De la banlieue rouge au Grand Paris


A l’occasion de la sortie de De la banlieue rouge au Grand Paris, ce texte qui n’en est pas un extrait mais donne une idée de son contenu :

St-Denis: la cheminée de l'ex Pharmacie de France devant l'anneau du Stade de France
Paris grossit et, régulièrement, doit desserrer sa ceinture d’un cran : on bâtit une enceinte neuve quand trop de constructions sauvages ont débordé la précédente. Dans tous les cas, la banlieue, cet espace de 3 lieues (soit une douzaine de kilomètres) autour de Paris, reste taillable et corvéable à merci. Les cahiers de doléances de 1789, d’Aubervilliers comme d’Issy-les-Moulineaux, protestent contre le droit de pâture : Louis XIV « ayant par une de ses ordonnances permis aux marchands bouchers de Paris de faire rafraîchir leurs moutons dans les plaines et campagnes de la banlieue de Paris, il en est résulté le plus grand inconvénient pour lesdits habitants, en ce que lesdits bouchers abusent de ce droit par le nombre prodigieux des moutons qu'ils font paître et les élèves [animaux nés et élevés chez un éleveur] qu'ils multiplient, ce qui est très préjudiciable, parce que ces animaux dévastent leurs terres et leurs prairies ; lesdits habitants demandent que les bouchers de Paris ne puissent avoir de troupeaux au-dessus de cinquante moutons, et que le nombre desdits bouchers ne puisse être de plus de deux par chaque village de la banlieue. » Idem dans les cahiers de Pantin, de Vanves.
Les cahiers d’Aubervilliers, - elle fait partie des paroisses de banlieue tenues d’enlever, à leurs frais, les boues de Paris pour les étendre sur leurs terres -, demandent la suppression des taxes qui frappent les voitures de ce transport et qui sont de 8 sous par cheval. Ceux de Bagnolet demandent la suppression de la taxe pour l’enlèvement des boues de Paris. Pantin veut pouvoir prendre gratuitement les boues de Montfaucon.
En 1790, la population de Clichy-la-Garenne met à sac les « remises royales », ces taillis qui doivent être conservés en l’état afin que le gibier puisse s’y abriter. A Aubervilliers, on proteste pareillement contre le gibier remisé sur les terres pour le plaisir du roi. Saint-Ouen demande la suppression de toutes les capitaineries royales, notamment de celle de la garenne des Tuileries. Pantin présente semblables réclamations.
Et quand trouve-t-on l’occasion de dormir dans la banlieue maraîchère de Paris ? On en part à 1 heure, à 2 heures du matin, d’Aubervilliers, de Pantin, du Pré-Saint-Gervais en direction des marchés de la capitale, et « les voleurs ont toutes facilités à piller les maisons, désertées la nuit par la plupart des habitants qui vont vendre leurs légumes ».

Dans les années 1840, des considérations stratégiques poussent à la construction de deux lignes de défense, assez au large de Paris qui, depuis la Révolution, a pour limites le mur des Fermiers généraux (actuelles lignes 2 et 6 du métro). La première enceinte stratégique, continue, traverse en leur milieu les communes de la première couronne ; la seconde, en pointillés (des forts détachés), passe derrière ces mêmes communes. Cette fois, les enceintes sont préalables à la croissance, anticipent son mouvement plutôt que d’en prendre acte, offrant deux horizons tout tracés à l’extension de Paris.
Le Second Empire saisit l’occasion et annexe, en 1860, les moitiés de communes coincées depuis vingt ans entre le mur d’octroi des Fermiers généraux et les premières fortifications. L’étape suivante semblait devoir être l’annexion des moitiés restantes, entre les fortifs et les forts. Si cela ne vint pas, c’est que Paris[1] fait déjà ce qu’il veut non seulement de ses 28 communes limitrophes, mais aussi de la cinquantaine d’autres du département de la Seine. Alors que ces 78 communes, la « Seine-banlieue », représentent 30% de la population du département, Paris dispose de 91% des sièges au conseil général dans les débuts de la Troisième République, et encore de près de 80% de ceux-ci après la réforme de 1893.
En 1911, Paris compte 2 888 932 habitants ; la Seine-banlieue, 1 265 932. Le conseil général de la Seine est composé des 80 conseillers municipaux de Paris (chacun des 80 quartiers y constituant aussi un canton) et de 22 élus suburbains pour les 22 cantons découpés dans les quelque 80 communes de la Seine-banlieue. Un conseiller municipal/général parisien représente ainsi un peu plus de 36 000 habitants, un conseiller général de la Seine-banlieue 57 500 !


L’anneau de trois à six kilomètres de large entre fortifs et forts est pour Paris ses escaliers de
Montreuil: remploi de l'ancien château d'eau de Pernod
service, ses communs ; il y met ses usines, à commencer par les plus polluantes.
Nicolas Chaudun, dans le passionnant essai qu’il consacre au baron Haussmann, publie cette note secrète que le préfet de la Seine adresse, en 1857, à Napoléon III :
« Il n'est nul besoin que Paris, capitale de la France, métropole du monde civilisé, but préféré de tous les voyageurs de loisir, renferme des manufactures et des ateliers. Que Paris ne puisse être seulement une ville de luxe, je l'accorde. Ce doit être un foyer de l'activité intellectuelle et artistique, le centre du mouvement financier et commercial du pays en même temps que le siège de son gouvernement ; cela suffit à sa grandeur et à sa prospérité. Dans cet ordre d'idées, il faut donc non seulement poursuivre mais encore hâter l'accomplissement des grands travaux de voirie conçus par Sa Majesté, faire tomber les hautes cheminées, bouleverser les fourmilières où s'agite la misère envieuse, et au lieu de s'épuiser à résoudre le problème qui paraît de plus en plus insoluble de la vie parisienne bon marché, accepter dans une juste mesure la cherté des loyers et des vivres qui est inévitable dans tout grand centre de la population, comme un auxiliaire utile pour défendre Paris contre l'invasion croissante des ouvriers de la province".
Paris place en banlieue ses usines à gaz et ses centrales électriques, ses bassins de décantation et de traitement des eaux, ses incinérateurs d’ordures ménagères. La création du TIRU (Traitement Industriel des Résidus Urbains), à l’initiative de la ville de Paris, est de 1922. Le TIRU est le régisseur des quatre usines d’Ivry, d’Issy, de Saint-Ouen (c’est celle qu’on voit filmée dans La Zone de Georges Lacombe) et de Romainville, qui produisent de l’électricité. Dès le 18 décembre 1935, une délibération du conseil général de la Seine demande d’« envisager le déplacement du TIRU vers des zones où l’incinération ne soit pas dangereuse pour la santé publique » ; en vain. En 1946, à la nationalisation, le TIRU deviendra filiale d’EDF.
Paris y met enfin, en banlieue, quelques-uns de ses grands hôpitaux et ses cimetières « parisiens », tout ça sur des terrains que la capitale possède en pleine propriété, à raison chaque fois de dizaines d’hectares. Rien qu’au chapitre des cimetières, le maire de Clichy, en 1909 (le cimetière des Batignolles, qui sera annexé plus tard par la capitale en même temps que la Zone, appartient alors à son territoire), fait remarquer que Paris tire des profits de la vente des concessions funéraires tandis qu’à Clichy incombe l’entretien des chaussées empruntées pour les visites aux sépultures, et sans que la capitale ne verse à la commune la moindre redevance ou contribution.
Escaliers de service et chambres de bonnes : avant 1914, 200 000 banlieusards viennent travailler à Paris tous les jours. Sous ce titre : « Le régime des transports du plus grand Paris », l’association des usagers des transports en commun demande dès 1926 « le service ouvrier tous les jours, sur toutes les lignes ». La décision du conseil général de réaliser 15 prolongements de lignes de métro jusqu’à l’anneau entre fortifs et forts est de 1928 : 7 prolongements seront réalisés avant la Deuxième Guerre mondiale, 3 pendant celle-ci, tandis que le dernier, Mairie de Saint-Ouen – Carrefour Pleyel, ne sera effectif qu’en 1952.
 
Aubervilliers: des logements neufs (au fond) aux toits d'ateliers en dents de scie
A la Belle Époque, - belle pour les autres -, les députés socialistes de la Seine, Marcel Sembat, Albert Thomas, Édouard Vaillant demandent: « Est-il une classe plus opprimée, plus accablée, plus déshéritée que la vôtre, travailleurs de banlieue ? »
Avant les municipales de mai 1912, le Parti socialiste réclame donc (l’Humanité du 23 avril) : « La réorganisation administrative du département de la Seine ; la création d’une assemblée départementale autonome, issue d’un scrutin équitable, où tous, qu’ils soient de Paris ou de la banlieue, auront mêmes droits ; l’équivalence des charges fiscales, dans tout le département ; la reprise par le département de tous les grands services publics, eau, gaz, force motrice, transports ; l’unification des services d’assistance, d’enseignement, d’hygiène, d’habitation. »
Aux municipales de mai, le Parti socialiste gagne Le Pré-St-Gervais, Alfortville, le Kremlin-Bicêtre, St-Denis, St-Ouen, Puteaux, Levallois en partie. Au 1er tour des cantonales du 2 juin, il obtient Puteaux, Pantin, St-Denis; il est en tête du ballotage à St-Ouen, Ivry et Charenton. L’Humanité du 3 juin, sous la signature de Louis Dubreuilh et le titre Banlieue socialiste, écrit : « Le centre de Paris est peut-être perdu pour nous ; mais autour de ce centre, comme une double couronne socialiste et prolétarienne, nous avons les arrondissements de la périphérie et par delà, de l’autre côté des fortifications la ceinture des communes suburbaines, dont la population ira sans cesse croissant en nombre et en influence politique. Si nous voulons que Paris et que la Seine jouissent d’une administration conforme aux intérêts de la classe ouvrière, c’est donc l’heure, plus que jamais, de réclamer par la désaffectation des fortifications la constitution d’une grande commune parisienne s’étendant jusqu’aux limites du département. » (c’est moi qui souligne)

Les fortifications ont 140 mètres de largeur et sont flanquées d’une zone inconstructible, destinée à dégager le tir, large de 250 mètres. Dès les premières hypothèses de déclassement, en 1898, cette zone non aedificandi s’est couverte de masures et bicoques en tous genres, est devenue LA Zone. En avril 1919, le déclassement de l’enceinte est administrativement réglé, la démolition des fortifs peut commencer.
Le 29 décembre1920, alors que bat son plein le congrès de Tours qui va décider de la création du parti communiste, M. Henri Sellier, membre du Conseil général de la Seine, fait inscrire à l'ordre du jour de cette assemblée une question à M. Autrand, préfet de la Seine, sur les pourparlers engagés avec l'État pour le déclassement de la deuxième ligne de défense de Paris. Les forts détachés sont, comme les fortifs, entourés chacun d’une zone dégagée de 250 mètres. « Il se présente là, écrit le Figaro, une occasion unique dans l'histoire de Paris de réserver mille hectares en espaces libres, répartis sur dix-huit points de la banlieue, et situés sur des hauteurs boisées et aérées ». Les forts n’ont pas été libérés, ils restent, pour beaucoup, occupés par l’armée.

Aux élections municipales de 1919, les socialistes ont conquis vingt-quatre municipalités de banlieue ; elles adhèrent pour l’essentiel à l’Internationale communiste, mais une dizaine d’entre elles passent dans l’entre-deux de « l’Union socialiste communiste » dès 1923. C’est le cas d’André Morizet à Boulogne-sur-Seine, de Justin Oudin à Issy-les-Moulineaux, d’Eugène Boistard au Pré-Saint-Gervais, de Charles Auray à Pantin, d’Alexandre Bachelet, adjoint au maire de Saint-Ouen.
Au lendemain des élections législatives de mai 1924 et de la victoire du cartel des gauches, Paul Vaillant-Couturier voit, dans L'Humanité, « Paris encerclé par le prolétariat révolutionnaire ». En 1945, la banlieue rouge communiste sera forte de cinquante communes.

L’office départemental des habitations à bon marché (HBM) de la Seine, créé en 1915, a construit à l’emplacement des fortifs 20 000 logements. En avril 1930, Paris s’est « contenté », dans l’anneau entre fortifs et forts, d’annexer la Zone sous prétexte d’en faire des espaces verts. La Zone est encore peuplée de 14 000 personnes quand elle commence, en novembre 1942, à être démantelée pour de bon. Après les espaces verts, il n’est plus question maintenant que d’y tracer un « boulevard » périphérique, mais au sens ancien de boulevard, c’est à dire planté d’arbres. Finalement, c’est le périph’ que l’on connaît qui se construit de 1958 à 1973, séparant Paris de la Seine-banlieue plus étanchement que ne faisaient les fortifs. Dans l’intervalle, en 1964, cette Seine-banlieue a été démembrée entre les nouveaux départements des Hauts-de-Seine, de la Seine-Saint-Denis et du Val-de-Marne, tandis que le département de la Seine a été rétréci, au rebours d’une tendance séculaire, jusqu’à se confondre avec Paris.
 
Gentilly: l'un des deux bâtiments de la cité Lénine vu depuis l'ancienne biscuiterie Sigaut
La banlieue change : la décentralisation, les délocalisations, font disparaître les emplois industriels. Un nouveau mur double la cloison anti-bruit du périph’ : celui d’immeubles de bureaux comptant, en sous-sol, autant de places de parking qu’il y a d’employés au-dessus ; les nouveaux emplois tertiaires ne correspondent plus aux habitants du voisinage. Dans de vieux ateliers en déshérence, s’installent les gentrifieurs, ces drôles de gens dont la vie crée de la valeur pour le propriétaire, le promoteur. C’est leur coolitude qui fait grimper les loyers et plus seulement, comme auparavant, la qualité des dessertes, le métro, les infrastructures et équipements publics. La centrifugeuse à chasser le populaire tourne à plein.
On a du mal à se rappeler que la banlieue ouest a été, comme celle du nord-est, industrielle. Et plus naturellement que l’autre : les industries chimiques et métallurgiques étant grosses consommatrices d’eau, utilisant le fleuve comme déversoir de leurs rejets, il était logique qu’elles s’installent, sur la Seine, en aval de la capitale. Que reste-t-il, à Boulogne, à Suresnes et Puteaux, à Levallois, de Renault, de Simca et de Citroën ?
Et le nord-est à son tour se transforme : 15 des 24 communes De la banlieue rouge au Grand Paris, sont pourvues de berges, de la Seine, de la Marne, des canaux de Saint-Denis et de l’Ourcq, et les anciens quais de déchargement, encombrés de matériaux hétéroclites, sont susceptibles d’offrir des « bords de l’eau » à des résidences de standing. Il n’est que de voir Pantin, où de petits bateaux de louage, dans le prolongement du parc de la Villette, suivent le fil de l’eau des anciens Grands Moulins abritant la BNP-Paribas à l’agence de publicité bientôt installée dans les Magasins Généraux en passant par le siège neuf de Chanel.
On est encore loin, heureusement, de ce que les deux moitiés se ressemblent ; pour ne prendre que cet infime détail, mais il est symbolique, Levallois a une rue Thierry le Luron, Montreuil un collège Cesaria Evora.

Au début du 21ème siècle, la presse est partie à la pêche d’un vingt-et-unième arrondissement, une misère comparée à Haussmann qui avait gobé d’un coup de quoi en faire huit, et une ambition sacrément réduite par rapport au « gouvernement d’agglomération » réclamé dès 1912. Elle comme Zurban voient dans le rôle du 21ème arrondissement, Montreuil. Le Nouvel Observateur énumère six critères décisifs d’élection. Joinville, par la bouche d’un premier adjoint, pose sa candidature dans le Courrier des maires et des élus locaux : « nous ne verrions aucun inconvénient à devenir un arrondissement parisien. Paris est une réalité omniprésente pour Joinville. C’est historique. La capitale est propriétaire de nombreux terrains et il faut négocier avec elle pour de nombreux projets. Les deux villes ont en commun une partie du bois de Vincennes, le RER A… Le parc des sports de la ville se trouve sur un terrain appartenant à Paris, et cette dernière retraite son eau potable à Joinville. »
Puis on a sauté à l’autre extrême avec une « Métropole du Grand Paris » qui regroupera, au 1er janvier 2016, la capitale et les trois départements adjacents. Par rapport à la Seine d’avant 1964, c’est un tiers de Hauts-de-Seine, une moitié de Seine-Saint-Denis et une moitié de Val-de-Marne en plus. Du ressort de la « Métropole du Grand Paris », l’urbanisme et la solidarité financière, le développement économique, social et culturel, la politique de la ville et l'environnement.
Les intercommunalités situées à l’extérieur de cette limite pourront s’adjoindre à la Métropole sur la base du volontariat, à condition d’être limitrophes et de regrouper au moins deux cent mille habitants. Les intercommunalités de la première couronne auront disparu au 31 décembre 2015 ; elles seront ravalées au rang de « territoires », et seulement à condition de réunir trois cent mille habitants, sortes d’exécutifs des stratégies métropolitaines, privés d’autonomie financière. Une mission de préfiguration, coprésidée par le préfet de la région Ile-de-France et par le président du syndicat d’élus « Paris Métropole », doit d’ici-là résoudre toutes les questions pendantes.
 
St-Denis: ancienne centrale électrique devenue la Cité du Cinéma de Luc Besson
Quel que soit leur point d’insertion dans un ensemble qui les dépasse, les villes de banlieue sont doubles, partageant des traits communs et riches d’histoires particulières. Jules Romains écrivait en novembre 1928, - c’était donc une prémonition, non un constat -, « Pour dire les choses en gros, sans nuances, il n’y a que Paris qui ait une banlieue. Et sans doute ne l’aura-t-il eue à ce point de singularité et de perfection pathétique qu’à peine l’espace d’un siècle : du début du Second Empire, jusque dans les années 1940 ou 1950 ». A nouveau, en 2003, la loi Borloo entendit faire disparaître, en cinq ans !, jusqu’au mot de banlieue, en transformant radicalement sa réalité par la démolition/reconstruction des logements sociaux.

Des deux horizons perdus d’un Grand Paris qui ne s’est pas fait, la ligne des Forts et la limite départementale de la Seine-banlieue, le dernier était trop vaste si l’on voulait pouvoir raconter non « la banlieue » indifférenciée mais autant de personnalités particulières que de villes en une série de monographies. Au critère de l’étendue, s’en rajoutait un autre : le Grand Paris des « hautes cheminées », - dont est emblématique la Plaine-Saint-Denis, qui fut jusqu’à la décentralisation et au choc pétrolier, à lire ce que produit la communauté d’agglomération Plaine Commune, « l’une des grandes zones industrielles d’Europe, l’égale de la Ruhr ou de Manchester » -, était d’abord une réalité humaine, sociale, politique, ouvrière, plus que géographique. Le vote « Front populaire » aux élections législatives d’avril-mai 1936 a été l’expression de cette réalité : des vingt-neuf communes jouxtant Paris, sous la ligne des forts, seuls Neuilly d’un côté et la circonscription regroupant Vincennes, Saint-Mandé et Fontenay-sous-Bois de l’autre, y ont élu un député de droite. Enfin, Saint-Cloud a toujours fait partie de la Seine-et-Oise. Le vote « Front populaire » et l’appartenance à la Seine-banlieue écartaient donc ces cinq communes de De la banlieue rouge au Grand Paris.


[1] Plus exactement, l’État à travers Paris : la capitale n’a pas de maire, est dirigée par le préfet de la Seine et le préfet de police ; toutes les délibérations du Conseil général sont soumises à l’approbation préfectorale.

SOUS LE PONT MARIE PASSE LA REINE


Ce billet est né d’une question inattendue : « Qu’avez-vous à dire sur le pont Marie ? » Sur le pont lui-même, peu de choses, sinon qu’il ne fut qu’un élément d’un programme urbanistique, celui de l’île Saint-Louis, surgie pourrait-on dire des flots un beau matin, toute habillée déjà de ses rues et de ses maisons, là où il n’y avait auparavant, de part et d’autre d’un canal, que du linge blanchissant sur pré et des vaches au pâturage. Lotie en un temps très court par un maître maçon, Christophe Marie, et ses deux associés, François Le Regrattier, trésorier des Cent-Suisses de la garde, et L. Poulletier, commissaire ordinaire des guerres, ses bâtiments sont dus pour l’essentiel, de surcroît, à un unique architecte, Louis Le Vau, qui y est à lui seul l’auteur d’une bonne vingtaine de maisons de rapport (dont trois pour lui-même), d’une demi-douzaine d’hôtels prestigieux du côté est, du pont de la Tournelle, des maisons posées sur le pont Marie (dressées par le charpentier Claude Dublet), et de l’aspect final des quais. Sans compter que son frère cadet a conçu quelques-unes des constructions de l’autre extrémité de l’île. Enfin, le principal client de Le Vau, Nicolas Lambert « le Riche », outre le magnifique hôtel qui porte toujours son nom, a été le commanditaire de quatorze autres bâtiments de l’île.
Pareille homogénéité, ce qui se dit, en langue classique, respect de la règle des trois unités, de style, de temps et de lieu, a dû rendre jaloux les dramaturges du Grand Siècle. Une plaque rappelle désormais que « le 11 octobre 1614, la première pierre de ce pont fut posée par le jeune Louis XIII et sa mère, Marie de Médicis, en présence du prévôt des marchands, Robert Miron. » Quand débute le règne personnel de Louis XIV, en 1660, l’île Saint-Louis est achevée dans sa perfection. Seul accroc au programme, une crue a emporté, le 1er mars 1658, en pleine nuit, deux arches du pont Marie côté île et une soixantaine d’habitants des vingt maisons perchées dessus. La partie écroulée sera reconstruite en 1667 mais sans habitations sur le tronçon refait, et le pont en gardera l’aspect ébréché que montre une toile de Raguenet près de cent ans plus tard.
Le pont Marie par Raguenet, 1757. En amorce, le pont Rouge, futur pont Saint-Louis
Reste que l’histoire d’un pont, c’est peut-être, plus que celle de sa construction, celle de ceux qui sont passés dessus, ou dessous. L’île Saint-Louis étant neuve dans l’histoire de Paris, et la vieille aristocratie déjà pourvue de nobles demeures, ce sont de nouveaux riches qui s’y installent, financiers et magistrats – le Palais n’est pas loin –, ou, par exemple les fils de Gruÿn, le tavernier de cette Pomme de pin de la rue de la Juiverie, dans l’île de la Cité voisine, où fréquentent Molière, Boileau, La Fontaine et Racine. Philippe Gruÿn est au 32, quai de Béthune, (alors quai « des Balcons », Le Vau ayant suggéré que tous les hôtels de ce côté en soient dotés, et le fer forgé en remplacement des balustrades de pierre d’autrefois en fait de longues coursives au-dessus du fleuve.) Charles Gruÿn, dit des Bordes, (qui tombera en même temps que Fouquet), habite, au 17, quai d’Anjou, l’hôtel dit aujourd’hui de Lauzun pour avoir été revendu au marquis de Lauzun par le fils de Charles en 1682. Mais on supposera que les fils du tavernier, question d’habitude, regagnent leur domicile depuis l’île de la Cité, après avoir été saluer papa, par le pont Saint-Louis.
Philippe de Champaigne, qui eut son atelier, durant une bonne douzaine d’années, au premier étage, en fond de cour du côté gauche, du 15, quai de Bourbon, dans la mesure où il travailla durant cette période aussi bien au Val de Grâce et à Port-Royal qu’aux Tuileries, a dû emprunter largement le pont de la Tournelle, au moins autant que son opposé. On ne retiendra donc ni l’un ni les autres parmi les fouleurs de pont Marie qui nous intéressent : ceux qui l’empruntent sinon exclusivement du moins principalement.
Voltaire, par exemple. « Mme du Châtelet, écrit-il, vient d’acheter une maison faite pour un souverain qui serait philosophe : elle est heureusement dans un quartier éloigné de tout, c’est ce qui fait qu’on a eu pour 200 000 francs ce qui a coûté 2 millions à bâtir et à orner ». Cette maison, c’est l’hôtel Lambert bâti par Le Vau, orné par Charles Le Brun, dont la galerie est la première œuvre monumentale, et Eustache Le Sueur, qui en peignit le vestibule de l’escalier, le Salon des Muses comme le Cabinet de l’Amour. Quand Voltaire y vient, c’est de Cirey, dans la Haute-Marne, de l’est donc, par la rive droite.
La galerie de l'hôtel Lambert, par Le Brun. Gravure de Bernard Picart. Gallica
« Éloigné de tout », c’est dire seulement que le quartier n’est pas à la mode. Il ne l’est pas devenu sous la Restauration. Imaginer là une boutique semble une véritable gageure. Et pourtant… « Par un beau jour de juin [entre 1818 et 1823, dates de l’action du roman], en entrant par le pont Marie dans l’île Saint-Louis, [César Birotteau] vit une jeune fille debout sur la porte d’une boutique située à l’encoignure du quai d’Anjou. Constance Pillerault était la première demoiselle d’un magasin de nouveautés nommé « Le Petit-Matelot », le premier des magasins qui, depuis, se sont établis dans Paris avec plus ou moins d’enseignes peintes, banderoles flottantes, montres pleines de châles en balançoire… Le bas prix de tous les objets dits Nouveautés qui se trouvaient au Petit-Matelot lui donna une vogue inouïe dans l’endroit de Paris le moins favorable à la vogue et au commerce. »
Quand on ne la voit pas avec les yeux de l’amour, ceux de César Birotteau, frappé d’un immédiat coup de foudre, l’île semble bien dépourvue d’attraits. « Si vous vous promenez dans les rues de l’île Saint-Louis, ne demandez raison de la tristesse nerveuse qui s’empare de vous qu’à la solitude, à l’air morne des maisons et des grands hôtels déserts. Cette île, le cadavre des Fermiers généraux, est comme la Venise de Paris », écrit Balzac dans un autre de ses romans, Ferragus. L’expression « cadavre des Fermiers généraux » fait allusion à ce qu’en 1719, la Ferme générale s’était installée à l’hôtel de Bretonvilliers, à la pointe amont de l’ile, devant un grand jardin à la française en terrasse. « Là, ils étudient l’art de donner au pressoir du sang du peuple une force plus comprimante », devait écrire Louis Sébastien Mercier.
Cette île sépulcrale est pourtant la terre où revit, en exil, la nation polonaise après le soulèvement de 1830 : le prince Adam Czartoryski, président du gouvernement provisoire, va racheter l’hôtel Lambert, tandis que, diagonalement opposée au Petit-Matelot, à l’autre bout de la rue des Deux-Ponts, donc près de celui de la Tournelle dont les fouleurs sont hors sujet, s’ouvre l’Académie polonaise des Sciences et des Arts, avec sa bibliothèque que dirige le poète Adam Mickiewicz au verbe messianique.
De qui peut-on dire avec certitude qu’il passe le pont, le nôtre, celui de Marie, dans ces années-là ? Le peintre et le modèle. Le peintre habite l’île, le modèle le Marais, il se sont connus à mi-chemin dans ce bal, à côté du passage Charlemagne, que l’on appelle la Reine ou la Dame Blanche, le bal des Acacias ou, dans le monde des collégiens, l’Astic. Son public, nous dit Victor Rozier dans Les bals publics à Paris (1855), « était presque exclusivement composé d’artistes et de jeunes israélites qui habitaient le quartier Saint-Antoine. Celles-ci n’avaient guère d’autre pratique de leur religion que de se recréer le jour du sabbat en se livrant au plaisir de la danse. Elles étaient couturières ou blanchisseuses, passementières ou brunisseuses ; mais bientôt elles quittaient le giron paternel et professaient un métier que leur type et leurs perfections physiques leur permettaient d’exercer. Elles étaient modèles. » « C'était, écrit Charles Virmaître dans son Paris oublié (1886), le rendez-vous des grands peintres, qui venaient là pour y chercher des modèles. Chacun sait que le quartier était et est encore peuplé d'israélites. »
Marix, de son vrai nom Joséphine Bloch, a 15 ans quand elle pose devant Ary Scheffer, en 1837, pour deux tableaux inspirés par le Wilhelm Meister de Goethe. Son père est marchand. Elle a grandi, comme ses deux sœurs cadettes qui seront modèles à sa suite, dans les environs de la synagogue située alors rue du Temple (entre les rues ND de Nazareth et du Vertbois). Boissard de Boisdenier, de neuf ans son aîné, est déjà l’auteur d’un Épisode de la retraite de Russie, exposé au Salon de 1835. Il est installé 3, quai d’Anjou quand il évoque pour la première fois, dans un billet à Théophile Gautier, la jeune modèle connue à l’Astic. « Dante avait Béatrix / Mais Boissard a Marix », écrira Pétrus Borel cinq ou six ans plus tard.
Le peintre Charles François Daubigny, longtemps l’élève de son père au 54, rue Vieille-du-Temple, vient bientôt s’installer 13, quai d’Anjou. Avec ses camarades Louis Joseph Trimolet, Louis Charles Auguste Steinhell, Ernest Meissonier et le sculpteur Geoffroy-Dechaume, il a signé une convention : chacun, à tour de rôle, bénéficiera d’une année pleine pour se consacrer à son œuvre, entretenu par les autres qui se livreront pour cela à des besognes alimentaires.
L'hôtel de Lauzun vers 1900 par Atget. Gallica
A l’automne 1844, Marix prend son indépendance et, se rapprochant de son amant, loue une pièce sur cour à l’hôtel de Lauzun, dit maintenant Pimodan, où elle se déclare « fleuriste ». Au début d’avril 1845, le couple s’installe à l’étage noble du prestigieux hôtel. Daumier, qui s’est marié, vient habiter avec son épouse 9, quai d’Anjou. Daubigny laisse son appartement à Geoffroy Dechaume et passe 27, quai Bourbon

L’île des rêves sans sommeil

On a vu le fantasque Baudelaire au rez-de-chaussée du 10, quai de Béthune, dans une pièce unique, très haute. Le temps d’installer sa « Vénus noire », Jeanne Duval, et la blonde soubrette de celle-ci, au 6, rue de la Femme-sans-Tête (aujourd’hui rue Le Regrattier), il a disparu. On le voit réapparaître 17, quai d’Anjou, à l’hôtel Pimodan, dans deux pièces et un cabinet sous les combles, éclairés d’une seule fenêtre aux carreaux dépolis jusqu’aux avant-derniers, de sorte que ne soit visible que le ciel et rien d’autre !
À la même époque, « plutôt l’air d’un neveu qui va dîner chez sa vieille tante », Théophile Gautier se glisse « un soir de décembre, obéissant à une convocation mystérieuse, rédigée en termes énigmatiques compris des affiliés, inintelligibles pour d’autres », dans le même hôtel Pimodan de ce « quartier lointain, espèce d’oasis de solitude au milieu de Paris, que le fleuve, en l’entourant de ses deux bras, semble défendre contre les empiétements de la civilisation ».
« Assurément, les gens qui m’avaient vu partir de chez moi à l’heure où les simples mortels prennent leur nourriture ne se doutaient pas que j’allasse à l’île Saint-Louis, endroit vertueux et patriarcal s’il en fut, consommer un mets étrange qui servait, il y a plusieurs siècles, de moyen d’excitation à un cheik imposteur pour pousser des illuminés à l’assassinat ».
Pendant que Gautier monte les escaliers, Baudelaire descend, « petite moustache et admirablement vêtu », vers le plus bel et plus grand appartement de l’hôtel, celui de Boissard de Boisdenier et de Marix où, autour d’un clavecin peint par Watteau, le club des Haschischins réunit ce soir-là Balzac, Delacroix et un médecin aliéniste de Bicêtre venu étudier la production de rêves sans sommeil, le Dr Moreau, en tout, une douzaine de personnes.
Aux heures moins sombres, et à la saison plus douce, Daumier, de son dernier étage du 9, quai d’Anjou, près de l’hôtel Lambert où, chez le prince Czartoryski, la musique que jouait Chopin entretient l’espérance, peut voir entrer à l’hôtel Pimodan Apollonie Sabatier et quelques dames de petite vertu quittant en peignoir l’école de natation très à la mode des « Bains de l’hôtel Lambert », mêlées aux clients d’Arondel, le marchand d’antiquités du rez-de-chaussée, qui ruine Baudelaire en lui vendant de faux Bassan.
Chopin à l'hôtel Lambert, Teofil Kwiatkowski. Wikipédia
« Pomaré en grande toilette, cherchant des appartements, entre un jour, guidée par la portière… », commence Théodore de Banville, mais terminons avec la reine du bal Mabille les allées et venues à l’hôtel Pimodan.
Marix en sort, pour s’arrêter deux maisons plus loin, au n° 13, pousse la porte du sculpteur Geoffroy de Chaume, impatient de prendre des moulages de son corps si parfait.
L’endroit n’est peut-être pas aussi « vertueux et patriarcal » que l’affirme Gautier. Mais il serait abusif de profiter de ce que Jean Wallon, l’un des modèles du philosophe Colline dans les Scènes de la vie de bohème et l’un des personnages représentés dans la Brasserie Andler peinte par Courbet, habite à l’autre bout de la rue Saint-Louis-en-l’île pour en faire un fief des bohémiens.
L’île a son côté industrieux : derrière chez Jean Wallon, l’entreprise de Boutarel emploie, depuis le début du siècle, cinq cents ouvriers à la fabrication d’indienne et à la teinture d’étoffes, et quand Roger de Beauvoir donne à un cocher – la passerelle Damiette existe, à l’est de l’île, depuis 1838, mais avec trois mètres de largeur, elle est réservée aux piétons -, l’adresse de l’hôtel de Pimodan, il s’entend répondre : « Vous voulez dire l’hôtel des teinturiers ? Je passe souvent par là, et je vois couler devant cette maison des ruisseaux de toutes couleurs ». Effectivement, « une fumée épaisse, nauséabonde, s’échappait des caves aux larges portes ouvertes sur le quai d’Anjou comme autant de vomitoires » ; ce n’était pas celle du haschisch.
Après la promiscuité du garni, le maçon limousin Martin Nadaud partage 23, rue Saint-Louis-en-l’Ile, « une assez vaste chambre » du 3ème étage, dans le bâtiment du fond de la cour, avec Jacques Lafaye, et Jean Roby, deux des pays que son père a mis à ses trousses. Après sa journée de chantier, il y donne des cours, de 8 heures à 10 ou 11 heures du soir, à 14 ou 15 élèves, auxquels il apprend à lire dans les Paroles d’un croyant, de Lamenais, et dans les brochures “les plus révolutionnaires” qu’il achète chez le libraire Rouanet, rue Joquelet (aujourd’hui rue Léon-Cladel, 2e arrondissement).

Le Conseil municipal chez les haschischins

Boutarel parti à Clichy avec son usine, on ouvre sur son terrain, en 1846, une rue dont le nom rappelle sa présence. C’est la première fois depuis deux cents ans, depuis sa création donc, qu’on touche à l’île Saint-Louis, ce conservatoire de l’urbanisme du XVII siècle. Ce n’est malheureusement pas la dernière. Le XIXe finissant, en deux coups de machette terribles, tranche les deux pointes de l’île comme on étête un poisson sur une plage tropicale : c’est la rue Jean-du-Bellay, en prolongement du pont Louis-Philippe, puis, bien plus grave, les ponts de Sully qui fauchent l’hôtel de Bretonvilliers, le Topkapi de notre Corne d’Or, comme disait à peu près Tallemant des Réaux. Il y a maintenant tellement de ponts qu’il est hasardeux de parier par où passent les habitants et leurs visiteurs.
Dans l’île mutilée, Émile Bernard, « élève et maître » de Gauguin, occupe à présent l’ancien atelier de Philippe de Champaigne. Camille Claudel a le sien à deux maisons de là, dans la cour de l’hôtel de Jassaud. On l’en arrache en 1913, pour l’interner. À la fin de l’été, Louise Faure-Favier entraîne Guillaume Apollinaire, Marie Laurencin et quelques amis dans une escapade normande ; l’abbaye de Jumièges et Villequier ne sont qu’un prétexte, le but réel est de réconcilier les amants désunis. Quand elle regagne tristement le quai de Bourbon, la journaliste a constaté que c’était peine perdue.
Dans cette « maison du Centaure », comme on appelle parfois l’hôtel du n°45, à la pointe d’une île qui évoque irrésistiblement un bateau, il n’est bientôt question que de navigation… aérienne. Au troisième étage, Louise Faure-Favier rédige les premiers Guides des voyageurs aériens, consacrés chacun à une ligne : Paris-Bruxelles-Amsterdam, Paris-Lausanne, Paris-Londres, Paris-Prague-Varsovie ! Au premier étage, la princesse Bibesco a un mari qui est l’une des figures de l’aéronautique naissante, et un amant, lord Thomson of Cardington, pionnier des dirigeables géants, qui va disparaître  avec l’un d’eux. L’île Saint-Louis est devenue bigrement moderne.
Les convives viennent-ils du faubourg Saint-Honoré ou du faubourg Saint-Germain, par notre pont Marie ou par le pont de la Tournelle aux « jolis dîners » que le baron Pichon, son nouveau propriétaire, donne à hôtel de Lauzun : « Il s’est ruiné, écrit Gabriel-Louis Pringué, en réparant ce merveilleux petit palais, témoin des amours de la Grande Mademoiselle et de Lauzun. Il n’avait jamais pu arriver à terminer le grand escalier d’honneur, et il avait imaginé un escalier de fortune qui faisait l’effet d’une passerelle couverte de précieux tapis, tendue de tapisseries de haute lice. Sur chaque marche se tenait un valet en habit à la française avec perruque à marteau et catogan de soie noire. La société en était particulièrement choisie et je me rappelle toujours la marquise de Talhouet-Roy qui avait l’air d’un tableau de Nattier et s’habillait comme tel, entrant avec ses deux filles si belles, la marquise de Nicolay et la vicomtesse de Rohan qui me furent de bien chères amies ».
Déjà, c’est le temps du charleston, et Louis Aragon habite chez Nancy Cunard, l’appartement du 1, rue Le Regrattier, sa petite salle à manger donnant sur la rue étroite, où l’on déjeune aux chandelles en plein midi et, dans la chambre à coucher, « le quai, la Seine, le cri égorgé des remorqueurs, le soleil qui descend du Panthéon comme un chien jaune », qu’il décrira dans Blanche ou l’Oubli ; « C’était notre musique à nous ». Vers l’aval, « la rive se termine par un bouquet d’arbres, et un tournant solitaire et triste où viennent s’accouder les amoureux et les désespérés », écrivait-il dans Aurélien ; il le savait pour avoir été l’un et l’autre.
Le Petit-Matelot a prospéré, dans l’une des maisons construites par Le Vau, de 1790, date de sa création, à 1932, quand l’élargissement de la rue des Deux-Ponts fait disparaître les maisons anciennes sur tout un côté et frappe l’autre d’alignement. Malgré quoi, l’île Saint-Louis reste, avec le Marais et le faubourg Saint-Germain, un ensemble relativement épargné.
Marie Curie, née Sklodowska, qui vécut vingt-deux ans à l’hôtel Viole du 36, quai de Béthune, jusqu’à sa mort, en 1934, n’a pas connu le pillage, pendant l’Occupation, de la majeure partie des richesses de cette Bibliothèque polonaise où Rosa Luxembourg, dans les années 1890, travaillait tous les jours à sa thèse. Après la deuxième guerre mondiale, l’hôtel de Lauzun est remis en état : « Il constitue maintenant, écrit alors le préfet de la Seine, la demeure d’apparat du Conseil municipal qui, dans un cadre évocateur et riche de souvenirs historiques, y organise ses réceptions les plus importantes ».
L'hôtel de Lauzun à l'été 2014.
Et il y conduit ses hôtes de marque à bord de la vedette de prestige dont la préfecture de police s’est dotée. Le samedi 15 mai 1948, pour la première fois, le préfet de police et Pierre de Gaulle, président du Conseil municipal depuis huit mois et frère du Général, accueillent à l’embarcadère d’Iéna la princesse Élisabeth d’Angleterre et le duc d’Édimbourg et, en dépit du temps orageux qui menace, leur font remonter la Seine jusqu’à l’île Saint-Louis au milieu d’une foule énorme et enthousiaste, massée sur les deux rives – par prudence, la police a fait évacuer les ponts.
Le 25 mai 1950, le président de la République et Mme Vincent Auriol accompagnent sur la Seine la reine Juliana et le prince des Pays-Bas. Cette fois, la Préfecture a fait le vide sur le parcours fluvial. À l’escale de l’Hôtel de Ville, il y a néanmoins beaucoup de monde pour saluer les souverains. Du coup, bousculant l’itinéraire prévu, le préfet fait faire à la vedette le tour des îles, et passer la reine sous des ponts ouverts au public comptant sur l’effet de surprise pour déjouer un geste de malveillance toujours possible.

RETOUR À PARIS (II. 1778…)

(dix-neuvième et dernier épisode du Paris, la ville rêvée de Voltaire, commencé ici avec la livraison de novembre 2013)


L’auteur de la belle et grande révolution


Rousseau a laissé, le 20 mai, la rue Plâtrière pour Ermenonville ; il y est mort le 2 juillet, le marquis de Girardin l’a fait inhumer dans l’île des peupliers.
Sophie Volland s’est éteinte depuis quatre mois lorsqu’en juillet 1784, Diderot quitte ses étages de la rue Taranne pour emménager au 39, rue de Richelieu. L’impératrice de Russie a loué pour lui le rez-de-chaussée de l’hôtel de Bezons ; il n’y habitera que douze jours. Il meurt le 31 juillet, est autopsié conformément à ses dernières volontés, puis enterré en l’église Saint-Roch de la rue Saint-Honoré. Sa mort subite avait empêché toute démarche ecclésiastique ; les quelques scrupules du curé de Saint-Roch, « fondés sur la doctrine répandue dans ses écrits, doctrine qui n’avait été démentie par aucune profession publique », ont vite cédé, selon Meister, « à la demande d’un convoi de 1 500 à 1 800 livres » présentée par son gendre.
Les Théatins ont élevé un bâtiment de rapport au flanc de l’hôtel mortuaire de Voltaire. Villette se présente, raconte Desnoiresterres, offre un bon prix du rez-de-chaussée et de l’entresol, et l’affaire est bientôt conclue. Puis il sous-loue l’une des boutiques à un marchand d’estampes, à la condition expresse qu’il fera peindre en lettres d’or cette enseigne : Au Grand Voltaire.
L'ordre du cortège lors du transfert des mânes de Voltaire au Panthéon. Gallica
En avril 1791, Villette prend sur lui de rebaptiser le quai tout entier : « Frères et amis », écrit-il à ses concitoyens dans la Chronique de Paris, ce quotidien de la rue des Poitevins qui a pour devise “Liberté, Vérité, Impartialité”, « j’ai pris la liberté d’effacer, à l’angle de ma maison, cette inscription Quai des Théatins ; et je viens d’y substituer : Quai de Voltaire. C’est chez moi qu’est mort ce grand homme, son souvenir est immortel comme ses ouvrages. Nous aurons toujours un Voltaire, et nous n’aurons jamais de Théatins... Je ne sais si MM. les municipaux, MM. les voyers, MM. les commissaires de quartier trouveront illégale cette nouvelle dénomination, puisqu’ils ne l’ont pas ordonnée : mais j’ai pensé que le décret de l’Assemblée nationale, qui prépare les honneurs publics à Mirabeau, à Jean-Jacques, à Voltaire, était, pour cette légère innovation, une autorité suffisante ».
Le patriote Palloy, poursuit Desnoiresterres, ce dispensateur des pierres de la Bastille, s’était avisé d’inscrire le nom de Rousseau sur quatre de ces illustres moellons pour les encoignures de la rue Plâtrière. « Ce trait est bien digne de votre civisme, lui répond Villette dans les colonnes de la Chronique de Paris, et je ne doute pas que la municipalité ne fasse droit à votre requête ; mais le quai des ci-devant Théatins était encore plus susceptible de recevoir des pierres de la Bastille pour sa nouvelle inscription : Quai Voltaire. Jean-Jacques n’a pas été comme lui dans cette horrible forteresse. »
Le nom de Voltaire est officiellement attribué au quai des Théatins, le 4 mai 1791. Le 8 mai, à l’ouverture de la séance de l’Assemblée nationale, son président, M. Treilhard, rappelle « que Voltaire, en 1764 dans une lettre particulière qu’il écrivait, annonçait cette révolution dont nous sommes témoins ; il l’annonçait telle que nous la voyons ; il sentait qu’elle pourrait être encore retardée, que ses yeux n’en seraient pas les témoins, mais que les enfants de la génération d’alors en jouiraient dans toute sa plénitude ».
« C’est à lui que nous la devons, poursuit-il, et c’est peut-être un des premiers pour lesquels nous élevons les honneurs que vous destinez aux grands hommes qui ont bien mérité de la patrie. Je ne parle pas ici de la conduite particulière de Voltaire ; il suffit qu’il ait honoré le genre humain, qu’il soit l’auteur d’une révolution aussi belle, aussi grande, que la nôtre pour que nous nous empressions tous à lui faire rendre au plus tôt les hommages qui lui sont dus. »
Deux mois plus tard, le Moniteur du 13 juillet 1791 peut en relater la cérémonie : « Dimanche, 10 de ce mois, M. le procureur syndic du département et une députation du corps municipal se sont rendus, savoir le procureur syndic aux limites du département, et la députation de la municipalité à la barrière de Charenton pour recevoir le corps de Voltaire. Un char de forme antique portait le sarcophage dans lequel était contenu le cercueil. Des branches de laurier et de chêne entrelacées de roses, de myrtes et de fleurs des champs, entouraient et ombrageaient le char sur lequel étaient deux inscriptions : l’une, “Si l’homme est créé libre il doit se gouverner ” ; l’autre, “Si l’homme a des tyrans, il doit les détrôner” ».
« Plusieurs députations, tant de la garde nationale que des sociétés patriotiques, formaient un cortège nombreux, et ont conduit le corps sur les ruines de la Bastille. On avait élevé une plate-forme sur l’emplacement qu’occupait la tour dans laquelle Voltaire fut renfermé. Son cercueil, avant d’y être déposé, a été montré à la foule innombrable des spectateurs qui l’environnaient, et les plus vifs applaudissements ont succédé à ce religieux silence. Des bosquets garnis de verdure couvraient la surface de la Bastille. Avec les pierres provenant de la démolition de cette forteresse, on avait formé un rocher sur le sommet et autour duquel on voyait divers attributs et allégories. On lisait sur une de ces pierres : “Reçois en ces lieux où t’enchaîna le despotisme, Voltaire, les honneurs que te rend la patrie”. »
Le cortège avant le franchissement du pont Royal. Au coin de la rue de Beaune, l'hôtel de Villette où est mort Voltaire. L'église des Théatins est visible plus à gauche. Gallica


Il vengea Calas, La Barre…


Les cendres de Voltaire ont reposé toute la nuit sur la masse de pierres qui s’élevait à l’emplacement de la Bastille, « purifiant une terre que le despotisme avait souillée par tant d’actes arbitraires », à lire Duvernet, son biographe.
« La cérémonie de la translation au Panthéon français avait été fixée pour le lundi 11, poursuit le Moniteur ; mais une pluie survenue pendant une partie de la nuit et de la matinée avait déterminé d’abord la remettre au lendemain. Cependant, tout étant préparé, et la pluie ayant cessé, on n’a pas cru devoir la retarder ; le cortège s’est mis en marche à deux heures après midi. Députation nombreuse de tous les bataillons de la garde nationale, groupe armé de forts de la halle. Les portraits en relief de Voltaire, J.-J. Rousseau, Mirabeau et Désilles [qui en 1790, à Nancy, s’était dressé face à trois régiments entrés en rébellion contre l'Assemblée Nationale], environnaient le buste de Mirabeau, donné par M. Palloy à la commune d’Argenteuil. (…) Les citoyens du faubourg Saint-Antoine, portant le drapeau de la Bastille, avec un plan de cette forteresse représenté en relief, et ayant au milieu d’eux une citoyenne en habit d’amazone, uniforme de la garde nationale, laquelle a assisté au siège de la Bastille et a concouru à sa prise ; un groupe de citoyens armés de piques, dont une était surmontée du bonnet de la Liberté et de cette devise De ce fer naquit la liberté ; (…) Les académies et les gens de lettres environnaient un coffre d’or renfermant les soixante-dix volumes de ses œuvres, donnés par M. Beaumarchais.
« Le char était traîné par douze chevaux gris blanc, attelés sur quatre de front et conduits par des hommes vêtus à la manière antique. Le haut était surmonté d’un lit funèbre, sur lequel on voyait le philosophe étendu, et la Renommée lui posant une couronne sur la tête. Le sarcophage était orné de ces inscriptions : “Il vengea Calas, La Barre, Sirven et Montbailly”. “Poète, philosophe, historien, il a fait prendre un grand essor à l’esprit humain, et nous a préparés à devenir libres”. »
Le cortège va maintenant traverser ce Paris que Voltaire a transformé post-mortem : devant Saint-Sulpice, Servandoni avait ébauché une place selon ses vœux dès 1756 ; elle ne prendra pourtant de l’ampleur que dans les années 1830, et l’église Saint-Gervais ne sera dégagée que vingt ans plus tard encore. La fontaine des Innocents, en revanche, a été décollée de l’église éponyme en 1788 ; Pajou l’a fermée d’une quatrième arche, Houdon l’a dotée de trois naïades supplémentaires.
La même année, le parterre des Italiens était assis, et le Mercure lui dédiait cette épître :
« Loin de juger légèrement
Maint Opéra, comme naguère,
Désormais, Messieurs du parterre
Pourront asseoir leur jugement. »
Leur nouvelle salle ressemblait à un temple grec et elle était précédée d’une place, malheureusement elle refusait qu’on la vît depuis le boulevard, auquel elle tournait le dos pour manifester qu’elle n’avait rien de commun avec ses tréteaux de saltimbanques. Enfin, en 1790, les quatre esclaves avaient été retirés du piédestal royal de la place des Victoires et transportés au Louvre.
« Le cortège a suivi les boulevards, depuis l’emplacement de la Bastille, et s’est arrêté vis-à-vis l’Opéra [depuis 1781 dans la salle dite aujourd’hui de la Porte Saint-Martin]. Le buste de Voltaire ornait le frontispice du bâtiment ; des festons et des guirlandes de fleurs entouraient des médaillons sur lesquels on lisait : Pandore, le Temple de la gloire, Samson. Après que les acteurs eurent couronné la statue et chanté un hymne, on se remit en route et on suivit les boulevards jusqu’à 1a place Louis-XV, le quai de la Conférence, le Pont-Royal, le quai Voltaire.
« Devant la maison de M. Charles Villette, dans laquelle est déposé le cœur de Voltaire, on avait planté quatre peupliers très élevés, lesquels étaient réunis par des guirlandes de feuilles de chêne, qui formaient une voûte de verdure au milieu de laquelle il y avait une couronne de roses que l’on a descendue sur le char au moment de son passage. On lisait sur le devant de cette maison : “Son esprit est partout et son cœur est ici”.
« Madame Villette a posé cette couronne sur la statue d’or. On voyait couler des yeux de cette aimable dame des larmes qui lui étaient arrachées par le souvenir que lui rappelait cette cérémonie. On avait élevé devant cette maison un amphithéâtre qui était rempli de jeunes demoiselles vêtues de blanc, une guirlande de roses sur la tête, avec une ceinture bleue et une couronne civique à la main. On chanta devant cette maison, au son d’une musique exécutée en partie par des instruments antiques, des strophes d’une ode de MM. Chénier et Gossec.
« Madame Villette et la famille Calas ont pris rang. À ce moment, plusieurs autres dames, vêtues de blanc, de ceintures et rubans aux trois couleurs, précédaient le char. On a fait une autre station devant le théâtre de la Nation [c’est alors le nom de la nouvelle salle de la Comédie-Française, construite en 1782, où le parterre a été assis pour la première fois]. Les colonnes de cet édifice étaient décorées de guirlandes de fleurs naturelles. Une riche draperie cachait les entrées ; sur le fronton, on lisait cette inscription : “Il fit Irène à quatre-vingt-trois ans”. Sur chacune des colonnes était le titre d’une des pièces de théâtre de Voltaire, renfermées dans trente-deux médaillons.
« On avait placé un de ses bustes devant l’ancien emplacement de la Comédie-Française, rue des Fossés-Saint-Germain ; il était couronné par deux génies, et on avait mis au bas cette inscription : “À dix-sept ans il fit Œdipe”.
Le char dessiné par David. Gallica
« On exécuta devant le théâtre de la Nation un chœur de l’opéra de Samson. Après cette station, le cortège s’est remis en marche, et est arrivé au Panthéon à dix heures. On doit particulièrement des éloges à MM. David et Cellerier. Le premier leur a fourni les dessins du char, qui est un modèle du meilleur goût. Le second s’est distingué par son activité à suivre les travaux de cette fête, et par le talent dont il a fait preuve dans l’ingénieuse décoration de l’emplacement de la Bastille.
« Le temps, qui avait été très orageux toute la matinée, a été assez beau pendant tout le temps que le cortège était en marche, et la pluie n’a commencé qu’au moment où il arrivait à Sainte-Geneviève. Cette fête a attiré à Paris un grand nombre d’étrangers. »

Le dernier exil


À la Restauration, le Panthéon a naturellement repris son ancien nom monarchique d’église Sainte-Geneviève, et le clergé exige que les tombes de Voltaire et de Rousseau, qui y a rejoint son aîné en 1794, soient déplacées hors de la crypte, à l’extérieur de la verticale de l’espace consacré ; ce qui est fait le 29 décembre 1821.
Le 4 septembre 1830, la monarchie de Juillet décide de les réinstaller à leur place primitive, et comme les sarcophages sont à moitié pourris, moisis, détruits, on les remet à neuf. En 1864, en même temps qu’Haussmann – Voltaire réincarné – fait « élargir les rues étroites et infectes », « le centre de la ville, obscur, resserré, hideux », « ces rues étroites dans les quartiers les plus fréquentés », « ces carrefours irréguliers et dignes d’une ville de barbares », l’empereur Napoléon III exprime l’intention de rendre son intégrité à la dépouille du Panthéon en y réunissant le cœur provenant de la succession Villette. « Mais, Sire, aurait dit M. Darboy, archevêque de Paris, il faudrait, avant de rien décider, savoir s’il y a quelque chose. Le bruit court depuis longtemps qu’au Panthéon il ne se trouve qu’un tombeau vide. » « On aurait vérifié », écrivent Gustave Avenel et Émile de La Bédollière dans leur Appendice à la Vie de Voltaire par Condorcet, « et l’on n’aurait, en effet, trouvé que le vide. »
À les en croire – et ils suivent là le récit de M. Paul Lacroix (alias le bibliophile Jacob), qui le tenait lui-même indirectement de la bouche de l’un des auteurs de l’acte –, dès mai 1814, M. de Puymorin, directeur de la Monnaie, son frère et quelques autres royalistes et chrétiens avaient exhumé nuitamment les restes de Voltaire et de Rousseau, qu’ils étaient allés dissoudre dans la chaux vive à la barrière de la Gare, vis-à-vis Bercy, au milieu des cabarets et des guinguettes, sur un terrain appartenant à la gare d’eau désaffectée.
Ainsi, la privation de sépulture, dont l’image le hantait depuis l’enterrement d’Adrienne Lecouvreur, était finalement son lot, un quart de siècle après une inhumation dans les formes. Elle ne faisait finalement qu’ajouter à la présence de Voltaire sur le sol de Paris : un quai sur le bassin du Louvre, soit le meilleur de l’urbanisme du siècle de Louis XIV ; un large et rectiligne boulevard, soit la réalisation de ce qu’il préfigurait des temps à venir ; le Panthéon pour la reconnaissance de la patrie ; enfin, la terre nue, en partage avec les comédiens qui avaient répandu sa parole à tous les échos.

RETOUR À PARIS (I. 1778…)

 (dix-huitième épisode du Paris, la ville rêvée de Voltaire, commencé ici avec la livraison de novembre 2013)

À 82 ans et « au tombeau », Voltaire a tout de même mis en chantier deux nouvelles tragédies : Agathocle, tyran de Syracuse et Alexis Comnène. Le 25 octobre 1777, il écrit à d’Argental : « Laissez là votre Agathocle ; cela n’est bon qu’à être joué aux jeux olympiques, dans quelque école de platoniciens. Je vous envoie quelque chose de plus passionné, de plus théâtral, et de plus intéressant. Point de salut au théâtre sans la fureur des passions. On dit qu’Alexis est ce que j’ai fait de moins plat et de moins indigne de vous. Si on ne me trompe pas, si cela déchire l’âme d’un bout à l’autre, comme on me l’assure, c’est donc pour Alexis que je vous implore ; c’est ma dernière volonté, c’est mon testament ; (…) à présent, mes chers anges, il n’y a qu’Alexis qui puisse me procurer le bonheur de venir passer quelques jours avec vous, de vous serrer dans mes bras, et de pouvoir m’y consoler ».
Voltaire en 1778. Gallica
Moins de trois mois plus tard, après d’innombrables corrections, expédiées au fur et à mesure : « Soyez sûr que je n’ai travaillé à cet ouvrage et que je n’y travaille encore que pour avoir une occasion de venir à Paris jouir, après trente ans d’absence, de la bonté que vous avez de m’aimer toujours : c’est là le véritable dénouement de la pièce. Il est triste d’être pressé, et de n’avoir pas longtemps à vivre. Ce sont deux choses plus difficiles à concilier que les rôles de Nicéphore et d’Alexis ».
Le 3 février 1778, Marie-Louise Denis quitte donc Ferney deux jours avant son oncle, pour aller s’assurer que tout est prêt à l’accueillir à l’angle de la rue de Beaune et du quai des Théatins. Le marquis de Villette, peut-être fils naturel de Voltaire, qui se plaît en tout cas à le laisser dire et penser, a racheté l’hôtel de Bragelongne que son père putatif avait habité cinquante-cinq ans plus tôt. Villette vient aussi d’épouser, à quarante ans, la « fille adoptive » du patriarche, cette demoiselle de vingt ans dont celui-ci a fait la dame de compagnie de Mme Denis, et qu’il appelle affectueusement « belle et bonne ». Le 5 février, Voltaire s’est mis en route à son tour, accompagné de Jean-Louis Wagnière, son nouveau secrétaire, et de son cuisinier ; le 10, Voltaire, absent depuis 1750, est à Paris.
« Non, l’apparition d’un revenant, celle d’un prophète, d’un apôtre, n’aurait pas causé plus de surprise et d’admiration que l’arrivée de M. de Voltaire, écrit alors la Correspondance littéraire. Ce nouveau prodige a suspendu quelques moments tout autre intérêt. L’orgueil encyclopédique a paru diminué de moitié, la Sorbonne a frémi, le Parlement a gardé le silence, toute la littérature s’est émue, tout Paris s’est empressé de voler aux pieds de l’idole, et jamais le héros de notre siècle n’eût joui de sa gloire avec plus d’éclat si la cour l’avait honoré d’un regard plus favorable ou seulement moins indifférent. »
Les Quarante, dont Voltaire est toujours un, ont envoyé, pour accueillir cet « homme si célèbre dans les lettres et si précieux à l’Académie et à la nation », une députation « extraordinaire et solennelle » composée du prince de Beauvau, de Marmontel et de Saint-Lambert.
Dès le lendemain, plus de trois cents personnes défilent 27, quai des Théatins, dans ce salon demeuré pour nous en l’état, avec ses colonnes et pilastres à cannelures, ses chapiteaux ioniques, sa corniche à modillons, ses dessus-de-porte et ses bas-reliefs, hormis le plafond qui a été repeint. Tout Paris, tout Versailles est là : Gluck, le compositeur ; la duchesse Yolande de Polignac qui représente la reine Marie-Antoinette ; Mme Necker, alias « la belle Hypathie » ; Mme du Barry qui, auprès du feu roi Louis XV, avait remplacé Mme de Pompadour, morte en 1764 ; Mme du Deffand, presque aussi âgée que Voltaire et qu’il connaît depuis la cour de Sceaux ; Beaumarchais, avec lequel il a en partage la Comédie-Française où le Barbier de Séville a fait un grand succès quatre ans plus tôt, et une familiarité aux affaires due à Pâris-Duverney ; la « chevalière d’Éon... avec ses cinquante ans, ses jure-dieu, son brûle-gueule et sa perruque » ; d’Alembert, bien sûr, et Diderot qu’il rencontre pour la première fois.
L’encyclopédiste, qui ne « se communique » plus guère, a quitté pour l’occasion son cinquième étage sous les toits du coin de la rue Taranne et de la rue Saint-Benoît, qui sera emporté par le boulevard Saint-Germain, où il est installé depuis bientôt vingt ans. Rousseau manque à l’appel ; le matin, il travaille à ses Rêveries au 2, rue Plâtrière, son domicile depuis 1770 qu’il est rentré à Paris, l’après-midi, il se promène dans les chemins campagnards de la banlieue, seul ou en compagnie de Bernardin de Saint-Pierre. Le soir, il copie toujours de la musique pour vivre.
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Pedro Américo (1843-1905), Voltaire bénissant le petit-fils de B. Franklin par ces mots : Dieu et Liberté. Wikimedia
 Et puis il y a eu Benjamin Franklin, l’Américain, « l’inventeur de l’électricité » comme l’appelle Voltaire. « En 1778, symboles vivants des Lumières, ils sont entrés dans la légende, écrit René Pomeau. On attendait leur rencontre, celle de deux mondes, l’ancien et le nouveau, communiant dans le même idéal, et de deux hommes unis par des affinités évidentes. » Franklin lui demande pour son petit-fils, qui l’accompagne, une bénédiction. « Le vieillard la lui a donnée en présence de vingt personnes par ces mots : Dieu et Liberté », en anglais d’abord, en français ensuite.
Ces visites ne vont pas sans le fatiguer ; il doit bientôt s’aliter. Le 20 février, il s’est mis à cracher du sang, et cela ne discontinue guère une vingtaine de jours durant. On le pense à l’agonie. Il accepte de se confesser à l’abbé Gaultier, un ancien jésuite qui fait le siège du lieu : « Je ne veux pas qu’on jette mon corps à la voirie ! Je suis un enfant de Paris, entendez-vous, un enfant bien né, qui n’a pas été trouvé dans de la paille, et je veux que mes funérailles soient aussi décentes que mon baptême ».
Les autorités ecclésiastiques lui ont préparé l’acte de rétractation qu’il devra retranscrire de sa main. Mais on n’écrit pas à la place de Voltaire ; il se contente de griffonner, le 2 mars, cette phrase sans doute peu canonique : « Je meurs en adorant Dieu, en aimant mes amis, en ne haïssant pas mes ennemis et en détestant la superstition ». Il se refuse à communier, au prétexte qu’il crache du sang et qu’il « faut bien se garder de mêler celui du Bon Dieu avec le sien ». À en croire le marquis de Villette, Voltaire aurait finalement dit à l’abbé de Tersac, successeur de Languet de Gergy à la tête de la paroisse Saint-Sulpice, ces mots, à peu près ceux de Zaïre : « Vous avez raison, Monsieur le Curé, il faut rentrer dans le giron de l’Église, il faut mourir dans la religion de son père et de son pays : si j’étais aux bords du Gange, je voudrais expirer ayant une queue de vache à la main ».

Sophocle au sein de sa patrie


Le 16 mars 1778, près de mille deux cents spectateurs payants s’ajoutent à la crème de la cour de Versailles et à la reine Marie-Antoinette pour assister à la première d’Irène, nouveau titre d’Alexis Comnène, dans la « salle des Machines » des Tuileries. Le retour de Voltaire a trouvé la Comédie-Française enfin installée, depuis huit ans, dans ce que le Siècle de Louis XIV désignait comme le seul « théâtre magnifique » de Paris, avec le regret de devoir ajouter : « dont on ne fait point d’usage ». Le succès est triomphal. L’auteur, trop faible, n’a pu y assister ; le roi, lui, n’a pas voulu.
Le 21 mars, la rémission est nette, et le premier désir de Voltaire est d’aller voir cette fameuse place Louis-XV qui s’est bâtie en son absence. Sa voiture est suivie « de tout le peuple et de beaucoup de curieux, ce qui lui formait un cortège et une sorte de triomphe ». Il se fait mener à l’église de la Madeleine, en construction, « indispensable complément à la perspective de la place » ; aux Champs-Élysées, qui ont été prolongés jusqu’au pont de Neuilly. À la nuit tombée, la foule l’escorte toujours.
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Hommages rendus à Voltaire sur le Théâtre Français, le 30 Mars 1778, après la 6ème représentation d'Irène. Gallica
            Le 30 mars, Voltaire va décidément beaucoup mieux, l’apothéose peut se déployer. « Le grand homme, écrit le Journal de Paris, nous présente aujourd’hui un spectacle qui ne s’est pas renouvelé depuis les beaux jours de la Grèce : Sophocle revenant au sein de sa patrie dans une extrême vieillesse pour y recevoir le prix de quatre-vingts ans de travaux ». Cela, c’est pour la soirée ; auparavant, Voltaire retrouve le chemin de l’Académie française et les salles de l’aile Lemercier du Louvre, entre le pavillon de l’Horloge et le pavillon de Beauvais. Il en est naturellement élu directeur pour le second semestre.
« De l’Académie au théâtre où il s’est rendu, le peuple l’a accompagné sans cesser de l’acclamer », écrit à sa sœur le Russe Fonvizine. Aux Tuileries, Voltaire prend place dans la loge des gentilshommes de la chambre, entre Mme Denis, sa nièce, et Mme de Villette, « belle et bonne ». À la fin de la représentation, dans un enthousiasme indescriptible et des applaudissements de près d’un quart d’heure, il se voit couronner de lauriers. C’est Brizard, qui a remplacé Lekain, mort durant les répétitions, dans le rôle de Léonce, père d’Irène, qui a été chargé par la troupe de ceindre le moderne Sophocle.
Fonvizine poursuit pour sa sœur : « Et dès qu’à sa sortie du théâtre Voltaire a commencé à s’installer dans son carrosse, le peuple s’est mis à crier “Des flambeaux ! Des flambeaux !”. Quand les flambeaux ont été là, on a ordonné au cocher d’aller au pas et le peuple, en une foule innombrable, l’a accompagné jusque chez lui en criant sans arrêt : “Vive Voltaire!” ». Mozart, arrivé à Paris une semaine plus tôt, était sans doute parmi la foule.
Le lendemain, Voltaire peut écrire à la présidente de Meynières, cette dame qui a réfuté Jean-Jacques et traduit Hume : « Après trente ans d’absence et soixante ans de persécution, j’ai trouvé un public et même un parterre devenu philosophe ». Sainte-Beuve en conclut : « Il avait fait Paris à son image, et il l’avait fait de loin – n’y ayant jamais depuis sa première jeunesse, à l’en croire, demeuré deux ans de suite. Ce n’est pas le résultat le moins singulier de cette merveilleuse existence ».
Trois semaines après la première d’Irène, Voltaire est reçu à la loge maçonnique des Neuf Sœurs par un Américain et un Russe : il y entre appuyé au bras de Benjamin Franklin ; il est accueilli par le comte de Strogonoff, chambellan de Catherine II, président de l’Académie des beaux-arts de Saint-Pétersbourg, et par l’astronome philosophe Lalande. Le cocasse est que la cérémonie se déroule à l’ancien noviciat des jésuites, au 80, rue Bonaparte, où sont désormais établies une vingtaine de loges. On lit des vers, on banquette, et La Dixmerie, un homme de lettres, couronne la fête par cet impromptu :
« Qu’au seul nom de l’illustre frère
Tout maçon triomphe aujourd’hui.
S’il reçoit de nous la lumière,
L’univers la reçoit de lui. »
« Il s’est montré dans l’après-dîner sur son balcon au peuple assemblé ; il était entre M. le comte d’Argental et le marquis de Thibouville », écrit Bachaumont. Ce balcon donne sur le bassin du Louvre, le rectangle d’or de Paris ; de là, Voltaire toise le palais vide de souverain depuis un siècle.
Le 7 mai, Voltaire présente à l’Académie française le projet d’un nouveau dictionnaire ; il réclame pour cela à Wagnière, retourné à Ferney, tous les livres de sa bibliothèque. Le 11, il entre en agonie. Le 26 mai, il apprend que le fils de Lally vient d’obtenir du parlement de Bourgogne la cassation de l’arrêt qui, en 1766, avait condamné son père « à être décapité comme dûment atteint d’avoir trahi [à Pondichéry, vers la fin de la guerre de Sept Ans] les intérêts du roi, de l’État, et de la Compagnie des Indes, d’abus d’autorité, vexations, et exactions ». Voltaire s’était employé avec beaucoup d’énergie à la réhabilitation du général. Il trouve la force d’écrire au comte de Lally : « Le mourant ressuscite en apprenant cette grande nouvelle ; il embrasse bien tendrement M. de Lally ; il voit que le roi est le défenseur de la justice : il mourra content ».
            Le 30 mai 1778, Voltaire meurt, en effet, à l’hôtel de Villette. Comme on n’est pas tout à fait sûr que sa rétractation soit vraiment recevable, on transporte secrètement sa dépouille en carrosse jusqu’à l’abbaye de Scellières, voisine de Troyes, où l’inhume un neveu.