SUR LES TRACES DE CHARLES MARCHE AU FAUBOURG SAINT-DENIS

 

Détail de Paris illustré et ses fortifications, Auguste Logerot, 1847

 

Départ sous l’arc de triomphe de la porte Saint-Denis, face à la rue du Fbg-St-Denis

 

Les années 1840, c’est le temps des chemins de fer et, devant nous, il y a la rue menant au chemin de fer du Nord, première et seule ligne internationale, connectée au réseau belge et assurant ainsi non seulement la liaison Paris-Lille mais encore Paris-Bruxelles et Paris-Cologne. À compter du début septembre 1848, l’embranchement vers Calais et Dunkerque y ajoutera l’Angleterre. En l’absence d’un boulevard de Magenta qui ne sera percé que douze ans plus tard, les deux bras des grands boulevards, de notre gauche et de notre droite, rassemblent et projettent devant nous leur trafic vers l’embarcadère (c’est le mot qu’on emploie plus que gare) des voyageurs, au même emplacement qu’aujourd’hui, et la gare des marchandises, plus au nord, de l’autre côté de la place de La Chapelle, donc de la barrière d’octroi. Les ateliers d’entretien, de réparation des machines, et de construction des wagons la flanquent.

Comme l’écrit la Démocratie pacifique du 3 septembre 1848, « le chemin de fer du Nord, par l'importance de sa ligne-mère et de ses embranchements, est la ligne la plus considérable de France ; aussi le mouvement et l'activité qui règnent nuit et jour au grand débarcadère du clos Saint-Lazare et à la gare de La Chapelle, grande comme une petite ville, sont-ils un des plus curieux spectacles de Paris. »

 

Le 25 février 1848, ce sont les mécaniciens du Chemin de fer du Nord qui annoncent les premiers à Bruxelles l’avènement de la république à Paris.

C’est par le chemin de fer du Nord que Karl Marx, vice-président de l’Association démocratique (ayant pour but l’union et la fraternité de tous les peuples), envoie le Flamand Spilthoorn et le Wallon Braas saluer le gouvernement provisoire et féliciter la nation française. Quatre jours plus tard, au petit matin, il débarque lui-même à Paris comme une quarantaine d’autres suspects expulsés la veille de Belgique. Jenny et leurs trois enfants, Jennychen, Laura et le petit Edgar, âgé d’1 an à peine, voyagent avec lui. Les Marx ont dans leurs bagages un millier d’exemplaires du Manifeste du parti communiste, fraîchement imprimé à Londres en allemand.

Sur les murs du faubourg Saint-Denis, il peut voir cette affiche d’une Société démocratique allemande :

« DES ARMES ! Les démocrates allemands de Paris se sont formés en légion pour aller proclamer ensemble la RÉPUBLIQUE ALLEMANDE. Il leur faut des armes, des munitions, de l’argent, des objets d’habillement. Prêtez-leur votre assistance ; vos dons seront reçus avec gratitude. Ils serviront à délivrer l’Allemagne et en même temps la Pologne. »



Marx va consacrer l’essentiel de son mois de séjour parisien à combattre d’arrache-pied ce projet, parce que vouloir « introduire de vive force, et en partant de l’étranger, la révolution » en Allemagne serait suicidaire.

 

Le 23 mars au soir, une Légion belge qui ne cessait d’annoncer un départ imminent se rassemble place de la Concorde. Par les Grands Boulevards et la rue du Faubourg-Saint-Denis, tambours et drapeaux en tête, aux cris de « Vive la République belge », elle remonte vers l’embarcadère du Nord. Ils sont environ 1 500 combattants sans armes (mais les arsenaux de Valenciennes et de Lille leur en fourniront, dit-on), encadrés par quelques polytechniciens, à partir ce jour-là et les suivants grâce aux subsides du préfet de police et au transport gratuit qu’il leur a obtenu. Caussidière expliquera plus tard n’avoir eu d’autre objectif que de débarrasser Paris d’ouvriers affamés.

 


La légion allemande, sans que Marx ait pu l’en dissuader, part le 24 puis le 30, mais à pied, pour rejoindre le grand-duché de Bade par l’Alsace. C’est Cologne, « la partie la plus avancée de l’Allemagne », que rejoignent Marx et Engels (venu le rejoindre entretemps), le 6 avril, par le chemin de fer du Nord.

 

On peut lire dans la presse que la compagnie du chemin de fer du Nord assure en ce moment aux Polonais, par suite d’arrangements pris avec les deux gouvernements de France et de Belgique, le voyage gratuit jusqu’à Aix-la-Chapelle.

 

On se tourne vers le sud, on traverse le boulevard et, avant d’emprunter la rue de la Lune, on désigne la rue Sainte-Apolline, qui débouche juste en-dessous à gauche :

 

A lire Lamartine, qui lui donne 20 – 25 ans, on pourrait s’imaginer Charles Marche comme une sorte de Gavroche monté en graine, libre de toute attache. Notre héros a pourtant, au n° 31 de la rue Sainte-Apolline, sa tante Armantine, sœur de feu son père, et le mari de celle-ci, Jean Léon Thierry, teinturier-dégraisseur. On exagère à peine en disant qu’à part eux, il n’y a dans cette rue-là que des fleuristes : sept, auxquels s’ajoutent six fabricants de fleurs artificielles, en à peine deux cents mètres, dont la boutique des Vincent, au n° 9, où travaille une jeune fleuriste prénommée Louise. C’est sans doute en venant chez sa tante Armantine, à la teinturerie des Thierry, que Charles qui, habitant 31 rue du Grenier St-Lazare, arrive par la rue Saint-Martin et passe devant la boutique des Vincent, a rencontré Louise, sa future épouse.

 

La rue d’Aboukir (alors rue Bourbon-Villeneuve), débouche à droite, symétriquement à Sainte-Apolline :

 

Au 47 rue Bourbon-Villeneuve, loge seule, en tout cas pas chez ses père et mère, Louise Vincent, fleuriste, dont l’état-civil précise que, mineure, elle habite de droit chez son père, rue du Faubourg-Saint-Martin.

 

On prend la rue de la Lune jusqu’à l’église Notre-Dame de Bonne-Nouvelle

 

Dans cette église alors récente, (son achèvement est de 1830), Charles Marche et Louise Vincent convolent, dans la paroisse de l’épouse, le 01/02/1845. Charles Marche, mécanicien, né le 16/01/1819, vient d’avoir 26 ans ; Virginie Louise Vincent, fleuriste, est ainsi qu’on l’a dit, mineure. Hippolyte Marche, de 8 ans l’aîné de Charles, et mécanicien comme son cadet, est son témoin. Charles et Louise savent signer l’un et l’autre ; Hippolyte aussi mais ce n’est pas le cas de Gracy, son épouse. Le premier enfant du couple, Charles, comme son père, naitra dès le 24/11/1845 rue du Grenier Saint-Lazare.

 

 On descend la rue Notre-Dame de Bonne Nouvelle, on traverse le boulevard, on prend l’impasse Bonne Nouvelle, on traverse le

 

jardin Yılmaz Güney (inauguré en 2017), qui rentre pile dans notre balade ferroviaire en ce qu’il remplace un ancien hall de stockage de la Sernam, la société de fret de la SNCF, désaffecté à la mi-1990, squatté jusqu’en 2006 par le Théâtre de Verre, etc.

 

On tombe rue de l’Échiquier, qu’on prend à droite

 

Nombreuses sont ici les maisons que les Marche ont pu connaître : les n° 18, 10, 8 sont du tout début du 18ème ; les n° 24-26, le 13, les 2-4, le 1 de la fin du 18ème ; les n° 15, 12, 11, 9, 7 de la première moitié du 19ème siècle.

 

On arrive rue du Fbg-St-Denis que l’on remonte à gauche

 

Les n° 39, 41 sont de 1800. Le Passage de l’Industrie, au n° 42, de 1830 ; le n° 44 de la première moitié du 18ème siècle. Les n° 51 – 53 de la première moitié du 19ème.

 

Les Marche s’installent à l’ancien 62 rue du Fbg-St-Denis, face à la cour-passage des Petites-Écuries (correspondant à peu près aux n° 54 ou 56 actuels), postérieurement à la naissance de Charles junior, sans doute en 1846, qui est certainement aussi l’année où Charles père entre comme tourneur aux ateliers de La Chapelle du chemin de fer du Nord. Félicité Louise, la première fille du couple naitra ici le 30/12/1847.

 

C’est cette adresse qui figure au bas de la lettre de réponse que Charles Marche envoie à différents journaux le 26 mai 1848, identifiant l’expéditeur sans aucun doute possible comme l’« ouvrier [qui] dicta le décret où le Gouvernement provisoire, à peine formé, s’engageait à assurer l’existence des travailleurs par le travail, à fournir du travail à tous les citoyens, etc. », pour citer Marx dans Les Luttes de classes en France.

« Citoyen rédacteur, J’ai lu dans plusieurs journaux “que cet audacieux et intrépide ouvrier qui, par son langage énergique, était parvenu à arracher le décret relatif à l’organisation du travail, le citoyen Marche, était arrêté“. Quel motif pourrait donc avoir le gouvernement de la République de me faire incarcérer ? Ouvrier obscur, je me suis lancé avec autant d’ardeur que de loyauté dans la voie que suivent les hommes qui ont, depuis le 24 février, proclamé et gouverné la République. J’ai, au nom de tous les travailleurs mes frères, exposé à l’Hôtel de Ville les besoins et la nécessité d’organisation dans le travail, et le 25 février j’ai obtenu du gouvernement provisoire le décret relatif à cette organisation. Ce décret, rendu après mûre délibération, est fort loin d’être un décret arraché, les besoins de l’époque le disent assez hautement. Ce que j’ai réclamé dès le principe, j’en ai demandé plus tard l’exécution, et je saisirai toutes les occasions favorables pour le réclamer, parce que je suis logique, parce que je suis l’interprète du désir des travailleurs, parce que loin d’être un homme politique, je ne suis qu’un ouvrier désireux de voir réaliser enfin les améliorations si solennellement promises.

Quant à l’organisation de la grève du chemin de fer du Nord, les ouvriers ont assez de discernement et de probité pour agir d’après leur conscience et non d’après de sottes instigations. Je n’ai fait que proclamer, au nom de tous mes camarades, l’acte de justice qui avait été accordé la veille, pour ainsi dire, aux ouvriers du chemin de fer d’Orléans.

     Que mes amis se rassurent, je suis libre encore.

     Marche jeune, ouvrier mécanicien, rue du Faubourg-Saint-Denis, 62. »

 

Un mois plus tard, la terrible répression de l’insurrection de juin fait 3 à 5 000 morts chez les ouvriers parisiens.

On savait, par une déposition du maître-mécanicien François Cavé devant la commission de l’Assemblée nationale enquêtant sur ces faits, au 1er juillet, que Charles Marche n’y avait pas été tué, mais à lire La République du 15 mars 1849, rendant-compte de la séance de l’avant-veille devant la Haute Cour de justice de Bourges jugeant Blanqui, Barbès, Félix-Vincent Raspail, l’ouvrier Albert et, par contumace, Louis Blanc et Caussidière, on tombe sur le procureur général Baroche demandant au témoin Ramonnet : « Marche, qui est mort depuis, ne vous avait-il pas proposé de vous prêter un pistolet pour aller à la manifestation ? »

La naissance d’un troisième enfant au 62, rue du Faubourg-Saint-Denis, le 28 octobre 1849, celle de leur deuxième garçon, Eugène, vient lever le doute. On peut aussi y voir, — la société française maîtrisant ses naissances depuis la Grande Révolution —, un indice sur la situation matérielle de la famille qui aurait pu être inquiétante : au sortir de la grève de mai 1848 menée au chemin de fer du Nord par Charles Marche, la compagnie avait licencié son personnel parisien en bloc, ne le rembauchant ensuite qu’un par un de sorte de laisser 19 indésirables sur le carreau. Au début de juillet 1848, le Nord avait fait pire : une réorganisation totale se traduisant par le licenciement de 1 100 ouvriers et de cinq ingénieurs, pour ne plus laisser aux ateliers de La Chapelle que 400 personnes, chiffre à ne plus dépasser désormais : 300 pour les ateliers des machines et 100 pour les ateliers des voitures. Une partie de l’outillage de La Chapelle était conséquemment transportée aux ateliers d’Amiens et de Lille (dont l’augmentation de personnel ne pourrait se faire que par un recrutement local et non par transfert), une autre vendue.

Que Charles Marche soit encore au chemin de fer du Nord ou bien ailleurs, cette naissance donne à penser que sa famille n’est pas dans la misère.

 

On remonte encore la rue du Fbg-St-Denis

 

Le n° 71, à l’angle sud-ouest de la rue des Petites-Écuries, est du 17ème siècle, l’une des plus anciennes maisons du faubourg. Les n° 83 et 87 sont de la fin du 18ème siècle.

 

71, rue du Fbg St-Denis, maison du 17ème siècle (PLU)

 

 

Au n° 84, soit exactement au 2, passage du Désir, leur nouveau domicile, Louise Marche met au monde le 27 avril 1852 leur quatrième enfant et leur deuxième fille, Gracée Pauline. Gracée est une autre orthographe du prénom de sa tante Gracy, l’épouse d’Hippolyte, et de sa cousine Gracy Marie, bientôt 7 ans, fille de ses oncle et tante. Charles Marche a donc échappé aussi aux « crimes du 2 Décembre » 1851, ceux du coup d’état de Louis Napoléon Bonaparte. Cependant, la sollicitude que continue de lui manifester un quatuor de professeurs blanquistes ou réputés tels interdit de penser qu’il soit passé au travers des répressions gouvernementale ou patronale grâce à un reniement de ses convictions.

 

Les n° 86 et 94 sont du début du 19ème siècle.

 

On prend la rue de la Fidélité

 

Au percement des boulevards de Magenta et de Strasbourg, la façade du XVIIe siècle de l’église Saint-Laurent, hors alignement, va être détruite et l'église allongée d'une travée entre 1863 et 1867 ; une nouvelle façade de style néogothique flamboyant, ornée de sculptures, et une flèche en plomb lui étant adjointes. Un fronton en lave émaillée de Paul Balze sera ajouté en 1870.

Ce n’est donc pas la configuration existant au 1er janvier 1848, baptême de Félicité Louise Marche, dont Hippolyte est le parrain. Pas davantage au baptême d’Eugène, le 29 octobre 1849, ni, le 29 avril 1852, à celui de Gracée dont la tante Gracy est la marraine.

 

Par le bd de Magenta, on va reprendre la rue du Fbg-St-Denis.


  À notre droite, à l’emplacement de l’actuelle gare de l’Est, il n’y a rien encore en 1848, comme le montrait le plan d’A. Logerot en tête de cet article. Le tronçon Paris-Meaux du chemin de fer de Strasbourg sera mis en service le 5/7/1849, l’embarcadère inauguré en 1850.

Au n° 132, naquit Victor Schoelcher. Au n° 148, le passage Delanos, reconnaissable à la tête de vache qui orne son portail, est une ancienne laiterie dont les étables entouraient les deux premières cours, de 1830.

 


L’embarcadère du Nord se situait en face de la rue des Magasins (auj. de St-Quentin). Le projet de cette ligne internationale était né en 1843, l’année de l’« enrichissez-vous » de Guizot. Dans ce type de partenariat public-privé, l’État acquérait les terrains, construisait ouvrages d’art et gares et y posait les rails, avant de concéder l’ensemble à une compagnie qui y ferait circuler ses trains, ici une société emmenée par Rothschild Frères qui, heureuse adjudicataire à l’automne 1845, avait pu passer à l’exploitation et à l’inauguration de l’embarcadère de Paris dès le 14 juin 1846. [Sa façade sera démontée en 1857 et remontée à l'identique sur la gare de Lille-Flandres.]

Et à l’inauguration de l’embranchement vers le détroit de Douvres, la Démocratie pacifique du 4 septembre 1848 écrivait : « Hier matin, à huit heures, un convoi spécial partait de l’embarcadère du chemin de fer du Nord. Dans un superbe wagon on voyait le ministre des Travaux publics, MM. Rothschild, des ingénieurs, plusieurs notabilités, etc., etc. Les autres wagons étaient montés par différents citoyens, des Calaisiens et des Dunkerquois. Il s'agissait d'aller faire l'inauguration solennelle des deux importants embranchements du chemin de fer du Nord sur Dunkerque et Calais. A cette occasion, de grandes fêtes et réjouissances étaient préparées dans les deux villes. »

 

Avant la mi-mai 1853, la famille Marche remontera sa rue du Faubourg-Saint-Denis jusqu’à l’embarcadère et, par le chemin de fer du Nord, en longeant l’atelier de La Chapelle où Charles a été si longtemps derrière son tour, gagnera le détroit du pas de Calais et, de là, Londres. La « dernière lettre » de Marche que reçoit Louis Meyer, l’un des professeurs du quatuor évoqué plus haut, y a été postée.

 

Au n° 200, l’hôpital Fernand Widal, est l’œuvre de Théodore Labrouste en 1858. Henry Murger, l’auteur des Scènes de la vie de bohème, dont Puccini a tiré son opéra, La Bohème, y est mort.

 

Avant la rue Cail, peut-être à l’emplacement du n° 210, immeuble datant de 1901, s’étendaient depuis 1826 sur bientôt deux hectares et demi, les ateliers de François Cavé, surmontés d’une cheminée de cinquante mètres de haut. Cette fabrique totalement intégrée, « où s’opèrent tous les travaux depuis la fusion de la fonte et le travail de la forge jusqu’aux derniers ajustages », a été la première et longtemps la seule à Paris à fabriquer des locomotives à vapeur quand celles-ci venaient encore essentiellement d’Angleterre. Dès la fin de 1844, elle a été l’adjudicataire d’un lot de douze machines avec tenders et pièces de rechange, destiné au tronçon Paris – Clermont-de-l’Oise du chemin de fer du Nord. La fourniture de pièces de rechange, des roues en particulier, maintient des relations étroites avec l’atelier de réparation de La Chapelle. Les sept à huit cents ouvriers travaillant chez Cavé, ajoutés à ceux du Nord, forment ainsi un ensemble de quelque deux mille ouvriers, soit la plus grosse concentration industrielle de Paris, devant Ch. Derosne & Cail.

Cela fait du haut faubourg Saint-Denis un quartier qui connaît les drames de l’industrie moderne. Le 15 janvier 1848, par exemple, « au moment où une quantité de quarante milliers de fonte métallique était en ébullition, une trouée s’est faite au bassin du fourneau de fusion, et la fonte s’est répandue tout à l’entour comme si elle fût sortie d’un cratère volcanique. Huit ouvriers, qui n’ont pu se sauver assez rapidement, ont eu les pieds atteints jusqu’à la cheville. Les malheureux sont dans un état affreux, et les hommes de l’art craignent d’être obligés de leur faire l’amputation des jambes. Cet affreux malheur a jeté la consternation dans la grande usine et dans tout le quartier.[1] » Deux d’entre eux succomberont à leurs blessures.

Le constructeur mécanicien François Cavé, d’origine modeste, n’a pas fait d’études d’ingénieur et s’est formé sur le tas. Il sera l’un des trois délégués des maîtres-mécaniciens au collège patronal de la Commission du Luxembourg, avec Ernest Gouin, dont les ateliers sont aux Batignolles, et Chapelle, le fondeur et constructeur de la rue du Chemin-Vert.

 

Le 16 mars 1848, Marche a cosigné avec Cavé une lettre-réponse à La Liberté, « journal des idées et des faits », qui avait publié le matin même cette nouvelle :

« Les ouvriers de M. Cavé ayant réclamé, outre la diminution d’une heure de travail, 1 fr. d’augmentation par jour, M. Cavé crut devoir leur dire que, ne pouvant accéder à des conditions aussi dures, il préférait se retirer des affaires et qu’il les congédiait. Nous regrettons d’avoir à ajouter qu’à la suite de ces paroles, M. Cavé eut à subir de graves voies de fait, auxquelles il ne s’est soustrait que par miracle. »

Ce que démentait la lettre-réponse :

« “les ouvriers de mon établissement n’ont pas demandé d’augmentation de 1 franc par jour, mais bien une diminution de deux heures de travail, ce que j’ai accepté provisoirement ; je n’ai été exposé à aucun mauvais traitement de leur part.“

Les délégués des mécaniciens, Marche, Baigneux, Ledos (Léon), tant en leurs nom qu’au nom de tous les autres délégués des mécaniciens de Paris, se joignent à M. Cavé pour certifier la bonne et loyale conduite des ouvriers. »

 

En 1853, l’année ou Marche immigre aux Etats-Unis, Cavé céde son usine à une compagnie et ne s’y réserve d’autre titre que celui d’ingénieur-conseil. Voyant après quelques mois que ses avis ne sont pas écoutés, il se désintéresse de l’entreprise qui périclite avant d’être démantelée.

Des Grands boulevards aux barrières, le Faubourg Saint-Denis



La barrière dite de La Chapelle ou de Saint-Denis, est flanquée d’un pavillon de Ledoux, poste de garde et d’octroi. En juin 1848, une barricade « formidable » s’est élevée devant les ateliers de Cavé, deux cents pas plus bas, bien protégée sur ses arrières par ce mur des Fermiers généraux comme on l’appelle encore depuis Louis XVI, six mètres de haut et cinquante centimètres d’épaisseur. Pour l’attaquer, le 7ème de ligne aura recours au canon dès le samedi 24, avant d’ajouter une batterie de flanc rue Rochechouart, mais c’est seulement en la prenant à revers par une percée du mur à la barrière Poissonnière et son escalade à la barrière Rochechouart que la ligne, la mobile et les gardes nationaux d’Amiens et de Rouen parviendront à l’enlever le dimanche.

 

On est maintenant hors Paris, à La Chapelle. Au-dessus de la rue de Jessaint s’étend l’atelier de La Chapelle pour l’entretien et la grosse réparation des locomotives et des voitures, auquel l’ingénieur Oscar Valerio a ajouté la construction de wagons. Y travaillent un millier d’ouvriers spécialisés – Marche, on l’a dit, y est tourneur –auxquels s’ajoutent deux cent cinquante manœuvres, une soixantaine d’apprentis, vingt-cinq contremaîtres et au moins cinq ingénieurs. Sans compter les employés du secrétariat, et cela fait une entreprise quasi semblable aux nôtres. Plus haut encore, vient la gare des marchandises, celles-ci étant toujours au-delà du mur douanier qui enserre jusqu’en 1860 le Paris des 12 arrondissements.

 

On prend la rue de Jessaint, dont le côté gauche (les numéros impairs) n’existe plus

 

C’est 19, rue de Jessaint qu’habite François Ramonnet, l’ami mécanicien de Charles Marche, que l’on a vu plus haut interrogé par le procureur Baroche, sans que, curieusement, il ne démente la prétendue mort de Marche — mais les comptes-rendus d’audience sont la plupart du temps parcellaires.

Alors que Marche et les siens sont déjà aux États-Unis depuis dix-sept ans, passés par New-York, Saint-Louis, puis une ferme du Missouri, avant de nouveau Saint-Louis, avec dans l’intervalle trois années d’enrôlement dans les rangs de l’Union lors de la guerre de Sécession, on peut lire dans La Marseillaise du 23 février 1870, dans sa rubrique de petites annonces dite le « bulletin des travailleurs », une demande d’emploi émanant de François Ramonnet. On peut constater, par l’adresse qui y figure, que Ramonnet, toujours au 19, rue de Jessaint, à La Chapelle, n’en a, lui, jamais bougé.

 

On redescend dans Paris par la rue de Maubeuge

 

 Du côté droit de la rue, l'hôpital de la République (ex-Louis Philippe et futur Lariboisière, en 1854), dont seul, à l’extrémité opposée, le pavillon sud-ouest est déjà construit, va servir, le 25 juin 1848, de bastion aux insurgés qui crénèlent le mur d'enceinte de l'hôpital en espaçant sur son faîte des moellons du chantier, et percent de meurtrières le mur d’octroi, au nord.

 

En restant sur le trottoir de gauche, on continue tout droit sous les quatre arcades

 

À main droite, le siège social de la Cie du Chemin de Fer du Nord, construit en 1862 en même temps que la nouvelle gare, sous la direction de l'architecte Jacques Hittorff (né à Cologne, l’une des destinations, par la Belgique, du chemin de fer du Nord ).

 

On descend la rue de Compiègne, le bd de Magenta. Au pan coupé du marché St-Quentin (1866), on prend le passage de la Ferme St-Lazare, puis par la Cour de la Ferme St-Lazare, la rue Léon Schwartzenberg, le jardin St-Lazare de la médiathèque Françoise Sagan, on rejoint à nouveau la rue du Fbg-St-Denis

 

Au passage, on aura vu la sous-station Magenta de la Compagnie Parisienne de Distribution d’Électricité (1924-26, béton armé) ; la chapelle et l’infirmerie (classées : façade sur jardin de la médiathèque, galerie du r-d-c, 2 escaliers), de Louis-Pierre Baltard (père de Victor Baltard), 1834 ; la crèche Paul-Strauss, 1935.

 

Les nos 105 (sur le pignon duquel s’affiche le portrait de saint Vincent de Paul, 1987), 103, 101 et 99, sont des immeubles de rapport construits par les pères de la Mission, les Lazaristes, au début du 18ème siècle.

 

Face au premier logis des Marche, on tourne à droite dans la Cour-Passage des Petites Écuries. C’est le trajet que n’a pas pu ne pas faire Charles pour fréquenter les séances du Club Blanqui.

 

Le 13 mars 1849, Le Constitutionnel entendait le procureur général Baroche, lors du procès déjà évoqué, demander au témoin Ramonnet à propos de la manifestation du 16 avril 1848 : « Un nommé Marche, orateur du club Blanqui, vous avait engagé à prendre des pistolets ? »

Aucune raison d’apporter plus de crédit à Baroche pour cette phrase que pour son autre, précédemment citée, concernant « Marche, qui est mort depuis ». Sauf que si Marche n’a pas été orateur du club Blanqui, il aurait été le seul à n’en pas être au moins auditeur, comme on le comprendra plus loin.

Le n° 5 est de la 1ère moitié du 19ème.

 

On débouche rue d’Enghien

 

À notre gauche, le n° 16 est l’ancienne imprimerie du Petit Parisien, 1876 ; mais c’est à droite que l’on tourne. Les n°s 26, 27, 40 à 44, sont de style Louis Philippe ; le n° 51, qui fait l’angle avec la rue du Fbg Poissonnière, est la maison Orsel, de 1792.

 

On prend à g. la rue du Fbg Poissonnière

 

Le n° 16-18, rue du Fbg Poissonnière, angle rue de l’Échiquier, est fin 18ème, début 19ème ; n° 17 : bureaux de l’administration se prolongeant, rue Bergère, par le central téléphonique, 1911-14. Suit, du même architecte, François Le Cœur, à l’angle Bergère/Conservatoire, un bureau de poste de 1919.

 

On s’est engagé rue Bergère

 

1 rue Bergère, maison à pan coupé est construite en 1782-85 par François-Joseph Bélanger, architecte des Menus-Plaisirs, pour Etienne Morel de Chefdeville, dont le monogramme “M“ orne les ferronneries des balcons du deuxième étage.

 

On a tourné, à dr., rue du Conservatoire

 

La Société républicaine centrale (dite Club Blanqui) s’est constituée en association salle de la Redoute du Tivoli d’hiver, 45, rue de Grenelle-Saint-Honoré ; est passée salle Valentino, 251, rue Saint-Honoré ; a connu trois séances dans chapelle St-Hyacinthe pour s’établir enfin au Conservatoire de Musique avant le 9 mars 1848. L’entrée principale s’en trouvait alors rue du Faubourg-Poissonnière, au n° 17 devant lequel nous sommes passés. Une seconde entrée se trouvait rue Bergère, d’où le nom donné parfois de club de la rue Bergère. La rue du Conservatoire comme la rue Sainte-Cécile n’ont été ouvertes qu’en 1853. 

 

< virtalmagie.com, Histoire du théâtre du Conservatoire National Supérieur d’Art Dramatique par Pierre Guédin

 

On cite maintenant Maurice Dommanget : « Des montagnards en armes et cravatés de rouge, envoyés par la préfecture de Police, surveillaient l’entrée de la rue Bergère, accès à la salle des Menus-plaisirs mise à la disposition de Blanqui tous les soirs sauf le dimanche, vers sept heures et demie. Pour pénétrer, il fallait faire queue comme au théâtre entre la muraille et une balustrade et, comme au théâtre, il fallait payer sa place. Il se faisait même aux alentours, ainsi qu’au voisinage des spectacles, un commerce assez actif de billets de faveur et de places dans certaines loges. C’est que le club attirait une affluence considérable non seulement, comme il était normal, de prolétaires et de républicains accentués, mais aussi de conservateurs ou même de simples curieux qui dési­raient voir de près l’homme passant “pour le plus terrible des révo­lutionnaires“. Et de même que des bourgeois s’y risquaient en redingotes et en chapeau mou, on y trouvait des femmes du monde parées de bijoux. Un membre a pu dire que “les tribunes étaient garnies de dames comme au théâtre“. L’une d’elles, au cours d’une collecte en faveur de la légion germanique n’offrit-elle pas sa mon­tre enrichie de diamants ? On y venait de très loin pour voir “le monstre“ mais, comme le dit un témoin, “après l’avoir vu et entendu, on était tout étonné de le trouver si raisonnable et si doux“. Des amateurs anglais venus de Londres en excursion pour entendre Blanqui réclamer des têtes s’en retour­nèrent déçus, la réalité ne correspondant pas à leurs espérances. “Ces pauvres théâtres de Paris ont dû bien souffrir de la concur­rence que nous leur faisions, dira Blanqui plus tard. La plupart des clubs étaient bien plus comiques que le Palais-Royal.“

Les membres ou simples sociétaires prenaient place à l’orchestre et au parterre. Ils étaient pourvus d’une médaille en cuivre servant de carte d’entrée et comportant, outre les mentions utiles adé­quates, des formules républicaines, des figures emblématiques telles que le bonnet phrygien et le niveau égalitaire avec tout autour l’avers, l’inscription : “République française, Blanqui prési­dent“ et, au revers : “République démocratique, sociale et univer­selle.“ Seuls les porteurs de cette médaille avaient le droit de parole et de vote. Le simple auditeur, privé de tout droit à délibérer, recevait un billet d’entrée pour la soirée ou une carte rouge valable pour un mois sur laquelle figuraient son nom, sa profession et son domicile. Cette carte revêtue du cachet ovale de la société et portant en tête la devise républicaine “Liberté, Égalité, Fraternité“, contenait deux avertissements : l’un à gauche spécifiant que la parole est interdite au porteur, l’autre à droite notant que le citoyen qui troublera l’ordre “sera exclu de l’assemblée“. Quant au bureau, il siégeait sur la scène, autour d’un tapis vert à gauche des auditeurs. Enfin, domi­nant le club, se dressait la forte personnalité d’Auguste Blanqui. »

On y verra Baudelaire, Sainte-Beuve, Leconte de L’Isle ; les économistes Alphonse Toussenel et François Vidal, rédacteurs au Travail Affranchi et membres de la Commission du Luxembourg, tant d’autres.

 

Par la rue Sainte-Cécile, on retombe dans la rue du Fbg Poissonnière, face au n°30 :

 

Hôtel Benoît de Sainte-Paulle, 1773-78 ; n° 23, Maison Bellot des Marais, vers 1800 ; n° 19-21, François-Joseph Bélanger vers 1788.

 

On prend la rue de l’Échiquier à gauche

 

N° 40, maison de 1789 ; n° 43, hôtel du baron Louis, ministre des Finances sous la Restauration ; n° 39, Restauration ; n° 34, angle rue d'Hauteville, vers 1830.

 

On passe la porte cochère du n° 27 vers le jardin Yilmaz Güney

 

N° 3 impasse Bonne-Nouvelle, (angle avec 26 bd de Bonne Nouvelle), Immeuble Restauration / Monarchie de Juillet. En face, le central téléphonique de Bonne Nouvelle, côté impasse, est de 1954-59-65, sur le boulevard, il est de 1954. Il a remplacé ici le Bazar Bonne-Nouvelle.

Le Bazar Bonne-Nouvelle, sur 5 niveaux, combinait un marché de comestibles au sous-sol, un bazar d'ustensiles de maisons au rez-de-chaussée, le grand Café de France au premier étage, des salles de spectacles (théâtre, cirque) et des salons de réunion au deuxième étage ainsi qu'une galerie de peinture. Du 11 janvier au 15 mars 1846, une exposition s’était tenue là au profit de la caisse de secours de la société des artistes, dont les pièces maîtresses étaient dix tableaux de David, — dont le Marat, son « chef d’œuvre », à lire Baudelaire, qui poursuit ainsi dans le Corsaire Satan du 21 janvier 1846 : « M. Ingres étale fièrement dans un salon spécial onze tableaux, c’est-à-dire sa vie entière, ou du moins des échantillons de chaque époque, — bref, toute la Genèse de son génie. M. Ingres refuse depuis longtemps d’exposer au Salon, et il a, selon nous, raison » de lui préférer, c’est le titre de l’article, « Le musée classique du Bazar Bonne-Nouvelle ».

 

Après l’envahissement de l’Assemblée nationale, le 15 mai 1848, la Société républicaine centrale a été dissoute par décret et les chefs blanquistes ont dû passer à la clandestinité. Pour lui succéder, le poète, romancier et historien Alphonse Esquiros, grand admirateur de Lamennais devenu blanquiste avec la même ferveur, annonce le 11 juin l’ouverture d’un Club du peuple, dans la salle des spectacles-concerts du Bazar Bonne-Nouvelle, au n° 20 du boulevard. Le journal qu’il lance en même temps, L’Accusateur public, sera « le journal de tous les sociétaires du club et tous les membres du bureau en seront rédacteurs ». Le n° 4 du journal va donner la composition du bureau : président, Alphonse Esquiros ; vice-présidents, Deflotte et Pierre Lachambeaudie ; secrétaires, Feuillâtre, Béraud, Leroué, [Eugène] Fombertaux fils ; membres du bureau : Toupie, Marche, Guitera, Morel, Desjobert, Javelot, Pétrimant, Lefèvre, Thomassin.

Marche est pour la première fois au bureau d’un club et ce club est blanquiste, et l’on va enfin pouvoir lire ce qu’il pense de la situation. Déjà, on a trouvé dans les n° 3 et 4 les signatures de Pierre Lachambaudie et de Thomassin, les initiales F., celle de Feuillâtre sans doute, et G. ou C.G., de Guitera. Le n° 4 du bihebdomadaire a paru le 21 juin, le suivant devrait sortir le 26…

Évidemment, il y aura eu entre temps les quatre « journées de Juin » ; il ne paraîtra jamais.

 

On rejoint la porte St-Denis puis, entre celle-ci et la porte Saint-Martin, on fait l’aller sur un trottoir, le retour sur l’autre

 

Les chefs blanquistes passés à la clandestinité n’ont pu réapparaître en public que grâce à l’anonymat permis par les rassemblements très denses qui se tiennent chaque soir boulevard Saint-Denis. L’ex-club Blanqui étrenne là un fonctionnement péripatéticien, de la porte Saint-Denis à la porte Saint-Martin et vice versa : durant une heure chaque soir, on argumente, on écoute, on réfléchit tout en marchant. Et puis le 28 mai, le docteur Lacambre, Fomberteaux père, puis Flotte sont arrêtés et emprisonnés à la Conciergerie. Blanqui l’a été deux jours plus tôt et enfermé au château de Vincennes.

Tous les soirs, ouvriers et gamins continuent de déborder sur la chaussée du boulevard, rendant difficile la circulation des voitures. Tous les soirs la garde nationale fait des charges, des sommations, des arrestations ; la foule hue et siffle, chante la Marseillaise et le Chant du départ, crie « À bas Thiers ! », et joue à ce question-réponse : « Nous l’aurons ! – Quoi ? – La République démocratique et sociale ! » Cependant, un détail devrait alerter : au « Quoi ? » on entend certaines voix répondre : « Poléon ! »

Le 7 juin tombe la loi sur les attroupements armés, première loi répressive depuis la révolution. Pour qu’un attroupement soit dit « armé », il suffit de plusieurs hommes portant des armes cachées ou d’un seul portant des armes apparentes. Dès la deuxième sommation, ne pas obtempérer est passible d’un à trois ans de prison ; si le rassemblement est dispersé par la force, la peine encourue est de cinq à dix ans.

Le Club du peuple, on l’a vu, prend alors le relais de l’expression blanquiste, jusqu’aux massacres qui mettent fin aux journées de Juin.



[1] Journal des débats politiques et littéraires, 17 janvier 1848, p. 3.

 

LES GRANDS PREMIERS RÔLES DE 1848 CROQUÉS SUR LE VIF AU 15 MAI. Ier épisode

 SAUREZ-VOUS RETROUVER CHARLES MARCHE SUR L'IMAGE ?

    

GRÂCE À LA LÉGENDE CI-DESSOUS, ÇA SEMBLE FACILE...

 

  

SAUF QUE MARCHE N'Y EST PAS NOMMÉ...


LES GRANDS PREMIERS RÔLES DE 1848 CROQUÉS SUR LE VIF AU 15 MAI. 2nd épisode

IL "VINT SE PLACER DEVANT MON BANC", ÉCRIT HIPPOLYTE CARNOT.

OUI, MAIS OÙ EST CE BANC ?

Celui des ministres (H. Carnot l'est, de l'Instruction publique), ou un banc ordinaire de député (il est aussi représentant de la Seine) ?

Au banc des ministres, à côté du trio qui s'est levé, on en aperçoit deux autres assis à droite de Duclerc (ministre des Finances), ayant chacun debout devant lui un "envahisseur". Carnot et Marche forment-ils l'une de ces deux paires ? Ce portrait d'Hippolyte Carnot par Devéria en 1848 peut-il vous aider à trancher ? Hum, ce n'est pas sûr qu'il soit d'un grand secours...

 




LES GRANDS PREMIERS RÔLES DE 1848 CROQUÉS SUR LE VIF AU 15 MAI. 3ème épisode

 




DU DRAPEAU ROUGE À LA TUNIQUE BLEUE - SUR LES TRACES DE CHARLES MARCHE...

 


 

 

LE CONTEXTE HISTORIQUE. UN PARALLÈLE MARCHE / ALBERT

Février 1848, c’est la 1ère fois que des ouvriers apparaissent dans l’espace du pouvoir politique. L’un y est invité, l’autre pas.

Paris est couvert de barricades. Le roi Louis Philippe vient d’abdiquer. Dans les bureaux des journaux de l’opposition dynastique, le National, et de l’opposition républicaine, la Réforme, (5 000 abonnés à eux deux dont 60 % pour le National), une petite dizaine de députés — des députés élus par un corps électoral de moins de 250 000 personnes, c’est-à-dire 2,5 % de ce que serait (et sera deux mois plus tard) le corps électoral d’un suffrage universel masculin — ces députés et quelques journalistes, se cooptent en gouvernement provisoire ; une navette entre les deux journaux assure les ajustements de la liste. Louis Blanc en donne l’état présent depuis une fenêtre de la rue Jean-Jacques Rousseau, siège de la Réforme, et des voix qui montent de la cour suggèrent : Albert…, Albert... C’est le seul nom qui vienne d’en bas, au sens propre : la fenêtre d’où il parle est à l’étage. Louis Blanc ajoute le nom d’Albert, qu’il n’a jamais vu, et court vers la rue Le Peletier et le National. Voilà Albert ministre du gouvernement provisoire. Pas tout à fait ; les non-parlementaires, c’est aussi le cas de Louis Blanc, ne se voient attribuer d’abord qu’un titre de « secrétaire », et puis les portefeuilles n’ont pas été distribués.

L’arrivée de Charles Marche à l’Hôtel de Ville, où s’est réuni ce gouvernement provisoire, le lendemain, est plus mouvementée : lui n’est pas invité, coopté, il s’invite ; il met le pied dans la porte, l’épaule, il entre de force :

« Nous venons demander à ceux qui se disent nommés par nous ce qu’ils veulent faire pour nous… et d’abord nous demandons pourquoi nous sommes forcés, pour arriver jusqu’à eux, de renverser des gens qui nous barrent le passage ? »

On cite ici le récit quasi contemporain des faits et pourtant resté inaperçu de la « grande Histoire », celui du témoin oculaire Félix Bouvier, qui montre chez Marche une conception très aiguë de la démocratie directe et des rapports représentants / représentés.

Le « nous » parce que Marche se veut porte-parole d’un groupe plus large même s’il est le seul à avoir pu rentrer.

Après quoi Marche leur dicte, je cite ici Marx dans Les Luttes de Classes en France, « le décret où le Gouvernement provisoire, à peine formé, s'engageait à assurer l'existence des travailleurs par le travail, à fournir du travail à tous les citoyens, etc. » Marche a donc là, très concrètement, une activité législative immédiate, il est le premier ouvrier, en France, à faire la loi.

Après, quand il s’agira de la mettre en œuvre et que soit créé pour ce faire un ministère du Travail, ou du Progrès, les deux appellations sont employées indifféremment, que Louis Blanc et Albert réclameront sous la pression restée constante du peuple en armes, menaçant de démissionner s’il ne l’est pas et si aucun portefeuille ne leur est donné, les vrais ministres bourgeois ne concèderont qu’une « commission », celle dite « du Luxembourg », sans pouvoirs et sans budget. Sous les stucs dorés et les velours cramoisis de l’ancienne chambre des Pairs, Albert, vice-président, ne sera que l’ombre portée de Louis Blanc, son président.

Toujours est-il que pour retrouver des ouvriers faisant la loi, il faudra attendre cent ans, en gros, et des ministres communistes dans les circonstances particulières de la Libération.

 

En février 1848, quel est le contexte, quand des ouvriers s’approchent du pouvoir politique ?

 

En 1830, le soulèvement populaire a mis fin à la Restauration par laquelle les deux frères de Louis XVI successivement, Louis XVIII puis Charles X, prétendaient effacer tout souvenir de la Première république. Et puis il y a eu « l’escamotage » : la classe dominante a sorti de son chapeau Louis Philippe, le fils de ce duc d’Orléans qui, député de la Convention, renommé Philippe Égalité, avait voté la mort du roi son cousin (avant d’être décapité à son tour en 1793). Louis Philippe est l’homme le plus riche de France — la branche cadette des Bourbons surpassait sa branche aînée, et tout lui avait été rendu à la Restauration — mais il s’est battu à Jemmapes dans les armées de la 1ère République et il ne sera plus que le roi non de France mais des Français ; à l’entendre, le roi du « juste milieu ». Sous cette monarchie maintenant constitutionnelle, le pouvoir politique est réservé à la frange supérieure de la bourgeoisie. Une illustration très saisissante en est fournie par le feuilletage des « annuaires du commerce, de l’industrie, de la magistrature et de l’administration », dits aussi « almanachs des 500 000 adresses ». On y trouve par ci par là, pas plus de 2, 3 fois par page, suivant un nom propre, “élect.“ ou “élig.“, abréviations d’électeur et d’éligible. Pour être l’un il faut avoir plus de 25 ans, pour l’autre plus de 30 ; les conditions d’âge sont celles de la charte constitutionnelle. Les autres, fixées par la loi ordinaire, donc susceptibles d’être abaissées ou relevées, sont une contribution fiscale sur le foncier, les portes et fenêtres, les patentes, etc. de 200 francs dans un cas (100 francs pour les membres notoires des professions libérales ou de la fonction publique), et de 500 francs pour l’éligibilité.

A ceux qui revendiquent une citoyenneté politique un peu plus large, le ministre Guizot répond en termes de classes — il s’exprime toujours en termes de classes, c’est lui qui écrivait dès 1828, vingt ans avant le Manifeste, que l’histoire de l’Europe moderne était celle de la lutte des classes — Guizot répond donc, en substance : votre, notre, classe a conquis ses droits sociaux et politiques, c’est fait, « passons à d’autres choses, ne poursuivez plus pour le moment la conquête des droits politiques… enrichissez-vous », et vous rejoindrez un corps électoral qui vous accueillera à bras ouverts sitôt que vous aurez dépassé le niveau contributif requis.

 

D’un côté la bourgeoisie s’enrichit, la bourgeoisie financière essentiellement, par les chemins de fer ; de l’autre se prépare la guerre de classe. Pour ce qui est des chemins de fer, 1843, l’année de l’enrichissez-vous, voit naître le projet de la première ligne internationale, celle du Nord qui, raccordée au réseau belge, ne sera pas seulement Paris-Lille et Valenciennes, mais Paris-Bruxelles et Paris-Cologne, avant un embranchement sur Calais et Dunkerque la reliant à Londres.

C’est l’État qui acquiert les terrains, construit ouvrages d’art et gares, et y pose les rails, avant de concéder l’ensemble à une compagnie qui y fera circuler ses trains, ici une société emmenée par Rothschild Frères. Heureuse adjudicataire à l’automne 1845, elle pourra passer à l’exploitation dès l’été 1846. Ce qui nous intéresse, Charles Marche étant dès lors ? — en 1848 assurément —, tourneur aux ateliers de La Chapelle de la Cie.

La guerre de classe se prépare en même temps en Algérie à grand renfort d’enfumades. 1844, la première, Cavaignac en est le boutefeu. L’année suivante, c’est au tour du colonel Pélissier : une tribu tout entière, un millier de personnes, femmes, enfants et vieillards asphyxiés. Pélissier s’est contenté d’appliquer la doctrine Bugeaud, gouverneur-général de l’Algérie – « enfumez-les comme des renards » - lequel Bugeaud justifie bien sûr l’action de son subordonné avant une promotion digne de ce haut fait.

Les voisins de la France s’inquiètent à l’idée d’une guerre qui les mettrait face à ce genre d’armée-là. Le Times écrit « que l'Europe entière doit trembler de l'idée que la France entretient en Afrique cent mille hommes élevés à pareille école et capables d'actes de férocité comme celui que le colonel Pélissier a commis. »

La Démocratie pacifique, le journal des néo-fouriéristes dont Marche, pour certains historiens, a été le porte-parole le 25 février, s’inquiète, elle, d’un endurcissement à usage interne : « Nous avons entendu émettre une idée épouvantable : que l'on était bien aise d'inoculer à l'armée, par la guerre d'Afrique, des sentiments de cruauté et de férocité qui la séparassent complètement du reste de la nation et la rendissent plus propre aux services qu'on pourrait un jour avoir à lui demander à l'intérieur. »

Les républicains bourgeois pourront effectivement compter sur Cavaignac, précurseur de l’enfumade, en juin 1848.

 

L’élargissement du suffrage, qui a déjà été réclamé en 1834, 35, 40, l’est de nouveau à partir de l’été 1847 par le National et la Réforme. Les réunions politiques, interdites, prennent alors la forme de banquets. On n’y tient pas de discours, on y porte des toasts. Il y aura en gros 70 de ces tablées revendicatives qui ne demandent guère que de porter le corps électoral à 500 000 hommes, soit un simple doublement. Le banquet du 22 février est interdit. Le lendemain, Paris s’agite, Louis Philippe renvoie Guizot. Dans la soirée, bd des Capucines, l’armée tire tout à coup sur la foule, peut-être accidentellement. Paris s’embrase. Le roi nomme à la tête de l’armée de Paris, Bugeaud, qui le rassure : « Eussé-je devant moi cinquante mille femmes et enfants, je mitraillerais ». Mais il est trop tard. A l’aube du 24, le jour se lève sur plus de 1 500 barricades : 1 million 300 mille pavés s’entassent sur 4 000 arbres abattus, les services de la voirie, sans doute, les auront comptés après coup. Louis Philippe abdique en faveur de son fils. Le peuple force le Palais-Bourbon pour y empêcher une tentative de régence ; la composition du gouvernement provisoire concocté dans les bureaux du National et de la Réforme y est lue. Puis ce gouvernement va rencontrer son peuple, sa partie parisienne au moins, à l’Hôtel de Ville, où Lamartine se laisse arracher la proclamation d’une république provisoire, dans l’attente qu’elle soit ratifiée ensuite par des élections nationales.

 

Le lendemain 25 février, à la mi-journée, Charles Marche fait l’irruption que l’on sait :

« Nous venons demander à ceux qui se disent nommés par nous ce qu’ils veulent faire pour nous… et d’abord nous demandons pourquoi nous sommes forcés, pour arriver jusqu’à eux, de renverser des gens qui nous barrent le passage ? »

Parmi ceux qui sont là, se disant nommés par les ouvriers, ou faisant semblant de l’avoir été, figure donc Albert, mécanicien comme Marche mais, lui, révolutionnaire professionnel, c’est-à-dire ancien des sociétés secrètes — et l’on s’étonne que Louis Blanc ait fait comme s’il découvrait son existence, la veille, au siège de la Réforme — alors que Marche n’a pas un tel passé.

Albert ne vient pas à la rencontre de Marche. De même, lorsque son frère ouvrier va exiger le drapeau rouge et le droit au travail, c’est-à-dire poser la question sociale, le drapeau n’étant que la couleur de celle-ci et la garantie qu’elle sera prise à bras le corps, Albert ne seconde pas Marche ni ne renchérit ; il est parfaitement transparent dans les récits des témoins oculaires et des protagonistes. Des deux « représentants de la classe ouvrière au sein du gouvernement provisoire, Louis Blanc et Albert », c’est Marx qui les dit tels, seul le non-ouvrier, Louis Blanc, réagit en prêtant sa plume à la dictée de Marche.

Quelques jours plus tard, Louis Blanc et Albert se laisseront enfermer, non sans quelque protestation, dans « une commission d'étude, une commission sans budget, une commission sans autre pouvoir que la parole ! » (Les mots sont de Louis Blanc dans le plaidoyer qu’il rédige dès l’été 1848 depuis son exil londonien : Le Socialisme. Droit au travail[1]) 

"De chacun selon ses moyens, à chacun selon ses besoins" 

Marx dira la même chose plus ironiquement « une synagogue socialiste dont les grands prêtres, Louis Blanc et Albert, avaient pour tâche de découvrir la terre promise, de proclamer le nouvel évangile et d'occuper le prolétariat parisien. A la différence de tout pouvoir d'État ordinaire, ils ne disposaient d'aucun budget, d'aucun pouvoir exécutif. C'est avec leur tête qu'ils devaient renverser les piliers de la société bourgeoise. » (Les luttes de classes en France.)

Un ministère de la parole pour un journaliste passe encore, mais pour un ouvrier dont le maniement du verbe est moins encore alors qu’aujourd’hui l’atout principal ! Marche, lui, le 25 février, avait fait parler sinon la poudre son récipient : « entrant brusquement dans la salle du conseil, et faisant retentir sur le parquet la crosse de son fusil, un ouvrier à l'œil étincelant et au front pâle vint exiger, de par le peuple, la reconnaissance du droit au travail. » (C’est toujours Louis Blanc qui parle dans Le Socialisme. Droit au travail.)

 

« Dès qu'une classe qui concentre en elle les intérêts révolutionnaires de la société s'est soulevée, elle trouve immédiatement dans sa propre situation le contenu et la matière de son activité révolutionnaire (assure Marx dans Les Luttes de classes en France). Elle ne se livre à aucune recherche théorique sur sa propre tâche. La classe ouvrière française n'en était pas encore à ce point, elle était encore incapable d'accomplir sa propre révolution. Le développement du prolétariat industriel a pour condition générale le développement de la bourgeoisie industrielle. »

Les temps n’étaient pas mûrs… Albert a fait son apprentissage chez son oncle maternel, maître mécanicien, fabricant de tours, machines et outils de précision (médaille de bronze à l’Exposition des produits de l’industrie française de 1839), mais il travaille dans une maison qui appartient encore au type de la « manufacture dispersée ». Il est mécanicien à l’outillage dans la boutonnerie de Jean-Félix Bapterosses qui compte 150 ouvriers, des hommes pour les deux tiers, mais autour de l’atelier de la rue aujourd’hui Léon Frot, ce sont 400 femmes, à domicile, qui mettent ces boutons en cartes.

À La Chapelle, au nord de la rue de Jessaint, Marche est mécanicien-tourneur aux ateliers d’entretien et de grosse réparation des locomotives et des voitures du chemin de fer du Nord, auxquels l’ingénieur Valerio a ajouté la construction de wagons. Travaillent là un millier d’ouvriers spécialisés, deux cent cinquante manœuvres, une soixantaine d’apprentis, vingt-cinq contremaîtres, au moins cinq ingénieurs. À quoi s’ajoutent les employés du secrétariat, et tout cela fait une entreprise moderne. D’autant qu’un peu plus bas, au sud de la rue aujourd’hui Cail, les ateliers de François Cavé, qui ont été les premiers adjudicataires, dès la fin de 1844, d’un lot de douze locomotives avec tenders et pièces de rechange destinées au tronçon Paris – Clermont-de-l’Oise du chemin de fer du Nord, sont en relation constante avec l’atelier de La Chapelle pour lequel elles continuent de fabriquer en particulier des roues. Chez Cavé, sur près de deux hectares et demi, surmontés d’une cheminée de cinquante mètres de haut, dans une fabrique totalement intégrée « s’opèrent tous les travaux depuis la fusion de la fonte et le travail de la forge jusqu’aux derniers ajustages ». Sept cents à huit cents ouvriers y travaillent, soit, avec ceux du chemin de fer du Nord, quelque deux mille ouvriers dans ce haut du faubourg Saint-Denis, la plus grosse concentration industrielle de Paris devant Charles Derosne & Cail à Chaillot.

 

Albert, né à Bury (Oise) de propriétaires ruraux, ayant perdu sa mère dès l’âge de 1 an, en percevra un petit héritage en versements périodiques qui lui éviteront la nécessité absolue d’être enchaîné à son travail. Du coup, il pourra dire avoir combattu « en juin 1832 » (à 17 ans, donc, et à peine arrivé à Paris), « en 1834 à la rue Transnonain, en 1839 avec Barbés, et en 1848 ; j’étais, à cette époque, reconnu chef des sociétés secrètes, et c’est même ce qui me valut l’honneur d’être admis comme membre du Gouvernement provisoire. » Il aura même oublié, dans cette réponse à un journal, quelques jours avant de mourir, son inculpation dans l’affaire de l’attentat contre Louis Philippe commis par Darmès le 15 octobre 1840.

Il sera, comme Louis Blanc, élu de la Seine à l’Assemblée constituante le 23 avril ; exclu par cette dernière, comme Louis Blanc, de la Commission exécutive substituée, le 9 mai, au gouvernement provisoire ; arrêté le 15 mai après l’envahissement du Palais-Bourbon et condamné, contre toute évidence, pour encouragement à l’insurrection.

On ne sait pas où Marche, de quatre ans son cadet, né à Nonancourt (Eure), d’un père contremaître de filature qu’il perd à 13 ans, a fait son apprentissage, ni quelle a pu être son activité politique avant le 25 février. Après cette date, Marche sera délégué primaire des mécaniciens pour le haut faubourg Saint-Denis et signataire à ce titre, le 15 mars, avec le maître-mécanicien Cavé, d’un accord sur une diminution de deux heures du travail journalier ; enfin organisateur, deux mois plus tard, de la grève aux ateliers du chemin de fer du Nord. Politiquement, il participera aux trois journées révolutionnaires des 17 mars, 16 avril et 15 mai, et on le verra, en juin, proche des blanquistes.

 

On arrête ici le parallèle, qui n’est pas le sujet du livre, où Albert cède la place à Jean-Jacques Witzig, mécanicien ferroviaire lui-aussi mais dans la traction et au chemin de fer d’Orléans, dont la bio recroise celle de Charles Marche dix ans plus tard au Missouri.



[1] C’est le plaidoyer, en passant, auquel répondra le gendre de Marx, Paul Lafargue, dans Le droit à la paresse. Réfutation du « droit au travail » de 1848. Sans que son beau-père n’y trouve jamais à redire, pas plus dans ses écrits que dans sa correspondance privée.



POUR EUX, ON EST DES COÛTS

 

On crée, on produit, on bâtit, on soigne, on aide, on nourrit, on nettoie, on embellit… Mais non, pour eux, on est des coûts, rien d’autre. Des coûts à réduire. Alors ils nous réduisent, mais c’est nos vies qu’ils rognent, ils nous compressent mais c’est nos vies, ils nous diminuent les indemnités de licenciement, les indemnités de chômage, les pensions, l’accès aux soins, à l’éducation, les services publics.

ILS RESTAURENT L’INSÉCURITÉ SOCIALE, la peur du lendemain, l’angoisse de l’accident, de la maladie, de la vieillesse.

C’est LA RÉPUBLIQUE EN MARCHE ARRIÈRE, TOUTE !

Pour jargonner comme eux, C’EST LA START BACK NATION d’un Buzz l’éclair à l’envers : « Vers le capitalisme originel et en-deçà ! »

 

Macron a « un cap » : le 19ème siècle, Napoléon-le-petit. Dressé sur ses ergots, le Coq du CAC nous caquette son chant de mort :

« Vous-vous rendez pas compte, les coûts, mais même un smic d’ici, c’est les yeux de la tête, un pognon de dingue par rapport à là-bas où, comme au bon vieux temps de chez nous, c’est les enfants à la mine à 10 ans, les journées de 15 heures, zéro droit. La mondialisation, c’est un voyage dans l’espace-temps pour nos entrepreneurs, et vous n’avez aucun avantage comparatif. Alors encore un effort, il reste des crans à vos ceintures. Ne perdez pas une minute, leurs jets sont prêts à décoller. »

 

Macron, c’est le fossoyeur en chef, la grande pompe funèbre.

« Premiers de cordée » ? Comme dans la parabole des aveugles, oui, vous voyez le tableau de Brueghel ? Sauf que les premiers de Macron qui nous tirent à l’abîme, au dernier moment, ils ouvriront leur parachute, doré.

 


 

 

La seule chose qui ruisselle de ceux-là et de leur guide en chef, c’est le mépris.

Macron fait confiance aux sondages, il est, de tous les candidats, celui qui a dépensé le plus pour ça. Il sait donc à quel point la population est opposée à sa contre-réforme.

L’unité hostile de syndicats représentatifs, aussi légitimés par des élections professionnelles que lui par son score étriqué et par défaut, et qui drainent depuis trois mois des manifestants par millions, elle ne peut que lui sauter aux yeux. Et c’est parce que les députés eux-mêmes auraient rejeté sa loi, qu’il est passé par le 49.3.

 

On vivra de moins en moins bien, nos enfants moins bien que nous, nos petits et arrière-petits-enfants ne vivront peut-être pas du tout. Évidemment, il lui faut la force brute, la guerre de classe pour nous imposer pareil traitement. A Sainte-Soline, pour le profit de 12 exploitants, 200 blessés, 40 estropiés, deux personnes entre la vie et la mort. Une nouvelle boucherie après celle des gilets jaunes.

 

Il faut le raz-de-marée de la vie, le 1er Mai, pour stopper cette œuvre de mort et, d’ici-là, travailler à lever tous les obstacles qui pourraient en entraver le déferlement.