, nous ne savons pas où nous travaillerons le lendemain. Avec un pareil système, il faudrait avoir des maisons roulantes ; et lorsqu’on a une femme ou des enfants qui travaillent dans un atelier ou qui ont un petit commerce, le moyen de les quitter pour se rapprocher du lieu où l’on travaille ! »


Le manifeste est signé par Derosne et Cail, constructeurs mécaniciens, et par des délégués des ouvriers dont Drevet.

- Jean-François Cail est entré, en 1824, comme ouvrier chez Derosne, 7 rue des Batailles (auj. av. d’Iéna), qui avait le quasi monopole du matériel de raffinerie ; il y est passé contremaître, a été intéressé à l’affaire, puis en est devenu l’associé en 1836, sous la raison sociale : Ch. Derosne et Cail, quai de Billy (auj. av. de New-York). De 45 à 50 ouvriers alors, l’entreprise passait à 6 ou 700 dix ans plus tard, quand, en 1848, un fort conflit éclata entre ses patrons et ses ouvriers, qu’arbitrèrent Louis Blanc et la Commission du Luxembourg ; l’entreprise fut alors transformée en association ouvrière.
C’est en 1850 qu’elle sera constituée en J.F. Cail et Cie. Elle compte alors 1 200 ou 1 500 ouvriers avec la succursale de Grenelle. L’atelier de montage de Chaillot est équipé pour monter 25 locomotives à la fois : en 1862, l’usine produit chaque année 100 locomotives et tenders (si l’on y ajoute Gouin, c’est près du quart de la production française de locomotives qui se faisait à Paris), et 500 appareils de force ; elle sera la proie d’un incendie en 1864 et abandonnera définitivement cette rive-là de la Seine.
- J.-F. Cail et Cie, 15 quai de Grenelle et rue de Chabrol (auj. du Dr Finlay). L’atelier du quai abrite les chaudronneries de cuivre et de fer, les forges, les fonderies de cuivre et de fer, le magasin général. L’atelier de la rue de Chabrol, dit « des ponts en fer », séparé du précédent par la rue, a pour spécialité les ponts et viaducs et réalisera ceux des chemins de fer russes, mais aussi, à Paris, celui du Cours de Vincennes, à hauteur du n°101, pour la petite ceinture, en 1888. L’entreprise a fourni la machine à vapeur de la rue des Immeubles Industriels. Elle quittera Paris pour la province, et s’établira à Douai, avant la fin du siècle.
Dès novembre 1861, la future société anonyme « Compagnie de Fives-Lille pour constructions mécaniques et entreprises » avait formé avec la maison Cail une « participation », qui avait donné lieu à la construction de nombreux ouvrages en collaboration : locomotives, ponts, viaducs, charpentes métalliques, hors la construction de matériel de sucrerie, secteur qui avait été réservé à Cail. En 1958, elle fusionnera avec la société Cail pour donner naissance à la « Société Fives-Lille-Cail ». La nouvelle entité absorbera Applevage en 1963, Bréguet et Bréguet-Sauter-Harlé en 1966. Elle fusionnera enfin avec la société Babcock-Atlantique en 1973, d'où sortira la société Fives-Cail-Babcock.
En 1870, les ouvriers de Cail constituaient le 82e bataillon qui, avec le 105e, formé par le quartier du Gros-Caillou (7e arr.), feraient preuve de la plus grande bravoure à Buzenval, la dernière tentative des assiégés pour désenclaver la capitale de l’étau prussien, le 19 janvier 1871. Cavalier, dit pipe-en-bois, nommé directeur des promenades et plantations, ou des voies publiques, par la Commune était ingénieur à l’usine Cail.

- Les ateliers de François Cavé, 216, rue du fbg Saint-Denis. Depuis 1840, 600 ouvriers et 100 chevaux de force motrice y fabriquent des machines à vapeur, et des coques de bateaux en fer (dont le bateau avec lequel Philippe Suchard, des chocolateries éponymes, sillonne le lac de Neufchâtel).
En juin 1848, c’est dans ces ateliers qu’est prise une pompe à incendie dont, parait-il, les insurgés voulaient se servir, en la remplissant d’essence ou d’acide sulfurique, contre les maisons d’où tirait la troupe. Après 1860, Cavé s’installera à Clichy.

Le Congrès de Genève de la 1ère Internationale, en 1866, a déjà demandé les 8 heures comme limite légale de la journée de travail.

La salle de la Redoute, 35 rue JJ Rousseau. Atget
Cette année 1886, au 1er mai, de puissantes manifestations s’étaient déroulées dans tous les Etats-Unis pour imposer le principe des huit heures. Le 20 août, 8 syndicalistes de Chicago avaient été condamnés à mort. La conférence corporative internationale de Paris, le 23 août 1886 (salle de la Redoute, 35 rue Jean-Jacques Rousseau), avait discuté essentiellement de la lutte pour la journée de huit heures dans le monde. En octobre s’était créée la Fédération des syndicats et groupes corporatifs de France. Bureaux, salles de réunions et centres de documentation, les Bourses du travail étaient mises par les municipalités à la disposition des chambres syndicales à partir de 1887.

Après sa journée inaugurale, 24 rue Pétrelle, le congrès socialiste international de Paris se prolongea au théâtre des Folies-Rochechouart, 42 rue Rochechouart, du 15 au 20 juillet 1889. Il devait consacrer la fondation de la 2e Internationale. Une résolution adoptée à l’unanimité par les délégués de 21 pays, parmi lesquels Wilhelm Liebknecht et August Bebel pour le Parti ouvrier social-démocrate allemand, Victor Adler pour le Parti social-démocrate autrichien, le roumain Many, le russe G.V. Plékhanov, recommandait « une grande manifestation internationale à date fixe », « dans tous les centres ouvriers d’Europe et d’Amérique en faveur de la fixation de la journée à huit heures de travail », et adoptait la date du 1er mai de l’année suivante : 1890.
Le 14 juillet 1889, s’était tenu salle Lancry, 10 rue de Lancry, en même temps que l’autre congrès des salles Pétrelle et des Folies-Rochechouart, celui de la Fédération des Travailleurs socialistes de France (FTSF), les « possibilistes » de Paul Brousse. Le président de l’A.F.L. américaine, Samuel Gompers, a envoyé un message et, en retour, le congrès lui présente ses vœux de réussite pour sa campagne en faveur des huit heures. La résolution adoptée se borne à souhaiter la «journée maximale de huit heures de travail fixée par une loi internationale» sans se fixer aucun moyen d’y parvenir : la FTSF ne participera pas à l’organisation en France de la grève du 1er mai 1890.
Paul et Laura Lafargue, née Marx, traductrice quatre ans plus tôt, dans le Socialiste, du Manifeste communiste, qui n’aura ainsi atteint la France qu’au second semestre de 1885, y décèlent la perspective avantageuse, si ce 1er mai est un succès à Paris - et c’en sera un -, d’un affaiblissement des possibilistes.

Place de la Concorde, 1er mai 1890 : onze régiments d’infanterie, un régiment de cuirassiers, et trois régiments de dragons ont été mobilisés, et le préfet Poubelle a fait répandre du sable sur la place pour que les chevaux de la cavalerie ne risquent pas de glisser durant les charges. On a perquisitionné préventivement aux locaux du Révolté, et la presse d’imprimerie y a été saisie. «Il sera organisé une grande manifestation internationale à date fixe, avait décidé le congrès ouvrier de Paris en 1889, de manière que, dans tous les pays et dans toutes les villes à la fois, le même jour convenu, les travailleurs mettent les pouvoirs publics en demeure de réduire légalement à huit heures la journée de travail, et d'appliquer les autres résolutions du Congrès de Paris.» Le jour convenu, c’est aujourd’hui 1er mai 1890, et le lieu convenu pour Paris, cette place de la Concorde. « Que Marx n’est-il à côté de moi, pour voir cela de ses propres yeux » écrit Engels, qui rappelle que cette revendication de la journée légale de travail à 8 heures avait été « proclamée dès 1866 par le congrès de l’Internationale à Genève ». Elisée, Paul et Elie Reclus sont là également.
1er mai 1907, arrestation d'un tout jeune ouvrier. Rol Gallica

Comme les Lafargue l’avaient espéré, l’organisation parisienne de la FTSF, influencée par Jean Allemane et Jean-Baptiste Clément, se détachera de Brousse et, au congrès de Châtellerault des 9-15 octobre 1890, jettera les bases du Parti Ouvrier Socialiste Révolutionnaire, qui tiendra son premier congrès national, à Paris, les 21-29 juin 1891.
1er mai 1907, arrestation d'une ouvrière. Rol Gallica
A peine Président du Conseil et ministre de l’Intérieur, Charles Dupuy fait fermer la Bourse du Travail (livrée un an plus tôt), le 1er mai 1893, afin qu’elle ne serve pas de point d’appui à la journée de grève internationale. Le 7 juillet, il la fera occuper.

Le congrès de la CGT, à l’automne 1904, décide d’une vaste campagne pour les 8 heures, qui débuterait à la grève du 1er mai 1906. Un amendement, que fait adopter Pouget, transforme cette perspective simplement propagandiste en un engagement « qu’au 1er mai 1906, aucun ouvrier ne consente à travailler plus de huit heures par jour ». La CGT groupe alors 53 fédérations ou syndicats nationaux et 110 Bourses du Travail, le tout rassemblant près de 200 000 adhérents dans 1 800 syndicats. Une commission spéciale, dirigée par Paul Delesalle, est mise sur pied ; le 1er Mai 1905 est vécu comme un entraînement à celui de l’année suivante. On attend ce 1er mai 1906 avec une ferveur quasi religieuse, écrit Michèle Perrot : « certains ont cru à une possible révolution ».
Salle Jules, 6 bd Gambetta, s’écrit une Chanson des 8 heures, dans la perspective du 1er mai 1906 : « Nos Huit Heures.../ Le Premier Mai 1906, / Il faudra qu’on nous les accorde ! »
Coll. Cedias Musée social

Quand la banderole est tendue sur toute la façade de la Bourse du Travail : « A partir du 1er mai 1906 nous ne travaillerons que 8 heures par jour », les leaders du mouvement sont en prison ; place de la République, un cordon d’infanterie, épaule contre épaule, cerne entièrement les terre-pleins, tandis que des rangs de cavaliers, échelonnés de dix mètres en dix mètres, tournent tout autour de la place comme les ailes d’un moulin.
La grève du 1er mai, bien qu’étendue, n’est pas un succès : seuls 10 177 ouvriers sur 202 507 grévistes obtiennent une réduction de leur temps de travail. Le gouvernement, lui, n’accorde, à compter du 13 juillet, qu’un jour de repos hebdomadaire.
1er mai 1911, arrestation d'un ouvrier à la Concorde. Rol Gallica

Pendant la guerre, le bureau d’Alphonse Merrheim, à la Grange-aux-Belles est le lieu de rassemblement de tous les minoritaires qui passent ; Merrheim fait reparaître l’Union des métaux pour le 1er mai 1915 : un numéro anti-guerre, dont il écrit les articles avec Alfred Rosmer. Ensemble, ils s’occupent de son impression et organisent la distribution de 15 000 exemplaires. Merrheim est exclu en janvier 1917 du Comité pour la reprise des relations internationales, qu’il a contribué à fonder, pour avoir approuvé Wilson. Il refusera d’accéder à la demande de Raymond Péricat, du bâtiment, d’organiser un arrêt de travail le 1er mai 1917

1er mai 1919, grande journée de revendication marquée par un arrêt presque complet du travail, - le jeune Charles Lorne, 18 ans, mécanicien dans un garage, y est tué près de la place de l’Opéra ; Alexandre Auger, 48 ans, employé de banque, mourra le lendemain de la suite des blessures reçues près de la gare de l’Est. Marcel Cachin a été blessé dans les mêmes parages. 100 000 personnes suivront les obsèques de Charles Lorne, auquel Marcel Martinet, en 1938, dédiera ce poème :
« O petit compagnon, un peuple, un peuple entier,
Et des hommes et des femmes qui, par les rues qui montent,
Sombres et sombres flots de la journée de mai,
Montent dans le sillage des drapeaux rouges en fleurs,
Ton peuple te salue, ô petit mort du peuple,
Ton peuple réveillé, ton peuple qui va vivre
Et sent en lui battre ton sang, premier des morts ! »

« devant la mairie du 10e, Faubourg Saint-Martin, une bagarre éclate entre la police et trois douzaines de chômeurs. En face, au 59, une fenêtre s'ouvre. Un homme maigre vocifère. L'homme s'appelle Montéhus. Avant d'ouvrir sa fenêtre il a vérifié dans une glace piquée de points noirs le mouvement de sa cravate et de sa chevelure. La voix de Libertad s'est tue à jamais, mais le chansonnier Montéhus crie "Assassins" aux agents. » Jules Romains, Les hommes de bonne volonté, t. 5.
La presse bourgeoise commence à promouvoir le muguet.

C’est à Japy, du 22 au 24 avril 1920, que se tient le 3ème congrès de la Fédération nationale des travailleurs des chemins de fer, où la majorité va basculer au sein des 374 000 syndiqués, rendant possible l’appel à la grève générale illimitée au soir du 1er mai 1920 pour imposer la nationalisation des chemins de fer.
1er mai 1929, métro Richelieu-Drouot. Meurisse Gallica
1er mai 1929, départ de la place du Combat (auj. du Col. Fabien). Meurisse Gallica


Le 1er mai 1929, alors que plus de 500 arrestations préventives ont été opérées par la police, que les dépôts de tramway sont gardés par la police comme les bureaux de poste, et que seuls le bâtiment et les taxis chômeront à peu près totalement, les deux meetings principaux qui se tiennent à Paris, à 10h30 du matin, sont ceux du cinéma des Bosquets, 60 rue de Domrémy, dans le 13e, et de la Bellevilloise. Ce jour-là, on ne vend pas l’Huma mais Premier Mai, les « gardes rouges » ont des églantines au revers de leur veston.
N° spécial de la VO, les journaux, sauf celui-ci, ne paraissant pas le 1er Mai. Gallica

Les églantines, on les achète au Cotillon du Prolétariat, d’Henri Audouin, 81 rue Beaubourg. La boutique, fait ainsi sa publicité dans L'Humanité, en 1910 : « Spécialité de drapeaux rouges, bannières, brassards, cordons, draps mortuaires, insignes pour sociétés. Grand choix d'épingles de cravate artistiques représentant les Grands Hommes de la Révolution, Jean Jaurès, la Confédération Générale du Travail, Prolétaires de tous les Pays, unissez-vous... » Dans les années 1930, l’Humanité vend « la pochette ouvrière » : sur un carré de soie rouge, faucille et marteau aux quatre angles et, au centre, portrait de Lénine, en noir.
Ou à la librairie populaire du Parti socialiste, 6 rue Victor Massé. Grand choix de bustes de plâtre (patine bronze) de Jaurès, Guesde, Marx ; insignes, églantines (le cent : 13 francs), coquelicots (le cent : 9 francs), drapeaux rouges, oriflammes pour vélos, bonnets phrygiens, brassards rouges ; en plus des tracts, affiches, brochures... et livres.
1er mai 1931, devant le Brébant et des affiches pour l'Expo coloniale. Meurisse Gallica

Le 1er mai 1931 est interdit comme ses prédécesseurs ; le PC et la CGT ont appelé les grévistes à se rassembler au Cirque d’Hiver. Un millier d’interpellations, à ses abords, empêcheront la réunion.
Le 1er mai 1931, les « charges de flics à la cité Jeanne d’Arc » (13e arr., construite en 1908 par la ville de Paris) ont déjà été suffisamment spectaculaires pour figurer en bonne place dans le film consacré aux manifestations du 1er Mai qui sera projeté en ouverture du 6e Congrès de la CGTU, le 8 novembre.
1er mai 1934. Bois de Vincennes. Gallica

Mais le 1er mai 1934, après la dispersion du rassemblement central organisé par la Confédération unitaire dans la clairière de Reuilly, des interpellations ont lieu, qui vont faire se dresser des barricades dans les HBM d’Alfortville, et cité Jeanne d’Arc. Lucien Monjauvis, le député de la circonscription figure parmi les arrêtés. Quand le cortège revient de Vincennes, la cité s’énerve ; aux interventions de la police, répondent, jetés du haut des bâtiments, des débris des étages supérieurs insalubres, alors en démolition, et du mobilier abandonné par les expulsés et les évacués. La police fait le siège de la cité toute la nuit, tirant « en l’air » à l’en croire, « dans les fenêtres » selon le PC, et quelques coups de feu de riposte ont lieu...

Le 1er mai 1935, le Parti communiste, rallié à la défense nationale, y manifeste pour la première fois de son histoire de la Bastille à la Nation en mêlant drapeaux tricolores et Marseillaise aux drapeaux rouges et à l’Internationale.

Le 1er mai 1936 sera le dernier premier mai de grève, le dernier chômé illégalement par les ouvriers. Il était de tradition, ce jour-là, d’aller faire pointer sa carte syndicale dans une quarantaine de permanences à Paris et une cinquantaine en banlieue, pour revendiquer son geste, et d’aller en délégation déposer des cahiers de revendications dans les mairies des communes de banlieue ou à la préfecture de la Seine. C’était l’époque où l’on arborait encore l’églantine, pas le muguet. Le 1er mai 1936 tombant en plein milieu d’élections législatives, allait rester prudemment cantonné, pour Paris, au vélodrome Buffalo de Montrouge : « aucun appel n’a été fait pour un mouvement généralisé d’abandon du travail et encore moins pour une manifestation sur la voie publique », notait la police.

Le 1er mai 1942, l’Humanité clandestine écrivait : « Ne laissez pas vos enfants mourir de faim, allez toutes ensemble prendre de quoi leur donner à manger là où il y en a ». Le 31 mai, on y alla, saisir chez Félix Potin et ECO, au magasin du 77 rue de Seine, « actifs dans le commerce avec l’occupant », des marchandises...

Sous Pétain, il n’est plus question d’églantines ; place au muguet. Je ne reviens pas sur le vrai travail…

Le Mouvement pour le triomphe des libertés démocratiques (MTLD), parti nationaliste algérien, a tenu son 1er congrès, en 1947. On le voit dans la rue pour la première fois le 1er mai 1950 : avec 7 à 8 000 personnes dans le défilé syndical parisien, il forme le quart du cortège, ce MTLD, « qui pour une première sortie nous a fâcheusement révélé sa puissance », écrit le préfet de police qui, trois jours plus tard, saisira le ministre de l’Intérieur du péril.
Le 1er mai 1951, pour le traditionnel défilé syndical, la police dénombre 25 000 manifestants, dont 4 500 Algériens, malgré les 1 600 arrestations préventives qu’elle a opéré aux portes de Paris. Deux drapeaux du MTLD se déploient, sur lesquels les groupes d’intervention de la préfecture de police se précipitent immédiatement pour les détruire, subissant une centaine de blessés dans leurs rangs, dont un commissaire divisionnaire et le commissaire d’arrondissement.

Une émeute de saison


L’église Saint-Merri est en vue. Ce dimanche 12 mai 1839 au début de l’après-midi, un certain nombre d’ouvriers ont dans leur poche un petit carré de papier, avec trois lignes qu’il savent par cœur : « marchand de vins / 10 rue Saint-Martin / 2 heures ½ ». La monarchie du juste milieu est sans gouvernement depuis plus de deux mois, la formation d'un nouveau ministère ne parvient toujours pas à aboutir. Deux mois que la coalition tourne en rond, que la tête de poire la regarde valser et encourage les danseurs jusqu’à l’épuisement. On n’est quand même pas convoqués de nouveau pour être passés en revue ?
Voilà des sectionnaires qui sortent déjà du café : le chauffeur de la pompe, un débourreur et le contremaître de chez Lafleur, la filature de coton du 19 rue des Amandiers, un tourneur et un menuisier-mécanicien de chez Pihet, la boîte du 3 avenue Parmentier, aux 500 ouvriers, qui fait des machines à filer, des lits en fer, des chaudières à vapeur, des armes de guerre. Seul un mouchard, un roussin, sait leurs noms : aux Saisons, on ne connaît que son dimanche, le chef direct de la semaine à laquelle on appartient. Le sociétaire a vu quelquefois un juillet, quand la lecture d’un ordre du jour réunissait un mois complet chez un marchand de vin, c’est à peu près tout, et on n’utilise dans l’organisation que des noms de guerre.
Les chefs des Saisons n’ont pas choisi ce dimanche au hasard, ils ont étudié l’histoire de 1789 : le jour de la prise de la Bastille, le gouvernement royal, la police, les troupes, tout le monde était à Longchamp pour la revue. Aujourd’hui, les bourgeois et les patrons qui sont aussi les officiers de la Garde Nationale sont au Champs-de-Mars : ce dimanche y clôt les trois jours de courses de l’Ascension. Les princes et les infants d’Espagne y assistent, prix d’Orléans oblige. Sans compter que cette semaine de mai est pour l’armée de ligne celle des changements de garnison : laborieux chassé-croisé des régiments entre les casernes de Paris et de la province. L’ordre et la discipline dans la manœuvre, l’unité de commandement des troupes, tout cela ne sera rétabli que dans quelques jours.

On rattrape les sectionnaires rue Quincampoix, massés devant une porte. Entre les têtes, on voit qu'une lourde malle descend l'escalier raide. On recule un peu. Le chef, en redingote et chapeau au milieu des blouses, et plus grand que tous les autres (il doit faire son mètre 80), en bascule le couvercle : la malle est pleine de cartouches maison, enveloppées de papier couleur dragées. La distribution commence.

Dans le bas de la rue du Bourg l’Abbé (à ne pas confondre avec celle qui nous est restée sous ce nom : elle tire alors sa ligne nord-sud, de la rue Greneta à la rue aux Ours ; elle a été écrasée depuis par le rouleau compresseur du boulevard de Sébastopol) on s’agite devant une autre malle du même genre. L’homme à la jambe de bois, est le seul parmi eux qu’on connaisse par son vrai nom. C’est un héros des Trois Glorieuses, l’intrépide couvreur qui, le 27 juillet 1830, a escaladé les tours de Notre-Dame pour y planter le drapeau tricolore. A l’époque, évidemment, Jean Fournier était valide, depuis il est tombé d’un toit.

Jean Fournier. Gallica
A la porte de l’armurerie des frères Lepage, au n°22, on distingue les cheveux noirs, frisés comme des copeaux de métal, de Lucien Delahodde, un journaliste du Charivari, la feuille de caricatures qui fait à Louis Philippe sa belle grosse tête de poire. Delahodde est avec des impatients qui pressent un chef de questions :
- Alors, le conseil ? Le conseil ?
On leur a dit à tous qu’il y aurait un conseil suprême pour diriger la révolution ; il se déclarerait au dernier moment. Le chef les coupe :
- Il n’y a pas de conseil ; le conseil, c’est nous !
Des visages se ferment. A certains, il n'en faut pas plus pour tourner les talons. A croire qu'ils n'attendaient que ça ! Ils espéraient trouver qui à leur tête ? Le général La Fayette ? Il est mort ! D’anciens ministres, deux ou trois députés connus ? L’escamotage de la révolution de 1830 ne leur a pas suffi ? La porte résiste toujours. Heureusement, un jeunot, un agile est en train de passer par le dernier carreau de la fenêtre, au-dessus d’un volet qui ne monte pas jusqu’au trumeau « Articles de chasse et tout ce qui concerne l’équipement de la Garde Nationale ».
Le gamin ouvre de l’intérieur, et c’est la ruée pour aller se servir. Sans doute la peur de se retrouver, au bout du compte, avec un petit pistolet de dame. Ca se comprend, remarque : les autres, en face, ils ont des armes de guerre, on veut au moins le fusil de chasse à deux coups. « - Les capsules. Où sont les capsules ? » 
Le plomb, la poudre noire, on peut faire ça dans sa chambre, on en a fabriqué deux pleines malles, mais la petite goutte de fulminate de mercure, ça s’invente pas, c’est comme l’arme, faut la leur prendre.
Un chef se noue une écharpe rouge, on se bouscule derrière lui dans le passage Saucède, alors d’autres descendent vers la rue aux Ours. « Vive la République ! Aux armes ! » Les cris roulent d’une gorge à l’autre.

Place du Châtelet, les municipaux se sont retranchés dans le poste. Ceux-là on tire d’abord, quand ils n’ont pas tiré les premiers. Toutes les Saisons font feu à la fois. Le géant barbu secoue vainement la main pour les faire arrêter. On se rend compte trop tard qu’il a raison : maintenant, on est tous à recharger à la fois. En face, ils ont le temps de viser. Un marmiton en blouse blanche tombe, une tache de sang s’étale sur sa poitrine, quelqu’un soulève la tête du camarade. – Jubelin, murmure le cuistot, je suis du Café de Foy. En 1789, tu sais, c’est là-bas que tout a commencé. Mort au tyran !
On pouvait se croire nombreux, tout à l’heure, devant chez Lepage ; sur la grande place du Châtelet, on est perdu.

D’autres ont suivi Fournier, - Il a beau n'avoir qu'une jambe, il court plus vite que beaucoup ! En fait, il court jusqu'à un autre armurier, quai de la Mégisserie. Ca ne traîne pas, 45 fusils et 27 paires de pistolets changent de camp. Sur le quai d’en face, ça commence à pétarader. Le groupe qui arrive du Châtelet affronte le poste du Palais de Justice.
– On va prendre la Rousse à revers, par la place Dauphine. Au Pont Neuf !

Armand Barbès. Gallica
Le peloton du 21ème de ligne ne s'est pas retranché. « - Vos armes ou la mort ! » crie le barbu en redingote (- C'est Barbès ! son nom s'est répandu parmi les sectionnaires). Le lieutenant n'a pas l'air de vouloir collaborer, les assaillants tirent sans attendre, l'officier tombe devant ses hommes qui n'essayent plus de résister. C'est armé de fusils de guerre, maintenant, que le groupe de Barbès court par la rue de Jérusalem sur la Préfecture de Police.

Avec la Rousse, chacun a un compte à régler, et ça se lit sur les visages. Tous les ouvriers connaissent par force le 4ème Bureau, celui du livret, leur étiquette d'esclaves. Les heures d'attente, et la pose pour le signalement, l'employé qui vous dévisage sans vergogne, les mots qui blessent. L’un n'a pas digéré son « nez en patate », sous prétexte qu'un coup mal porté dans une salle de chausson le lui a aplati. Un autre a les cheveux longs et bouclés mais pourquoi « de femme » ?!
Les mouches, il y en a autant dehors que dans l’essaim. Du lundi au dimanche, elles vous suivent partout, chez le marchand de vin, aux barrières. Elles sont là à écouter, à lorgner par dessus votre épaule, à vous compter puisque dans ce pays on n'a pas le droit d'être plus de 21 citoyens ensemble.

On éprouve la même rage dans le groupe de Barbès et dans celui de Fournier, et pourtant on s'arrête, on comprend plus. Il y a partout des bourgeois le fusil militaire à la main. Des nôtres ? Si peu de blouses au milieu des redingotes, des fracs et des vestes ? D'habitude, on se fait fort de repérer le roussin quel que soit son déguisement mais, aujourd'hui, on a appelé le peuple aux armes ; c'est le peuple ?  I vaudrait mieux pas se tromper. Entre les sergents de ville et la garde municipale derrière les fenêtres et les grilles, et ces drôles de républicains dehors, qui font pas francs du collier...

source: Gallica
Place Royale [des Vosges], la maison Hugo est en émoi : « Ma petite fille vient d’ouvrir ma porte tout effarée et m’a dit : « Papa, sais-tu ce qui se passe ? On se bat au pont Saint-Michel. » Je n’en veux rien croire. Nouveaux détails. Un cuisinier de la maison et le marchand de vin voisin ont vu la chose. Je fais monter le cuisinier. En effet, en passant sur le quai des Orfèvres, il a vu un groupe de jeunes gens tirer des coups de fusil sur la préfecture de police. Une balle a frappé le parapet près de lui. De là, les assaillants ont couru place du Châtelet et à l’Hôtel de Ville, tiraillant toujours. Ils sont partis de la Morgue [depuis 1804, elle est à l’extrémité nord-est du pont Saint-Michel, sur la rive droite du petit bras de la Seine], que le brave homme appelle la Morne. Pauvres jeunes fous ! Avant vingt-quatre heures, bon nombre de ceux qui sont partis de là seront revenus là. On entend la fusillade. La maison est en rumeur. Les portes et les croisées s’ouvrent et se ferment avec bruit. Les servantes causent et rient aux fenêtres. On dit que l’insurrection a gagné la Porte-Saint-Martin. Je sors, je suis les boulevards. Il fait beau. La foule se promène dans ses habits du dimanche. On bat le rappel. (…) A l’entrée de la rue des Filles-du-Calvaire, des groupes regardent dans la même direction. Quelques ouvriers en blouse passent près de moi. J’entends l’un d’eux dire : « Qu’est-ce que cela me fait ? » Je n’ai ni femme, ni enfant, ni maîtresse. », écrira-t-il dans Choses vues.

Barbès a senti la même chose que ses troupes ; brusquement : « - A l’Hôtel de Ville ! » Ca se décante du même coup : les révolutionnaires de la vingt-cinquième heure ne suivent pas.
Au bout du pont Notre-Dame, Fournier décide qu’il faut une arrière-garde. Pour les plus jeunes, c’est rageant : rater l’Hôtel de Ville aujourd’hui, merde. Déjà en 1830. Ils étaient trop petits ! Mais si Fournier croit que c’est ici, rue Planche-Mibray, qu’il faut une barricade. Déjà Fournier dresse les bras, prolongés par ses béquilles, en un V géant devant le cheval d'une citadine, qui se cabre. On aide à dételer, à renverser la voiture, d’autant plus vite qu’on entend des coups de feu.
L'Hôtel de Ville en 1840. Gallica

A la vue de l'Hôtel de Ville, les cris redoublent, « La République! Nous voulons la République! » et on tire en l'air. Avec les travaux d’agrandissement de l’Hôtel de Ville, il y aurait le nécessaire pour des barricades : une terrasse en hémicycle est en train de chausser le pied de l’aile neuve, côté Seine. Mais ici, c'est la Garde Nationale qui est de faction, pas la troupe. Le poste se laisse désarmer sans faire d'histoires. Delahodde ôte sa pipe de sa bouche pour faire taire : - Barbès va parler !
Il n'y a que deux marches devant la porte centrale de l’Hôtel de Ville, mais Barbès fait 5 pieds 5 pouces. On le voit bien mais on le comprend mal parce qu'il garde la tête penchée sur sa feuille :
- « Aux armes, citoyens ! L’heure fatale a sonné pour les oppresseurs. Le lâche tyran des Tuileries se rit de la faim qui déchire les entrailles du peuple ; mais la mesure de ses crimes est comble. Ils vont enfin recevoir leur châtiment. La France trahie, le sang de nos frères égorgés, crie vers vous et demande vengeance ; qu’elle soit terrible, car elle a trop tardé. Périsse enfin l’exploitation et que l’égalité s’asseye triomphante sur les débris confondus de la royauté et de l’aristocratie. Le gouvernement provisoire a choisi des chefs militaires pour diriger le combat ; ces chefs sortent de vos rangs, suivez-les ! Ils vous mènent à la victoire. Sont nommés : Auguste Blanqui, commandant en chef. Barbès, Martin-Bernard, Louis Quignot, Georges Meillard, Jean Netré, commandants des divisions de l’armée républicaine… »
Auguste Blanqui. Gallica

Si la place était pleine, des répétiteurs reprendraient ses phrases au fur et à mesure, on n'est pas assez nombreux pour ça mais trop nombreux pour bien piger.
- Peuple, lève-toi ! et tes ennemis disparaîtront comme la poussière devant l’ouragan. Frappe, extermine sans pitié les vils satellites, complices volontaires de la tyrannie ; mais tends la main à ces soldats sortis de ton sein, et qui ne tourneront point contre toi des armes parricides. En avant ! Vive la République ! Les membres du gouvernement provisoire : Barbès, Voyer d’Argenson, Blanqui, Lamennais, Martin-Bernard, Prosper-Richard Dubosc, Albert Laponneraye. »

- L’abbé de Lamennais est avec nous ? demande quelqu’un au frisé à la pipe qui tout à l’heure a réclamé le silence. Sur mon chantier de la rue de Seine, chaque fois qu’il grimpe à l’échelle, le maître maçon, Martin Nadaud, nous récite les Paroles d’un croyant. A force, je les connais par cœur : « Fils de l’homme, monte sur les hauteurs, et annonce ce que tu vois. (Il imite l’emphase du maçon :) – Les rois hurleront sur leurs trônes : ils chercheront à retenir avec leurs deux mains leurs couronnes emportées par les vents, et ils seront balayés avec elles. » Il va venir ? On va le voir ?
– Pas maintenant, pas ici, répond Delahodde, Barbès s’en va déjà.

La cavalcade est repartie sans souffler. A l’arrière de l’hôtel de Ville, un bâtiment en construction reliera les deux ailes neuves bâties au nord et au sud de l’ancienne mairie. On vient de débaptiser les rues : celle de Long Pont est devenue Jacques de Brosse ; celle de l’Orme Saint-Gervais a pris le nom de François Miron. C’est pour dérouter l’émeute ?  Passée l’église Saint-Gervais, on est déjà en vue du marché Saint-Jean, au bas de la rue du Bourg Tibourg. Au bruit, le sergent qui commande le peloton du 28ème de ligne a fait croiser la baïonnette à ses hommes, devant le poste.
– Rendez-vous, citoyens, ou la mort !
Le sergent s’est avancé pour répondre crânement: - Jamais ! D'un mouvement rapide, un insurgé lui arrache son arme, d'autres, avant que les baïonnettes n'arrivent à la rescousse, ont tiré. Sept soldats tombent, on prend leurs armes, les quatre survivants sont terrorisés. Un imprimeur se penche sur un blessé : - J'te d'mande pardon... Mais pourquoi t'es de leur côté ?
Delahodde, la pipe entre les dents, pousse les rescapés vers la première porte venue :
- Rentrez là-dedans, personne ne vous y poursuivra.
Un sectionnaire part chercher un docteur aux soldats blessés. Le groupe s'éloigne par la rue des Singes. C’est le sobriquet dont les gars des presses accablent les typos, et c’est à l’estaminet, là, au coin du passage, qu’une réunion secrète vient de jeter les bases de leur société de résistance.

Qui est le chef qui marche devant ? C'est toujours Barbès ? Ou un autre qu'on a vu devant l’Hôtel de ville, qui lui ressemble beaucoup, taille, barbe et redingote mais qui a un accent italien ? Une journée pareille, on voudrait bien pouvoir la raconter un jour à ses enfants sans se tromper!
Rue des Franc-Bourgeois, à la mairie du 7ème, on fait face à la Garde Nationale, sans armes. Le chef de poste prétend qu'ils n'en ont pas ; on les déniche dans les toilettes ! C'est déjà bien qu'ils soient pas plus hostiles que ça, mais on aimerait mieux qu'ils viennent avec nous !

Les gamins du quartier, eux, veulent en découdre. Tout en marchant, on leur montre comment charger le fusil. Y en a un qui tire sans le vouloir et qui en tombe sur le derrière. Les rires s'arrêtent au passage de deux tambours, morts, qu'on emporte avec leurs instruments sous le porche de l'Imprimerie royale.

Quand on a entendu donner comme l’objectif suivant la mairie du 6ème, certains se sont étonnés. On revient au point de départ ? Depuis la mise à sac de Lepage, la troupe a eu le temps de se déployer : il n’y a pas 300 mètres entre l'armurier et la mairie du 6ème, sise dans l’ancien prieuré de Saint-Martin-des-champs. Il n'y en a pas plus de 500 entre la mairie et la caserne Saint-Martin de la garde municipale. On se jette dans la gueule du loup ! 
Une grêle de plomb les accueille rue Royale, entre les églises Saint-Martin et Saint-Nicolas, qui donne accès à l’entrée latérale, et c'est pas mieux à la porte principale de la Mairie, rue Saint-Martin. On a tout juste le temps de se mettre à l’abri derrière l'angle de la rue Greneta.
Le marchand de vins se dépêche de fermer boutique mais sa porte cochère cède sous les coups de crosse, on vide la cour de tout ce qui s'y trouve, tables, planches, barriques. - Voilà une barricade étymologique, s’amuse quelqu’un.

Delahodde réalise que ça fait un moment qu'il n'a pas aperçu Blanqui. Aurait-il été blessé ? Delahodde questionne : - le commandant en chef ? Personne ne sait rien. Delahodde va jusqu’à la barricade qui se construit un peu en arrière, à l’endroit où la rue du Bourg l’Abbé rejoint la rue Greneta ; on n’en sait pas plus. Il y a encore un autre empilement de bric-à-brac à l’autre bout, sur la rue aux Ours, et encore un entre les deux, à l’angle de la rue du Grand-Hurleur. La course folle commencée au début de l'après-midi s'est arrêtée, on se retranche. Pour fixer les soldats ? Pendant ce temps Blanqui donne l'assaut décisif au repaire du tyran ?
Quand Delahodde débouche à nouveau sur la rue Saint-Martin, au terme d’un grand E dont tous les nœuds sont barricadés, quelqu’un lui a dit avoir entendu une discussion très vive entre Barbès et Blanqui : - Ils ne semblaient pas du tout d’accord ; ce n'est pas sûr que l'occupation du quartier obéisse au plan prévu...

Le feu, ça se mange autant que ça se crache, pour charger, on déchire la cartouche avec les dents, on a la bouche noire de poudre ; la détonation vous asperge la joue. On a le nez, les yeux pleins de fumée, le bruit vous remplit les oreilles. La barricade de la rue Greneta vient d'essuyer trente-cinq minutes d’un tir nourri. Le barbu en redingote qu’on prend si facilement pour Barbès est blessé. Deux camarades le portent jusqu’à un troisième étage de la rue de la Chanvrerie [auj. Rambuteau entre Saint-Denis et Mondétour]. Le docteur François Robertet demande des ciseaux pour couper le vêtement, dégager la plaie, le blessé proteste de son accent chantant. Le sectionnaire qui l’a monté le rassure : - T’inquiète pas, je suis tailleur, je te le recoudrai. Le blessé voulait juste dire que ce n’est pas la peine... il sait qu’il n’en a plus pour longtemps... mais il est heureux de mourir pour la cause. Il leur révèle son nom : Benoît Ferrari, chapelier...
Le camarade dévale les marches, retourner au feu, tout de suite, sinon qui sait. Rue Aubry-le-Boucher, la barricade c'est juste les éventaires du marché d'en face qu'ont traversé la rue : les charrettes à bras, les plateaux avec la bouffe encore étalée. Il éclate de rire : une pyramide d’œufs frais, ça c’est un rempart !
Et deux pas plus loin, à la hauteur de la rue Saint-Magloire, des planches de chêne, ferrées comme les portes d’une forteresse : le dessous du camion d'un sieur « Solin », ou « Rolin », - un bras sous le canon d'un fusil masque la première lettre -, « aubergiste ». Peint sur le flanc d’un deuxième camion : « Bourget commissionnaire en roulage ». Quel contraste avec les œufs !

Quand Fournier est tombé rue Planche-Mibray, quelques-uns, voyant la cavalerie de la Garde Municipale arriver de l’Hôtel-de-Ville qu’on croyait défendre, ont remonté la rue Saint-Martin puis, celle-ci sous le feu, tourné dans la rue de Venise. On s’est retrouvé sous les arcades de la Cour Batave. Le Mercure, là-haut, sur le campanile, a sans doute une bonne vision du champ de bataille mais au ras du pavé, c'est moins facile. On choisit au hasard la sortie côté Saint-Denis. On est bien tombé ! Rue Saint Magloire, c’est plus une barricade, c'est un vrai camp retranché. Il y a une banderole sur la devanture d’une pharmacie : AMBULANCE. On entend des chevaux piaffer à l’écurie, l’air a des odeurs de barrique et des fusils dépassent du moindre trou.

Une balle siffle, ce n’était que la première goutte, la grêle de plomb est tout de suite très drue. Ensuite, on ne comprend pas comment elle réussit à redoubler encore ; c’est pourtant le cas. A 7 heures et demie, alors que la nuit tombe, on attend toujours une accalmie.
- On dirait qu'on a toute la garnison de Paris sur le dos. S’il y avait des barricades ailleurs, les troupiers seraient pas tous là ; on est les derniers ?
On lève la tête vers le ciel : - Avec la nouvelle lune, on a des chances par les toits…

            Dans la nuit, Delahodde croise Victor Hugo, qu’il reconnaît, bien qu’il fasse noir comme un four dans la Vieille rue du Temple dont toutes les lanternes sont brisées. Les bivouacs des régiments de ligne ponctuent les boulevards jusqu’à la Madeleine. Place Royale, quatre grands feux encadrent la mairie d'où sort au galop un escadron de hussards. Les pelisses et les dolmans rougeoient devant les flammes.
            « 2 h du matin. Je rentre chez moi, écrit Hugo. Je remarque de loin que le grand feu de bivouac allumé ce soir au coin de la rue Saint-Louis et de la rue de l'Écharpe a disparu. En approchant, je vois un homme accroupi devant la fontaine qui fait tomber l'eau du robinet sur quelque chose. Je regarde. L'homme paraît inquiet. Je reconnais qu'il éteint à la fontaine des bûches à demi consumées puis il les charge sur ses épaules et s'en va. Ce sont les derniers tisons que les troupes ont laissé sur le pavé en quittant leurs bivouacs. En effet il n'y a plus maintenant que quelques tas de cendre rouge. Les soldats sont rentrés dans leurs casernes. L'émeute est finie. Elle aura du moins servi à chauffer un pauvre diable en hiver. »

            Le mardi matin, Delessert fait le point avec Malleval : une trentaine de tués dans la ligne et le double de blessés. Les insurgés comptent 70 morts, une cinquantaine de blessés, dont Barbès (à la tête et à la main). On en a arrêté 700 mais Blanqui comme Martin-Bernard ont échappé au filet.

La boulangerie de Briol est à gauche de la fontaine. Atget. Gallica
            Le premier jour de l’été, rue du Petit-Pont, un fort détachement de cavalerie déboule à grand train : la garde municipale, précédée d’un trompette, entoure un panier à salade : Martin-Bernard a été arrêté au lever du soleil. « Il se cachait depuis six semaine, écrit la presse, chez le boulanger Briol, rue Mouffetard, 26. On savait qu’il était gardé par une compagnie de la Société des Saisons, dont les membres occupaient les alentours de sa maison, prêts à lui donner l’alarme en cas de danger, et à protéger sa fuite, la maison ayant, dit-on, neuf issues différentes… »
            « Martin-Bernard est un homme de haute taille, mince et nerveux ; il a l’air très ferme et très résolu. Il a adressé, dit-on, une lettre à Me Emmanuel Arago, déjà chargé, comme on sait, de la défense de Barbès devant la Cour des pairs. Un supplément d’instruction étant désormais nécessaire, l’ouverture du procès est reportée au 27 juin. » Une cinquantaine de personnes viennent encore d’être arrêtées. Le seul nom que citent les journaux est celui du marchand de vins Jean Charles, à l’angle des rues du Pélican et de Grenelle Saint-Honoré.

  A 12h15, le samedi 29 juin, dans la salle des séances du Luxembourg datant du Directoire [la nouvelle, en construction depuis 1’automne 1836 n’est pas terminée], débute l'interrogatoire de Barbès. Il est le premier, assis à gauche et au premier rang, de la trentaine d'accusés : taille imposante, belle et grave figure, extrême pâleur due sans doute à ses blessures récentes, à la barbe châtain foncé et aux habits noirs. Un mélange d'assurance et de mélancolie...
Aperçu depuis le côté gauche de la tribune du public, il semble encadré par les drapeaux d'Ulm et d'Austerlitz, coiffé par le marbre de la lettre impériale : Sénateurs, Je vous envoie quarante drapeaux conquis par mon armée, etc.
Le président l'interpelle, Barbès se déplie, croise les bras sur sa poitrine :
- « Je ne me lève pas pour répondre à votre interrogatoire ; je ne suis disposé à répondre à aucune de vos questions. Si d'autres que moi n'étaient pas intéressés dans l'affaire ; je ne prendrais pas la parole...  »
La salle des séances, ici en 1820, mais elle était la même en 1839. Gallica

Mais concernant les nombreux prisonniers du 12 mai, explique l'accusé, les citoyens qui avaient été convoqués ce dimanche-là à 3 heures ignoraient tout et croyaient venir assister à une revue. Au lieu de quoi ils se sont vu donner des armes et des ordres; ils ont été entraînés, forcés par une violence morale, à les exécuter.
Sans doute faudrait-il expliquer au président pour le convaincre, ce qu'est une revue des Saisons, il ne doit pas s'en faire une idée bien nette. Le sectionnaire doit toujours être prêt à répondre à l'appel. Pour s'en assurer, les chefs lancent irrégulièrement, à échéance très brève, une convocation générale : au jour dit, dans chaque rue latérale d'une voie longue comme la rue Saint-Honoré, ou le boulevard depuis la Chaussée d'Antin jusqu'à la Bastille, le Dimanche attend à la tête de sa Semaine. Son Juillet vient relever auprès de lui l'état des troupes, et le Printemps auprès des Juillets. L'agent révolutionnaire, enfin, remonte la rue ; à chaque croisement, on lui rend compte. Il peut ainsi se faire une idée de l'effectif réellement et rapidement mobilisable.

            - « Selon moi, continue Barbès, ils sont innocents. Je pense que cette déclaration doit avoir quelque valeur auprès de vous ; car pour mon compte, je ne prétends pas en bénéficier. Je déclare que j'étais l'un des chefs de l'association, je déclare que c'est moi qui ai préparé le combat, qui ai préparé tous les moyens d'exécution ; je déclare que j’y ai pris part, que je me suis battu contre vos troupes... »
Barbès, qui a tout pris sur lui, tient néanmoins à se défendre de l'assassinat du lieutenant Drouineau que l'accusation lui impute comme « commis avec préméditation et guet-apens » :
- « Je le dis pour que mon pays, pour que la France l'entende. C'est là un acte dont je ne suis ni coupable ni capable. Si j'avais tué ce militaire, je l'aurais fait dans un combat à armes égales, avec les chances égales autant que cela se peut dans le combat de la rue, avec un partage égal de champ et de soleil. Je n'ai point assassiné, c'est une calomnie dont on veut flétrir un soldat de la cause du peuple. »

Sur la banquette de serge verte, le compositeur d'imprimerie Martin Bernard, à la gauche de Barbès, presque aussi grand mais blond autant que l’autre est foncé, est maintenant désigné par le président comme un autre chef des Saisons. L'accusé, lui, ne revendique aucun titre, il se borne à dire qu'il ne répondra à aucune question, et il s’y tient effectivement.
Un greffier donne alors lecture de pièces saisies sur lui quand on l'a arrêté, huit jours plus tôt, dans une boulangerie de la rue Mouffetard, en face de la caserne des gardes municipaux, où il avait réussi à se cacher pendant près de six semaines. Martin Bernard y a beaucoup écrit, de nouvelles moutures, semble-t-il, du questionnaire d'adhésion aux Saisons, qui tiennent compte de l'insurrection ratée :
- « Peut-être sommes-nous destinés à succomber encore une fois, et à rejoindre dans la tombe ou dans les cachots de Philippe les martyrs du 12 mai. La mort et la prison ne t'effraient-elles point ? Consulte tes forces. Tu n'hésites pas ? »

Mais surtout, il a introduit dans le cérémonial un véritable manifeste de la société.
« - Question. Dans quel but viens-tu près de nous ? - Réponse. Pour me faire recevoir dans une association dont le but est de renverser par les armes la royauté, et d'y substituer la république.
Question. Dis-nous ce que tu penses de la royauté, et ce que tu entends par la république ? - Réponse. (Comme le récipiendaire ne fait pas toujours une réponse complète à ces deux questions, le citoyen chargé de le recevoir ajoute :) Nous allons en peu de mots, sur ces deux questions, compléter ta pensée et te développer la nôtre :
Le but de l'association est de renverser par les armes la royauté, et d'y substituer la république. C'est le riche qui est tout dans cette société : c'est lui qui fait les lois, qui règle, sans contrôle et sans discussion, les conditions du travail, qui fixe le salaire de l'ouvrier. Et si ce dernier, de guerre lasse, sort parfois de son apathie pour réclamer son droit, pour faire entendre la voix de la justice, on l'emprisonne comme un vil scélérat, on l'appelle populace, canaille, séditieux.
Sur les débris fumants de la royauté et de l'aristocratie, nous voulons établir la république et le règne de l'égalité. Nous voulons renverser tous les privilèges attachés au hasard de la naissance. Nous voulons que tous les hommes aient le droit de manger, c'est-à-dire le droit de travailler, que leur existence, enfin, ne soit pas livrée aux caprices et aux agiotages de quelques monopoleurs industriels qui font à leur gré la hausse et la baisse. Nous voulons substituer l'esprit d'association à l'esprit d'individualisme et d'isolement que les oppresseurs du peuple ont organisé dans la société pour l'exploiter en toute sécurité. L'état devra assurer à tous, sans exception, une éducation commune et gratuite ; car l'instruction est à l'âme ce que le pain est au corps. Sous le gouvernement républicain, tout homme âgé de 21 ans, et qui n'a pas forfait à l'honneur, devra être électeur. Enfin, nous voulons une refonte de fond en comble de l'ordre social. »

Le président est revenu à Barbès qui, devant son insistance, lâche ces mots :
            - « Quant à me défendre devant vous, je vous ai déjà dit que cela ne me convenait pas... Quand l’Indien est vaincu, quand le sort de la guerre l’a fait tomber au pouvoir de son ennemi, il ne songe point à se défendre, il n’a pas recours à de vaines et inutiles paroles : il se résigne et donne sa tête à scalper. Je fais comme l'Indien, moi... je vous livre ma tête. »

            Le 12 juillet, Barbès est condamné à mort. Le lendemain, une marche de plus de 1000 étudiants et ouvriers, en direction du Luxembourg, doit être dispersée par la police. Le même jour, Me Dupont est allé avertir le garde des sceaux qu’un jeune homme ressemblant à Barbès lui a avoué être responsable du meurtre de Drouineau. Mme Augusta Carle, la sœur de Barbès, s’est jetée aux pieds du Roi. Victor Hugo a fait parvenir au souverain cette supplique :
« Par votre ange envolée ainsi qu'une colombe ! 
Par ce royal enfant, doux et frêle roseau ! 
Grâce encore une fois ! grâce au nom de la tombe ! 
Grâce au nom du berceau ! »
source: Gallica
[Il y est fait allusion au décès de Marie d'Orléans, seconde fille de Louis Philippe, sculptrice, élève d'Ary Scheffer, le 6 juin 1839, et à la naissance du fils du dauphin, le 24 août de l'année précédente.] Le roi décide, contre l’avis du conseil des ministres, de commuer la peine en travaux forcés à perpétuité. Le dimanche 14 juillet à 16 heures, Barbès, dans une camisole de force depuis deux jours, comme c’est la règle pour les condamnés à mort, apprend par sa famille la commutation. A 3 heures du matin son fourgon cellulaire part pour le Mont Saint-Michel.

            Le 14 octobre, Blanqui est arrêté à 6 heures et demie du matin alors qu’à l’hôtel Daumont, rue de l’Hôtel de Ville,  il vient de monter sur l’impériale de la voiture publique de la Bourgogne, le dernier, en retard, l’appel étant déjà fait. Quatre agents en civil, assis dans la voiture comme de simples voyageurs, font stopper le postillon et se saisissent de lui. Blanqui tente d’avaler quelque chose mais en est empêché. Cinq membres des Saisons, qui l’avaient accompagné jusque dans la cour des diligences, sont arrêtés : Honoré Breton, imprimeur ; Théodore Winturon, lithographe ; Aristide Bouvet, médecin ; Alexis Dubois, rentier ; Auguste Costis, graveur. Le plan de Blanqui était de gagner Châlons-sur-Saône et d’y prendre le bateau pour Lyon afin de rejoindre la Suisse. La police savait que telle était la destination finale et tous les moyens de transport étaient couverts, aussi bien les bateaux à vapeur vers la Haute Seine que les relais hors des barrières des voitures nombreuses partant vers la Bourgogne.

            A la révolution de février 1848, Lucien Delahodde était démasqué comme un indicateur de police, immatriculé rue de Jérusalem, sous le pseudonyme de ‘Pierre’, depuis 1838.

Trimbaler un chapiteau, quel cirque!


            Le dimanche 10 mars 1839, à 10 heures du matin, pendant que les cloches de Saint-Philippe appellent à l'office, un attelage de douze chevaux et cent cinquante à deux cents hommes qui poussent et qui tirent, ont pour tâche d'amener un chariot lesté de plus de dix tonnes au milieu de la chaussée du Faubourg du Roule, pratiquement à la hauteur de l’actuel hôtel Salomon de Rothschild. C'est l'achèvement de dix-huit mois de travail à la vénérable fonderie des Bourbons mise par le roi des Français à la disposition de MM Soyer et Ingé. Leur atelier du 28, rue des Trois Bornes n'avait de loin pas l'ampleur suffisante pour couler un objet de plus de six mètres de côté. Le chapiteau de fonte, surchargé de bouquets et de drapeaux, qui s'ajoutent aux guirlandes, aux palmes et aux têtes de lion du bronze, commence à s'ébranler très lentement à la sortie de la grand-messe. Les haleurs, qui passeront pour cela de l'avant à l'arrière du convoi, doivent soulager l'attelage en montée et retenir la charge en descente. Avec la rue du Faubourg Saint-Honoré, on commence par le moins facile ; on aura plus de commodité pour la manœuvre, même si la pente y est aussi plus raide, sur les boulevards dont on déroulera ensuite la succession entière jusqu'à la place de la Bastille.
            Un cortège de blouses et de casquettes, mais tout utilitaire, défile ainsi dans le riche faubourg. A mesure qu'il se rapproche du Louvre, les bourgeois qu'il croise, quand Monsieur est avec Madame, se rendent au Salon du Louvre, inauguré une semaine plus tôt. La presse leur a dûment signalé le portrait de la famille royale au grand complet, y compris le comte de Paris nouveau né dans les bras maternels, par Winterhalter, et les cinq tableaux d'Ary Scheffer, dont quatre sur des sujets empruntés à Goethe, empreints de « la sentimentalité mélancolique qui plaît tant aux femmes et aux poètes. » Entre eux, les hommes parlent de politique. Le cabinet Molé, sans majorité depuis deux mois, a réitéré sa démission la veille, tirant la conclusion de l'échec des ministériels aux législatives. Le roi avait tenu fermement les rênes deux années durant par l'intermédiaire de ce gouvernement « inodore », « de laquais », comme on voudra, qui ne comptait aucune figure du Parlement. Cette période semble bel et bien close, encore faudrait-il que la coalition qui a si bien su renverser le ministère soit capable de s’accorder pour en former un nouveau ?
            A l'extrémité de la rue Delamichodière, un cocher a fait stopper son omnibus pour s'assurer que la voie est libre sur le boulevard de la Chaussée d'Antin. Il sait la lenteur du convoi et il ferait éventuellement un détour plutôt que d'avoir à attendre qu'il soit passé. C'est que, de la place du Carrousel, il conduit jusque dans la gare de la rue de Londres les voyageurs pour Saint-Germain. Avec les beaux jours revenus, le train connaît une grande affluence, la terrasse de son terminus détrônant la Petite-Provence bien abritée du bout du jardin des Tuileries. 
Lecture du journal par les Politiques de la Petite Provence au jardin des Tuileries, au 18e siècle. Gallica

            Dans la montée du boulevard Bonne Nouvelle, il est alors 5 heures du soir, un essieu rompt. Le décor a changé du tout au tout, le large boulevard, avec ses quatre rangées d'arbres, est le seul endroit où l'ouvrier peut trouver un peu d'air. Ici haleurs et badauds se ressemblent. Ici chacun peut apporter son grain de sel, pousser à la roue. Il faut quand même deux heures pour réparer sous cette charge énorme. Quand le charriot repart, prudemment, la foule l'accompagne, prête à toute éventualité. Le collier des réverbères à gaz a été allumé entretemps en avant comme en arrière de la marche. Le plat du Château d'eau enfin atteint, tout le monde tourne la tête vers le tas de gravats noircis, à gauche, au débouché de la rue des Marais. Le Diorama, et l'appartement de Daguerre, son inventeur, entièrement détruits par le feu l'avant-veille, ne sont plus que ces ruines calcinées.
            Sur ses quatre roues, le chapiteau, malgré son incroyable lenteur, avance pourtant plus vite que la colonne de Juillet qu'il doit couronner. Depuis bientôt huit ans, elle traîne, l'hommage du roi à ceux qui l'ont porté au pouvoir n'est guère empressé. L'agiotage va autrement plus vite. Boulevard du Crime, comme on appelle l’alignement des théâtres derrière, ici, un cinquième rang d'arbres, tout le monde a ri aux filoutages de Robert Macaire, la caricature du régime. Sa Société du bitume bitumineux ! Son Assurance contre les punaises ! 
              On a dépassé la maison d'où est partie l'avant-dernière tentative de régicide, celle de Fieschi et des sociétaires des Droits de l'Homme, Pépin et Morey, et l'on arrive aux Filles du Calvaire quand un cheval tombe. L'attelage est épuisé. La foule vient à la rescousse, dételle, d'innombrables mains s'intercalent sur le moindre bout de corde entre celles des haleurs. Elle rythme son effort, qui n'en est presque pas un vu son nombre, par la Marseillaise et le Chant du départ : La République nous appelle, Sachons vaincre ou sachons périr, Un Français doit vi-ivre pour el-le, Pour elle un Français doit mourir... 
Attentat de Fieschi, le 28 juillet 1835 alors que Louis-Philippe passe en revue la garde nationale sur le boulevard du Temple, par Eugène Lamy. Wikipedia
            A la hauteur de la rue Saint-Sébastien qui, par le pont sur le canal Saint-Martin, mène rue Saint-Ambroise Popincourt, les ouvriers de Saulnier aîné sont là. C’est leur boîte, au 5 de la rue Saint-Ambroise Popincourt, qui ajuste actuellement les tambours du fût de la colonne et a mis au point pour cela une machine à raboter les métaux sur sept mètres de long.
            Le cortège arrive à la Bastille, il est 10 heures du soir. Une masse impressionnante, – 20 000 personnes écrira le National -, attend déjà autour de la colonne sans tête comme d’ailleurs sans beaucoup de fût. Les chants des arrivants y rencontrent un écho démultiplié : Le peuple souverain s’a-a-avance, Tyrans descendez au cercueil… Le moignon de colonne n’a commencé à dépasser son faux-col de marbre que depuis peu et les premiers tambours de s’ajuster autour des spires de l’escalier qui font leur ossature. Le chapiteau qui arrive a été fondu d’un seul jet mais vu l’état de la colonne, il en a pour un bout de temps à rester posé à côté.
            Trois morceaux de drap rouge ont fait leur apparition, de jeunes ouvriers les nouent au bout de perches. Un groupe assez nombreux repart en sens inverse du cortège, ils crient « Vive la liberté ! Vive la République ! A bas les ministres ! »
            Ils sont peut-être trois cents derrière leurs drapeaux, ils remontent le boulevard en courant, la sortie des théâtres ne les grossit pas. Arrivé à la porte Saint-Denis, le groupe descend, à gauche, cette même rue qui sépare Paris en deux moitiés très inégales, sinon en dimensions du moins en importance : les bourgeois des ouvriers, les électeurs (moins de 15 000 pour les douze arrondissements de Paris et les deux supplémentaires de la Seine) des assujettis, les sociétés en commandite des bras de chemise. A la hauteur de Saint-Magloire, s’apprête à leur couper la route celle que le préfet Rambuteau lance, large et rectiligne, de la pointe Saint-Eustache à la rue de Paradis, au Marais. Les rues tortueuses, expliquent les journaux, avaient été utiles au franc bourgeois qui devait se garder des archers du baron féodal, c’est aujourd’hui exactement le contraire qu’il faut pour couper le pied à l’émeute. [Le 27 septembre 1839, la presse commencera de laisser entendre que la rue sera certainement baptisée du nom du préfet ; ce sera chose faite avec l’ordonnance royale du 15 novembre.]
            Comme le cortège arrive au marché des Innocents, les gardes municipaux du poste de la Lingerie (sur le bord ouest de la place) prennent les armes ; le groupe s’égaille rue Saint-Denis et rue des Déchargeurs. Il se reforme plus bas, traverse le pont au Change. Le poste de la ligne fait une sortie devant le Palais de Justice et une brigade de sergents de ville débouche de la rue de Jérusalem, elle se rue sur les drapeaux rouges. Les porteurs les défendent comme ils peuvent mais se font embarquer et quelques autres avec eux. Ceux qui restent, après le pont Saint-Michel, tournent en direction de la rue Hautefeuille. L’école de dessin gratuite est au bout. Les ouvriers du bâtiment en connaissent le chemin, c’est là qu’ils vont prendre un peu de toisé et de géométrie pour avancer dans leur métier. Et c’est comme ça qu’ils ont côtoyé cette « jeunesse des écoles » assez souvent républicaine en droit et en médecine.
            Ils entrent au Café Dupuytren en criant : « Nous sommes tous des frères, Vive la République ! Les écoles avec nous ! »
            Le lendemain, le quartier est encombré d’uniformes. Des escouades de sergents de ville et des pelotons de garde municipale ont passé la nuit sur la place de l'École de Médecine.
Cette arcade qui faisait partie des bâtiments de la Préfecture de Police fut transportée en ... au Musée Carnavalet ou elle figure comme porte d'entrée sur la rue des Francs-Bourgeois. Gallica

            A l’hôtel de la rue de Jérusalem, Gabriel Delessert, le préfet de police s’installe dans son cabinet à 7 heures et demie précises. Sur sa table, les rapports concernant les évènements de la nuit. Il y a là de quoi en faire inculper quelques-uns pour rébellion par discours et cris proférés dans un lieu public… Pour le reste, tout dépendra de ce qu’on trouvera chez eux. Demander perquisitions domiciliaires. Les principales accusations de voies de fait visent un courtier en librairie de 23 ans…